CHAPITRE PREMIER
LES JUIFS EN JUDÉE VERS l'aN 26. — AVÈNEMENT DE JEAN-BAPTISTE.
Avant de montrer la suite de Thistoire évangélique, regardons vivre en Palestine la société juive, vers l'an 26, à l'époque où Pilate, en qualité de Procurateur romain, vient administrer la Judée. Il y a là un concours d'événements, une organisation religieuse et sociale, un jeu, une lutte des partis, un ensemble de superstitions, de préjugés, de passions et d'espérances, des courants d'opinion, en un mot, un état de la conscience nationale, qu'il faut étudier de près et avec quelques détails, pour comprendre le milieu dans lequel Jésus a vécu et le mouvement qui, sous l'action de Jean-Baptiste, va préparer sa venue.
Au premier coup d'œil, on distingue dans ce petit monde remuant divers groupes très tranchés. Il y a d'abord les grandes familles patriciennes et sacerdotales, dans lesquelles se recrutent les souverains pontifes, les Boéthos, les Hanan, les Phabi, les Kanith. Le pontificat suprême est devenu pour elles une sorte de fief qu'elles se disputent auprès de l'autorité romaine, à force d'intrigues et d'argent. Opulente, pleine de morgue , détestée , cette aristocratie pressure le peuple de dîmes et d'impôts, et outrage sa pauvreté par une existence
fastueuse. On ne pardonnait pas aux patriciens ni aux chefs sacerdotaux leur attitude conciliante à l'égard du pouvoir païen abhorré. Les grands prêtres, arbitrairement nommés et destitués par les procurateurs, ont perdu tout prestige. La foule, qui les hait et les méprise, se venge d'eux par l'insulte, les railleries, les anathèmes. Rien n'arrête ce flot de haine, il monte et déborde. Vingt ans plus tard, on chantera dans les rues de Jérusalem :
a Quelle calamité, la famille de Boéthos! Maudites soient leurs lances!
« Calamité, la famille de Kantharos! Maudites soient leurs plumes diffamatoires !
« Calamité, la famille de Hanan ! Maudits soient leurs sifflements de vipères !
«Calamité, la famille de Phabi ! Maudite la lourdeur de leurs poings ! »
Ils sont grands prêtres, leurs fils trésoriers, leurs gendres gardiens du Temple; et leurs serviteurs assomment le peuple à coups de bâton (i). Ces anathèmes de la foule exaspérée en disent long sur la brutalité de la tyrannie sacerdotale. On voyait de misérables valets, escortés de hardis compagnons, se ruer sur les aires et les greniers, enlever de force les dîmes pour leurs maîtres et maltraiter sans merci les récalcitrants (2). Les grands prêtres avaient souvent le droit exclusif de vendre les victimes. Les Hanan avaient établi sur le mont des Oliviers des bazars (Kaneioth) pour l'élevage et la vente des colombes. Ils excellaient à rendre lucratif ce pieux monopole. Abusant de leur autorité, ils multipliaient les cas où, suivant les rites, les sacrifices de pigeons étaient obligatoires; la cherté devenait excessive, à tel point qu'une seule paire de colombes se vendait jusqu'à un denier d'or. Et tandis que ces pontifes se gorgeaient de revenus, les prêtres de rang inférieur, réduits à la misère, mouraient de faim (3).
On comprend aisément quelle indifférence religieuse devait se cacher dans cette classe de repus. Ces fils dégénérés d'Aaron ou de Lévi ne brûlent guère de l'impatience de voir le Règne de Dieu; et cependant, nul n'est plus conservateur qu'eux. Ils forment le noyau du parti sadducéen (4) ; leur orthodoxie est
(i) Talmud HierosoL, Pcsachim, 57 a. — (2) Antiq., x.x, 8, 8 ; 9, 2. — (3) Anîiq., XX, 8, 8; 9, 2.
(4) Le parti des Justes, de Tsedakah, justice. Ce nom semble avoir désigné toui d'abord, sous Jean Hyrcan, le parti composé surtout de prêtres, et qui, en
inflexible, surtout en ce qui touche aux rites, et leurs jugements inexorables. Les choses de l'autre monde ne les préoccupent guère : matérialistes, sensuels et sceptiques, ils n'y croient pas. Maintenir l'ordre établi, vivre en bonne intelligence avec les Romains, demeurer en charge, faire grande chère et jouir, voilà pour eux l'essentiel. La religion n'est pas un but, c'est un moyen; ils se gardent de le dire tout haut, mais cet axiome domine en secret toute leur vie.
A côté de l'aristocratie de la naissance, de la fortune et du sacerdoce, il y a celle de la science religieuse : lettrés, docteurs et scribes. Depuis que la <* Thora » s'était conquis, dans la vie juive, une place si haute, et en était devenue, presque à l'égal du Temple, un des foyers, on vit apparaître à côté des hommes du culte les hommes de la « Thora ».
Le sacrifice absorbe les uns, l'étude les autres; les premiers sont engagés par leur naissance même dans les fonctions sacerdotales, mais les autres sortent de toutes les tribus et de toutes les classes; ils représentent la science religieuse, morale, rituelle, juridique; ils commentent le Livre, le copient, le propagent; ils ne tardent pas à s'élever au-dessus de la classe des prêtres et à devenir les maîtres de Topinion. C'est une loi de toute société humaine arrivée à un certain degré de culture : la puissance est aux plus forts, et les plus forts sont ceux qui savent.
Les docteurs font plus qu'étudier et enseigner la « Thora », ils se signalent par une fidélité plus stricte à tout ce qu'elle impose, se défendant avec énergie contre toute influence païenne. Ce sont les « Hassidim », les pieux, du temps où fhellénisme, depuis la conquête d'.Alexandre, envahissait tout; après avoir tenu ferme contre la civilisation et les mœurs païennes des Grecs et des Syriens, ils résistent aujourd'hui à la corruption romaine. Le particularisme juif se retrouve en eux dans toute son âpreté; ils personnifient la conscience nationale, ils sont ceux qui se souviennent, ceux qui espèrent. Tous les faits de la grande histoire d'Israël vivent dans leur mémoire; toutes les promesses de Dieu au peuple dont ils sont membres luisent devant eux comme un
face des exagérations des Pharisiens, se contentait de la justice, telle que l'exigeait le texte de la loi. Peut-être aimait-il à se rattacher par ce nom au dernier des pontifes dont la mémoire était en vénération, à Siméon, surnommé le Juste. Cf. Antiq., XIII, 9; XVII, 2, ^ ; xviii, i, 3. Bell. Jud., 11, 8.
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splendide avenir. La « Thora « est tout pour eux, puisqu'elle contient leur passé et leur destinée, puisqu'elle leur enseigne la justice légale qui, en les rendant agréables à Dieu, garantit le triomphe de leur race et de leur foi.
