CHAPITRE V
Épisode historique. — Choix des Apôtres et derniers j ours de Jean- Baptiste.
J’ai annoncé un épisode des plus iinportans de l’histoire contemporaine de la Judée. Nous y verrons avec quelle promptitude, avec quel mépris des dangers et de la mort, les masses du peuple, au sein desquelles Jésus aura bientôt à choisir ses apôtres, étaient habituées à accourir de tous les points de la contrée, dès que le cri de rédemption, de délivrance, de nouveau règne de Dieu et de la justice, avait retenti quelque part.
Les détails textuels de cet épisode, ses antécédens , ses conséquences , ont l’avantage ' de nous initier de plus en plus à la situation locale. On ne peut trop se pénétrer des difficultés qui accablaient le conseil suprême des Juifs placé entre l’irritation des nationaux et la
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susceptibilité menaçante des Romains; on ne peut assez apprécier les craintes particulières que les kabilans de Jérusalem devaient avoir à la voix des hommes qui, sans tenir compte d’aucun avertissement de leurs magistrats, se chargaient d’éveiller eux-mêmes le plus grand enthousiasme des populations, et entraînaient par là des malheurs dont la capitale du pays était toujours la première victime.,
L’exposé de cet épisode, qui répond à la quatrième année à peu près de l’enfance du fils de Marie, nous ramènera, par une transition toute simple, aux causes diverses de l’empressement des classes in férié lues à se réunir autour du nouveau maître. Toutes les notions relatives au premier état de ses apôtres passeront immédiatement sous nos yeux. Les plus curieuses concernent les stipulations qu’ils eurent soin de régler avec Jésus pour prix de leur dévouement à sa personne; elles sont restées à jamais présentes, depuis lors, à la mémoire de leurs successeurs. Enfin, nous en viendrons à reconnaître dans le dernier acte de la vie de Jean-Baptiste le témoignage le plus formel de la séparation de ses idées d’avec celles de son parent.
CHOIX DBS tPÙTBES. .'Î07
À la mort du premier Herode, ses trois fils eurent à se partager le royaume. Le père de ce roi, du nom d’Antipater et de race idumeenne, avait profite de sa position de ministre des princes de la famille des Asmonéens, ou Macchabées, pour précipiter leur ruine et pour assurer l’élévation de ses fils *.
1 San» doute on voudra saisir d’un coup-d’œil la succession des membres de cette famille des Asmonéens on Macchabées , qui fut remplacée par la dynastie hérodéenne. Elle n’a rien de commun , ainsi que je l’ai déjà dit , avec la légende des sept frères Macchabées , martyrs de la violence syrienne. Leur nom d’Asmonéens venait «fAsmonée, un de leurs ancêtres. Le surnom de Macchabées paraît avoir été formé des premières lettres des mots hébreux que le plus vaillant d’entre eux, Juda, portait sur son étendard; ils signifiaient : « Qui est semblable à toi , ô Éternel ! » Le chef de la famille', Matathias, fut le premier moteur de la grande insurrection des Juifs contre le roi de Syrie, Antiochus; il mourut 167 ans avant J.-C., seize ans après la mort d’Annibal. Les victoires de Juda Macchabée et le gouvernement de ses frères Jonathan et Simon, s'étendirent jusqu’à l’année i35, époque de la guerre de iYumance. Jean * Hyrcan Ier, fds de Simon, exerça la principauté pendant a8 ans, et se montra encore digne de la renommée de ses pères. Mais ses deux fils , Aristobulc Ier et Alexandre Jannée, pour soutenir les changcmens qu’ils avaient fait
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Malgré les qualités éminentes d’Hérode, malgré son activité, sa vaillance, les Juifs n’avaient jamais consenti à lui pardonner un pouvoir où il ne s’était maintenu qu’avec le
du litre de prince des Juifs en celui de roi, excitèrent de grandes discordes et déployèrent la plus affreuse cruauté. Alexandra, veuve d’Alexandre Jannée, conserva la ré- » gcnce près de dix ans jusqu’en 79 avant J.-C. Ses deux fils , Hyrcan II et Aristobule II , se disputèrent la couronne et attirèrent diversement dans leur parti les Pharisiens et les Saducéens. llvrcan était d'un caractère faible et incapable de gouverner. 11 n'hésita pas, après avoir perdu une bataille contre son frère, à consentir à un 1 traité par lequel il lui cédait le royaume. Mais l’iduméen Antipater, père de la dynastie hérodéenne, s’empara dp son esprit et l’entraîna chez les Arabes. Antipater, sous le règne précédent, avait eu la charge de gouverneur de la Judée, et était ennemi particulier d’AristobuIe. Il forma bientôt une armée d’étrangers à Hyrcan, et il attira dans ses intérêts Pompée lui-même, qui lit le siège de Jérusalem en l’année 64. Après s’être emparé de la ville , le général romain envoya Aristobule et scs deux fils prisonniers à Rome, et replaça Hyrcan II, ou plutôt ■% Antipater, sur le trône. Ce dernier mourut victime d’un assassinat. La protection intéressée d’Antoine valut à Hérode, son second fils, d’être déclaré à Rome roi de Judée, aux dépeus d’Hyrcan. Dans l’intervalle, Aristobule et ses deux fils, du nom d’Alexandre et d'Antigone, parvinrent
CHOIX DES APOTRES. 3o0
secours des Romains, qu’en versant à grands flots le sang national, et en sacrifiant sans cesse les lois et les coutumes du pays, au de'sir de plaire a ses protecteurs étrangers, et à la volonté la plus ombrageuse. On connaît d’ailleurs le plan habituel des Romains dans leur politique extérieure : susciter ou entretenir par des moyens détournés les discordes des
à s’échapper et à reprendre les armes, mais ils ne purent résister aux forces romaines; ils furent faits prisonniers.
On trancha la tète aux deux fils, comme à des révoltés. Leur père, rendu à la liberté par César, et élevé dans son armée au commandement de deux légions, mourut empoisonné, dit-on, par des partisans de Pompée. Alexandre, avant sa mauvaise fortune, avait pris en mariage la fille d'IIyrcan II , son oncle. Ils avaient donné le jour à la belle Marianne, (ju’Hérode épousa et que sa jalousie fit mourir, et à un troisième Aristobule, dernier rejeton de la glorieuse famille des Macchabées. Celui - ci était déjà un jeune homme d’une grande beauté et d’une grande espérance lorsque Hérode, effrayé des progrès rapides de sa popularité parmi les Juifs, le fit noyer secrètement. Enfin, pour ne plus laisser de traces de la famille qu’il remplaçait, le fils d’Antipater prononça la mort du vieux et malheureux Hyrcan II, son bienfaiteur, du prince qui lui avait jadis sauvé la vie, et qui, par sa faiblesse , avait amené autant de maux sur la Judée que le tyrau le plus cruel {Anûquit. juda'tq. liv. xn, xv).
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états , s’y porter aussitôt comme arbitres désintéressés, et disposer les choses avec assez d’art pour forcer les populations à se jeter dans leurs bras, et à réclamer comme une faveur le poids d’une domination long-temps méditée.
C’est donc aux décisions de l’empereur Auguste, bien plus qu’à la sanction des Juifs, que le testament du feu roi avait dù être soumis. Archelaüs, l’un des fils, était devenu possesseur de la Judée, de la Samarie et del’ldumée, avec le titre d’ethnarque, ou de prince; Hérode-Antipas avait eu la Galilée et une autre province située à l’orient du Jourdain, avec le titre de tétrarque, et Philippe, le troisième fils, un dernier démembrement situé au-delà du fleuve 1 .
