‹ Jésus-Christ et sa doctrineChapitre 30 sur 53 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Naissance de Jésus , et son éducation pi'ésumée.

S’il est un don qui émane du ciel , c’est la puissance de l'âme et le ge'nie. Celui à qui il aura été attribué d’émouvoir les hommes et de les faire avancer, à quelque titre que ce soit, dans la lumière et dans la justice, celui-là, qu’il ait reçu le jour sous l’empire d’une loi ou d’une autre, dans un palais ou dans une étable, sera toujours enfant de Dieu.

Mais, lorsqu’une doctrine avide de conquérir le monde a adopté le fait d’une naissance pour fondement, lorsqu’elle l’a proclamé avec * orgueil, qu’elle y a trouvé pour sa propagation un des moyens les plus efficaces, ce fait ne compte plus désormais au nombre de ceux qui doivent rester inviolables parmi les hom-

mes, et, maigre le sentiment de malaise qu’ou éprouve toujours à s’arrêter à des intérêts aussi délicats , il rentre sans aucune restriction dans le domaine et dans les exigences de l’histoire.

Dès qu’on a reconnu que la vie de Jésus- Christ a un caractère de réalité, qu’elle ne sc réduit pas à être la pcrsonniticalion d’une idée, d’un ensemble religieux cl moral, il est indispensable d'examiner avec soin tous les incidons et tous lés tableaux qui forment l’épisode de sa naissance; de les examiner par rapport à lui-même, par rapport à scs concitoyens , et comme premier exemple des grandes diversités que ses annalistes présentent entre eux.

Poux- lui-même , il s’agit du désavantage de la position sociale dans laquelle sa naissance l’avait d’abord rangé. Pour ses concitoyens, il faut réunirlescirconstances extérieures avouées par les traditions évangéliques, et juger si elles n 'étaient pas de nature à réveiller en leur esprit des idées capables de leur faire supporter, avec beaucoup d’impatience dans l’état des moeurs , la volonté que le fils de Marie manifesta un jour de renverser de fond en comble

l'ordre existant, et d'occuper dam l’ordre nouveau la première place. Enfin, à l’égard de scs annalistes , nous avons à signaler, à discuter même , dès le principe, leur manière de poursuivre, dans les moindres details, l’application du système interprétatif dont la pensée dominante nous servira perpétuellement de flambeau pour nous guider à travers les complications de l’histoire et de la doctrine qu’ils ont exposées. Le but constant de celle pensée était d’établir que toutes les paroles, -T toutes les figures renfermées dans les livres sacrés des Juifs, ou propagées par la voix populaire, sur le compte du libérateur ou Messie à venir, avaient obtenu dans la famille, dans la personne et dans les œuvres de Jésus, leur réalisation dernière.

Quant à l’éducation du jeune maître, le |K>int capital est de savoir si les causes locales avaient assez de puissance pour donner l’impulsion h son esprit, ou s’il faut demander les causes de cette impulsion k d’autres contrées.

Les témoignages les plus authentiques nous éclairent sur ce qui se passait au commencement du christianisme. Tandis que les evan-

gélistcs racontaient la conception de Marie et la naissance de son fils dans un intérêt merveilleux, des bruits opposés se répandaient au Join sur la nature illégitime de sa naissance. Or, une difficulté presque insoluble existe aujpurd’hui : les auteurs des Évangiles se seraient>-ils décidés à transmettre leurs explications , dans le seul dessein de détruire les bruits fâcheux qui se répétaient avec rapidité ? ou bien ces bruits devaient-ils leur origine à la naïveté des détails que leurs propres récits ont dévoilés au monde ?

Dans tous les cas, personne ne peut être assez étranger aux moeurs et aux préjugés du temps et du pays , pour ne pas se représenter les suites malheureuses d’un accident qui frappait les bourgs les plus modestes de la Judée, non moins que les grandes cités. L’homme convaincu d’être le fruit d’une violation du lien conjugal se voyait privé de ses droits nationaux, semblait séparé du corps public1, et rencontrait alors de nouveaux obstacles dans

‘ Non ingrcdietur mamzer, l’homme né de tout commerce que la loi punissait de mort, et nullement le fils naturel, in concioncm Jchom ( Denier . xxiii, a). Il ne pouvait remplir aucunes fonctions publiques.

Ifi

le rigorisme tout-puissant d’une partie des pharisiens, dont les atteintes, suivant quelques assertions, n’auraient pas été sans influence sur la haine que le fils de Marie aurait vouée à cette école.

Si l’on réunit les indications extérieures qui sont consignées dans les écrits évangéliques, on y trouve assez de motifs pour expliquer l’opinion défavorable que les concitoyens du nouveau maître se seraient formée sur sa naissance, à une époque où nulle prévention ne pouvait exister de leur part contre ses doctrines ni contre ses projets.

Le premier motif est l’union d’une jeune * fille avec un homme déjà avancé en âge , et livré à la profession de charpentier ou de faiseur d’instrumens aratoires, qui aurait été exercée dans la suite par Jésus

1 D’après le texte de Matthieu, les habitans de Nazareth disaient de leur concitoyen: «Celui-ci n’est-il pas le fils de l’ouvrier en bois? Sa mère ne s’appelle-t-elle pas Marie? Ses frères ne sont-ils pas Jacob, Josès, Simon et Juda? (Matth. xui, 5.) Mais le texte de Marc, en rapportant les mêmes détails, y met une différence remarquable; il ne fait aucune allusion au père putatif de Jésus; il indique directement la profession du nouveau

174 MVRB U, CH4PITRE I.

Sous le titre cl’Évangile primitif de Jacques, un des écrits apocryphes 1 extrêmement ancien établit, sans aucune preuve à l'appui, que Miriam ou Marie, née de Joakhim et d’Anne, avait etc élevée, avec beaucoup d’autres vier*

maître : « Celui-ci n’est-il pas l’ouvrier en bois, fils de Marie, frère de Jacob , de Josès, de Juda et de Simon ? et ses soeurs ne sont-elles point parmi nous? — Unde huic bore oui ni a P Nonne hic est faber filins Maria-, J'ratcr Ja~ cobi, et Joseph, et Judœ, et SinionU? nonne et sorores ejus hic nobiscum sunt? (Marc, VJ, 3.) C’est l’un des pre- • iniers apologistes de la religion chrétienne, saint Justin le Martyr, qui, dans son dialogue avec Triphon, spécifie plus particulièrement la nature dus ouvrages en bois auxquels Jésus et l’époux de Marie se seraient livrés; ils travaillaient, dit-il, à faire des jougs et des charrues ($. Justin, édit, greeq. cl lut., p. 3i6, CX