Cette double aristocratie a donné naissance aux deux partis dont les luttes, les rivalités et les excès remplissent les deux derniers siècles de l'histoire du peuple juif : les Sadducéens (Tsaddikim) ou les Justes, et les Pharisiens (Perischim) ou les Séparés, les Distingués. Les premiers appartenaient presque tous à l'aristocratie de la fortune ou du sacerdoce, les seconds à celle de la science.
En devenant un parti, les Pharisiens (i) ont subi la loi de toute secte. Ils ont exagéré leurs principes, outré leurs tendances, mérité les anathèmes du plus doux et du plus sage des maîtres; aveugles volontaires, fermés à l'inspiration vivante, ils n'ont rien compris au mystère des événements, et ils sont devenus la force la plus hostile, la plus réfractaire à la fondation du Royaume de Dieu.
Absorbés dans l'étude de la « Thora », du Livre, ils n'en connaissent que la lettre; Tesprit leur échappe, et la lettre les tue. Ils négligent toujours davantage l'élément moral, et ils s'appliquent à ce qui est extérieur et cérémoniel; ils se préoccupent à peine de la sainteté de l'âme, mais ils se passionnent pour la sainteté légale. Le devoir pour eux n'est plus l'accomplissement de la volonté de Dieu, c'est avant tout la pratique stricte de la légalité. Emportés par ce zèle d'observances, ils ne songent pas à multiplier les vertus, mais plutôt les rites : le plus saint n'est pas celui qui se domine lui-même et qui aime Dieu et le prochain, c'est celui qui fait le plus de jeûnes et de vœux, le plus d'ablutions et de sacrifices, qui porte les plus larges phylactères et les houppes les plus longues, qui marche le dos plus voûté, les yeux plus baissés à terre, qui affecte, aux jours où il jeûne, des airs plus funèbres, s'interdisant d'oindre sa tête, de se laver le visage (2), et même de saluer ses amis (3), et qui emploie les plus interminables formules de prières. Sa piété n'est qu'un masque. L'hypo-
(i) « De Parousch », séparation, distinction. Les Piiarisiens ou les Séparés, les Distingués, les Purs, se signalaient par le soin avec lequel ils se séparaient, se distinguaient de ce qui n'était pas juif. Tout commerce avec les païens, toute concession faite à leurs coutumes, de la part des Sadducéens, leur semblaient une profanation et une lâcheté. Cf. Antiq., xiii, 9; xvii, 2,4; xviii, i, 3. Bell. Jud., II, 8.
(2) Talmud HierosûL, Schabbat., f. 12, i. — (3) Id.. Taanith, i, 4-7.
JEAN LE PRÉCURSEUR ET L AVÈNEMENT DE JÉSUS. ly^
crisie, — cet art de paraître et de mentir, de cacher le vide et les vices de l'âme sous les dehors de la sainteté, — devient presque universelle chez ces faux dévots.
Nulle grande idée ne s'agite autour des chaires et dans les synagogues. Les docteurs célèbres qui, sous Hérode le Grand, avaient surtout contribué au développement des traditions et des coutumes, à l'interprétation juridique de la loi, les Schemaïa et les Abtalion, les Hillel et les Schammaï, avaient disparu, et, comme il arrive toujours quand les hommes supérieurs manquent, les médiocres poussèrent aux excès et aux minuties. Le formalisme s'accrut, les questions devinrent plus subtiles, et la casuistique la plus bizarre, la plus déréglée, défraya tout l'enseignement (i).
Les discussions rituelles passionnaient les lettrés, elles formaient le terrain de combat entre les partis et les écoles rivales.
Le jour de la fête de l'Expiation, l'encens doit-il être brûlé devant le Saint des Saints ou plutôt dans le Saint des Saints même, aussitôt après l'entrée du grand prêtre.^ La question était jugée d'une telle importance, que les Pharisiens, la veille du grand jour, exigeaient du sacrificateur suprême le serment de fidélité au vrai rite. L'oblation qui accompagne l'holocauste, à qui appartient-elle.^ Aux prêtres ou à l'autel.^ La gerbe cueillie, comme prémices, au printemps, le lendemain de la Pâque, peut-elle être coupée un jour de sabbat.^ L'immolation de l'agneau pascal viole-t-elle le sabbat? A la fête des Tabernacles, la libation de l'eau doit-elle se faire sur l'autel même, et la procession avec les branches de saule doitelle s'arrêter autour de l'autel.'^ Doit-on prélever la dîme seulement sur les semences, le vin et l'huile, ou encore sur l'anis, le cumin et la menthe .^^ Le serment par le ciel ou la terre, par Jérusalem ou par l'âme, est-il valable, ou seulement le serment par Dieu.^ Faut-il jurer par le Temple ou par l'or du Temple, par l'autel ou par la victime de l'autel.'^
Vaine et vile casuistique, sans moralité et sans élévation. Les plus exagérés sont naturellement les plus écoutés; les disciples d'Hillel, enclins à la douceur des interprétations, sont débordés par ceux de Schammaï, l'austère, l'intransigeant. La lettre fait loi; plus on donne à la lettre, plus on est sûr du succès. Lorsque la passion est déchaînée, en religion
(i) Talmud HUrosûl, Beracot, fol. 13, 2 ; Sotah, fol. 20, 3; Babyi, SoUfi, fol. 22, 2.
lyô JÉSUS CHRIST.
comme en politique, le secret de vaincre est l'art de la flatter.
On connaît la fameuse question débattue entre les deux écoles : Est-il permis de manger, un jour de sabbat ou de fête, un œuf pondu le jour du sabbat .? Le doux Hillel répondait inexorablement non, avec une sévérité absolue; l'austère Schammaï, dans ce cas particulier, était moins difficile. On obéissait, dans la pratique, au maître le plus strict; mais en revanche, Schammaï interdisait, le jour du sabbat, l'instruction des enfants, le soin des malades; il défendait de s'embarquer sur mer et de commencer l'attaque d'une ville, trois jours avant le sabbat.
La question suprême, pour la piété des Pharisiens, était la pureté, non pas la pureté du cœur, que Dieu aime et que demandaient les prophètes, mais la pureté légale, celle qui se voit, et qui met le Juif en opposition extérieure et violente avec le paganisme.
Est-ce la chair du cadavre qui souille, ou sa peau et les os.'^ Est-ce le contact des livres païens, ou plutôt celui des livres sacrés -f^ L'eau qui coule d'un vase impur n'est-elle pas ellemême impure.^— Malheur, disaient les fervents, à qui méprise l'ablution des mains! il sera exterminé de ce monde. Les Sadducéens se moquaient. — Vous verrez, disaient-ils, que les Pharisiens arriveront à purifier le globe du soleil.
