CHAPITRE II
Rapports de Jean-Baptiste et de Jésus.
— Principe distinctif de leur doctrine.
Un grand intérêt s'attache aux rapports de Jean-Baptiste et de Jésus. Il consiste à définir d’abord le point de vue nouveau dans lequel Jean-Baptiste s’etait placé à l’égard de chacune des écoles établies au sein de la Judée ; à reconnaître ensuite en quel sens Jésus, à son tour, prit une situation toute nouvelle, qui donne le principe le plus essentiel, le plus distinctif de sa doctrine , et qui eut pour résultat prochain d’amener une scission, ou du moins un refroidissement tres-authentique, de la part du compagnon de sa jeunesse. Enfin les opinidns et coutumes locales où se trouve la raison première des qualifications judaïques de Christ et de fils de Dieu sont celles-là même auxquelles les historiens de Jésus ont voulu *• - • "1
s'accommoder dans le récit des actes extérieurs, naturels ou merveilleux, qui auraient etc opérés de concert par les deux maîtres.
J’ai dit, et je crois à propos de rappeler encore une fois, qu'à moins de s’en tenir à des généralités vagues qui ne seraient que d’un faible secours pour l’avenir du sujet , il faut, dans toute cette période du dégagement des doctrines et des formes de l’institut chrétien , se familiariser de plus en plus avec la multitude des détails, et se reporter, sans résistance ni regrets, dans toutes les conditions des temps et du pays où les évenemens arrivèrent.
C est le seul moyen de concevoir par l’histoire comment le christianisme de Jésus a été originairement composé; de distinguer parmi ses germes constitutifs ceux qui ont amené avec le temps des conséquences qu’on a cru expliquer et éluder, en les rejetant avec rigueur sur l’ambition personnelle, ou sur la perversité des chefs et du gouvernement de son église; c’est le seul moyen de se rendre compte sous quels aspects la doctrine nouvelle a été un progrès infini auprès de l’ordre d’idées d’où elle émanait , et sous quels
JEAN-BAPTISTE
autres rapports elle est restée dans une profonde infériorité, en comparaison de ce même ordre d’idées.
Ainsi, nous parviendrons à accomplir une tâche qui se recommande il nos yeux par un caractère moral très-élevé ; nous rétablirons chacun dans la vérité de sa nature, dans futilité de scs droits, et nous marcherons directement vers une solution nécessaire et féconde îles diversités religieuses
On s’est convaincu que l’espoir d’une délivrance grande et bienfaisante, que le passage
' Voilà déjà prés de vingt ans que je cède à l'empire de celte idée. Quinze ans se sont écoulés depuis que je l’ai indiquée en ces termes dans mon premier essai sur Moïse : ■■ Tel est le grand , tel est le magnifique principe de l 'unité dont le développement naturel produit toute sa loi, et qui est, chose remarquable, le but définitif de cette loi en même temps que son point de départ, attendu qu’à l’unité tiennent irrévocablement la force et te bonheur d’un peuple. Mais le principe de Moïse n'était-il pas susceptible de recevoir une plus vaste application? Nous n’en doutons point; nous pensons même que l’explication simple de cette vérité détruira quelque jour de grossières erreurs, et réunira les esprits les plus divergens, sans exiger de leur part de trop grands sacrifices. * (Loi de Moite, 182», p. 7.)
du malheur au bonheur, d'un état d'oppression étrangère et d’humiliation à un état d’indépendance cl de gloire, par l'intermédiaire d’une ame puissante en paroles et en oeuvres , formait le centre idéal autour duquel tournaient toutes les écoles de la Judée. En outre, • * les différences qui séparaient ces écoles les unes des autres, qui divisaient les membres de chacune d’elles, prenaient continuellement pour texte quelqu’une des questions relatives à cette délivrance : son esprit politicjue, moral, mystique, les meilleurs moyens pour l'atteindre, l’époque où elle arriverait, l’imageàse faire de son principal moteur, les circonstances qui devaient la précéder et la suivre, qui devaient la propager du particulier au général, du peuple hébreu à toutes les nations, de Jérusalem à toute la terre. En conséquence, dès qu’un nouveau maître apparaissait en Judée, que ce fût le fils d Elisabeth ou le fils de Marie, on avait d’avance la certitude qu’il s'agissait d'un projet de régénération, d’un pouvoir libérateur, d'un accomplissement plus ou moins parfait de la loi, d'une manifestation plus ou moins évidente des prophètes, d'une doctrine, enfin, qui les rapprocherait sur certains points
JEAN-BAPTISTE
de telle école, qui les éloignerait de telle autre , mais qui ne leur permettrait jamais de produire un nouvel ensemble qu’avec des élémens déjà trcs-élaborés.
On a reconnu aussi l'influence que les écoles juives, et l’école pharisienneà leur tete, avaient obtenue sur les étrangers, principalement sur les Grecs, dans tous les climats où la captivité babylonienne et les guerres des successeurs d’Alexandre les avaient dispersées. Par là est expliquée la propagation ancienne en Orient, d’un bruit que les historiens Tacite et Suétone ont rapporté, et d’après lequel les destinées du monde, disent-ils, lui auraient réserve d’être soumis un jour à des hommes partis de la Judée Mais des conditions intérieures de ces écoles naissait en même temps pour elles l’impossibilité de pousser plus loin le mouvement religieux et moral quelles avaient excité dans le pays et au dehors, l’impossibilité de le soutenir, *l’en retirer tous les avantages. Ce fut cette impossibilité naturelle qui
* Percrebuerat Oriente toto vêtus et constans o/nnio esse, in fatis ut eo tempore Judœd profeeti rentm potirentur (Sueton. in t'espas.).
2î4 UVRE II, CHAPITRE II.
devint la cause des succès accorde's aux prédications de Jean-Baptiste dont l’école du fds de Marie s’empara bientôt avec un esprit beaucoup plus dogmatique, plus enthousiaste, plus personnel.
Si d’un côte , en effet, les meilleurs principes de leur institution nationale, leur zèle ardent à gagner des prosélytes et plusieurs autres circonstances favorisaient les projets des pharisiens et répandaient le mosaïsme, d’un autre côté, le déplaisir et la gêne que leur système exagéra tif des pratiques du culte occasionaient aux étrangers affiliés, à une partie même des Juifs, et les démentis formels que les évènemens donnaient chaque jour à leurs espérances , à leurs prévisions, entraînaient un résultat opposé. Les préventions fâcheuses élevées contre eux atteignaient la loi hébraïque, et tenaient les prosélytes qu’ils avaient acquis dans un état provisoire qui ouvrait des voies multipliées à un cRangcment de direction.
L’écolp saducéenne, à son tour, malgré les qualités distinguées d’un grand nombre de ses membres, n’était nullement constituée pour remplacer le pharisaïsme. Elle répudiait sans
JEAN-BAPTISTE
réserve toutes les croyances qui av;iicnt alors le plus d’empire sur l’imagination des Orientaux, des Juifs et des Grecs.
Enfin, l’association essénicnne, où l’on s’est assuré que l’esprit moral était en prédominance, manquait aussi de la force nécessaire pour féconder l’impulsion donnée. Loin d’exciter les affiliations, elle se montrait timide et réservée dans scs choix, elle leur imposait plusieurs années d’épreuve , elle reculait à l’idée de porter, dans quelque intention que ce fût, la plus légère atteinte à la paix publique; et on ne rencontrait rien chez elle de cet entrainement invincible, de cette autorité suprême qui, pénétrant par mille chemins jusque dans les derniers replis du cœur des hommes, les bouleverse malgré eux, et les soumet avant même qu’ils aient pu reconnaître et juger où l'on se propose de les conduire.
Or, la mission ù laquelle Jean se dévoua eut pour caractère essentiel de hâter d’une manière plus efficace et plus sainte la venue du libérateur et la révolution bienfaisante qui devait changer à la fois l'état des âmes et l’état réel de la nation. 11 s'appliqua le premier à communiquer une chaleur et une vie populaires à la
2 I fi LIVRK II, CHAPITRE It.
partie morale de la loi ; il voulut inspirer aux défenseurs de ce principe moral l’esprit de prosélytisme et le zèle conquérant que le pharisaïsme déployait chaque jour, mais pour le faire tourner au profit de ses exigences cérémonielles. De plus , il s’attaqua directement à cette école puissante en présence de toute la multitude qui approuvait les pharisiens et qui les aimait avec un vague instinct de l’utilité de leurs plans, pour la défense et pour la conservation des théories nationales
Au nombre des cérémonies imposées à l'étranger résolu de s’affilier au judaïsme, on comptait une ablution de la tète aux pieds * dans l’eau courante. Tous les Orientaux regardaient cette coutume comme une image allégorique de l’épuration intérieure de l’amc recommandée aux initiés; les pharisiens en particulier figuraient, à son aide, l’abandon des anciennes lois , moeurs et coutumes, pour les lois et coutumes nouvelles que leurs
1 La confiance du peuple à leur egard est si étendue, disait Josèphe, qu’il embrasse leurs sentimens, lors même que ces sentimens se trouvent contraires à ceux des rois * et des çrands sacrificateurs ( Antiqu.it . judaïq. liv. xm , ch. xvm).
JEAK-BAPT1STK.
prosélytes adoptaient. Jean changea l’application de ce baptême ; il le réserva à tous les hommes qui consentiraient à renoncer au joug des traditions pharisaïques, et à faire un retour sur leur propre vie, afin d’y découvrir les causes premières des malheurs dont on se voyait accable : de là lui vint le nom de Baptiste, ou de baptiscur. Couvert d'un vêtement en poil de chameau, serré d’une ceinture, à l’exemple des anciens prophètes , il attirait la foule sur les bords du Jourdain ; sa voix menaçait les deux écoles principales de la cognée qui devait frapper, disait-il, l’arbre jusqu'en ses racines ; et lorsqu’on l’interrogeait sur les moyens de réparer les fautes passées, loin de s’en remettre à des pratiques extérieures, l’esprit de sa doctrine allait se résumer dans les conditions suivantes, confirmées par les témoignages réunis des évangélistes et de l’historien Josèphc.
« Jean-Baptiste, au rapport de ce dernier historien, était un homme d’une grande piété, qui exhortait le peuple à embrasser activement la vertu, à exercer la justice et à se rendre agréable à Dieu, en ne se contentant pas d’éviter quelques péchés , mais en joignant
lil8 UVIVE II, CHAPITRE II.
la pureté du corps à celle de l’amc » D’après les témoignages des évangélistes , Jean disait aux troupes du peuple : « Donnez une robe, quand vous en avez deux, à celui qui n’en possède point, et partagez voire pain avec l’indigent; » il disait aux hommes de guerre : « N’usez de violence ni de perfidie envers qui que ce soit , et contentez-vous de votre solde ; » et à la nuée des préposés aux impôts, que la domination des Romains répandait sur le pays : « N’exigez rien au-delà des taxes que vous êtes chargés de percevoir »
Ainsi furent posés les fondemens d’une école juive nouvelle, résultant de l'union de la moralité sincère, mais timide, de l’essénismc avec
‘ Nous aurons à retirer plus tard quelques autres détails de ce passage de Josèphc, compris dans le chapitre vu, livre xvm, de scs Antiquités judaïques.