1 A. cause de la multitude de ses membres, de la répétition des mêmes noms, de la réciprocité des mariages intérieurs, il y a peu de familles dans l’histoire aussi compliquée que celle d’Hérode; peu de familles aussi qui aient coûté plus cher à un pays. Ce roi avait eu trois frères : Phazaël, Joseph, Phéroras , tous morts de bonne heure par la guerre ou de maladie. Sa sœur, femme ambitieuse et l’un des foyers des intrigues de sa cour, s’appelait Salomé. Hcrode avait eu neuf femmes et un grand
Mais, pendant qu’Archclaüs et l’un de ses frères étaient occupés à plaider à Rome de-
de l’héritage, les indigènes, également fatigués du joug de toute cette famille d’Uérode et du joug cxacteur des Romains, ne purent apprendre sans un mouvement général d'indignation la volonté exprimée par les étrangers de se rendre maîtres des forteresses. On touchait à l’assemblée annuelle du peuple, appelée la fête des semaines, en grec la pentecôte, et consacrée à l’anniversaire de la déclaration des principes que Moïse avait promulguée depuis quinze siècles sur le Sinaï.
nombre d’enfans. Parmi ses enfans, nous distinguerons seulement Antipaier, son fils aîné, et les deux 6b de Marianne, Alexandre et Aristobule. Ils furent tous mis à mort de l’ordre de leur père, ceux-ci, par suite des calomnies qu’Antipater et ses partisans avaient réunies pour les écarter du trône , et Antipater, pour avoir Vu ses machinations découvertes et avoir été convaincu d'une conspiration contre la vie du roi. De là vient le mot attribué à Auguste au sujet des arrêts sauglans d'Hérode : « Qu'il valait mieux être le pourceau du roi de Judée que son fils. »
Le revenu de la Judée, de la Saraarie et de l’Iduméc , données à Archelaus par le testament paternel et par 1a
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<( Alors, dit l’historien de cette époque ', les Juifs accoururent en foule à Jérusalem de la Judée, de la Galilée, de l’Idumée, de Jéricho, et de toutes les contrées avoisinantes. Bien plus émus du dessein de se venger des troupes romaines et de regagner leur indépendance que d’accomplir des oeuvres de piété, ils se divisèrent en trois corps : l’un occupa l’hippodrome, l’autre assiégea le temple des côtés du septentrion et de l’orient, le troisième du côté de l’occident, où était le palais fortifié du roi. Ainsi, ils enfermèrent les Romains avec tant de résolution que leur chef
sanction d’Auguste, lui valait six cents talens , environ trois millions de notre monnaie. Le revenu de la Calilée et de la Perée valait à Hérode-Antipas deux cents talens. La tétrarchie de Philippe, cent talens. Salomé eut la possession de trois villes pour douaire, cinquante mille pièces d’argent et un revenu de soixante talens. De grands legs , tant en argent qu’en revenus annuels, furent accordés à tous les enfans ou parens d’Hérode, sans compter les sommes immenses qu'ils eurent à dépenser à Rome, selon l’usage, pour s’y faire ou pour y conserver des appuis ( Antiquit . jiulaïq. liv. xvn, ch. xi, xm; liv. xvm, ch. vu).
' Josèphe, Antiquit. judaïq. liv. xvu, ch. il ; Guenc ftifUiiq. liv. I, ch. v, vi, vu.
CHOIX DES Ai’üTntS.. ' Jl3
Sabinus, étonné et effrayé, se hâta d’envoyer des émissaires au gouverneur de Syrie, qui habitait Antioche.
Sur ces entrefaites, les assiégés, composés de vieilles troupes, accomplirent une sortie en bon ordre et livrèrent au peuple un grand combat dans lequel le nombre des Juifs tués fut considérable. Cette perte ne ralentit pas leur ardeur. Une foule se réfugia au-dessus des portiques de la dernière enceinte du temple ; et là, armés seulement des pierres qu’ils y avaient apportées ou de dards, ils tinrent en échec les soldats étrangers, qui ne réussi* rent à se dégager qu’à l’aide d’un incendie. Un autre corps de Juifs, plus heureux, refoula les Romains, les cerna de nouveau dans le palais fortifié, et se mit à en saper les murs, tout en proposant aux assiégés de discontinuer leurs travaux et de les laisser partir sains et saufs, s’ils voulaient ne plus s’opposer au dessein que la nation avait de recouvrer son indépendance1
* L 'Histoire de Tacite confirme Josèpbe dans le tableau qu’il fait de l’ardeur du peuple juif à secouer 1a domination étrangère. Mais, en remontant beaucoup plus
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Mais des forces nouvelles commandées par le gouverneur de Syrie en personne s’avançaient en toute hâte contre eux. Au bruit des vengeances qu’elles exerçaient déjà dans la
haut, od trouve des preuves particulières de cet amour de l'indépendance qui eut presque toujours à lutter chez ce peuple contre des forces extérieures trop’ puissantes en proportion de son état. Personne n’ignore que les mêmes sentimens, les mêmes actes, reçoivent une signification différente dans une bouche amie ou dans une bouche enuemie : les uns appellent esprit de révolte ce qui passe aux yeux des autres pour un zèle des plus généreux. Les colonies étrangères imposées à la Samarie, après la chute du royaume d’Israël, avaient écrit jadis une lettre au roi de Perse, dans le but d’empêcher Jérusalem de sortir de ses ruines; ils s'exprimaient en ces termes : «Rehurn, chef du conseil, Sunsaï, le secrétaire, et tous les autres conseillers d’entre les peuples qui ont été transportés et établis dans la Samarie , au roi Artaxercès, salut : tes serviteurs avertissent le roi que les Juifs qui sont revenus d’auprès de lui vers nous rebâtissent la ville rebelle Si cette ville est rebâtie, si ces
murailles sont fondées , il ne se soumettront plus ni au péage, ni à la capitation, ni au tribut aunucl, ce qui causera un grand dommage au roi. Qu’il lise les mémoires de ses pères, il y trouvera que cette ville s’est toujours élevée contre les rois qui dominaient sur elle, et qu’on y a toujours fait des rébellions et des complots qui ont amené sa destruction (Esdras, iv).» Il est bieueu-
CHOIX DES APÔTRES. 3l5
province de Jésus-Christ, qui avait répondu par des soulèvemens partiels aux efforts tentés dans le lieu central, les Juifs rassemblés k Jérusalem jugèrent l'impossibilité de pousser leur entreprise plus loin, et se débandèrent. Les perquisitions opérées sur tous les points du territoire par des dctackemens de l’armée romaine firent livrer deux mille environ des insurgés les plus notables au supplice de la croix. Le gouverneur de Syrie adressa une allocution menaçante aux habitans de Jérusalem, dont toute la justification consista à dire que la ville aurait en vain résisté à l’ardeur des populations qui étaient arrivées en masse pour la fête.
