‹ Jésus-Christ et sa doctrineChapitre 34 sur 53 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Morale de Jésus ; excuncn comparatif du discours de la montagne.

Toujours et partout la morale a eu pour objet de s’en prendre aux passions des hommes ; elle corrige les excès qui dépendent en général des efforts que font ces passions mêmes pour sortir de leur état d’engourdissement primitif, et pour amener les facultés île l’espèce entière et de tous les individus à un certain degré d’activité, de coordination et de vie. Toujours et partout le pouvoir moral s’est appliqué n donner de la prépondérance à un sentiment qui existe par nature au fond de nos cœurs et auquel les progrès de l’esprit sont appelés à donner la sanction la plus complète. L’homme, loin de redouter son semblable, comme un obstacle à sa félicité propre , comme son ennemi , doit au contraire voir en lui un auxiliaire obligé, un membre de la

même chair, «ne pièce du même instrument, une partie plus ou moins intime de son être.

Mais, si la morale est une et invariable, , quand on la considère dans un sens abstrait ; si elle se prête sous cette forme aux paroles les plus pathétiques, aux plus admirables tableaux, sa nature devient mobile comme celle de toutes les branches des connaissances humaines, dès qu’on passe aux applications1.

‘ n La morale peut être considérée sous un double point de vue, «lisais-je, dans le chapitre de mes Institutions île Moise qui correspond le plus avec celui-ci. Dans sa généralité, elle embrasse tout ce qui regarde l'homme; «Ile se confond avec la philosophie ta plus élevée. La même chose arrive à presque toutes les autres branches des connaissances humaines. Prises dans leur plus vaste acception, elles attirent tout en leur sein. Mais, dans l’état ordinaire, la inorale offre un sens plus limité. Elle préside aux rap|K>rts particuliers des individus; elle sert de complément ;\ la législation , par son zèle à prévenir les iniquités qui échappent de leur nature ù la puissance

des lois « Si vous ne remplissez pas vos devoirs de

rit05ren, dit la législation, si vous enfreignez les défenses qui vous sont faites, je déploierai aussitôt ma sévérité contre vous. » Vous pouvez m’outrager sans encourir la sévérité des lois, s’écrie à son tour la morale; mais, partout où il y aura désordre réel, le mal suivra; les douleurs, les remords, les revers publies ou privés,

vl on U. K DK JÉSUS.

lü.i

Elle ilonnr lien u des systèmes très-différens, malgré la multitude de leurs principes communs ; car la supposition, souvent répétée, que le coeur seul ne trompe point, est démentie par tous les faits qui prouvent avec évidence que, dans les fautes et dans les malheurs des masses, des familles, des individus, les cntrainemens inexpérimentés du cœur sont pour une part aussi étendue au moins que l’empire des sens et les aberrations de la pensée. Il ne serait donc pas exact de dire, par exemple, que la morale naturelle et législative de Moïse représente une même chose avec la morale dialecticienne de Platon, ni que la morale dialecticienne de Platon doive être confondue avec la morale enthousiaste et mystique du fils de Marie.

L’examen attentif du discours de la montagne confirmera en partie cette assertion. Que ce discours vienne de Jésus en personne, ou, comme je l’ai déjà énoncé, que l’écrivain évangélique l’ait composé de la réunion de tous les préceptes moraux émis par le maître

seront votre punition inévitable. > ( Rixt. des ïnxtit. r/e 'Mnf.tr , m, -. }

pendant te cours de ses prédications et de beaucoup d’autres préceptes puisés à d’autres sources, peu importe. Son objet extérieur est de montrer la supériorité absolue de la morale de Jésus sur les écoles des Juifs contemporains et sur la loi ancienne. La méthode qu’il emploie pour arriver à son but est celle des contrastes. Elle m’imposera l’obligation de multiplier ici les rapprochemens des textes, afin d’éclairer cette matière en s’adressant aux yeux presque autant qu’à l’esprit.

A l’abri du discours de la montagne, en effet, et à cause de l’usage continuel de ces mots attribués au nouveau maître , « moi , je vous dis, » qui servent à marquer l’opposition avec ce que les anciens auraient enseigné, il s’est propagé une foule d erreurs qui méritent d’etre relevées. L’histoire générale des idées, la justice réciproque que les hommes se doivent entre eux, et la solution future des diversités religieuses, y ont un intérêt égal.

On a appliqué au mosaïsme entier la plupart des reproches que Jésus adressait spécialement aux docteurs de son époque On a supposé qu’il n’y avait aucun rapport naturel à établir entre la pureté exquise des préceptes

du nouveau maître , descendus , avec sa personne et sans intermédiaire, du ciel, et tout ce qui se disait et s'écrivait autour de lui dans sa patrie. On a admis comme un axiome que la morale chrétienne plus étendue, plus sociale, mieux appropriée à tous les temps, à tous les lieux, à toutes les circonstances que celle des pères de l’hébraïsme , avait dû absorber cette dernière en son sein.

Or, ni les unes ni les autres de ces opinions ne sont vraies complètement, et ce chapitre aura pour tâche de démontrer qu’elles trouvent leurs limites nécessaires et leurs contre-poids dans l’exactitude des propositions suivantes :

La signification ordinaire ajoutée à plusieurs paroles du discours de la montagne, est mal fondée par le fait. Il n’existe presque aucun des préceptes signalés comme inspirations individuelles de Jésus, qui n’appartienne, nonseulement pour l’idée, mais pour la forme, pour la rédaction , aux moralistes juifs antérieurs de plusieurs siècles à Socrate et à Platon, et aux écrivains du même pavs venus depuis ces leinps-là; à ceux qui s’étaient particulièrement appliqués, comme Jésus fils de Sirach , à mettre les fruits de la sagacité mo-

raie de leurs aïeux à la portée des populations étrangères.

De plus , le droit naturel et le devoir de la ' morale de Moïse était de rester à jamais indépendante de la doctrine moitié juive, moitié orientale, du maître de Nazareth. C’est pourquoi la ligure à laquelle il me semble à propos de recourir, pour résumer d'avance les caractères distinctifs de ces deux morales, ne paraîtra hasardée en rien , dès qu’on aura ressaisi chacune d’elles dans son meilleur esprit; on ne suivra l’exemple ni des hommes ni des écoles, qui ont l'habitude de choisir ce qu’il y a de plus mauvais chez leurs adversaires ou chez leurs rivaux , pour y opposer avec toute sorte d’avantages ce qu’ils possèdent eux-mêmes de plus remarquable. L’une, la morale de Moïse, représente jusqu’à un certain point 1 homme dans la force et dans la maturité de l'àge , doué de jugement et de droiture, ferme et précis dans sa parole ; l’autre , la morale de Jésus, répond beaucoup plus au caractère de la femme, au besoin profond d’épanchemens et de tendresse, à l’exaltation de pensées et à la résignation dont elle offre de fréquens exemples, lorsqu’un sentiment vrai ou une

MOB AI. 15 DE JÉSUS. 357

illusion invincible se sont empares de son imagination et de son cœur.

Riais , pour retirer toute l'utilité possible de ce travail comparatif, pour arriver aux idées d’ensemble par la vérité des faits de détail, je crois convenable de répéter qu’on doit s’attendre, dans tout ce chapitre, à un nombre assez considérable de citations , à leurs développemens, à des distinctions inévitables. Je confirmerai d’abord le principe supérieur des théories morales que nous avons à examiner. Après cela, les diverses parties du discours de la montagne laisseront apparaitre à nos yeux tout ce qu’elles renferment de plus essentiel. La similitude parfaite qu’on aura lieu d’apercevoir entre la plupart de leurs expressions et les écrits moraux des Juifs prédécesseurs de Jésus que le temps nous a conservés, donnera à chacun le meilleur moyen de juger ce qu’il y a de probable dans cette induction : si, parmi les antres écrits des Juifs qui ne nous sont point parvenus, plusieurs, et surtout ceux des esséniens n’auraient pas coopéré directement à la composition des Évangiles. La fin du chapitre est destinée à récapituler les causes de l'affaiblissement successif

que l’esprit purement moral avait dû éprouver au sein de la Judée, jusqu’à l’époque de Jésus- Christ, et la marche toute naturelle tracée par l’ancienne loi, pour remonter d’un état exceptionnel aux applications les plus générales.

