CHAPITRE II
État des esprits et des croyances.
Les deux tendances que j’ai signalées pour avoir présidé au mouvement général de lespèce humaine, s’appliquent à l’esprit humain. Si le corps de l’humanité a pour objet, comme le plus noble des ornemens de la terre, de se répandre à sa surface et de s'y coordonner de manière à retirer les meilleurs avantages de sa propre nature et de tous les êtres extérieurs , de même , l’objet de l’esprit humain est d’embrasser le monde entier , l’univers , l’infini, et d’assurer à l’homme toutes les jouissances attachées à cette magnifique conquête. Mais, de même aussi que les premières populations, quelque peu étendues qu’elles fussent, avaient formé des tribus distinctes appelées à s'agglomérer pour devenir de puissans empi-
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res, tel l’esprit humain, dès qu’il eut acquis un certain nombre de connaissances, se hâta, sous le nom de croyances, de doctrines, de systèmes et de lois, d’en faire des associations d’idées plus ou moins complètes, qui, étant assujéties, comme les sociétés ordinaires, à des luttes réciproques et à des vicissitudes sans fin, n’ont jamais cessé toutefois de tendre vers l’unité.
Outre l’agitation matérielle des peuples qu’on vient d’observer durant les jours les plus rapprochés du christianisme, et qui fut à peine suspendue par le règne heureux d’Auguste et de qüelques-uns de ses successeurs, pour reparaître ensuite avec plus de force, Une autre agitation non moins profonde, non moins universelle, existait dans les esprits , les préparait depuis long-temps à de nouvelles conceptions , et propageait de tous côtés le besoin d’obtenir des points de convergence et de repos dans une réorganisation philosophique ou religieuse.
En conséquence, des causes nombreuses de succès s’offraient à l’établissement de toute doctrine qui s’annoncerait , comme le christianisme, pour imposer une autorité aux es-
ÉTAT DUS KSPRITS.
prits. Au premier rang de ces causes, que nous devons soumettre ici plus particulière* ment à notre examen, il faut placer la multitude infinie de dogmes, de croyances, de formes extraordinaires qui étaient alors en vigueur, et dans lesquelles cette doctrine aurait à rencontrer toute sorte d’appuis et de ressources. De plus, l’état de décadence où les écoles philosophiques se voyaient réduites, leurs stériles débats et l’incertitude avouée des opinions, où les masses populaires, qu’un instinct secret avertissait de la chute réservée au polythéisme, ne trouvaient rien d’accessible à leur intelligence, rien d’cntrainanl; toutes ces circonstances concouraient à favoriser au plus haut point une nouvelle religion, et promettaient de lui apporter bientôt en tribut les meilleurs principes de morale, tous les aperçus mystérieux et même les superstitions que les fondateurs les plus renommés de ces écoles philosophiques avaient toujours alliés à la diversité de leurs systèmes.
On se souvient que la ville d’Alexandrie, devenue, pendant le règne des Ptolémées , le rendez-vous des savans et des sages de toutes les contrées, nvnit opéré, entre les doctrines
.'Î2 LIVRE r, CHAPITRE II.
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essentielles de l’époque, un rapprochement qui présageait déjà quelque grande fusion sous la prédominencc de l’une de ces doctrines *. Il s’en était suivi un acte préparatoire des plus appropriés au besoin général de céder à une impulsion nouvelle. On s’était habitué peu à peu à un ordre de langage et à des formes communes à tous, malgré la variété et la singularité de leurs applications ; à un langage demi-philosophique, demi-religieux, qui se composait d’élémens orientaux, grecs et juifs, et qui se distingue par son étroite parenté avec le langage et avec les mystères du christianisme.
Ainsi, sans nous étonner de tout ce qu’on y rencontre de plus abstrait, et sans préjuger la question de savoir en quel temps ni sous quelle influence le principe d’une unité divine à jamais active, morale, intelligente, avait déjà simplifié de toutes parts la pluralité des dieux et le fatalisme caractéristiques de l’ancien monde, nous avons à retirer de cette communauté de
' La note B, à la fin du volume, fait connaître les commencemens de la ville d’Alexandrie, ses premiers savans et tes vicissitudes de sa hihliollierjue.