Ce fut dans ces circonstances qu’une partie des principaux du peuple céda à la pensée qu’il y aurait quelque bien, ou plutôt un moindre mal, à réduire à une seule domi-
tendu que ces complots regardent surtout les essais d’alliance tentés par les Jnifs avec les peuples voisins ponr résister aux envahissemens extérieurs. Par exemple : n le roi des Assyriens découvrit une conjuration en Osée, dernier roi d’Israël , attendu qu’Osée avait envoyé des messagers vers So, roi d’Égypte, et qu’il ne payait plus le tribut annuel (iv, Rois , vu, 4)- *
jjG MARK II, CHAPITRE V.
nation le double pouvoir auquel on était oblige
d’obéir. Ils adressèrent à Auguste diverses propositions : de les délivrer du fils d’Hérodc, qui, à l’exemple de son père, avait foulé toutes les lois du pays et versé beaucoup de sang ; d’abolir une royauté ficlive, qui n’était qu’un intermédiaire ruineux entre la puissance romaine et les Juifs 1 , et de les incorporer à la province de Syrie, mais en leur laissant la liberté pleine et entière de vivre et d’agir selon leurs propres coutumes et leurs lois ; car à cette seule condition on mettrait un terme aux révoltes qui 6c renouvelaient chaque jour, et contre lesquelles la rigueur des chàtimens
1 « Hérode, disaient-ils, n’avait bâti et embelli de» villes hors de ses états, qu’en ruinant les villes du royaume par ses exactions; il avait fait mourir, sans sujet, beaucoup de personnes distinguées pour s’emparer de leurs biens. Outre les impôts ordinaires, auxquels personne n’échappait, on était contraint d’employer de grandes sommes à contenter l’avarice de scs amis, de ses courtisans , ou à se racheter des injustes vexations de ses officiers; enfin, l’on n’avait consenti à reconnaître Archelaits comme roi que dans l'espoir d’une conduite différente; mais la situation devenait, au contraire, encore plus mauvaise (Josèphc, AnùqtM.judaïq. liv. wu, ch. xu).
restait impuissante. Néanmoins , plusieurs années s’écoulèrent avant l’exil d’Archelaüs dans les Gaules, et avant l’accomplissement d’un projet qui , pour-avoir les bons résultats auxquels les principaux de Jérusalem s’étaient attendus, aurait eu à vaincre tous ces obstacles : l’impatience perpétuelle du pays contre le joug étranger, les rivalités ardentes des écoles et des partis , la cupidité extraordinaire des Romains et l’avantage que les procurateurs eux-mêmes ou leurs adhérens retiraient des troubles intérieurs pour assurer plus promptement leur fortune '.
Maintenant, de la situation générale de la Judée revenons aux circonstances privées de la vie de Jésus. Outre l’utilité qui naît des faits précédens pour expliquer le concours de peuple réuni soudain autour de sa personne, il est facile de juger par quelles cau-
1 Toul le monde voulait commander et l'on voyait
régner l'agitation la plus terrible, tant à cause de l’absence d’un chef dont l’autorité retînt le peuple dans le devoir, qu’à cause des Romains qui, au lieu d'appaiser le mal, l’aigrissaient encore davantage par leur insolente manière d'agir et par leur insatiable avarice (Josèphe, Antiquit. jndnïq. liv, xvti, ch. Xll).
3l 8 F. IVRE II, CHAPITRE V.
ses les premiers succès du fils de Marie atteignirent préférablement les rangs inférieurs et lui dictèrent de choisir en leur sein les instrumens immédiats de ses travaux et de sa parole.
Dans le besoin commun de délivrance , la population moyenne et supérieure, souvent avertie par tous les malheurs auxquels les soulèvemens partiels avaient donné lieu, exigeait pour reconnaître son libérateur, que le conseil national eût proclamé préalablement son opportunité et les pouvoirs extraordinaires que l’opinion presque unanime ajoutait à sa venue. Les classes inférieures, au contraire, plus souffrantes et moins arrêtées par la prudence et par des intérêts personnels, se précipitaient au devant de tout homme qui annonçait , au nom de Dieu , le salut de la nation , et qui semblait leur découvrir un être capable de répondre à leurs espérances
* Je ferai remarquer à ce sujet les grands changement que le temps amène dans les impressions publiques. Comment recevrait-on aujourd’hui la gaîté apparente avec laquelle Voltaire, par exemple, traitait meme dans ses ouvrages graves ce qu’il y a de plus respectable au monde, les efforts courageux d’un peuple , quel qu’il soit, pour
Une seconde cause, quoique fondée sur l’un des principes les plus moraux , les plus brillans de la doctrine de Jésus, éloignait au commencement toutes les personnes attachées, dans leur condition sociale , à un certain honneur, et devait réveiller chez les magistrats une méfiance grande et involontaire. Les er-
défendre son existence et le sentiment qui lui inspirait de n’en désespérer jamais. Jusqu'à quel point accepterait-on sans examen les suppositions incroyables à l’aide desquelles les vainqueurs s'attachent plus d'une fois à jastiGer l’abus qu’ils ont fait de leur victoire. « On sait comme les Juifs se révoltèrent contre les Romains, dit Voltaire, et comme Titus, et ensuite Adrien , les Grent tous vendre au marché, au prix de l’animal dont ils ne voulaient pas manger. Ils essuyèrent un sort encore plus funeste sous les empereurs Trajan et Adrien, et ils le méritèrent. Il y eut, du temps de Trajan, un tremblement de terre qui engloutit les plus belles villes de la Syrie. Les Juifs crurent que c’était le signal de la colère de Dieu contre les Romains. Ils se rassemblèrent; ils s’armèrent en Asie et en Chypre. Une telle fureur les anima qu’ils dévorèrent les membres des Romains égorgés par eux ; mais bientôt tous les coupables moururent dans les supplices. Ce qui restait fut animé de la même rage sous Adrien , quand Barcokébas, se disant leur Messie, se mit à leur tête. Ce fanatisme fut étouffé dans des torrens de sang. « ( Essai sut les Mœurs des nations, introduct. , § xti.)
remens de l’école essénienne, qui, par amour pour la paix et pour la pureté de l’ame, dictait à ses adeptes de ne rechercher que la société des gens de bien , n’avaient point paru d’une nature assez féconde aux yeux de Jésus. Après avoir fait allusion à la médecine de l’ame et à la médecine du corps , qui formaient un sujet constant de méditations dans cette école , chez les thérapeutes et ailleurs, il s’était hâté de proclamer, à l’exemple de Jean-Baptiste, que les infirmités morales ne voulaient pas être mises au-dessous des infirmités extérieures. Comme le secours du médecin n’appartient point, disait-il, aux individus en santé , mais aux malades 1 , de même tous ses soins devaient aplanir aux méchans'les voies du royaume résurrectionnel.
En conséquence, beaucoup de femmes jusqu’alors prostituées , beaucoup d’hommes méprisés pour leur conduite, paraissaient en premier ordre sur ses traces et étaient admis à ses repas. On y distinguait une foule de ces péagers ou publicains subalternes dont Jean-
* Non est opus valentibus médiats, sed male habentibus (Mntth. ix, 1 3 ; Luc, v, 3i).
dai
Baptiste s’était propose de réformer les mœurs, et qui soulevaient d’autant plus de haine dans le pays que leur travail habituel consistait à percevoir avec exactions les taxes nombreuses destinées à satisfaire Rome et à enrichir tous les fermiers des tributs et tous les procurateurs imposés à la Judée1.
Enfin, la loi essentielle du renoncement de l’adepte à tous les intérêts du monde présent, et l'image flatteuse d’un monde prochain , où les derniers obtiendraient la possession éternelle de la terre recomposée à la place tics
* Tous les péagers et tous les gens de mauvaise vie entouraient Jésus pour l’entendre.., «Les péagers et les femmes de mauvaise vie , disait-il, vous devancent dans le royaume de Dieu. »Et les pharisiens et les scribes murmuraient en disant : « Pourquoi celui-ci reçoit-il les gens de mauvaise vie et mange-t-il avec eux. » (Mattli. ix, 10, 1 1; xxi, 3i; Marc, n, iü; Luc, xv, i, a.) On appelait publicains les chefs de la perception des tributs; les péagers ou employés subalternes se prenaient alors parmi les gens les moins recommandables. Les reproches que Jean- Baptiste leur adresse, et les taxes extraordinaires que les Romains et les agens de la famille d’Hérodc mettaient sur le pays, expliquent assez la haine populaire qu'on leur portait.
premiers *, exerçaient beaucoup plutôt leur action sur une multitude qui ne livrait rien aux chances du hasard que sur des hommes qui avaient à compromettre leur famille, leur existence, leur avenir. La connaissance que nous allons prendre du choix des apôtres et des stipulations réciproques qu'ils réglèrent avec Jésus nous offrira l’expression particulière de ces derniers scntiincns, dans toute leur force.