Nous nous rappelons une des premières conditions qui avaient fait de 1 hébraïsmc et de la loi de Moïse une réaction religieuse , i morale, politique, contre l’Orient, et des tribus juives, un peuple aussi distinct des autres populations de ces temps éloignés qu’on peut l’admettre chez les humains, où les diversités les plus tranchées des masses comme des individus sont toujours accompagnées de ressemblances non moins frappantes. Ce génie hébraïque avait repoussé avec force la croyance d’après laquelle la vie présente ne serait qu’une déchéance d’un état préexistant à l’humanité, qu’un lieu de captivité pour l’esprit, une expiation fatale envers le ciel. Il avait proclamé, au contraire, cette nature présente, malgré tous les inconvéniens qu’elle entraîne dans son cours, malgré les fautes et les adversités multipliées où l’ignorance de l’homme et ses passions l’ont conduit, comme un bienfait divin, comme l’émanation la plus pre-

. Mon.VLK DK JÉSUS.

cicuse tic l’être intini , à qui seul il appartient d’avoir la perfection et de durer sans cesse.

En conséquence, la morale puisait, dans cette conviction première, la tendance perpétuelle de revêtir d’un intérêt sacre tous les travaux et tous les soins destines à prolonger et à embellir notre vie. En conséquence, la richesse publique et privée, l’une des manifestations les plus belles de la portion de puissance créatrice accordée aux enfans d’Adam , loin d’être signalée dans sa nature comme incompatible avec l’amour de Dieu, s y alliait sans détour; elle formait une opposition religieuse et directe à 1 idée redoutable de misère et de pauvreté 1 , dans le même sens que la justice est opposée à 1 iniquité, la concorde a la désunion, la santé à la maladie, et la lumière aux ténèbres.

Ainsi, je dois confirmer, à l’aide d unconcours de témoignages empruntés à des époques trèsdifférentes de la vie du peuple juif, ce premier terme de la comparaison à établir avec la mit-

1 • Paresseux , jusques à quand resteras-tu dans ion sommeil ? attendras-tu que la pauvreté frappe à ta porte comme un voyageur; que la misère s’empare de toi comme un homme arme. (Prmrrt- . vi,

raie de Jésus , ce fait de la plus haute importance dans l’avenir des instituts religieux actuellement cxistans, et dans la recherche des voies nouvelles que 1 intelligence sera forcée de s’ouvrir tôt ou tard dans leur sein. La religion de Moïse, appelée, dès l’origine, à se communiquer par le seul pouvoir de l’exemple aux nations , s’e'tait imposée à elle-même comme loi de Dieu, et comme Lut constant, d’obtenir, en proportion des circonstances qui l’environnaient, des populations saines, nombreuses et prudentes dans les villes et dans les campagnes, des champs fertiles, de riches troupeaux, de l’or, de l’argent, du fer, tout ce qui pouvait rendre la vie commune plus facile, meilleure et plus longue La sagesse hc-

' Il est à propos de retracer à l'appui une scène historique qui , sous le rapport de la grandeur et de la poésie, n’a que très-peu d’équivalens dans les annales des peuples. Elle confirme ce que j'avais annoncé plus haut du sens intime des expressions hébraïques si souvent répétées: « Vous serez bénis; le peuple obtiendra la bénédiction de l’Eternel ; toutes les nations de la terre seront un jour bénies. » Après avoir achevé l'œuvre de sa législation , et à la veille de déposer ses pouvoirs en d'autres mains. Moïse exprime à tout le peuple assemblé cc qu’il a fait, ce qu’il a voulu et l’idée pratique que ses livres

Muii u.i; ni: jesus.

braïquc des temps anciens , cherchant une image populaire chez les animaux , avait choisi de préférence la fourmi, « qui travaille en été pour les mauvais jours, et cjui n’exige jamais

attachent au nom du dieu Jéhovah , du dieu vérité et sans injustice. — t'évitas et non inir/aitas , justns et recta ». [Dcutér.,xxx ii, 4.) «Si je t’ai commandé, û Israël, s’écrie ce législateur, d’aimer l'Étcrnel de tout ton cœur et de toute ton âme, d’avancer dans la voie que je t’ai tracée, de garder ses préceptes , ses jugemeus , c’est aiin que tu vives, que tu prospères dans tous les travaux de tes mains, que tu sois multiplié et béni. Cette parole u’est pas aux cieux, pour dire : qui montera lù-haut, afin de me l'apporter; elle n’est pas au-delà des mers, pour dire: qui les traversera afin de me la faire entendre; elle est là, près de

toi , dans ta bouche, dans ton cœur Mais , lorsque tq

posséderas tous les biens ; lorsque tu seras établi sur une terre de froment et d'orge, de vignes, de figuiers, de grenadiers , d’oliviers et de miel , dont les pierres donneront du fer, et dans les montagnes de laquelle tu tailleras l’airain. — Cujus lapides ferrum surit et de montibtts cjus rçris metalUi fadiiuitur ( Dealer., vif|, ;); lorsque tu te seras bâti de belles maisons et que tu y demeureras. — Domos pnlchras œdificaoeris et habitaveris in ris [id. 9); lorsque ton gros et ton menu bétail , ton argent, ton or, toutes choses enfin seront chez toi dans le plus grand accroissement, prends garde que ton cœur 11’oublie l’Étcrnel, le Dieu qui t’a tiré de la maison de l’esclavage, qui t’a éprouvé et afiligé pour te mener à bonne fin. Prend*

36z MVRK II, CHAI'ITRK VI.

d’ctre poussée à l’accomplissement de ses obligations par la voix rigoureuse d’un maître. » De même, celte sagesse empressée de se revêtir d’une des personnifications à face humaine que tous les autres peuples avaient coutume de transformer en divinités de fait, apparaissait

garde de dire en toi-iliême : » La force et la solidité de ma main ont seules fait tout cela; » car si tu te détournais vers d’autres dieux, tu périrais certainement... Je prends le ciel et la terre à témoin que j'ai mis devant toi la vie et la mort, le bien et le mal, la bénédiction et la malédiction. Choisis donc la vie afin de prolonger tes jours sur la terre qui t’a été donnée, afin que la paix soit assurée à ton pays, que l’étranger redoute de venir contre toi , afin d’être à la tête et non pas à la queue des nations, et pour que tous les peuples aient lieu de s’écrier : « Voilà une nation intelligente et sage, une nation vraiment grande! » — Considéra quod hodie pro/wsiterim in conspeetu tuo vitam et bonum, etc contrario mortem etmalum, testes inpoco hodie ccelum et terrain quod pro/iosuerim vobis vitam et mortem, bencdictionem et maledictioncm . Elige ergo vitam, ut et tu viras et semrn tuum... ut intclligatis omnia

quœ facitis... dabit pacem Jinibus vestris Dabit inimicos

tuos qui consurgunt adversttm te, corruentes in conspeetu tuo... Constituât te in caput, et non in caudam, et cris semper supra et non subter... Etat populi dicant: « Est populos sapiens et intelligens, gens magna! ( Deuter . , xxx, i i,îo ; vui, 7, 19; \xvui, i3j I.ecitiq., xxvi, 6; Deuter., iv, 6, etc."'.

Diqitizedby

MOHAI.K DK JÉSUS.

le front tourné vers l’Éterncl, tenant, dans sa

main droite, la justice, la paix , la santé, de précieuses amours, et une vie portée hcureuscment jusqu'à la dernière vieillesse; dans sa main gauche, les richesses et la gloire1. Ainsi, la même sagesse, avait ramené à ces seuls mots, se réjouir en son travail, notre destinée pratique sur la terre 2 ; et elle trouvait une force et des consolations intarissables dans l’espérance toute morale du sort brillant promis à une postérité aimée de bien loin et qui rendrait sans doute un culte de reconnaissance aux efforts pénibles de ses aïeux et à leurs vicissitudes. Enfin, durant les années qui précédèrent la venue du fils de Marie, et douze siècles après lui , l’école pharisienne de Jérusalem, le chef de l’école des Juifs d’Alexandrie,

1 Beatus horno qui invenit sapientiam Longitudo die-

rum in dexterd ejus, et in sinistrd illius divitiœ et g/oria

(Prm-crb., ni). V ade ad formicam et considéra vins ejus, etc. (, id . vi, G).

* Et deprebensi niliil esse metius quam Uclari ho mine m in

npere suo et liane esse /sarte/n istius Hoc itaque visum

est nii/ii bonum, ut quis fruatur hetitid laborc suo , quo laboravit ipse su b sole, numéro dicrurn vitee siue quos dédit ei Peus, et hue pars illius I Eerlesiast. , ni, ai; v, 17, ctcX

et le docteur pharisien du moycn-àge le plus renomme' , ont répété , chacun à leur manière, dans des langues différentes , et dans les terpies suivans, le principe fondamental de celle sagesse religieuse qui ne peut être entouré de trop de clarté, puisqu’il permet au principe même de la morale de Jésus de ressortir avec plus d’évidence.

« Pour que la loi soil fidèlement accomplie, disait le code général de l’école pharisicnne, il faut surtout la modération dans la jouissance de toutes choses, dans les affaires, dans le langage, dans la volupté, dans le rire, dans la conversation des hommes; il faut connaître sa place, se réjouir de ce qu’on a, ne pas désirer arrogamment le bien pour soi seul , être charitable, aimer Dieu , les hommes , l’équité, et prendre part à la peine de son semblable 1 ».

