DÉCLARÉ LE MESSIE
tjuiconque s'est occupé des nombreux problèmes que la vie de Jésus présente à l'historien, sait qu'il est
impossible d'arriver à un résultat un peu certain tant qu'on suit la vieille méthode des « Harmonies^, «je veux dire, tant qu'on essaie d'agencer tous les récits des évangélistes comme les pièces d'un jeu de patience. On pourrait procéder de la sorte, si les Évangiles étaient les récits de témoins oculaires, écrits aussitôt après les événements; mais tels qu'ils sont, la seule méthode scientifique consiste à en dégager, pour chaque problème, quelque fait ou plutôt encore quelque parole hautement significative, qui jetant une vive lumière alentour permette d'interpréter, de classer, de critiquer le détail des faits. Qu'on prenne les miracles de Jésus, par exemple, on tombera dans l'arbitraire
^ On appelle Harmonie évangélîque un texte où se trouvent fondas les quatre évangiles sans autre procédé qu'une habile distribution de la matière.
7li DEUXIÈME PARTIE.
le plus irrémédiable 9 si l'on veut apprécier à part chacpie récit et puis les réunir tous en un tableau général ; mais cpi'on examine ce que Jésus a pensé biimême de ses miracles, et les indices ne manquefont pas, et à l'aide de quelques paroles d'une netteté parfaite et d'une authenticité évidente^,, on arrivera à trancher avec une entière certitude cette question qui passe pour inextricable. Telle est la méthode que j'appliquerai constamment.
Au lieu donc de parcourir les trois synoptiques page par page, afin d'y recueillir des traces de la dignité messianique que s'attribue Jésus , je vais droit à un récit qui, si je ne me trompe, nous fournit tous les éléments d'une réponse catégorique à notre question. C'est de la « confession de Pierre » que je veux parler. Les trois évangiles la racontent dans les mêmes termes, la placent à la même époque, lui accordent la même importance^.
Écoutons leur récit. Jésus se dirigeant vers Césarée de Philippe, à travers la contrée païenne au nord de la Galilée, demande, chemin faisant, à ses disciples:
* Matth. XXI, 33 suiv. et les paraH.; Marc VUI , 41 suiv. et le parall.; Luc XI, 29 et suiv.; XVI, 34 ; XIII, 34. Peut-être faul-il y joindre , mais sur le second plan , Luc VII, t% et le parall. Voy. mon Examen de la Vie de Jésus de M, Renan, Ce travail a parn d'abord dans la Reime de théologie ^ Z^ série , vol. I et IL
«Matth. XVI, 43 et suiv.; Marc VIII, ^7 et suiv.; Luc IX, 48 et suiv.
JÉSUS LE BfESSIE. 75
« Que disent les gens que je suis ? » La réponse est caractéristique : le peuple, quoique lui étant favorable, ne Yoit pas en lui le Messie, mais un personnage surnaturel, un «revenant» pour ainsi dire, soit le Baptiste d^^té par Antipas, soit Élie , soit ({uelque autre des anciens prophètes qui serait ressuscité ^. Évidem- Hient Jésus a fait une impres^n des plus profondes sur la f(Hile , qui ne le confond pas avec les prédicateurs ordinaires; mais évidemment aussi elle ne suppose pas qu'il prétende être le Fils de David, le Messie, car alors elle devrait ou bien croire en lui ou bien le traiter d'imposteur. Nous ne saurions d'ailleurs nous étonner qu'elle ne lui décerne pas spontanément le titre de Messie: il était probabl^nent encore reçu dans les écoles que le Messie viendrait après le jugement , quoique sans doute on commençât à confondre les dates et à e^rer son avènement avant la crise suprême. Les disciples ayant énuméré les diverses opinions du peuple: ((Mais vous, leur demande Jésus, qui ditesvous que je suis ? » Et le bouillant Pierre, que n'arrête pas l'aiseignement de l'École, s'écrie : « Tu es le Messie! » A cette époque du ministère de Jésus, il faut donc pour concevoir et exprimer cette pensée : (( Tu es le Messie!- » il faut l'enthousiasme et la promptitude de Pierre. Elle est même si étonnante, cette pensée, que,
^Cornp. Luc IX, 7, 8 et les parall.