A une époque où la communication la plus rapide des idées ne s’opérait qu’à l’aide de la parole, Jésus sentit bientôt la nécessité de choisir douze suppléans appelés à annoncer sa mission et ;t le représenter partout. Ils correspondaient aux princes îles douze tribus d’Israël, qui , dans l’organisation militaire des Hébreux, venaient à la suite immédiate du chef du peuple. Ce n’est que beaucoup plus tard qu’on sc conforma à la tendance générale
' « Là il y aura des pleurs et des grinccmens de dents, «piand vous verrez Abraham, Jacob et tous les prophètes dans le royaume de Dieu, et «pic vous en serez rejetés.... Mais voici, ceux tpii sont les derniers seront les premiers à table dans le royaume de Dieu, et ceux qui sont les premiers seront les derniers.» (I.ue, xin, a8-3o; Matth., xi\, 3o; Marc, x, 3i.)
et déjà très-ancienne qui aimait à réunir sur une image donnée toutes sortes de significations relatives à l’ordre de la terre et aux choses du ciel; ces douze personnages furent proposés dans un sens très -secondaire pour un emblème des douze signes célestes princi- * paux, et au milieu d’eux Jésus-Christ , comme le soleil figuré à la manière des mytliologics asiatiques et égyptiennes
Toujours est-il que le choix des apôtres indique le premier acte d’organisation de la société nouvelle. Le caractère essentiel de ce premier acte est de reposer sur le principe de l’autorité absolue, et nullement sur l’élection. Les douze n’avaient pas reçu définitivement leur titre , le jour où Jésus les attacha à sa personne; mais ils furent distingues de tous les disciples , ils furent réunis et ordonnés à la même heure et dans le même lieu. Ce fait est du plus haut intérêt à cause de scs rapports avec les questions ultérieures sur les constitutions de l’cglise. Pour mieux l’entendre, il
1 Je reviendrai plus tard sur cc sujet , eu parlant du système de Dupuis ( Origine ilt-s Culte*) et de l'application (jii'il en a faite i l’Apocalypse,
;',24 1.1 VRK II, CHAPITRE v.
faut rapprocher l une de 1 autre 1 expression littérale de la résolution de Jésus et la mesure analogue de gouvernement qui avait été prise jadis par le législateur de la Judee .
« Qu’il y ait avec Moïse, dit le livre des Nombres, un homme de chaque tribu chef de la
maison de ses pères savoir : douze liorn- •
mes délégués de l’assemblée , princes des tribus de leurs pères, chefs des milliers d is- , ,*
rael1. » « Ensuite Jésus monta sur une montagne, disent les évangélistes, et il lit venir ceux cpic lui-même voulut; ils vinrent : alors il en établit douze, et il les nomma apôtres pour être avec lui et pour les envoyer prêcher2. »
Outre les stipulations curieuses dont reflet * inévitable est de ramener le désintéressement
1 Er unique vobiscum principes tribuum ac domorttnt in cognationibus suis, quorum ista sunt nomina.... Ht nobilissinü principes nmltitudinis, dit la Vulgate.wfltf eteltts; les appelés «le l’assemblée, dit le texte, per tribus et cognitiones suas, et capila cxcrcitus Israël ( Numer., i, 4, i6l
* Et nscendens in montent Jésus vocavit ad sc quos voluit ipse : et venerunt ad eum. Et feett ut essent duode- , uni eum illo, et ut mitterct eas prœdicare... quos a/xtstolos itoenpil (Marc, ni, i3; Luc, vt, il; jVIntth., x).
évangélique à sa dernière expression, les renseignemens qui nous ont été transmis sur la personne de ces douze renferment l’idée h se faix-c en général de la signification de leurs noms et des antécédcns de leur vie, et les recommandations fécondes en conséquences sur l’avenir politique de l’église que le nouveau maître leur adressa.
D’abord , au sujet du nom et des clefs de Pierre , à qui les trois listes des apôtres rapportées par les Evangiles accordent toujours le premier rang, il est reconnu que ce personnage , appelé originairement Chiméon , était frère d’André et fils de Jonas, de la ville de Bethsaïde. De là vient son surnom de Barjone , attendu que le mot bar signifie fils dans la langue syro - chaldaïquc , comme le mot ben dans le langage hébreu. L’absence des noms de famille, chez les Juifs, obligeait chaque individu d’ajouter à son nom personnel le nom privé de son père. L’attribution qui lui fut faite par Jésus du mot syriaque képhas , signifiant pierre, répondait à une double métaphore : à la fermeté de son ame, que le langage poétique de nos jours aurait comparée, dans le même esprit , à un ro-
3ii6 I. IV llli II, CHAPITBK \.
cher, et à celte circonstance, qu’en se présentant au maître de Nazareth comme son premier défenseur, puis en confessant le premier sa qualité de Christ, il avait mérité de passer pour la pierre fondamentale de l’édifice de Jésus et d’cire chargé des clefs symboliques.
Dans le nouvel ordre d’idées, la signification ajoutée à ces clefs emportait non-seulement le droit d’approuver et de désapprouver ce qu’il fallait faire ou ne pas faire, mais le droit d’ouvrir ou de fermer du même coup aux prosélytes et aux disciples, selon l’exigence des cas, les portes actuelles de l’association et le passage aux félicités de la résurrection prochaine. Loin de chercher leur origine dans les coutumes des Romains ou chez toute autre nation, on doit la demander à la patrie des fondateurs de l’institut chrétien, et tourner ses yeux vers les textes suivons d’Isaïe : « Ainsi a dit 1’Éterncl des armées, s’écrie ce prophète : j’appellerai Eliakim, fils de Ililkija, pour l’établir à la place de l’indigne Sebna , trésorier et maître du palais. Je le vêtirai de sa tunique, je le ceindrai de sa ceinture, je lui confierai son autorité. Il sera comme un père aux habitans de Jérusalem et h tout Juda, et
CHOIX DÛS APqTRKS. * 327
je mettrai la clef île la maison de David sur son épaula: il ouvrira, et il n’y aura personne qui ferme; il fermera, et personne qui ouvre u
La tradition de Matthieu , suivie de Marc et de Luc, nous donne ici une preuve nouvelle à l’appui du système qui a concentre dans la province galilécnnc et aux environs toute la vie active de Jésus jusqu’à son entrée solennelle à Jérusalem. Elle aflirme que le fils de Marie s’attacha pour la première fois les deux frères Simon et André, pendant qu’ils étaient occupés à jeteé dans le lac de Galilée leurs filets de pêcheurs; là, ayant joué sur ce dernier mot, comme sur le mol de Pierre , il leur déclara son dessein de les faire devenir pêcheurs d’hommes *. Mais l’évangéliste Jean, toujours fidèle, au contraire, à ramener les actes principaux de son maître vers la Judée, affirme, que les deux frères,
' etdabo davem domus liand super bnmerum ejus :
ctapcrict, et non crû qui clatulai ; et c/audet, et non crû qui aperiat (Isaïe, xxn, ai).
