‹ Jésus-ChristChapitre 11 sur 98 · ACTION RELIGIEUSE DE JE AN - B A PT I S TE. LE BAPTÊME DE JÉSUS · texte numérisé non relu

ACTION RELIGIEUSE DE JE AN - B A PT I S TE. LE BAPTÊME DE JÉSUS

L'an 27 était une année sabbatique (1).

La vie agricole est suspendue, on ne laboure ni on ne sème; les champs sont en jachère; la terre, les bêtes, les hommes, tout se repose. Les fruits croissent d'eux-mêmes sans culture, ils appartiennent aux pauvres, qui ont ainsi une année de liberté, d'abondance et de joie. Les synagogues sont plus fréquentées aux jours de fête et à l'heure de la prière; les chemins de Sion voient passer des caravanes plus nombreuses; la chaire des docteurs est plus entourée. Moins absorbée par le travail, la foule, qui, en Orient, aime les causeries sans fin et la vie en plein air, se livre à toutes les préoccupations religieuses et politiques dont l'ardeur va croissant.

Ce fut alors que Jean se révéla au peuple.

Il ne paraissait pas sur les places publiques ni aux portes des villes, il ne se montrait pas à Jérusalem, dans les carrefours de la cité sainte ni sous les portiques du Temple. L'apôtre reste l'anachorète, enchaîné par l'Esprit dans son désert dont il aime à se dire la voix (2).

Qui n'a pas vu cette terre où Jean-Baptiste s'est levé en prophète, ne saurait s'expliquer la rudesse de sa parole, ses fortes images, ses cris puissants comme le rugissement du lion.

Elle se développe des bords de la mer Morte aux confins de la Samarie, sur une longueur de vingt lieues et une largeur

(i) Voir l'Appendice A. La chronologie générale de la vie de Jésus. (2) IsAiE, XL, î ; Matth., m, 3, et paralL; Jean, t, 23.

moyenne de six kilomètres. Du sommet de la colline du Khan el-Ahmar (le caravansérail rouge), elle ressemble, dans sa grandeur sauvage, à une mer démontée dont les vagues auraient été d'un coup pétrifiées. Le sol se soulève en mamelons innombrables, séparés par de petits vallonnements. Çà et là, des ouady plus profonds servent de lit aux torrents qui se précipitent des montagnes de Judée. Le mont des Oliviers domine tout vers le couchant; à l'est, la vallée du Jourdain se creuse, comme un gouffre, entre les dernières ondulations des monts de Juda et les hauts escarpements de Moab. Pas un arbre dans cette solitude brûlante; à peine une herbe rare sur la roche effritée dont les couches crayeuses accusent un sol bouleversé par les volcans. Pas un village : au loin, seulement, à l'ouest, Aboudis, et au nord, Tayebeh. Une longue ligne blanche serpente vers le mont des Oliviers : c'est le chemin de Jéricho à Jérusalem suivi depuis des siècles par les caravanes; Jean a dû le traverser bien des fois. Le silence est morne; on se sent seul, et envahi par cette nature d'autant plus religieuse, qu'elle est plus muette et plus désolée.

Une teinte de flamme jette au flanc des collines sa note vibrante dans ce désert où la lumière est en fête; toutes les nuances les plus délicates se fondent dans cette clarté qui enveloppe, en Orient, l'immensité de la terre et du ciel, et qui donne aux horizons une netteté et une profondeur infinies.

Les lieux ont leur prédestination; celui-là convenait au génie du. prophète. Jean le parcourt du nord au midi, du couchant à l'orient; il allait, errant par les chemins, depuis Engaddi et les bords de la mer Morte jusqu'à Tayebeh, depuis la grotte d'Aïn-Karim jusqu'au Jourdain. C'est aux passants, aux caravanes, qu'il adressait ses exhortations brûlantes. Il ne venait pas au-devant de la foule comme les anciens prophètes, il l'attirait à lui. Ceux qui l'avaient entendu étaient remués; ils retournaient à la ville ou au village, pénétrés des accents du solitaire; et, en redisant ce qui les avait émus, ils répandaient son nom et éveillaient la curiosité du peuple.