1 Lex est major saccnlotio cl regnn, dit ce développement de la pensée morale des pharisiens; lex quadrnginta octo rebus acquirilur... Molli ai so/niio , modied negotiatione, modied locutione, modied voluplate, modieo risu, modied converscitione hominum. Qui agnoscit Incum suum; qui gaudet pane suo ; qui facit sepem verbis suis; qui non arroganter bonum sibi ipsi eindirat ; qui ehnrus est; qui amut

U0RA1.K DK JÉSUS.

« Suivons donc les enscignemcns et les exemples de notre législateur, disait l’cloquent Juif d'Alexandrie, âge d’environ trente ans lorsque Jésus venait au monde , et ne ressemblons point aux hommes qui agissent envers les autres dans un esprit tout opposé à ce qu’ils voudraient qu’on fit envers eux-mémes ; aux hommes qui, une fois devenus riches, élevés en gloire ou en dignités, s’attachent à tenir le reste du monde dans la pauvreté et l’abaissement. Conformons-nous à Dieu en communiquant les facultés qu’il nous a réservées ; car les faveurs du maître souverain sont générales et doivent profiler à tous. Si elles se répandent plus particulièrement sur quelques-uns, ce n'est point pour qu’on s’entoure de mystères, ni pour qu’on en abuse, mais afin de les porter au grand jour, comme dans un banquet public ; s’il existe des hommes riches, des hom-

< leu ni ; qui amnt hnmincs; qui a mat equitirtcm ; qui sustiuet jugum cum socio sua; qui innitur pari ; qui innitur veri~ tati... qui interrognt et respondet ; qui disrit ed eonditicnc, ut et alios doccat; qui sapientiam facit præcrptorem su uni; qui di/igrntiam adhihit in en quod narrai ; qui dieit a/iud nnmine ejus qui prias di.rit. (Misrhna, ed, hebruie, et Int. iv. eapit. pair, cap. vr, $ 5, p.

JWi LIVRE II, CHAPITRE VI.

mes honorables, des hommes bien sains de corps, des hommes savans, c'est à la condition de rendre riches, sains, savans et généralement bons tous ceux qui les approchent1. »

« N’oublions jamais, répétait à son tour le plus savant docteur juif qui ilorissait dans le douzième siècle de Père actuelle, sous le ciel de l’Espagne, que la loi de nos pères vise à une double perfection , celle du corps et celle de l’intelligence. La première se propose de mettre le corps dans la meilleure disposition possible de santé et de vie , à l’aide de tous les biens que la société politique peut seule procurer. La seconde se propose d’élever l’intelligence au point de lui faire comprendre sur tous les êtres ce qu’il sera jamais permis à notre nature d’en posséder Mais comment

1 Ut hoc jxicto Dcitm imiterit. Pubticam cnim ntilita-

tem af feront largitinnes et gratter sumnii principis, non ideo profusa; in quosdam ut cclcntur aut vertentur in aliorum incommodum , sed ut proferantur in medium tanquam in epulo publico , incitatis ad fruendum omnibus, liortamnr igitur tocnpletem, honoratum, bcnc valenteni, nnütiscium , divitesy bcnc valentcs, multiscios et in universum bonos reddant cos ciun quibus habent eonsuctudincm, semotd inciditl (Philo, cil. grcec. et latin, de Charitatc).

morale de Jésus.

parvenir à cette deuxième perfection tant qu’on sera prive de la première? comment 1 homme en gémirai embrasserait-il tout ce qu'il y a pour lui d’intelligihic, soit qu'on le lui enseigne, ou qu’il y arrive par scs propres forces , tant qu’il sera atteint et opprimé parla faim, par l’intempérie des saisons, par la douleur et par toutes les autres calamités *. »

Dans la doctrine de Jésus, au contraire, où les croyances orientales «pii avaient réagi sur

1 Perfcctin prima est ut homo <it snntts in nptimd dis-

pn sit inné corporali. Hoc verc esse acquit, nisi omni letn/tore neetssaria sua inventât, ut alimenta et alia ad corporis régi men spectantia ,/iabitationem , bttlnea, et alia hujtts gencris. lstud autan nerptit pcrjici ah uno solo hnmine ( nttllus ctenim homo ad hanc mensuram pervenire potest); sed a congregationc politied latins alienjus regionis vel eivitatis, sien ti notant est quodhomo sit nntitrd animal pohlicum. Pcrfectio secundo est ut sit intelligcns ac sciât de omnibus entibtts, tpjtidtptid homo scirc potest srcundùnt ultimam suant

peijectioncm Clarum r liant est, ad nobilent islam per-

fcctionem ultimam non /rnsse pervenire, nisi /mst perfeetionem primant. Homo etenim non potest intelligent intdligibile, çtiamsi ab alio ilocentiir, innltù minus a se ipso, quantdiù dolorc, Jante, siti, ralorc, frigore, et aljf/igitur et premitur ( Maimonide, mure neboutim , Guide des incertainSÿ/Miry ni, cap. xxvm).

la Judée, depuis la captivité de Rabylone, et qui avaient étendu leurs racines à travers ses textes sacrés , recevaient , en définitive , le premier rang , la morale tirait sa toute puissance , sa pureté , son onction , précisément du mépris et de l’abnégation des nécessités sociales. Entraînée vers son but exclusif, la formation prochaine d’un monde nouveau tout merveilleux et éternel , le triomphe à remporter en faveur des corps autant que des âmes sur l’obligation naturelle de mourir , cette conséquence si inévitable et si majestueuse de la raison qui fait naître et mouvoir toutes les créatures , elle se délivrait soudain et par essence de ce qu’il y a de plus long et de plus difficile à régler parmi les hommes. Elle ne se réservait que la partie la plus brillante , la partie toujours la plus féconde en succès auprès des masses, les conditions sentimentales et pathétiques de leurs rapports. Aussi , l’effet immédiat de son principe était-il de s’attaquer de vive force à une foule de facultés et de passions nécessairement inhérentes à l’état humain. Elle attribuait à la pauvreté en clleméme l’honneur le plus dangereux. Ellceflaçait devant le^ craintes et les espérances constantes

MORALE DE JÉSUS. , Jfiq

tl’uu avenir personnel, la sollicitude et l’amour vouées aux races éloignées, où I’hébraïsme avait cherché son plus grand moyen d’action religieuse et sociale et où il a puisé tant d’énergie durant ses malheurs. Enfin , après avoir exalté les mérites de I eunuque volontaire sur ce motif littéral, que l’éternité de vie accordée dans le royaume prochain aux corps ressuscités et transfigurés réduirait à rien le besoin de l’union des sexes et le renouvellement successif des races1, cette morale de Jésus s’adressait à ses disciples comme à des guerriers que le combat seul et la victoire doivent enrichir. Elle leur disait, dans le discours même de la montagne , dont nous allons reconnaître maintenant les qualités intimes , les sources les plus apparentes et les prin-

F.t sunt Eunuchi qui se ipsos castraverunt propter regnum ccelorum. Les enfans de ce siècle prennent et sont pris en mariage; mais ceux qui seront dignes d’obtenir le siècle futur et la résurrection des morts ne prendront ni ne seront pris en mariage, car ils ne pourront plus jamais mourir. — IUi vero, qui digni habebuntur sceculo illo et rcsurreetionc ex mortuis neque nubent, neque ducent uxorcs, neque enim ultra mon poterunt (Matth.. xtx, i»; Luc, xx, V,i Marc, xu, *5).

cipaie» divisions ; « Nul ne peut servir deux maîtres à la fois, Dieu et les richesses. Ne soyez en peine, ni pour votre nourriture, ni pour votre vêtement. La vie prochaine n’estelle pas plus que la nourriture, et le corps plus ’ que le vêtement? Considérez les oiseaux du ciel, ils ne sèment ni ne moissonnent et ils ne ramassent rien dans des greniers : cependant votre père céleste les nourrit. N’êtes-vous pas plus exccllens qu’eux? Quel est celui de vous qui puisse avec tous scs soins ajouter une coudée à sa taille? Vous occuperiez-vous du vêtement? mais apprenez que les lis des champs ne travaillent ni ne filent, et cependant Salomon , dans toute sa gloire , n’a jamais été si bien vêtu qu’eux 1 . »

Les impressions et tout l’intérêt qu’il appartient au discours de la montagne de susciter, tirent leur force de l’autorité affectueuse qui y remplace la manière d’enseigner commune aux docteurs pharisiens. Au lieu de pro-

* Quit autrui vrstrûm rogitans pntest adjiccre ad sta-, turam suant cubitum umtm? Hespicite votatilia ratli qimmam non sériait ncqne mutant, ncque congregant in h»r-

re„ Considérât e liUa, quomodo cresmnt, neque taborant,

arque nmt, etc. (Mal*, vt, a5, »<>; Luc, su, a*, toi.