1 Ambidans autan Jésus juxta mare CaliUce valu duos fratres... et ait illis : vende />ost me, et fueiaiu vos fin i p is rntorcs hominum (Mnttli., îv, 19; Mure, 1, 16).
déjà pénétrés des leçons du fils d’Élisabeth, prirent l’initiative à l’egard de Jésus, reconnurent sa mission et s’accordèrent avec lui sur les bords du Jourdain, hors de leur province natale *.
Comme le nom de Jacob ou Jacques appartenait à deux apôtres, l’un a etc distingue' par le surnom de majeur, à cause de son âge ou de sa taille : c’est le fils de Zébédée et de Salomé, le frère de ce Jean l’ëvangeliste qui doit acquérir une si haute importance dans la troisième phase du christianisme naissant, et dans le développement mystique du nouveau symbole. L’autre Jacques, fils d’Alphcc, et
1 Les détails donnés par l'évangéliste sur la manière dont cet accord se fit méritent d’étre rapportés : « Deux disciples de Jean-Baptiste lui ayant entendu dire que Jésus était l’agneau de Dieu, suivirent ses pas. Alors Jésus se retourna, et leur dit : « Que cherchez-vous? » Ils lui répondirent : « Rabbi, ce qui signifie : maître, où demeures-tu? — Venez, et vous le verrez. » Ils y allèrent, et ils restèrent avec Jésus ce jour-là; car il était environ dix heures. Or, André, frère de Simon-Pierre, était l’un des deux disciples qui l’avaient suivi. Il rencontra le premier Simon, son frère, et il lui dit : * Nous avons trouvé le Messie, c’est-à-dire, le Chris! ; » et il le mena vers Jésus. > (Jean, i, 37-4’z).
appelé par opposition le mineur, tenait à Jésus du côte de sa mère, comme cousin -germain ; il comptait entre ses frères l’homonyme de Pierre, l’apôtre Simon surnommé Zelotes ou le Zélateur, en souvenir de son association au parti des Juifs, cjui était décidé à ne reculer devant aucun des plus terribles moyens, dans l’espoir d’enlever le pays à la domination étrangère : ensuite il comptait pour frère l’apôtre Juda ou Jude, qu’on a surnommé aussi Lebbée et Taddee, des mots hébreux leb et tad, cœur et poitrine, afin de mieux le distinguer de Judas Iscariote, qui tirait cette désignation de la tribu d’Issakhar, ou plutôt du village de Karioth , où il avait reçu le jour.
Enfin, au sujet des autres apôtres, on sait que Matthieu avait quitté son nom originaire de Lévi en entrant dans le bureau de péage 1 , où il contracta quelques habitudes de rédaction qui ne furent peut-être pas sans influence sur la tâche qu’il aurait eue d’ccrire le premier l’histoire de son maitre. On sait de
1 Et Jésus vidit Imminent sctlentem in telonio, Mat-
theeum domine et vidit Levi Alpheei sctlentem ad tclo-
niunt, et ait il/i : Ser/ttere me, et sttrgens scrutas est cnm (Maith., ix, Mure, n, i,',; Luc, v, 27).
Thomas que son insistance à voir pour croire lui a valu une célébrité particulière, quoique clans toutes choses , clans les sciences non moins qu’en religion , les yeux eux - mêmes aient leur tribut à payer aux illusions aussi bien que l’esprit et le cœur. Le nom de cet apôtre venait du mot hébreu taom, signifiant jumeau, en grec djdime.
Quant aux apôtres Philippe et Barthélemy, ou le fils de Tholomaï, rien n’atteste mieux l’usage habituel en ces temps-là des expressions fils de Dieu, messie et libérateur, que la facilité de ce dernier à sc laisser convaincre. Il avait opposé aux sollicitations de Philippe, qui le pressait de s’attacher à Jésus, le dicton populaire « à cjuoi peut-on s’attendre de bon de Nazareth ? « Mais une seule parole flatteuse du fils de Marie, qui le traita d’Israélite franc, lui fit répondre avec tant de promptitude : « Tu es le fils de Dieu, » que le nouveau maître en témoigna sa surprise 1 .
Maintenant, faut-il ou non reconnaître dans
1 ficsfjomh't ci Nathanaël , ci ait : Habbi, tu es Jilius Dci, tu es rex Israël. — Bcspondit Jésus et e/ixit ci : Quia ilixi tibi-, vidi te sub fieu, crcriis ; majus bis videbis (Jean, i, 'i j-5o).
l’esprit évangélique le germe des exigences impérieuses et violentes qui ont etc manifestc'es par les successeurs des apôtres et par leurs disciples, lorsqu’une grande puissance s’est trouvée réunie en leurs mains? Pour juger cette question, il suffit de s’arrêter à quelques-unes des instructions que Jésus donna directement aux ministres de sa parole.
Après avoir institué les douze, il avait désigné, en termes assez vagues, soixante-dix autres disciples, par allusion sans doute aux soixantedix anciens du peuple hébreu Ensuite il leur prescrivit de se répandre dans les synagogues environnantes et d’y faire preuve de tous les
1 Plusieurs manuscrits et la Vulgatc portent soixantedouze disciples, au lieu de soixante-dix. Lors même que celte leçon serait la meilleure, elle tic changerait en rien la nature de l’allusion. La différence n’aurait eu d’autre but que de mettre le nombre des disciples en rapport complet avec les douze tribus, six pour chacune. « Après ces choses, dit le texte grec, le Seigneur en désigna soixante-dix autres, et les envoya, deux à deux, dans toutes les villes et bourgades où il devait aller (Luc, x, i). Et Moïse assembla soixante-dix hommes d’entre les anciens du peuple, avait dit le livre des Nombres, et l’Étcrnel leur transmit l’esprit qui était sur Moïse (Nombr., xv, a5). v
33z LlVRfc U, CHAPITRE \.
pouvoirs merveilleux auxquels il les avait inities. Ces pouvoirs étaient ranges alors presque en tout pays au nombre des secrets que leurs possesseurs avaient la faculté de transmettre à d’aulrcs hommes : « Je vous envoie, leur dit-il, comme des brebis au milieu des loups; soyez prudens comme les serpens, simples comme des colombes. » En meme temps Jésus ajouta ces mots textuels : « En quelque ville ou village que vous arriviez , informez-vous de la personne qui mérite de vous recevoir, et demeurez chez elle jusqu’à votre dc'part. Quand vous entrerez dans une maison, saluez -la; si cette maison en est digne, que votre paix vienne sur elle; si elle n’en est pas digne que votre paix retourne à vous. Et lorsque quelqu’un ne vous recevra pas ou n’c'coutera point vos paroles , secouez, en partant de cette maison ou de cette ville, la poussière de vos pieds. Je vous affirme qu’au jour du jugement, les habitans de Sodoinc cl de Gomorrhc seront traites d’une manière beaucoup moins rigoureuse 1. »
1 Et si quittent fuerit tlomtts ilta rtignn, veniet pax vestra super cam ; si tintent non fuerit 'ligna, pnx vestra rcecr-
Mais telle est la condition inévitable «les hommes , disciples de Jésus ou de Moïse , de Mahomet ou de Brama , l’espoir plus ou moins éloigne d’une récompense physique ou morale leur sert en toute occasion de mobile ; et les législateurs et les conquérans ont toujours exercé d’autant plus d’empire sur les âmes, qu’ils sont mieux parvenus à les convaincre de l’étendue de cette récompense, comparée aux travaux et aux sacrifices qu’on leur imposait.