Ce rigorisme puéril les absorbait. Leurs pratiques pieuses consistaient en sacrifices, en vœux, en prières réglées, multipliées, compliquées, qu'ils venaient dire, autant que possible, au Temple et quelquefois en pleine rue. Beaucoup d'ablutions avant d'assister au sacrifice, et même avant la lecture de la Loi. Ils se lavaient les mains avant les repas, suivant l'usage vraisemblablement établi par Hillel et Schammaï; ils s'abstenaient sévèrement du pain, de l'huile et du vin des païens; ils jeûnaient deux fois la semaine, jusqu'au soir, sévèrement et volontairement, surtout le lundi et le jeudi; ils faisaient l'aumône avec ostentation.
Toutes ces coutumes arbitraires s'introduisirent peu à peu, après l'exil, sous l'influence des Pharisiens, et devinrent un joug sévère qu'ils s'imposaient et imposaient au peuple. La direction morale était forcément compromise par le détail inextricable des œuvres et des pratiques extérieures. L'Évangile nous le laisse deviner dans les blâmes réitérés de Jésus
JEAN LE PRÉCURSEUR ET L'aVÉNEMENT DE JÉSUS. I77
reprochant aux Pharisiens, entre mille aberrations, de se croire dispenses d'assister leurs parents pauvres, en consacrant tous leurs biens ;\ Dieu (i».
A travers ce fouillis de subtilités légales et ces querelles de casuistique, la science morale jetait encore quelque lueur. Les docteurs ainiaieni A traduire leur sagesse, .^ la manière orientale, dans quelques sentences brèves et vives, quelques paraboles de forme originale et piquante. Les Talmuds nousen ont donne de nombreux échantillons. Le « Pirké .^bot » en est un recueil édifiant. Mais comme les sublimes axiomes de la philosophie, les beaux préceptes des Pères de la svnagogue, des « grands (^.ouples » , comme on les appelait, n'étaient ûu'une lettre morte; ni les uns ni les autres n'ont réussi A devenir la loi vivante de ceux qui les redisaient et de ceux ù oui ils étaient adressés. Les païens n'ont pas su briser le joug (lu fatalisme et du panthéisme, et les docteurs juifs ont succombe sous un misérable formalisme.
Cependant, il y aurait une erreur historique et une injustice A rendre tout le parti pharisien solidaire de ces aberrations religieuses, de ces travers, de ces exagérations et de ces vices. Le Nouveau Testament esquisse plusieurs figures, telles que Nicodème, Joseph d'.-\rimaihie, Gamaliel, qui respirent un grand air de simplicité et de noblesse. On retrouve Il\ les purs descendants d'Hillel, le vrai type des Juifs ouverts aux espérances de Dieu. Ils formaient une élite dont la sagesse n'était pas toujours écoutée dans les conseils des anciens et des chefs; ils n'ont pas réussi A arrêter le torrent de l'opinion, mais ils ont eu la gloire de voir juste; ils ont entendu l'appel du Christ; et ils ont encouru le sort de ces minorités écrasées aux heures de crise violente, où la défaite est quelquefois un honneur et le triomphe une tletrissure.
La masse du peuple, ce qu'on appellerait aujourd'hui la classe moyenne, ne s'intéressait guère i\ ces discussions vaines d'école, et ne s'embarrassait pas des pratiques innombrables de ce rigorisme. On pouvait admirer le Pharisien tievot, on ne l'imitait pas. Les Sadducéens se permettaient d'en rire : — « Kegardez-le, disaient-ils, il se tourmente luimême dans cette vie, pour trouver péniblement sa récompense dans une autre. ^^ Mais lui n'en conservait pas moins sa
[ \) Matth., V, :o ; xv, î.
lyS JÉSUS CHRIST.
morgue et son proverbial orgueil. On ne comptait à ses yeux que par la science de la Loi et la pratique des rites. Le peuple ignorant et infidèle, tous ceux qui n'observaient pas exactement les règles pharisiennes, lui inspiraient le plus profond mépris; il les traitait de pécheurs (i), d'abomination et d'animal immonde.
Les publicains (2) surtout, — les collecteurs d'impôts, les agents du fisc impérial, ceux qui visitaient les marchandises, percevaient les droits d'importation et d'exportation, touchaient les péages sur les ponts et les routes, — étaient l'objet de son dédain et de sa haine. En revanche, il était satisfait de lui : — N'ai-je pas tout accompli, disait-il, et en quoi ai-je failli t
C'était sa formule.
En général, la population était plutôt dans la tiédeur que dans Tindifférence. Aux jours de fête, tous se réveillaient; ceux-là mêmes qui, comme les publicains, se mêlaient au monde païen et acceptaient d'être les agents de l'administration, encombraient le parvis des Gentils et prenaient part de loin au sacrifice et aux cérémonies du culte.
Une seule classe faisait exception, les Esséniens (3). Ces ascètes sont un phénomène curieux de la vie juive à cette époque. Ils ne formaient pas un parti dans la nation, — puisqu'ils avaient fui le monde et renoncé à toute action publique, — mais plutôt un ordre religieux. On aurait tort de les rattacher aux Yoguis de l'Inde, aux Pythagoriciens de la Grèce, aux Théurges de l'école d'Alexandrie. Leurs vrais maîtres, ce sont les " Hassidim » (les Pieux), ces Juifs fervents et antihelléniques du sein desquels sortit le bouillant Judas Macchabée. A leurs yeux, la loi de Moïse est tout; ils ont quitté pour elle la vie active, la discussion, la politique militante, et se sont absorbés dans la retraite, dans un rigoureux ascétisme et dans la contemplation. Les Pharisiens leur semblent tièdes, et la synagogue dégénérée. Ne pouvant changer le monde, ils meu-
(i) Ce sont les ajj.af>Tw>.oî des Évangiles.
(2) Ts/oV/ai, àf./'Tî).a)vai. Cf. Luc, xix, 2; Bell. Jud., ii, 14, 4.
(3) Ce nom d'Esséniens est la traduction du mot grec "ET^aioi. Il rappelle le mot syriaque hassa, qui n'est lui-même que la traduction du mot hébreu hassidim, pieux. Cette étymologie nous parait beaucoup plus vraisemblable que celle qui voudrait dériver le nom d'Essénien de sahah, baptiser ; de asah, guérir, ou de hachah, se taire. Cf. Josèphe, aux passages indiqués plus haut pour les Sadducéens et les Pharisiens.
rent au monde. Ils s'associent entre eux et vivent en commun; ils sont pauvres. Pendant quelque temps, on les appela « Ebionim » (les Pauvres), parce qu'ils affectaient de ne rien posséder; finalement, ils se groupèrent en vraie congrégation et devinrent les « Esséniens >». Retirés sur le bord occidental de la mer Morte, ils construisirent, près du rivage, sous les palmiers de l'oasis d'Engaddi, de vrais couvents.
