‹ Jésus-Christ et sa doctrineChapitre 7 sur 53 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Ce dogme des castes, une ibis enracine dans l’Orient, avait imprime son cachet de toute part, avait réglé jusqu’aux moindres details de l’organisation sociale, et selait efforcé de ramener à lui, autant que possible, les perturbations et les dissemblances nombreuses que la conquête, ou d’autres causes, déterminent toujours entre les diverses parties de la population d’un même sol. Il en était résulté surtout que les castes sacerdotales comptaient

principes admis dans la constitution de l’univers, qui a contribué pour une grande part, dès les premiers jours de nies réflexions sur ces matières, à me montrer dans un aspect tout différent de ce que j'avais appris jusqu’alors, les théosopliics anciennes les plus célèbres et les législations correspondantes; c’est ce qui m'a déterminé, au début de ma Loi de Moïse, en 1 8aa, et de mon Histoire des Institutions de Moïse , en 1 828, à m’exprimer comme il suit: «Le propre des sciences, à mesure qu’elles font des progrès, est d’arriver à des principes généraux où tous les faits secondaires vont se réunir et se confondre... L’univers visible, si régulier dans sou ordonnance, s'offrit aux plus anciens sages de l’Inde et de l’Égypte, comme un modèle à étudier, pour former le monde social. Aussi la cosmogonie fut-elle toujours une partie fondamentale de leurs systèmes de lois.... Les prêtres égyptiens avaient reconnu dans l'univers deux natures ou deux êtres absolument distincts, l’un intelligent et actif, l’autre matériel et

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dans leurs privilèges natifs le droit absolu d’interprétation, la propriété des livres qui passaient pour renfermer la parole ou la pensée des dieux, et que, sous leurs auspices, elles semblaient présider au gouvernement tics forces surnaturelles. Mais, lorsque tous les genres ordinaires de pouvoir et d influence, que ces castes redoutées faisaient servir au succès tle

passif; ils avaient admis , on conséquence, deux natures ou deux êtres absolument distincts dans la société; un être intelligent et actif, représenté par le corps sacerdotal égyptien, dont les rois et les guerriers étaient une dépendance; l'être materiel et passif, représenté par les castes populaires. Moïse, au contraire, etc.?.» (Loi de Moïse, p. 3; — Hist. dis Instit. de Moïse, t. t, p. 61, etc.)

Les détails sur les castes de l'Egvple sont principalement fournis par llérodute et par Diodore, qui renferment quelques différences relatives aux subdivisions de la troisième caste. Les livres sacrés et l'histoire de l’Inde et de la Perse constatent partout le principe et le fait de leur existence; l’on y trouve un autre symbole religieux en rapport avec le précédent , lorsque le premier (ils de Brahma, immolé en sacrifice par son père, donne naissance à tous les êtres du monde, et que les quatre castes sortent des différentes parties du corps de la victime (Hérod. liv. n; — Diodore, liv. t, scct. 11; — Rcch. asiat. t. i, traduct. franc.; ■ — Préface du Zendavesta ; — Creutzer-Guigniaul, t. t, a® part. , p. 585, 6o5).

leurs plans, ne suffisaient plus , et quelles acciilens supérieurs exigeaient un changement subit dans la société actuelle, alors les Orientaux croyaient à l’accomplissement d'un phénomène religieux dont les détails, répandus au loin par leurs légendes, bien avant l’origine du monde chrétien, durent singulièrement disposer les esprits à ses formes et à son langage.

Leurs dieux prenaient eux-mêmes une vie terrestre et s’incarnaient, afin de communiquer au corps destiné à les recevoir la mission de détruire le mal, de conserver le bien et de hâter la réalisation de la céleste pensée. « Quoique je ne sois pas sujet de ma nature à naître et à mourir, dit un des dieux ;les plus antiques et les plus renommés de ces climats, cependant, toutes les fois que dans le monde la vertu s affaiblit, et que le vice et l'impiété s’insurgent, je me rends visible et j’apparais pour la conservation des justes et pour la destruction des médians1. »

1 C’est Vischnou qui parle ainsi, dans un des poèmes religieux les plus antiques des Hindous. Il y a déjà eu neuf incarnations successives de ce dieu, sous une forme d’animal ou sous des formes humaines; la dixième est attendue: quatre incarnations de Brahma, un grand nom-

