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VOCATION DE JESUS

La vie d'un être supérieur s'explique par sa destinée, et sa destinée par sa nature et son génie. Mais le dernier mot de tout est en Celui qui mène la vie, commande la destinée, crée la nature et inspire le génie.

Ces rapports entre Dieu et l'homme qu'il envoie ont toujours quelque mystère d'autant plus profond que le génie a plus d'ampleur, et l'action de Dieu plus de puissance et de plénitude. Ils résistent à l'analyse.

En révélant lui-même sa relation ineffable avec Dieu, sa vocation et sa nature, son œuvre et sa personne, Jésus a dessiné de lui un portrait vivant et fidèle, il a dit le mot de l'énigme de sa vie.

L'esprit défiant qui veut critiquer un tel témoignage et ramener ce qu'il a de transcendant à ses étroites formules, ne comprendra jamais Jésus, il ne peut que le défigurer et le travestir. Pour pénétrer les êtres qui nous dominent, il faut croire et aimer; la foi et l'amour ont des intuitions supérieures à la clairvoyance du génie. Parmi les disciples du Maître, lequel a laissé de lui l'image la plus divine .^^ Celui qui nous a redit ses confidences les plus intimes, celui qui l'a le plus aimé.

L'âme de l'homme a trois foyers : Dieu, la nature et l'humanité. Le plus grand est Dieu. Plus la vie s'y concentre, plus elle est sainte et forte. La terre n'a été pour Jésus qu'un point d'appui qui lui a permis d'entrer en contact avec l'humanité, son champ d'action. Mais sa vie vraie n'était ni sur la terre ni dans l'humanité, elle était en Dieu.

L'homme s'unit à Dieu par l'acte de ses facultés supérieures, comme à l'objet suprême de son intelligence et de sa volonté. En le connaissant et en l'aimant, il adhère à lui; en obéissant à sa loi, il devient son serviteur. Cette union, remplie de douceur et de charme, n'en reste pas moins accidentelle et précaire, comme les liens qui la constituent : la connaissance est abstraite, l'amour fragile et combattu par l'égoisme, l'obéissance mal assurée. Les plus parfaits défaillent et retombent lourdement sous l'esclavage de la nature et les misères de l'humanité.

La foi chrétienne caractérise d'un mot mvstérieux l'union qui rattachait l'homme à Dieu, dans le Christ : elle l'appelle une union substantielle et personnelle. La nature humaine et la nature divine se rencontraient en lui, sans se confondre, unies hypostatiquement dans la personne du Verbe. Jésus était, sans métaphore, au sens le plus profond et le plus vrai, le Fils unique de Dieu ; c'est ainsi qu'il est sans égal dans l'humanité.

Il sentait sa filiation divine.

Ce n'était pas, en lui, ce sentiment confus du divin qui caractérise les natures mystiques, et par lequel elles perçoivent vaguement le rapport caché qui relie toute créature à la cause infinie, c'était une conscience lumineuse, toujours éveillée, du Dieu personnel, vivant, immanent en lui. Entre Dieu et sa nature d'homme, nul intermédiaire; elle était l'instrument, et Dieu, le moteur immédiat. Chacun de ses actes avait un caractère humain et divin qu'un seul mot peut traduire : il était (( théandrique » .

Rien en Jésus qui dénote ou trahisse l'exaltation de la sensibilité, le rêve d'une imagination hors d'elle-même. Toutes ses facultés se font équilibre ; et, en nommant Dieu son père, il exprime un fait intérieur dont il a le sens intime. Il ne se le démontre pas, il le voit. Il est le seul qui soit un avec le Père (i). Moïse, le plus grand des serviteurs de Dieu, tremble devant son Seigneur, — Seigneur terrible dont nul ne verra la face sans mourir (2); Jésus le voit et l'aime. Les prophètes sont saisis par la parole de Jéhovah qui tombe sur eux comme la foudre, ils disent : « Le Seigneur m'a parlé » ; Jésus l'écoute toujours et il la transmet comme sienne. Les plus grandes

(i) Jean, x, 20. — (2) Ex., x.xxiii, 20.

âmes reli£jieuses cherchent Dieu dans Tascétisme et dans l'ef-

fort douloureux, elles sentent par moments sa présence dans des extases rapides, d'où elles retombent bientôt ; Jésus le possède en propre, sa nature n'a pas besoin d'être ravie, elle est en Dieu, avec lequel elle vit face à face.