* Parmi le grand nombre de fragmens évangéliques qui ont précédé et suivi la rédaction des quatre Évangiles reconnus, les principaux que le temps ait conservés sont les Évangiles de la nativité de Marie, le Protévangile de Jacob ou de Jacques, l’Évangile de l'enfance attribué à saint Thomas, l’Évangile de Nicodèmc. Il est aisé de comprendre les justes raisons de l’église, lorsqu'elle a frappé de bonne heure tous les Évangiles secondaires de réprobation, afin de n’avoir pas à répondre de la masse des écrits de détail, qu’un r.èle réel ou trompeur ajoutait à ses traditions et \ ses doctrines essentielles. Toutefois

N.qSSANCK DP. JÉSITS. 1 ^5

ges, dans le temple. Sur la proposition adressée par le pontife à Joseph, d’épouser la jeune fille consacrée jusque là au Seigneur, celui-ci, songeant à la disproportion de ses années et aux enfans qu’il avait eus d’une première alliance, s’y refusa d’abord, dans la

on ne peut méconnaître qu'à l’égard de cette église ellemême, un lien étroit et très -légitime de parenté existe entre les livres avoués et les récits qu’elle a repoussés de son sein. L’Évangÿe de Jean, par exemple, déclare que Jésus-Christ avait accompli beaucoup d’autres actes et merveilles qui' ceux dont l’apôtre nous offre le tableau, çt que toutes res choses, si elles étaient transcrites, produiraient une quantité de livres assez considérable pour encombrer le monde ( Qua: si saibanlur per singula, ncc ipsum tu'bùror mundum capere passe eos, qui scnbemli nuit, libres. — Joaun., xxt, ai). 11 est donc hors de doute que ces lignes, de quelque main qu’elles soient venues, couvraient d’avauce de leur protection l’œuvre de tout disciple qui s’appliquerait à réunir et à imaginer, au sujet de l’enfance, de la jeunesse et des dernières années de Jésus-Christ, les détails les plus étranges, les plus merveilleux, que l’époque et le pays fournissaient d’ailleurs avec une prodigalité rare. Après cela, un homme dont le uomne peut être prononcé qu’avec admiration, et presque avec un saint respect, Newton, en parlant de YApoca ly/MC de Jean et de son authenticité , a tiré de l’existence de plusieurs autres essais d’Apocalypse un argument très-ingénienx qui s’applique en partie aux F.van-

crainte d’être exposé, disait-il, amidicule en Israël1.

Quant à la tribu qui avait à réclamer Marie, il n’y a rien d'arrêté, chez ses historiens, que le dessein d’exalter son origine : c’est à la tribu de Lévi que le témoignage de Luc se plaît particulièrement à l’attacher. La même intention préside aux renseignemens donnés sur la famille de son époux. Comme l’opinion générale du pays admettait que le libérateur ou Messie des prophètes , le roi de force et de

justice , d’indépendance an dehors et de paix

giles apocryphes rapprochés des Évangiles des apôtres.

« Quand une œuvre remarquable paraît, dit -il , en quelque genre que ce soit , la foule des imitateurs arrive et met au jour des copies plus ou moins indignes du modèle. Or, le grand nombre d’Apocalypses prétendues qui furent publiées en ces temps-là , loin de porter atteinte à l’authenticité du livre de saint Jean, prouve au contraire qu’une œuvre de ce genre avait déjà fortement attiré l’attention intérieure de l’église. » (Newton, Opusc. mathérnat. philosoph. et philolog. t. 111, Apocafyp. éd. 174/1-) -.*<!

* Filios habeo et sum tenex, dit Joseph dans cet Évangile; ipsn autem est juvencula : undè timeo ne forti ridicu- /us fiam filüs Israël ( Apocryphes de Fabricius, t. t;t Nouvelle collection des Apocryphes, augmentée, annotée , par Ch. Thiion, prof, de Halle, Leipsick , i81a, t. 1, p. aoql.

N AISSANCE DK JÉSUS. \ --J

iiu iled.ms, (levait sortir de I ancienne rurc de David, les évangélistes sans cesse animés du désir de prouver que tout s’accomplissait dans la personne de leur chef, tv hésitent point à ranger Joseph au nombre des dcsccndans de ce roi ; ils adoptent avec empressement tout ordre qui semble s’accommoder à leurs conjectures. De là, les généalogies différentes qu’on a transmises sur son compte1, et dont

"A * y* rjj; jHN .

1 Au sujet des deux généalogies données par Matthieu et par Luc (Malth. i , Luc, ni), on a dit que la première ' était la généalogie de Joseph , la seconde celle de Marie, qui appartiendrait en conséquence à la tribu de Juda. Mais voici les propres paroles de Luc , où rien ne s’adresse à Marie : « Or, Jésus commenea à l’Age d’environ tfeDtc ans; étant comme on le croyait, fils de Joseph, qui était fils d’Héli, de Matthat, de Lévi , de Melchi, etc.,

jusqu a Adam. — £tipse Jésus erat incipiensquasi annonwi

triginta, ut putabaturfUm Joseph, qui fuit Heli, qui fuit Matthat, etc. (Luc, tu, a 3). Ceux qui ont fait l’épouse de Joseph de la race de Lévi, et saint Augustin est du nombre (contre Fauste'le manichéen, xxm, 9), se sont autorisés, d’après le même évangéliste Lue, de sa parenté immédiate avec la femme d’un des sacrificateurs, qui,

. pour transmettre leur dignité à leurs en fans, prenaient en mariage des filles de leur tribu. ••

Je redirai, à ce sujet, l’histoire bien connue d’un ta-

- Meau composé à l’usage d’une famille noble de France

l'utilité' s’évanouit dès qu’il reste convenu que nul rapport de filiation ni de sang tt’ exista jamais entre Jésus et 1’époux légitime de Marie.

Une autre circonstance de nature à obtenir beaucoup de poids sur l’opinion des habitans, mérite d’étre accompagnée d’un passage curieux des livres apocryphes cités. Le trait final de ce passage rappelle l’explication donnée sur la naissance de Jésus, par un écrit judaïque en renom, qui, tout rempli qu’il soit de suppositions puériles et d’absurdités, s’attache néanmoins à mettre à couvert l’honneur de la jeune épouse

«jui, à en juger par son nom, descendrait d’une maison juive de la tribu de Lévi. Dans ce tableau, la Vierge était représentée, selon le style ancien, avec une banderole écrite qui sortait de sa bouche pour exprimer sa pensée. Le chef de la famille en question vient la saluer, et Marie, en sa qualiLé de femme de la tribu de Lévi, l’engage h se couvrir, à prendre un siège, et l’appelle familièrement : « Mon cousin. »

* Cet écrit pamphlétaire est le Scpher toledoth J eut , ou livre des actes de Jésus, traduit et réfuté par fFagenscilius, dans le recucit intitulé : Tcla ignea Satanée. Il suppose que Marie, fille d’une pauvre veuve, et adonnée pour profession à la coiffure des femmes, avait épousé un homme jeune <»t de grande vertu, qu’elle aimait beatt-

