‹ Jésus-Christ et les croyances messianiques de son tempsChapitre 8 sur 17 · VI, 33;XII,28;XXI · texte numérisé non relu

VI, 33;XII,28;XXI

'Leur Père (XIII, 43); mon Père (XXVI, 29).

3 Pour le premier de ces termes, neu n'est plus certain, et tout fait supposer que le second était déjà usité chez les Juifs ; ils n'ont pu l'emprunter à Jésus.

* Voy. p. 39. Plus tard , ce terme disparait à peu près (Tholuck, Bergpredigt, 4® édit., p. 76, note).

^ Voy. les passages cités par Grimm à la fin de l'article BaaiXsta dans sa Clavis N. J.

«Tholuck,/. c.,p. 76.

duelle, de sorte que le royaume de Dieu ou des deux pouvait fort bien désigner du temps de Jésus l'autre monde, comme nous disons, la vie à venir*.

Ces significations diverses qui, je le crois, sont antérieures à Jésus, apparaissent plus ou moins dans ses discours.

Son point de départ c'est toutefois le sens messianique.

« Le royaume de Dieu, c'est-à-dire le royaume du Messie, approche, » telle avait été la prédication de Jean, qui avait même essayé de mettre à part, pour le Messie, un peuple purifié par les eaux du baptême. Telle est aussi, pendant une partie du ministère de Galilée, la prédication de Jésus, avec cette différence que le Baptiste parle de l'avènement du royaume comme d'un événement terrible et que Jésus y voit une bonne nouvelle 2 : c'est, dit-il, pour annoncer cette bonne nouvelle que j'ai été envoyé^. Il la fait répandre par ses apôtres aussi ^ et, suivant Luc, par les soixante-dix disciples^. Rien ne lui paraît plus beau que cette mission : <( Toi , dit-il à un juif, laisse

' L^Église chrétienne a pris Texception pour la règle : le royaume des cieux est toujours pour elle la félicité du monde inYistt)le. Cette confusion rendrintelligence de mainte parole de Jésus presque impossible au plus grand nombre de lecteurs.

«Matth.lV, 23 et Marc 1. 45; Luc Vill, 4 ; Matlh. IX, 35.

9 Luc IV, 43. — ♦Matth. X , 7. — ^ Luc X , 9.

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les morts enterrer leurs morts et va-t'en annoncer le royaume de Dieu *. »

Mais le jour arrive où Jésus ne dit plus seulement que le royaume du Messie approche : il est déjà venu , il a déjà commencé. Jean-Baptiste marque la limite entre les temps anciens et les temps nouveaux : c'est jusqu'à lui que vont la loi et les prophètes ; depuis le grand précurseur, quiconque usant de violence sait se dépouiller des idées anciennes peut pénétrer dans le royaume 2. Les œuvres de Jésus prouvent à elles seules que les temps messianiques sont accomplis. Si je chasse les démons par l'esprit de Dieu, c'est donc, dit-il aux Pharisiens incrédules, que son royaume vous a atteints ^. Il a déjà répondu par le même argument aux doutes du prisonnier Jean ^. « Le royaume de Dieu , déclare-t-il ailleurs, ne vienâra pas, comme se l'imaginent les Juifs, avec des signes visibles 5, de sorte qu'on puisse dire: il est ici, il est là; car voici le royaume de Dieu est au milieu de tous ^. »

Jésus croit maintenant que l'avènement du royaume

*Luc IX, 60.

«Matth. XI, 44 et Luc VU, 28; Matth. XI, 12 et Luc XVI, 46. Je suis ici la leçon de ce dernier. Yoy. ci-dessus p. 84. 'IcpÔaffsv lîp' ôfxSç (Matth. Xn, 28 et Luc XI, 20).

* Matth. XI, 4-6 et Luc VII , 22-23

*Luc XVII, 20 et suiv.: ixsTot waparYipiqaEwç.

* lvTO(; ôjaSv. L'autre traduction : « au dedans de vous » est admissible, quoique o£frant un sens moins probable.

messianique se confond avec Tavénement de sa doctrine ou plutôt de la vie nouvelle, vie de paix et de joie, qu'il appwte au monde. C'est cette manière de concevoir les temps messianiques qui fait que le plus petit de ses disciples est plus grand que le Baptiste lui-même. C'est elle qui constitue «le mystère du royaume, » c'est-à-dire la révélation qu'il explique aux disciples, tandis qu'il ne la laisse percer aux yeux du. peuple qu'à travers le voile de la parabole^. Si le christianisme est le royaume, comment s'étonner de l'autorité souveraine avec laquelle parle Jésus ^ et de l'immense valeur qu'il attribue à son enseignement, à la parole du royaume, comme il le désigne quelque part ^ ? Le royaume ainsi conçu est un trésor ^, une perle de grand prix^, qu'on fait bien d'acquérir en sacrifiant tout le reste. Recherchez donc uniquement le royaume de Dieu et la justice, c'est-à-dire les vertus et les joies évangéliques, et vous serez heureux^. Subordonnez tout au royaume, même les affections les plus légitimes, et vous les retrouverez au centuple^.

* Marc ly, 44 et les parai!.; nous trouvons dans Marc le singO' lier xb fjuKTTiipiov, qui paraît préférable au pluriel. Voyez, sur le sens de mot^ les excellentes observations de M. Reuss dans sa Théologie apostolique^ 2« édit., I, p. 474; II, 63.

* Voy. ci-dessus p. 85-87.

^Matth. XÏII, 19. -*Matlh. XHI, 44.— 'MatUi. XIII, 45-46.

•'Matth.VI,33etLucXII, 31.