MORtl.K DK JÉSUS.

clamer avec aine les préceptes moraux de la loi, ces docteurs les transformaient en pures questions de droit , ils les entouraient de restrictions, ils multipliaient les subtilités, et, avant que leur parole eut exercé quelque influence sur l’esprit, le cœur avait eu le temps de se glacer et de devenir insensible. L’auteur du discours, délivre de: leurs entraves, reprend la marche qui avait été familière à scs aïeux; car la sagesse hébraïque, comme une seule de scs allocutions l’attestera suffisamment, aimait à déployer auprès de la totalité du peuple et de chaque homme en particulier, ici toute la gravité d’un père indulgent, là toute l'effusion d’une mère.

« O mon (ils, disait celle sagesse hébraïque, 11c laisse en oubli ni les commandcmcns de ton père, ni l’enseignement de ta mère ; ils le donneront des années do vie, de prospérité et de paix. Inscris la miséricorde et la vérité sur la table de ton cœur, afin de devenir un exemple de grâce et de bon sens aux yeux de Dieu et des hommes.... Le premier principe est celui-ci : acquérez la sagesse, acquérez J intelligence ; exal tcz-les, et clics vous exalteront; embrasscz-lcs avec amour, elles poseront un

.<7 -1 I.IVHK II, CIUVITRF. VI.

diadème d’honneur sur voire tète Soyez

donc attentifs à mes paroles ; elles sont la santé' de toute chair, et pre'servez surtout votre cœur de ce qui doit être évité, car c’est du cœur que viennent les sources de la vie *. »

Parmi les divisions qu’on peut admettre dans le discours de la montagne les plus distinctes sont : un exorde dont le modèle original passera bientôt sous nos yeux; une exposition qu’il faudra citer dans toute son étendue et accompagner de remarques nombreuses ; une série de proverbes populaires , suivie d’une péroraison admirable. L’un de ces proverbes donne à connaître comment les paroles les plus inoffensives en apparence deviennent susceptibles d’acquérir une réalité cruelle dans l’application.

Selon les textes réunis des évangélistes Matthieu et Luc, Jésus, voyant le peuple accourir à sa voix, s’assit sur la montagne; la multitude de ses disciples se rangea autour de lui, et,

1 ... Miscricordia et veritas te non déférant, descrtbe i tas in tabulis cordis tui... principium est : posside sapicntiani, acquire intelUgentiam... o/nni eustodid serva cor tuum quia rr ipso corde vita procedit (Proverb., tu, 3; îv, îU

MORAL*. UK JKStS.

ayant commence à parler, il les enseigna de la sorte :

« Bienheureux les pauvres en esprit , car le royaume des cieux leur appartient; bienheureux ceux qui ont faim, car ils seront rassasiés ; bienheureux ceux qui pleurent, ils seront dans la joie; bienheureux les débonnaires , ils hériteront de la terre; ceux qui sont altérés de justice, ils en seront abreuvés ; bienheureux les miséricordieux, car la miséricorde leur sera faite ; bienheureux ceux qui ont le cœur net, car ils verront Dieu ; ceux qui cherchent la paix, car ils seront appelés enfans de Dieu; bienheureux enfin vous que les hommes haïront et rejetteront à cause de moi, réjouissez-vous en ce jour et tressaillez d’aise, parce que votre récompense sera grande dans les cieux. Mais malheur à vous, riches, car vous emportez votre consolation ; malheur à vous qui êtes rassasiés , car vous aurez faim ; malheur à vous qui riez maintenant, car vous vous lamenterez et vous pleurerez ; malheur à vous aussi quand les hommes diront du bien devous, car leurs pères disaient du bien des faux prophètes 1. »

1 fcc vobit diritibui , quia habetu cousolationcm vet-

Or, cet exortie répond à une double pensée: l’une, d’un intérêt tout local, dépend de la nécessité où était Jésus de relever aussitôt à leurs propres yeux et d’exalter les hommes vulgaires réunis sur le penchant de la montagne ; l’autre pensée est toute systématique, en ce sens que l’énoncé des diverses béatitudes a pour dernière fin de transporter littéralement au royaume de la résurrection future les consolations et les promesses adressées par les prophètes au peuple souffrant et captif, et relatives à un bonheur à venir fondé sur des ’onsidérations toutes naturelles. « L’esprit de l’Éternel est sur moi, disait le prophète Isaïe; il m’a choisi pour évangéliser les débonnaires, pour guérir ceux qui ont le cœur brisé, pour annoncer aux captifs la liberté , aux prisonniers l’ouverture de la prison, pour publier la bienveillance de l’Éternel, pour consoler tous ceux qui sont en deuil. La magnificence leur sera donnée au lieu de la cendre, l’huile de joie au lieu de la douleur, le manteau de louange au lieu de l’esprit d’accablement, et on les ap-

tram. Vœ vobis, qui saturatiestis, quia csurietis. Vœvobis, qui rirletis mine, quia lugebitis et Jlrbitis. V œ quuni benedixerunt vobis hommes (Luc, vi, 20, 25; Matth., v, 1, 12).

MORAI.E DE JÉSUS.

pcllcra lus chcnes de la justice.... Mais malheur à ceux qui joignent maison it maison et qui approchent un champ de l’autre jusqu'à ce qu’ils soient devenus seuls hahitnns du pays...ÿ malheur à ceux qui boivent le vin cl la ccrvoisc du matin jusqu’au soir, à ceux qui tirent l’iniquité avec les cordes du mensonge ; malheur à ceux qui appellent le bien mal, le mal bien, qui font les ténèbres lumière, la lumière ténèbres, qui font amer ce qui est doux, et doux ce qui est amer; malheur enfin aux hommes qui sont sages à leurs propres yeux, et qui se croient de la prudence 1 . »

Mais, outre ce premier rapprochement, qui

1 dd annuntiandum mansuetis misitme, ut mcdircr contrais conte, et prcedicarcm captivis indulgentiam, et clausis apertionem ; ut co/isolarer omîtes logeâtes ; ta poncrem lugrntibus Sion; ut datent cis conmatn jnr> cinvre, olrum gattdii pro luctu, pallium taudis prn spiritu ntanoris..., Vrv t/ni conjungitis dnmum ad domum, et agmm ngro ropulatis nst/tie ad lerminuni loci, ntunt/uid habitabitis vos so/i in media tetra ? fVœ qui consurgitis titane ad potandum usr/uc ad ves peram... Vœ qui trahitis iniquitatem funicttUs vanitatis... qui dicitis ntalttm bot mm et bonum matuin, ponentes tendras lurent , et lucctn tenebras... t' ai qui sapidités estis in octdis vestris, et coram vobis metipsis prudentes (Isaïe, lxi v, i i;

8, 11, 18, ai).

prouve que sous le rapport des idées l’exorde du discours est moins une création qu’une imitation , le livre de la sagesse juivp de Jésus fils de Sirach, qui ne pouvait être inconnu au . fils de Marie ni à ses historiens et dont j’aurai , par ce motif, à donner ici de nombreux extraits, nous offre des ressemblances nouvelles, sous le rapport de la forme. « Vous qui craignez le Seigneur, dit ce livre de la sagesse, attendez-vous à sa miséricorde et ne vous détournez jamais, afin de ne pas tomber. Vous qui craignez le Seigneur, ayez foi en lui, et votre récompense ne manquera point. Vous qui craignez le Seigneur, espérez des biens et une joie stables. Vous qui craignez le Seigneur, aimez-le, et vos coeurs serontilluminés. . . . Étendez votre main au pauvre, etvotre bénédiction s’accomplira ; ne refusez pas de consolation à , ceux qui pleurent, lamentez-vous avec ceux qui se lamentent, etne soyez point paresseux à visiter les malades, car pour de telles choses vous serez aimés.... Considérez les générations anciennes: quel est celui qui, en persistant dans cette voie, ait succombé? car Dieu est miséricordieux et bienveillant, il pardonne les fautes et il délivre dans les temps d’amertume. Mais

MORALE DK JÉSUS. i'j'J

malheur aux coeurs timides, aux lèvres trompeuses, aux mains perfides, et au méchant qui marche par deux chemins ; malheur au cœur lâche et dépourvu de confiance, car il ne sera point secouru; malheur à vous aussi qui, perdant bientôt patience, quittez les voies droites pour vous jeter dans les routes détournées1.»

