‹ Jésus-Christ et les croyances messianiques de son tempsChapitre 5 sur 17 · RÉSUMÉ · texte numérisé non relu

RÉSUMÉ

Il est peu d'idées religieuses dont l'histoire présente une marche plus naturelle et plus régulière que celle dont nous venons d'esquisser le développement pendant une période d'environ dix siècles.

L'idée du Messie n'est d'abord que l'expression particulière donnée accidentellement par quelques prophètes aux espérances du oeuple juif en un triomphe définitif: c'est, pensent-ils, par l'intermé-

* Gfrœrer, II, p. 24 3 : So haben sich bei weUem die Meisten die Sache vorgestelU. — *Ibid.^ II, p. 284 et 282.

^Les deux passages uniques rassemblés par Bertholdt, Çhristologia Jvdxorum , p. 208; ne se rapportent pas au jugement der- ^tx'jvdicare y est synonyme de ffubemare.

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diaire de la race bien-aimée de David, c'est par quelque grand héros semblable au fondateur de la dynastie, que Dieu gouvernera le nouvel empire théocratique. Bientôt la famille de David ayant disparu et les Juifs s'étant habitués au gouvernement d'une aristocratie sous une suzeraineté étrangère, le personnage du Messie, dont il avait été, du reste, assez rarement parlé dans l'Ancien Testament, ne traversa plus que comme une ombre fugitive leurs songes de l'avenir; et il en fut encore ainsi quand, sous les Macchabées, ces songes, reflétant les angoisses de la persécution, eurent pris un caractère de précision étrange : on rêvait le triomphe des dignes chefs sous lesquels on souffrait et combattait, on rêvait le triomphe de Dieu, mais non celui d'un Fils de David. Lorsque l'aristocratie nationale eut fait place à la vile dynastie de l'iduméen Hérode, la tristesse, l'indignation, la colère qui s'amassèrent dans les cœurs vinrent au contraire donner au Fils de David un relief extraordinaire : il est désormais et il restera la personnification vivante de tout ce que désirera nation opprimée et aviUe. Puis quand elle sera tombée trop bas pour que ce Messie puisse triompher par des moyens humains, loin de perdre ses illusions, elle comptera sur les armées d'en haut pour vaincre les légions romaines.et elle espérera le voir descendre sur les nuées du ciel.

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Ainsi, toujours les Juifs se crurent uDudroit à l'assistance particulière du Très-Haut qui, pour être le maître du monde, n'en est pas moins leur dieu national. C'est là l'idée essentielle de leurs espérances messianiques, et il en résulte que celles-ci ont toujours un caractère de patriotisme exclusif, qu'elles respirent, à quelque degré, la haine ou plutôt le mépris du genre humain, odium generis humani. On sait par Tacite et par l'histoire du moyen âge que le genre humain leur a rendu, avec usure, mépris pour mépris, haine pour haine.

Toujours la mission du Messie est celle d'un roi théocratique, à la fois prêtre et roi, à la fois prophète et honmie d'état, à la fois réformateur religieux et guerrier conquérant. On insiste davantage tantôt sur son rôle spirituel, tantôt sur son rôle politique, mais jamais l'un n'est absorbé par l'autre; jamais surtout, — nous l'avons vu par l'exemple de Jean-Baptiste, — on n'en vient à voir dans le Messie un homme de Dieu qui n'aurait d'autre autorité que celle de l'esprit.

Toujours le Messie est, d'ailleurs, un homme, un homme mortel, alors même qu'on le fait descendre du ciel, et ses fonctions sont celles d'un roi purement terrestre qui gouverne son peuple comme David et mieux que David. Il n'y a pas dans les documents juifs que nous connaissons et que nous savons être authenti-

ques, la moindre trace d'un Messie surhumain, et jamais on ne le montre exerçant des fonctions vraiment divines, telles que les fonctions de juge suprême. Sa puissance est, sans doute, merveilleuse, prodigieuse, mais elle ne dépasse guère, sauf chez Esdras, celle que la tradition prête à un Moïse ou à un Élie.

La foi des Juifs en un Messie a-t-elle exercé une influence heureuse sur Israël et indirectement sur rhujnanité entière? — Assurément, si, comme l'enseignent et les théologiens orthodoxes et les critiques modernes, cette foi est devenue la souche féconde d'où est sorti le christianisme, on ne peut assez se féliciter de la ténaf ité avec laquelle une petite tribu sémitique n'a cessé d'attendre le héros qui devait lui procurer l'empire du monde. Mais le coup d'œil rapide que nous venons de jeter sur l'histoire du messianisme suffit pour nous faire douter de la vérité de cette assertion: la différence entre le messianisme et l'Évangile est trop grande pour que l'un soit la racine de l'autre. Il faut donc se demander si, indépendamment de l'Évangile, la foi en un Messie a produit des fruits heureux.