76 DEUXlàME PARTIE.
d'après Matthieu, Jésus s'écrie à son tour plein d'admiration pour la foi de son disciple: « Bienheureux estu, Simon , car ce n'est pas la chair et le sang, mais mon Père céleste qui te l'a révélé. » En vérité, si la chair et le sang n'ont pu entrevoir que Jésus est le Christ , s'il faut une sorte de révélation divine pour reconnaître dans l'humble Nazaréen le Messie promis par les prophètes, c'est, je pense, que jusqu'à présent l'humble Nazaréen n'a pas donné à entendre, même à ses auditeurs les plus attentifs , qu'il se croit le sauveur et le roi d'Israël. Avant la scène du chemin de Césarée de Philippe, U est impossible, radicalement impossible, que Jésus se soit posé en Messie, fut-ce même d'une manière très-indirecte.
Or à quelle époque cette scène a-t-elle eu lieu? Le cadre des synoptiques, on le sait, est très-sinqple. Il se compose de deux parties, d'abord le ministère de Galilée (jui dure un temps tout à fait indéterminé, puis un voyage à Jérusalem qui se termine par le supplice de Jésus , cinq ou six jours après qu'il y est arrivé. Tel est le cadre de Marc et de Matthieu. Luc s'en éloigne, en apparence seulement, parce qu'il place dans le voyage de Galilée à Jérusalem une telle quantité de faits qu'ils remplissent le tiers de son livre ^. Eh bien, Marc, Matthieu, Luc racontent la scène du chemin de
'LuclX,54-XVni,U.
JÉSUS LE MBSSIE. 77
Césarée de Philippe tout à la fin du séjour en Galilée. Six jours après ^5 Jésus monte sur une montagne où il est transfiguré, et pendant qu'il en descend il continue ses révélations, en expliquant à ses trois disciples favoris que, s'il faut , comme ils le croient , qu'Élie vienne avant le Messie, il est déjà venu dans la personne du Baptiste 2. Au bas de la montagne, (c'était le lendemain, dit Luc,) il rejoint les autres disciples et guérit un démoniaque^. « Puis étant sortis de là, ils cheminaient au travers de la Galilée ^ et il ne voulait pas que personne le sût^. » Ils arrivent à Capernahum , où il s'entretient avec ses disciples^. Et s'étant éloigné de là, il vient dans le territoire de la Judée et au delà du Jourdain^. Le voilà en route pour Jérusalem.... Je n'ignore pas quelle réserve nous est recommandée par une saifig critique, à l'égard des déterminations chronologiques de nos trois évangiles , presque toujours si vagues et parfois si arbitraires. Mais> dans ce cas-ci , il est évident que la scène du chemin de Césarée et la
'Luc dit : huit, Ce qui n'est peut-être en définitive qu'une autre manière de compter le même laps de temps.
*Marc IX, 2-43 et les parall. — 3 Marc IX, U-a9 et les parall.
'Marc IX, 30-3^;Matth. XVII, 22. Luc n'a pas cette notice géo graphique (IX, 43).
'Marc est le seul qui ait ce trait.
*^Marc IX, 33-50 et les parall. Matthieu intercale ici l'histoire du stater. Luc ne dit pas où ont lieu ces entretiens.
^Marc X, 4 et le parall.
transfiguration sont étroitement liées , et que c'est au retour de ce voyage vers le nord que Jésus traverse la Galilée incognito. Il s'arrête à Capemahum. Combien de temps? Les entretiens que placent ici les évangélistes ne nous fournissent aucune indication; mais dans leur pensée, ce séjour n'a pu être fort long. En effet, sur le chemin de Césarée, Jésus, après avoir accepté le titre de Messie, déclare en outre, et pour la première fois, qu'il faut qu'il soit mis à mort i^r les principaux du peuple^. Cette pensée l'absorbe désor^ mais : il la répète sur la montagne de la transfigura*tion, et il l'explique pendant la marche à travers la Galilée ^. Puis on nous le montre soudain se dirigeant vers la ville qui tue les prophètes. « Et les jours de son enlèvement approchant de leur terme, il dressa sa face pour se rendre à Jérusalem*.» Sans aucli%^ doute, l'intention des évangélistes est de nous montrer Jésus prenant (ou annonçant) sur le chemin de Césarée la détermination d'aller au devant de la mort et exécutant sur-le-champ cette sainte résolution ; le voyage à travers la Galilée et le séjour à Capemahum font partie d'après eux du voyage de Césarée à Jérusalem. Immédiatement après s'être déclaré le Messie, Jésus se met à gravir le Calvaire* C'est donc tout à la fin
*Marc VIII, 84 et les parall. — *Marc IX, 34 et lesparall. — 3LucIX, 51.
de son ministère de Galilée qu'il s'est déclaré le Messie^.