Quelque pauvres qu’eussent été jusque-là les apôtres, et malgré tout leur amour envers leur maître, Pierre fut souvent l’organe de ses collègues pour faire expliquer Jésus en termes précis sur la part qui reviendrait à chacun d’eux de la grandeur que sa propre personne se réservait1. Ils voulurent être assurés des biens
Mur ad vos. Et quiconque non receperit vos, neque au dicrit sernwnes vestros , exeuntes foras de domo , vcl civitate , cxcutitc pulverem de jredibus vestris. Amen dico vol/is: tolerabiUus crit terra; Sodomorum et Goniorr/uearum in die Jiulicii quant illi civitati (Malth. i3-i5; Wfarc, vu, 8; I.uc, ix, 3).
' Et Petrus dixit ci : Eccc nos reliqnimus omnia et scruti surnus te : quid ergo crit nabis? (Mattli., xix, 575 Marc, x, a8.)
réels qui, indépendamment de l’éternité promise à leur avenir, serviraient à les dédommager de l’abandon complet de leur famille et de leur profession, auquel ils s’étaient résignés à sa voix , et de tous les dangers qui devaient en être la suite.
La réponse de Jésus est précisément la donnée sur laquelle repose l’Apocalypse ou révélation de Jean. Elle consiste à leur* déclarer et à leur promettre toutes ces choses : Ils recevraient le centuple, en maisons, en champs et en parenté, de ce qui avait jamais été en leur possession 1 ;
l)ans le royaume de la résurrection prochaine et de choix, dont un de nos chapitres suivans aura pour objet d’étudier la signification chrétienne originelle, les modifications que la réalité des circonstances obligea d’y apporter, et les conséquences immenses de ces modifications sur la politique religieuse de
* Respondens Jésus ait : Amen dieu vobis ; nenio est qui i cliquent doimwi, uut fratres, aut sorores, aut pattern , nul matrem, aut filios , aut agros , propter me et propter evangelium, qui non accipiat centies tantum nunc in tempore hoc ... et in sceculo future vitam Kternam (Matlh., six, 29; Marc, x, 29, 3o).
CHOIX DBS APÔTRES. 335
l'église; dans cc royaume prochain de résurrection, ils obtiendraient douze trônes pour présider aux douze tribus du nouvel Israël qui verrait Jésus assis sur un trône particulier comme souverain prince *.
Enfin, ils auraient un droit absolu, dans l’intervalle, à toute sorte de secours, à l’exemple du fils de Marie, lui-même qui vivait des libéralités dues h plusieurs femmes guéries , par sa puissance, de leurs vices ou de leurs maux ; entre autres , des libéralités ducs à la riche courtisane Magdciaine, ainsi nommée du petit bourg de Magdala , et à l’épouse de l’intendant du tétrarque *.
* Et cmn sederit Jilius horninis in setlc majestutis , sedebitis et vos super sedes duodecim , judicantes duodecim tribus Israël xts, a8). « Or, vous qui avez per-
sévéré avec moi dans mes épreuves, vous mangerez et vous boirez à ma table dans mon royaume, et vous serez assis sur des trônes, jugeant les douze tribus d’Israël. » — Iros autan estis qui jjcrmansistis mecttnt in lat-
tutionibus nieis ut edatis et bibatis super rnensam nicani
in tegno mco, et sedeatis super thronos, judicantes duodecim tribus Israël (Luc, xxn, 28, 3o).
’ Matth., x, 9; Marc, vi, 8. Et ipse iter fucicbut... et duodecim citnt Mo, et ni a Itérés tdiqtuv, tptœ étant curatte <1 spiritibus tnalignis, et infirmitatibus : Murin /pue vocalttr
J.i(j LIVRE II, CHAPITRE Y.
Mais , pour obtenir de si beaux résultats, il s, fallait se pénétrer d’un premier principe, sans lequel, ni force, ni succès, ni durée, ne sont réservés à aucune association , et moins qu’à toute autre à une société dominée par l’esprit conquérant, par le besoin continuel de l'attaque encore plus que de la défense. C’est le principe de 1 union réciproque, de la bonne harmonie, du sacrifice constant des susceptibilités et des passions individuelles au but general. Aussi, apres la question d’intérêt positif, un grave débat s’éleva entre les apôtres sur une question de rang *. Elle donna lieu à Jésus et à scs historiens de revêtir de formes nouvelles toutes les maximes anciennes, tous les proverbes si multipliés et si vivans qui étaient répandus clic/, les Juifs au sujet de la puissance extraordinaire que l’unité est capable de coin-
Magdulcnc cl Joanna, uxor Chuzœ, procura loris Herodi, et Suzanna et alicc milita •, qiuv ministrubanl ci de facultutibus suis (Luc, vm, i, 3) Jeanne, femme de Ch usa, in-
tendant de la maison d’Hcrodc, Susannc et plusieurs autres l'assistaient de leurs biens ( traduct. de Sacy).
1 « Puis ils se disputèrent entre eux dans le chemin pour savoir lequel était le plus grand. » — Si quidem in vin inter se disputnverunt, qui s connu major esset (Marc, ix, V,-, Luc, jx, 6).
muniqucr à des populations d’ailleurs trèsfaibles en nombre.
Dans le grand conseil de Jérusalem , les deux membres les plus renommes de l’assemldc'e s’asseyaient à côte du chef ou président, l’un avec le litre particulier de ah, le père, le doyen, l'autre avec celui de rarhain, le sage. La femme de Zébédée, poussée par scs deux fils , sc prosterna aux pieds de Jésus , et le supplia de réserver d’avance la place de droite et de gauche, dans les jours de gloire, à Jean et ii Jacques. Les dix autres apôtres , saisis de colère , s’élevèrent soudain contre celte prétention 1 . Liais Jésus les apaisa en leur disant qu’ils ne seraient pas traités à la manière des nations soumises à dos princes sans équité; leur prééminence future serait réglée en proportion du zèle de chacun à servir ses frères et la cause, llien plus, dans une circonstance solennelle, il appuya cette déclaration au
1 Et nudlcntt a decem indignait muit de dttobas fratribus (Maille, sv, 24)- i,ans l’Évangile de Marc, ce sont le* deux frères qui adressent directement leur supplique à Jésus: ‘ Maître, nous voudrions que tu fisses pour nous Ce que nous allons te demander.... et Jésus leur répondit: <*'<■ voulez-vous que je fasse, rte, (Mare, 33. /, i ).
moyen de la scène allégorique du lavement des pieds des douze disciples empruntée aux usages locaux, et il consacra en personne le mélange d’autorité et d’humilité, qui, dans l’iiisloire ultérieure de l’église, a produit deux genres d’effets opposés : en bonne part, la vraie abnégation de soi-même, des vertus très-hautes et très-actives , et en mauvaise part , tous les déguisemens les plus tristes d’une ambition réduite à se mentir à ellemême, et toute l’hypocrisie de l’orgueil.
Cependant les apôtres cl les disciples, de retour de leurs excursions dans les synagogues voisines, où la nouvelle de la venue d un libérateur avait exercé son pouvoir habituel , se trouvaient réunis pour la plupart auprès de Jésus, lorsque deux hommes se présentèrent devant eux chargés d’un message de Jean- Baptiste.
C’est ici le dernier acte connu de la vie du tils d’Elisabeth ; c’est l’expression authentique du défaut d'harmonie qui éclata bientôt entre sa pensée et celle de son proche pa-
' On en lit le récit dans l’Évangile de Jean. Matthieu ni les autres évangélistes n’en parlent point.
choix des apôtres. 33g
rent ; cest une preuve à ajouter à toutes les autres de la faible importance que la supposition des miracles les plus extraordinaires entraînait dans ces temps-là; enfin, c’est une des causes essentielles des dissemblances que les traditions évangéliques laissent apercevoir selon l’époque et l'occasion où elles furent écrites.