Elle a contribué plus que toute autre idée religieuse à fixer le peuple juif dans l'esprit théocratique, à lui faire confondre le spirituel et le temporel. La

grandefur politique et la grandeur religieuse eurent pour types un seul et même personnage. Il en résulta sans doute que les Juifs s'attachèrent au culte de Jehova avec l'ardeur du patriotisme, mais il en résulta aussi qu'ils ne purent jamais s'élever au-dessus d'un culte national, au-dessus d'une religion politique, légale, formaliste. C'est l'idée messianique qui les a maintenus à ce point de vue religieux très-peu élevé, dont les meilleurs d'entre eux, Jean-Baptiste luimême, ne surent jamais s'affranchir que pour de courts instants.'

L'idée messianique, qui fut primitivement l'expression de l'orgueil national (orgueil, à bien des égards, très-légitime), l'a sans cesse entretenu,, ravivé, surexcité. Sans doute c'est à elle qu'il faut attribuer l'étonnante persistance d'une nation que tout semblait condamner à périr et qui survit à tous les cataclysmes de l'histoire; mais c'est elle aussi qui a rendu cette nation incapable de remplir dans le monde sa ùiission providentielle, en se transformant comme doit se transformer tout ce qui est humain ; c'est elle qui lui a conseillé de désobéir à l'ordre qui retentissait d'en haut : « Rendez à César ce qui est à César ; » c'est elle qui l'a révoltée contre sa nouvelle destinée et lui a fait mettre désormais sa gloire à se montrer la plus indomptable des races vaincues, au lieu de chercher

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dans les choses de l'esprit une compensation à sa ruine politique, au lieu de se faire au sein de l'empire romain l'apôtre du vrai Dieu et le missionnaire de la vérité religieuse. C'est l'idée messianique qui a fermé au peuple juif la voie que lui ouvrait Jésus de Nazareth.

Jésus de Nazareth, qui ftit crucifié sous le règne de Tibère, pendant que Pontius Pilatus remplissait les fonctions de procurateur de la Judée et de la Samarie, et que Kaïapha, gendre de Hanan, était revêtu de la dignité de grand-prêtre, Jésus, dis-je, fut reconnu par ses disciples pour le Messie, à tel point que, depuis dix-huit siècles, l'Église a indissolublement attaché à son noml'épithète de Christ^, Nous pourrions en conclure légitimement que lui-même il a dû se

* 'Iy)<rouç ô XpicTTOç , c'est-à-dire 'Iri<rou<; ô Meaçtaç , tel a dû être le Utre dogmatique de Jésus dans la période encore juive de la primitive Église ; mais bientôt l'article se perdit et l'on considéra « Christ » comme un nom propre : 'I^icrouc Xpi(rr({(;, dit constamment Paul dans ses épîtres , ou bien Xp((rco<; 'Iv)<rouç , ou simplement Xpt<rroç. En français, «Jésus-Christ» est généralement usité dans le langage de l'histoire , et « Jésus » dans celui de la dévotion mystique, ou encore, chez les protestants, «Christ» sans article. Les prédicateurs catholiques, an contraire, emploient toijyours ce mot avec Tarticle : « le Christ » , sauf dans un petit nombre de locutions spéciales; et ce n'est pas chez eux un simple synonyme du nom propre, mais plutôt le titre royal de Jésus. Je trouve qu'ils ont parfaitement raison. Il me semble en outre qne le terme « Jésus-Christ » doit être réservé pour le langage dogmatique, et qu'en histoire il faut dire simplement «Jésus» , comme les quatre évangélistes nous en donnent Texemple. C'est ce que j'ai fait dans tout ce travail.

donner ce titre royal, quand les quatre évangiles ne l'attesteraient pas en termes explicites. Mais, d'autre part, Jésus n'ayant pas été, cela est évident, le Messie tel que se le représentait le peuple juif, soit du temps des prophètes, soit au siècle des Macchabées, soit à l'époque des Hérodes, la messianité de Jésus offre une grave difficulté. Je vais essayer de la résoudre en traitant successivement les questions suivantes :

1** A quel moment de son ministère, s'est-il déclaré le Messie?

2° Dans quel sens a-t-il entendu ce titre ?

3** A-t-il cru qu'il reviendrait, après sa mort, remplir les fonctions messianiques qu'il n'avait pas exercées pendant sa vie ?

La première de ces trois questions peut paraître assez indifférente; mais comme je crois qu'une fois résolue elle donne jusqu'à un certain point la clef des deux autres, je n'hésite pas à la placer en tète.

C'est en me servant exclusivement des trois premiers évangiles ou des synoptiques que j'aborde ce sujet. Aucune personne au courant de l'état actuel de la critique ne s'en étonnera, je pense; du reste, j'examinerai rapidement, à la fin, quelle position le quatrième évangile fait prendre à Jésus à l'égard des espérances messianiques.

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