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Bien plus, outre ces incarnations divines «jui transformaient en homme la pensée des dieux 1 , l’Orient reconnaissait des exaltations humaines qui transformaient en dieu la pensée de l’homme. En satisfaisant à tontes les obligations tracées dans les saints livres, en se plongeant dans une contemplation soutenue par d’étonnantes austérités , et s’il repoussait tous les sentimens personnels pour y substituer des idées infinies, l’homme de race intelligente pouvait, d’aprcS eux, atteindre h l’échelon le plus élevé des êtres, et s’identifier avec les dieux supérieurs, au point de devenir dieu lui-même, et de partager la toute-puissance sur les dieux secondaires et sur les elémens *.

bre de .Schiven. — Les fameux Hermès de l’Ejorpte, destinés à instruire les hommes, sont aussi les incarnations reconnues du dieu Soleil-Osiris [Rech. asiat. t i, p. >34 ; t. ii, p. i"3; — le Baghavat-Glta trad.; — travaux de (’hampollion, Creutzer-Guigniaut, t. i).

1 La note C, à la fin du volume, indique la forme des incarnations les plus célèbres de l’Asie.

’ i Quiconque dissipe en soi l'illusion, source de l’erreur, possède la vraie science; il sait Dieu, il est Dieu, il connaît Brahm, il est Brahm, il est la lumière des lumières, la science des sciences; il s’élève au-dessus des

MVRE I, CHAPITRE II,

Enfin, parmi les autres dogmes des Orientaux les plus familiers à l’époque où nous touchons, et qui servent d’introduction nécessaire aux doctrines chrétiennes, il ne nous reste plus que ceux-ci à rappeler : leur coutume d’attacher une fatalité absolue au côté douloureux et sombre de la vie ; de regarder 1 existence individuelle de l’homme comme la suite malheureuse d’un autre état d’existence très-antérieur à l’àge de l’humanité 1. Semblable au Vulcain de la fable , il serait arrivé par une chute sur la terre, et la source intérieure de scs peines , de ses souffrances , résiderait bien moins dans l’ignorance et dans la violation passagère des conditions de sa propre nature, ou, pour employer l’expression adoptée , dans sa chute personnelle, que dans le châtiment irrémédiable de certaines fautes qui auraient été commises hors de notre sphère et de notre temps. En conséquence, et avec un esprit op-

œuvres. » (Oupnckhat , ou le Mystère , abrégé assez moderne des anciens livres théologiques des Hindous, trad. du persan par Anquelil Dupcrron.)

1 L’ange déchu.

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posé aux doctrines hébraïques, comme on s’en convaincra bientôt , la mort devait passer pour le premier des bienfaits célestes; en conséquence, toutes les preuves les plus matérielles, les plus décisives du mépris de la vie, formaient une des manifestations habituelles de la plupart des cultes religieux de l'Orient*. L’ame , délivrée alors des liens de l'existence terrestre pour s’unir, avec ou sans la mémoire d’elle-mcine, à d’autres corps, était ravie d’aller chercher d’autres lieux, une autre lumière et la plus sublime félicité. Mais, suivant que l'individu avaitaccompli ou abandonné les prescriptions sacrées, il courait plus ou moins de risques, avant de toucher au terme. Tantôt l’ame épaissie des médians traversait des corps d’animaux, et, après ces migrations humiliantes, venait reprendre des formes humaines

* On sait que les tortures volontaires de soi-méme, les mutilations, les sacrifices humains, se sont conservés daus ces contrées jusqu'à nos jours. De là les lois antiques de Moïse de ne pas faire passer les enfans par le feu, de ne pas sc faire des incisions nuisibles ou superstitieuses sur le corps, de ne pas arracher violemment un membre à quelque être vivant que ee fût (LJvitirj. xvm, xix; — Drulrr. xxn, XXIII, etc.).