Contestera-t-on l'authenticité de la parole sur laquelle nous nous appuyons, l'authenticité d'une scène qui d'après les synoptiques marque la grande crise de la vie de Jésus et qui est d'ailleurs en opposition flagrante avec les idées ayant cours dans l'Église primitive? Je ne saurais le croire. D'après tous les prmcipes de la critique moderne, c'est au contraire cette scène <{ui nous met en état de vérifier l'authenticité des récits antérieurs des synoptiques ; si antérieurement ils attribuent à Jésus le rôle messianique , ils se trompent. — Le font-ils?
Marc ^^ est sûrement le plus ancien des trois sous leur forme actuelle et qui a même servi de type à Mathieu et à Luc, Marc se garde de tomber dans cette er-
^Si Ton veut accorder la chronologie des synoptiques avec celle du quatrième évangile, il faut placer tout le ministère de Galilée dans les dix mois qui remplissent les chap. IV, 43 à VII, 43 de Jean (depuis décembre — IV, 36 — jusqu'à la fêle des Tabernacles). Le voyage à Jérusalem que racontent les synoptiques deviendra un séjour de six mois, car, d'après Jean, Jésus est resté en Judée et en Pérée depuis la fête des Tabernacles (en octobre) jusqu'à. Pâques. En ce cas, Jésus aurait donc déclaré sa messianité un peu avant la fête des Tabernacles, six à sept mois avant sa mort. — Voyez , sur la double chronologie des évangiles , mon Examen de la Vie de Jésus de M, Renan.
80 D£lJ\i£M£ PARTIE.
reur. Avant la confessioade Pierre, avant le chap. VIII , il ne fait pas agir ou parler une seule fois Jésus en qualité de Messie. Sans doute, dans le rapide résumé qui sert d'introduction à son livre, il nous raconte, aussi bien que les deux autres, qu'une voix céleste retentit lors du baptême , s'écriant : « tu es mon fils bien-aimé^. » Mais en prenant même le récit au pied de la lettre, il en résulterait seulement qu'à partir de cette heure Jésus fut averti de sa mission, et avec lui le Baptiste. Plus loin, Marc raconte à trois ou quatre reprises que les démons savaient bien que Jésus était le saint de Dieu, ou le Fils du Dieu trèshaut, ou le Messie, mais que chaque fois qu'ils essayaient de le dire, il les tançait et le leur défendait expressément 2. Je ne trouve nulle part ailleurs avant le chap. VIII de Marc la plus légère allusioû à la messianité de Jésus.
Luc suit ici avec une grande exactitude Texemple de son prédécesseur : il a la voix du baptême et les défenses adressées aux démoniaques ^. Il a de plus, il est vrai, la tentation où Satan dit et répète : « si tu es
*MarcI,44.
'Marc 1, 24-25, 34; Itl, i^-M. Poar le démoniaque de Gadara (V, 7), Marc ne parle poiiit d'Une défense.
'Luc III , 22 ; IV, 34-35, 41-42 ; (VIU , 28). Il omet seulement la défense de Marc Hï, 12.
le Fils de Dieu.... w^, ce qui n'est pas très-important. Mais il donne en outre deux récits , d'une grande beauté et d'une authenticité non douteuse, auxquels il faut nous arrêter.
Peu de temps après son baptême Jésus était revenu a Nazareth 2. Se trouvant un jour de sabbat dans la synagogue il offre de faire la lecture. On lui apporte le rouleau contenant le livre d'Isaïe; il l'ouvre et son regard tombe, par hasard, semble-t-il, sur cette parole du chap. LXI : « L'esprit de Jéhova est sur moi, car Jéhova m'a oint pour porter une bonne nouvelle aux malheureux, il m'a envoyé pour guérir les cœurs
froissés, proclamer la liberté aux captifs » Ayant
lu ces mots, où le prophète parle de lui-même, mais qu'on pouvait fort bien appliquer au Messie, Jésus en donne l'explication dans un discours dont l'évangé-
auclV, 3,9.