* Et interrogabanteum turbec, diccntcs : « Qitid ergo faciemus? » Rcspondcns mitent diccbat illis : a Qui habet duas tunicat det non habenti, et qui habet cscas si militer fnciat. » f'enerunt autan publicani, et dixerunt ad ilium : « Magister, quidfacicmus ? » Atillcdixit ad eos: « Nihil ampliùs qtiàm qtiod constitutum est vobis, faciatis. » Intcrrogabanl aillent milites, diccntcs : « Quid facicmus et nos ?» Et ait illis : » Kcmincni concutiatis , neque calumniam faciatis , et contcnti estote stipendiis vestris (Luc, ni, io-i5).
J EANr BAPTISTE.
le prosélytisme hardi imité des pharisiens. Son dernier terme résidait, comme chez toutes les autres, dans la délivrance publique, dans l’avènement d’un libérateur, et sa nature propre était de précipiter cette époque heureuse par le repentir expiatoire des fautes passées , par une vertu active, et par l’accomplissement fidèle des préceptes les plus humains de la loi.
Mais il n’est pas permis d’oublier l’état du siècle auquel notre histoire est consacrée. En ces temps-là, les écarts de l'imagination avaient une autorité illimitée chez les peuples ; les suppositions les plus incroyables offraient précisément le plus de probabilités pour être , accueillies avec transport; le besoin de se jeter hors du présent et hors de soi-même trouvait des raisons perpétuelles dans la diversité infinie de malheurs qu’on avait à subir. Les choses ne pouvaient donc en rester au degré de simplicité où Jean -Baptiste les avait amenées.
C’est au fils de Marie, et à la première école développée sous son nom , qu’il appartint de leur imprimer un esprit nouveau tout spécial, tout extraordinaire ; c’est Jésus en personne qui aurait présidé à une combinaison nouvelle des
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élémens moraux du pays, dans laquelle le rang souverain fut accordé au dogme oriental de la résurrection des morts , que les tribus captives avaient rapporté de la Babylonie et de la Perse; c’est Jésus enfin et son école qui donnèrent de la vie et du corps au mode d’interprétalion des livres sacrés des Juifs, dont il me suffit ici d’énoncer le principe dominant. Toutes les promesses, toutes les récompenses que les textes de la loi et des prophètes appliquaient à l’avenir temporel ou historique du peuple israélite et à l’avenir temporel de toutes les nations, devaient s’entendre exclusivement d’un ordre surnaturel, d’un royaume de l’autre vie, d'un monde futur qui serait prochainement réalisé, sous les auspices de cette résurrection des morts ellemême.
Toutefois il est bien prouvé par les traditions évangéliques et par d’autres documcns, que l’école de Jean-Baptiste fut loin de s’effacer de plein gré devant la pensée enthousiaste et mystique du compagnon de sa jeunesse. Si, au début, on doit croire à un accord complet entre les deux maîtres , si ces traditions évangéliques autorisent à établir que
JEAN-BAPTISTE. 221
le fils d’Élisabeth avait d’abord reconnu dans son proche parent une élévation d’esprit capable de valoir au peuple le libérateur ou Messie, et la reconstitution nationale et morale qu’on attendait, les évènemens ultérieurs changent la question. Ils nous attestent qu’en se réduisant auprès de Jésus à un rôle secondaire, sur lequel les historiens dévoués à ce dernier maître avaient des motifs graves d’insister, ce même Jean-Baptiste y avait ajouté, soit de vive voix, soit tacitement, des conditions expresses auxquelles, après un temps assez court, il ne jugea plus que son proche parent répondit de manière à satisfaire son amc.
Les motifs des évangélistes, dans le récit des actes que les deux maîtres auraient accomplis de concert, tirent leur lumière des opinions religieuses et populaires et des usages que je vais décrire.
L’une de ces opinions de la Judée admettait que l’apparition du libérateur et la reconstitution nationale devaient être précédés par une époque d’avertissement et de préparation. Cette première époque se personnifiait dans un sage renommé , dans un prophète à venir, qui emploierait ses efforts à rendre les esprits
attentifs de toutes parts, et dont on cherchait alors le type dans l’ancien prophète Élie1. C’est pourquoi les quatre évangélistes, convaincus que le libérateur promis était défini— tivement réalisé en la personne de Jésus, s'at-
* Voici les textes sur lesquels on appuyait l'idée de cette époque de préparation. L’application du dogme des Orientaux, qui va devenir souverain dans la doctrine de Jésus, avait permis de les interpréter suroaturellement; à cause du caractère de réalité absolue attribué à un simple terme de comparaison, on avait imaginé qu’Elic, ressuscité, reparaîtrait de sa personne. Il faut toujours prendre ces textes d’un peu loin , et ne pas les séparer des circonstances historiques qui leur correspondent; l'espoir du poète était de voir une justice invincible s’établir dans lepays,tantcontrc les adversaires du dehors que contre les iniquités intérieures (voyez les livresd’/èvc/w et de Néhémie). « J'envoie mon messager pour me préparer les
voies AJors je m’approcherai de vous en jugement; je
serai un témoin subit contre les médians... contre les artisans de mensonge, contre ceux qui retiennent le salaire de l'ouvrier, qui affligent l’orphelin et la veuve, qui pervertissent le droit de l'étranger, qui ne me craignent point... Réformez-vous donc, enfans de Jacob, et vous
reconnaîtrez la différence entre le méchant et le juste
Voici le jour où les médians seront consumés... où le soleil de justice se lèvera, portant la santé dans ses rayons... J’envoie donc vers vous un Élie, le prophète , avant ce jour grand et terrible. » (Malach. ni, i, 5, iBj tv, a, 5.)
JEAN-BAPTISTE
tachent à présenter le fils d'Élisabeth sous ce point de vue, occupé à publier « que celui 4 qui viendrait apres lui serait plus puissant que lui, que sa main n’était pas digne de lui délier la chaussure »
* Dans les Évangiles, Jean-Baptiste ajoute ces mots : « C’est ici celui dont Isaïe le prophète a parlé en disant : Une voix cric dans le désert : Prépare/ le chemin du Seigneur, redresse/ ses sentiers. » (Malth. m, 3; Jean, x, a3.) Or, afin de mieux juger l'usage et l’abus qu’on a pu faire de ces applications des textes, il convient encore de citer au long, et en partie pour scs beautés littéraires, la parole poétique du prophète, que ce soit Isaïe ou tout autre, qu’il fasse allusion A la captivité de Babylone ou aux infortunes d’un autre temps. On ne perdra jamais de mémoire que le peuple hébreu, accablé par des forces supérieures, s’abandonnait au découragement, et qu’une des intentions invariables de ses hommes de la parole était d’inspirer à son amc une persévérance à toute épreuve : «Consolez, consolez mou peuple; parlez à Jérusalem selon son cœur; dites-lui que le temps de sa lutte est accompli, que son iniquité est expiée Une voix crie : Aplanissez dans le pays soli-
taire les chemins de l'Étcrnel; faites que les sentiers soient droits; toute vallée s’élèvera, toute montagne et toute colline s’abaisseront, les choses déviées seront redressées, les aspérités disparaîtront et la gloiro par excellence se manifestera Crie, a dit la voix; mais que
crierai-je? l’herbe sc dessèche, la fleur des champs tombe
Une autre opinion n’a pas acquis moins d’importance dans les motifs du rôle évangélique assigné à Jean -Baptiste; c’est celle qui nous amène à l’étymologie des qualifications de Christ et de fils do Dieu; leur sens, chez les Juifs, n’entraînait rien d’absolument contraire aux idées naturelles. Cette opinion découlait des deux aspects attribués au principe d’élection. De même qu’il y avait des hommes choisis par le peuple, de même on reconnaissait des hommes choisis par Dieu. Les élus de Dieu correspondaient,
lorsqu’un vent terrible a soufflé, et cette herbe desséchée, c’est le peuple; sa fleur est tombée... mais la parole sainte reste à jamais. Monte sur une haute montagne, Sion, annonce de bonnes nouvelles; élève ta voix, Jérusalem; dis aux villes de Judée : Voici l’Étemel qui marche contre le fort et qui en triomphera... Pourquoi donc penserais-tu, ô Israël!. que ton malheur lui soit caché, que ton droit s’évanouisse en sa présence Ce Dieu-là ne se lasse point;
il ne s’épuise pas, et nul ne peut pénétrer dans toutes ses profondeurs... Ceux qui s’attendent à lui prennent de nouvelles forces , et les ailes leur reviennent comme aux
aigles Que les îles fassent silence; que les nations
se fortifient; qu’elles s’approchent, qu’elles parlent; entrons tous ensemble en jugement » ( Isaïe, xi , i, 10,
27, 3i; xti i.)
dans leur genre, eux êtres, favorises qu’on appelicrait de nos jours les enfans de l'intelligence, des arts ou du génie. Ainsi l’élection divine embrassait tous les privilèges de supériorité morale, tous les privilèges de nécessité, d’occasion , de convenance , qui se réunissent sur certains hommes dès leur venue au monde, et dont il n’est permis qu’à d’autres hommes d’une nature analogue, d’apprécier d’avance l’essor. -
D’après cette opinion , le sage ou prophète renommé chargé du rôle de précurseur, soit qu’il agit.cn son nom privé, <ju qu’il parlât au nom d’une assemblée entière, devait faire, à l’égard de l’homme qu’on jugeait prédestiné, ce que Samuel avait accompli jadis à l’égard du jeune David , quand il avait versé sur son front une huile déclarée sainte. ,
Voilà même comment la première des deux qualifications judaïques devenues si célèbres sur la terre en la personne de Jésus, avait puisé son origine dans le costume des anciens. Leur habitude était de s’oindre le corps ou seulement le front d’une huile mêlée de parfums, pour se préparer au combat v ou pour se présenter avec honneur dans une
réunion publique et dans une fête. Cette qualification est le mot Mochiarch, en grec Christos, le Christ; il signifie l’homme frotte, oint, parfume, ou, comme on dirait aujourd’hui, l’homme habillé, équipé pour marcher à la tête des assemblées politiques, religieuses ou guerrières. Aussi les livres sacrés ne manquent-ils pas d’appliquer indistinctement ce mot 1 à diverses espèces de personnes ; tantôt aux vaillans hommes des premiers temps, qu’une voix avide d’arracher le pays à l’oppression étrangère avait excités à recourir aux armes et à devenir rédempteurs et juges d’Israël ; tantôt aux rois et aux grands pontifes revêtus , par les anciens du peuple, de l'onction nationale*; d’autres fois, à des étrangers qu'on décorait du nom de Christ , pour avoir exercé une influence heureuse et directe sur le réta-
1 Outre le mot Moehiarrch, qui veut dire le Christ, un autre mot hébreu très-analogue, celui de mochiang, signifie particulièrement libérateur, sauveur. Il dérive de la racine qui produit les noms propres d'Isaïe, de Josué, par conséquent de Jésus (voy. ci-dessus, p. ig3).
* a Alors les chefs des pères et toute l’assemblée d’Israël furent en grande joie, disent les Chroniques ; ils établirent roi Salomon, et ils l' oignirent en l’honneur de
JEAN-BAPTISTE
blissement de la nation. Entin , ce nom s’appliquait au peuple entier, et à tons les membres de ce peuple, pris en bonne part, comme dans le chant poétique recueilli sous le nom de David , où il est dit : « Ne touchez pas à mes Christs, ne faites aucun mal à mes prophètes1. »
Quant à la seconde qualilication judaïque , celle de fils de Dieu, empruntée à la hiérarchie de la famille, comme le nom de Christ au costume extérieur, elle a un sens beaucoup •plus subtil. Il convient de s’y arrêter. Son origine rectifie en partie l'habitude des écrivains spécialement familiers à l’ctude des Grecs, lorsqu’ils ont reporté avec trop d’étendue sur Platon des idées d’un usage pu-
l’Éternel pour être leur conducteur, et Tsadoc pour être grand pontife.» — Et unxcrunt secundum Salomoncm fi- Hum Davidis. Vnxertmt autem eum domino in principem, et Tsadoc in pontifiecm (1, Chroniq. xix, a a).