Après son exorde à laquelle le nouveau maître a attaché la déclaration qui caractérise la première phase de l’origine du christianisme, celle où il a été déjà prescrit aux disciples d’accomplir à la lettre, en attendant les jours du royaume surnaturel, toutes les conditions de la loi de Moïse dégagées des exigences pharisiennes ; après cet exorde, le discours de la montagne développe, dans sa seconde partie , la longue série de contrastes qu’il faut rapporter presque tout entière et discuter dans beaucoup de points. C’est là

1 Qui timetis Dominum, diligitc ilium, et illumina-

buntur corda vestra Non desis plorantibus in consola -

tione , et cum lugentibus ambula... Fcc duplici cordi, et labiis scelestis, et manibus malcficientibus , et homini terram ingrédient i duabus viis. Fce qui perdiderunt sustinentiam et qui derelinqueritnt vias rectas et diverterunt in vias praras ( Ecclcsiastic n, 8, ao; vu, 38, 39).

surtout que résidé, pour l’histoire de la moniale religieuse, une source féconde d’erreurs ou d’exagérations graves.

« Vous ave/, appris ce qui a été enseigné aux anciens, dit cette partie du discours de Jésus : « Quiconque tuera sera condamné par le jugement. » Mais moi, je vous dis que tout homme qui sc met en colère contre son frère mérite d’être condamné par le jugement. Celui qui l’appelle homme insensé mérite d’etre condamné par le sanhédrin , et celui qui le qualifie d’homme de rien, Raca, mérite d’étre jeté dans les flammes infernales '. Si donc, en présentant ton offrande à l’autel, il te sou-

1 Je donnerai plus tard l'étymologie singulière du mot qui était employé par les juifs pour rendre l’idée de l’enfer, et qui est passé à ce titre dans les Evangiles. — Quant au mot raka, c’est une modification syriaque des mots hébreux reika et rrk, qui signifient une chose vide et par suite une tête sans cervelle, un homme de rien. La citerne dans laquelle les (ils de Jacob descendirent Joseph leur frère, était sans eau et vide, rek (Cen. xxxvu, >4). Le prophète Elisée demande à la veuve de Sarepta, pour le* remplir d’huile, des vases vides, rckaim (11 ; Hois, 1 v, 3; vi, 3); et le second livre des Chroniques (xm, 7) parle des enfans de Belial, des hommes de lien, rrkim. La vio-

MOU AM: DE JÉSUS. 079

vient que ton frère a (|uelqucdiosc contre loi, laisse là ton offrande et va d’abord te reconcilier avec lui.

« Vous avet entendu ce (|iii a été dit aux anciens: «Tu ne commettras point adultère. » Moi, jevousdisque touthommequi regardeunc femme avec des désirs a déjà commis un adultère en son cœur; que si votre œil droit ou bien votre main droite sont pour vous un sujet île chute, arraclic/.-les cl jelcz-lcs loin de vous : il vaut mieux qu’un de vos membres périsse* que si tout votre corps était jeté dans les flammes infernales.

« lia été dit encore : « Tout homme qui répudie sa femme doit lui donner la lettre de divorce. » Moi, je vous disquecelui-là commet un adultère, qui répudie sa femme pour une autre causc/juc pour adultère, et que l’homme qui épouse la femme répudiée commet un adultère à son tour.

lencc de l’injure attachée au mot vaka résidait beaucoup plus dans l’intention qui le faisait prononcer que dans sa nature. Presque tous les pays et toutes les localités ont une foule de mots privés d’une signification directe, et qui n'acquièrent de l'importance qu’en devenant le cri d'une passion.

38o LIVRE 11, CHAPITRE VI.

« Vous avez appris enfin ce qui a été dit aux anciens: « Tu ne te parjureras point, mais tu acquitteras devant le Seigneur tout ce que tu auras promis par serment : dent pour dent, œil pour œil. Aimez votre prochain et haïssez votre ennemi. » Mais, moi, jevous disde ne jurer en aucune manière, ni par le ciel ni par la terre; que votre parole soit: oui, oui, non, non ; tout ce qu’il y a de plus est mauvais. Ne résiste point au mal ; si quelqu’un te frappe la joue droite, présente-lui aussitôt l’autre ; s’il veut plaider contre toi et t’enlever ta tunique, laisse-lui encore ton manteau; s’il veut te contraindre à faire mille pas, fais en deux mille. Aimez vos ennemis et bénissez ceux qui vous maudissent; rendez le bien à ceux qui vous haïssent et priez pour vos persécuteurs. »

Or, il n’est presque pas besoin de faire observer que l’horreur de l’homicide n’avait jamais été présentée d’une manière isolée aux anciens ; toutes les recommandations subséquentes de Jésus rentrent, avec de faibles modifications , non-seulement dans le texte de l’ancienne loi, mais dans les enseignemens publics de ses contemporains les plus proches. Le principe des sacrifices à la

MORALE DE JÉ4LS. 38 f

concorde mutuelle était fondamental chez les esséniens, et, dans son traité sur les offrandes, le chef de l’école juive helléniste commençait par prescrire à l'homme qui apportait son offrande à l’autel, d’avoir lame aussi pure que le corps, libre de toute perturbation, vice ou maladie morale 1 .

De même, ce n’est pas le moi de Jésus, mais le Décalogue, qui avait ajouté au précepte sur

1 Le même écrivain explique en ces termes l’obligation dictée à tout homme qui faisait un sacrifice, de poser ses mains sur la tête de la victime. « Ceci est un signe de la pureté de la vie ; car Dieu exige de l’homme qui vient à lui, un esprit sanctifié dans l’exercice des bonnes pensées, et une vie ornée de belles actions, de manière à pouvoir dire en toute conscience : « Ces mains étendues ne se sont jamais laissé séduire par des présens; elles n’ont jamais été une source de querelles, d’injures, de blessures, de violences, pour qui que ce soit ; elles ne se sont jamais prêtées à rien de honteux , mais toujours à des choses honnêtes, utiles et dignes de l’approbation des hommes justes et sages. — Manus hœ ncc muneribus compta;, ncc innocenti sanguine p ol/utœ sunt ; noxam, injuriant, vulnus, vint, intulcrunt nemini; nulli rci turpi præbnerunt ntinisterium, scii rebus honestis ac utilibus, tptoe viris justis, honestis, snpicnlibustjuc, probantur (Philo, et/, grtec. et lutina, i6/to; de Uffcrentibus victimas et de f' ictimis, 8', 7, 888, E).

l’adultère l’obligation d’écarter de la femme d’un autre jusqu'à la convoitise du cœur.

De mémo, les préceptes de la montagne, opposés à l’abus que deux chefs célèbres de l’école pharisienne avaient fait de la loi du divorce, et les préceptes dirigés contre les formules non moins abusives des sermens, répondaient aux idées générales des esséniens sur le mariage et sur la chasteté età la règle bien connue de leur institut, qui consistait à ranger le serment à l’égal du parjure. Ils regardaient d’avance comme un menteur tout homme dont la bouche, disaient-ils, avait besoin, pour obtenir la confiance, d’appeler Dieu en témoignage1.

' Ces deux docteurs de l’école pharisienne, rivaux entre eux , s’appelaient Hillel et Schamaï. La légende talmudique d’Hillel, pour qui les Juifs avaient une vénération illimitée, est des plus intéressantes à connaître.Comme toutes les légendes, elle laisse apercevoir à travers ses exagérations orientales l’esprit et les usages du temps.

Hillel, réputé de la famille de David , était né à Bnbylone, dans un grand état de pauvreté, i ta ans environ avant Jésus-Christ. Il partit de cette ville à l’ége de quarante ans, avec sa femme et ses enfans, pour aller à Jérusalem entendre les docteurs Schémayas et Abtnlion, qui étaient alors les pins admirés dans les interprétations de