Ils renoncent au labeur de l'amélioration des hommes, abandonnant tout à Dieu, dans leur mysticisme fataliste. Ils croient l'âme immortelle, espèrent l'affranchissement de la matière, et attendent une vie heureuse; ils ne prêtent pas de serment; ils sont sobres, chastes, silencieux, mortifiés, abstinents. Ils ne veulent pas de serviteurs : tous sont égaux et frères. Ils ne se marient pas, dit Josèphe (i), mais ils acceptent les enfants des autres, à l'âge où ils sont susceptibles encore de discipline, les traitent comme s'ils étaient de leur famille et les forment à leur image. Leur grand rite consiste surtout en ablutions fréquentes : chaque m.atin, au lever du soleil, ils se baignent.
Ils se considèrent comme prêtres : n'est-il pas écrit : V^ous êtes un peuple de prêtres (2) f et ils s'abstiennent de vin, parce que le vin est interdit au sacrificateur dans l'exercice de ses fonctions; ils ne vont pas dans les villes, parce que les portes sont ornées de statues ; ils ne se servent pas de monnaie grecque ou romaine, car le Deutéronome défend de se tailler des images.
La loi de Moïse est le tombeau où ils sont ensevelis; ce ne sont plus des vivants, ce sont des ombres. Ils passent à travers le désert et les villages, comme des êtres d'un autre monde, revêtus de la tunique blanche et du « mehil », les reins ceints d'une longue ceinture, et à leur côté la dolabra, — petite hache, dont l'usage prescrit par le Deutéronome n'a rien que de pacifique. Les Pharisiens les dédaignent, ils les surnomment, en faisant allusion à leur bain matinal, les « Hémérobaptistes», et ils tournent en ridicule leurs pratiques; leur communisme leur semble une chose niaise, et ils les traitent de pieux imbéciles.
Les Esséniens apparaissent pour la première fois sous Aristobule I", un siècle avant Jésus Christ, et disparaissent sans retour vers l'an 70, à l'époque de la ruine de Jérusalem et du Temple.
(i) Bell. Jud., II, 8, 2. — (2) Exod., II.
l8o JÉSUS CHRIST.
En dehors des partis, de la classe des puissants et des lettrés, en dehors de la foule plus ou moins indifférente, ignorante et corrompue, il y a presque toujours dans un peuple un certain nombre d'esprits qui, par la médiocrité même de leur situation, échappent à la corruption et à l'orgueil des riches, aux vices de la multitude, et même aux préjugés qui, sous le nom de science et de culture, égarent souvent, rétrécissent et paralysent l'esprit des lettrés. Ils vivent sans bruit, sans éclat, ils accomplissent obscurément leur devoir; ils sont simples et droits : ils craignent Dieu; ils se contentent de peu, n'ayant ni la richesse ni l'ambition; ils portent sans murm.ure les épreuves de la vie, ils ont pitié de ceux qui souffrent; ils aiment la paix et se gardent du mal. Leur regard est simple et leur cœur est bon; ils voient juste, parce qu'ils veulent le bien ; ils appellent les saines nouveautés, car ils ont faim et soif de la justice; ils sont le sel de la terre, et ils empêchent la corruption totale.
Lorsque Dieu veut faire avancer le m.onde et transformer un peuple, il envoie ses prophètes. Le prophète est le levier de Dieu, les humbles de ce monde en sont le point d'appui. La voix qui annonce les choses saintes trouve en eux un écho. Ils tressaillent, les premiers, aux rayons de ce printemps qui va tout rajeunir. Il serait difficile de les compter; mais Dieu les connaît, et son Esprit repose en eux.
Négliger cet élément dans la vie des peuples, c'est omettre une des forces les plus actives, quoique la plus silencieuse. Il faut regarder, aux temps de crise et d'angoisse, vers ces inconnus, ces oubliés, ces anonymes; ce sont eux que Dieu épargne; ils échappent au déluge, et ils sortent de l'arche, pour recommeacer une ère nouvelle sur une terre purifiée et rajeunie.
Il est difficile d'évaluer avec quelque précision historique cet élément de la société judéenne. Il existait cependant, — on ne saurait le nier, — un peu partout, à la ville et aux champs, en Galilée et en Samarie, à l'ombre du Temple, aux bords du lac et jusque chez les publicains dédaignés.
Malgré leur asservissement et le naufrage de leur indépendance, les Juifs, en Judée, comme dans leurs colonies en plein monde païen, gardent encore une sorte de gouvernement propre. Cette autorité, à la fois religieuse et nationale, réside dans une assemblée de soixante et onze membres. La
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tradition juive aimait à en rapporter l'institution à Moïse, et invoquait la Loi (i) pour lui donner un caractère sacré. Au fond, il n'y a rien de commun entre le Sanhédrin et les Anciens dont parle Moïse. Ces derniers ne sont que des représentants du peuple; ils délibèrent dans les conjonctures graves, mais ils ne sont pas l'autorité nationale. On aurait tort également de confondre le Sanhédrin avec la « Grande Assemblée » constituée par Esdras, qui n'était qu'un collège de scribes appelés à résoudre les questions d'ordre tout reiigieu.x.
Le Sanhédrin proprement dit n'apparaît que vers le milieu du troisième siècle avant Jésus Christ, sous Antiochus Épiphane. Josèphe rappelle la vepoufjta (2). Cette assemblée a dû être une concession des Ptolémées, qui, pour gagner la sympathie des Juifs, leur reconnurent le droit de se gouverner eu.x-mêmes. Ce tribunal, dont les attributions furent, à l'origine, sous les Séleucides, vraisemblablement fort restreintes, devint plus influent sous les Asmonéens. Il faut descendre jusqu'au règne du roi Hyrcan, vers l'an 1 30, pour voir le « Beth-Din » transformé en « Synédrion », et partager le gouvernement de la nation avec le grand prêtre qui, jusque-là, avait toute l'autorité. Les Romains, maîtres de la Judée, l'an 63, laissèrent subsister cette représentation nationale, en restreignant ses pouvoirs; et nous la retrouvons, sous les Hérodes et les procurateurs, avec l'organisation que lui donna Hyrcan.
Le grand prêtre préside le Sanhédrin, du moins depuis la mort d'Hillel (5). Il s'appelle « Nasi 0 (prince), et le viceprésident, (( Ab-beth-Din )) (père du tribunal), parce qu'il siège dans les affaires judiciaires. L'assemblée recrute ses membres parmi les familles ayant droit au pontificat suprême, comme celles de Hanan et de Phabi : ce sont les grands prêtres ; parmi celles qui occupent une grande situation de fortune et qui peuvent, à l'aide de leurs tables généalogiques, témoigner de la pureté de leur origine juive : ce sont les anciens, TTpcaÇuTcpot; enfm , parmi les docteurs, les chefs d'école, les rabbis, ceux qui copient la Thora, l'étudient, la commentent, l'enseignent : ce sont les scribes, ypa^aa-ràç . les maîtres, ôioaG/.aXoi, E7Ci(7TaTr,ç.