Il avait en lui l'Esprit de Dieu même. Tout ce qu'une nature intelligente en pouvait recevoir, il le possédait. — « Nous l'avons vu, disait après sa mort son disciple préféré; c'était vraiment le Fils unique de Dieu, rempli de grâce et de vérité (i). »

Toutes ses facultés humaines empruntaient à cette union avec la nature divine une plénitude et une harmonie qui ont fait de lui le type achevé de l'homme. Il connaissait Dieu, comme un fils son père, et il gardait en lui sa parole (2). Tous les trésors de la sagesse et de la science étaient cachés en lui (3). Il avait l'intuition qui perçoit le Principe des choses, et il lisait dans les phénomènes dont les sens sont frappés, les vérités invisibles que l'intelligence humaine en doit abstraire. Aucun m.aître terrestre ne Ta instruit ni formé; il est le disciple de Dieu. Aussi, l'ignorance ne limite point sa pensée, et l'erreur ne l'a jamais troublée. L'inspiration est constante en lui; elle n'est pas, comme chez les prophètes, une lueur empruntée, intermittente, mais la clarté infinie, toujours rayonnante, de la Parole éternelle.

Il est rare que chez l'homme où dominent les puissances intellectuelles, la volonté et les forces affectives leur fassent équilibre. En Jésus, tout est à la même hauteur; comme la Vérité l'éclairé, la Bonté et la Beauté l'attirent; son amour est dans le bien total, et son esprit dans le vrai absolu. Entre la volonté de son Père et la sienne l'accord est constant, malgré la douleur, l'opposition des hommes, les répugnances instinctives de la nature, les obstacles de toutes sortes, malgré la mort elle-même. Il ne connaît que la volonté du Père, il s'en nourrit (4). Il n'agit en rien de lui-même (^) ; il ne cherche pas sa volonté à lui, mais ce qui plaît à son Père (6), et il l'accomplit toujours (7).

L'homme le mieux doué voit le bien, et ne l'exécute qu'à demi ; des forces désordonnées le paralysent, le ralentissent ou régarent ; l'égoïsme superbe, en le détournant de Dieu, le prive de son appui : Jésus voit le bien, et il le réalise sans

(i) Jean, i, 14- — (2) Jean, vjii. — (3) Ép. aux Coloss., 11. — {4) Jean, iv, 34. — (5) Jean, v, 30. — (6) Jean, vi, 38. — (7) Jean, viii, 18.

emportement ni défaillance. Qui le convaincra de péché (i).^ Rien ne résiste à sa force : la puissance de Dieu est en lui ; et comme il est au service de son Père, n'agissant que sur l'ordre de sa volonté, il n'est jamais déçu. Sa prière est toujours écoutée ; cette confiance lui donne la mansuétude de Celui qui peut tout. Il ne brise rien, car il ne connaît pas la violence ; il fait ce qu'il veut, mais il ne veut que le bien et la vie. La bonté est sa loi, et la vie et le bien ruissellent de ses mains, toujours ouvertes pour bénir.

L'imagination, les instincts et les passions qui entraînent si violemment et enracinent l'âme dans la terre, qui troublent souvent la perception de la vérité, entravent ou emportent notre liberté, toutes ces forces inférieures obéissaient en Jésus à la volonté comme la volonté obéissait à Dieu. De là le calme, la sérénité, la douceur qui se dégagent de sa nature toute d'harmonie. La lumière, l'amour et la beauté de Dieu transpirent à travers tout son être; une vertu divine sort de lui (2). Sa sensibilité était exquise. C'est par elle qu'il entrait en communion avec le monde terrestre. Il aimait la nature : elle lui parlait de la bonté, de la munificence de son Père céleste (3). Il ne lui a demandé aucune autre joie. Au milieu des hommes, il a voulu connaître les tristesses, les fatigues, la compassion, les saintes colères contre le mal, les luttes sans trêve, les infidélités, la trahison, les tortures et les accablements d'une agonie sanglante, le supplice et les horreurs de la mort.

Il a souvent pleuré (4). Toutes les souffrances humaines l'ont ému; mais l'innocence des enfants le reposait, le charmait. Un prophète, le voyant de loin, l'avait appelé « l'Homme de douleur qui savait souffrir (s) ».

Il n'a tressailli que dans l'Esprit dont il débordait, et la seule allégresse sensible qu'il ait goûtée ici-bas, c'était la rencontre des âmes de foi, parce qu'il pouvait les sauver.

