‹ Jésus-Christ et sa doctrineChapitre 32 sur 53 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Esprit de proséljLisme el de conquête de la nouvelle doctrine.

Plus les croyances du fils de Marie acquéraient d’empire sur lui-même, plus elles lui imposaient d'entraîner les autres, de les conquérir corps etame, de les faire entrer en partage de ses espérances mystiques et de son avenir. Cet esprit de prosélytisme, ce vœu de conquête , constitue donc l’un des fondemens de la loi nouvelle les plus essentiels à étudier. Nulle cause n’a pris autant de part à son dégagement d’avec les théories hébraïques , et aux dissemblances qui se retrouvent dans presque toutes les conditions générales de ces deux lois. C’est son principe de force, la source de sa gloire, en même temps des exemples célèbres d’inclémence et de barbarie, qu’elle a eu si souvent l'occasion d’ofi'rir à l’univers.

ii&A LIVRE H, CHAPITRE IV.

J’ai démontré ailleurs que, dans la réhabi- Jitation historique et philosophique, immense, dont le peuple juif, pris dans son acception la plus élevée, devait être et dont il est déjà l’objet *, on aurait surtout ceci à considérer : en ex-

* Un publiciste des plus renommés de nos jours, auprès duquel mes premiers travaux n’ont pas été sans quelque influence, comme il a bien voulu le consigner dans son livre, s’est exprimé sur ce point avec une grande vivacité : « Les écrivains du dix-huitième siècle qui ont traité les livres saints des Hébreux avec un mépris mêlé de fureur jugeaient l'antiquité, dit-il, d’une manière misérablement superficielle. Les Juifs sont de toutes les nations celle dont ils ont le plus mal connu le génie, le caractère, les institutions religieuses; et pour s’égayer avec Voltaire aux dépens d’Ézéchiel ou de la Genèse, il fau t réunir deux choses qui rendent cette gaîté assez triste, la plus profonde ignorance et la frivolité la plus déplorable. » (Benjamin Constant, delà Religion, considérée dans son origine, dans ses formes, dans ses développcmcns, t. a , p. a i o et a3 1 .) Seulement, après avoir consacré la vérité exacte du fait, * on doit se souvenir aussitôt que la frivolité des écrivains en question n’était qu’apparente, ils se trouvaient placés dans un état de guerre morale, dans une période de bataille, et la première obligation pour un capitaine, quel qu’il soit, est de vaincre, sans trop s'attacher où portent ses coups. Les écrivains de l’école de Voltaire, d’ailleurs, ne sont pas les seuls à qui puisse s’adresser le reproche d’avoir considéré la question d’une manière incomplète,

ESPRIT DE CONQUÊTE. -i83

cilant les Hébreux h la conquête d’un territoire indispensable pour les faire passer de l’état no* made à l’état de peuple réel, et en leur affir» niant que la simplicité de ses doctrines deviendrait un jour le lien de toutes les nations de la terre, Moïse fut loin de développer en eux l’esprit de prosélytisme, l’esprit conquérant. « 11 aurait pu, disais-je, leur donner cette direction ; et si nous nous rappelons l’énergie de sa volonté, sa puissance d’organisation, les dispositions militaires dont l’Égypte lui avait fourni le modèle, et les impressions ineffaçables de sa parole sur les autres hommes, nous serons autorisés à croire que de grands résultats en ce genre auraient couronné ses efforts. Mais, dans le dessein qu’il avait de fonder une société consacrée au règne de la loi, et d’attirer tôt ou tard, par le fait de l’é—

de ne pas s'être placés dans le sein du sujet. Même chez les philosophes qui ont jeté avec dignité quelques grands aperçus sur le compte des Juifs , toujours des erreurs fondamentales s’y sont mêlées , toujours des déductions qui ne soutiennent pas l'examen. Je ne parle pas des hommes appliqués à torturer l'histoire morale de ce peuple, comme ils aimaient à torturer sa vie réelle pour U plus grande gloire religieuse de leurs propres conceptions.