. Mtyic, à peine grosse, selon les traditions de Matthieu et de Luc, quitte en toute hâte sa demeure. Arrivée dans les montagnes de Juda, elle confie son secret à une de ses procoup. Mais tin autre jeune horume, né d'une famille puissante, et non moins remarquable par sa force et par sa beauté que par la violence de ses passions, fut saisi pour elle d'un amour désordonné. Après avoir conçu toute sorte de desseins, il parvint à s’introduire dans la demeure de Marie la nuit, pendant son sommeil, et à usurper les droits de son époux par une trahison affreuse. Outre l'analogie qu’on peut découvrir dans cette explication avec le passage de l’Évangile apocryphe que je vais citer, on la dirait imitée jusqu'à un certain poiut de l'aventure que Josèphc raconte au sujet d’une dame romaine. Par un hasard inconcevable, c’est précisément à côté de son récit que les auteurs des lignes intercalées dans cet historien, au sujet de l’existence de Jésus (ci-dessus, p. îSç), ont placé leur falsification pieuse.

Cette dame romaine , aussi vertueuse que belle, nommée Pauline, et femme de Saturninus, portait une crédulité excessive dans le culte de la déesse Isis. Un jeune chevalier, du nom de Mundus, en devint éperdument amoureux, cl s’efforça en vain de la séduire par des présens extraordinaires. Il tombait en langueur, lorsqu'une des affranchies de son père sc chargea de le secourir. Elle lit briller aux yeux des prêtres du temple d’Isis une grande somme d’argent, et les détermina à annoncer à Pauline que le dieu Anubis, touché do son dévouement à la déesse,

j<8o m'v rk n, chapitck i.

clics parentes ’, qui, maigre son grand âge, portait aussi dans son sein un enfant que scs destinées réservaient à prendre une part active à la mission de Jésus-Christ. Au bout de trois mois de séjour, elle rentra à Nazareth. Là, son époux fut en proie à une affliction profonde, à une affliction impossible à renfermer ^ en son amc ; les Évangiles apocryphes dévoués à la gloire de Marie ont retracé cette scène en termes assez éloquens : » A mesure quejes signes de son état devenaient plus visibles, Marie, frappée de crainte, disent-ils, se relirait dans sa demeure cl se cachait aux enfans d Israël. Élle n’était qna sa seizième année, pen-

voulait, en récompense, se révéler à elle dans son temple pendant l'obscurité de la nuit. Le dieu était Mondas en personne, auquel la naïve illuminée crut de bonne foi; mais, peu de jours après, ce dieu-là, 11e pouvant étouffer le secret de sa victoire, s'en vanta à Pauline clle-méme, qui, dans la violence de son désespoir, alla tout découvrir à son mari et à sa famille. Leur crédit obtint de l’empereur une vengeance terrible contre les prêtres d’Isis, mais seulement l’exil de Mundus ( Joscphe, Antiqnit. jmlaïq., liv. xviu, ch. iv; compar. pour les mœurs des prêtres d’Isis, Apulée, I 'Ane < For 1.

1 Exsurgens autem Maria in tlicbus illis abiit in mon tann riim festinatinne, in eipitntem Juda (Luc, t, 3gï.

dant l’accomplissement de ce mystère. Au sixième mois , Joseph , de retour d’une absence occasionée par scs travaux, vit sa femme grosse et prosternée contre le sol ; il s’y précipita lui-même en poussant des cris plaintifs : « Comment oserai-je me présenter de-, vaut le Seigneur? que pourrai-ji? alléguer en faveur de celle que j’ai reçue si pure dans le temple et dont je n’ai pas su être le gardien? Qui m’a trahi? qui a porté le mal dans ma maison? N’cst-cc pas un renouvellement de l’histoire d’Adam, coupable d’avoir laissé Eve toute seule en butte aux attaques du séducteur? u Alors Marie protesta en pleurant qu'elle n’avait aucun reproche à subir, qu’elle cherchait en vain à concevoir sa situation actuelle *. »

( i ) De die autan in die venter ejus intumesccbnt, et timoré percutsa Maria abiit in domum suant et occnUnvit se a filiis Israël. Erat autem annorum scdecim t/uando lime Jîebant mrsteria. Facto autem illi sexto ntense, crée venit Joseph a suis oecodomiis , et intrans in domum suant vidit eam gravidam , et demissa facie sua. Projccit se ipsum in terram, etplanxit vehementer, dicens : « Quis mihi imposait? quis hoc mali fecit in domo mea... Nonne repetita in me est historia Adami? Quoniani in hora glorùc ejus intra -

fit serpent et invenit Evant solam, et deeepit ram ? » tpsa

autem flebat amnrissimè dirent : * Manda stim et virant non

l8i LIVRE II, CHAPITRE I.

Enfin les évangélistes assurent que les pleurs de Marie et les agitations de Joseph curent

leur dénouement au milieu du silence et des

réflexions de la nuit1; une voix, un songe,

cognori. » Dixitautem illi Joseph: « Et undenarn est ergo quod in utero hahes ? » El resjmndit Maria :*V irit Dominas Deus mens, quôd non scio unrlè hoc mihi est? » Et stupefaclus Joseph, et persiste bat, cogitans, quid de ea faciam?... et ocatparit cum nox, et ecee angélus Domini apparuit... ( Pro - Icvangclium Jacobi ; dans les Apociyphes de Fabricius, t. i, p. 97, et dans la nouvelle collection de Thilon, t. t, p. a3i). * „

1 L’Évangile de Matthieu nous dépeint ces agitations de Joseph, lorsque, presse entre le vœu de la loi, qui lui prescrivait de déclarer son malheur aux anciens, et la crainte d’exposer sa jeune femme à un châtiment redoutable, il allait s’en tenir, dans l’honnêteté de son cœur, à supporter lui-même le blâme, à la renvoyer en secret.

— Joseph aulem virejus, cum esset justus, nollens carn traduccrc, volait occulté ilimittciv enm, Uœc autrui cogitante, ecce angélus Domini, etc. (Matth. i). L’Évangile de la nativité de Marie ajoute de nouvelles couleurs au tableau : Æstuarc itaque anima et fluctuai e cœpit Josephus, quia ignorabat quid sibi potissimum esset faciciulum. Neque enim traducere volait, quia justus erat; neque fornicationis suspicionc infant are, quia plus... Uœc autan cogitante, ecce angélus..,. (Fabric. t. 1, p. 34 «t seq. ). Dans l’Évangile île Jacques, Auuas te scribe découvre au pontife la grossesse de la jeune femme. De graves reproches sont

une appariliou lit succéder lcspérancc à l’orage; peut-être une seule de ces pensées de raison cl de paix que les Juifs prenaient souvent pour la voix de Dieu , et qu’on désignait sous le nom générique et très -étendu d’envoyés ou d’anges. Mais, comme celle intervention était particulière aux deux époux et tout intérieure, le cours des itlécs des habitans du pays , et finllucncc qu elles devaient avoir sur les premières années de Jésus, n’en éprouvèrent aucun changement.