' Matth. XIX, 29 ; Marc X, 29 ; Luc XVIII , 29. Luc parle de sa-

S'il le faut , arrachez-vous l'œil , coupez-vous la main*, faites-vous eunucpie 2 ! Celui qui regarde en arrière n'est pas fait pour le royaume de Dieu *.

Gomment entre-t-on dans ce royaume tout spirituel^ ? De même que Jésus y fait entrer les hommes, les hommes peuvent y faire entrer leurs frères, et telle est la mission spéciale des disciples, que Jésus nous montre tenant les clefs du royaume^. Un des grands reproches qu'il adresse aux chefs religieux du peuple, c'est, qu'au lieu d'ouvrir à celui-ci le royaume de Dieu, ils le lui ferment, en surchargeant sa conscience de leurs commandements pénibles ^^ Mais cet ordre d'idées ne revient que très-rarement dans les discours de Jésus. Il aime mieux énumérer les conditions morales qui rendent les hommes citoyens du royaume. Il faut être semblable à un petit en-

crifices faits « au royaume de Dieu » ; d'après Marc, c'est à « l'Évangile» qu'ils sont faits; d'après Matthieu, à Jésus : « à cause de mon nom. » Nous voyons ainsi que ces trois termes se confondent.

«Matlh. V, 29-30. - • Matth. XIX, 12. — ' F.uc IX, 62.

^ Jésus l'examine dans l'entretien avec Nicodème, que rapporte le quatrième évangile ni, 3, 5. C'est la seule fois que Jean emploie cette expression ; comp. toutefois XVUI, 36 : n Mon royaume n'est pas de ce monde. »

^ Matth. XYI, 4 9^ comp. XVIII , 4 8 , qui étend à tous les disciples la parole dite à Pierre. C'est ici que la notion de l'Église se greffe sur celle du Royaume; l'un est le but, l'autre le moyen.

''Matth. XXIII, 43 ; comp. Luc XI, 52, qui parle de la « clef de la connaissance » enlevée par les légistes.

fant* et hujoible comme un péager qui se frappe la poitrine 2. Heureux les pauvres* et les persécutés*, les cœurs travaillés et chargés s, c'est à eux qu'appartient le royaume, tandis qu'il est presque impossible que les riches y pénètrent^. On n'y entre que si Ton a une vertu bien supérieure à celle des Pharisiens 7, si l'on comprend que le devoir ne consiste pas en telle ou telle prescription, mais en un amour sans bornes^. Surtout il faut savoir pardonner à ses itères dans le sentiment de sa propre culpabilité^®. Ceux qu'on accable d'opprobre et qui se méprisent eux-mêmes, les publicains et les prostituées, y entreront plus facilement que les Pharisiens, si sûrs de leur vertu ^^.

Jésus annonce même que le royaume de Dieu sera enlevé à Israël pour être donné à un autre peuple ^^. C'est ce qu'il exprime dans plusieurs paraboles, tantôt en termes généraux (le Refus des invités ^2, les Deux fils **) , tantôt avec une application directe aux Juifs (les Vignerons et la vigne ^^). En présence de ces

^ Marc X , 4 4 suiv. et les parall. ; Matth. XI , 25 sniv. et lesparall.

«LucXVIÏI, 43 et U.— 'Luc VI, 20; comp. XIÏ, 32 et Matth. V, 3.

* Matth. V, 4 0. — • Matth. XI, 25 , 28. — « Marc X , 23-25 et les parall.

7 Matth. V, 20. Tout le sermon de la montagne est le commentaire de ce Yerset. — ^Marc XII, 32-34.

9 La parabole du débiteur sans pitié (Matth. XVIII, 23 et suiv.).

iOMatth. XXI, 34. — **Matth. XXI, 43. — «^j^atth. XXU, 2-40; Luc XIV, 4 6. — *3 Matth. XXI, 28. - *< Matth. XXI, 33 ; Luc XX; 9.

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textes, il est évident que le royaume de Dieu, œnçu comme une vie nouvelle apportée par l'Évangile, n'est pas limité à Israël, et que Paul se montre fidèle à la pensée de son maître lorsqu'il s'écrie : En Christ, il n'y a ni juif ni grec ! Très-probablement Jésus n'a guère insisté auprès de ses disciples sur ce caractère de l'Évangile, mais il a fort bien prévu que «les fils du royaume, » les héritiers légitimes, les Juifs, perdraient par leur faute leur grand privilège. Et puis, s'il n'a pas dit expressément que le royaume embrasse tous les hommes, il l'a établi sur ce qui est universel dans la nature humaine. Il n'en a jamais fait dépendre l'entrée d'une condition extérieure ou arbitraire. Lors donc qu'il prédisait la conversion des païens, il n'a pu avoir en vue, comme les prophètes, une simple adhésion au culte mosaïque, ni, comme les judaïsants, une entrée dans l'Église chrétienne par la porte du temple de Jérusalem. Son royaume de Dieu est tout spirituel , une puissance purement morale. J'en conclus que la parole bien connue, où il recommande aux apôtres de s'occuper uniquement des brebis perdues de la maison d'Israël , ne saurait avoh* eu qu'une portée temporaire*.

*Matth.X, 5; comp* XV, 24. Marc ni Luc n'offrent de parallèles»

Le royaume spirituel de Dieu existe déjà, puisque rÉvangiie est prêché ; mais il n'existe encore qu'en principe, et ce principe devra triompher peu à peu dans le monde. Aussi Jésus enseigne-t-il à prier : « Que ton royaume vienne ^ ! » c'est-à-dire : qu'il s'étende ! C'est une semence jetée en terre et qui germe et se développe sans qu'on sache comment 2 ; c'est une graine de sénevé qui d'abord presque imperceptible devient un arbrisseau capable d'abriter les oiseaux du ciel ^ ; c'est un peu de levain mis dans une pâte et qui par un travail lent et invisible la fait fermenter^. Actuellement le mal est mêlé au bien , comme les poissons bons ou mauvais pris dans un filet **, comme l'ivraie qui croît avec le blé dans un champ ^ ; « gardez-vous, dit Jésus, de vouloir cueillir l'ivraie car vous arracheriez en même temps le blé. » Ces diverses images propres à Jésus expriment une philosophie de l'histoire singulièrement belle et qui, il faut l'avouer, a deviné la marche de l'humanité avec une justesse merveilleuse.