*Luc IV, 16-22. Ce qui suit (v. 23-30) est en contradiction avec le commencement du récit. D'après le v. 1 4, cette prédication dans la synagogue de Nazareth est le début du ministère de Jésus, et cependant au v. 23 il parle de ce quil a déjà accompli à Capernahum. Au v. 22 , tous les Nazaréens sont dans l'admiration, et dès le Y. 24 Jésus se plaint qu'un prophète ne soit Jamais bien reçu dans son pays. Évidemment Luc mêle deux récits qui n'ont rien de commun, si ce n'est que l'un et l'autre ont Nazareth pour théâtre ; il mêle la première prédication de Jésus et un autre discours bien postérieur, par lequel Jésus a rompu avec ses compatriotes. L'erreur de Luc provient de son désir d'expliquer pourquoi, dès le commencement , Jésus habite Capernahum et non sa ville natale.
liste cite la première phrase : « Aujourd'hui ce passage s est accompli à vos oreilles ; » et la parole pleine de grâce du fils de Joseph émerveille tous les auditeurs. Ce n'est pas une scène insignifiante que veut raconter ici Tévangéliste : il suffit pour le reconnaître d'avoir quelque habitude des récits populaires , avec leur ton gêné, avec leur allure un peu gauche et réservée, lorsqu'ils doivent peindre une crise dans la vie intérieure d'un honune ; après un début que leur envierait l'artiste le plus consommé, ils s'arrêtent court au moment décisif, comme si les mots leur manquaient. En interprétant ainsi cette page de Luc, nous y trouverons, non pas que Jésus s'y proclame le Messie pour la première fois, mais que la lecture du prophète, venant à retentir au dedans de lui, lui donne soudain la conscience de sa force. Lui aussi il se sent tout à coup rempli de l'esprit de Dieu, et il comprend qu'il est envoyé pour consoler les malheureux et guérir les cœurs froissés. EslMîe une pareille mission qui constituera la charge du Messie? Peut-être; mais d'autres que le Messie peuvent également recevoir cette mission.
Le second passage que j'ai en vue, c'est la réponse de Jésus à la demande des envoyés du Baptiste : « Estu celui qui doit venir ^? » Jésus leur dit simplement :
n.uc VU, iS et suiv.; comp. MaUh. XI, 2 et suiv.
«Allez rapporter à Jean ce dont vous êtes témoins: des aveugles" recouvrent la vue, des boiteux marchent, des lépreux sont guéris, des sourds entendent, des morts ressuscitent, et l'évangile est annoncé aux pauvres ; heureux celui qui n'aura pas été scandalisé à propos de moi. » Qu'il faille entendre cette énumération des guérisons de Jésus, au sens propre^ ou au sens figuré, il nous importe peu ici; en tout cas Jésus montre ses œuvres, laissant à la conscience du captif le soin d'en tirer une conclusion. Sans doute, la conclusion qu'il indique et qu'il désire voir tirée, c'est qu'il est réellement le Messie. Il résulte donc de cette parole, tout au moins, qu'il commençait à reconnaître son œuvre pour celle du Sauveur d'Israël. Dans le discours qu'il prononce après avoir congédié les envoyés du Baptiste, Jésus rappelle l'ancienne grandeur de celui-ci, bien vacillant maintenant, bien brisé par la captivité, mais qui, dans son désert, n'était certes ni un roseau agité des vents, ni un homme habitué à la mollesse. C'était un prophète, le plus grand de tous,
*En ce cas, il faudrait rayer: «des morts ressuscitent ; » car, d'après la tradition des synoptiques , Jésus a opéré une seule résurrection , celle du jeune homme de Naîn , qui d'ailleurs n'est racontée que par Luc VII, 44 et suiv. Rien ne permet de voir une morte dans la fille de Jaîrus , ainsi que l'a fort bien compris Oishausen lui-même (Marc V, 92 suiv. et les parall.). — H est probable que aies morts qui ressuscitent» ont été ajoutés ici, comme nous savons qu'ils Tout été Matlh. X, 8.