ÉT AT DKS ESPRITS
formes et de langage les dogmes théologiques et sociaux de l’Orient et les vues générales des écoles philosophiques de la Grèce qui ont le pl us de rapport avec notre histoire. Je me hâterai, après avoir signalé l’état de la pensée religieuse dans la masse des populations, de passer à l’étude du peuple juif, au sein duquel les doctrines de Jésus et son église s’élevèrent.
Le génie spéculatif des Orientaux établis aux bords du Nil, de l’Euphrate, et au-delà de l’Indus, avait placé son centre d’action dans les hypothèses les plus hautes et les plus subtiles qu’on puisse imaginer sur l’univers *. Il cherchait à se rendre compte de la génération et du développement successif des mondes vi- ' siblcs et invisibles; à expliquer les liens mutuels, les analogies, les oppositions qui existent entre les cieux et la terre, et entre les diverses parties dont les cieux et dont la terre sont composés. En même temps, il avait pour loi
1 II est bien entendu que les choses sont considérées ici dans leur sens le plus général, et abstraction faite ; des diversités infinies de croyances, de systèmes, d’opi- J . nions qui ont existé dans l'Orient autant et plus que partout ailleurs.
d’attribuer une personnification spéciale, une figure vivante plus ou moins compliquée, plus ou moins bizarre, à chacune des forces réelles ou supposées du monde, et il attachait à ces personnifications sans nombre une histoire religieuse, des cérémonies, des droits au milieu desquels le sens originel de l’image disparaissait, et devenait aussi difficile à ressaisir pour ceux qui s’honoraient du titre de maîtres des initiations, que pour les profanes.
Dans l’ordre théologique, l’idée dominante des Orientaux , qui répond sous quelques aspects aux idées du peuple juif, avec lequel, à des époques déjà très-reculées, ils avaient accompli une foule d’échanges intellectuels, consistait à admettre un premier principe , une divinité mystérieuse, un générateur inconnu , source d’émanation pour toute chose. Mais ce pretnicr principe, loin d’emporter une dignité intime, une activité constante, comme le dieu des Juifs, n’avait qu’un intérêt trèséloigné dans les conceptions et dans la pratique religieuses. Sa légende disait de lui, qu’ayant été fatigué un jour de son immobilité, il en était sorti avec effort pour donner la vie aux puissances qui devaient être les ins-
ÉTAT DUS ESPRITS
trumens des destins à venir , aux créateurs , aux dominateurs , aux véritables dieux de l’univers, pour retomber ensuite dans les profondeurs de son repos, comme ces rois de l’Asie qui, après avoir abandonné leur sceptre à quelques ministres, à quelques femmes, à quelques eunuques remplis d’audace, et ennemis irréconciliables entre eux, restaient assoupis ou enchaînés au fond de leurs palais , étrangers aux populations, et avec un nom qu’on prononçait à peine pour mémoire1.
Ge désir, cette nécessité de produire, qui avait rompu l’uniformité du premier principe des choses, du générateur caché de l Orient, se séparait de lui par la pensée, et se personnifiait sous les noms d 'épouse, de mère, de nature créatrice ou iV esprit créateur ; et le
1 L’Égvpte reconnaissait pour premier principe la nuit profonde, les ténèbres immenses, Athor ou Atli vr, l’essence irrérélée; dans la cosmogonie incertaine du Phénicien Sanchoniaton , l'accouplement de l'air ténébreux avec la nuit primitive produit la matière première, l'œuf, la semence du monde. Quant à la manière tout asiatique suivant laquelle le premier générateur était traité par les fruits de sa génération, il n’y a qu’à se souvenir de la légende du Chrouos, du Saturne des Grecs, et de la mutilation que Jupiter lui fait subir.
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premier résultat de leur conjonction embrassait, sous le nom de fils premier-né, le plan general de l’univers, le germe arrête de ce cjui doit jamais s’accomplir de visible et d’invisible.
‘Tel est, en effet, le triple élément de toute mythologie orientale des temps écoulés entre les conquêtes d’Alexandre et la naissance de Jésus-Christ ; tel est le fond des principes tri— nitaires que chaque doctrine transportait, selon scs tendances privées, dans un cercle différent, et auquel le christianisme en personne n’aura qu’à ajouter un appareil extérieur nouveau, savoir : une essence des choses, ou père inconnu; une première puissance, ou mère créatrice, ou esprit créateur, et une parole divine, un verbe divin, un fils premier-né, qui, par une combinaison d’idées, que nous retrouverons plus tard, avait à son tour le triple caractère d’être le modèle de l’univers, le créateur de cet univers, et tout l’univers luimême.