el subir une nouvelle épreuve; tantôt elle descendait dans des régions souterraines , pour être livrée à toute la violence d’un feu dévorant. L’ame éthérée des bons, au contraire, purifiée de quelques souillures, dont aucun homme n’est exempt, attendait en paix, dans un séjour diversement embelli , l’heure de remonter dans les sphères célestes; ou bien elle attendait une résurrection générale qui devait être accompagnée de la destruction complète du monde physique actuel, et de son remplacement par un règne de lumière et de bonheur où le principe du mal ni la mort n’auraient plus aucun accès

‘ Chez les Egyptiens, \‘ A menthes était le lieu oit les âmes se voyaient jugées, justifiées, purifiées et tourmentées, en raison de leur vie précédente, et sous des formes qui inspirèrent aux Grecs la création de leur royauit.e des enfers et toutes ses subdivisions. Trois mille ans donnent le cycle que ces âmes avaient à traverser, de transmigrations en transmigrations, et à recommencer plusieurs fois, selon les circonstances, avant de remonter vers les sphères célestes (Hérodote, n, i a3 ; — Diodore de Sicile, i, 5i. "Voyez une description curieuse des images renfermées dans l’une des pyramides, par M. Champollion jeune, — Chez les Hindous Schiven, sous le nom

■de Rendra ou de Cala, el sa femme Roudrani, ou la ter-

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Quoique formé par l’Orient, et tout accessible qu’il était aux impressions religieuses les plus vives, l'esprit général de la Grèce fut loin de se fixer avec lui dans l’obscurité de ses hypothèses, d’hériter de son caractère ascétique et de ses élans contemplatifs. C’est dans l’ordre des choses qui frappent, d’une manière directe , l’intelligence et les sens , que cette belle contrée avait ramené son centre d’action ; c’est le principe si essentiel de l’individualité et de la mobilité de l’homme,

rible et vengeresse Cali, entourés de démons , jugent les âmes dans les putains ou régions infernales, et poussent rudement, avec leurs pieds ou avec un dard fourchu, les pécheurs dans les flammes et dans l'airain incandescent ( Rcc/wrc/i . asiatiq. t. i, p. 1 88 ; — Polier, Mythol. des Hindous;— Crcutzer-Guigniaut, 1. 1, 1 65, avec la pl. iv,n°a6). — Enfin, dans les croyances des Perses, dès que l’homme mourait, les Dcws ou les démons, enfans d ’Ahriman, disputaient son amc aux Izeds, qui, après les sept Amschaspands , sont les meiKeurs anges ou enfans d’Ormuzd. Cette amc se présentait au |>ont de Tchinevad, situé entre ce monde et l’autre. Là, elle était jugée par Ormuzd luimême aidé de Bahman, soit pour passer dans la terre heureuse, soit pour expier ses crimes, jusqu’au jour d’une résurrection générale et du renouvellement entier de la terre, d’abord dévorée par le feu ( Zendavesta , d’Anquetil Duperron, n).

/j8 I.IVRE I, CHAPITRE II.

qui a reçu chez elle les dévcloppemens les plus

riches.

J’ajouterai même, au sujet de la diversité d’esprit de ces deux classes de nations, que l’étendue respective de leurs territoires n’y avait pas exercé moins d’inlluence que la nature de leurs climats. La plupart des états orientaux étaient presque un monde auprès de la circonférence étroite et subdivisée de la Grèce '. Là, tout favorisait l’exaltation de la pensée jointe à l’inactivité du corps; des solitudes profondes, des vallées sans lin, des chaînes de montagnes prodigieuses par leur hauteur. Ici , comme les populations se touchaient et se froissaient de tous côtés , il fallait d’abord agir, il fallait lutter par la force et par l intelligence , de pays à pays , d’homme à homme , et profiter aussi vite que possible des circonstances heureuses qui n’avaient aucun signe certain de stabilité. A chaque pas que faisait l’Orient, il lui semblait qu'un ébranlement correspondant devait s’ensuivre dans toute la nature ;

1 Los plus grandes républiques de la Grèce, Sparte, Athènes, n’offraient pas en étendue un diamètre moyen au-dessus de quinze à vingt lieues.

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la Grèce, au contraire, ne fut pas long-temps à reconnaître qu’elle avait pleine liberté de se mouvoir sans occasioner la moindre agitation à l’univers 1 .