tonnement et par le prose'lytisme de l’exemple, les nations étrangères placées en dehors du cercle étroit de ses envahissemens guerriers, ce législateur s’appliqua à tempérer d’avance l’ardeur que sa voix avait besoin d’allumer dans les âmes. U présenta sans cesse à ses sectateurs des images de repos et de paix; il leur apprit à se confier à l’avenir et à chercher leurs moyens de triomphe, bien moins encore dans leur courage personnel que dans l’union intérieure et dans la protection de leur Dieu, ou, pour m’exprimer en termes mieux appropriés au langage de nos jours, dans la force même du principe d’unité en faveur duquel toute leur organisation était réglée Malgré cela, comme les choses les plus difficiles n’engendrent point le plus d’éclat ; comme une pensée de raison n’équivaut jamais, aux yeux du plus grand nombre, à une preuve soudaine de puissance; enfin, comme l’attaque suivie de succès efface presque toujours l'honneur d’une résistance malheureuse, il est ar-

1 h oy . mou Histoire des Institut, de Moïse et du peuple hébreu, 1828, t. 2, p. 1 12 et suiv., ou ma Loi de Moïse, 1822, p. 239 et aag.

rive iju’on n’a pas tenu assez, compte au peuple juif du sentiment de libre-arbitre attache à sa loi. L’histoire, long-temps très - partiale, et très-hasarde'e dans ses assertions, a vu un principe absolu d’isolement là où existait an fond une hante donnée de justice

' Cette question de l’isolement attribué, comme principe absolu, nu législateur des Juifs, est dans le même cas que ld question de la théocratie ( Vny. ci-dessus, p. 10a). Presque tous les historiens se sont répétés les uns les autres. Ils ont négligé d'abord de distinguer assez formellement les mesures de l’ordre militaire, de l’ordre législatif, de l’ordre moral ( Voir mon Histoire des Institutions de Moïse, t. a, liv. v ). Ils ont trop méconnu ensuite que le prosélytisme des idées s’accomplit de deux manières différentes, ou bien en se jetant d’elles-mémes à la rencontre des hommes, ou bien en se ménageant une position assurée, une demeure forte , et en se confiant sans réserve à leur pouvoir attractif. Je rappellerai encore . une fois ce que Voltaire a consigné dans son Essai sur tes Moeurs des nations, et j’en tirerai une preuve à l’appur de ce que j’avance : « Pourquoi Mahomet et ses successeurs, qui commencèrent précisément leurs conquêtes comme les Juifs, dit Voltaire, firent-ils de si grandes choses, et les Juifs de si petites? Ne serait-ce point parce que les Musulmans eurent le plus grand soin de soumettre les vaincus A leur religion? Les Hébreux, au contraire, associèrent rarement les étrangers à leur culte... Le peu,

»86 I.l VUE 11, CHAPITRE IV.

Mais d’autres conséquences bien plus utiles dans notre sujet, et plus vivantes, ont accompagné cette absence d’ardeur native chez les Juife pour le prosélytisme religieux, cette longanimité à attendre que les nations vinssent d’elles-mêmes, suivant les expressions consacrées, goûter aux fruits populaires de la sagesse hébraïque, s’asseoir librement sous son ombre, et greffer sur leurs plants sauvages quelques-uns de ses rameaux 1 . Des hommes

pie hébreu craignait toujours d’ètrc asservi; le peuple arabe, au contraire, voulut attirer tout à lui, et se crut fait pour dominer. » ( Essai sur les Mœurs ries nations, ch. 6.) Laissons de côté, en ce moment, la question de savoir si les Juifs n’ont fait que de petites choses. Mais il est certain que s'associer quelqu'un, en quelque genre que ce soit, c’est, dans l’acception véritable du mot, lui reconnaître le droit de contracter, lui reconnaître un libre-arbitre. Or, la loi des Juifs, qui consacrait la sanction volontaire pour un de ses fondemens, leur défendait par nature d’agir à la manière des Arabes. C’est précisément parce qu’elle avait la prétention spéciale de voir les étrangers s'associer un jour à scs idées, quelle mettait de l’Orgueil à ne pas les imposer de force à des vaincus.