Ce sont les mêmes idées qui, de concert avec les inductions résultant de la naïveté des récits évangéliques auprès des esprits mal disposes pour les prodiges, hâtèrent la propa-

adressés à Joseph , pour avoir violé le vœu qu’il aurait fait de respecter la virginité de celle qu’on lui avait confiée;. 11 s’en défend de toute son ame; Marie repousse aussi l’idée de la violation de son voeu. Alors on les oblige à boire les eaux amères, qui étaient considérées comme un jugement de Dieu dans les causes douteuses de ce genre. — Quant aux dispositions capitales de l’ancienne loi sur les infractions au mariage, elles s’appliquaient exclusivement au cas de ûagranl délit (Dealer, xxu); on les modiGait et on les détournait saus trop de difficultés , comme la femme adultère amenée, en réalité ou par supposition, devant Jésus dans le temple, en est la preuve,.

i«4 ••• livre ii, r.H.vi’iTBi: i.

galion des bruits les plus défavorables. La réalité de ces bruits est démontrée à la fois par l'Évangile apocryphe de Nicodème, écrit tout en l’honneur de Jésus, et par les aveux d’Origènc.

Un livre avait été composé vers le milieu du second siècle de l’église , contre les Juifs et contre la nouvelle religion. L’auteur, nommé Cclsc, était un philosophe grec de l’école épicurienne, qu’on peut regarder comme le père * de toutes les railleries , et de la plupart des raisonnemens qui ont fait la force , la joie et la nouveauté de l’école philosophique militante du dix-huitième siècle. En le , réfutant, Origcnc signale l’incrédulité qu’on opposait au miracle de la conception directe par le Saint- Esprit, et il y trouve la cause formelle de l’aveuglement qui avait conduit, dit-il, à mêler en tous lieux la fable profane des amours d’un jeune homme nommé Panther, h l’histoire sacrée de Marie '.

' Jésus irx/xjnelit Pilntn , ditl'F.vangilc de Nicodème: « Si seniorcs JtuUrorum non haberent potestatem loquendi, non loquereniur; sed i/uoniuni luntsrptisquc habi t /mtestatem oris sut , loqui boni i et mata videbunt. » Rcs/tondcntes autan sentons Judernrum dicunt ad Jrstim : * Quid nos îddrbinms ? JV os primùm de h vidinnts quoi/ fnin/fotionr nntus es... » f>i-

(J’est du moins une remarque impossible à négliger, que les traditions évangéliques n’aient pas mis de l’unanimité à confirmer le fait primitif ou à le passer sous silence. Nulle part Jésus ne l'indique de sa bouche, et, dans ses rapports avec sa mère, rien n’atteste en son amc l’existence du sentiment spécial qu’une pareille conviction semblerait nécessairement entraîner. Bien loin de là , si ce n’est quand il la recommande, en mourant, aux soins d’un de ses disciples, sa parole envers elle ne renonce presque jamais à une certaine rudesse , comme on aura dans la suite à s’en apercevoir.

ni fit quidem de adstantibus benignè ex Judceis : » Nos non dicimus esse natum e fornicationc : hic sermo vester non est rrrns, quoniam rles/xmsatio facta est... » Et respondenuit :

« Omnis multitudo audienda est, quee clamat quoniam ex fornicationc natus est..... » [Apocryphes de Fabricius, t. i, |>. a44-) Jam revertamur ad Judœi fictam personam, dit Origène, dans sa réfutation de Ceise, quee narrai Jcsu nwtrem graridam , extrusam a sponso fabro lignario, propter J idem conjugalem temeratam, et pudicitiam ; videamusque an non cieci Juerint auctorcs hujus fabuUe de Virginc deprehensd cum juvene Panthcra in adultérin, et a fabro repudiatd : qua : omnia finxtranl ut convcllcrent miranilosum conception de spiritu sancto (Orig. contr. Cris , lib. j, in tncd,\.

l86 MVREII, CHAPITRE I.

Les écrits apostoliques, de leur côte', citent à peine le nom de Marie depuis la mort de son fils, et l’apôtre chargé de la recueillir dans sa maison, l’apôtre qui avait le plus de renseignemens sur sa vie, et qui a écrit le dernier de tous, est celui-là même dont l’Évangile et les autres œuvres n’emportent aucun témoignage précis du miracle de sa conception et laissent complètement ignorer ce que Marie devint jusqu’à sa dernière heure.

Sous l’empire de ces circonstances , un long voyage se présentait sans contredit aux deux époux, comme le meilleur moyen d’échapper à l’embarras de leur situation auprès des habitans d’un petit bourg qui avait une réputation de malignité si bien établie en Judée, qu’elle avait donné lieu à ce proverbe : « Peutil rien sortir de bon de Nazareth1? » En effet, Joseph et Marie se dirigèrent vers l’Égypte, que des relations fréquentes unissaient à la Palestine, et où ils devaient rencontrer une population nombreuse de leurs concitoyens. Mais les évangélistes ont assigné d’autres motifs à leur éloignement; et ces mo-

1 A Nazareth poteslue aüquitl boni esse? (loauu. tt t\ 7).

NAISSANCE DE JÉSl'S, 187

tifs, de meme que tout le reste de l'épisode concernant la venue au monde de leur chef, engendrent des doutes trop fondés et découvrent des dissemblances trop grandes dans la nature et dans la description des incidcns, pour ne pas en conclure que la réalité de rhistoirc y a pris beaucoup moins de part que le désir perpétuel de satisfaire à toutes les conditions, à toutes les figures et à tous les souvenirs auxquels la voix unanime du pays accordait une haute importance.

Luc, sans rien dire de l’Egypte , attribue le départ soudain de Joseph, et son arrivée dans un bourg situé près de la capitale de la Judée , à l’obligation imposée à cet habitant dç Nazareth de se rendre au lieu de son origine. 11 aurait eu à s’y faire inscrire sur les registres d’un recensement général accompli par les soins de Cyrénius, gouverneur romain de la Syrie.