D'autres fois, il est vrai, Jésus parle le langage de son temps. J'aurai à examiner, plus tard, s'il s'attendait à fonder, dans une seconde existence, un royaume

iMatth. VI, 10 et Luc XI, 2.— «Marc IV, 26-27.— 'Marc IV, 31-32 et les parall. — * Matth. XUI, 33 et le parall. .. ;, ; I «Matth. Xlll, 47 et suiv.— «Matth. XIlï, 24 et suiv.; comp. 37 t 'i ^v et suiv.

de Dieu qui ne serait pas purement spirituel mais conforme de tout point aux espérances apocalyptiques des juifs. Pour le moment je m'en tiens aux deux remarques suivantes.

La première, c'est que Jésus ne distingue nulle part entre ce royaume messianique et la vie à venir au sens chrétien du mot. Les deux notions se couvrent et se confondent si complètement dans ses discours qu'il dit indifféremment : le royaume de Dieu (c'est-à-dire du Messie) et la vie éternelle. Or nous savons par sa réponse aux Sadducéens, à propos de la résurrection*, combien ses vues sur la vie à venir étaient dégagées des illusions grossières de ses compatriotes : « Vous errez ! Les hommes ne prendront point alors de femmes, mais ils seront comme les anges dans le ciel. » C'est là un passage classique, et Jésus y traite la question dl rectement. Donc toutes les fois qu'il emprunte les ex pressions matérielles de la théologie juive, lorsque, par exemple, il parle d'entrer borgne ou manchot dans le royaume des cieux 2, nous avons le droit de n'attacher aucune importance à ces expressions , qui, dans sa bouche, sont de pures images.

< Matth. XXH , 34 suiv. et les paraît.

2 Matth. XYHI, 8-9 et Marc IX, 43, 45: « dans la vie ; » Marc IX , 47 : « dans le royaume de Dieu. » Les deux expressions sont donc parfaitement synonymes.

102 DEUXlàMB PARTIE.

En second lieu, je fais observer que dans quelques passages, où l'image est le plus fortement colorée, la pensée est aussi anti-judaïque que possible. Ainsi , il n'y a pas de parabole plus contraire à l'attente fébrile des Juifs que celle de l'Ivraie, qui prêche la patience, la tolérance , presque le laissez-faire ; et il n'y a pas dans l'Évangile, de page plus apocalyptique que l'explication qu'en donne Jésus. Si cette explication est authentique (ce qui, il est vrai, me paraît douteux)*, il semble que la parabole ait été bien au-dessus de la portée de ses disciples, plus arriérés qu'il ne l'avait supposé, et que, pour la leur faire comprendre, il ait dû ensuite l'approprier complètement à leurs idées grossières ; mais il ajoute à la fin cet appel à la réflexion : « Que celui qui a des oreilles entende! » Voyez encore la parole que lui arrache son admiration pour la foi du centurion païen de Gapemahum : « En vérité, je vous déclare que plusieurs viendront de l'orient et du couchant et s'attableront avec Abraham et Isaac et Jacob dans le royaume des cieux, tandis que les fils du royaume seront jetés dans les ténèbres du dehors 2. » Qui ne sent combien la forme grossièrement apocalyptique de cette menaçante prédiction devait la rendre plus poignante pour les auditeurs ?

^ Matth. XIII, 37. Je renouyelle ici mes réserves de la p. 9^ Voy du reste le chap. V. — ^MatUi VIII, 44-48.

Ce langage figuré , que Jésus emprunte à son peuple , ne saurait obscurcir en rien la notion du royaume spirituel c[ui résulte pour nous de l'examen d'une longue série de passages. Le fait seul que Jésus a vu dans sa prédication l'avènement des temps messianiques, le fait seul qu'il a pu dire en montrant ses œuvres d'amour : « il est donc déjà au milieu de vous, » ce fait seul rend indubitable qu'il comprenait le royaume de Dieu tout autrement que les Juifs.

En se déclarant, comme il l'a fait, le chef de ce royaume spirituel, Jésus a donc: 1^ rejeté la confusion du temporel et du spirituel, du visible et de l'invisible inhérente à toute la théocratie d'Israël jusqu'à Jean-Baptiste; 2"* il a conçu comme réalisation du royaume de Dieu une humanité idéale où l'on netrouve plus aucune trace du prétendu privilège des Juifs ; 3** il a substitué dans ses vues de l'avenir un développement organique aux catastrophes des apocalypses. En un mot, il a rompu avec le messianisme, qui consistait précisément dans la confusion du temporel et du spirituel, dans la hautaine affirmation du droit des Juife aux soins exclusifs de la Providence, dans l'attente d'un subit bouleversement de toutes choses. Ce que Jésus s'approprie du messianisme c'est uniquement l'idée d'un chef spirituel des hommes.

iOft DEUXIÈME PARTIE.

L'examen des titres que se donne Jésus, ou qui lui sont donnés, nous confirmera-t-il dans cette manière devoir?