Tantôt ce premier fils se divisait en trois personnes, comme chez les peuples de 1 Inde, qui du mariage de Brahm , ou le père infini , et de Maya, la vierge-mère, faisaient naitre Brahma , la grande image et le créateur,
ÉTAT DUS ESPRITS
Vischnou, le grand conservateur, et Schiven, le grand destructeur de toute existence D’autres fois, comme chez les Égyptiens et chez les Perses , le premier enfantement céleste n’était que double , et consacrait l’idée d’une opposition subite et absolue entre le principe créateur de toute lumière et de tout bien , et le principe créateur des ténèbres et du mal
1 « Maya, autrement appelée Sacli -ou Parasucli, le propre désir, la propre énergie créatrice de llrahm, représente, disent les sages hindous, la disposition de la divinité à se diversifier, en créant les mondes Celui que
l’esprit seul peut apercevoir, dont l’essence échappe aux organes extérieurs, ajoutent leurs livres sacrés, celui-là ayant voulu produire difTérens êtres de sa propre substance divine, créa d’abord les eaux sans rivages, avecune pensée, et y plaça une sentence productive, qui devint un oeuf brillant comme l’or, aussi éclatant que le grand luminaire aux mille rayons. Lui-même naquit dans cet œuf, et produisit le divin mâle, célèbre dans tous les mondes, sous la dénomination de Brahma, de Vischnou et de Schiven...» ( Recherch . asiatiq. trad. franc, t. i. XV. Joncs, p. i G , 184» — Introduct. aux lois <lc Menou i — Symbolique île Creutzcr, développée par Vf. Guigniaut, sous le titre de Religions de T antiquité, t. 1, p. îôfietsuiv.)
* Osiris et Typhon, chez les Égyptiens; Ornutzd et Ahriman , chez les Perses, étaient les noms des deux prin-
Mais, après avoir indique cette base abstraite des thèosophies de l’époque, sans préjudice des distinctions de toute espèce qu’elle est susceptible d’entraîner, il importe d’arriver à la conception religieuse des Orientaux qui avait le premier rang dans l’ordre social, et à la ligure mythologique destinée à la manifester avec le plus d’énergie. On y reconnaît déjà une des causes profondes de la prépondérance qu’un mouvement général de lutte et de transaction entre les doctrines devait assurer à la pensée correspondante des Hébreux.
Dès qu’ils curent donné le jour à une hiérarchie illimitée de dieux secondaires ennemis les uns des autres, et qu’ils en furent venus, par des voies directes ou indirectes, à la création de la race humaine, les dieux supé-
cipes opposés. D'après un des livres sacrés de la Chine, intitulé le Chou-King , Tai-Kié, la substance première, l'infini , d’abord en ro|>os dans sa propre nature , se serait divisé en deux forces, l’active et la passive, le Li et le Ki , ou le Yang et le Yn (trad. de M. de Guignes). On s'aperçoit aussitôt qu'Abel et Caïn sont des symboles analogues, qui, au lieu de s’adresser au monde universel ou au monde astronomique , regardent le monde social. L’un personnifie la droiture et la. paix, l'autre l’injustice et la violence humaines.
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rieurs de l’Orient, au lieu de produire celle race à l’aide d’une seule et même souche, comme la religion publique des Juifs l’a établi, et au lieu de ramener tous les hommes h une égalité première de nature et de naissance, avaient jeté dans le sein de l’humanité des divisions primordiales liées d’une manière irrévocable à l’existence des castes et au privilège du sang. Par une série d’actes distincts, l’un de ces dieux, entre autres l’un de ces lils premiersnés qui représentaient, ainsi que je viens de le dire, le modèle d’après lequel les choses se font et la puissance qui les fait, avait tiré les auteurs respectifs des castes elles-mêmes des divers membres de son corps : l'honnne d’intelligence, ou le père des castes sacerdotales, était sorti de la partie la plus noble, de sa tête ; l’homme de la force, ou le père de la caste des guerriers, de ses bras ; l’auteur des castes livrées à l’agriculture, au trafic et à toutes les professions manuelles, de sa cuisse ; enfin ses pieds avaient produit l’homme servile, père des familles livrées aux derniers travaux f.
1 C'est cette coïncidence de l’existence politique des castes avec l’idée religieuse de la création inultipl* du genre humain, et avec la distinction trop absolue des