’ Nolite tangerc Christos ni cos, et in prophetis mets nnlitc malignari (Psaurn. civ ou cv, suivant les diverses édit., vers i5). J’ai cité le passage mis sous le nom d'Isaïe, dans lequel le nom de Christ est donné à Cyrus, en hébreu Korès (xlv, i). Voyez pour les autres appli- . cations: 1, Samuel, ou Rois, tv, 16; xxiv, y; it, Samuel, 1 11 ; xtv, al', Léritiq. iv, 3 , et r.
228 I.IVRK Il , CHAPITRE II.
blic , anterieur de cinq ou six siècles au moins
à la naissance du philosophe d’Athènes.
On n’ignore pas que l’homme , et le peuple considérésousl’aspectd’unscul homme, avaient été créés, d’après les livres sacrés de la Judée, pour être en définitive une image et ressemblance de Dieu, pour exercer à son exemple sur la terre les puissances réunies de production, de gouvernement et de bon ordre1. Mais alors, comme cet homme et ce peuple étaient conçus dans le sens le plus abstrait , le plus exquis , il y avait beaucoup de temps à parcou- ' rir avant de les voir passer de leur état réel à leur état idéal et divin , de leur nature de fait à leur nature de droit, des conditions du présent aux jours de l’avenir, autrement nommés les jours de la promesse.
De là vient que, tout en employant le langage de Platon , le chef de l’école juive d'Alexandrie, contemporain de Jésus-Christ, s’était borné à développer une très-vieille idée de scs aïeux , quand il avait admis deux Adam,
1 J’ai déjà cité l'expression première et biblique de ces puissances diverses accordées à l’homme : « Fructifiez et multipliez, assujétissez-vous toute la terre; recherchez la vérité et la droiture, le jugement et la paix. •
JüAN-BAi'TISTK.
ou plutôt deux états de l’homme , destinés à se rapprocher de plus en plus et à se confondrê : l’homme céleste , le fils , la véritable image et ressemblance de l’Eternel , celui qu’on appellerait de nos jours l’homme exemplaire, l’homme complet, doué de la plus grande somme possible de facultés, de connaissances, de sentimens; et l’Adam terrestre que nous apercevons à chaque instant en nousmêmes et chez les autres , avec toutes ses imperfections et tousses vices1 .
De l'a vient aussi que, bien des siècles avant.
1 En rapportant le texte de Philon , je ferai observer d'avance que l’argumentation dominante de saint Paul au sujet de la loi est un renouvellement exagéré de l’idée que ce texte renferme : « C’est pourquoi , lorsque tu entendras prononcer le nom d’Adam, dit le Juif alexandrin, il faut te mettre à l’esprit l’Adam terrestre, corruptible; car celui qui a été fait à l’image de Dieu n’est pas terrestre , mais céleste Or, l’homme accom-
pli, d’après cette image de Dieu, l’homme achevé, n'a nul besoin qu’on lui impose ou qu’on lui interdise certaines choses, tandis que l’homme vulgaire a besoin du précepte de la loi qui lui commande et du précepte qui lui défend. « ■ — Ilaque nunc quum audit nomen hoc Adam, terrenum corruptibilemque intellige. Nam Me ad imaginent Deijactus, non terrenus est, sed cœlestis... Ergo hominiad imagincm perfecto, neejustis nec interdictis oput est. P en-
ZOO *• LIVRE U, chapitre' II.
Pythagore et Platon, les prophètes hébreux avaient signalé dans un même peuple et dans - l'humanité entière, deux formes , deux états différons , qui , après des vicissitudes et des réactions de toutes sortes, devaient être ramenés à l’unité : l’Israël de droit et d’avenir, le peuple intelligent et sage, le peuple vraiment divin, vraiment Messie , vraiment fils de Dieu, libre, riche, heureux, immortel, et l’Israël de fait, ou le peuple du moment, facile à irriter,
J'ectus cnim ho/no nulliut indiget , vilis autem homo tum prœcepto ttyn interdicto indiget (Philo. Lcgis aUegoriœ’).
Les exemples suivans confirment aussi que l'expression y fils de Dieu, s’employait non - seulement, dans le sens général et collectif, de tout le peuple, ou d’Israël , mais qu’elle s’appliquait avec familiarité aux membres de ce peuple pris en bonne part, aux hommes de toute justice: * Maintenant, ne faiblis point, Israël!... je te conserverai k travers les eaux, dans les flammes je ferai
venir ta postérité d’Orient, et je t’assemblerai d’Ocd- • dent; je dirai à l’aquilon, Donne ; et au midi, Ne mets aucun obstacle; amène mes fils de loin, et mes filles du bout de la terre, ete. ( Deutiron. xxxiu, 19; Isaic, xliiiJ.
Délivre celui à qui l’on cause du tort, de la main de l’oppresseur; ne sois pas impatient quand tu juges; deviens le père des orphelins et le soutien de la venve : alors tu seras comme fils du Très-Hatu, qui t’aimera plus que U mère. * {£cclésmstiq. 1 v, u.)
JKAN-BAPTISTK,
facile à abattre, jouet des superstitions et du mensonge, en proie à la souffrance et à l’oppression.
Tout ce que les évangélistes racontent de naturel ou de merveilleux sur le baptême que Jésus alla réclamer de son proche parent aux bords du Jourdain, a donc été disposé selon cet ordre d’idées. L’objet de Jean est de constater dans le fils de Marie l’cxistcnce de l’élection divine, de figurer avec les eaux du fleuve qu’il verse sur son front , une onction nouvelle ; son objet est de le fortifier de l’autorité que sa propre parole avait déjà acquise, de se déclarer son premier témoin, et de le lancer dans la carrière comme le fils bicn-aimé de JJicu , c'est-à-dire comme l’homme supérieur et libérateur, le roi de justice, de magnificence et de paix, que le pays appelait de toute son ame.
Seulement , les formes merveilleuses abondent dans ce récit, et sont destinées, selon l'usage perpétuel de l’Orient, à donner un * appareil sensible à l’accomplissement supposé des volontés immédiates du ciel1. Il
4 Ainsi, au premier jour de Ut naissance d'Osiris, la légende raconte quelque chose de très - analogue
zfc U VU K II , -CHAPITRE II. ,
Cn dérive surtout deux assertions contradictoires des évangélistes, qui ne doivent pas nous échapper, parce qu elles tiennent du plus près possible aux rapports naturels de Jean-Baptiste avec Jésus, et aux débats prochains suscités entre leurs disciples.
Le dernier en date de ces évangélistes, celui qui écrivait cinquante ou soixante ans environ apres la mort de son maître, et dans le temps où l’opposition des disciples de Jean-Baptiste avait tout son pouvoir, s’attache à donner un caractère irrévocable au témoignage public de ' Jean. Dans ce dessein, il assure que le fds d’Élisabeth, de la femme à laquelle Marie était allée confier le secret de sa grossesse, avait complètement ignoré, jusqu’au jour où Jésus arriva aux bords du ileuve de Judée, que son proche parent fût l’envoyé , le Messie , à qui il aplanissait le chemin. C’est par un avertissement miraculeux que la mission du jeune Galile'en lui aurait été révélée; par la descente de l’esprit qui se serait reposé visible-
à ce qui est dit de Jésus : « Une voix cria du haut du ciel que le Seigneur de tout le monde venait de naître. » (i’lutaï q. du lsid. et Usirid. § Mil).
J K A N-B.V l’Tl.STK .
ment sur la tète de Jésus, après son baptême, sous l’apparence d’un feu imité du culte des Perses ou de l’ancienne flamme d’IIoreb , ou sous l’apparence d’une colombe unie, par une analogie directe, au souvenir de la colombe du déluge , messagère de bonnes nouvelles, et chargée d’une branche de l’olivier pacifique1. Chez tous les autres évangélistes, au contraire, qui avaient écrit avant l’époque où l’opposition des disciples de Jean-Baptiste se manifestait avec éclat, les choses étaient si bien arrêtées d’avance entre les deux pareils , que Jean se serait refusé d’abord, par respect, à baptiser Jésus, et qu’il ne céda que sur ces paroles du nouveau maitre : « Laisse -moi u faire, attendu que nous devons accomplir « tout ce qui a été prescrit 2. »
1 D’après cette tradition, celle de Jean l’évangéliste, le fds d'Élisabeth, rendit ce témoignage : « Pour moi, je ne le connaissais pas, et celui qui m’a envoyé baptiser dans l’eau m’a dit : Celui sur qui tu verras descendre et demeurer le Saint-Esprit est celui qui baptise dans le Saint-Esprit; je l’ai vu , et j’ai rendu témoignage qu’il est le fils de Dieu. » — Et ego nescifbam cum... Et ego vidi : et testinioiiiuin perhibui quia hic est filius Dei (Jean, i, 3a-34).
1 Jésus, selon ccs premières traditions, vint, de la
Depuis ce jour, le fils de Marie marcha d’un pas bien plus ferme et plus rapide que son prédécesseur dans la voie qui lui avait été préparée. Non content d’enlever au pharisaïsmc une partie de ses prosélytes, il s’appliqua à poursuivre cette école sans relâche et à la flétrir au yeux du peuple autant que cela était en son pouvoir. Mais, en agrandissant , en exagérant même, pour mieux former le contraste, tous les préceptes moraux de la loi que d autres écoles contemporaines enseignaient aussi, le maître de Nazareth ne cessa point de les diriger vers la pensée d’avenir au sujet de laquelle il faut ajouter ici plusieurs détails, sans entrer néanmoins dans la foule de preuves et cT éclairci sscmens qui en sont 1 appui et la conséquence.
La spécialité de cette pensée, en effet, constitue précisément la base première, le çarac-
Calilée an Jourdain, trouver Jean, pour être baptisé par lui ; mais Jean s'en défendait en disant : « C’«st moi qui dois être baptisé par toi, et tu viens à moil » Et Jésus lui répondit: « Laisse-moi faire pour cotte heure. » Alors Jean ne lui résista plus. — Rcspondcns aulem Jésus dùcit ci : « Sine modo : sic cnim dccet nos impterc omnem justitiam. » fMattii. m, i3-i5).
JEAN-BAPTISTE. *35
1ère distinctif des doctrines du fils de Marie.
La spe'cialite' de cette pensée est le dernier terme du mariage qui s’était opéré depuis plusieurs siècles entre les croyances importées de la Baby Ionie et de la Perse, et les textes sacrés des Juifs.
Elle est le nouveau moyen d’action qui devait s'attacher, pour une période de temps plus ou moins longue, au génie moral de l’ancienne loi, afin de lui faire accomplir avec plus de rapidité ses destinées.
Elle explique en même temps les modifications platoniciennes ou autres, que les propagateurs du christianisme se virent bientôt forcés d’apporter aux paroles et aux convictions les plus authentiques de leurs fondateurs.