Je commence par le titre de Fils de David ^ qui était chez les Juifs le synonyme le plus ordinaire du mot Messie. Il est certain, tout d'abord , que Jésus ne Ta jamais pris lui-même , et il n'est pas moins certain que si on le lui a donné c'est bien rarement. Matthieu , nous l'avons déjà vu*, raconte que la foule, étonnée de ses miracles, s'écria un jour: Cet homme ne seraitil pas le Fils de David? et que la Cananéenne, puis deux aveugles en Galilée et ensuite deux autres aveugles à Jéricho le saluèrent de ce titre ; Marc et Luc , qui ont, l'un ou l'autre, ces mêmes récits, ne s'accordent avec Matthieu qu'à propos d'un aveugle unique de Jéricho. Ainsi, un mendiant, voulant obtenir une grâce de Jésus, l'appela une fois Fils de David, et Jésus n'y fit pas la moindre attention ; voilà tout. Marc et Luc ne reproduisent plus ce titre, pas même lors de l'entrée triomphale à Jérusalem , où Mat-

JléSUS LE MESSIE. 105

thieu le place de nouveau dans la bouche des Galiléens*.

Mais, quoique Matthieu ait une véritable prédilection pour ce titre, nous trouvons chez lui, aussi bien que chez les deux autres synoptiques, un mot qui montre clairement le peu de cas que Jésus en faisait. A la fin de ses vives discussions avec les scribes et les pharisiens, dans les tout derniers jours de sa vie, il leur pose cette question : « Comment pouvez-vous dire que le Messie doit être Fils de David, tandis que David lui-même l'appelle son Seigneur dans le Psaume CX? Si David l'appelle son Seigneur, le Messie ne peut donc être Fils de David 2. » Ce raisonnement de Jésus n'est pas un argument frivole et des plus subtils, destiné à jeter les scribes à leur tour dans l'embarras, comme ils ont essayé de l'y jeter à plusieurs reprises. Ce n'est pas un tour de sophiste. S'appuyant sur un passage d'un psaume, qu'il interprète comme les scribes eux-mêmes , il déclare que le Messie doit être infiniment plus grand qu'un David, qu'un roi temporel , et que , par conséquent , on ne doit pas comparer le Messie à ce roi, ni l'appeler Fils de David ou, comme nous dirions, un second

David. Tel est le sens de la parole de Jésus : n'atten-

^Matth. XXI, 9 et les parall. -^Matth. XXII, 44 suiv. et les parall.

dez pas un héros, mais un Messie bien supérieur à tout héros.

L'expression Fils de. Dieu désignait le Messie tout aussi bien que la précédente; c'est ainsi que nous l'avons rencontrée à plusieurs reprises dans le livre d'Esdras*. Elle provenait de la promesse qu'avait faite Jéhova de traiter Salomon comme son fils^, et du Psaume II, où un monarque, que le Targum de Jonathan prend pour le Messie, est appelé Fils de Dieu en sa qualité de chef visible de la théocratie^. Les Évangiles emploient assez souvent ce mot dans sa signification messianique. Suivant tous les trois, une voix retentit du ciel, lors du baptême^ et lors de la transfiguration^, pour proclamer la dignité royale de Jésus : « C'est ici mon Fils bien-aimé. » Marc raconte que les démons reconnaissent en Jésus « le Fils de Dieu^. » D'après Matthieu^, qui sûrement commet ici une erreur®, les disciples ayant vu Jésus marcher sur la mer et apaiser la tempête s'écrient : « Tu es vraiment le Fils du Dieu vivant. » Un peu plus tard, sur le chemin de Césarée, Pierre confesse dans les mêmes

* Voy. ci-dessus p. 54, note 4. - ^S Samuel, VU, 44. 3 Hitzig, Die Psalmen, II, S149; comp. Paulus, LebenJesu^ I, a, p. 28etsuiv.

^ Matth. m, 47 et les parall. - ^Matth. XVII, 5 et les parall. « Marc III, 44 . — 7 ^atth. XIV, 33. — « Voy. ci-dessus p. 89.

3ÉSVS LE MESSIE. 107

termes que Jésus est le Christ*. Enfin les Juifs, insultant à Jésus cloué sur la croix, rappellent cpi'il s'est dit « le Fils de Dieu^. » Mais voici cpii est bien plus important : le pontife qui* interroge Jésus devant le Sanhédrin l'adjure de déclarer s'il est « le Christ, le Fils de Dieu^, » et il répond : «oui. » Si donc ce récit est authentique, — et je dirai plus loin pourquoi j'hésite à lui reconnaître ce caractère, — Jésus a pris le titre de Fils de Dieu, mais alors seulement qu'il n'aurait pu le repousser sans se renier lui-même; car jusque-là il ne se l'était jamais donné. 11 le prend à contre-cœur, précisément, je crois, parce que c'est le propre titre du Messie, et qu'il ne lui plaît pas de s'attribuer exactement la dignité de Messie. Il semble dire au Sanhédrin : je ne suis pas celui que vous attendez; mais, dans votre langue religieuse, c'est pourtant ce titre qui représente le moins mal ce que je suis.

Si telle n'était pas la signification du mot que lui arrache le pontife, on ne comprendrait guère qu'il eût évité ailleurs de se dire le Fils de Dieu. Ce mot, dégagé de sa couleur messianique, répondait, on ne peut mieux, aux sentiments de Jésus, qui en-

* D'après Matth. XVI, 46. - «Toujours d'après Matth. (XXVII, 43).