Les attributions du Sanhédrin sont variées et nombreuses. Tout ce qui constitue la vie juive, dans ses moindres détails, ressortit à son autorité : il est à la fois un concile, une cour
(i) Nombres, xi, 16. — (2) Antiq., xii, }, 3. — (?) Anîiq., xx, 10; Act., V, 17 et suiv.; vu, i ; ix, i, 2, etc.
de justice, un parlement. Il juge les questions de doctrine, de droit et de rituel, veille à la pureté de la race, aux mariages des. familles sacerdotales, fixe le calendrier et les néoménies, règle le contentieux entre Juifs. Il a la garde des traditions et de la Loi, cite devant lui les blasphémateurs et les faux prophètes, les condamne, même à la mort et à la lapidation, sauf à demander la ratification du procurateur romain.
Au temps de Jésus et dès le règne d'Hérode, il n'était plus qu'un corps avili (i). En donnant au grand prêtre la présidence du Sanhédrin, et en faisant du grand prêtre une créature à leur merci, Hérode et les Romains ont trouvé le moyen d'asservir le corps entier et de l'avoir à leur dévotion. Ce n'est plus dans ces représentants officiels qu'il faut chercher la vraie vie nationale. Lorsque les Pharisiens l'emportaient dans le Grand Conseil, leur zèle farouche pour la Loi ne redoutait rien, et ils n'hésitaient pas à sommer le roi Hérode à comparaître devant eux (2). Le parti sadducéen qui domine dans l'assemblée ne connaît plus cette fière indépendance, il n'a d'autre souci que de comprimer dans le peuple toute effervescence et d'éviter avec 1 autorité romaine le moindre conflit. Pilate n'avait pas de meilleurs alliés que les grands prêtres pour tenir la nation vaincue immobile sous le joug. On les verra même, dans le procès de Jésus, se montrer plus zélés que le gouverneur pour la tranquillité de l'Empire et l'amitié de César.
Il est rare que les pouvoirs établis, les corps constitués, soient les instruments d'une rénovation; ils songent surtout à se maintenir et à se perpétuer; le présent les absorbe, les idées nouvelles les inquiètent, le lendemain les effraye, ils aiment mieux regarder le passé que l'avenir; leur fonction est plutôt de conserver que d'innover. Toute marche en avant veut le sacrifice des formes usées, elle se poursuit à travers les écroulements et sur les débris de ce qui a cessé de vivre. Le Sanhédrin a subi cette loi, et il eût entravé le Règne de Dieu, si quelque puissance humaine pouvait jamais tenir tête à la force irrésistible de l'Esprit.
Les événements politiques et religieux qui, depuis plus d'un siècle, se succédaient en Palestine, dans le petit État juif,
(1) Antiq., XV, 2, 4 ; 3, I. — {2) Anîiq., xvii, 2, 4.
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rendaient sa situation toujours plus grave et l'acheminaient à sa ruine.
Les luttes fratricides des derniers Asmonéens, la prise de Jérusalem par Pompée, l'intronisation d'Hérode par Auguste comme roi de la Judée reconstituée, la politique païenne et tyrannique de cet Iduméen, ses attentats contre la religion, le morcellement de son royaum.e, les dix années de violence et de cruauté de l'ethnarque Archélaùs, la transformation de Tethnarchie en province de l'Empire, le serment de fidélité à César, à une autorité païenne, le cens payé chaque année en signe d'asservissement définitif, la présence des procurateurs romains et leur administration despotique, — tous ces faits, qui composent la douloureuse histoire des Juifs depuis l'an 64, frappent comme autant de coups terribles la nation déchue.
Pas un patriote qui ne soit atteint dans son amour passionné pour sa religion et son pays; une immense tristesse envahit le peuple entier; tous portent le deuil de leur indépendance. Ce qui les blesse le plus cruellement, c'est moins de se sentir les vaincus d'une puissance païenne que de voir violer la liberté de leur culte. Le grand nombre se résignerait à vivre sous un pouvoir étranger; mais ce que nul ne peut souffrir, c'est l'oppression de la conscience, c'est un gouvernement outrageant la Loi sainte. Or, à tout instant, les procurateurs de Rome portaient contre elle une main brutale et sacrilège. Le peuple révolté préférait la mort au spectacle d'une telle abomination (1). De toutes les libertés, en effet, la liberté de servir son Dieu est krplus sainte; aucune autre n'a dans le cœur de l'homme des racines plus vivaces, plus indestructibles; et entre toutes les nations, on n'en trouvera pas qui ait montré plus d'attachement que la nation juive à son Dieu et à sa Loi.
Les temps sont loin où Israël courait aux idoles et méritait, par ses adultères envers Jéhovah, l'anaîhème des prophètes. La religion, bien que mal comprise, était devenue sa plus grande passion, elle se confondait avec le sang de la race, avec la patrie, et le peuple était toujours prêt à se lever pour la défendre; de tous les sentiments propres à l'émouvoir, il n'en est pas de plus tumultuaire et de plus excitable.
Rome ne l'ignorait pas. Les deux premiers empereurs, César et Auguste, ont toujours su en tenir compte; mais leur
(i) Cont. App., i, 22.
modération ne pouvait prévenir tous les chocs; les nécessités administratives se heurtaient à chaque instant aux exigences juives ; et le prélèvement annuel de l'impôt était, à lui seul, une occasion permanente de conflit.
Tibère continua, dans ses premières années, la politique de ses prédécesseurs. Un bon berger, disait-il, dans son égoïste sagesse, tond ses brebis, mais il évite de les écorcher (i). Il n'aimait pas à changer ses procurateurs; connaissant la profonde corruption de l'homme, il savait leur cupidité, et il disait d'eux avec mépris : Si l'on chasse les mouches qui dévorent le sang d'un blessé, au moment où elles sont rassasiées, celles qui les remplacent sucent la plaie avec une avidité nouvelle (2).
Cependant, vers la dixième annjée de son règne, un fait scandaleux mit en émoi l'aristocratie de Rome. Quelques Juifs ayant été surpris en flagrant délit d'escroquerie et de charlatanisme (3), la vieille haine qui dormait toujours au fond du cœur des païens éclata contre la nation entière. Le ministre Séjan se fit l'instrument officiel de la colère publique et jura d'exterminer cette race détestée. Le vieux Tibère, dans sa voluptueuse Caprée, laissa son ministre influent agir. Les colonies juives sentirent bien vite le contre-coup de ce qui se passait dans la métropole, et Pilate fut choisi pour remplacer en Judée, vers l'an 26, Valérius Gratus.
Les procurateurs qui, depuis vingt ans^ administraient ce pays, avaient évité de blesser trop violemment le sentiment religieux. Ainsi ils n'apportèrent jamais, à Jérusalem, les étendards des légions sur lesquels se voyait l'image de l'Empereur. Ces égards parurent de la faiblesse à Pilate. Son premier acte, en prenant possession de sa charge, fut une violence et un outrage. Il donna ordre à la garnison d'entrer la nuit dans la ville avec les étendards. Le peuple, averti de l'événement, courut en foule de Jérusalem à Césarée, obsédant Pilate pendant cinq jours et cinq nuits, le conjurant d'enlever l'abomination de la Cité sainte. Au sixième jour, le procurateur invita le peuple à venir au cirque, où il avait donné en même temps rendez-vous à un détachement de soldats. Les
(i) Tacite, Ann., xi, 42. — (2) Suét., Néron, ^2.