' J’ajouterai en peu de mots, et presque sans ordre, quelques autres observations sur cette mobilité de la Grèce. La force capable «le faire lin corps compact de nation de la foule de petits états qu'elle renfermait, lui est toujours venue des circonstances extérieures beaucoup plus que de sa propre loi. Ces circonstances sont la crainte des Asiatiques, qui fit lever les Grecs comme un seul homme pour la guerre de Troie, et la crainte des Perses, source du développement le plus héroïque de leur histoire. A mesure que l’influence de ces sentimens, de ces liens accidentels, et nullement constitutifs ou systématiques, comme était le lien national des Hébreux, s’affaiblissait, la Grèce marchait à grands pas vers sa dissolution. Vainement, après les défaites des Perses, une guerre longue et effroyable éclata pour savoir laquelle des deux cités de Sparte ou d’Athènes donnerait de l’unité au pavs, deviendrait sa capitale: ni l'une ni l’autre n’étaient en position de vaincre la mobilité grecque; et, du temps de IJémosthcnes, le roi de Macédoine, Philippe, si l’on avait agi de concert avec lui, était, malgré toute l’éloqucnce de l’orateur, le seul homme en état de rendre la vie et la force au corps hellénique. La Grèce, située au passage des populations de l'Orient vers l’Occident, peut être comparée, quand on songe à la multitude infinie d’intelligences qui se pressaient dans s«*s limites, à

Cependant , parmi celles de ses écoles philosophiques qui ont des rapports avec notre examen, les deux principales, les plus marquées du génie oriental, les écoles de Pythagore et de Platon, avaient obtenu un rôle éminent parmi les doctrines d’ Alexandrie et dans la propagation du langage demi-philosophique, demi-religieux, duquel je me borne ici à extraire les plus importantes généralités. La première de ces écoles, avide de procurer des sages supérieurs à l’Italie et à la Grèce, avait cherché sa force dans une libre imitation des castes de l’Égypte , dans le principe d’association et de hiérarchie ; elle

ces terrains fertiles où l'on fait uaitre des arbres précieux en abondance, afin de leur procurer un accroissement rapide qui permette de les transporter plus au large dans des terres encore désertes. Le nombre extraordinaire de colonies qu’elle a répandues dans le monde donne une valeur réelle à cette comparaison. Quant à l'image à se faire de son caractère moral , la Grèce se dépeint en partie dans ses courtisanes de haut rang. Rien ne lui manque à l’extérieur, ni la beauté, ni le Langage, ni la vivacité d’esprit, ni les attitudes de théâtre, ni la joie, ni l’enivrement; mais, s’il arrive qu’on la suive de plus près et qu’on pénétré chez elle aux heures inusitées, alors tout change de face.

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avait reuni tous les moyens capables à ses yeux d’agrandir les intelligences, d’elevcr les âmes, de rendre l’homme l’image la plus vraie possible delà divinité et le miroir le plus fidèle de l’harmonie des corps célestes 1 .

La seconde école, celle de Platon , se distingue par l’expression nouvelle et toute métaphysique qu’elle a donnée au dualisme de l’Asie, et par le dégagement du dogme de l’immortalité individuelle des âmes, qu’on sera bientôt dans la nécessité de ne plus confondre avec les croyances de l’autre vie, comme elles ont été entendues et appliquées par Jésus- Christ. Cette école voulait travailler à la perfection de l’humanité en se faisant d’abord l’idée de ce que l’homme doit être, à l’exemple du statuaire qui, avant d’employer le ciseau, porte déjà, daps son esprit, toutes les formes de son œuvre. En consé-

1 La vie de Pythagore répond à l’époque des derniers rois de Rome, à la captivité des Juifs à Babylone, aux temps de Jcrémie, d’Ezéchiel, de Daniel, etc. : il naquit vers l’an 586 , et il mourut vers l’an 5oo avant l'ère actuelle, après avoir fondé son institut dans la partie de l’Italie appelée la Grande-Grèce.

queuce, l’homme de la terre ne lui apparais-1 sait que comme une copie en ébauche de l’homme idéal et divin sur lequel nous devons perpétuellement nous régler : par la même raison, l’univers visible n’était que la manifestation d’un autre univers intellectuel et invisible qu’elle appelait aussi la pensée infinie, le fils et la grande image de Dieu *.