3 Matth. XXVI, 63. — Luc XXVII, 70 dit seulement : le Fils de Dieu ; Marc XIV^ 64 : le Christ, le Fils de Celui qui qui est béni,

tretenait avec TÉternel les rapports d'un Fils avec son Père. Pour définir ce rapport, et pour ne pas se servir néanmoins du terme <( Fils de Dieu, » qui était beaucoup trop un titré juif, il paraît avoir pris l'habitude de s'appeler « le Fils. » Sans doute, d'après lui, tous les hommes cpii font la volonté de Dieu sont ses fils*, et ceux-là même le sont qui ne la font pas, les enfants prodigues 2; aussi tous doivent-ils prier: « notre Père*. » Cette pensée est ce qu'il y a de plus profond, de plus nouveau dans l'Évangile. Mais Jésus ne dit pas, lui : « notre Père, » il dit : « mon Père^; » il revendique parmi tous ces fils de Dieu une position à part, qui lui permet de se désigner tout simplement comme le Fils, — avec l'article et sans complément. Dans la parabole des Vignerons, il est le Fils, tandis que les prophètes sont les serviteurs^; et qu'on n'objecte pas que c'est* là une image : l'image a précisé-

< Mâtth. y, 9, 45; comp. Luc XX, 36. On sait que le mot «fils» a dans des langues sémitiques les sens les plus larges. Voy. les «fils du malin » (Matth. XIII, 38); les a fils de la résurrection)» (Luc XX, 36).

*Luc XV, 20-24, 32. — » Matth. VI , 9 ; Luc XI, 2.

* Matth. VII, 21 ; X, 32 ; XV, 43 ; XVIIl , 40, 35; XX, 23; XXVI, 39. Il dit fréquemment aussi : o votre Père » (Matth. V, 16, 45, 48 et le parall.; VI, 1 , 14, 26,32 et le parall.; VU, 11 ;X, 29). 11 est à remarquer que Luc emploie rarement le mot « Père » en parlant de Dieu, et Marc une seule fois, je crois, dans la prière de Gethsémané (XIV, 36 : (îppS iraTi^.p).

^Matth. XXI,37et les parall

ment pour but de faire ressortir l'immense supériorité de Jésus sur tous les prophètes. A ceux qui demandent quand aura lieu la destruction du temple, il répond ailleurs que personne n'en sait rien, « pas même un ange dans le ciel, pas môme le Fils, mais le Père^. » Ainsi, au moment même où il confesse son ignorance, il se place bien au-dessus des autres enfants d'Adam. C'est ce qu'il fait encore dans les passages où il se pose en intermédiaire entre Dieu et les, hommes. Fils aîné, il adopte pour frères et sœurs ceux qui font la volonté de son Père céleste^, et, d'autre part, il se portera défenseur ou accusateur des hommes devant son Père, suivant qu'ils se seront déclarés pour ou contre lui-même^. Faire la volonté de son Père et l'aimer, lui, c'est donc, à ses yeux une seule et même vertu. De là, la tendre indulgence qu'il accorde à la pécheresse lorsqu'elle lui baise les pieds et les arrose de ses larmes^; de là, l'impétuosité avec laquelle il réclame une affection entière, absolue: «Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi n'est pas digne de moi ; sacrifier sa vie pour moi et pour l'Évangile, c'est la sauver^. »

Cette conscience de sa supériorité à l'égard des

*MarcXm,32.

-Matth. XII, 50 elles parall. — 'Matth. X , 32-33 et lesparall.

*Luc vu, 44-48. - *Matth. X, 37 et suiv.

hommes, fondée sur le sentiment de son union avec Dieu, trouve une expression des plus hardies dans cette parole, si elle est authentique : « Toutes choses m'ont été données par mon Père, et personne ne connaît le Père si ce n'est le Fils et celui à qui le Fils a voulu le révéler^. » Mais on chercherait en vain dans les synoptiques une pensée analogue au premier et au dernier membre de phrase. Nulle part ailleurs Jésus ne donne à entendre, même de loin, que Dieu lui a remis toutes choses, — c'est le Christ glorifié qui parle ainsi et non le Nazaréen, — ni qu'il dépend de lui de révéler l'Évangile à telle personne plutôt qu'à telle autre, — c'est bien au contraire pour annoncer à tous la bonne nouvelle qu'il a été envoyé. Quant à la pensée: « Nul ne connaît le Père si ce n'est le Fils, )) assurément Jésus a pu l'exprimer, car il se pose partout en révélateur incomparable, unique, et en révélateur du Dieu qui est le Père. Mais tout ce verset coupe étrangement le discours 2. « Je te rends grâce de ce que tu as révélé ces choses aux enfants, » vient-il de dire, et il devrait ajouter immédiatement i (( Venez donc à moi vous qui êtes fatigués, car mon fardeau est léger ! » Entre ces deux phrases, une parole sur les rapports du Père et du Fils ne présente

» Matth. XI, 27 et Luc X , 22.

^Chez Matthieu : le texte n'est pas complet chez Luc.

Jl^SUS L£ MESSIE. iii

pas d'idée intermédiaire. Qu'on veuille bien relire d'ailleurs le verset dont nous nous occupons, en le scandant et en remplaçant la première personne par la troisième, on croira entendre une formule ecclésiastique avec son rhythme et ses membres de phrase disposés symétriquement. C'est le ton des meilleures et des plus belles.

Quoi qu'il en soit, les autres textes montrent clairement dans quel sens Jésus se disait le Fils. Dieu est en lui, il se sent un avec Dieu par la communion parfaite de son esprit avec l'Esprit de sainteté; telle est la pensée la plus profonde de son âme, qui tient à toute sa nature et qui, suivant Luc, s'est éveillée chez lui dès l'âge de douze ans^. Elle fait sa force, elle constitue sa mission, elle lui assigne son rang audissus de ses frères, elle lui permet de se déclarer le Messie, parce qu'il est beaucoup plus que le Messie. Quand il se dit le Fils, il n'entend pas se dire le Fils de Dieu au sens juif, mais au gens mystique, et chrétien. C'est le quatrième évangile qui a le mieux compris et développé le vrai sens de cette expression, dans les jfessages, du moins, où il est plutôt l'évangile de l'esprit que l'évangile de la métaphysique^*

*Lucn,49.