‘ L’une des figures habituelles de Moïse et des prophètes est de représenter Israël comme une vigne excellente, à laquelle les nations étrangères viendraient demander, tôt ou tard, de sou plant, « La maison d’Israël

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devaient tôt ou tard sortir de leur sein ou se former à leur école. Ces hommes devaient être animés delà volonté d’organiser quelque institut nouveau ; de créer un peuple chargé de la mission expresse de se répandre activement au dehors . Par là, ils auraic n t le méri te d’ass urer un cours plus rapide, plus forcé, aux grands principes de l’ancienne loi, que l’obligation où étaient les Juifs de résister sans cesse à toute sorte de causes menaçantes obscurcissait, altérait chaque jour parmi eux, et réduisait à ne se manifester que sous des apparences déplo-

est la vigne de l’Étcrnel des armées... La sagesse d’Israël s’est élevée comme lin palmier au bord de l'eau, comme un bel olivier dans une campagne, comme une vigne 4’ agréable odeur: venez à moi, vous tous qui en désirez... Notre Dieu n’est pas comme leurs dieux; que nos ennemis eux-mémes en soient juges : leur vigne est du plant de Sodomc, leur raisin est de fiel, leurs grappes toutes d'amertume. » (Isaïe v, 7; Ecclésiast. xxiv, 16-26; Deutéron. xxxn, 3i, etc., etc.] L'apôtre Paul fait usage de la même figure nationale de ses aïeux, quand il dit aux gentils, dans sou épître aux Romains : « Si vous, qui apparteniez à l’olivier sauvage, avez été entés contre nature sur l'olivier franc, combien plus les Juifs, qui sont les branches de cet olivier franc, ne seront- ils pas entés facilement sur leur propre tronc. » (F.pît. aux Rom, xt; 17-24. 1

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râbles, au lieu des beaux résultats qui avaient été espérés dès l’origine, dans le but surtout d’unir les uns aux autres l’ame et le sort de toutes les nations.

C’est ainsi que les législateurs de l’hébraïsme ont été appelés, par la nature même des choses, à avoir des lieutenans illustres sur la terre. Dans le nombre, Mahomet, le prophète de l’Arabie1, brille, comme on sait, aupremier rang. C’est ainsi que ces propagateurs du prin-

* Il est reconnu que Mahomet a vécu avec des Juifs pendant une partie de sa jeunesse. Ses premières armes furent dirigées contre une des tribus juives de l’Arabie, qui lui disputait sa mission. Il eut des Juives parmi ses femmes les plus chères. Non-seulement le Koran , qui signifie lecture, suivant l’un des noms de la Bible mikra , de la racine kara, s’est inspiré du Pentatcuque; mais la plupart des récits tirés de l’ Ancien-Testament, qu'il renferme, et des légendes composées sur ces récits, viennent tout au long des mêmes docteurs qui ont écrit la Mischna et ses commentaires, ou le Talmud. Les preuves en ont été exposées, dans une dissertation récemment couronnée par l’académie de Berlin, et due à M. le rabbin Geiger, sur cette question : « Mohammed, qu’a-t-il pris du judaïsme?» J’ai parlé ci-dessus, p. 101, et dans la note E, à la fin du volume, de l’action directe et authentique que la pensée juive avait exercée sur les Orientaux anciens, principalement sur Zoroastre.

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cipe d Abrahani et de Moïse avaient à s’armer tantôt de la parole, tantôt de l’epée pour surmonter la paresse des populations, pour les arracher à des coutumes odieuses, dont la science des temps modernes se forme à peine le tableau , et pour faire avancer à leur manière les mœurs et la sagesse.

Déjà l’école pharisienne avait songé à se fortifier du principe de prosélytisme , mais ses succès , malgré leur étendue évidente, rencontraient des obstacles invincibles, autant dans ses règles intérieures que dans les exigences générales de l’institution du pays. Le caractère de l’œuvre de Jean-Baptiste avait consisté aussi à communiquer une activité nouvelle aux hommes principalement dévoués, comme l’école essénienne, au triomphe de la partie toute morale de la loi.

Or, c’est le même esprit , le même principe d’activité, d’agrandissement, de conquête, qui devint tout à coup l’ame de la doctrine de Jésus et le mobile perpétuel de ses disciples.

De plus, sous les auspices de la croyance à la formation prochaine d’un royaume éternel , établi visiblement au profit de la résurrection directe des morts, l’importance acquise par

cet esprit s’accrut bientôt au plus haut point. Il assujetit à ses desseins le principe même de moralité ; et l’institution chrétienne fut destinée, dès sa naissance, à éprouver ce qui a été dit au début de cet ouvrage, à propos de la puissance antique et conquérante des Romains, que du jour où il ne lui serait plus permis de s'étendre, une décadence inévitable menacerait son avenir.