Enfin la spécialité de cette pensée entraîne la nécessité systématique de mourir, dont le fils de Marie se montra pénétré dès l’origine de scs travaux , son empressement à chercher la mort et sa patience à s'y soumettre.
En attendant les dévcloppemens convenables et l’étude à faire des applications, rétablissons la forme précise que les inspirations des prophètes de la Judcc allaient recevoir
au nom de Jésus, sous l’autorité suprême du dogme emprunté à l’Asie.
Le principe hébraïque présentait invariablement l’époque de délivrance et de récompense , sous le rapport du triomphe des intérêts moraux et physiques de la nation et de la race entière d’Adam ; toutes les écoles juives, abstraction faite d’ailleurs de leurs croyances privées et de leurs superstitions, s’accordaient à attendre pour terme des malheurs généraux de l’humanité , ces deux évènemens successifs : la résurrection naturelle ou le rétablissement glorieux du peuple d’Israël ; la réunion positive, selon la promesse d’ Abraham , de toutes les nations de la terre dans une paix et une félicité complètes. Jésus et son école, au contraire, ayant changé l’interprétation des livres sacrés dans son essence , proclamèrent que les données temporelles des prophètes n’offraient que l’image grossière, que l’ombre des biens du monde futur.
Mais ce monde futur n’était nullement le produit de l’immortalité de l’ame, comme Platon l’entendait et comme on se la représente de nos jours.
Il n’était pas le produit de la transmigra-
JEAN-BAPTISTF..
tion des âmes d’une sphère dans une autre sphère, d’un corps dans un autre corps, comme l’universalité des Orientaux le croyaient.
C’est un monde visible, stable, qui doit remplacer la nature actuelle dans toutes ses parties, et rétablir l’harmonie avec les deux supérieurs.
Il s’accomplit par l’intermédiaire de la résurrection des morts et du jugement universel.
Là est l’époque de délivrance et de récompense annoncée par les prophètes.
Sa fin est de réédifier la terre elle -même et l’ordre des cieux associés à son sort ; elle promet d’y implanter le royaume de Dieu, en d’autres termes, une communauté merveilleuse des humains dont tous les membres, tant ceux qui seraient sortis en vainqueurs du fond de la tombe que ceux qui seraient trouvés vivans en ces jours solennels, obtiendraient la puissance nouvelle d’exister éternellement au physique non moins qu’au moral, en corps aussi bien qu’en amc '.
' Afin de donner un point de départ fixe aux esprits, sans préjudice de toutes les preuves et de tous les éclaircissemens ultérieurs, j’emprunte les définitions générales
Toutefois l ulte générale à se faire de cette grande rénovation de l’humanité ne s'arrête point à ces conditions.
Pour arriver au but, pour rétablir l’uniformité de nature entre les deux supérieurs, domaine des êtres incorruptibles et parfaits, et notre monde inférieur, dans lequel le tribut inévitable payé par chaque génération à la mort était regardé comme une conséquence immédiate de la domination d’Ahrimane, de Satan ; pour arriver au but, pour détruire cette différence supposée de l'immobilité élernelle des populations d’en haut avec la mobilité successive des populations d’ici-bas, la résurrection des morts avait à parcourir aussi
îles abrégés les plus répandus de la foi chrétienne : « Que signifient ces paroles : les vivans et les morts, la résurrection, la vie éternelle? — Elles signifient que Jésus, descendu des ciettx visiblement, jugera non-seulement ceux qui seront morts avant sa venue, mais aussi ceux qui, étant encore vivans lorsqu'il viendra, mourront et seront ressuscités pour être jugés avec le reste des hommes. Elles signifient que tous ceux qui seront morts depuis le commencement du monde ressusciteront avec les mêmes corps qu’ils auront eus pendant cette vie. Elles signifient que les justes ressuscités jouiront (tendant l’éternité d’une vie bienheureuse. » (Catéchisme de Paris, ch. iv.)
JEAN-BAPTISTE. 2,ig
deux époques distinctes. Par ce moyen, elle réalisait, dans l’empire de la vie future, les deux évènemens temporels ou historiques auxquels j’ai fait allusion, et qui avaient continuellement exercé l'imagination des prophètes.
La première de ces deux époques que Jésus annonçait à ses disciples et à la Judée pour très-prochaine , et dont il se regardait, sans arrière-pensée, comme destiné à être, par sa mort et après sa mort, les prémisses, le chef visible et le roi, promettait de rémunérer par privilège les hommes qui auraient satisfait de leur vivant aux conditions les plus intimes de la foi qu il propageait. Son accomplissement répondait avec une fidélité scrupuleuse , dans le monde futur, aux espérances qne les Juifs et Jean - Baptiste, entièrement d’accord sur ce point avec eux , ne cessaient pas d’attacher à la réintégration particulière et à la glorification terrestre du peuple israélitc.
La seconde époque , la résurrection universelle, la reconstitution absolue de toutes les races passées et présentes, sans aucune exception, se greffait à son tour sur les paroles des prophètes, relatives au renouvellement moral et à l’alliance future de tous les peuples de la
4o I.IVUK II, CH APITRR II.
terre, de toutes les branches de la famille re'pute'e unique des humains, dans l’intérêt de leur félicité commune.
Quelque extraordinaire qu’une partie de ces’ convictions et croyances doive nous paraître aujourd’hui, quelque défaut de rapport qu’on soit disposé à y trouver au premier aspect avec les grands résultats obtenus par le christianisme, il n’est pas moins certain, comme tous les faits et tous les documens originaux concourront à le démontrer, que ces convictions mêmes sont le principe inaliénable de la doctrine de Jésus, l’esprit vivifiant de ses formes les plus renommées, de sa morale, de sa poésie, et plus tard de sa politique.
Sous leur influence, la conception nouvelle, comparée au développement général des facultés du genre humain, a été la loi de l’imagination et du sentiment, par opposition à l’œuvre de Moïse, qui était fondée sur un ordre de facultés beaucoup moins entraînantes, mais d’un plus long avenir, le jugement et la prudence.
Jetons, par anticipation, un seul regard sur une des conséquences les plus essentielles de cette création judaïco-oricntalc.
S BAN-BAPTISTE. ■ „ *4
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Désormais les pensées cl les actions humaines iraient prendre leur mobile dans le be- '
soin personnel de participer à tout prix aux avantages incalculables d’un monde si prochain de résurrection éternelle. L’être supérieur, le Messie mystique chargé de préparer cet avenir miraculeux, à des conditions en apparence les plus rigoureuses pour lui-même., chargé d’y introduire les âmes et les corps, d’y assigner les rangs, ferait naître les senti- * ' mens les plus exaltés de ferveur, d’abnégation actuelle , d’amour ; et ces sentimens , une fois »
mis en activité, à quelque titre que cé fût, ne pourraient qu’avoir des effets étendus sur le mouvement naturel ou temporel de la vie des peuples. '
C’est ainsi que, par un enchaînement remarquable , tout en poursuivant un monde futur, un royaume destiné à n’être recomposé en définitive qu’avec des générations passées , et entièrement étranger au cours ordinaire des générations descendantes , à cause de l’éternité d’existence assurée à chacun de ses membres , la doctrine nouvelle dont nous allons dérouler tous les élémens, ouvrit néanmoins une ère du plus vaste intérêt pour ces générations
s. ifi ' v
descendantes cllcs-memcs. Jusqu alors, les nasses publiques s'étaient laissé dominer universellement par les impressions extérieures, et l'admiration , le respect ou la crainte avaient seuls réussi à les conduire et à les émouvoir; il fallait que le coeur eut son tour, qu’il usât et qu’il abusât de ses propres forces, et que tout ce qui en émane de plus beau comme de plus redoutable prêtât aux affaires de ce basmonde la variété successive de ses couleurs.
Miracles de Jésus ei direction de ses voyages dans la Palestine
La question des miracles de Jésus, si débattue jadis entre les théologiens et les piii— losophes, est la première qu’il convient ici de dégager du fond du sujet.
La direction de ses voyages dans la Palestine doit nous occuper immédiatement après scs miracles ; elle nous offre l’occasion de rassembler en un même tableau, et pour n’y plus revenir, les actes les pltfs célèbres qui lui sont attribués. D’ailleurs, le simple rapprochement des traditions de Matthieu et de Jean fait
apercevoir chez ces évangélistes deux plans historiques , deux systèmes opposés sur les relations de leur maître avec Jérusalem, et accommodés par l’un ou par l'autre à la pensée
qui les absorbait tlans les situations diverses
où ils écrivirent.
Mais sous quel point de vue parlerai-je des miracles, en général, séparés de leurs significations symboliques , et de ceux de Jésus en ’ particulier? M’arrêterai-je aux raisons qu’on a proposées pour attester la possibilité du renversement subit des lois de la nature dans quelques intérêts privés ? ou bien croirai-je avoir suppléé à toutes les considérations relatives aux temps , aux motifs, aux circonstances, en supposant d’une manière absolue et trop commode une certaine habileté astu^ cieuse chez tous les hommes capables de se servir des miracles ou de les propager? enfin me livrerai-je à des recherches de détail, toujours incomplètes, sur les moyens occultes qu’on pouvait avoir alors pour opérer une partie des oeuvres de ce genre ?
Tel ne sera pas mon dessein. Je réunis les faits dans l’intérêt de fliistoire, et nullement pour combattre une théologie épuisée, ni pour subir la loi d’une philosophie dénigrante. Je commence donc par rappeler le principe qu’une chose qui est commune à tous nç prouve rien d’exclusif en faveur de qui que
MIRACLES DK JÉSUS, 2^ »
ce soit; en conséquence, les témoignages rendus à une foule indicible de prodiges, bien avant l’époque de Jésus-Christ, parmi tous les peuples déclarés profanes, comme chez les peuples taxés de sainteté, nous donnent l’entière certitude que l’intervention d’un pouvoir surnaturel n’était pas une condition obligée pour enfanter ces prodiges, ou du moins pour y faire croire. Après cela, "tous mes soins ont à se diriger vers les aperçus historiques suivans : il existe des rapports sensibles entre les formes dominantes des miracles admis chez les peuples principaux de l’antiquité, et les tendances diverses de leurs doctrines et de leurs mœurs ; les circonstances politiques et morales développées hors de la Judée et en son sein concouraient à favoriser au dernier point la plupart des succès miraculeux attribués au fils de Marie; de plus, une pensée toute locale, toute dépendante de l’interprétation nouvelle donnée aux livres sacrés des Juifs, ne cessait pas d’animer Jésus et ses historiens dans le choix et dans l’accomplissement de ses œuvres. .
Certes, quand on songe ce qu'il a fallu de temps aux hommes des premiers âges , même
aux esprits doue's de la plus grande énergie, avant de se reconnaître au milieu des phc'nomèncs innombrables d’une nature agitée, et sous 1 influence de toutes les impressions auxquelles des âmes inexpérimentées et craintives étaient en proie ; quand on songe combien il leur a fallu de temps avant de distinguer les effets extérieurs d’avec leurs causes, avant de s’en rendre compte et de les voir reparaître sans émotion, alors on n’hésite plus à comprendre que les prodiges et les miracles aient tenu de si près, dans l’antiquité, aux coutumes et aux moeurs, qu’ils aient formé une partie indispensable du langage populaire et du sentiment universel, et qu’à l’exemple de l’éloquence ordinaire, dans tous les climats, ils aient servi d’appui aux desseins les plus opposés, à la sagesse et aux superstitions, à des vertus et à des vices*.