"^ «Dès ses premiers pas^ dit fort bien M. Renan ; il s'envisagea avec Dieu dans les relaUons d'un fils avec son père.... Cette pen-

Nous arrivons au dernier terme par lequel Jésus s'est désigné, le terme si mystérieux et si souvent discuté de Fils de l'homme. Constamment, chez Jean comme chez les synoptiques, — en tout quatre-vingttrois fois, dit-on, — Jésus se donne lui-même ce titre qui semble remplacer dans sa bouche le pronom personnel , tandis que jamais le peuple ni les disciples ne le lui appliquent. Quand Jésus se disait le Fils de l'homme, les Juifs ont-ils compris qu'il se proclamait le Messie? En d'autres termes, ce mot était-il usité avant Jésus pour désigner celui qui devait venir?

Je le nie positivement. On nous renvoie aux livres de Daniel et d'Hénoch, les seuls écrits juifs où il en soit fait mention. Mais j'ai déjà montré que le premier de ces écrits ne parle pas du Messie, et, à viai dire, n'emploie pas du tout l'expression : «le Fils de l'homme, » et que l'autre, dans les chapitres* où il l'emploie, est postérieur au christianisme*. Nulle part, du reste, les auditeurs de Jésus ne rattachent à ce terme une dignité particulière; ils comprennent que le Fils de l'homme dont parle Jésus, c'est 4ui-même, mais ils ne devinent pas qu'en se disant le Fils de

sée n'eut probablement pas d'origine et tenait aux racines mêmes de son être.... En cela il n'est nullement de sa race » (Fie de Jésus,^. Tl et 118).

* Voy. plus haut, p. 19-20 et 30-32.

l'homme il prétende à une autorité spéciale. Jamais surtout ils ne se servent de cette locution pour désigner le Messie*. Autant qu'on peut prouver la nonexistence d'un fait, il me paraît démontré qu'avant

^La seule fois que le mot passe sur les lèvres des Juifs, c'est chez Jean XII, 34. Jésus venant de leur parler de sa mort prochaine , ils lui répondent : o Le Christ doit demeurer éternellement ; comment dis-tu qu'il faut que le Fils de l'homme soit élevé? Qui est ce Fils de l'homme?» Ce passage obscur semble admettre, si on l'examine à lui seul, deux interprétations. 1° Peutêtre les Juifs prennent-ils Christ et Fils de l'homme comme synonymes : «Tu dis que toi, le prétendu Messie, tu dois mourir. Cela est contraire à ce que nous savons du Messie. Qu'est donc ce Messie dont tu parles, ce Messie que tu prétends être?» Mais on ne s'explique pas pourquoi ils remplacent tout à coup 6 XpiGToç par ô ulbç Tou àvôpcoitou. Et puis leur question est bien mal posée , s'ils veulent dire : « Quels sont, d'après toi, les attributs du Messie?» — 2<» Peut-être opposent-ils Messie et Fils de l'homme : « Tu dis que toi , le Fils de l'homme , tu dois mourir. Tu n'es donc pas le Messie. Mais alors qu'est donc ce Fils de l'homme , comme tu t'appelles? Qui es-tu? » Il est vrai que , dans le^ discours qui précède, Jésus n'a pas prononcé le mot : «Fils de l'homme » ; pour le rencontrer, il faut remonter (au moins quatre mois en arrière) au passage YIII , 28. Mais là se trouve une parole tout à fait parallèle et vraiment décisive : « Quand vous aurez élevé le Fils de l'homme (quand vous m'aurez mis à mon), alors vous connaîtrez ^^ti lyo) sltxi , vous connaîtrez que je suis».... non pas le Fils de l'homme, mais Lui^ mais le Messie (comp. lev. 24, où toute autre interprétation est impossible). L'expression dont Jésus se sert ici , l'évangéliste la sous-entend dans le discours postérieur de Jésus , et c'est à elle qu'il pense en rédigeant la réponse des Juifs , au chap. XII (voy. quelque chose d'analogue VU, 49, comp. à V, 48). Donc, d'après Jean comme d'après les synoptiques, les Juifs ne comprennent pas que le Fils de l'homme doive être nécessairement le Messie, puisqu'ils opposent un terme à l'autre; mais ils comprennent que le Fils de l'homme, c'est Jésus.

Jésus ce titre était inconnu. Jésus Ta donc créé luimême. Or, s'il l'a créé, c'est qu'aucun des titres en usage chez son peuple, ni « rabbi », ni « prophète », ni « Messie », ne lui convenait. 11 a imaginé une expression nouvelle parce qu'il sentait bien qu'il y avait en lui quelque chose d'essentiellement nouveau, parce qu'il ne voulait pas qu'on le rangeât dans les classifications inventées par la théologie juive. En se disant le Fils de l'homme, il évitait très-positivement de se dire le Messie. Voilà ce qui me frappe tout d'abord. Il ne niait pas qu'il fût celui qu'on attendait, mais il réservait la question; car le Fils de l'homme pouvait être le Messie assurément, tout aussi bien qu'il pouvait ne pas l'être. L'expression en elle-même est si vague, si générale, qu'elle ne décidait rien.