Le mal l'a attristé jusqu'à l'agonie.

Cette immense plainte qui fait le fond de toute la création haletante vers la gloire des enfants de Dieu, vers son renouvellement et sa transfiguration (6j, emplissait l'âme de Jésus et n'a trouvé nulle part une expression plus émouvante et plus

(i) Jean, viii, 46. — (2) Luc, vi, 1,9; viii, 46. — (3) Matth, vi, zS ; xii, 27. — (4) Luc, xi,\, 41 ; Jean, xi, 3$. — ($) Isaie-, lui, 3. — [ù) Èp. aux Rom., VIII, 15.

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pleine : il reste pour les hommes le Crucifié, le plus doux et le plus aimé des martyrs.

Étudiée dans son essence, en dehors de toutes les divisions accidentelles, artificielles, fondées sur la culture et la race, le climat et le temps, la civilisation et la religion, l'espèce humaine se partage en trois classes : la foule, les talents et les génies. C'est une pyramide géante; la multitude en forme la base, les talents la partie moyenne, et les génies le faîte.

Au génie, l'originalité, l'invention et l'initiative; il crée les formes nouvelles et donne le branle à tout, entraîne l'humanité dans des directions inconnues avant lui, la trouble ou l'apaise, l'égaré ou la dirige, l'abaisse ou l'élève.

Le talent n'invente pas, il suit les inspirations du génie, les applique et les conserve, les interprète et les divulgue. On sent en lui l'effort douloureux et le travail patient qui honore tout être de bonne volonté.

Si le génie est le dieu, le talent est son prophète.

Livrée à ses instincts et à ses inspirations vagues, la foule, passive et sans initiative, obéit à l'impulsion de ses maîtres; elle reçoit d'eux les idées toutes faites, les directions qui l'orientent; elle est le troupeau qui va où le berger le conduit.

Quelque grand qu'il soit, nul génie humain n'est parfait ; il a ses limites et ses excès, ses faiblesses et ses violences, ses intuitions soudaines et ses éclipses, ses erreurs et ses aveuglements. Son inspiration intermittente s'épuise; ses œuvres se dissolvent et vieillissent ; ses créations tôt ou tard sont dépassées.

Rien de pareil dans le Christ : sa parole, sa vie, son œuvre subsistent, dominant l'humanité comme un ciel de lumière, étonnant la raison, gouvernant les consciences, défiant la mobilité et l'effort des siècles.

Le génie humain a ses variétés qui résultent des facultés dans lesquelles il excelle. De là, les génies de l'idée, les génies de l'action et les génies esthétiques. Les premiers pensent et conçoivent ; philosophes, moralistes et savants, ils arrachent quelques secrets à l'énigme des choses, à Dieu, à l'âme humaine, à la nature. Les seconds agissent, ils ont la force qui subjugue; politiques, conquérants, ouvriers sublimes, ils entraînent les hommes, remuant la terre et la transformant. Les autres, épris de l'idéal, ont l'art de le traduire; orateurs,

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écrivains, poètes et artistes, ils Tincarnent sous une forme sensible, dans la parole, la lumière ou Tharmonie, sur la toile, la pierre ou le métal.

Nul génie parmi les hommes n'a l'universalité; il n'a même toutes ses énergies que sur le point où il les concentre, et la faculté dominante se subordonne toujours les autres. L'n seul génie fait exception : le génie religieux.

Envisagé en lui-même, il est essentiellement caractérisé par le développement et la prédominance du sens divin; il inonde, pénètre l'âme qui en est douée, et marque de son sceau toutes ses facultés; il la tient en communion avec Dieu, et tandis que les autres se répandent dans le monde humain et dans la nature, l'ame religieuse se concentre dans l'Infini. Elle sent partout sa présence, partout elle le regarde et l'appelle, le médite, le prie et l'adore, elle vit de lui : une telle âme est un temple que Dieu remplit.

De toutes les formes que peut revêtir la nature humaine, la forme religieuse est sans doute la plus accomplie, car elle recueille toutes les puissances dans la plus haute harmonie, en les concentrant sur l'objet le plus sublime que puissent atteindre l'intelligence, la volonté et l'activité libre. La vérité, le bien, l'idéal, n'ont-ils pas en Dieu leur foyer et leur perfection .'^ Se nourrir de Dieu, c'est vivre de. l'éternelle vérité, de l'éternel bien, de l'absolue beauté. '^H

Lorsque le génie religieux arrive à se produire au dehors, il implique et doit contenir tous le-s autres : le génie de la pensée pour enseigner aux hommes les plus hautes vérités de Dieu, de la destinée et de la vie ; le, génie de l'action pour commander aux consciences et les discipliner; le génie esthétique pour incarner dans la parole ou dans les rites l'idéal divin qui charme les facultés sensibles de l'être humain.