1 Des que le goût des populations anciennes pour le merveilleux n’est pas considéré seulement du mauvais côté et comme signe d’un faible entendement, dès qu’on le saisit sous toutes ses faces, on est autorisé à y voir jusqu’à un certain point un hommage anticipé à la science, une prévision irrégulière et vagabonde de tout ce qu’elle pourrait créer un jour. Moins l’homme savait, et plus son instinct lui faisait concevoir des possibilités
miriVci.es de Jésus. 247*
Un fait entre antres, constate, par les traditions évangéliques, met trop bien en évidence le caractère d’habitude, et presque de familiarité, que les œuvres réputées les plus miraculeuses obtenaient jadis de toute part, pour ne pas le retracer à la mémoire. Dans le repas célèbre où plusieurs milliers d’hommes et de femmes, émus par une faim pressante, auraient , dit-on , été rassasiés et au-delà avec quelques poissons et quelques pains, s’il ne s’agissait que d’une parabole fondée sur des* analogies avec le pflin de l’ame ou la sagesse qui peut nourrir une multitude, et s'accroître encore en la nourrissant, on aurait pleine liberté, pour justifier le peu d’attention que les apôtres accordèrent à cet acte surnaturel, d’arguer de leur ignorance. Mais, lorsque tout est présenté sous l’aspect d’une réalité matérielle, et que ces apôtres cux~mémes, après
extraordinaires hors du cercle borné de sa connaissance; plus le cercle s’est agrandi, et moins il a sacrifié aux prodiges hypothétiques, tandis que le merveilleux véritable existe autour de lui eu abondance, et brille dans une foule de choses dont l’habitude seule et les distractions extérieures de la vie nous empêchent fréquemment de juger toute la grandeur et tout le prix.
•^4^ LIVRE IJ, -CHAPITRE Ut.
avoir assisté au ïcpas, sont censés recueillir de leurs mains l’abondance des restes, comment expliquer, si ce n’est à l’aide des dispositions familières de leur temps, l’aveu écrit dans leurs propres traditions, que leurs cœurs n’en furent pas plus surpris que d’un accident trèsvulgaire 1 ?
L’état universel du merveilleux à l’époque de Jésus comprenait les prodiges constitutifs des religions des divers peuples, ceux qui étaient transmis df race en race par les traditions sacrées ; c'est dans c€ nombre que les récits publiés en l’honneur du nouveau maître ne tarderont pas à avoir leur rang ; il comprenait les prodiges privés, ceux qui frappaient journellement les yeux des populations, dans toutes les cités, dans toutes les contrées.
Les rapports qu’on découvre entre les formes dominantes des miracles admis par les traditions sacrées et les diversités générales
1 «Mais quand les apôtres virent Jésus marcher sur la mer, disent les textes, leur étonnement fut extrême, car ils n’avaient pas fait attention au miracle des paius, parce que leurs coeurs étaient aveuglés.» — Non cnim intel/crc- > tint de /nimbus i ant enim roi obscacatum (Marc, vi, 5a}.
des doctrines et des penchans qu’elles propageaient, sont, sans aucun doute, le renseignement le plus utile, ou du moins le plus curieux, à retirer de leur histoire. Par exemple, nous avons appris que les théories religieuses des Orientaux s’appliquaient avant tout à personnifier des idées vraies ou fausses sur l’origine et sur le mouvement visible et invisible de l’univers. Aussi , leurs miracles, suscités quelquefois à la voix d’un seul homme auquel une vie sainte et des austérités inouïes auraient communiqué ce pouvoir, ne manquaient jamais de produire des ébranlcmens de la terre et du ciel , des perturbations terribles jusque chez les dieux, des armées soudaines de gc'ans, des monstres d’une espèce incompréhensible * et toute une suite de fictions proportionnées
1 Les personnages les plus divins chez les Hindous offrent le spectacle perpétuel de ces prodiges. Durant les jeux de leur enfance, ils enlèvent d’immenses montagnes sur leurs doigts; ils dessèchent l’Océan; ils éteignent le soleil; ils détruisent, d’un seul coup, des géans et des monstres innombrables , ou bien , comme à l’aide d’une fronde, ils se lancent parfois les uns les autres dans les cieux. Wischvamitra surtout est un des plus grands exemples du pouvoir des macérations humaines. Dans son ar-
25o LIVRE 11, CHAPITRE III.
à des doctrines qui avaient abandonne' à l’imagination la plus de'lirantc le soin de développer et d’orner à sa manière leurs conceptions. Dans la religion publique des Juifs, au contraire, où le principe moral et l’intérêt national obtenaient la prééminence , les miracles fondamentaux, accomplis sur une échelle beaucoup moins étendue, mais plus grave, répondaient directement aux exigences pratiques de ces principes. Ils avaient pour objet avoué d’effrayer la tyrannie, de tirer de la servitude un peuple opprimé, de lui inspirer un saint respect pour la majesté de la loi , d’étancher sa soif, de lui procurer de la nourriture , de lui assurer la victoire et de renverser les hommes désireux de substituer au culte absolu de la loi elle-même une idolâtrie de choses et de personnes qui n’était pas moins désastreuse
alors par ses conséquences morales que par les
«leur à vouloir, de guerrier qu’il était, passer dans la caste suprême des brames , il fit tant de prodiges , et pendant tant d’années, que les dieux, craignant de voir détruire l’univers et leur propre séjour jusqu’en leurs fonderaens, cédèrent à l’audace jusqu’alors inconnue de son désir [Baghavat-Gfta , et le poème sur les actions de huma , ou le hamayan, liv. i).
MIRACLES DE JÉSL'S.
atteintes qu’elle portait è l’unité et h la force de la nation 1 . Dans la Grèce , à son tour, où la puissance du principe individuel, et la mobilité des sensations extérieures et des plaisirs avaient l’avantage , nuis autres prodiges sacrés ne se détachaient plus facilement auprès du vulgaire de toute signification symbolique, que les traditions relatives à la conduite indiscrète des
1 Rien ne continue mieux ce que j'ai avancé clans une note précédente (page 102), sur l’erreur qui avait fait ranger dans un sens absolu le peuple juif parmi les peuples orientaux, tandis qu’il forme une classe à lui seul, et qu’il tient, par un grand nombre de faces, au génie populaire de l’Occident. Si l’on prend, par exemple, les livres sacrés des nations orientales , et qu’on examine leurs prodiges , on se trouve dans l’impossibilité de les détacher du fond du sujet; ils s’entremêlent, ils se croisent, tout est prodigieux d’un bout à l’autre, on s’épuise en conjectures sur les significations réelles et fictives , l’esprit en est absorbé. Qu’on enlève, au. contraire, la forme miraculeuse des faits appartenant aux traditions hébraïques, 1’intérét de l’histoire, et le but politique ou moral , restent encore dans toute leur simplicité et dans toute leur évidence. Prodige A part, la scène du Sinaï sera toujours raisonnable et admirable; baguette A part, l’eau du désert est belle et bonne pour un peuple qui échappe à l’esclavage, et qui, en butte A des difficultés inouïes, souffre, murmure, et a besoin d’étre apaisé.
Z 5z LIVRE II i CHAPITRE III.
dieux; on y admirait leurs transformations pour séduire de simples mortelles, et tous les privilèges que, par jalousie envers quelques-uns de leurs rivaux célestes, bien plus que par intérêt pour l’espèce humaine, ces mêmes dieux avaient transmis à certains hommes qui d’ordinaire devaient la vie à leurs scandaleuses amours. Enfin, chez le peuple romain, plein de ressemblance sur ce point avec les Juifs, la généralité des miracles locaux avait toujours eu pour objet, quoique dans un aspect trèsdifférent, la sûreté, la sainteté et la grandeur de la patrie1.
Mais, outre les dispositions en faveur du merveilleux, qui naissaient du respect de chaque peuple pour leurs traditions anciennes cl sacrées, les arts prétendus théurgiques et magiques répandus en tous lieux, principalement
1 Citons, en effet, ce qu’ils inspirent à Montesquieu: « Dans une religion populaire comme celle-là, dit ce grand écrivain, rien ne paraissait extravagant... C’est que les Romains , qui n'avaient proprement d’autre divinité que le génie de la république, ne faisaient point d’attention au désordre et à la confusion qu'ils jetaient dans la
mythologie La crédulité du peuple réparait tout chez
les Romains. Plus une chose était contraire à la raison ,
en Égypte, exerçaient, à l’époque qui nous occupe, une autorité incontestée même parmi les classes les plus savantes. L’une de leurs premières branches était la guérison mystérieuse des maladies de l’esprit et du corps. Les maîtres de ces arts occultes trouvaient à entretenir l’enthousiasme des adeptes et la crédulité populaire, à l’aide des succès irrécusables qui leur étaient fréquemment réservés. Ils devaient ces succès, d’une part, à la connaissance et à l’application habile de quelques lois singulières, de quelques agens actifs de la nature ; d’autre part, à l’état général de malaise et de souffrance que les évènemens extérieurs naturels ou politiques avaient pour résultat d’introduire dans la constitution sanitaire des nations. Les calamités sociales sans cesse renaissantes , le passage fréquent des fléaux pestilentiels les plus meurtriers, et, en première ligne, la croyance, sortie de l’Orient, que des
plus elle leur paraissait divine; une vérité simple ne les aurait pas vivement touchés, il leur fallait des sujets d’admiration; il leur fallait des signes de la divinité, et ils ne les trouvaient que dans le merveilleux et le ridicule... » (Montesquieu , Dissertation sur la politique des Romains dans la religion.)
armées innombrables et invisibles de démons, sources de toute plaie et de toute douleur, infestaient l’air et s’acharnaient sur leurs victimes 1 : toutes ces causes étaient bien assez puissantes pour avoir livré l’économie humaine, surtout chez les classes inférieures, à des affections maladives du caractère le plus irrégulier, et pour avoir ouvert une large voie à tous les effets ctonnans, et regardés alors comme miraculeux, que l’influence de l’imagination est susceptible de produire.
Or, dans le pays de Jésus, dont les malheurs publics égalaient, surpassaient ceux des autres nations, et où ils étaient ressentis avecplus de personnalité, plus d’impatience, ces dispositions universelles donnaient lieu à des accidcns sociaux tout particuliers. Leur nature nous permettra bientôt de saisir pourquoi
' La note J, à la fin du volume, indique mieux comment on considérait, même parmi les plus grands philosophes, l’existence de ces esprits malfaisans et bienfaisans , base essentielle de tous les arts occultes de l'antiquité. Elle cite un extrait du précieux Traité d Apulée, sur le Démon de Socrate, où cet écrivain réunit toutes les croyances de l’Orient, revêtues de la forme grecque, principalement par Platon.
MIRACLES DE IÉSUS.
des prodiges aussi extraordinaires que ceux qui sont raconte's par les annalistes du nouveau maître n’acquirent qu’un faible crédit auprès de ses concitoyens, et, qui plus est, aux yeux de Jean-Baptiste lui-mème.