(3) Antiq., XVIII, 4. Il s'agit de la conversion au judaïsme d'une grande dame romaine nommée Fulvie. Trois ou quatre Juifs l'exploitèrent avec une habileté et une audace sans pudeur : le mari, Saturninus, les surprit et les dénonça au préfet.
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Juifs recommencent leurs supplications : sur un signe, les soldats de tous côtés cernent la multitude, Tépée au clair. Les Juifs restent inébranlables, ils présentent leurs poitrines, déclarant qu'ils aiment mieux mourir que survivre à la violation de leur Loi. Pilate eut peur : il ordonna de retirer les étendards de Jérusalem (i). Mais, comme s'il obéissait à un mot d'ordre venu de plus haut, il renouvela ses actes de violence, provoquant ainsi contre Rome un surcroît de répulsion et d'apreté.
Lorsque la vie d'un peuple est menacée, tous les sentiments s'exaltent au paroxysme. Les païens ne sont pas seulement pour les Juifs des oppresseurs, ils sont des impies; ils ne sont pas seulement les ennemis d'Israël, ils sont les ennemis de Dieu : leur contact est une souillure. La plus terrible et la plus implacable des haines, la haine religieuse, les poursuit silencieusement et ne cesse d'appeler sur eux le châtiment et les vengeances de Jéhovah. C'est au cœur du peuple et dans le parti des Pharisiens exaltés que cette haine couve.
Toute autre nation, se voyant ainsi opprimée, eût cédé à la force et se fût résignée au joug : le Juif se laisse refouler, écraser, mais non réduire; et, sauf quelques Sadducéens qu'un vil intérêt rattache aux procurateurs, tous, au plus profond de la misère nationale, gardent la foi en des jours meilleurs. Avec l'oppression leur espérance grandit, se nourrissant des événements eux-mêmes, de tout ce qu'ils apportaient de triste, d'humiliant et de douloureux.
Certains livres, — Judith, les Macchabées, Daniel, Hénoch, le petit psautier de Salomon, le grand recueil des Psaumes, — étaient fort lus. Il y a toujours une littérature orale ou écrite qui, en harmonie avec les événements, soutient l'idéal d'un peuple. On se retrempait dans les souvenirs des vaillants Macchabées et de leur lutte glorieuse; on s'enthousiasmait, en cherchant l'énigme des livres apocalyptiques; on aimait avoir ces tableaux grandioses qui peignaient la chute successive des grands empires autour d'Israël immobile et indompté; on savait par cœur le petit psautier de Salomon, et les cantiques nationaux du grand recueil où l'âme du peuple palpite tout entière. On empruntait leur poésie divine pour gémir, pour pleurer, pour souffrir, pour anathématiser, pour patienter, pour tléchir la justice et hâter la vengeance, pour implorer, pour espérer, pour invoquer Dieu, pour vivre enfin.
(i) Antiq., xviii, 3, i; Bell. Jud., 11, 9, 2, 3.
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En dépit de tout , et à la face des Romains victorieux et maîtres, les Juifs voulaient vivre : ils croyaient à leur immense destinée.
Une idée, en effet, domine et résume les autres, dans ces années où commencent pour eux les convulsions de l'agonie : le Règne de Dieu est proche, le Messie, le Roi de l'avenir, va enfin paraître.
Cette espérance qui, pendant des siècles, semblait l'apanage, le lot des prophètes, ne se levant au cœur du peuple qu'aux heures de crise, comme l'arc-en-ciel dans l'orage, est désormais le patrimoine de tous. Jamais, ni sous la servitude d'Egypte, ni sous l'exil babylonien, ni sous Antiochus lui-même, le brutal Séleucide, elle n'a été plus vivace, plus impétueuse; c'est l'idée brûlante. A quelque parti qu'on appartienne, — les Sadducéens exceptés, — Pharisien ou Hérodien, à quelque école qu'on se rattache, à celle d'Hillel ou de Schammaï, à quelque rang social qu'on soit placé, prêtres et anciens, docteurs et scribes, Ébionites et publicains, tous sont remués et soulevés.
Lorsqu'une idée s'empare d'une nation, l'agite et la passionne, il est rare qu'elle soit uniformément comprise. Elle se modifie, se nuance, s'altère au gré des préjugés, des intérêts et des instincts du moment. L'idée du Messie chez les Juifs n'a point échappé à cette fortune; elle n'est pas dans l'esprit du tiède Sadducéen ce qu'elle est dans l'âme d'un Pharisien bouillant; elle est autrement conçue par le scribe ou le légiste absorbé dans la Thora, et par Thaggadiste irrité contre les impiétés romaines, par l'homme du peuple aveuglé de superstition, et par le Juif pieux qui vit doucement dans l'attente de la consolation d'Israël, par le Juif palestinien et par le Juif alexandrin.
Nul ne doutait que le Règne de Dieu n'allât s'établir. Mais comment ':' L'opinion publique était divisée. Les grands prêtres, les Pharisiens, les Sadducéens, et même les partisans découragés de Judas le Gaulonite, — pour des motifs divers, par prudence et par égoïsme, ou par une fausse interprétation des Écritures, — s'imaginaient que le Messie n'était autre qu'Israël, et le Règne de Dieu, l'obéissance à la Loi; ils ne voyaient pas d'incompatibilité entre ce règne et la soumission à un gouverneur romain résidant à Antioche, et à un procurateur établi à Césarée.
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Ces doctrines traduisent exactement les espérances de la classe aristocratique, de tous ceux qui, préoccupés d'euxmêmes, composent leurs idées de façon à ne pas gêner leur tranquillité égoïste, et révent dans l'avenir la continuation du passé. Qj.ie Jérusalem soit plus éblouissante, que le Temple ait un trésor plus riche, que le sang des victimes coule à flots dans la mer d'airain, que les portiques soient envahis par une foule plus pressée, que les anciens soient plus honorés, que les dîmes soient plus abondantes, que les chaires des synagogues aient plus d'auditeurs, que l'enseignement des maîtres s'étende jusqu'aux païens, que les prosélytes accourent, que le monde entier connaisse le Dieu d'Israël : voilà le vrai Royaume de Dieu.