Mais celte tradition commet une première erreur; il y avait neuf ans écoulés depuis la mort d’Hérode , et Jésus était dans son adolescence lorsque le gouvernement de la Syrie, y compris la Judée, fut donné par l’empereur Auguste au sénateur Cyrénius , avec or-

MVRK II, CHAPITRE I.

dre d’accomplir un recensement general pour les biens, et non pour les personnes1. De plus, admettons que l’empereur eût déjà rendu un décret tout distinct de celui-là pour exiger un compte exact des individus; le nombre seul, et nullement les origines, aurait eu à offrir quelque utilité aux Romains. Comment alors supposer que Joseph, devenu citoyen de la Galilée dans un temps où la confusion la plus grande existait entre les familles et les tribus, aurait eu besoin d’aller •

1 Pour expliquer cette indication erronée, on a supposé un premier recensement pendant que Se/itius Saturninus était gouverneur de la Syrie, dans lequel Quirinius ou Cyrénius lui aurait été adjoint. On a supposé aussi que le texte avait voulu dire que le recensement fut fait avant que Cyrénius eût le gouvernement de Syrie. Mais ce personnage n’était pas assez célèbre pour s’en servir de date, et le texte offre quelque chose de trop précis : « Cette première description fut faite, le gouverneur de la Syrie étant Cyrénius. » — Heecricscriptio prima facta est a prœside Syriœ Cyrino (Luc , ti, a). — L’historien Josèphe parle en ces termes du recensement et de l'homme qui en fut chargé : « Après avoir entendu les accusations contre le roi Archelaiis, et sa défense, Auguste confisqua tous ses biens, l'exila à Vienne, dans les Gaules, et réunit ses états & la Syrie. Un sénateur romain, homme de grand

chercher son inscription loin île son domicile actuel, et eût péniblement entraîné sa jeune femme avec lui lorsque Marie avançait des derniers jours de sa grossesse.

Représentons-nous, au contraire, l’intérêt systématique des évangélistes à voir naître Jésus dans le bourg situé près de Jérusalem ; leur intérêt à y voir inscrire Joseph en personne. Cet intérêt est le même qui les a portés à tracer une ligne généalogique entre David et l’époux de Marie, et à continuer cette ligne jusqu’à leur fondateur, quoique, de leur aveu, nulle parenté directe, nulle communauté de sang ne justifiât cette suite. La petite ville de Bethléem avait toujours obtenu de grands hommages dans la Judée, comme berceau de David ; et , par extension, c’est-à-dire en vertu de la ligure poétique ordinaire qui substitue

mérite, et qui avait été élevé à la dignité de consul après avoir passé par tous les autres honneurs, Cyrénius, fut établi gouverneur de cette province, avec ordre d'y faire le recensement de tous les biens des particuliers. Coponius, qui commandait un corps de cavalerie, fut envoyé avec lui pour gouverner la Judée; mais, à cause de la réunion de ce pays à la Syrie, Cyrénius accomplit le recensement. » {Antiquit. judaïq. liv. xvill , chap. I et u.)

igo LIVRE II, CHAPITRE f.

le nom des lieux au' nom des personnes, les prophètes , pour exprimer que le libérateur à venir serait en réalité ou par imitation de la race de ce roi, avaient désigné depuis longtemps Bethléem comme la cité à laquelle il devrait la lumière 1.

Or, on juge soudain toute la portée de celte détermination des historiens de Jésus, qui s’étend sur les questions de doctrine comme sur les points de fait, et qui les excitait à réaliser matériellement en sa personne toutes les images et toutes les expressions de la poésie sacrée hébraïque. On assiste , en qucl-

* « Mais de toi, Bcth-lcrhcm-cphrata, quoique tu sois trop petite pour être entre les milliers de Juda (entre les villes qui fournissaient des divisions de mille hommes), de toi sortira quelqu’un qui dominera en Israël; ses origines

sont de toute ancienneté, depuis les jours du monde Il

seniainticndra,il gouvernera avec force et magnificence.... et c’est lui qui fera la paix. « (Miellée, v, a.) L’Évangile de Matthieu, en citant ce passage, donne un sens contraire au texte dans le premier membre de phrase, ce qui d’ailleurs n’a au fond aucune conséquence. «Et toi, Bethléem, terre de Juda, dit-il, tu n’cs nullement la plus petite entre les principales de Juda, car de loi sortira le chef qui gouvernera mon peuple d’Israël. « (Mattlu. n C.)

que sorte , avec eux aux dévcloppcmens du principe proclamé en ces termes par le maître : « Il faut que toutes les choses écrites dans la loi de Moïse, écrites dans les prophètes, écrites dans les chants de David, se trouvent accomplies en moi *. » Devant l’autorité de ce principe, quelle diversité infinie d’accessoires ne devait pas être inspirée à chacun de ces écrivains connus et inconnus, dès qu’il s’agissait de raconter un épisode aussi important que la naissance du fils de Marie? quel parti immense n’avaient -ils pas à reti- . rcr de leur nouvelle manière de mettre en œuvre les figures littéraires les plus hardies des prophètes nationaux; cette figure, entre autres, que j’ai déjà citée, et qui est l’une des principales de leurs descriptions : la Judée ou Jérusalem, dépeinte sous la forme d’une vierge, et fécondée par l’intelligence ou par l’esprit, promet d’enfanter, après de longues amertumes , de violentes douleurs, un peuple juste, un fils puissant et

1 Hœc sunt verba rjiue locutus sum ad vos, quonia m necessc est impleri omnia quœ scripta sunt in legc Maysis et prophetis, etpsalmis, de me (Luc, xxiv, t\\'} Mattli. 22).

glorieux, destiné à servir un jour d’étendard et de moyen d’alliance à toutes les nations de la terre ? Enfin , que de raisons pour découvrir dans les tableaux des deux évangélistes appliqués à retracer cet épisode, dont le premier en date ne songeait nullement à être suppléé par le second *, une opposition de traits et de couleurs qui n’a rien de commun avec des souvenirs récens fondés sur l’exactitude et sur l’uniformité de l’histoire.

Dans le plus simple des deux tableaux, celui de Luc, quoique Joseph soit supposé dans le pays de sa famille, aucun parent ni ami n’apparaît auprès de lui. Ce qui domine, c’est une hôtellerie , une étable, asile de Marie surprise par les douleurs , une crèche destinée à servir de témoignage contre les grandeurs humaines et contre les prétentions de l’orgueil ; c’est la voix éclatante d’un ange qui annonce l’heureuse nouvelle à des bergers; c’est le signe caractéristique du citoyen juif, imprimé au huitième jour sur l’enfant , et accompagné du nom , alors très-familier, de Je-».

1 Je reviendrai plus loin sur le principe qui préside aux travaux appelés les canrorrianra des évangélistes.

Digitizëd by

sus, ou la forme grecque du nom hébreu de Josué, celui qui délivre 1 ; en6n c’est le sacrifice religieux de purification offert le quarantième jour dans le temple de Jérusalem, et le retour immédiat des deux époux vers Nazareth *.