L’abandon avec lequel la Judée se prêtait aux interventions miraculeuses ne cessait pas d’etre assujéti à une règle capitale établie dès l’origine de son institution. L’authenticité de cette règle vient à l’appui de la seule manière d’imposer aujourd’hui un sentiment convenable de respect à la raison, pour les miracles anciens, en les considérant comme une grande question de nécessité et de mœurs; elle explique avec exactitude le droit dont plusieurs théologiens principaux entre les juifs ont fait usage, jusque dans les siècles les plus reculés, lorsqu’ils n’ont pas craint de ramener hautement presque tous les miracles de leurs pères à des conditions naturelles 1. D’après celte
* C’est ainsi que , vers la fin du douzième siècle, le rabbin Maimonide, surnommé par les Juifs la lumière et l’aigle de la synagogue, résumait en ces propres termes les principes originels de la croyance hébraïque à l’égard de la généralité des faits miraculeux : « Les Israélites, dit-il, ne croient pas seulement à Moïse, notre maître,
règle, reconnue par Jésus en personne, il ne suffisait point à un homme d’enfanter des miracles pour mériter la confiance ou l’admiration ; la valeur attribuée aux signes sur-
à cause des miracles qu’il a opérés , car on peut toujours conserver des doutes au sujet des miracles... Tous ceux que Moïse accomplit dans le désert furent dictés par la nécessité des circonstances , et non pour appuyer sa prophétie... On sait d'ailleurs (comme le Deutéronome nous l'apprend, chap. xm) qu’un homme peut très-bien accomplir des signes et des miracles sans pour cela être prophète... Quiconque se lève au milieu de nous et se dit prophète et envoyé de par l’Éternel, n’a nul besoin de montrer des signes semblables aux signes de Moïse et aux miracles d’Elie et d’Élisée. » — Isnelitte non crediderunt Mosi, magistro nostro , propter miraeula queepatravit:
quia anima crcdentis propter signa inesse potest suspicio
Sed omnia miraeula quœ in deserto fecit Moses, propter necessitatem patravit, non ut probationem de prophetid sud adferret. Potest ctiam quis patrarc miraculum aut signum , et tamen non esse propheta. Quicunque propheta nobis surrtxerit atque dixerit Dominum misisse ipsum , non opus habet signum patrarc simite alicui ex signis Mosis, aut miracuüs Elite vel Elistei factum esse (Maimonide, de Fundamentis legis, cap. vm, S Ji cap. vii, 5 l3> cap. x, § i; trad. lat. de Worstius, 1688; More neboukim. Voyez mon Hist. des Institut, de Moïse et du peuple hébreu , t. 1 , p. ai et stiiv.).
naturels devait être subordonnée à l’ordre d’idées et aux desseins auxquels on les faisait servir d’auxiliaires *. De là vient qu’à une époque où les Juifs souffraient dans leur principe national, et où le désir d’échapper à l’oppression étrangère les animait, le même acte, la même apparence de prodige excitait au plus haut point leur attention et leur crédulité, ou les laissait indifférentes, suivant que l’espoir prédominant de leur ame y trouvait ou non un sujet d’en être flatté. De là naissait aussi un accident politique qu’on ne perdra plus désormais de vue dans le cours entier de cette histoire. Une foule d’individus entreprenans , pressés par une trop vive impatience du joug étranger, ou par des intérêts personnels, réunissaient de grandes troupes, les fascinaient, à l’aide de prétendus miracles, et Unissaient toujours par payer de leur propre tête des conseils inconsidérés ou coupables , et la
1 0 Et il s’élèvera de faux christs et de faux prophètes^ disent les traditions évangéliques, qui feront de grand» prodiges et des miracles pour séduire même les élus. » — Surgent enim pseudochristi et pseudoprophetœ , et ebbiiat ligna magna et prodigia (Matth. xxiv, a^i).
crainte qu’ils avaient inspirée aux Romains1.
Ainsi donc, avant même d’être avertis de la nature des miracles attribues au fils de Marie, avant de les comparer aux traditions déjà signalées des anciens peuples, et aux pa-
1 Parmi ces hommes avides de provoquer un grand mouvement de la nation, l’historien Josèphc cite un nommé Theudas, qui, après avoir réuni une multitude sur les bords du Jourdain, fut pris par un corps de cavalerie romaine, et eut la tète tranchée et exposée à Jérusalem; il cite un faiseur de prodiges arrivé d’Kgypte, qui était entouré de plusieurs milliers de personnes, et tout prés de marcher contre les Romains, lorsque le procurateur Félix alla lui-même les combattre et les disperser. Un troisième personnage de la même trempe forma un
noyau considérable sous la procuraturc de Festus
» 1)’ un côté, les sicaires et les zélateurs, ajoute-t-il, mettaient tous leurs efforts à exciter le peuple à la révolte contre les Romains, disant qu'il n’y avait plus moyen de souffrir un joug si insupportable, et qu’il fallait tout sacrifier au désir de recouvrer la liberté; ils pillaient et incendiaient les villages obstinés à ne pas les suivre. D’un autre côté, des enchanteurs trompaient le peuple et l'attiraient dans les solitudes en lui promettant de lui faire voir des signes et des miracles. Il ne s’écoulait pas un seul jour sans que le procurateur en fît punir quelques-uns (Josèphe, Antiquit. jiutaïq. liv. xx, ch. n, vi , vu; Guerre jwinïq. liv. ij, ch. xxnx).
iuiraci.es de Jésus. 259
rôles des prophètes que l’intention directe de leur auteur était de réaliser, on peut imaginer facilement la généralité des œuvres que les évangélistes auraient à transmettre. Les opinions contemporaines, au sein de la Judée et au dehors, l’état sanitaire des masses, les moeurs, tout se prêtait h la délivrance de certaines agitations maladives des esprits, à des exorcismes, à des cures inespérées, mais plus ou moins profondes, plus ou moins durables J, et à des résurrections d’individus réputés sans vie, le Lazare, par exemple, à l’égard duquel nous avons à émettre aussitôt une observa-
1 Les effets de l'imagination dans les affections maladives, comme dans toute autre classe de ses développcmens , sont actifs, rapides, mais ils s'usent bientôt. La quelque siècle que ce soit, si une nouvelle manière ostensible ou occulte de guérir les malades, s’annonce avec des promesses brillantes, avec bruit, avec fracas, si elle rencontre de grands enthousiastes et de grands détracteurs, cette circonstance seule, indépendamment de la valeur interne des moyens, lui réserve, sur uu certain uombre de personnes et pendant un temps indéterminé, une efficacité et des succès incontestables; mais, à mesure que le mouvement excité par la nouveauté da système ou par l'ardeur des espérances s'attiédit, tout rentre, à peu de chose près, dans les conditions ordinaires.
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260 liIVRK II, ÇHAPITRfi 111.
tion. Après sa sortie du tombeau, la confiance que son cœur devait ressentir pour l'efficacité des prodiges ne résista point à une menace des magistrats juifs de le renvoyer en jugement, et à l’épreuve d'une seconde résurrection, s’il continuait à exciter le peuple par le récit de son histoire1. Lazare en eut assez d’effroi pour ne plus laisser depuis aucune trace, bien différent en cela de sa sœur Marie, qui a acquis une si grande renommée à cause de son dévouement invariable à la personne et aux enseignemens de Jésus-Christ.
L’apôtre Jean est le seul, entre tous les évangélistes, à nous apprendre que le premier miracle de son maître avait été opéré au milieu d’un festin. Jésus céda à la demande indiscrète de sa mère, qui l’avait vu peut-être préluder dans la solitude à ses prodiges futurs, et qui reçut de lui celte réponse plus
’ Et vend un t [turba ex J allais) noh pmplc I" Jesam tantum , sed ut Luzarum vidèrent, r/uem iuscitarit a mortuis. Cogifatnunl autan principes ut et Lazarum inlerficcrcnt (Joanu. mi, 10). Je dirai dans la suite nue des principales raisons pour lesquelles chaque pays avait alors à citer des exemples nombreux d'individus qui passaient pour avoir etc rappelés de la mort à la vie.
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MÎRACLES DK JÉSUS. z(')l
que sévère : « Femme, qu’y a-t-il de commun entre toi et moi * ? » C’était peu de jours après le baptême du Jourdain, peu de jours aussi après une épreuve emblématique dépeinte, chez tous les autres évangélistes, selon le style des Orientaux, et dans laquelle l’esprit du mal, ayant transporté Jésus au fond du désert, se serait efforcé de se rendre maître de son cœur par l’appât d’une domination universelle
Mais les oeuvres merveilleuses qui suivirent sont d’un ordre bien plus élevé que le miracle de Cana 3. En les comparant aux traditions et légendes sacrées des anciens peuples, on doit reconnaître que leur caractère distinctif est de se rapporter surtout au soula-
1 Et dicit ei Jésus: « Quid mi/ii et tibi est millier? nondum venit hora mea. » (Joann. n, 4.)
* « Et le diable, disent ces évangélistes, lui montra tous les royaumes du monde et leur gloire, en lui disant : Je te donnerai tout cela, pourvu <jue tu te prosternes et que tu tn’adorcs. » (Matth. iv, 8-10).
1 Plusieurs pères de l’Eglise se sont crus obligés de justifier longuement ce miraclerils ont supposé que Jésus y avait eu recours pour montrer, h l’aide d’une figure, que sa doctrine S’emportait sur la loi de Moïse comme le ym J'emporte sur l’eau. Mais les pères 11c s'étaient peut-
■JiÇvZ LIVRE II, CUAPITRE 111.
gement des personnes , de donner une forme vivante à la loi, d’après laquelle l’homme d’une nature supérieure, et capable de s’identifier avec les souffrances de ses semblables, peut tirer de lui-même, de son ame, de son génie, des moyens assez énergiques pour de'truire ces souffrances, ou du moins pour les calmer.
Cependant il est certain que le mobile de Jésus, en accomplissant ses miracles, ou de ses * annalistes, en les lui attribuant, ne repose pas d’une manière absolue sur l’intention morale. Le nouvel esprit apporté dans l’interprétation des livres sacrés des Juifs présidait à leur choix , comme il préside à toutes les autres parties de la doctrine. Cet esprit les destinait non-seulement à offrir une preuve visible des avantages surhumains réservés au monde futur, mais à réaliser, dans le sens le plus littéral, le plus matériel, les tableaux poétiques des perfections et des félicités naturelles promises par les prophètes aux temps du Messie,
être pas aperçu de la voie qu’ils ouvraient à une contreexplication, car la nature de l’eau est de laisser aux choses leurs véritables couleurs , tandis que le vin est uue source d’illusions {tour l’esprit comme pour l’aine.
MIRACLES Ut JÉSliS. 203
ou à l’avenir. Alors loutes les défectuosités auraient leur tin, disaient ccs prophètes; les cœurs agités obtiendraient du repos, les aveugles verraient, les sourds ouïraient, les boiteux disputeraient de vitesse avec les cerfs, et ces biens ne seraient que le prélude emblématique d’une foule d’autres non moins désirables
En s’éloignant deCana, Jésus ne rentra point à Nazareth. Ce bourg avait trop peu d’importance peur devenir le théâtre de ses prédications. En même temps , l’habitude où l’on était de l’y voir et les idées répandues au sujet de sa famille et de sa naissance, entraînaient trop d’opposition avec les témoignages qu’il allait rendre sur son propre compte, et réu-
' Les mêmes prophètes ajoutent ccs paroles : « Le lieu désert et aride s’égaiera, le pays abandonné se réjouira et fleurira comme une rose... Dites à ceux qui ont l'amertume dans le cœur : Fortifiez-vous : voici votre dieu , il vient pour vous délivrer... Alors des eaux jailliront au désert, et la terre altérée abondera en sources... Il n’y
aura plus de lions ni de bêtes ravissantes Mais les
rachetés de l’Éteruel retourneront à Sion avec triomphe... Ils obtiendront à jamais le bonheur et la joie; la peine et les gémissetuens auront disparu. » (Isaic, xxxv.)