Cette indifférence, cette facile résignation à l'asservissement politique, cette attente passive d'un lendemain glorieux, n'étaient point faites pour les esprits zélés, ardents et libres. Us étaient nombreux chez les Juifs, et au sein même du parti pharisien , ceux qui à l'attachement à la Loi joignaient la passion de la grandeur nationale, confondant ces deux choses dans un même amour véhément. C'est de leurs rangs que sortaient les Macchabées, les six mille qui refusèrent, sous Hérode, le serment de fidélité, à l'occasion du dénombrement dont parle saint Luc, Judas le Gaulonite et le docteur Saddok, et enfin, plus tard, les Kanain, les Zélotes, — ce parti de la révolte à main armée, ces intransigeants dont le mot d'ordre était : Pas d'autre maître que Dieu! Pas d'impôt! L'impôt est le signe du servage (i).
Ils attendaient un Messie guerrier, un vrai Roi auquel Dieu donnerait la puissance de secouer le joug romain, de soumettre à Israël les infidèles, et d'établir la loi de Moïse sur le monde entier subjugué. L'élément politique absorbait l'élément religieux. Ils trouvaient dans le peuple et dans la jeunesse toujours ardente un écho fidèle et vibrant. A tout instant, ils menaçaient de soulever le pays; dès qu'une mesure contraire à la religion était prise par le gouverneur, ils frémissaient, fomentant partout les passions populaires avec une intrépidité qui ne redoutait rien, ni les supplices ni la mort.
Les superstitions relatives au Messie et à son royaume étaient en pleine floraison dans la masse illettrée. Les imagi-
(I) Bdl. Jud., VIII, 6; Ant., xviii, 1,1.
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nations s'exaltaient à la lecture des livres apocalyptiques. On attendait un être extraordinaire qui paraîtrait sur les nuées. Certains disaient qu'il était caché et qu'il brillerait tout à coup comme l'éclair. Il exercerait en souverain le jugement des peuples confondus par lui, et alors s'ouvrirait une ère prodigieuse de félicité. D'autres attendaient deux Messies : l'un qui combattrait, souffrirait, serait vaincu, l'autre qui recueillerait les gloires du triomphe. Cette idée n'a pas peu contribué à exciter l'ambition de ces Zélotes indomptables qui se croyaient appelés à être le Messie combattant et douloureux.
Cependant, il y aurait erreur à croire qu'au temps de Jésus les Juifs palestiniens n'aient vu dans le Messie qu'un héros terrestre, et dans son œuvre, une œuvre toute politique. Si puissante qu'ait pu être cette illusion dans les lettrés et dans la foule, il s'en faut qu'elle ait éclipsé l'élément divin et religieux de l'idée messianique.
Parmi les documents qui nous renseignent avec le plus d'exactitude sur l'idée que se faisaient du Messie et de son royaume les meilleurs des Juifs, il faut citer le livre d'Hénoch et le petit psautier de Salomon.
Dans le livre d'Hénoch (i), d'un si grand crédit dans l'opinion dont il exprime fidèlement les idées, le Messie est appelé « l'Élu, l'Oint, le Fils de l'Homme », et même « le Fils de Dieu ». Il est, d'après l'auteur, à l'égal des anges et, en tant que Fils de Dieu, il semble tenir près de lui la place que Philon assigne à son « Logos ». Le Fils de l'Homme habite auprès de Celui qui a le commencement des jours (2); il est assis sur le trône de la Majesté, auprès de Dieu (3); tous l'invoqueront, et il régnera sur tous (4).
Sa destinée sera celle d'un prophète, d'un docteur et d'un juge. En lui habitent l'esprit de sagesse et d'intelligence, la vérité, la force et l'esprit de ceux qui ne sont plus.
Il sera le dernier des prophètes; son action atteindra tous les peuples de la terre, il sera la lumière des prophètes et l'espoir des affligés (^), il jugera les choses cachées, au trône de la majesté de Dieu, et non seulement les hommes, mais les anges tombés, Azazel et toutes ses armées.
Après le jugement, le ciel et la terre seront renouvelés,
(i) Dos Buch Henoch, ubersetzt von Dillmann. Leipzig, 1853. — (2) /t/^.,46, I et suiv. — (3) Ibid., 55, 4; 69, 29. — (4) Ibid., 48, 5; 62, -6. — (Sj Ibid., 48, 4.
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réservés au temps messianique, inaccessibles aux pécheurs.
Les Juifs palestiniens ne se doutent pas du douloureux avènement du Messie, ils n'ont pas l'idée de sa mort et de son retour glorieux. Le Messie ne meurt pas, disent-ils, il demeurera éternellement comme le trône de David qu'il doit restaurer (i).
Les mêmes idées, avec moins de grandeur et de pureté, se retrouvent chez les plus anciens Targums, celui d'ûnkelos et de Jonathan; nous constatons là encore les mêmes causes d'effervescence politique et religieuse, toujours actives dans ces Juifs qui ne se résignaient pas à voir sortir le sceptre de leur race, et qui, en perdant leur indépendance, se souvenaient du grand mot d'un prophète, — le patriarche Jacob mourant, — leur criant à travers les siècles : « Il viendra, mais seulement à l'heure où le sceptre sera sorti de Juda (2). »
C'est parmi les pieux et les pacifiques, les humbles et les silencieux, que les espérances d'Israël gardaient leur pureté. Ceux-là ne limitent ni n'altèrent par les préjugés et les passions le mouvement de l'Esprit; ils ne maudissent pas les païens, ils laissent à Dieu la vengeance; ils savent que, suivant la parole des prophètes, ils seront délivrés de leurs ennemis, mais ils ne songent point à asservir leurs maitres et ne se bercent point de folles ambitions terrestres ; ils attendent la consolation de leur peuple, ils voient dans le Messie promis l'avènement de Dieu même, l'Emmanuel et le Fils de Dieu, — celui qui éclairera les ténèbres païennes, jugera dans la justice, et sera la gloire-d'Israël.
Comment tout cela s'accomplira-t-il .^ Ils n'essayent pas de pénétrer cet inconnu. Les desseins de Dieu nous dépassent, on les comprend à mesure qu'ils se réalisent, car ils portent en eux et avec eux leur lumière. Les âmes sont frémissantes^ elles éprouvent le tressaillement de ceux que d'impatientes aspirations dévorent.
Quel spectacle émouvant que cette poignée d'hommes debout en face de la toute-puissance romaine! Ils n'ont jamais été plus faibles, et jamais leurs ambitions n'ont été plus hautes. Ce que les Romains eux-mêmes croient tenir, — l'empire universel, — ils le veulent; tandis que les Romains n'aspirent qu'au règne de la force, ils veulent le règne de leur Dieu, et ils se pressent autour de son Temple comme autour de leur dernière forteresse.
(i) JtAN, XII, 2Z] Luc, x.\iv, 19. - {2) Gen., xx.
Ils interrogent leurs docteurs avec fièvre : — Quand viendra le Sauveur? — Vos péchés, répondent les scribes, arrêtent le jour de la délivrance et de la consolation. Sommes-nous jamais dignes du secours de Dieu ?
Le libérateur ne se levait pas.