Quant aux autres écoles de la Grèce, il suffit de nommer Socrate, qui , après avoir déployé tout son zèle et toute la causticité de son génie à diriger une philosophie qu’il regardait comme perdue dans le vague, vers l’étude pratique de l’homme et de ses devoirs sociaux, avait offert en sacrifice sa propre vie, dans l’intérêt de la vérité 2. Cent cinquante

' Ces expressions sont surtout consignées dans le Tintée. Mais elles touchent de plus près à l’époque qui nous intéresse, dans ces passages d’un Juif alexandrin sur lequel notre attention aura bientôt à s’arrêter : » Esse te Detim , docente mundo, didiri, qui ut filins de pâtre docuit.... Quàd si juirs [lionin'j imago est Dei , palet quàd etiant tota turc specics, videliret nniversus hic mundus, qui magis quant homo refert divinam imaginent. » (Philo, de Monarch. lit», i , de Opifiein itiundi, ed. græc. et lat. 1640, p. 5. C.).

’ «. Socrates autrui priants, dit Cicéron, philosophiam

ans plus tard, au milieu d’une corruption excessive de mœurs, Zenon s’était efforcé de communiquer aux âmes la volonté de ne chercher d’appui qu’en elles-mêmes, et leur avait imposé une fermeté active, qui ne manque pas de points de contact avec la patience des chrétiens. Enfin, l’école de Pyrrhon, développée au dernier degré dans Alexandrie, et fatiguée d’une suite interminable de débats, des haines , des calomnies que les écoles les plusaustères se renvoyaient. réciproquement1, avait mis tous ses soins à élever le scepticisme ou le doute au rang d’une vertu courageuse. Mais l’exagération apportée dans son principe avait favorisé , comme il arrive

evocavit e eoelo, et in urbibus coUocavit , et in ilonws etiam introduxit , et coegit de vità et ntoribus, rebusque bonis et malis, quœrtre. » ( Tusculan. disputât, lib. v, cap. 4-)

1 Les clameurs des platoniciens contre Aristote avaient été la première citusc de l'émotion des prêtres d’Athènes et de l'exil de ce philosophe. Les calomnies répandues contre l’austère Epicurc, qui s’était servi, pour ramener les âmes à la vertu , du seul nom capable d’avoir alors quelque prise sur elles, du nom de la volupté, vinrent principalement des stoïciens, ses rivaux. (On peut consulter à ce sujet l 'Histoire de la philosophie de Brucker.) — Socrate était mort pendant le siège de Véies par les

toujours, un mouvement opposé. Dans son ardeur à frapper avec cette arme du doute , et sans pitié, tous tes systèmes et toutes les opinions , afin d’en conclure que ni l’expérience ni la raison ne peuvent conduire d’une manière complète à la vérité , il est évident que nulle école n’aplanissait mieux les voies à toute doctrine qui , après avoir adopté , comme le christianisme, d’autres bases que les sens et la raison elle-même, saurait s’attaquer de vive force à l’incertitude pénible qu’on avait eu l’occasion d’exalter un moment , mais avec laquelle il serait devenu à jamais impossible de rien fonder 1 .

Romains, vers 400 avant J.-C.; Platon mourut octogénaire, l’an 348, seize ans avant la fondation d’Alexandrie; Pyrrhon, d'abord peintre, ensuite prêtre à Elis, mourut en 288; Épieu rc , en 270; Zenon, vers aCo, au commencement de la première guerre des Romains contre les Carthaginois.

1 Le Cretois Ænesidèmc , établi à Alexandrie, dans la seconde moitié du siècle antérieur 4 l’ère chrétienne, et plus tard le médecin Scxtus Empirions, portèrent au plus haut point la tendance des sceptiques, qui avaient pour objet l’examen, et sur lesquels Sénèque s’exprime en ce» termes: « Illi ( Megarici ) mihi non profuturam scientiam tradunt , hi (Sceptici) spem omnis scientiœ eri/nunt : satius