Dans l’autre tradition, celle de Matthieu, tout change de face, tout prend un aspect asiatique, les personnes et les choses; au lieu de l’adoration de simples bergers, ce sont des rois, des sages qui arrivent de l’Orient, guidés par une étoile correspondante à l’étoile allégorique mentionnée dans les livres de Moïse ou cor-

1 Marie, long-temps affligée, avait pu s’arrêter à ce nom de Josué, en signe de meilleurs jours. Chez les Hébreux, et chez tons les Orientaux, l’usage antique était de donner aux nouveau-nés des noms en rapport avec la situation actuelle des parens, ou avec les désirs et les espérances qu’ils formaient pour leur avenir; souvent même on prenait un nom nouveau et significatif dans les grandes circonstances de la vie. La Genèse offre des exemples multipliés de l'influence que la mère exerçait dans cet esprit sur le choix du nom de ses enfans (Genèse, xxix, xxx, etei). * . ,

’ Luc, il, 6-38.

1 Orietur Stella ex Jacob , et eorisurget m'rga de Israël .(Nombr. xxiv, 17).

Ir l3 *

ig4- LIVRE II, CHAPITRE I.

rcspondanle aux météores nombreux que la naissance et la mort de tous les personnages célèbres de l’antiquité ne manquaient jamais de produire. Leur destination est de figurer, à l’égard de Jésus, les hommages volontaires des peuples, des rois, des sages étrangers qui , dans la croyance des prophètes, devaient honorer un jour le peuple d Israël et la personne de son chef, lorsque ce peuple, comme je l’ai expliqué plus haut, serait parvenu à sa période éloignée d’intelligence, de majesté et tle justice. En même temps, l’or et les parfums déposés, par ces visiteurs augustes, aux pieds de l’enfant, expriment, sous un emblème, que la royauté et le sacerdoce auraient à se confondre en lui, et que l’imagination orientale était prête à déployer toutes scs richesses au service de la forme nouvelle sortie de la loi des Hébreux.

Enfin, cette deuxième tradition, la première en ordre de date, réunit une foule d’invraisemblances pour amener le fameux massacre d’enfans. Le roi tout-puissant dujpays, avide de savoir les évenemens qui se passaient dans un bourg situé à deux lieues de son palais, s’adresse aux rois ou mages eux-memes, que

VUSSAXCE DE JÉSUS.

leur étoile avait mal à propos conduits dans la ville centrale , où leur présence aurait reveillë tous ses soupçons.

Ni l’historien Josèphe, si occupé du règne et des cruautés d’Hérode, ni personne à Jérusalem, ne connut jamais cette catastrophe. Chez les évangélistes, elle a un double but : à l’extérieur, de motiver le départ précipité des époux vers l’Égypte 1 ; à lintérieur, de vérifier sur une petite échelle l'image toute poétique des prophètes. Après avoir dépeint la Judée sous le nom de Racliel , sous l’aspect d’une mère tendre qui pousse des cris de lamentation, et qui refuse de se consoler, à cause «lu massacre de ses enfans, livrés à l’épée étrangère, la voix de ces prophètes lui impose de mettre un terme à sa douleur, et lui assure pour l’avenir un dedommagement admirable

* « Dès que les Mages se furent retirés, l’auge du Seigneur apparut à Joseph dans un songe, et lui dit : I.èvetoi; prends le petit enfant et sa mère, et t’enfuis en Égypte. » (Matth. ti , 1 3.)

*« Alors, dit l’Évangile de Matthieu, ce que Jérémie le prophète avait annoncé fut accompli ( h, 17);» cl, A l’appui, il cite la première de toutes les images suivantes, qui sont unies entre elles dans le même chapitre du * J 3.

IgG LTV RE II, CHAPITRE I.

Au reste , quels que soient l’époque et le motif, il est certain que Joseph et Marie allèrent vivre plusieurs années sur la terre d’Égypte, et qu’ils reparurent ensuite clans leur ancien séjour. Mais ce premier voyage fut-il d’assez longue durée pour y chercher les circonstances qui donnèrent l’impidsion à l’esprit et ài’ame du maître nazaréen 1 ?

prophète : « Une voix de lamentations et de pleurs très-amers a été entendue à Rama... Rachel pleurant scs rnfans a refusé d’être consolée... Mais, ainsi dit l’Eternel: Empêche ta voix de lamenter et tes yeux de verser des larmes, car ton oeuvre aura son salaire... et il y a de l'espérance pour tes derniers jours... Je t'aiiue d’un amour sans fin, et je t’édifierai encore, ô fille vierge d’Israël... tu seras rétablie, tu te pareras de tes tambourins, et tu sortiras au bruit des instrumens... Nations, écoutez cette parole, et annoncez-la aux îles éloignées: celui qui a été vigilant pour arracher et pour démolir, pour détruire et pour perdre, veillera aussi pour rebâtir et pour replanter pour chasser l’ennui et pour procurer de la joie. » .

(Jçrém. xxxi, t5, iG, 4, 10, 28.)

’ Le nom de Nazaréen recevait, chez les Juifs, plusieurs significations que j’indiquerai successivement. A l’égard de Jésus et de ses disciples, les Evangiles confirmés par les actes des apôtres nous apprennent que ce nom tirait sa source du village de Nazareth, d’où le maître était sorti.

« Quand Joseph eut connu qu’Archelaiis régnait en Ju-

NAISSANCE DE JÉSCS.

D'une part , les documens évangéliques attestent que son enfance s’écoula clans la Pales* line; on l’y voyait grandir selon les règles communes à tous les humains, et se fortifier de plus en plus en esprit et en sagesse 1 ; d’autre part, on ne peut méconnaître l'instruction générale communiquée aux enfans de la Judée, et tout ce qui leur était inspiré par les écoles et assemblées publiques, dans lesquelles les agitations , les souffrances , les désordres nationaux allaient retentir, et où leurs pères avaient pour devoir de les conduire dès leur bas âge2. Ces premières influences offraient à une ame douée de facultés supérieures les causes d’excitation les plus en rapport avec les travaux de Jésus-Christ ; elles devaient même procurer

«lée, dit l’Évangile de Matthieu, il craignit d’y aller, et, étant divinement averti dans un songe, il se retira dans la Galilée, et habita Nazareth, afin que ce qui avait été dit par les prophètes fût accompli : Il sera appelé Nazaréen. » (Matth. ii, a3.)

‘ Puer aiiteni crescebat et confortabatur, plants sapien tul (Luc, il, 4o).

* « Et à Nazareth, oü il avait été nourri, Jésus entra dans la synagogue le jour du sabbat, selon sa coutume. » (Luc, tv, t6.)

lt)8 MVUr. Il, CHAPITRE I.

à des hommes de condition et d’intelligence très-vulgaires, tels que la plupart des apôtres, une aptitude naturelle pour les matières morales et pour les lois, et une préémincncc véritable sur les hommes des classes populaires, dans presque tous les autres états.