264 LIVRE 11, CHAI’ITRE 111.
nissaient contre tous ses miracles une trop grande force d’incrédulité 1 .
Une ville située à l’extrémité septentrionale du petit lac de Galilée , ou de Génesareth , nommé depuis lac de Tibériade , lui parut la plus favorable à ses desseins; c’est la ville de Capernaiim, ou Capharnaüm, dont le nom signifie, dans son étymologie hébraïque, village de consolation , de repos, et où le commerce amenait des Juifs de tous les cantons.
Jésus y établit sa première résidence 2 et le centre de ses excursions dans cette province de Galilée, qui était des plus exposées aux troubles intérieurs. Son éloignement de la Judée proprement dite , dont elle était séparée au midi par la Samarie, la tenait assez en dehors de l’influence morale de Jérusalem
1 « Et il ne put faire là aucun miracle, à cause de leur incrédulité. » — Et non poterat ibi nullam virtutem
faccre propter inemdeUtatcm connu ( Marc, vi, 6;
Matth. xiu, 5).
* « Ayant quitté Nazareth, il alla demeurer à Capernaiiin, ville maritime sur les confins de Zabulon eide Nephtali, alin d'accomplir ce dont il avait été parlé dans Isaïe... » (Matth. iv, i3; Luc, iv, *3, 3i.)
MIKACI.KS DK JÉSUS. 205
pour lui avoir fait attribuer la qualification de contrée de ténèbres et d’ignorance ’.
Bientôt la renommée de Jésus s’étendit au loin et fit affluer près de lui des masses de peuple. Un épisode des plus importans de Ihistoirc contemporaine de la Judée nous attestera la promptitude habituelle de ces masses à se précipiter avec ardeur partout où les mots de Messie , de délivrance, commençaient
1 La Galilée se divisait en inférieure et en supérieure. Au nord, elle était bornée par le pays de Sidon et de Tyr, par la Cœlè-Syric ou Syrie creuse, et par le Lyban ; au midi, par la Samaric; au levant, par le Jourdain, et au couchant, par la Mediterranée. Après avoir pris scs sources dans le nord de la Palestine, près de Césarée de Philippe , et après avoir franchi quelques marais , ce petit fleuve du Jourdain suit un cours à peu près parallèle au littoral de la Méditerranée; il traverse la Mer de Galilée, ou lac de Tybèriadc , long de quatre à cinq lieues sur deux à trois de large; au sortir de cette mer, il coule pendant vingt-cinq lieues environ jusqu’au lac Asphahtidc, appelé aussi Mer salée ou Mer morte, dont la longueur est de vingt lieues sur cinq ou six dans sa pins grande largeur. Jésns rappelle, dans les termes employés par le prophète Isaïe, que les habitaus de la Galilée passaient pour un peuple assis dans les ténèbres. — Galilca gentium, populus i/ni sedebat in tenebris... et sedentiàits in regione ambra: mortis (Matth. tv, 16). - . •
îiGG LIVRE II, CHAPITRE III.
à retentir. Outre la nature pénétrante de la parole de Jésus et toutes les causes qui devaient assurer ses succès dans les classes inférieures, rien ne hâtait ce concours avec autant d'avantage que la distribution gratuite qu’il faisait de ses instructions et de son pouvoir de guérir, tandis que, la plupart des docteurs de la loi et des hommes livrés, en ces temps-là, à la médecine naturelle ou prétendue mystérieuse, retiraient toujours quelque salaire de leurs leçons ou de leurs soins1.
1 II faut comparer les indications fournies par les Évaugilcs avec les préceptes renfermés dans le Litre de Ut Sagesse de Jésus, fils de Siracb, et relatifs à la médecine et aux médecins. On y voit que cette profession, commune à l’un des évangélistes, jouissait d’une considération élevée, recevait des honoraires, et qu’il lui arrivait, comme cela existe encore, de rester impuissante devant plus d’une espèce d’affections. Parmi la foule qui se pressait autour de Jésus, on distingue surtout une femme malade depuis douze ans. Cette femme, disent les évangélistes, avait été traitée par un grand nombre de médecius; elle y avait dépensé tout son bieu, et, loin d’en éprouves du soulagement, elle était allée de mal en pis. — Et fuetat multa perpessa a compUiribus medicis : et erogaverat "in nia sua , nec i/uidrjuam projuererat , sed mugis deteriiis hubebat (Marc, v, a6; Luc, vm, Va). « Rends au médecin
Ali H AC LES UK JESUS. 267
Les femmes, d’ailleurs, appelées à former un instrument des plus actifs dans un plan d'association, où l’amour, quoique généralisé par la pensée, trouvait néanmoins à s’arrêter sur un être visible, jeune, indulgent et plein de majesté, ne tardèrent pas à entrer pour une très-grande part dans la foule qui arri-» vait avec un empressement proportionné à la disposition des lieux ouverts à la ferveur et aux prédications du nouveau maître.
Mais, sous ce dernier rapport, sous le rapport des lieux que Jésus parcourut, de son itinéraire dans la Palestine, voici maintenant les deux pians historiques que j’ai annon-
l’honneur qui lui revient, dit le Livre de la Sagesse de Jésus, fils de Sirach, rédigé plus de deux siècles avant
les Évangiles; la science du médecin le rend glorieux
Le Seigneur a crée les médicamens de la terre, et l’homme prudent ne les dédaigne point... Le préparateur fait des compositions, mais ce n’est pas lui qui achève l’œuvre... Quand tu seras malade, hâte-toi de prier Dieu pour être guéri... Mais hâte-toi aussi d'appeler le tuédecin; qu’il ne s’éloigne pas, tu as besoin de lui; il y a tel moment où leurs entreprises réussissent. » — Da lue u ni medico et non discedat a te, quia opéra ejus sunt iieecssetria. Est enim tempus quando in manas illornm incluras [Ecclcsiast. xxxviii, t-i4).
ces , les deux systèmes qui , malgré les efforts de concordance les plus habiles et souvent les plus heureux, résultent du simple rapprochement des évangélistes fondamentaux , Matthieu et Jean. Leur examen immédiat confirme la tendance des annalistes du fils de Marie à •modifier leurs récits , suivant les temps et les circonstances où Us les rédigèrent.
Sans doute, on est en droit de ne pas s’étonner que l’apôtre Jean ait négligé beaucoup de faits, lui qui passe pour avoir écrit, vers la fin du premier siècle, à l'instigation de ses disciples et amis, dans le dessein de combattre des sectes naissantes et de suppléer, dit- on, aux trois évangélistes antérieurs. Mais comment serait-il arrivé que Matthieu, le premier et le véritable biographe de Jésus, l’cvangéliste le plus appliqué à entrer dans tous les détails matériels de sa vie, dont l’histoire remonte avant la naissance de son maître, pour aller au-delà de sa mort ; comment serait-il arrivé que cet apôtre, et, à son exemple, le second et le troisième évangélistes, eussent mis en oubli, non pas quelques voyages sans intérêt dans telle ou telle ville obscure de la Judée ou de la Samaric, mais trois voyages et trois séjours de
Jésus à Jérusalem, pendant trois fêtes solennelles, et dans une période de temps qui ne dé- . passe pas trois années ? Comment serait-il arrivé surtout que, non contens de négliger ces voyages , ils eussent disposé leurs récits de manière à laisser croire que leur accomplissement n’avait jamais eu lieu. La nécessité s’ensuivait pour les disciples futurs, si l’on se proposait d’obtenir une certaine harmonie , d’enchâsser violciiynent et avec plus ou moins de succès, dans ces récits mêmes, les supplémens essentiels que le quatrième évangéliste ne se serait déterminé à transmettre , presque par hasard , qu’au bout de trente ou quarante ans 1 ?
Ainsi , demandons à la tradition de Matthieu le premier résumé des faits sur lesquels
' lin exempte nous donnera l'idée la plus claire de l’enchâssement réciproque des textes qui forme le principe de ce qu’on appelle la concordance des Évangiles. Je réitéré l'observation que l’impossibilité d’obtenir ces concordances complétés est précisément l’une des meil- ’eures preuves pour ne. pas chercher à l’ensemble des Évangiles une autre classe d’auteurs que ceux à qui ils soflt attribués (ci-dessus, page 108). Après la naissance derléans, l'évangéliste Luc et l’évangéliste Matthieu
l'jn LIVRE II, CHAPITRE III.
repose la diA’érence des deux systèmes; nous en retirerons une idée générale des miracles évangéliques les plus renommés. Jésus va de Capernaüm dans toute la Galilée; de retour en celte ville, il prêche sur les Lords du lac, il guérit un lépreux, la fille d’un centurion romain, déjà prosélyte juif, et la belle-mère d’un de ses apôtres. Après avoir tout à coup apaisé une tempête sur ce même lac de Galilée, témoin de la pèche miraculeuse dépeinte par l’évangéliste Luc 1 , le nouveau maître reçoit des habitans d’une cité voisine l’invitation , ou plutôt l’ordre de garder scs prodiges pour d’au-
fonl prendre à scs parens une direction tout opposée. Suivant le premier, Joseph et .Marie retournent à Nazareth; suivant le second, le massacre des innoccns les oblige de s’enfuir et de demeurer en Égypte. Pour les harmoniser l’un l’autre, que fait l’esprit de concordance? il s’empare du texte de Luc, et il le coupe en deux parties que je vais indiquer à l’aide de quelques points. « Quand Joseph et Marie, eurent accompli dans le temple de Jérusalem tout ce qui est ordonné par la loi du Seigneur ils s’en retournèrent en Galilée, à Naza-
reth leur ville. » (Luc, n, 3y.) Or, c’est entre ces deux parties qu’on enchâsse toute l’histoire de Matthieu jusqu’au retour des deux époux dans leur demeure.
’ Quoique les évangélistes Marc et Luc suivent entié-
très lieux et de se retirer de leur territoire i. Rentre à Caperaaüm , sa parole guérit le paralytique et rend la vie à la jeune fille d’un des principaux de la synagogue, de même qu’au fils d’une pauvre veuve du bourg de Naïm, qu’on allait descendre au tombeau.
De Capernaüm, Je'sus se transporte dans plusieurs villes , toujours à la partie septentrionale du lac, toujours à l’opposite de Jérusalem ; et, ramené au point de départ, il regagne Nazareth, qui lui donne lieu de répéter que u dans son pays, ni parmi les siens, nul n’est prophète. » C!est sur les rives de ce lac de Galilée que plusieurs milliers d’hommes sont rassasiés deux fois avec quelques poissons et quelques pains, et sur la surface même de ses eaux que le fils de Marie glisse à pied sec, plus rapide que les vents qui s’étaient déchaînés contre sa nacelle. Capcrnaiim l’ac-
rement le plan de Matthieu, ils renferment, au sujet des lieux, des temps et des faits, beaucoup de différences qui ne sont ici que d’un intérêt secondaire.
* « Toute la ville alla à sa rencontre, et, l’ayant vu, ils le prièrent de se retirer de leur territoire. » — Et reçu Iota civitas exiit obviant Jcsu, et t vso eo rogabant ut tmntiret afinibus contm (Matth. xin, 34; Mare, v, 17).