Si nous négligions, en effet, de bien distinguer les divers élémens de la nouvelle doctrine; si l’on allait perdre de mémoire que le principe moral, loin d’avoir le premier rang, y est soumis à l’empire immédiat du prosélytisme dogmatique, on s'exposerait à commettre les erreurs et les injustices historiques les plus graves. Les uns signaleraient comme des détériorations de la pensée du maître provenant de telle ou telle classe de ses sectateurs, une foule de résultats qui ne sont que le progrès naturel et forcé des germes qu’elle portait en son sein. D'autres Uniraient par ne retrouver dans tous les préceptes évangéliques les plus admirés, que la répétition textuelle, ou accompagnée de modifications assez indifférentes, des maximes morales qui avaient été

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ESPRIT DE CON'yl ETE, 2y I

publiées non-seulement par les ancêtres rlu fils de Marie, mais par ses prédécesseurs les plus récens.

Si nous reconnaissons, au contraire, dans la nouvelle doctrine ce qu’elle renferme en réalité, c’est-à-dire un certain nombre de conditions inséparables qui ont eu sans cesse à réagir entre elles, et dont chacune a obtenu ses jours de prédominance, alors une face des plus intéressantes de la question reçoit une vive clarté. Pour une grande conquête, dans quelque ordre que ce soit, il faut un chef souverain à qui tous sachent obéir sans hésitation et d’enthousiasme. C’est pourquoi la personne de Jésus , réglée d’ailleurs sur le roi puissant des prophètes, sur la figure généralisée de David, s’éleva spontanément, ou fut élevée par ceux qui avaient à faire usage de l’autorité de sa parole, bien au - dessus de toutes les autres personnes. C’est pourquoi une dissemblance soudaine s’établit entre sa mission propre et la mission ancienne et législative du chef hébreu; dans celle-ci, l’individualité et le nom de Moïse s’étaient éclipsés en entier devant la majesté du nom de la loi, tandis que toute la forme nouvelle de cette loi

M VUE 11 , CHlPITItR IV.

s’abaissa et disparut, pour ainsi dire, devant l’individualité de Jésus lui-même.

Mais, partout où la conquête passe, elle laisse d’inévitables vestiges ; partout où le besoin de réédifier existe, il est presque impossible de se soustraire aux coups de la destruction.

Aussi, quelle que soit la renommée justement acquise au caractère de douceur du fils de Marie, il y a plusieurs distinctions importantes à émettre sur ce sujet. Ceux-là cèdent en partie à une illusion qui , pour lui donner encore plus d’éclat, se plaisent à l’opposer avec une ferveur trop exclusive à la sévérité non moins fameuse du prophète de l’Arabie, ou de leur prédécesseur commun. Dans ses travaux guerriers autant que législatifs, à une époque plus éloignée et plus barbare dé quinze siècles, sous le coup des difficultés matérielles les plus extraordinaires qui menaçaient à chaque instant de l’accabler, sans doute la voix de Moïse ordonna trop souvent à l’épée de se montrer impitoyable ! mais, dans l’attente absolue du royaume de seconde vie, qui occupait toute la pensée de Jésus, des conséquences aussi terribles se manifestèrent clairement à ses yeux , des conséquences plus

KSl'KIT DK CONQUÊTE. agî

lerribles peut-être, à cause de leur caractère moral et de la direction fatale qu’elles ont si long-temps imprimée à son église. Pourtant loin d’hésiter à leur aspect, il se hâta de les accueillir, de les développer, et de leur donner une expression qui n’a rien à rencontrer de plus fort dans l’éloquence de Mahomet en personne : « Ne croyez pas que je sois venu apporter la paix sur la terre, s'écrie le nouveau maître; j’ai apporté l’épée; je suis venu mettre le feu sur la terre, et tout mon désir est qu’il s’allume ! C’est la division , je vous le répète, et nullement la paix, que j’apporte. Je suis venu jeter la division entre le fils et le père, la fille et la mère, la belle-fille et la belle-mère; les propres serviteurs d’un homme se déclareront scs ennemis; dans toute maison de cinq personnes, il y en aura deux contre les trois autres Et si quel-

qu’un arrivant à moi n’est pas capable de haïr son père , sa mère, sa femme , ses enfans , ses frères, ses soeurs et sa propre vie, il ne deviendra jamais mon disciple »