84 DEtXlèME PAHTIE.
l'héroïque précurseur des temps messianiques. (Qu'on le remarque, Jésus ne dit pas précisément que Jean est son précurseur, à lui.) Puis il ajoute mystérieusement que ceux qui ont compris Iç vrai caractère du royaume de Dieu, sont plus grands que le Baptiste, et il termine plus mystérieusement encore par cette parole que Matthieu, du moins, place ici, et avec raison : « Depuis le jour de Jean le royaume de Dieu n'appartient qu'à ceux qui le forcent^. » Le sens de ce mot, c'est, je crois, qu'après la grande fermentation amenée par le Baptiste on ne peut conserver la foi au royaume messianique qu'en faisant violence à ses croyances, c'est-à-dire en concevant le royaume tout autrement que les pères 2. Il y a là l'indication d'une rupture avec les idées messianiques des Juifs au moment même oii Jésus paraît être sur le point d'affirmersamessianité. Nous y reviendrons en traitant notre seconde question. Pour le moment, je constate, que, pas plus que Marc, Luc ne fait agir ou parler Jésus ouvertement en Messie, avant la confession de Pierre; mais il raconte de lui deux scènes antérieures où l'on voit
'Matth. XI, 12. Luc a aussi cette parole, mais ailleurs (XYl, 46), et il lui donne \m sens encore plus absolu (voy. plus loin p. 95).
2Je rapproche de ce passage la parole sur le vin nouveau (Matth. IX, 46 suiv. et les parall.), où Luc ajoute (V, 39): «Et personne ne veut boire du nouveau , car le vieux a meilleur goût ! Il faut donc un effort pour boire le nouveau , il faut se faire violence.
s'éveiller dans l'esprit de Jésus la pensée qu'il est bien celui qui doit venir. Ces deux scènes, précédées de celle dans le Temple, à l'âge de douze ans, et suivies de l'entretien sur le chemin de Césarée, marquent, si je ne me trompe, comme les jalons d'un développement continu.
Il nous reste à examiner Matthieu. Beaucoup moins exact, en général, dans Tordre chronologique que les deux autres évangiles, il commet l'erreur qu'ils ont évitée, il fait parler Jésus en Messie et il le montre reconnu par le peuple et par les disciples bien avant la confession de Pierre. Les passages entachés de cet anachronisme ne sont pas toutefois aussi nombreux qu'on serait tenté de le croire.
Ainsi, je ne saurais y ranger les paroles où Jésus affirme hautement son autorité. Il a pu l'affirmer sans se dire ni se croire le Messie, car, selon lui, quiconque est animé de l'Esprit divin a le droit de parler au nom de Dieu^, et certes dès les commencements il s'est senti et proclamé uii instrument d'élite dans la grande œuvre du royaume. Le hardi défi jeté cinq fois à la tradition dans le Sermon de la montagne : « mais moi je vous dis...^ » n'est pas plus messianique
'Cela résulte de textes comme Matth. X, 49-îOet le parall.; XII, 34 sniv. et les parall.; XVIII, 48.
^Matth. V, 22, «8, 34,39,44.
86 DEUXIÈME PAKTÏE.
que mainte parole, tout aussi audacieuse, de Luther. De même il a pu prédire aux siens qu'ils seraient conduits devant les gouverneurs à cause de lui*, et les féliciter d'être ainsi persécutés^; il a pu s'écrier, comme tout champion d'une noble cause : « Celui qui aime les siens plus que moi n'est pas digne de moi; qui vous reçoit me reçoit, et qui me reçoit, reçoit celui qui m'a envoyé*; » il a pu dire au peuple : « Il y a ici quelqu'un de plus grand que Jonas, de plus grand que Salomon^; » il a pu même, lui qu'impatientait l'idolâtrie des Juifs pour la maison de Dieu, il a pu aller jusqu'à cette parole blasphématoire, selon ses compatriotes ; » Il y a ici quelque chose de plus grand que le Temple^; » il a fort bien pu, à la pensée des bénédictions divines dont il était l'organe, proclamer ses disciples bienheureux de voir ce qu'ils voyaient et d'entendre ce qu'ils entendaient®; il a pu également menacer des dernières rigueurs divines Chorazin et Bçthsa'fda et Capernahum, qui n'ont pas voulu se convertir malgré les grandes œuvres dont elles ont été
«Mattb. X, 48. - «Matth. V, 44 ; Luc VI, 22. — sMatth. X, 37-42.