Quant à l'obligation absolue de s’offrir au mal, de livrer la joue gauche à qui frappe la droite, suivant une ligure poétique imitée des anciens prophètes, quoiqu’elle 11e soit pas en

la loi. Mais, connue le prix que les disciples avaient coutume de payer pour avoir droit à leurs leçons était au-dessus de ses moyens , Ilillel se contentait d’écouter du vestibule, malgré la rigueur actuelle de la saison. Bientôt , il fil deux parts de la somme très-minime que ses travaux manuels lui permirent de gagner : l’une était réservée à sa famille, et l’autre au portier de l’école, qui lui permettait d’entrer. Un certain soir, veille du sabbat, sa rétribution lui manquait;le portier se refusa durement à l’introduire. Hillel, désolé, monta par l’escalier extérieur sur le toit au milieu duquel était , selon l’usage des maisons de l’Orient, l’ouverture qui procurait le jour à la salle d’assemblée. Il s’y étendit de tout son long, afin de mieux saisir les questions du moment La légende que j’expose ajoute que la neige, étant tombée ce soir-là en grande abondance, le couvrit tout entier et glaça ses membres. Le lendemain, nu point du jour, Schemavas dit à Ablation : « Mon frère, celle maison est beaucoup moins éclairée que de coutume; il faut que le temps soit bien sombre » ; et ayant levé leurs yeux vers la fenêtre, ils virent comme la forme d’un homme. Aussitôt on monta sur la terrasse; on dégagea Hillel des trois coudées de neige qui l’auraient recouvert, on le frotta d’huile, et on ralluma le fourneau des bains, en disant : « Celui-ci mérite bien qu’on rompe à son égard la sévérité du sab-

rapport avec le principe de nos aines ; quoique s’éloigner du mal ou le vaincre sous toutes ses formes constitue un devoir , néanmoins cette obligation, symbole extérieur du mépris évangélique pour les affections ordinaires de la terre, s’appropriait bien mieux aux circonstances qu’on ne pourrait d’abord le croire. Quelle autre faculté que l’énergie de la résignation des disciples encore peu nombreux, sans lumières personnelles et sans influence dans le pays ,

bat. » Je n’ai pas besoin d'ajouter que sa place depuis lors fut aux premiers rangs. Hillel, à son tour, eut un nombre considérable de disciples, parmi lesquels ce Schamaï, qui devint son rival, et Gamaliel, le maître de l’école d'interprétation où saint Paul fut élevé. Les richesses qu’il acquit et sa puissance comme chef de la synagogue ne lui firent rien perdre de l’estime universelle. La pureté de ses mceurs et la douceur de son caractère, que la violence attribuée à son antagoniste aurait encore relevée, l’ont fait toujours honorer par l’école talmudique, héritière du pharisaïsme , comme un de scs principaux saints ( Thalmud , Yoma. ). J’ajoute ici le texte de Josèphe, relatif à la manière esséniennc de considérer les sermens : « — Quidquid dicunt nuigii ratum Jirntumque est quant quod jurejurando confirmatur : jusjurandum enim aversantur quant pcrjurium ; eum enim mendacem censeri créditât, eut sine Dco fides non adhibeatur ( Bellum judaic., lib. ji, cap. ta).

avaient-ils à développer avec ensemble ? Par quel autre moyen pouvaient-ils attirer les regards des masses et montrer la conviction qui les pénétrait? Aussi, tant que l’association nouvelle sera faible et chancelante, elle obéira au précepte, elle se précipitera avec ardeur audevant des coups et des outrages; mais, au premier jour favorable, c’est elle-même dont le

bras saura frapper les autres, comme pourprou-

ver au monde que ce luxe de patience avait bien moins sa source dans la constitution réelle des âmes que dans un enthousiasme de passage et dans le besoin de succès.

Après cela, on est tombé dans une grande confusion, quami on a adopte l’usage de faire reposer le caractère distinctif des doctrines de Jésus sur la volonté généreuse de ne pas résister au mal, par opposition au caractère distinctif de la loi de Moïse, qui trouverait son expression dans le principe rigoureux enseigné aux anciens, « œil pour œil, dent pour dent. » Cette confusion est d’autant plus manifeste, que, dans la loi juive, le précepte du talion étranger, hors le cas d’homicide, a toute application directe, était destiné à signaler la nécessité de justes rapports entre les

MH) LIVRE 11, CHAPITRE Vf.

peines et les dommages; il appartenait à l’ordre judiciaire, nullement à l’ordre moral D’ailleurs, n’est-ce pas au talion que Jésus revenait moralement, dans ses propres menaces : « Quiconque me reniera devant les hommes, je le renierai à mon tour; quiconque aura honte de moi, j’aurai honte de lui s; » et la sévérité de la justice nouvelle n'avait-elle pas dépassé déjà, et de bien loin, la rigueur ancienne, lorsqu’elle faisait à ses adversaires une application si prompte de l’éternité des peines de l’autre vie ; lorsqu’elle avait promis à ses apôtres que la ville ou la maison qui ne leur assurerait pas un bon accueil serait frappée, au jour du jugement résurrcctionnel, par une vengeance effroyable ; ou bien quand elle jetait dans les flammes infernales toute personne coupable seulement en sa colère d’avoir outragé de paroles son prochain?

Mais c’est le dernier contraste de celte seconde partie du discours, c’est la recomman-

1 l'nyez mes Institut, de Moïse, t. i, p. 35.

’ Omnis ergo r/ui conjitebitur me coram hominibus, confitebor et ego coram pâtre mro; qui autrui ncgaveiit me, negaho et enm... (Matth. x, 3a ; Mare, vin. 38).

dation qui aurait etc adressée aux anciens, « d’aimer leur prochain et de haïr leur ennemi, » qu’il convient surtout d’accompagner de renseigncmens plus textuels , d’entourer de plus de lumières. Nulle parole n’a pris autant de part à l’erreur qui avait attribué ou laissé attribuer à la religion de Moïse «l’avoir pour base essentielle une pensée de haine envers tous les peuples du monde, un esprit absolu d’isolement.

Sans doute , des sentimens nationaux de haine et de violence, alimentés par les mœurs universelles, n’avaient pas cessé d’exalter l’ame des Hébreux contre toutes les causes qui mettaient en danger leur existence, et l’inlluence heureuse qu’elle devait avoir tôt ou tard, «l’a— près leurs idées, sur l’accomplissement des destinées de toute la famille d’Adam. Sans doute l’expression souvent déplorable de ces sentimens avait pénétré dans leur histoire, «lans leurs réglemens, dans leur poésie. Ils avaient acipiis même, à des époques récentes, un surcroît d’autorité, par suite des efforts continuels de quelques peuples voisins pour entraîner leur ruine, par l’effet des discordes civiles, et en présence d’une foule d’étrangers

388 I.IYRE 11, CHAPITRE VI.

oppresseurs que les revers de la Jude'c avaient attirc's dans son sein l. Mais, si l’on se transporte hors de ce cercle national et guerrier, hors des conséquences inhérentes à la nature des époques, au choc des peuples et à tous les événemcns qui n’ont pas moins rempli l’ère chrétienne que les temps antérieurs au fils de Marie ; mais quand la pensée morale est comparée à la pensée morale, il faut le reconnaître, les docteurs juifs, depuis Moïse jusqu’aux interprètes de la loi les plus voisins de Jésus- Christ, avaient si hautement proclamé le sacrifice mutuel des inimitiés générales et privées, et avaient établi des bornes si positives au principe judiciaire du talion , qu’il n’est

* llien nr confirme mieux la réalité de ccttc situation et son influence inévitable sur l’esprit moral du pays, que le passage suivant du discours sur l’histoire universelle: « Les gouverneurs de la Syrie firent de continuelles entreprises sur la Judée, dit Bossuet; les Romains s’y rendirent maîtres absolus et en affaiblirent le gouvernement en beaucoup de choses; par enx, enfin, le royaume de Juda passa des mains des Asmonéeus , à «pii il s’était soumis, en celles d'Hérodc, étranger et Iduméen. La politique ambitieuse et cruelle de ce roi, qui ne professait qu’en apparence la religion judaïque, changea les maximes dit gouvernement ancien Hérode brouille

rien à ce sujet dans les livres nouveaux dont la priorité ne leur fût acquise.

Ainsi, sur la première question, celle de l’amour du prochain, qui pourrait ignorer, par exemple, les volontés de la morale de Moïse. Son caractère legislatif et viril y apparaît avec tant d’éclat que c’est à peine si les peuples modernes les plus avances en civilisation viennent de s’élever à la hauteur de scs données. « Tu aimeras ton prochain comme toimême, dit ce législateur... Si quelque étranger veut habiter en ton pays, tu ne lui causeras aucun dommage, tu ne l’opprimeras et ne le gêneras en rien Qu.’îl y ait un mcine droit,

toutes choses , confond à son gré lu succession des pontifes, énerve l’autoritc du conseil de la nation qui ne peut plus rien; toute la puissance publique passe entre les mains d’Hérodc et des Romains , dont il est l’esclave, et il cbranle les fondemens de la république judaïque. Les Pharisiens et le peuple, qui n’écoutaient que leurs sentinicns, souffraient cet état avec impatience. Plus ils sc sentaient pressés (lu joug des Gentils, plus ils conçurent pour eux de dédain et de lutine. Ils ne voulurent plus de messie qui ne fût guerrier et redoutable aux puissances qui les captivaient [Hist., univers, part, u, ch. v, page dernière).