La lecture de la loi et des prophètes se rcrenouvelait chaque jour dans ces assemblées ; on l’accompagnait de discours interprétatifs, t où les croyances empruntées depuis plusieurs siècles à l’Orient se mêlaient , sous toutes les formes, avec les principes nationaux. Les sectes diverses y trouvaient des occasions fréquentes de débats qui les ramenaient à proclamer toutes leurs espérances les plus exaltées sur la venue d’un libérateur, sur la félicité future du pays, et sur la transmission de ses doctrines aux populations de la terre*.

1 Le nom de synagogue, qui signifie assemblée, est d’une origine étrangère aux Juifs, et vient, comme son synonyme le nom d'église, de la langue grecque. Chez les Juifs, l'assemblée du peuple s'appelait le kaal ou I ’engdah. Dans les premiers temps, cette assemblée se tenait tons les huit jours et tous les ipois en plein air et aux portes des villes. C’est là une des causes de l’importance législative attachée au jour du sabbat (Hist. des Inst, de

. NAISSANCE DE JÉSUS. igg

Jusqu’à l'âge de douze à treize ans, les enfans écoutaient l’instruction en silence ; arrives à cette première majorité, ils acquéraient le droit d’exprimer leurs réflexions et

Moïse et du peuple hébreu, t. i). On ne destina des édifices particuliers à cet usage qu'après la captivité de Babylone. La tenue hebdomadaire et mensuelle de 1 ’ Engdah comprenait trois actes distincts : la prière, la conversation ou la discussion populaire, et la prédication des nabiim, des hommes de l'intelligence ou de la parole, qui ont été appelés, d'un nom tiré aussi du grec, les prophètes. Les sacrifices religieux ne devaient jamais s'accomplir qu’à l’intérieur du seul temple qu’il était permis d'avoir dans l’état, et qui avait été élevé à Jérusalem. L’extérieur de ce temple se composait de portiques et de galeries;, les unes servaient de salles de séance ait conseil général des anciens de la nation; les autres étaient le forum, la place publique, le lieu de réunion des habitans de Jérusalem dans les temps ordinaires, et du peuple de toutes les tribus ou provinces dans les fêtes et assemblées solennelles. Il est indispensable d’avoir sans cesse cette disposition religieuse, politique et matérielle des assemblées populaires juives et du temple juif présente à la pensée, pour comprendre la plupart des formes des prophètes et pour ne pas s’étonner de l’expression, devenue proverbiale, C’est une synagogue , qui s’applique à toute réuniou, à toute assemblée, et les exemples n’en sont pas rares de nos jours, où il y a des murmures, dti bruit, de la confusion.

200 ‘ LIYKE il, CHAPITRE I.

leurs doutes : aussi Jésus avait-il cet âge lorsque ses parens le conduisirent aux assemblées générales de Jérusalem, et qu’il put s’asseoir avec gravité au milieu des anciens, les écouter, les interroger, et leur foire, à son tour, des réponses qui lui valurent l’admiration de l’auditoire1.

Mais, outre cette éducation commune à toute la Judée, et assez significative pour les besoins du sujet, une autre question se présente : Jésus et l’un de ses proches parens, vers lequel nous aurons bientôt à diriger nos regards,

,» n’obtinrent-ils pas des enseignemens particu-

1 On voit ici la preuve soudaine de ce (juc j’ai rap- porté dans la note précédente sur la disposition et l'usage des galeries extérieures du temple. Les parens de Jésus no trouvèrent pas leur (ils assis dans le temple proprement dit, où personne n’entrait, si ce n’est au moment des sacrifices 7 mais ils le trouvèrent assis sous les portiques réservés à la réunion des anciens et des docteurs.

— Sedentem in medio doctorum audientem illos, et interrogantem eos (Luc, n, 4a, Ifi)- Daniel avait aussi dépassé sa douzième année quand on suppose qu'il demauda la parole, dans une question grave, aux anciens du peuple; ceux-ci lui répondirent : a Viens, assieds - toi nu milieu de nous, et fais voir si bien t’a donné la charge d'ancien. „ (Daniel , xm, âo.)-

liers et une première impulsion d’esprit de quelques-uns de ces paisibles esséniens qu’on a vu pe'ne'trés du de'sir de mettre en pratique la pensée morale de la loi, le principe fraternel d’cgalité et de communauté; livrés, au sein d’une vie chaste, à des études pleines de mysticisme et à la contemplation, ils aimaient à se charger des enfans jeunes et pauvres, pour les élever selon leurs principes. Quoique les auteurs des Évangiles ne parlent pas en termes explicites de cette école essénienne, nous savons que son origine, quelque récente qu’on la suppose, était bien antérieure h la naissance de Jésus ; on ne pourrait donc la croire inconnue au nouveau maître, et, par cela même que sa voix ne l’a point comprise dans les censures adressées aux autres instituts, la présomption s’établit qu’il éprouvait à son égard des sentimens de respect ou de reconnaissance.

Toutefois, en repoussant cette présomption comme trop vague, les écrivains précédens en disent encore assez pour venir à l’appui des causes d’impulsion directe que Jésus rencontrait de toutes parts en Judée ; ils signalent en dehors des écoles dominantes des

hommes sincères et justes qui s’attendaient à une régénération d’Israël. Au nombre de ces hommes justes était l’époux d’Élisabeth, de la femme 'a laquelle Marie se trouvait unie par une parenté intime, et qui avait mis au monde un enfant accordé à scs vieux jours Les traditions ajoutent que ce dernier enfant fut élevé dans la solitude et consacré aux austérités du voeu judaïque appelé le naziréat2.

Or, que l’on considère tout ce que lïnlfuencc de la solitude peut produire d’énergie et d’exal-

1 Et homo iste (eut nomen Simeon) justus et timoratus expectant consolalionem Israël.. ... Erant aatem justi ambo ante Deuni (Zacharias et Elisabeth), inccdcntes in omnibus mandatis, et justificationibus Domini sine qucrcld (Luc, n, »5, i, 6, etc.).