En effet, tous les hommes supérieurs qui enj . intluencé l'humanité, religieusement, sont, par surcroît, de grands penseurs, de grands législateurs, de grands artistes; ils ont la science, le pouvoir, l'entraînement ; ils savent, ils peuvent, ils fascinent. Au nom de Dieu dont ils se disent les mandataires, ils ne discutent pas, ils affirment, parlent en maîtres et exercent sur la foule une sorte d'enchantement : natures puissantes qui possèdent le secret d'inspirer la foi à leurs semblables et de creuser le lit dans lequel des milliers d'hommes et des générations entières, pendant des siècles, s'écoulent comme un fleuve endigué.

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Jésus, à cause même de la plénitude harmonique de toutes ses facultés, à un degré sans égal, n'a jamais été classé dans une catégorie spéciale de génies humains. Cependant, si j'osais lui appliquer un nom trop petit pour sa gloire , je dirais qu'il est le génie religieux même, dans son essence et sa splendeur idéale.

La plupart des grands hommes qui ont fondé une religion n'ont été que des réformateurs, comme Zoroastre et Çakya- Mouni lui-même, mêlant à leur doctrine des erreurs que la conscience et la raison réprouvent. Le dualisme de l'un, l'ascétisme bizarre de l'autre, — pour ne nommer que ceux-là, — suffisent à les juger; et la plus sainte loi qui ait, avant l'Évangile, régi un peuple, — la loi mosaïque, — portait la marque indélébile de l'imperfection : œuvre transitoire, elle devait disparaître, dès que l'homme grandi serait prêt pour le Règne de Dieu.

Tout ce qui caractérise le génie religieux dans sa perfection absolue se vérifie dans le Christ, tel que les Évangiles le montrent, tel que la foi du chrétien l'adore, tel que lui-même se révèle. Avant lui, même en Moïse et dans les prophètes, on ne trouve qu'une ébauche; après lui, même dans les saints, on ne trouve qu'une copie de ce modèle divin.

Ce n'est pas seulement une idée de Dieu plus ou moins neuve et originale, mais toujours abstraite, qu'il apporte, c'est le Dieu vivant et personnel, le Père céleste. Il en est l'expression même, sensible, vivante, personnelle. Il ne fait qu'un avec lui (i). Celui qui le voit, voit le Père (2). Celui qui a foi en lui a foi au Père {]). Il ne montre pas seulement le ciel; il le porte en lui et il l'ouvre.

Il n'institue pas de vains rites, des pompes stériles qui parlent aux sens et à l'imagination des foules, il reste vivant sous les symboles et les sacrements du culte fondé par lui ; c'est à son être divin que l'homme communie, en participant à ces rites religieux.

Tandis que les autres imposent des préceptes, rédigent des codes et asservissent leurs sectateurs sous un bras redoutable, il communique à ses fidèles l'Esprit de Dieu, son esprit; il se fait aimer. Les autres s'adressent à un peuple, à une race, à un temps; il parle à toute créature, sans distinction de peuple, de race, de temps. Moïse n'était qu'un serviteur : Jésus est le Fils de Dieu.

(i) Jean, x, 30. -- (2)Jean, xii, 45. — (3) Jean, xi, 41.

La vraie marque du génie religieux, celle qui en atteste la vérité et commande la vénération des hommes, c'est la sainteté. La vertu est la pierre de touche de sa mission. On peut être envoyé de Dieu sans faire des miracles; le vrai miracle est dans le rayonnement d'une conscience et d'une vie pures. Les prodiges trompent, l'héroïsme de la volonté docile à la loi de Dieu ne trompe pas; les soi-disant visions peuvent n'être qu'illusion, la pratique du bien trahit toujours la présence de l'Être parfait.

Pas un homme, parmi les plus grands génies religieux, qui ne porte les stigmiates de la faiblesse morale et où l'on ne découvre quelque plaie cachée.