Bientôt, il ne fut bruit, en Judée, en Samarie, en Galilée et dans le pays au delà du Jourdain, que de Jean-Baptiste. Son rôle était très nettement accusé dans sa conscience; il se sentait, avec une certitude divine, l'envoyé de Dieu et le précurseur immédiat de son Christ : toutes ses paroles respirent cette conviction. La grande œuvre que Dieu préparait depuis tant de siècles, au secret de laquelle il avait d'âge en âge initié

ses prophètes, et dont Israël gardait l'espérance, appelant à grands cris sa réalisation, — « cette œuvre des entrailles de la miséricorde de Dieu, le salut du monde, l'illum.ination des païens et la gloire des vrais fils d'Abraham », — cette œuvre allait paraître. Jean le savait, le voyait, l'affirmait; il ne l'avait appris ni dans les livres, ni dans les écoles savantes, ni dans l'observation de l'état social, politique ou religieux de sa nation : ce fils du désert ne lisait, n'étudiait guère, il ne fréquentait pas les hommes; mais la parole de Dieu était sur lui, et l'inspiration l'éclairait. Tous les génies en relèvent, à des degrés divers, selon que Dieu veut les initier au mystère de sa création ou à celui de sa volonté impénétrable. La lumière divine ne demeure point captive dans la conscience qu'elle pénètre : elle n'est donnée que pour luire, pour s'épandre, et elle répond toujours aux besoins profonds, aux nécessités, aux angoisses du moment.

Le premier devoir de Jean était d'annoncer que le Règne de Dieu était proche. Nulle parole n'avait plus de chance de frapper et d'émouvoir, de forcer l'attention et d'ébranler les esprits. Au point de tension exl^rême où l'ardeur d'espérances toujours déçues et la tristesse d'une oppression toujours plus accablante avaient porté les Juifs, la voix du nouveau prophète retentissait comme le cri de la délivrance; elle marquait une phase nouvelle et décisive dans les destinées d'Israël, l'espérance finissait, la réalité se montrait. Les Pharisiens souvent abattus et découragés interrogeaient douloureusement l'avenir; et, voyant leurs espérances toujours trompées, ils essayaient d'expliquer les lenteurs de Dieu. Les ardents s'agitaient, ne songeant qu'à briser par la révolte armée le joug des païens. — Dieu ne viendra, son règne ne s'établira, disaient-ils au peuple, qu'au jour où vous aurez secoué la servitude impie.

Jean est affranchi de l'incertitude des uns et du fanatisme des autres. — Le Seigneur approche, disait-il, il s'achemine; il vient pour régner sur son peuple, il vient comme le juge, il a le van dans la main, il purifiera son aire, vannera son froment, séparera le grain de la paille. Le grain sera recueilli dans le grenier, la paille brûlée au feu inextinguible (i).

Sous ce langage imagé et populaire, il dévoilait les attri-

(i") Matth., III, et parall.

buts divins du Messie avec des traits consolants et terribles, consolants pour ceux qui ressemblent au bon grain, terribles pour les âmes vaines et stériles qu'il comparait à la paille.

Sa voix, par momicnts, s'adoucissait; et il disait du Messie : Il est le Salut de Dieu; toute chair va le voir (i).

— Où est-il? demandait la foule. — Au milieu de vous, répondait Jean; mais vous ne le connaissez pas. Il vient après moi, mais il est supérieur à moi. Avant que je fusse, il était déjà, et je ne suis pas digne de porter sa chaussure, ni même, prosterné à ses pieds, de délier ses sandales (2).

A l'appel du nouveau prophète, saisi par la vigueur de sa parole et la fermeté de ses affirmations, le peuple entier se souleva. Le désert fut rempli de sa voix. Les chemins solitaires furent encombrés par la foule qui accourait de toutes parts à la recherche et à la suite de l'anachorète.