Depuis assez long-temps, le tctrarque de la Galilée, Hérode-Antipas, avait ordonné à ses gardes de s’emparer de Jean et de l’enfermer dans une forteresse. D’après les évangélistes, ses motifs étaient de punir les censures publiques prononcées par le fils d’Élisabeth contre le mariage que ce prince avait formé , au mépris de la morale et des lois, avec la femme de son propre frère encore vivant; selon l’histoire de Josèphe, Hérode cédait à la crainte de voir tourner en insurrection les rassemblemens de peuple que Jean attirait sur les bords du fleuve de Judée *.
1 Plusieurs Juifs, est-il dit chez cet historien, crurent qne la défaite éprouvée alors par Hérode-Antipas contre le roi des Arabes était une punition de Dieu à cause de Jean , surnommé Baptiste. Comme une grande foule de peuple le suivait pour écouter sa doctrine, Hérode
Nul événement n’avait été (l’un plus grand poids, pour augmenter avec rapidité le nombre des disciples qui se réunirent autour de Jésus. lies hommes déjà habitués à la parole du fils d’Élisabeth , se voyant privés désormais de son secours, furent mieux entraînés à suivre son proche parent, qui leur apparut comme le continuateur naturel de leur maître. A ce propos même, il convient de corriger d’avance une assertion émise en thèse trop générale par 1 apôtre Paul, et adoptée depuis sans etamen. On a prétendu que les Juifs ne voulaient céder qu’à des miracles *• Mais, d’un côté , les traditions évangéliques affirment que Jean -Baptiste n’avait jamais eu recours à aucune œuvre de ce genre4} d un
craignant que le pouvoir qu’il avait sur eux n excitât quelque sédition, parce qu'ils seraient toujours prêts à entreprendre Cf qu’il leur ordonnerait, voulut prêt enii ee danger. Par eette raison, il l’envoya prisonnier dans la forteresse de Macliéra {Antiq.jtulaïq. liv. xviii.ch.?).
' Quoiiiam cl Jutltvi signa petunt (I Coiinth t, aa;. J’aurai à revenir encore sur les fondemens trop exclusifs donnés à cetto usscition.
3 Qttia J onnncs quittent signum fait milium ( Joanu,
CHOIX DbS APOTRbg. 34 1
autre côte, elles ajoutent que les habitans de Jérusalem , de toute la Judée et des environs du Jourdain, étaient accourus en foidc pour être baptisés par ses soins et pour lui confesser leurs fautes 1 .
Quoi qu’il en soit, ses amis, en le visitant dans sa prison, lui rapportèrent avec une fidélité scrupuleuse la marche suivie par Jésus, le bruit des miracles qui lui étaient attribués, les morts ressuscités à sa voix. Mais Jean-Baptiste, loin d’éprouver pour tous ces actes une haute admiration , sentit au contraire des doutes invincibles naître en son ame. Ainsi, le meme homme que les évangélistes nous ont dépeint pour avoir présidé à l’entrée du fils de Marie dans la carrière, l’homme à qui le rôle de précurseur a été assigné, le témoin supposé de la descente matérielle de l’esprit sous la forme d'une colombe ou d’un feu , chargea deux de scs disciples de se transporter auprès de son proche parent , de l'interroger,
1 Et cgretliebantur ml eut» oni/ih furlaj regio et leiosolumytœ universi et ornais regio eireti Jordancm et baptisabantitr ab co in Jordane, cvnfilcnte* peccata sua Marc, i, S; Maille, in, 5).
et «le lui intimer sans détour que rien n’assurait encore qu’il fût le libérateur désiré, et si * l’on ne devait pas s’attendre à un autre 1 .
Jésus répondit à ce message, en présence de la multitude et avec l’autorité d’un chef déjà sur des forces qui l’entourent. Il fit l’énumération de ses oeuvres et de ses miracles, et il prescrivit aux envoyés d’annoncer à leur maître que toutes les conditions des prophètes applicables au Messie obtenaient leur accomplissement. Après leur départ, scs premiers soins s’attachèrent à effacer l’impression fâcheuse que leur apparition avait produite sur les assislans, parmi lesquels on comptait un grand nombre d’anciens disciples de Jean-Baptiste. J’emprunte à une traduction paraphrasée et très-approuve'e de l’Évangile de Matthieu, les paroles attribuées au fils de Marie ; le sens historique de l’événement y est le
1 Et e.iiit hic scrmo in univtrsam Judœam de eo et de mira cutis, et in omnem cirai regionem. Et nuntiaverunt Jonnni discipuli cjus de omnibus his. Et convocavit duos de discipulis suis Joannes et misil nd Jesum dicens : Tu es qui ventants , nn atium erpectamus? (Luc, vu, i3, ao; M ntt h., xi, a, 3.
» mieux confirme ; elles établissent le fuit île la scission avec toute la clarté désirable 1 .
Jésus veut qu'on oublie soudain ce que la conduite de Jean-Baptiste a offert d’imprudent j on ne doit voir en lui que le pre'curseur, que l’homme revêtu de la mission qui , dans l’opinion de l’époque, était d’une si haute nécessité pour justifier quiconque prétendait au titre de libérateur ou de Messie. « Bien heu- «reux, dit-il, en faisant allusion aux doutes et aux réserves que Jean venait d’exprimer: bien heureux celui qui n’aura pas été scandalisé à cause de moi Qu’ètes-vous allé
voir au désert? Est -ce l’homme inconstant et léger, semblable à un roseau agité du vent, qui , après m’avoir reconnu pour l’agneau de Dieu qui ôte les péchés du monde, envoie demander si je suis le Messie qui doit venir sauver les hommes. Mais non ; vous êtes allés voir un prophète, et plus qu’un prophète; car c’est celui de qui il a étc écrit : J’envoie
1 Voyez la Bible de Vance, Évangile de Matthieu, chap. xi ; elle développe le texte des versets 6 et 7 ,
Bealus est i/ui non fucrit saindalizatus in me Qiiid
t jcistis in desertnm videre? Amndinetn vento agitutam?
344 LIVRE II, CHAl'ITRE V.
mou messager devant ta face pour te prepa- ,
rcr la voie Et si vous voulez comprendre
mes paroles, Jean-Baptiste est Élie, qui devait venir 1 . »
1 Et si vuttis rccipcvc, ipso est Elias qui ventums crut (Mattb., xi, 14). Mais Jean-Baptiste lui-même, interrogé au nom des anciens, avait assuré te contraire. « Es-tu le Christ, lui avait-on dit ? il avait répondu non. Es-tu Élic? et il avait répondu également : je ne le suis point. » — I/tterrogaverunt cum : Elias es tu.1 cl rlij.it non sum (Joann.,
1, ai). Toutefois, ces différences, loin de jeter de l’obscurité sur la personne de Jean-Baptiste, et malgré l'absence des documens fournis par ses propres disciples, laissent son caractère aussi à nu que celui d’aucun autre personnage historique que ce soit. Nous nous sommes convaincus qu’en ces temps-là une foule d’hommes tiraient parti, chacun à sa manière, de l'attente où étaient les Juifs d’un grand mouvement national et moral. Josèphe nous a attesté (ci-dessus, p. af>8), et les Évangiles confirmeront, qu’on voyait chaque jour apparaître de prétendus libérateurs du peuple ou Christs, de prétendus faiseurs de miracles. L’intention de Jean- Baptiste est de s’annoncer beaucoup plus modestement : » Je ne suis ni le Christ, ni Élic, ni le prophète, ni un homme à prodiges. Je viens seulement préparer les voies à l'accomplissement des meilleures destinées d’Israël : je viens vous exciter au repentir de vos fautes passées et laver ces fautes dans l’eau de mon baptême, à la condition expresse que votre vie soit désormais pleine de justice et
CHOIX BKS APÔTRES. .ty.5
La mort du (ils d'Élisabeth., arrivée à quoique temps de lu, et attribuée à la vengeance de la femme du télrarque, n’a point permis de connaître l’effet que la réponse à son message avait exerce sur son ame. Mais on sait avec certitude qu'une foule de ses disciples, restes fidèles à sa mémoire, se répandirent hors de la * Judée, en Égypte , dans l’Asie, où l’on suppose même que leur secte se serait perpétuée jusqu’à nos jours. Il est ave'ré aussi qnà travers la variété des noms qui ont servi à désigner cette secte, et des opinions entièrement étrangères à son origine quelle adopta, ou qu'on a mises sur son compte, son principe constituant n’a jamais cessé d’être conforme à l’esprit du message de Jean. Elle a toujours protesté en faveur de son maître , contre une partie des idées dogmatiques de Jésus, et surtout contre la qualité de Messie définitif, que le fils de Marie aurait injustement usurpée1.