3<JO UN Ht 11, CHAPITRE VI.

une même justice pour tous... Or donc 1 etranger qui habitera parmi vous sera aussi bien considéré que l’homme du pays ; vous l’aiderez, vous le soutiendrez, et vous n’oublierez jamais que vous avez été long-temps étrangers et malheureux en Egypte... Faites plus encore: lorsqu’un esclave se sera réfugié chez vous, vous ne le livrerez pas à son maître; mais il demeurera avec vous, au milieu de vous, dans le lieu qui lui plaira, dans celle de vos villes qu'il aura choisie, et vous ne le contristerez en rien '. »

De même, au sujet de la seconde question, la haine envers nos ennemis, je ne m’arrêterai pas à tout ce qui est dit dans les livres mosaïques fondamentaux : « Si tu vois le

* Si habitnverit advenu in terni vestrâ et moratus fnerit inter vos , sit inter vos quasi indigena ; et diligetis eum quasi vos metipsos. Fuistis enim et vos advenœ in terrd Ægypti.

Remarquez surtout comme ce dernier membre de

phrase explique la nature du mot advenu, celui qui sera par rapport à vous ce que vous étiez par rapport aux Égyptiens. — Judicium unum erit vobis ; sicut peregrinus, sic indigena. Non trades servit ni Domino suo qui ad teconfugerit. llnbitabit teciim in loco qui ci placuerit et in and urbium tuarum rrquicscct : ne contristes eum ( Leviliq ., \\\, V, ; Exod., xxill, 9; Douter., xxiv, 17; x, 18; xxm, |5).

MORALE UE JÉSUS. J(j 1

boeuf de ton ennemi égare, hâte-toi de le recueillir; l’àne de celui qui te hait abattu sous sa charge, porte-lui du secours; si ton ennemi a faim, donne-lui à manger, s’il a soif, donne-lui à boire ; ne songe jamais en ton cœur à rendre le mal pour le mal, à faire à un autre ce qu’il a fait contre toi *. » Je ne m'arrêterai pas non plus au devoir imposé au grand pontife d’Israël dans les fêtes solennelles, de bénir également le peuple juif, la race humaine et toute la création *. Mais dans cet examen comparatif que je poursuis, dans ce rapprochement des textes que je réunis en assez grand nombre pour qu’ils s’éclairent les uns les autres, et pour qu’ils forment dans leur ensemble, juifs ou chrétiens, un tableau inté-

1 ... Si esuricrù inimicus tuas, eibu ilium , si siticrit du ci aquam bibere. Ne dicas : quo modo fecit ini/ii, sic faciam ci; reddam unicuique secundum opus ( Enod xxm, 4, 5; Levitiq., xix, 18; Prwerb., xxiv, 17, ag; xxv, ai).

* Àt Jutlæonun pontifex non soltirn pro toto humano généré, veritm etiam pro naturd, agit gratias. Quippe qui existimat, ut rêvera esse inundun 1 suant patriam, solitus supplicationibus ci redderc propitium parentem , conditorcmque suum (Philo, de Monnrchid, lib. u, édit. iS'io, p. 8'jj B; Josèphc contr. Appiou).

3g2 ~ tl.YRE II, CHAPITRE VI.

ressant et instructif, je m’attacherai de préférence aux documens les plus voisins de l’époque de Jésus-Christ. Le recueil de la Sagesse de Sirach, par exemple, renferme tous les élémens de la belle prière consignée dans la dernière partie du discours dont nous sommes occupés, et appelée Y Oraison dominicale. « Pardonne à ton prochain son injustice, et quand tu prieras, tes péchés te seront pardonnés. L'homme garderait-il sa colère contre un homme, et oserait-il demander l’acquittement de ses propres fautes ? Manquerait-il de miséricorde envers un être semblable à lui, et l’exigerait-il de Dieu pour lui-mëmc 1 ? »

Bien plus , outre la tendance si connue des esséniens , qui autorise à croire que plusieurs de leurs écrits moraux ont concouru à la composition des Évangiles, il faut citer encore une fois le chef de l’éeole juive d’Alexandrie; je choisis le début de son traité spécial sur la

’ Qui vindicari vult, a Domino internet vindictam. Aclinque proximo tuo noccnti te : et tune deprecunti tibi pccenta solventur. Homo homini réservât iram et a Dco qua nt medelam ? In hominem similem sibi non habet miscricordiam et dcpcccatis suis dcprccatur ?... Mémento novissimorum dierum et desine inimicari [Ecclcsiastic . xxvm,Ji, 9).

MORALE PE JESUS. oq3

verlu devenue si célèbre dans le christianisme, sur la bienveillance mutuelle ou la charité. Il atteste en quel état de progrès les Juifs eux-mêmes avaient porté, avant les prédications de Jésus, le plan d’une interprétation purement morale de la loi, d’une doctrine aussi indépendante du système des pratiques extérieures exagéré par les pharisiens, que du mysticisme de l’Orient, qui allait recevoir dans le fils de Marie la personnification la plus absolue.

« Considérons maintenant la sœur de la vraie piété, disait Philon, la charité. Moïse, le père des lois, l’honora autant que possible, ne cessant pas d’exciter les hommes placés sous sa conduite à l’amour de la société et à la bienveillance mutuelle, et leur offrant pour exemple sa propre vie, comme s’il la peignait dans un tableau... Dès que la nation eut été pourvue de réglcmcns, tout son intérêt fut dirigé vers les étrangers ; il prescrivit de les aimer comme des amis , comme des parons , comme soit même; de les regarder comme les membres d’un même corps qui doit avoir cette charité

pour lien 11 prescrivit aussi à chacun de

rendre service , en toute occasion , à son en-

îy'j. I.IVftR 11, CHAPITRE VI.

nemi, afin de toucher son cœur et de ramener la réconciliation et la paix: car, tel est l’objet perpétuel de notre législateur dans tou* tes les parties du droit , de mettre en vigueur la concorde, l’ordre social et lesbonnes mœurs, bases indispensables de la félicité future des familles, des cités, des nations, des régions et de tout le genre humain. Les choses cependant sont bien loin encore de répondre à ses vœux; mais espérons cpi’avec l’aide de la divinité, qui hâtera un jour le progrès des vertus comme elle hâte chaque année le progrès des fruits, leur accomplissement arrivera. Voilà du moins le plus ardent désir que j’aie formé depuis ma jeunesse. 1 »

Enfin la dernière partie du discours de la montagne comprend un nouvel ordre d’oppo-

• ... Est autan hic prcecipuus scopus quan sacer vates spectat in omnibus Juris capitibus ut concordia , societas , conscnsusque morum rigeat, undc familiis, civitatibus, gentibus, regionibus et universo humano gênai contingit sumnia félicitas. Vcrum huctenus rcs ultra vota non procedit : quæ tamen credo rata fore olim ,favcnte numine et largientc virtuturn profectum, sic ut quotannis largitur fructuum ; qnod desiderium ni du ab ineuntc ætnte fuit perpetuum (l'hilo, de C/iaritatc, ÿd. iü.|0, |>. 697, 70a B; 707 D).

M0KW.F. lu. JÉSUS.

sitions remarquables surtout par leurs succès à frapper l'hypocrisie la plus familière alors à la Judée. Mais leur pouvoir ne va pas jusqu’à détruire le mal en sa racine, car c’est au sein du christianisme qu’il a acquis son plus haut degré d’extension! A leur suite, vient la réunion des proverbes populaires dont je n’ai qu’un exemple à rappeler à cause de scs conséquences ; elle amène la péroraison de l’œuvre entière , pleine de poésie et de ferveur.

Jamais les témoignages d’une guerre directe contre les abus des pratiques extérieures n’avaient manqué chez les Juifs. Tandis que l’école pharisicnnc défendait avec énergie le fond de son système, comme étant le seul capable, dans l’état des circonstances, de sauver la nation et sa loi du dernier naufrage, les sectes opposantes trouvaient des textes féconds dans les écrits prophétiques de leurs aïeux. Elles s’appuyaient de cette apostrophe, entre autres, d’Isaïe, auprès de laquelle les paroles de Jésus ne sont, comme doctrine, que le plus heureux commentaire : « Crois-tu, disait ce prophète au peuple juif, que ce soit ici le jeûne voulu par l’Étcrncl, que l’homme afflige

• IgG LIVRE 11, CHAPITRE VI.

son amc un jour, qu i! courbe sa tète comme un jonc, qu’il ctendc le sac et la cendre? Non, voici plutôt le jeûne qui lui plaît : dénouez les liens de la méchanceté ; rompez les cordes de l’esclavage, laissez aller libres ceux qui sont foules; détruisez toute oppression... Alors lu prieras, et tu seras exaucé ; tu crieras à l’Étcrncl, et il arrivera à ton aide *.