1 A olitt arbitrait quia parent venerim mittere in terrain : non veni paeem mittere, i ed gladium. V eni enim separare

En même temps , la similitude d’un roi qui , avant de livrer bataille, a besoin de compter sur ses guerriers, est l’une des premières que Jésus invoque à l’appui de sa pensée1. Ce sont des guerriers véritables qu’il se propose de former; des guerriers qui, étant appelés à conquérir le royaume prochain de la résurrection des morts doivent regarder d’un œil indifférent toutes les conditions favorables ou con-

hominem adversus patrem su uni, ctfilium advenus matrem suam, et nurum adversus soerttm suant, et inimici hnminis,

domcstici cjus Igncm veni mittere in tenant, et quid

volo, nisi ut acccndatur? Putatis quia pacem veni dart

in tenant ? Non , dico vobis, sed separationem. Erunt enim ex hoc quinque in domo tuta divisi, très in duos, et duo in très dividentur ; pater in /Hum, f lias in patrem suum, mater infiliam et filia in matrem liant autem turbæ milltce

cum eo, et conversas dixil ad itlos : Si quis veniat ad me, et non odit patrem suum et matrem, et filios, et uxorcm, et fratres et sorores, adhuc autem animam suant, non potest meus esse discipulus (Matth. x, 34-37» Luc, xii, 49-53; xiv, a5 , a6).

• A ut quis rcx itums committere bellum adversus alium regem, non sedens prias cogitât, si posset cum decent ntiUi-

bus, occunere ei qui cum viginti millibus venit ad se

Sic ergo omnis ex vobis qui non renuntiat omnibus quœ possidet non potest meus esse discipulus (Luc, Xl v, 3i, 33).

traites de l’existence actuelle ; ce sont des guerriers enfin, réduits à l’état des athlètes qui se présentaient nus pour le combat, et dont l’ame, invariablement fixée sur la personne et sur tous les signes du chef, sait se porter avec ardeur au-devant de sa volonté, afin d’en obtenir la récompense assignée.

Tous les mystères anciens prescrivaient de dépouiller le vieil homme h l’entrée du sanctuaire. Les pharisiens avaient appliqué l’expression de seconde naissance au passage des prosélytes étrangers dans leurs rangs1. Jésus, sans s’arrêter avec Jean-Baptiste à un baptême simplement expiatoire des fautes réclame à son tour une naissance seconde. Son dessein, comme il aimait à le dire, est de ne pas attacher une pièce neuve à un vêtement

' C’est pourquoi , dans uue entrevue nocturne avec un des membres de l’école pharisienne, lorsque celui-ci eut paru étonné de la nécessité de naître une seconde fois, Jésus lui adressa le reproche de ne pas mieux comprendre, en sa qualité de docteur d’israel. — Respondit Nicodemus et dixit ei : Quomodo possunt /use fieri? Respondit Jésus et dicit : Tu es magister in Israël et hrec ignoras ? (Joann. in, 10.)

déjà vieux1. II exige un 'renouvellement absolu de l’adepte. Dans l’idéal de son dogme, ce renouvellement s’appropriait d’avance à la reconstitution de toute chose dont le phénomène merveilleux de la résurrection prochaine serait le signal ; dans la réalité pratique, il a eu cet effet de donner une latitude illimitée à l’institut chrétien pour faire passer sous un même niveau les coutumes les plus diverses et les plus invétérées des peuples.

Ici , un jeune enfant introduit au milieu de ses disciples aidait à leur apprendre que le premier moyen d’acquérir une bonne place dans le nouveau royaume consistait à se dépouiller des exigences de leur nature et à redevenir semblables à l’ëtre plein d’innocence et d’ignorance qui leur était présenté 8 ; là, l’autorité des adages les plus populaires, de cet adage entre autres « qu’un chameau passerait

' Nemo autem emmitit commissuram parmi rudis in

vestimentum vêtus Negue mittunt vinum novum in

utres vetcres (Matth. ix, 16, 17; Luc, v, 36).

* Et advocans Jésus parvulum, statuit in medio corum et dixit : Amen dico vobis, nisi converti fueritis et e(ficia~ mini, sicut parvidi, non intrabitis in regnum caelorum (Matth. xvui, a).