* A cause des significations différentes attachées, dans le premier siècle du christianisme, an nom deNaziréen et • de Nazaréen, il faut rappeler la nature du vecu judaïque auquel les parens de Jean-Baptiste, à l’exemple de ceux de Samuel , avaient consacré sa jeunesse. Dans la pensée de Moïse, la tribu de Lcvï était par principe un don que le peuple d’Israël av ait fait à l’Éternel pour accomplir le service du culte de la loi et pour représenter dans ce service les premiers-nés de toutes les familles. « Prends les lévites, dit le livre des nombres, fais-les approcher de la tente d’alliance, et convoque toute l’assemblée du peuple. Alors les eufaus d’Israël poseront leurs mains sur

NAISSANCE DE JÉSl'S.

talion dans les âmes capables d’en soutenir l’cpreuve ! Apres cela, on ne se bornera pas à conclure que le rôle public de Jésus découlnit, parmi les Juifs, d’un ordre d’idées qui nécessitait, aux yeux de tous, l’intervention active d’un être privilégié; mais on concevra aussi que le fils de Marie et son proche parent , soumis pendant leur jeunesse à une direction et à des enseignemens communs, soient partis du même point et avec le meme dessein , sauf à se diviser ensuite selon leur nature. On conçoit de plus comment Jé-

les lévites, et Aaron les offrira à l’Éternel comme un présent de leur part pour remplacer tous les preraiers-nés. » — - Sicquc consccrabis cos , quoniam dono ilonati surit mihi a filiis Israël pro primogenitis (Nombr. vin, i r, ao). Or, si le lévite était donné û l’Étcrnel, le Na/.irécn, mot qui signifie sépare, était prêté ( commodatus Domino ; i, Samuel, i, a3) pour un temps plus ou moins long, selon la volonté de l’individu qui s’était voué lui-même ou que scs parens avaient voué à sa naissance et pendant sa minorité. Il s’abstenait de toute liqueur fermentée, il laissait croître ses cheveux , il était assujéti à toutes les règles particulières de pureté requise des sacrificateurs. Mais, dès que le temps de son naziréat finissait, toutes ces obligations lui devenaient étrangères, û moins que sa volonté fût de renouveler son vœu.

2l>4 LIVRE II, CHAPITRE I.

sus, malgré son âge assez tendre, avait eu des objections à adresser aux docteurs des écoles qui étaient en possession du pouvoir, puisque ces écoles rencontraient déjà dans le pays un nombre considérable de rivaux et d’adversaires.

Quelle importance réserverons-nous donc à une supposition consignée dans quelques documens anciens , celle d’un second voyage du nouveau maître en Égypte , où il se serait instruit de tous les moyens mystérieux, de tous les arts prétendus magiques qui étaient un auxiliaire obligé de la parole, et qui exerçaient leur puissance sur les classes éclairées non moins que dans les rangs populaires de son temps 1 ? 11 y a sans doute à alléguer,

1 Dans son livre intitulé Discours véritable, qui est l'objet de la réfutation d’Origène, le philosophe Celse ne révoque nullement en doute qu’on puisse faire des miracles; son dessein est d’établir seulement que Jésus devait les siens aux secrets magiques et thaumaturgiques qu'il avait eu occasion d’apprendre en Égypte pendant qu’il y travaillait comme ouvrier (Origène contre Celse, liv. i, n°* 28 et 38). L’Évangile apocryphe de l’enfance est rempli des miracles les plus extraordinaires que Jésus, encore à la mamelle, aurait opérés à sa première arrivée dans le pays d'Égypte.

"naissance de Jésus. 2o5

en faveur d’une partie de ces suppositions , que l’accroissement de la famille de Joseph , et ses faibles ressources , purent déterminer plusieurs de ses enfans à chercher leur existence loin de la maison paternelle. Les souvenirs emportés du premier séjour en Égypte, et tout ce qu’on apprenait par la fréquence des relations des Juifs de Palestine avec ce pàys , étaient une raison pressante pour entraîner le fils de Marie vers les docteurs alexandrins , afin de les interroger, comme il avait * • fait h l’égard des docteurs de la capitale de la Judée.

Mais, après avoir indiqué les probabilités, rien ne force à admettre ce deuxième voyage ; rien n’autorise surtout à en tirer pour conséquence une initiation prétendue immédiate de Jésus aux anciens mystères de l’Égypte, ou de quelque autre climat. Durant les premiers jours du christianisme, tout ressort d’une manière frappante de la situation et des croyances actuelles de son pays natal; tout est expliqué, soit par la formation d’une école juive nouvelle correspondant, malgré des différences profondes , aux écoles déjà établies , soit par le développement animé d’un nouvel

2o6 LIVRE II, CIUPITRE I. %

esprit d’interprétation des livres sacres des Hébreux, dans lequel le premier rang est accordé aux dogmes orientaux répandus en Judée depuisla captivité. Il n’y a donc ni besoin ni motif de recourir à des hypothèses dépourvues d’un commencement de témoignage certain, et qui, en présence de traditions aussi expressives que les Évangiles, rencontreraient à chaque pas des obstacles insurmontables.

Ce fut à luge de trente ans, sous le gouvernement du sixième procurateur imposé à la Judée par la domination romaine, que le fils de Marie sortit tout à coup de son obscurité pour réclamer le titre le plus sublime devant le peuple. Cet âge, où une parole grave peut se prévaloir de toute la chaleur et de tous les avantages de la jeunesse, avait pour attribut, chez les Juifs, de laisser aux hommes versés dans les études sacrées une pleine liberté de débattre plusieurs questions mystérieuses dont ils avaient dû jusqu’alors s’abstenir *.

* Les premiers chapitres de la Genèse et A’Etéchiel étaient du nombre des sujets qu’on ne devait examiner qu’à un âge mûr. Les docteurs juifs caractérisaient ainsi les différens âges de la vie de l’homme : le fils de cinq ans

Les chronologistes placent l.a première date des pre'dicalions de Jésus l’an 2G ou 27 de l’ère chrétienne, au lieu de l’an 3o ; ils cèdent à la nécessité impérieuse de changer la supputation actuelle et de reporter sa naissance quelques années avant la mort du roi Hérode, afin de permettre aux évènemens évangéliques de mieux concorder entre eux.

Déjà le proche parent du nouveau maître , le fils d’Élisabeth, élevé comme lui et peutêtre avec lui dans la solitude, s’était acquis beaucoup de renommée parmi ses concitoyens. Il présidait à une école toute morale, qui servit avec efficacité de prélude à la mission du fils de Marie, ainsi que nous allons en avoir la preuve. Mais bientôt cette école se crut obligée de retirer hautement à Jésus son témoignage, pour aller se perdre, après un petit nombre

s'applique à la Bible; le fils de dix ans aux rcglcraens (A la Mischna ); le fils de treize ans accomplit les préceptes; le fils de quinze ans s’instruit des commentaires sur la loi et des discussions; le fils de dix-huit ans passe au mariage; à vingt ans il pourvoit lui-mème à sa maison ; le fils de trente ans appartient à la force; de quarante ans h l’intelligence; de cinquante ans à la prudence, etc. [Mixrhna, t. iv; Copit, Putr., Senteuc. des Pères, ch. v,$ a).

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de générations dévouées aux vrais principes de Jean -Baptiste, dans une foule de modifications et dans des théories entièrement étrangères à son esprit.

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JUAN-BAPTISTE

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