•zyz LIVRE II, CHAPITRE IM.
cueille une cinquième fuis, et le revoit se porter aux frontières de Sidon et de Tyr. Enfin , après un nouveau retour sur les bords du lac, et après de nouveaux miracles , ses disciples l’accompagnent jusqu’aux environs de Césarée de Philippe, à l’extrémité septentrionale du pays, toujours dans la direction la plus opposée à la capitale de la Judée. Là, au sommet d’une montagne qu’on a confondue inexactement avec le mont Thabor, et en présence de trois apôtres, parmi lesquels un seul évangéliste , qui , dans sa propre tradition , ne raconte en rien ce fait même, Jésus transfiguré leur offre l’image anticipée des changemens sublimes que la résurrection future devait apporter, suivant les croyances établies, chez les morts favorisés1. Son front devient resplendissant comme le soleil , ses vêtemens prennent la blancheur de la lumière, et, tan-
* Les trois apôtres sont Pierre, Jacques et Jean. Quant à la montagne du Thabor, elle est au midi de la Galilée, près de Nazareth. Jésus, d'après le récit des évangélistes, se rend à Césarée de Philippe, au nord de la Galilée, et, après sa transfiguration sur une montagne dont le nom n’est pas exprimé , il traverse toute sa province , et il se rend à Capernanm, c’est-à-dire du nord au midi. Si le
miracles de Jésus. 273
dis que deux des personnages antiques, les plus honorés parmi les Juifs, semblent lui re- ■ mettre leur pouvoir, une voix divine retentit dans les airs, une nuée éclatante couvre de son ombre les trois spectateurs, et une terreur subite, s’étant emparée d’eux, les force à se prosterner contre terre 1 .
Or, c’est seulement dans les environs de Césarée de Philippe , au dire de la tradition dont il s’agit, presque à l’heure de sa transfiguration, que Jésus déclare avec solennité à ses disciples son dessein d’aller terminer ses voyages et ses destinées à Jérusalem. Après avoir traversé une dernière fois Capernaüm , il quitte la Galilée, il longe les confins de la Judée sur la rive orientale du Jourdain , et il
Thabor était la montagne indiquée, ce voyage à travers ia Galilée l’aurait fait remonter du midi vers le nord; de là vient que plusieurs ont substitué au mont Thabor la montagne d’Hcrmon, qni est dans les environs de Césarée de Philippe (Marc, vm, 37; rx, a, 3o, 33; Malth. rvn). .
' «Et voici, disent les textes, deux personnages. Moïse et Elie, qui s’entretenaient avec lui; ils apparurent environnés de gloire, et ils parlaient de la mort que Jésus devait souffrir à Jérusalem (Luc, ix; Matth. xvn; Marc, ix).
■i'j 4 LIVRE H, CHAPITRE III.
franchit ce fleuve pour obtenir de la capitale un accueil qui prouve avec évidence que la masse des habitons n’avait jamais prêté jusque-là une oreille attentive à ses discours, ni même eu connaissance de sa personne 1 .
Dans le résumé des faits de la seconde tradition, au contraire, celle de Jean, le centre d’action change de place et appartient en entier à Jérusalem. Après le premier voyage à Cana, Jésus rentre dans cette ville, durant
1 Quand Jésus, scion cette tradition de Matthieu, fait son entrée à Jérusalem, toute la ville étonnée adresse aux troupes qui l’accompagnaient et qui arrivaient de la Galilée avec lui, ou qui l'avaient suivi en chemin (Matth. xtx, », 29), une question incompatible avec le système que nous allons voir adopté par Jean : * La ville étonnée leur demande : qui est celui-là? Alors les troupes répondent: c’est Jésus le prophète, de Nazareth en Galilée. »
Et cum intrasset Jcrosolimam , commota est tutiversa civitas dictas ; quis est hic? Et turbot aulem dicebant: hic est Jesu, i>rophctna\Nnzareth Galiiecu (Matth. xxi, 10).— Suivant l’autre Évangile, ce 11e pouvait pas ctre à la cité, que l’apotre nous représentera en relation constante avec Jésus, à faire une question semblable : elle convenait beaucoup mieux à des étrangers. — Erant autan quidam gcntiles ex his qui ascenderant ut adoraient in diefesto..... Et t agaverunt Philippum dicentes : volumus Jetum videre (Joan. xn, 3 o).
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une grande fête ; ses disciples baptisent en son nom et sous scs yeux, aux bords du Jour*dain. S’il reparaît à Cana , c'est pour revenir aussitôt en Judée, pour y disputer publiquement dans le temple avec les Juifs. Alors il guérit le paralytique, qui n’est pas conduit en sa présence, comme dans la tradition précédente, par une ouverture pratiquée au toit de la maison que Jésus occupait et dont la foule des malades assiégeait la porte. Cet homme était gisant au bord d’un réservoir entouré de cinq portiques où les gens du peuple se baignaient à certaines époques de l’année pour s’y délivrer de divers genres de souffrances. L’arrivée souterraine des eaux qui s’étaient chargées de matières animales en servant dans le temple à laver les entrailles des victimes, surtout aux époques solennelles, explique assez scs propriétés curatives, auxquelles la multitude aimait à attacher l'idée d’un pouvoir miraculeux1.
’ « Il y a à Jérusalem, <lit l’apôtre, prés tic la porte aux Brebis, un réservoir appelé en hébreu (syro-chaldaïque) BcthcsiUi (maison de bienfaisance}; elle est entourée du cinq portiques, daiïs lesquels était couchée une grande multitude de malades, d’aveugles de boi-
Un autre séjour plus ou moins long dans la Galilée le ramène de nouveau à Jérusalem , vers le mois d’octobre , a la grande fête des cabanes Là, chaque jour, on l’entend prêcher dans le temple ; il juge, dit-on, la femme ^ adultère 2, et un aveugle-né reçoit de sa main la guérison. A la fete de la iledicace de ce
leux, de gens qui avaient les membres secs, attendant le mouvement de l'eau (Jean t, a3). Au lieu des eanx chargées de matières animales provenant des sacrifices, plusieurs ont préféré admettre que cette piscine probatique renfermait des eaux minérales qui ne se renouvelaient qu’à certaines époques. Outre la porte des Brebis, le second livre d’Esdras a conservé le nom d’uu grand nombre de portes de Jérusalem, les portes des Poissons, de la Fontaine, des Chevaux, des Eaux, du Jugement, la porte Orieriale, la porte Vieille (Néhémie, ni ).
• Cette solennité, appelée aussi lafctc des Tabernacles, est la commémoration de la vie de Moïse et du peuple juif dans le désert.
» L’épisode de la femme adultère ne se trouve pas dans une foule de manuscrits anciens de l’évangile de Jean; un grand concours de pères de l'église et de théologiens plus modernes l'ont regardé comme une intercalation empruntée aux paraboles ordinaires des Juifs, et reportée
sur Jésus principalement par les Nazaréens, on les pre-
miers chrétiens de la Palestine.
* . jr *
temple, les Juifs s’adressent encore au fils de Marie, comme s’il vivait depuis long-temps parmi eux '. Jésus ne quitte leur ville que pour revenir sur les bords du fleuve de Judée et dans un bourg voisin , théâtre de la résurrection de Lazare. Enfin, quand l'ordre est donné par les anciens de le saisir, le nouveau maître se retire en secret dans un autre petit bourg, toujours très-éloigné de la Galilée; il s'y arrête avec ses disciples , jusqu’à la solennité de Pâques, où il aurait accompli, à Jérusalem , son entrée dernière et triomphale , qui est la première, depuis son baptême, à laquelle les autres évangéligtes aient accordé leur attention.
Auquel de ces deux plans faudra-t-il donc ajouter le plus de confiance, puisque l’impossibilité de les soumettre à une harmonie complète réside dans leur disposition générale, autant que dans les détails?
1 C’était en hiver, dit l'cvangélistc, et Jésus se promenait dans le temple, au portique de Salomon; les Juifs l’entourèrent et lui demandèrent : « Jusques à quand tiendras-tu notre ame en suspens? » — Quousque animam
nostram tollis? Si tu es Oiristus die nobis pnlam (Joann. x, a3-a5). ✓
Matthieu, le plus précieux comme chroniqueur, nous a repre'sente' son maître établissant à Capernaüm le centre de ses excursions dans toute la Palestine galileenne ou septentrionale. C’est là que sa renommée acquiert de la consistance; c’est là qu’il prépare les esprits, qu’il réunit des troupes nombreuses. Des hommes marquans des divers cantons de la Judée accourent, selon l’usage, pour se convaincre par eux-mêmes jusqu’à quel point le nouveau prétendant au titre de libérateur ou de Messie répond à leurs espérances, à tous les besoins de leur imagination. Et lorsque l’autorité de sa parole est assez consolidée autour de lui , Jésus marche à la tête de ces troupes, composées presque en totalité de Galiléens vers la capitale du pays, droit au temple, comme pour en arracher, d’un seul coup, la possession à ses rivaux.
Jean, au contraire , plus précieux en qualité de théologien , écrivait hors de la Judée , dans un âge trcs-avancé, contre les adversaires des
1 « Et quand Jésus partit de la Galilée, il vint vers les confins de la Judée, au-delà du Jourdain , et de grandes troupes le suivirent » (Matth. xix, a; xx, 19.
idées mystiques qu’il avait sur la divinité du fondateur de son église. L’esprit de cet apôtre était dominé peut-être par la crainte qu’on ne reprochât au fils de Marie d’avoir opéré presque tous ses miracles dans la Galilée, dans un pays d’ignorance, de n’avoir ébranlé que les classes inférieures, loin de Jérusalem, des docteurs, des hommes les plus distingués de la nation. Sous l’influence de ces dispositions particulières, Jean transporte toute la scène à Jérusalem même, dans le temple, ou aux environs de cette cité, et il nous dépeint son maître comme un docteur puissant qui, du premier au dernier jour, expose et discute au centre du pays les hautes convictions de son amc.
Entre ces deux systèmes opposés par leur base et que des incidens nombreux viendront encore confirmer 1 , l’évangéliste Matthieu paraîtra sans contredit le plus rapproché de la réalité de l’histoire. En nous propo-
' Je donnerai aussitôt un exemple de ces incidens. Dans les traditions de Matthieu et des deux évangélistes qui suivent sa donnée, on voit à chaque page les pharisiens, leurs docteurs ou scribes et les saducéens se rendre dans la Galilée, sur la renommée de Jésus, pour l’in-
sant comme très-rapide le passage de Jésus à Jérusalem , il explique de la manière la plus naturelle le faible éclat que ce grand drame obtint au commencement, et le silence remarquable des écrivains juifs contemporains. Philon et Josèphe purent très-facilement le confondre avec quelqu’une des émotions fréquentes auxquelles les masses de peuple réunies, dans les festivités solennelles, donnaient lieu , et où l’on distinguait toujours au premier rang les habitons hardis et tumultueux des cantons de la Galilée.
terroger, soit en leur propre nom , soit avec une mission des principaux, comme on s'eu convaincra dans la suite. Mais dans la tradition de Jean les mêmes docteurs font les mêmes questions non pas en Galilée, où iis n'avaient aucun besoin de se rendre, mais à Jérusalem, où, d'après son plan particulier, Jésus apparaissait si souvent. Remarquez de plus que l’espèce d’équivoque qu’on pourrait trouver dans le verset 2 5, ch. iv, de Matthieu, est suffisamment expliquée par Luc, ch. v, 1 7, et par tous les autres passages (Matth. xv, 1; xvj, 1; xix, 3; Marc, vu , 1 ; x , a).