L’usage commun aux synagogues, de lire à haute voix, dans les jours d’assemblée, les noms des membres qui avaient contribué aux aumônes , explique la première allocution du nouveau maître : « Prends garde, quand tu feras ton aumône, que la trompette ne sonne devant loi, comme font les hypocrites dans les synagogues et dans les rues ; mais que ta main gauche ignore l'œuvre de ta droite, et ce que tu auras accompli en secret sera récompensé publiquement par ton père céleste. » De meme, le jeune et la prière, qui aimaient à se répétera

1 Numquid talc est jrjii/iium quod etegi, perdiem nf/tigrre liomiiicm unimnm Simm ? Numquid contorquere quasi circula ni en put suum et saccum et cincrcm stcrncrc ? Nonn hoc magis jejunium quod etegi? Dissolve col/igutiones iiupietatis , sotve fascieulos déprimantes ; dimitte cos qui con- Jracti sunt liberos et omne onus dirumpe (Isaïe, lviii, 5, 7).

une c'poque où les blessures nationales et privées étaient profondes, et où le pays tout entier préludait à ses derniers efforts d’indépendance, amenaient une ostentation d’un autre genre et beaucoup moins utile dans ses effets. La peinture en est si fidèle, qu’elle semble avoir inspiré à l’un des observateurs du cœur humain les plus profonds et les plus illustres des temps modernes, quelques-uns des traits dramatiques et admirables qui ont assuré au type de cette hypocrisie religieuse un nom populaire immortel 1 : « N’imite pas non plus, dit

• Au tableau île l’ostentation religieuse des pharisiens de l’époque de Jésus-Christ , il n'est pas indifférent d’ajouter un tableau des mœurs religieuses des Grecs, qui remonte à plus de trois cents ans au-delà, et qui donne une longue suite d'aïeux au personnage immortel tracé par le pinceau de Molière. « De leur côté, les prêtres et les devins, dit Platon dans sa République, assiègent les portes des riches. Us s’efforcent de leur persuader que s'ils ont commis quelque crime, eux on leurs ancêtres, le crédit qui est assuré auprès des dieux aux ministres de la religion , parviendra facilement ù l’rxpier par des sacrifices et des enchantemens, par tout ce qui leur sera donné pour des jeux et des fêtes. Bien plus, si quelqu’un a un ennemi auquel il veuille nuire, homme de bien ou méchant, peu importe, le moyen lui

JgS I.IVRE II, CHAPITRE VI.

Jésus, ceux qui se tiennent debout pour prier dans les synagogues et au coin des rues, afin d'être vusdes hommes. Entre dans ta chambre, ferme ta porte, et n’use pas de longues redites à l’exemple des Gentils, qui pensent être exaucés en parlant beaucoup. Et quand tu jeune-

est offert de réussir à peu de frais. « Nous possédons des secrets, disent ces mêmes personnages, pour lier le pouvoir des dieux et le diriger à notre gré. » Ils s’appuient

de l'autorité des poètes Ils citent, par exemple, ces

vers d'Homère : « Les dieux se laissent fléchir, et quand on a transgressé leur volonté ou peut les apaiser par des libations et des sacrifices... » Avec cela, ils colportent des livres d’Orphée et de Musée qui, d’après eux, sont enfans de la lune et des neuf sœurs. Ils font accroire, nonseulement aux particuliers, mais aux cités entières, la réalité du pouvoir qu’ils auraicul d'absoudre et d’expier les péchés tant des morts que des vivans. Le nom de Télctes indique les sacrifices institués pour délivrer des maux de l’autre vie et ils menacent des plus grands tourmens

des enfers ceux qui négligeraient d’y recourir Mille

docteurs , poursuit le meme philosophe, nous assurent d’une voix grave que l’extérieur est tout, et que la pratique de certaines menues observances en fait de religion nous procurera mieux que la religion même tous les biens possibles dans cette vie, sans préjudice aux espérances qu’ils nous donnent pour l’autre (Platon, de lu République , liv. ir).

MOI', A I.lî 1)E JÉSUS ■

ras, ne prends pas un air triste comme ces hypocrites qui se défont le visage pour attirer l’attention des hommes; oins ta tète; rafraichis-toi le visage, et le père céleste, qui connaîtra ta conduite secrète, t'en récompensera publiquement. »

Mais, avant de faire pour la péroraison du discours ce qui a eu lieu pour l’exorde ; avant d’opérer un dernier rapprochement avec la sagesse juive de Sirach, j’ai une obligation particulière à remplir : j’ai à prouver, par un exemple, comment les paroles, les images les plus inofïensivcs en apparence dans l’état de prédication pure, sont susceptibles de recevoir une application cruelle , dès qu’une puissance de fait illimitée et une logique trop rigoureuse leur donnent toute l’autorité d’une loi. Jésus avait proclamé que son royaume 11’était pas de ce monde. Déjà le texte du discours de la montagne, d’accord avec toutes les autres parties des Évangiles, nous a appris que , dans ce royaume où Jésus devait commander en maître, les peines éternelles, les ilainmes infernales seraient facilement réservées à scs adversaires et aux hommes rebelles envers ses apôtres ou seulement indiffe-

rens L Le même discours, dans le nombre des proverbes populaires qu’il renferme, ajoute ces mots : « Gardez-vous surtout des faux prophètes, de ceux qui prennent des habits de brebis, et qui ne sont que des loups dévorans ; vous les reconnaîtrez;! leurs fruits; toutbon arbre porte de bons fruits ; tout mauvais arbre porte de mauvais fruits. » Jusqu'ici, rien d’inusité ne rient s’oflrir à la pensée. « Mais que fait-on d’un arbre qui ne porte pas de bons fruits, continue le nouveau maître? celui-là, on le coupe, on l’arrache et on le jette au feu*. » Lors donc que les chefs de l’église de Jésus eurent uni le royaume, ou la domination du monde présent, au royaume de l’autre monde , ils se dirent entre eux . « Qu’y a-t-il de meilleur que d’imiter ici-bas la justice future du maître, que de vérifier sa parole selon qu’il nous en a laissés juges? » Et voilà par quelle force d’induction ils furent entraînés à céder à l’ardeur de leur zèle ; voilà comment ils s’obstinèrent à croire, dans toute la

1 Voyez ci-tlessiis, page 33i.

' A fructibus corum cognoscctis cos... omnis ai'bor quœ non facit Jructum boniini, cjccidctur et in igneni mittetur (Mattli. vit, 19).

,Lonu<‘ foi de leur conscience, que le droit 11c pouvait leur être raisonnablement dispute «le brûler fréquemment sur les places publiques, et à la plus grande édification d'une masse prodigieuse de fidèles, les arbres qui, dans leur opinion , portaient des fruits condamnables, les hérétiques et les Juifs.

« Si lu veux mériter le nom de vrai serviteur de l’Étcrnel, dit le recueil de la sagesse juive, auquel j emprunte Je dernier rapprochement à faire avec la péroraison du discours de la montagne ; si tu veux mériter le nom de serviteur de l’Eternel, ne te décourage point dans les jours d’humiliation et de calamité; tiens ferme, et tu obtiendras à la fin de l'accroissement. Reçois volontiers et supporte avec patience les vicissitudes qui t’arrivent, car, si l’or est éprouvé par le feu, les hommes de choix sont éprouvés au fourneau de l’affliction... La sagesse exalte ses enfans et accueille

celui qui la cherche Au commencement,

elle le conduit par des chemins tortueux et difficiles, elle lui cause de la crainte, du tourment, elle le fatigue de ses obligations jusqu’à ce qu’elle ait introduit la confiance clans son ame : alors elle revient à lui par un droit clic-

/jii2 Kl V R E II, CHAIMTHE VI.

min, jKHir lui procurer de la joie cl pour l ac- *

compagner jusqu'en sa vieillesse Telle la

charpente bien liée d’un édifice résiste à tous les tremblemcns, tel le cœur affermi sur une mûre délibération sera toujours exempt de crainte. Un cœur ferme, uni à un esprit d intelligence, est comme un bon ciment sur une muraille de pierre; au contraire, la faiblesse du cœur jointe à l’esprit d’un insensé fait ressembler à une cloison de roseaux placée sur un édifice élevé, et que le moindre vent renverse *. »

« Tousceuxqui s’écrientSeigncur! Seigneur!

n’entreront pas dans le royaume des cicux, dit à son tour la péroraison du fils de Marie, mais celui qui accomplit la volonté de mon père. Plusieurs me diront en ces jours-là : N’avonsnous pas prophétisé en ton nom, chassé les dé-

* Quoniam in igne probalur auritin et argenlurn , ). tontines vero rcceptabiles in cnmino hutniliationis... et sapientia iter adducet directum ad ilium et lietificabit et dcmulabit absconsa sua illi... Loramentum Hgncum colligatum in Jundamento tedificii non dissolvctur sic et cor conjirmatum in cogitationc consilii... sicut pâli in excelsis et cœmenla sine impensâ posita contra faciem venti non permanebunt, sic et cor timidum in cogitationc stnlti... ( Ecdesinstie Il, ?, 5;

iv, iS.

Page 1