^Mattb. Xn, 44-42 (Luc XI, 34-32; donc après la confession de Pierre).
'Mattli. XII, 6. Dans le passage parallèle, Marc II , 26 et Luc VI, 4 n'ont pas cette parole : ou bien ils l'ont supprimée exprès, ou bien Matthieu l'a ajoutée. Elle me parait très-autbentique.
«Mattb.xm, 46-47.
témoins^; il a pu enfin déclarer que plusieurs de ceux c[ui se réclameront de lui au grand jour du jugement, il les repoussera en leur disant : « Je ne vous ai jamais connus, ouvriers d'iniquité^;» oui, Jésus a pu prononcer toutes ces paroles sans se croire le Messie, mais en se considérant comme un grand prophète, chargé ^'initier les hommes au royaume de Dieu.
Sans doute, je n'oserais affirmer que toutes ces paroles il les ait bien prononcées telles qu'elles nous sont rapportées et' à cette époque de sa vie. Si nous ne les trouvons pour la plupart que chez Matthieu, c'est sans doute que Matthieu se plaisait à mettre en relief l'autorité de Jésus, et dès lors il est possible qu'il ait un peu trop appuyé sur ce sujet. Ou pour mieux dire, ce n'est point là une simple probabilité, car rien n'est plus certain que la tendance du premier évangéUste à entourer Jésus dès le commencement d'une auréole messianique. Nous le voyons par la comparaison avec Marc et Luc. Ainsi, lors du baptême, il ne se contente pas de la voix du ciel; chez lui, Jean remise par humiUté de baptiser celui qui est
'Matth. XI, 34 et saiv. (Luc X, 43 et saiv.; donc après la confession de Pierre).
^Mattb. VII, 24-33. II semble en effet jouer ici le rôle de témoin plutôt que celui de Juge. Si ceux qu'il repousse ont chassé des démons en son nom, on ne peut en conclure qu'ils aient reconnu sa dignité messianique; comp. Marc IX, 38 et le parall.
88 DEL.UÈME P4RTIE.
plus grand que lui, et Jésus le tranquillise en lui expliquant qu'en sa qualité de Messie il doit accomplir toute la loi*. Marc et Luc racontent à plusieurs reprises que les démons reconnaissaient Jésus pour le Fils de Dieu, mais que Jésus leur défendait de le dire : tous ces récits Matthieu les retranche, probablement parce qu*il ne comprend pas une pareille défense. Dans le discours de Jésus sur Jean-Baptiste, que nous avons analysé d'après Luc, Matthieu ajoute ces mots à la fin : « Et si vous voulez le savoir, c'est lui qui est l'Élie qui doit venir 2. » Ce mot pose Jésus en Messie d'une panière indirecte, mais aussi d'une nianière plus précise que tout le reste du discours*; si Jésus l'avait dit ici publiquement, solennellement, comment aurait-il à expliquer plus tard, à ses trois disciples favoris (après la transfiguration) , qu'Élie est déjà venu^?
Cette tendance de Matthieu se montre aussi dans les paroles qu'il prête aux diverses personnes qui approchent de Jésus. Sans doute le peuple a pu s'écrier: «Cet homme n'est-il pas le Fils de David^?» quoique le joyeux étonnement de Jésus, en entendant la confession d'un de ses apôtres, nous fasse trouver
*Matth. m, U-4S. — 'Matth. XI, U.
'Le V. 40 touchant le Précurseur est beaucoup plus vague.
«Matth. XYII, 40 et suiv.; Marc IX, 44 et suîv.