Mais si Jésus en a fait un titre, ou plutôt s'il luiii donné cette signification personnelle, le terme même existait avant lui dans le langage religieux de son peuple; il était usité dans l'Ancien Testament. D'un nom coinmun Jésus a fait un nom propre, en quelque sorte ; du « fils d'homme, » il a fait (( le Fils de l'honoune. » Il y a mis l'article, comme il l'avait fait pour le Fils (de Dieu). On cite toujours à ce propos le livre de Daniel, où il n'est cependant question que de la forme humaine prise comme un symbole; pourquoi ne cite-t-on pas les psaumes que Jésus lisait certai-^

nement au moins autant que cette apocalypse ? « Le fils de l'homme n'est qu'un vermisseau , » avait dit l'auteur de Job* terrifié de la grandeur de Jéhova ; ' mais le psalmiste, sans nier l'impuissance des mortels, sait que Dieu les enveloppe de son amour. « Quand je contemple ton ciel , s'écrie-t-il, qu'est-ce que l'homme pour que tu songes à lui ? et le fils de l'homme, pour que tu t'en occupes? Peu s'en faut pourtant que tu n'aies fait de lui un dieu. Éternel, que ton nom est magnifique^ ! » C'est bien là la pensée de Jésus : une humilité profonde unie à la joyeuse assurance d'être l'objet de la prédilection divine, la conviction qu'il n'est rien par lui-même, jointe à la persuasion que le Père céleste est en lui dans toute sa plénitude. Il me semble qu'en lisant ce psaume, Jésus a dû y trouver exprimé le sentiment qui pénétrait son âme, et je serais tenté de croire que c'est ici qu'il a puisé son titre favori. Plus a grandi la conscience de sa force divine et de son ministère auguste, plus il a dû lui être doux de se rappeler sa faiblesse et son néant. Il lui plaisait de n'être en face de son Père qu'un «fils d'homme», un pauvi'e mortel^. C'est par

•Job XXV, 6.

< Psaume Ylîf , 5-40. L'auteur de Tépître aux Hébreux applique ce passage à Jésus dans son état d'abaissement (II, 6 et suiv.).

'Pour lui, toute grandeur, toute vie vient de Dieu. Qu'on se rappelle l'unique argument qu'il fasse valoir pour démontrer la

un sentiment analogue que tant d'hommes pieux se sont réjouis de leur infirmité, de leur misère, de leur impuissance. «Quand nous sommes faibles, nous sommes forts, » s'écriait Paul*.

Jésus, donc, se dit le Fils de l'homme, lorsqu'il insiste sur sa position humble et chétive. « Les renards ont des terriers, et les oiseaux du ciel des abris, mais le Fils de l'homme n'a pas où reposer sa tête^. » Qu'on essaie de remplacer ici ce terme par son prétendu synonyme, et l'on verra quelle espèce de sens pourrait encore présenter la phrase : un Messie plus pauvre que les renards! Car en parlant ainsi, Jésus n'entend pas ie moins du monde s'attirer la pitié, ainsi que le ferait un roi tombé dans la misère ; mais il veut montrer quelle est sa position normale. « Le Fils de l'homme est venu pour servir, » dit-il encore ^.

D'un autre côté, Jésus se montre fidèle à la pensée du psalmiste en prenant ce titre lorsqu'il affirme son pouvoir spirituel, sa grandeur divine. Dans les passages où il déclare que lui, le faible et le méprisé, il est le sauveur et le juge de ses frères, il se désigne

continuation de la vie au delà du tombeau: Abraham, Isaacet Jacob ayant été aimés de l'Éternel, n'ont pu mourir tout entiers (Matth. XXII, 31-32 et les parali. Yoy. Reuss, TkéoL aposL, I, p. 256).

> % Cor. XII, 40. — 'Matth. Vm, 20 et le parali.

3 Matth. XX , 28 et Marc X , 45 ; comp. Luc XXII , 27.

tout naturellement comme le Fils de l'homme. Il se donne en général ce nom, quand il parle de sa mission, de ses fonctions, de son ministère , quand il s'envisage lui-même au point de vue providentiel. L'Ancien Testament lui en offrait un exemple, car Jéhova, chai*geant Ëzéchiel de ses messages auprès des Juifs, lui adresse souvent la parole en ces termes : « Fils de l'homme, je t'ai placé comme une sentinelle près de la maison d'Israël, et tu les avertiças en mon nom^. » Jésus ne se servait pas indistinctement de cette locution et du pronom personnel, ainsi qu'on le prétend trop souvent. Jamais il n'aurait dit: «Le Fils de l'homme veut traverser le lac ; » ou bien : « Qui a touché les vêtements du Fils de l'honmie ? » Mais il disait, comme nous l'avons vu à l'instant , que le Fils de l'homme est venu pour servir, qu'il est t)e»t^ pour sauver2, ou qu'il a le/xmvotr de pardonner^, ou qu'il faut qu'il soit livré à ses ennemis et mis à mort ^. Cette expression désigne donc l'office dont son Père l'a trouvé digne. « Peu s'en faut que tu n'aies fait du fils de l'homme un dieu ! » s'écriait le psahniste.

Mais quelque noble que soit la charge du Fils de

*Ézéch. m, 47; comp. II, 4 , 3, 6, 8 etc.

'Luc XIX, 10. — 'Matth. IX, 6 et les parall.

*Marc VIII, 31 et le parall.; comp. Matth. XVII, %% et les parall.; XX, 18 et les parall.; XXVI, 2, 45 et le parall. de ce dernier verset.