^^and on lit la vie de Mahomet, comment retenir le cri de la conscience froissée, en présence de cette polygamie qui déshonore ses dernières années, et qui laisse voir l'impuissance de ce grand homme, moins religieux que politique, à maîtriser ses instincts, à un âge où la modération semble une vertu naturelle? Et le sage Çakya-Mouni, comment l'absoudre de ce pessimism.e qui est au fond de sa doctrine, et de ce violent ascétisme qui peut être un grand secret pour mourir, mais qui est la négation même de notre destinée terrestre 'a

L'homme n'est pas seulement fait pour conquérir le ciel, il est créé pour maîtriser la terre. Le véritable maître religieux doit lui donner la science de la mort, sans lui refuser la science de la vie.

Jésus seul fait exception à la loi fatale de la misère morale; on ne l'a jamais surpris, en dehors de la volonté de son Père, en contradiction avec le bien. Il est l'idéal humain de la sainteté, le type sans tache de la vertu; et ceu.x-là sont les meilleurs entre les fils des hommes qui se rapprochent le plus de lui. La sainteté a jailli de sa propre conscience sur l'humanité entière ; il sanctifie tout ce qu'il touche ; depuis qu'il a paru, la vertu s'est multipliée et lui fait cortège; elle semble le sillage du Christ à travers les flots de l'océan humain.

Le fait le plus important dans l'histoire intime des êtres supérieurs est la genèse de leur vocation. Ils n'existent, à vrai dire, qu'en prenant conscience de leur rôle providentiel. Tous ont une tendance à se révéler, à se produire, à agir; plus ils sont grands, plus la tendance est impérieuse; mais en se communiquant au dehors, ils doivent compter avec le milieu et le moment.

Le crime des génies est de trahir ou de fausser leur destinée, comme leur gloire est de l'accomplir jusqu'au bout. Infidèles, ils deviennent des fléaux; dociles, ils sont des guides et des initiateurs. Lorsqu'un génie conscient de lui-même se soumet à Dieu comme à sa loi souveraine, lorsqu'il a le don suprême de connaître les exigences du milieu et l'opportunité du moment, il peut agir; sa vocation est mûre. La plupart hésitent longtemps; ils ne prennent que laborieusement connaissance d'eux-mêmes et de leur rôle; ils n'acquièrent qu'avec peine la science du milieu et du temps; ils interrogent avec angoisse la volonté de Dieu dont ils n'ont pas le secret; ils mêlent leur égoisme et leurs passions à l'œuvre qui exige le sacrifice d'eux-mêmes, reculent souvent devant les difficultés et les obstacles, ou s'y précipitent quelquefois aveuglément ; c'est un drame dont l'histoire ne nous raconte que par fragments les phases cruelles, et que les consciences emportent, sans en livrer le mystère.

Mais Jésus répondit toujours à sa haute destinée qu'il connut de science divine, de toute éternité, et de science intuitive, dès qu'il fut conçu.

Toute sa vocation est dans le fait primordial de sa filiation divine. Fils de Dieu, il ne pouvait avoir d'autre fonction, en ce monde, que d'y faire régner son Père; c'est ce qu'il appellera plus tard le Règne de Dieu, le Royaume des Cieux. Ses paroles, ses enseignements, ses actes, sa vie entière, ses luttes et sa mort même, ne sont pas concevables sans ce but qui est leur unique raison d'être.

Au point de vue biblique, l'humanité est alors partagée en deux moitiés : judaïsme et paganisme. Dans le judaïsme, le Règne de Dieu est déjà commencé et son nom terrible est connu; sa loi, — une loi imparfaite, une loi d'esclave, — est promulguée : Jésus devra y apporter le complément et la perfection (i), c'est en cela que consistera son rôle messianique. Il substituera à l'œuvre de Moïse son Église, et il convoquera non seulement les Juifs fidèles, mais les païens délaissés, en proie à toutes les erreurs et à tous les vices.

L'humanité entière, malgré la loi mosaïque donnée à Israël, malgré la sagesse et la raison des grands hommes, ploie sous l'empire du mal, impuissante à le vaincre : Jésus a pour fonc-

(I ) Matth., V, 17.

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tion de lui donner l'Esprit même de Dieu qui seul triomphe du mal, et de la baptiser dans cet Esprit ; à ce titre, il ne sera pas seulement le Messie des Juifs, mais le Sauveur unique de tous les peuples (i).