'Matth.XU,23.
assez singulière cette opinion du peuple. Mais est-il vraisemblable qu'une Cananéenne, une païenne, ait abordé Jésus en le saluant : « Seigneur, Fils de David^ ? » Ailleurs ce sont deux aveugles qui lui donnent ce titre2. Enfin, après que les disciples l'ont vu marcher sur la mer, ils s'écrient, suivant Matthieu, en se jetant à ses pieds : « Tu es vraiment le Fils de Dieu^ ! » Observons d'abord que ce dernier récit, qui précède d'un ou de deux feuillets celui de la confession de Pierre, le contredit formellement : si les choses s'étaient passées sur la barque du lac de Tibériade comme le raconte Matthieu, la scène du chemin de Césarée n'aurait plus aucune espèce de sens. D'ailleurs pour chacun des quatre passages de Matthieu que je viens de rappeler, nous avons le contrôle des autres évangiles. Quant aux aveugles, par exemple, Marc^ et Luc^ disent qu'il n'y en avait qu'un seul, et que c'était à Jéricho, alors que Jésus s'étant déclaré le Messie montait à Jérusalem; Matthieu^ en place deux à Jéricho, et, ce dédoublement ne suffisant pats, il raconte juste la même histoire comme s'étant passée en Galilée : c'est notre texte. Au lieu de faire dire à la Cananéenne : « Seigneur, Fils de David, » Marc raconte simplement qu'elle se jeta à ses pieds et l'im-
*Matth. XV, 22. - MX, 27. - ^xiv, 33. - *Marc X, 46 et suiv. — 5Luc XVni , 35 et suiv. — CMatth. XX, 29 et suiv.
plora*. Au lieu de faire dire au peuple « ne serait-^ pas le Fils de David ? » Luc se contente de remarquer que la foule était émerveillée^, et Marc se sert exactement du même mot pour peindre les sentiments des disciples lorsque Jésus entra dans leur barque*.
Ces additions, ces changements, ces retranchements nous montrent suffisamment quelle est la préoccupation constante de Matthieu. Aussi ne suis -je pas étonné de trouver dans un récit aussi fortement coloré de messianisme une parole telle que la suivante: c( Le Fils de l'homme, dit Jésus en expliquant la parabole de l'Ivraie, enverra ses anges et ils jetteront dans la fournaise tous les ouvriers d'iniquité etc.^». Le « Fils de l'homme » est assurément Jésus, ici comme ailleurs. Si ce passage est authentique et s'il est à sa place dans l'ordre du temps, Jésus s'est donc posé en président des assises finales de l'humanité avant le voyage à Césarée de Philippe. Mais après l'étude que nous venons de faire, nous sommes en droit de le contester. Ou bien, dirons-nous, cette parole a été prononcée plus tard (elle se trouve mêlée à une
'Marc VU, 25. Luc n'a pas ce récit.
^Luc XI, U. Marc n'offre point de parallèle.
^xal IOaufAaï;ov, Marc VI, 54. Luc n'a pas ce récit. Jean, qaile donne, ne dit rien de ce qu'éprouvèrent les disciples (VI, 20-^4). 'Mattb. X1U,44 etsuiv.
série de paraboles que rien ne relie les unes aux autres) ; ou bien l'expression « le Fils de l'homme, » qui équivaut dans la bouche de Jésus au pronom de la première personne, remplace ici, à tort, quelque terme désignant le Juge suprême, dont Jésus aurait parlé à la troisième personne, comme si ce n'était pas lui; ou bien enfin toute cette explication de la parabole de l'Ivraie, remplie d'expressions apocalyptiques, ne provient pas de Jésus lui-même. C'est ce qui me paraît le plus probable; nous y reviendrons ej)^ traitant notre troisième question ^,
En tout cas, appuyé sur Marc et sur Luc, je maintiens contre Matthieu le résultat auquel m'a amené la conversation de Jésus et de ses disciples sur le chemin de Césarée : il ne s'est dit le Messie qu'au moment oii il allait quitter la GaUlée. Matthieu d'ailleurs, qui généralement reproduit avec tant de fidélité les discours de Jésus, et qui d'autre part se montre le plus faible des trois synoptiques dans le récit de bien des événements, Matthieu, il est bon de l'observer, ne contredit ce résultat que par ses récits et non par les discours qu'il prête à Jésus, -.- sauf le dernier passage dont nous venons de nous occuper.
Ue résenre pour mon second chapitre (p. 440) l'examen de Mattb. XI , 27, où Jésus se nomme le Fils.