ÉTAT DES ESPRITS

Loin de s’arrêter, en effet, aux classes éclairées , aux e'coles philosophiques et aux castes supérieures , cet état de malaise et de doute avait ébranlé de toutes parts, jusques dans les masses populaires, les plus antiques croyances, et menaçait sur leurs autels, comme je l’ai déjà donné à entendre , tous les dieux du polythéisme , toutes les formes de leur religion. Dans les pays orientaux envahis' par la civilisation de la Grèce , les indigènes n’avaient pas tardé à voir d’un œil moins respectueux la multitude d’idoles bizarres, de symboles gigantesques, d’animaux réels ou chimériques , aux pieds desquels leurs pères , depuis les temps les plus anciens, s’étaient condamnés à tous les témoignages possibles d’asservissement politique et moral

tupetvacua scire quant nihil.. .. J lit non pne/'crunt lumen per quod acies dirigatur ad verum ; hi oculos mihi effodiunt. Non facile dixerim utrùm magis irascar illis qui nos ni/ut scire voluerunt , an illis qui ne hoc quidem nobis relique runl, nihil scire. Valc.*[Epist. lxxxviu.)

* Rappelons seulement le deuil et les terribles conséquences que la maladie et la mort de certains animaux sacrés de l’Égypte entraînaient (voir Hérodote , Diodorc , liv. n).

Chez les Grecs , à leur tour , un sentiment analogue existait. Le gënie naturel de ces peuples avait valu aux formes religieuses de remplacer le culte adresse aux animaux, et toutes les figures incohe'rentes de l’Asie , par des images sublimes de grâce et de majesté.

Mais, quoique chez eux les initiés aux interprétations mystérieuses eussent perpétué le souvenir des personnifications primitives des forces de la nature, des astres, des élémens, qu’une partie de leurs divinités indiquaient, jamais toutefois, dans leur religion populaire, l’Olympe n’avait cessé d’être considéré comme la réunion positive et sacrée des magistrats du monde. Or, la sympathie générale pour , ces magistrats divins eux-mêmes s'affaiblissait d’autant plus, qu’après avoir été jadis très-supérieurs à l’état commun des mortels, tous les dieux avaient perdu cet avantage h mesure que d'heureux changcmens s’étaient opérés dans la civilisation. L’expérience avait appris que leur pouvoirnepréscrvaitd’aucun malheur les pays qui leur étaient consacrés; rtn les reconnaissait pour ingrats, débauchés, perfides, turbulens : et ce qui mérite bien mieux notre attention, ce qui nous avertit s il deviendra

ET \T DES ESPRITS. 57

facile un jour de leur substituer la personne même du fils de Marie comme dieu , c’est que toutes les formes admirables qu’ils avaient reçues de la poésie et des arts, et qui avaient perdu leur charme si puissant de nouveauté, ne permettaient plus de ne pas s’apercevoir qu’il y avait h demander aux objets de la vénération publique des caractères plus graves et plus dignes d’honneur que des formes extérieures.

Ainsi , tandis que les hommes voués à la philosophie demeuraient convaincus du vide de ces divinités de convention pour le bien social , et ne craignaient pas de les poursuivre de leurs railleries et de leurs mépris, presque tout le vulgaire grec éprouvait par instinct, au fond du cœur, que cette cour céleste ne pouvait plus retenir le gouvernement du monde; et, malgré son attachement inévitable à d’anciennes croyances, malgré l’excès des dispositions superstitieuses que les calamités publiques et privées ont pour elfet constant d entraîner, il se préparait peu à peu à une révolution religieuse, comme on se prépare souvent, sans en avoir conscience, et par la seule force des choses, aux révolutions des empires.

Enfin, dans Rome, qui, sous le rapport de la religion et de la philosoptiie , n’avait fait que suivre les traces de l’Orient et de la Grèce , et où les débats scientifiques n’absorbèrent jamais les loisirs, on sait que le respect général pour la majesté des dieux s’était longtemps conservé au niveau du respect quînspirait la majesté de la patrie. En portant la plus légère atteinte aux images divines adorées parleurs ancêtres, les vieux Romains auraient craint de voir l’édificede leur propre puissance s’écrouler tout-à-coup. Mais, dès que leurs conquêtes eurent attiré dans le Capitole une multitude de dieux étrangers; quand les anciennes divinités furent restées impassibles devant la décadence des anciennes vertus, devant les guerres intestines et toutes les horreurs dont l’Italie était le théâtre, et que la philosophie grecque eut fait pénétrer quelques-uns de ses léviers dans leur sein , alors l’accident commun à une grande partie de l’Orient et à la Grèce s’y découvrit; de sorte que dans tout le monde connu , vers l’ère chrétienne, et dans toutes les classes éclairées ou vulgaires de ce monde, on sembla ressentir au même instant le besoin de s’en