L'humanité, sondée au plus profond de sa nature, aspire vers Dieu, vers Celui qui ne passe pas ; elle a pour destinée de le connaître, de participer à sa vie et d'y assouvir la plénitude de ses aspirations : la tâche de Jésus est de l'y conduire, de lui communiquer cette vérité et cette vie (2); mais comme on ne les puise qu'en lui, il faut qu'il attire à lui l'humanité entière (3). La conscience universelle appelle, et l'éternelle justice exige une expiation : Jésus sera l'Agneau de Dieu, la victime qui lave le péché du monde (4); l'humanité ignore ce Dieu pour lequel elle est faite : il faudra que Jésus lui révèle son nom; il sera son Maître, son unique Maître ($); elle n'a pas compris que toute la loi du devoir était dans l'amour : il faudra que Jésus le lui enseigne, et il sera son législateur.

C'est ainsi que doit se constituer le Royaume de Dieu, — ce royaume destiné à souffrir la violence et que les vaillants seuls emportent (6); — Jésus en sera le fondateur.

Sous l'action du Dieu personnel et vivant qui emplit sa nature d'homme, connaissant la volonté de son Père, pénétrant l'ame du peuple dont il se sait le Messie, sondant l'être humain dans ses profondeurs, mesurant le double abîme de la douleur qui le torture et du mal qui le dévore, il a vu le drame universel de la grande vie de l'humanité, connu l'heure exacte de son histoire, et il s'est écrié d'une voix qui a tout ébranlé : « Je suis Celui qu'attend mon peuple, je suis le Désiré des nations. »

Telle est la vocation de Jésus.

Nulle destinée ne peut lui être comparée, car toutes portent l'empreinte de l'infirmité du génie, du particularisme de la race, des préjugés du temps; et toutes, comme la sagesse de l'homme, sont courtes par quelque endroit. On peut accorder à Mahomet l'honneur d'avoir arraché quelques tribus arabes à l'idolâtrie et d'être ainsi pour une race l'apôtre de Tunité de Dieu; on ne l'absoudra pas de s'être donné lui-même com.me apportant le dernier mot des révélations divines : le Coran était dépassé, avant de naître, par la Bible et par l'Évangile dont il est le plagiat. Qiielque admiration que l'on

(i) /■■•■ Ép. à Timoth., ,\vi, ^. — (2) Jean, x, 10. — (5) Jean, xii, 3-. — (4) Jean, i, 29, 56. — (5) Matth., xxiii. — (6) Matth., xi, 12.

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ressente pour la mansuétude et le génie plein de bonté de Çakya-Mouni, se proclamant le maître destiné à enseigner aux hommes la voie du salut, qui ne reculera devant ce pessimisme pour lequel l'existence même est un mal, et le seul remède l'affranchissement de toute existence ou le Nirvana? Son code moral et social est admirable en quelques points : quelle force donne le Bouddha pour l'accomplir r Impuissance radicale du génie humain : des paroles, des exemples, une loi morale qui éclaire; mais toujours la lettre morte qui tue, et jamais l'esprit qui vivifie.

La vocation de Jésus ne trahit aucune infirmité personnelle, aucune étroitesse de race, aucune erreur des temps. Originale, comme tout ce qui vient directement de Dieu, elle porte dans sa forme humaine les caractères de Dieu : l'universalité, l'efficacité créatrice, l'immutabilité.

Né Juif, en un siècle déterminé, Jésus ne ressemble à aucun des génies de son peuple; il n'est ni palestinien ni alexandrin, il domine également le docteur jérosolymite Hiliel et l'helléniste Philon. Ses paroles, ses doctrines, ne rappellent rien ni de l'un ni de l'autre. Il est lui-même. Ce qu'il dit est de tous les temps, aussi actuel aujourd'hui qu'il y a dix-huit siècles; c'est l'homme-type qui agit en lui ; son œuvre enveloppe l'humanité entière, dans ce qu'elle a d'éternel et d'essentiel; son Royaume ne passera pas plus que le ciel et Dieu dont il porte les noms; la Loi qu'il formule comme code de ce royaume ne sera pas dépassée, car elle exprime les rapports immuables entre la volonté de Dieu et les hommes qu'il doit sauver; et la force qu'il apporte avec sa Loi est la force de Dieu même, son Esprit vivant et personnel, prêt à embraser l'humanité entière.