KSPRITDK CONQUÊTE. J.ij'J

plus facilement par le trou d’une aiguille qu’un riche n’entrerait dans le royaume des deux 1 » venait confirmer la nécessité pressante de se défaire de toute parenté , de toute entrave sociale et de toute possession. Tel Jésus prescrivit cette obligation à un riche jeune homme qui avait accompli jusque-là les vœux de la morale la plus pure, et qui, trouvant sa parole trop rigoureuse, se retira tout attristé*. Enfin le refus opposé par le maitrc à quelques adeptes qui, avant de s’attacher à ses pas, lui

1 Par la substitution d'un i à un e, dans l’orthographe du mot original, quelques manuscrits ont changé les termes de la comparaison dont Jésus se sert, et lui ont fait dire qu’un câble passerait plus aisément par le trou d'une aiguille qu’un riche n’entrerait dans le royaume de la résurrection future (Matth. xix, a4 )• Mais c’est bien d’un chameau qu’il est réellement question ; car le même proverbe , d’un usage familier chez les Juifs , se retrouve dans le Talmud en ces termes : « Es-tu, par hasard, comme les gens de Pumbédita , qui font passer un éléphant par le trou d’une aiguille ( Bava mrzia) ?

* Dicit illi adolescent : Omnia hase custodivi a juventute mca; quid adhuc mihi?.... Si vis esse perfectus, vende qutv habes et da pauperibus.... Quuin audisset aulem adolescent verbum , abiit tristis : crat enim habens multos possessiones Matth. xix, 16, aa; Marc, x; Luc, xvm).

témoignaient le désir d'aller rendre les devoirs de la sépulture à leur père ou de donner le baiser d’adieu à leur famille, lui offre l’occasion de proclamer qu’après avoir reçu la naissance nouvelle et mis la main à la charrue, quiconque osait tourner la tète en arrière n’était pas convenablement disposé *.

Toutefois on serait mal inspiré de croire que les combats, le prosélytisme, les conquêtes , dans lesquels les convictions du fils de Marie et de scs premiers disciples leur dictèrent de s’engager, eussent la portée générale qu’ils ont obtenus dans la suite. Les différences qui se font remarquer à cet égard dans les documens évangéliques et apostoliques, ont cela de précieux qu’elles servent à caractériser les diverses phases de l'origine de la doctrine et le passage de la première école à la seconde école de chrétiens. Si, pendant sa vie, Jésus déploie tout son zèle contre l'école pharisienne et gouvernante, c’est sans attaquer encore le mosaïsme, c’est en se soumettant à tous ses

1 Permine me primum ire et sepelire patron nom... Nemo mittens manum tuant ad aratrum, et respiciens rétro, aptus est regno dei (Luc, ix, 59, 6a; Matth. vin, 1).

usages les plus extérieurs *. S’il se propose d’annoncer aux nations le monde de la résurrection des morts, qui, dans sa pensée, devait s’effectuer prochainement, c’est aux nations ou dispersions hébraïques nombreuses dont les membres originaires et prosélytes se rendaient chaque année h Jérusalem, et qui conservaient avec celte ville des rapports invariables. Sa révolution propre s’opérait tout entière et exclusivement dans le cercle hébreu.

Rappellerai-je ces paroles solennelles : « Je 11e suis pas venu détruire la loi et les prophètes, mais les accomplir ; tout homme qui aura violé un des plus petits commandemens, une simple lettre de cette loi, et qui aura appris aux autres hommes à les violer, sera tenu pour le dernier dans le royaume céleste*? »

1 Super cathedrnrn Moysi sederunt seribee et pharisœi. Omnia ergo queecumque dixerint vobis servate et facite : sccundum opéra vero eorum nolite facere... Vade, ostende te sacerdoti, et offer munus quod prœccpit Moyses (Matlh. xxni, a et vu, 4; Marc, 1, 1 4 ; Luc, v, 14 et xvn, 14).

* Nolite putare quortiam veni sohere legem au t prophetas; qui ergo solverit unum de mandata istis minions, et docuerit sic homines, minimus vocabitnr in regno eoebrum (Matth. v, 17, 19}.

3oO 1.1 VU K II, CHAP1TUK IV.

rappellerai-je aussi sa recommandation expresse à ses disciples : « Ne vous occupe/, en rien des étrangers, n’entrez dans aucune bourgade des Samaritains, mais adressez-vous sans partage aux cœurs égarés de la maison d’Israël 1 * * ? Bien plus, lorsqu’une femme étrangère lui demande à grands cris la guérison de sa fille, sur les frontières du pays de Sidon, Jésus hésite au point de produire de l’émotion jusque dans le cœur de ses apôtres; et, après avoir justifié son incertitude en leur répétant que sa mission sc bornait à ses concitoyens, il appuie son idée d’une métaphore marquée profondément de l’esprit de ces temps-là , car il leur dit qu’on ne devait pas jeter aux petits chiens la nourriture réservée aux enfans véritables du royaume4. »

1 lllos duodecim misit Jexus : prcecipiens eis rliccns : In viam gentium ne abierilis, et in civitates Samaritanorum, ne intraveritis : sed potins ite ad oves qtue pericrunt domûs Israël (Matth. x, 5).