Au tond, les maîtres ne savaient rien; leur réponse n'était qu'une formule banale destinée à couvrir sous une apparence de religion et d'humilité le vide de leur pensée. Le peuple ne se calmait guère. A tout instant, il était prêt à la révolte, décidé à suivre celui qui l'entraînerait; il avait l'oreille tendue au moindre appel, à la moindre voix.
L'âme d'une nation est comme celle de l'individu, elle a ses accès d'abattement ou de tension violente, de calme ou d'effervescence. La Judée, depuis ta déposition de son ethnarque Archélaùs, traversait une de ces crises.
Alors, parut en Israël un homme destiné à traduire à son pays troublé par les partis, courbé sous le joug païen, égaré par ses passions et ses préjugés, la pensée et les desseins de Dieu.
Il va faire revivre les prophètes, dont la voix se tait depuis plus de quatre siècles, et dont les Pharisiens ne songent qu'à embellir les tombeaux; il retrouvera leur accent pour parler de la vertu, de l'avenir et du devoir national; comme tous les êtres providentiels, il sera le génie et la conscience de tout un pays, le génie qui voit juste, la conscience qui ordonne le bien ; il va répondre aux préoccupations les plus vives de tous : de là, sa puissance; de là, l'étendue et la rapidité de son action.
Les hommes qui n'entrent pas dans le vif de leur siècle sont incapables d'éveiller le moindre écho; la foule ne les entend ni ne les comprend, ils restent impuissants et stériles, comme la foule demeure indifférente et distraite. Mais ceux que Dieu envoie, viennent à propos; la terre s'ébranle sous leurs pas, leur parole émeut, et leurs œuvres vivent.
Jean était de la race des prophètes, et le plus grand de tous.
Il a été choisi dès le sein de sa mère. Fils d'un prêtre, et de famille sacerdotale, il n'a point grandi pour succéder à Zacharie dans le service du Temple. La coutume peut enchaîner les natures vulgaires; celles que Dieu prédestine vont au gré de l'Esprit. Jean connut évidemment sa parenté avec Jésus et
Marie; il ne parait pas qu'il ait jamais vu celui dont il allait être le précurseur; mais il entendit de la bouche de sa mère tout ce qui avait marqué d'un signe divin sa propre naissance, et il sut d'elle quel avenir avait été prophétisé sur son berceau. Il vécut et grandit, comme un être consacré, un « Nazir ». Nulle influence terrestre ne devait effleurer cette ame vouée à la plus haute des missions.
Il habite le désert, écoutant la voix intérieure de l'Esprit, et se fortifiant par elle. La vigueur de son inspiration l'élève au-dessus de son temps et de son milieu. Il tranche sur tout ce qui l'entoure : on ne trouve en lui la marque d'aucune école, l'empreinte d'aucune caste, le signe d'aucun parti. Certains ont cru voir en lui, comme en Jésus du reste, un Essénien : il n'en a ni les dogmes, ni les coutumes, ni le vêtement, ni les tendances; ce n'est pas un cénobite, c'est un solitaire. Pour lui trouver des pareils, il faut remonter jusqu'à Élie le Thesbite, et jusqu'à Isaïe; tous les deux revivent en lui. Dans ses longues années de solitude, il s'est pénétré de leur grand souvenir. La figure d'Élie devait rayonner devant lui comme le type du prophétisme : même courage indomptable, même véhémence. Les oracles d'Isaïe ont dû être son livre préféré. Les trop rares paroles que l'histoire a gardées de lui rappellent le plus éloquent et le plus lucide des prophètes messianiques.
Le mal l'attriste et l'indigne, il en comprend la profondeur et l'horreur; il ne flatte pas, il réprimande; il ne console pas, il terrifie. D'un caractère inflexible, il ne craint rien : ni le peuple, ni les grands, ni les princes; sa sincérité est inexorable. Il a le don d'émouvoir et de pénétrer les consciences. Pénitent héroïque, il a l'austérité qui s'impose aux foules. Nul prophète n'a crié plus puissamment que lui le mot qui convient aux nations écrasées par la justice de Dieu : « Faites pénitence. » Et cependant, ce vengeur de la morale, ce héraut du repentir et du terrible jugement de Dieu, ne plie pas sous l'accablement des vices qu'il flagelle; ce n'est point un pessimiste découragé, c'est un homme d'espérance.
Il voit venir le Royaume de Dieu, et il annonce qu'il est là; mais, loin de flatter son pays par cette nouvelle qui résume toutes les ambitions d'Israël, il lui marque d'un ton sévère le moyen de l'accueillir. Peu importe le titre de fils d'.Abraham, il taut en avoir les vertus. Rien de bon n'arrive sans la soumission de l'homme à Dieu.
Il a l'imagination vive et la parole entraînante, l'accent énergique et cette passion du bien qui donne l'éloquence irrésistible.
Toute sa vie est une prédication vivante. Il ne tient par rien au monde dégénéré qu'il évangélise; il ne quitte pas le désert, il ne connaît que la voix de Dieu parlant à sa conscience et celle de la nature désolée qui lui parle, elle aussi, le langage de Dieu. Son costume rappelle celui d'Élie, son maître : une tunique de poil de chameau, — un vrai cilice, — et, autour de ses reins, une ceinture de cuir. Sa nourriture, ce sont des sauterelles cuites sur la pierre, et du miel sauvage recueilli au creux des rochers. Il ne boit pas de vin, il se désaltère à l'eau des torrents. A l'exemple des prophètes de l'école d'Élie, il n'habite ni dans la ville, ni- dans les villages, ni dans les maisons, mais dans les grottes de la montagne déserte.
On montre encore aujourd'hui, à l'ouest d'Aïn-Karim, une de ces grottes qui fut peut-être son premier refuge, dans sa vie errante. Elle est creusée en pleine roche vive, sur le flanc oriental de la vallée du Beit-Anina. Une source jaillit à deux mètres au-dessus de la grotte même; elle arrose tout autour d'elle : le gazon est vert, le citronnier en fleur, le caroubier étale ses rameaux noirs. Le torrent, gonflé aux jours d'orage, rugit au fond de la gorge. En face, sur le versant occidental, un petit village arabe. Une source y a attiré quelques pauvres fellahs. Un peu à gauche, à mi-colline, un bouquet d'arbres verts, — lieu vénéré où, d'après la tradition du pays, les corps dé deux vaillants Macchabées, tués au combat, furent un instant déposés. Solitude âpre et nue. Horizon muré. On se sent étreint par les flancs de la vallée qui semblent vouloir se rejoindre. On a besoin de regarder le ciel qui domine et élargit tout. Ces rochers, ce torrent, cette vallée triste, sont en pleine harmonie avec le personnage austère qui vécut là. L'écho de la voix puissante qui criait : « Dieu vient, préparez ses chemins, repentez-vous », remplit encore ce désert; on croit l'entendre à travers le bruit du vent qui passe et le murmure des eaux du Beit-Anina.