Étonner les hommes, commander leur attention, surexciter leur curiosité, mettre en mouvement leurs passions religieuses ou politiques, est facile; mais l'envoyé de Dieu a une ambition plus haute, il doit pénétrer l'âme jusqu'au fond, atteindre les volontés, frapper et entraîner les consciences.

Une telle œuvre ne va pas sans l'intervention de Dieu. En donnant à ses prophètes la sainteté, l'amour héroïque du bien, il leur communique aussi une voix toute vibrante de son souffle, la seule capable de réformer, d'inspirer la haine du mal et de pousser à la vertu.

La sainteté de Jean rayonnait par tout son être. On sentait en lui l'homme voué à Dieu. L'austérité de sa vie en faisait un personnage surhumain. Le chemin des consciences lui était ouvert : pas un prophète avant lui n'y entra plus triomphant. Le voyant se doubla du réformateur, et tandis que le voyant apaisait les espérances de la foule, le réformateur l'entraînait et lui enseignait la science du salut.

Cette science, qui consiste tout entière dans la préparation au Règne messianique, se résumait pour lui en deux éléments : une vertu, la pénitence; un rite, le baptême accompagné de la confession des péchés. Nous sommes loin des préjugés pharisaïques et des doctrines révolutionnaires de Judas le Gaulonite et des Zélotes.

(l) Luc, m, 6. — (2) Jean, i, 26, 27.

— Ne vous bercez pas d'illusions vaines, devait-il dire à tous ceux qui se pressaient vers lui; ce n'est point par votre justice légale et par vos observances que vous vous rendrez dignes du Royaume de Dieu, ce n'est point par la révolte armée contre le joug païen que vous hâterez la venue du Sauveur. Il vient à son jour, et ce jour s'est levé; aucune force n'empêche Dieu; l'homme doit l'attendre, et lorsqu'il arrive, il n'a qu'à le recevoir.

Or, pour que l'œuvre de Dieu s'accomplisse, il faut que l'homme s'y prête, qu'il renonce à ses préjugés, à ses vices, à ses passions, au mal sous toutes ses formes : c'est ce que Jean appelait se repentir, confesser ses péchés et faire pénitence.

Sans pénitence, nulle évolution possible dans le bien, nulle transformation de l'âme; c'est la loi universelle du progrès moral, elle devait être promulguée à l'heure même où le Christ allait opérer dans le monde la plus haute évolution et la suprême transformation de l'humanité. L'honneur de Jean est de l'avoir formulée avec une puissance que rien n'égale, à un moment sans pareil dans l'histoire.

A sa doctrine de pénitence, il joignait un rite qui en devait être le symbole et la profession publique.

En Orient, surtout, rien de religieux ne s'accomplit sans un signe visible qui parle aux sens et frappe l'imagination. En instituant son baptême, Jean était sûr de se trouver en harmonie avec le tempérament et les coutumes de son peuple, et de donner à son action une puissance nouvelle.

Toutefois, le rite ordonné par le Baptiste gardait son originalité, il ne se confondait point avec le baptême quotidien des Esséniens ni avec celui des Prosélytes : l'un ne donnait qu'une purification toute légale qui n'a jamais été l'objet des préoccupations religieuses de Jean, et l'autre était le signe de l'incorporation du païen au peuple de l'alliance. Le baptême johannique était une profession solennelle de pénitence, une image de l'ablution intérieure et de cette pureté de la conscience sans laquelle le Royaume de Dieu ne pouvait être ni accueilli ni fondé. Nul doute qu'il ne fût inspiré par la vocation même du prophète; à ce titre, il venait de Dieu et s'imposciit comme un devoir à tous ceux qui attendaient, dans la justice, la venue du Messie (i).

La confession des fautes exigée par le Baptiste, avant et

(1) Marc, .\i, 30.

pendant l'immersion, était familière aux Juifs. La Loi en faisait dans certains cas une obligation solennelle. On sait qu'au jour de l'expiation, le grand prêtre, au nom du peuple, chargeait la tête du bouc maudit de tous les péchés d'Israël (i).