’ Et egressus indc Jésus secessit in partes ’l'yri et Sidanis, et ccce mulier Chananœa a Jinibus illis egressa clamavit, dicens ei : Miserere mei, Domine, JUi David ; filia

me a male a dœmonio vexatur. Qui non respondil ei ver-

bum. Et aecedentes discipuli rjus ivgubant cttm, diccntes ■'

ESPRIT DE CONQUÊTE. 3o I

(Je fut plusieurs années apres sa mort , durant la seconde phase de la doctrine qui reconnaît l’apôtre Paul pour son représentant et pour son chef, que le mouvement rénovateur pe'nétra beaucoup plus avant dans les bases de l’institution de la Judée.

Alors le rayon de la conquête s’agrandit au nom de Jésus, et le peuple hébreu fut divisé définitivement en deux armées rivales vouées à deux systèmes différons, les Juifs et les chrétiens. Alors l’élément symbolique, l’usage des personnifications, dont l’application première au nouveau maître se présentera plus tard à nos yeux, reçut une extension correspondante.

Dès que la lutte se trouvait engagée dans le sein du peuple où le christianisme venait au jour entre deux principes des plus essen-

Dimittc eam , quia clamai poil nos. Jpse autem respondens ait : Non surn missus nisi ad oies quœ pcricrunt domûs Israël. Al ilia venir, et adoravit eum, dicens : Domine, adjuva me. Qui respondens ait : Non est bonum sumere panent filiorum, et mittere canibus (Matth. xv, »i-a6 ; Marc, v, »7)-

3o2 LIVRE II, CHAPITRE IV.

tiels de la loi de ce peuple, savoir : le principe de généralité ou de fraternité humaine, auquel l’ccole de Jésus, succédant aux efforts de plusieurs autres écoles, promettait un nouvel avenir, et le principe de nationalité, l’un des objets dominans de l’école pharisieune et judaïque, il était impossible, dans la situation religieuse et morale où était le monde, que cette lutte n’entrainât point des développemens étendus.

Le premier de ces deux principes , la foi d’Àbraham et de Jacob, l’union grande et fraternelle, promise à toutes les nations de la terre, avait été comprimé jusque-là dans son essor, soit par l’exagération des idées, des sentimcns, des préjugés nationaux, soit par les intérêts individuels ou par la marche étonnante des choses qui ne permet à rien d’important de s’accomplir chez les hommes, si ce n’est lentement, par secousses, et après des travaux pénibles. En conséquence, ce principe d’union générale, le besoin perpétuel que la fetnille humaine éprouve d’acquérir, au moral comme au physique, des points avoués de convergence ; le besoin qu’elle éprouve de se plier, dans ses modifications innombrables, à

ESPRIT DE CONQUÊTE. 3q3

un esprit et à un but communs, ne pouvait que saisir l’occasion de se dégager avec activité de ses entraves. Il lui appartenait de se créer, à quelque prix que ce fut, une existence, des formes, des auxiliaires personnels. Mais, dans le régime nouveau qui allait en résulter pour une partie du monde, dans l’ordée spécial de domination où le nom du fils de Marie aurait à servir à la fois de loi, de sceptre, d’étendard, on n’hésitera pas à croire que l’exagération et tout son cortège aient eu aussi à réclamer leur tribut.

Or, il était de la destinée du principe de généralité dont nous parlons, de payer ce tribut avec largesse, d’opprimer violemment à son tour les droits de nationalité et d’individualité qui doivent constituer, dé concert avec lui, la triple base de l'organisation universelle du genre humain ; il était de sa destinée , après avoir accompli et dépassé sa tâche, de sentir tout son isolement , tout le poids , toute la vanité de la plupart des idées et des formes que le temps l’aurait obligé d’accepter pour auxiliaires; enfin il était de sa destinée même de se voir poussé un jour par une nécessité invincible à descendre d’un trône établi sur des

fondemens provisoires , et à concourir dans les justes limites de sa nature et suivant les décrets antiques, à quelque combinaison, quelque forme , et un équilibre nouveaux.

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