Telle était la puissance de cette idée qu'elle s'est ouvert un chemin à travers tous les siècles et tous les peuples, vivante, indomptable comme au premier jour, malgré les résistances de l'homme. Le Christ disparu continue d'être tel qu'il s'est affirmé, à la face de l'univers; son esprit rayonne, son œuvre vit, le Royaume de Dieu poursuit son évolution grandiose. Le judaïsme, toujours impuissant comme religion, le regarde grandir, incapable de l'entraver et condamné à le subir. Les derniers restes du paganisme hindou se décomposent, et tandis que le mahométisme essaye d'arracher les sauvages à leur fétichisme grossier, Jésus domine le monde par son Esprit,

unique foyer où rhomme ne cesse de puiser la vérité de Dieu, la force et la paix.

Le propre des vocations puissantes est d'orienter la vie, de remplir Tactivité intérieure, de concentrer les pensées, les résolutions, toutes les forces affectives ; celle de Jésus a dû l'absorber tout entier; elle l'éclairait, le soutenait, le nourrissait dans les longues années de Nazareth. Pendant cette période de vie inconnue, TEsprit de Dieu seul l'a fait grandir, le façonnant et le préparant pour son œuvre. Il a tout reçu de lui et rien des hommes. Quel maître eût pu l'initier à ce qui était au-dessus de l'homme 'i Tout ce qu'il a vu, senti, résolu, désiré, lui a été donné d'intuition et d'inspiration; c'est en lui-même qu'il regarde; tout ce qu'il dit est vivant dans sa conscience; sa parole n'en est que l'écho ardent et pénétrant. Il n'hésite pas, il ne doute pas; nul tâtonnement, nul effort.

Sous le coup de l'inspiration, le génie humain s'agite, emporté hors de lui, impuissant à se contenir; le calme de Jésus est comme son inspiration, il a la plénitude et la constance. Maître de lui-même, il n'agit qu'à son gré. L'heure venue, et elle va sonner, l'ouvrier, le fils du charpentier, quittera sa vie obscure, et, avec une décision, une fermeté, une plénitude, une énergie tranquille, il dira : « Les temps sont accomplis. Le Royaume des cieux est là; repentez-vous, et croyez (i). o

Ce sera son premier mot, le commentaire de la réponse mystérieuse qu'il faisait à douze ans : « Ne savez-vous pas que je dois être occupé aux affaires de mon Père.^ »

Ce mot contient toute sa vie publique et toute sa destinée.

Le rationalisme, dont les procédés critiques n'ont jamais pénétré le génie religieux de l'Orient, s'est lourdement mépris sur le rôle unique de Jésus comme sur sa nature. Il n'a rien vu dans ce rapport mystérieux qui soude le Christ à Dieu, et il n'a jamais pu donner qu'une interprétation insuffisante de sa filiation divine. De là ses aberrations sur la destinée du Maître. Il ne s'est point élevé jusqu'à l'idée qui lui est propre et qui le distingue de tout être humain. Il en a fait un réformateur, un moraliste, un révolutionnaire religieux et social, un législateur et un fondateur de la religion pure, ne disposant, comme tous les hommes, que de la puissance d'instruire, de formuler

(i) Marc, i, 15.

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des dogmes nouveaux, des préceptes plus purs, d'établir une société nouvelle; il n'a pas reconnu en lui la puissance de communiquer à l'homme l'Esprit de Dieu, comme force vivante et personnelle.

Cette conception peut dépasser les systèmes d'une philosophie qui supprime la personnalité divine, mais elle s'impose à l'historien qui a le respect des documents évangéliques, et qui, au lieu de peindre Jésus selon ses propres idées, cherche à le représenter tel qu'il s'est affirmé lui-même, au témoignage irrécusable de l'histoire.

Lorsqu'un homme providentiel a atteint sa plénitude, le milieu où il doit agir l'invite à se produire, les circonstances vont au-devant de lui; de la même main qui crée les génies et les applique à son œuvre, Dieu conduit les événements où ils doivent prendre place; entre le cours des uns et l'évolution des autres, c'est une harmonie préétablie : la même heure marque leur maturité.

Au moment où Jésus approche de sa trentième année, — l'âge de la virilité parfaite chez les Juifs, — le même Esprit qui l'a produit et qui a fait converger vers lui tout le mouvement des siècles (i), prépare directement le théâtre où il va paraître; il lui fraye le chemin, il éveille l'âme de son peuple par une de ces voix qui passionnent la foule et ébranlent les consciences.

(i) Voir ci-dessus, chapitre i.

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