ÉTAT DES ESPRITS. 89

remettre è un nouvel ordre d’idées, qui aurait pour première loi de s’adresser aux âmes beaucoup plus encore qu’aux esprits épuisés ; de rompre toutes les barrières religieuses établies entre les initiés et les profanes , et de dissiper de fond en comble , comme l’honneur en a appartenu au christianisme, une agrégation tumultueuse de déesses et de dieux qui ne laissaient privés de leurs exemples et de leur protection aucun genre d’absurdités ni de vices.

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J Ul Mi. - • 1 . i.i, &

Go LIVRE l, CHAPITRE III.

Les Juifs.

Mais un petit peuple existait sur les contins de l’Orient et de l'Occident, aux bords asiatiques de la Méditerranée , en face de la Grèce, entre la Syrie, l’Arabie, l’Égypte. Sans échapper aux abus du merveilleux que nous nous représenterons mieux dans la suite, ce peuple ne partageait point, depuis près de vingt siècles, les idées religieuses et les coutumes familières à toutes les autres nations; il n’admettait ni la multiplicité des déesses et des dieux , ni leurs enfanlemens, ni leurs familles, ni leurs débats, et pour lui l’utilité des symboles était descendue à son expression la plus simple. Loin de regarder la vie humaine comme un fardeau destiné à témoigner sans cesse de certaines vengeances du ciel, il s’appliquait, jusque dans scs plus rudes infortunes,

LES JUIFS. 6l

à la célébrer sous des conditions accessibles à notre nature, comme le plus précieux bienfait, et il ramenait au désir de rendre cette vie humaine , longue, paisible, riche en intelligence, en affections et en biens, toute son espérance religieuse et toute l’énergie de sa législation. Or, ce peuple spécial , qu’on peut appeler le peuple-principe avec autant de raison que Rome a été appelée la ville du peuple-roi , et dont les doctrines et l’histoire offrent un ensemble si compact, qu’on se trouve toujours obligé, dès cju’il faut le considérer à une époque donnée, de ressaisir le fil de tout son passé , est la nation hébraïque ou le peuple d’Israël ; car on s’apercevra bientôt que le nom de peuple juif* caractérise une des grandes révolutions politiques et morales, opérées dans son existence intérieure.

' Le nom de Juifs, en hébreu Ycoudi au singulier et Yêoudim au pluriel, était le nom propre des enfans de la tribu ou des membres de la province de Juda, en hébreu Yéouda, mot qui signifie célébration , louange. Ce nom de Juifs est dans le même rapport avec le nom de peuple hébreu ou de peuple d’Israël, que celui des habitans des diverses provinces de France à l’égard du

6 a livre i, chapitre iii.

C’est chez ce peuple que le christianisme vint au jour, qu’il prit conscience de luimême , qu’il assura tous ses fondemens , qu’il se constitua et s’organisa avec puissance; c’est chez ce peuple aussi que s’éleva soudain devant lui l’adversaire le plus compétent, le plus opiniâtre, et sans contredit le plus curieux à connaître et à suivre jusque dans ses derniers motifs. C’est pourquoi, après avoir indiqué les causes générales et éloignées qui devaient précipiter les développemens et les succès de l’institut chrétien, il s’agit de soumettre à un exa-1

men très-circonstancié, les causes directes de

sa naissance.

L’agitation commune à tous les peuples pendant le siècle précurseur de l’ère chrétienne se répétait dans la Judée bien plus vivement qu’en aucun autre lieu. La proximité où elle était du Liban et de la Cœlé-Syrie ou Syrie- Creuse, qui fournissaient les bois de construc-

litre de Français. I,a différence de signification étymologique des noms de peuple juif et de peuple d'Israël est celle-ci : le premier veut dire , peuple objet de louanges; et le second, comme on le verra plus loin, peuple lutteur, peuple qui rivalise de force morale non -seulement avec les dieux, mais avec Dieu lui-méme.

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