de pureté. C’est pourquoi dès qu’il apprend que Jésus se jette dans le mysticisme et dans les miracles, Jean sc récrie : « Tu vas donc faire comme les autres, 11e puis-je plus compter sur toi? »
* Les noms des disciples, vrais ou supposés, de Jean-
Voilà donc «n des motifs essentiels des différences que j’ai déjà signalées , entre l’Evangile de Jean et les traditions de ses trois collègues. Cet évangéliste écrivait beaucoup plus tard que les autres, avec le dessein de combattre les progrès de plusieurs sectes , et en particulier les progrès de l’opposition si intérieure et si grave des disciples de Jean-Baptiste. Dès lors son œuvre ne se borne pas à changer le sens et à accroître de beaucoup la force des miracles qui auraient présidé aux premiers rapports des deux jeunes maîtres 1 ; mais il passe entièrement sous silence le message en question, il ne veut jeter aucune ombre sur les aveux les plus explicites que le fils d’Elisabeth aurait faits, selon lui, de son infériorité auprès de Jésus *. Par là , son récit
Baptiste, sont principalement ceux d’Héinéro-Baptistcs, de Nazorécns, de Sabéens, de Nabathécns, de Mandaïtes. Les opinions étrangères à la nature connue de sa réformation, sont celles que ses premiers disciples puisèrent à Eplièsc, où ils s’étaient retirés en grand nombre, et toutes sortes d’opinions et de formes émanées de la kabale judaïque, du sabéisme, du gnosticisme.
1 fit), ci-dessus, pag. a3a.
* 11 faut qu'il croisse et que je diminue. Celui qui est
doit mieux atteindre les prédications des disciples de Jean-Baptiste, tjui repoussaient hautement celte idée de l’infériorité de leur chef, cl toutes les conséquences que l’école nouvelle prétendait déduire de scs premiers témoignages en faveur du Hls de Marie.
Le même ordre île différences et de nuances entre les évangélistes réparait trop bien à l'occasion des disciples des sectes nombreuses cl actives sorties de chez les Samaritains, pour ne pas nous y arrêter un instant , qttoiqu il s’agisse de faits assez éloignes de ceux dont je viens de montrer l’importance.
Jean et Luc sont les seuls à parler du passage de Jésus dans la province de Samaric, intermédiaire à la Judée et à la Galilée. Mais, Luc suit le plan historique qui a concentré tous les actes de son maître du côté de la Galilée, et qui ne le conduit qu'aux derniers jours à Jérusalem. On prévoit d’après cela que dans son livre l'épisode de ce passage à travers la Samaric ne peut correspondre qu’à l'époque où Jésus quitte pour jamais la Palestine
venu d'en haut est au-dessus de tous. — Ilium nportet cresccre, me aillent minai. Qui de cœlv vaut su/ter omnc\ est (Joauu.j i, 17; ni, 3o, 3i).
septentrionale. En même temps l’évangéliste raconte que les Samaritains se refusèrent si nettement à recevoir les disciples envoyés par le fils de Marie pour lui préparer un logis, que l’apôtre Jean et son frère Jacques proposèrent d’appeler les feux du ciel contre la ville inhospitalière '. Mais dans la tradition de cet apôtre Jean, oit Jésus apparaît continuellement à Jérusalem , l’épisode du passage dans la Samarie, cptcl qu’en soit l’auteur, correspond à un voyage qui ramène au contraire le nouveau maître du midi au nord, de la Judée vers la Galilée. Loin de nous montrer les hahitans de la province intermédiaire mal disposés contre lui, ce dernier épisode témoigne d’un accueil dont l’intérêt dominant était de servir de preuve à l'égard des sectes samaritaines qui menaçaient l'existence de l’église dans le temps où l’Évangile de Jean était écrit; il devait propager chez elles que l’hommage le plus éclatant avait été rendu dès le
1 Et non recepcrunt i uni Samaritain quia faciès cjtts erat euntis in Jérusalem. Cutn vidissent autan discipnti r/us Jacobtts et Joannes , dixrrunt : Domine , vis dicimns et ignis desccndat de cocio et consumât ittos (Luc îx, 5i).
principe à Jésus-Christ par leurs concitoyens et par leurs pères 1 * * * 5 .
En parvenant aux oreilles du fils de Marie, la nouvelle de la mort «le Jean-Baptiste lut accompagnée de l’avis qu’on lui donnait des alarmes déjà conçues par le tétrarque, à l’occasion de ses propres succès auprès du peuple. Alors Jésus, alin de ne pas laisser arrêter scs destinées dans leur cours , se dirigea avec ses disciples vers une solitude hors des limites du territoire de ce prince *.
Mais entre les bords du lac de Galilée et la ville dcCapernaum, qui le rappelait sans cesse, quoique l’anathème prononce: contre cette ville atteste que ses miracles étaient loin d’y captiver les esprits on voyait une petite
1 Ctim venissent ergo ad ilium Samnritani , rogavenwt
, eum nt il/i manerct et miiltn /i/urri crrdidenmt in ram
jnnptrr sermanem ejus ; et dixerunt seimus quia hic est
verc salvator mundi ' Joann., iv, 40, /t2\
1 Qund cuni audisset Jésus , secessit inde in navicnla , in loritm desertnm seorsuin (Matth., xiv, 1 3 ; Marc vr, a 9}.
5 Et tu Capernaum, usque in infermim descendes, quia si in Sodomis factœ fuissent virtntes , qttee fnctre tant in te, forte mansistent usque in hune diem Mattli., xi. 2 3 }.
35o LIVRE II, CHAPITRE V.
éminence s’élever au milieu de la plaine. Jésus aimait à s’y asseoir, pour faire arriver plus facilement sa voix à la multitude. De la vient le nom du discours ou sermon célèbre de la montagne.
C’est un cadre dans lequel le premier des évangélistes et ses successeurs ont réuni tous les préceptes de pure justice, proclamés par Je maître, en différens temps et en diflerens lieux, toutes les conditions morales imposées aux hommes avides de s’inscrire au nombre des membres du prochain royaume. Par conséquent, c’est l’ensemble d’idées et de paroles qui méritent le plus un examen attentif et détaillé, atin de juger, sous ce point de vue moral, tout ce que la nouvelle doctrine découvre, au fond, d’accidentel et d’absolu, d’anciennement dit ou de récemment imaginé, et de conforme au plan général de la loi hébraïque ou de contradictoire avec elle.
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ii* y