118 DEUXIÈMB PARTIE.

rhomme, c'est pourtant une charge humaine, comme rindique suffisamment ce titre. Ce n'est point une dignité surnaturelle. « Le sabbat a été fait pour l'homme , dit-iU 6t non pas l'homme pour le sabbat; en sorte que le Fils de l'homme est maître même du sabbat^. » Qui est ce Fils de l'homme, Jésus ou bien l'humanité? L'hésitation se conçoit , car les mots permettent les deux sens, et la marche du raisonnement exige le second ; si néanmoins, ainsi que je le crois , Jésus parle de lui-même, ce ne peut être que comme représentant ses frères. J'en dis autant de cet autre passage : « Le Fils de l'homme a le pouvoir de pardonner. » Pour en saisir la portée , il faut se rappeler que Jésus a reconnu le même pouvoir à tous ses disciples , à toute l'humanité régénérée. « En vérité, je vous le déclare, ce que vous aurez lié sur la terre sera lié dans le ciel 2. » On sait comment l'Église catholique a entendu ce pouvoir des clefs; quant à l'Église protestante, elle semble n'y avoir rien compris, ne sentant pas quelle puissance de relèvement il y a dans le pardon prononcé par des hommes divins. Elle ne croit qu'au pardon du Christ seul. Mais quand Jésus pardonnait, il ne prétendait point exercer un privilège particulier au Messie. Et il ne faut pas objecter qu'un jour, pour prouver que le Fils de l'homme a le pouvoir de remettre les péchés sur la

«Marc II , 28 et les parall. - ^Matth. XVUI, 48.

terre, il a rendu la santé du corps au paralytique à qui il venait d'annoncer le pardon*. Qu'on discute en effet tant qu'on voudra sur les guérisans de Jésus, il est certain qu'il entendait que ses disciples eussent ce don en partage avec lui 2, tout aussi bien qu'ils étaient chargés d'annoncer la bonne nouvelle*.

Du reste, si Jésus ne s'attribue qu'un pouvoir renfermé dans les limites de la nature humaine, il se l'attribue au plus haut degré. Il ne se dit pas un fils d'homme, mais le Fils de l'homme, ce qui le sépare nettement des autres enfants d'Adam. Il est leur frère, mais aussi leur roi spirituel. Dès quil se fut déclaré celui qui devait venir, l'expression dont il se servait ainsi de préférence pour désigner sa mission , prit, cela va sans dire, dans sa bouche et aux yeux de ses disciples, un caractère messianique; mais je maintiens qu'elle ne l'avait pas primitivement. Ce qui le prouve, c'est qu'avant la scène du chemin de Césarée, les disciples n'avaient pas soupçonné que leur

* Matth. IX, 5-6 et les paraît.

2Voy. Matth. X, 8 et Luc IX, 2; Marc VJ, 7 et les parafl. etc.

^Citons encore une parole caractéristique : «Quiconque parlera contre le Fils de rhomme, il lui sera pardonné; mais à celui qui parlera contre l'Esprit , il ne lui sera point pardonné » (Matth. XII, 32 et les parall.). Se figure-t-on un Messie juif reconnaissant à TEsprit, c'est-à-dire en définitive à la conscience humaine, des droits supérieurs aux siens ? 11 est impossibla de marquer plus nettement que le fait ici Jésus la haute dignité qu'il s'attribue et le caractère tout spirituel de cette dignité.

120 DEliXIÈME PARTIE.

maître prétendît être le roi d'Israël ^. Matthieu lui fait même poser ainsi la question dans cette scène : « Que disent les gens gu'est le Fils de Thomme ^ ? » En vérité, en présence d'un pareil mot, je ne comprends pas les théologiens ni les critiques qui, sans avoir pour eux aucun texte, prétendent que ce terme était chez les Juife l'équivalent de Messie.

Mon opinion que ce titre a été créé par Jésus, qu'il le désigne à la fois comme un pauvre enfant d'Adam et comme l'objet de la prédilection divine, et que, par conséquent, il est surtout à sa place lorsque Jésus parle de sa mission auprès de ses frères, mon opinion semble corroborée par toute l'histoire du mot. Celleci se résume dans les quatre faits suivants^: i"" avant Jésus-Christ, l'expression « le Fils de l'homme » est inconnue, du moins dans sa signification spéciale, personnelle; S'' du vivant de Jésus , on ne lui donne jamais ce titre ; â"" après sa mort, il est quelquefois usité dans l'Église pour désigner le Christ^; 4° cet usage se perd bientôt, excepté lorsqu'il est question du jugement dernier.

* L'anique passage antérieur où le Fils de rbomme soit nécessairement le Messie, se trouve Matth. XIII, 44. Voy. ci-dessus p. 90 et 402. - «Matth. XVI, 43.

3 Voy. Etienne dans les Actes VII, 56, ainsi que les SimUUudes du livre d'Hénoch, qui ont pour auteur un chrétien. Il ne faut pas citer ici TApocalypse; décalque fidèle du livre de Daniel, elle dit

Les quatre faits s'expliquent si l'on adopte l'interprétation que je propose de cette expression mystérieuse. l°Elle est inconnue avant Jésus , parce que c'est lui qui l'a créée. 2** De son vivant, personne ne le salue : « Fils de l'honmie , » parce que ce serait presque une injure. 3° Après sa mort, le Fils de l'homme étant identifié avec le Messie, les deux expressions sont synonymes , mais ce n'est toujours encore qu'avec une sorte de respectueuse réserve qu'on se sert de la première. 4° A mesure que, dans les croyances de l'Église, la divinité de Jésus l'emporte sur son humanité, ce mot tombe en désuétude; mais il se maintient pour désigner le juge suprême, parce que le Christ étant assis à la droite du Père et ne pouvant revenir que d'en haut, on le confond tout naturellement avec le fils de l'homme qui chez Daniel apparaît sur les nuées du ciel. Cette confusion était inévitable de la part des chrétiens des premiers siècles.

seulement, en parlant du Messie, qu'il a l'apparence d'un fils d'homme (1,43), tandis qu'au chap. XIV, U, c'est d'un ange qu'il est question , comme dans le livre de Daniel. Voy. p. 20 , note 4.

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