Moïse et les prophètes, dans leur zèle ardent pour le salut du peuple, aimaient à porter devant Dieu le poids de ses fautes ; et Joël criait aux prêtres d'une voix véhémente : Pleurez entre le vestibule et l'autel sur les infidélités de la nation (2). C'était une conviction enracinée dans la conscience juive, et dont on retrouve la trace jusque dans Philon et les écrits des rabbins, que la pénitence jointe à la confession des fautes attirera la bénédiction de Dieu, et qu'elle est la condition de la venue du Messie.

Tandis qu'à cette époque les Pharisiens se prévalaient de leur justice, les Esséniens de leur pureté légale, oubliant les uns et les autres la loi de la pénitence, Jean la rappelle au peuple et se montre ainsi tout ensemble affranchi des aberrations de ses contemporains et fidèle à l'inspiration des prophètes, les vrais représentants de l'Esprit de Dieu.

Après avoir erré quelque temps dans le désert, semant sa doctrine, appelant la foule à son baptême, Jean descendit dans la plaine du Jourdain et se rapprocha du fleuve.

La plaine du Jourdain (5) se déroule à trois cents mètres au-dessous du niveau de la mer, au pied des montagnes du désert de Juda, — triste, inhabitée, presque inculte. Le lac de Tibériade la limite au nord, la mer Morte au sud, les montagnes deMoab et d'Adjloun à l'orient. Plus on se rapproche de la mer Morte, plus le sol est stérile. La verte Jéricho, arrosée par la source qu'on appelle aujourd'hui la fontaine d'Elisée, apparaît comme une oasis sous ses bananiers, ses palmiers et ses roses. Tout autour d'elle, une terre jaunâtre et grise. Çà et là seulement, quelques zakkoum, espèce d'olivier sauvage, et des bosquets d'un arbuste épineux que les Arabes nomment le sidr (4). Au milieu de la plaine, entre la Judée et la Pérée, une longue ligne blanchâtre marque la vallée au fond de laquelle le Jourdain creuse son lit, promenant ses eaux dans une terre marneuse, chargée de nitre, qu'il ronge depuis des milliers d'années. Ce sol fouillé, déchiqueté par l'érosion, a

(i) Deut., V, 7; Lévit., xvi, 21. — (2) Joël, ii, 17.

(3) El-Gohr, comme disent les Arabes.

(4) C'est le Rhamnus Nabeca des botanistes.

d'étranges aspects : on croit voir de vieux édifices détruits, pans de murs, tours ruinées, débris informes de quelque ville dévastée par la guerre, le feu du ciel et les siècles.

Les journées sont brûlantes; les nuits tièdes , lumineuses. Longtemps après que le soleil a disparu, une grande lueur semblable à la voie lactée envahit le ciel du couchant, et les étoiles se laissent voir, innombrables. A l'horizon, à tleur de terre , elles scintillent comme à leur zénith , pareilles à des phares sur le rivage d'une mer endormie. Le soir, des nuées d'oiseaux traversent la vallée, à grands bruits d'ailes; le silence n'est troublé que par eux et par la voix sourde du fleuve.

Tels étaient les lieux que parcourait Jean -Baptiste, en s'éloignant de son désert et en s'acheminant vers le Jourdain.

— Préparez-vous, répétait-il sans cesse, frayez la voie au Seigneur (i).

Il comparait l'âme au désert qu'il traversait , insinuant que c'était dans l'âme stérile, désolée, que Dieu allait venir. Ne failait-il pas lui ouvrir des chemins ■: — Aplanissez-les, s'écriait-il , qu'ils ne soient pas tortueux, raboteux, comme ceux par lesquels nous passons. Que les vallées se comblent, que les montagnes et les collines s'abaissent (2). Découragés et abattus, relevez-vous; vaniteux et superbes, abaissez-vous. Que votre volonté soit droite et pure , votre âme unie et en plein équilibre. Alors, vous verrez « le Salut de Dieu (3) ». Ce mot, dans sa bouche, désignait le Messie.

Ses exhortations pénétrantes inspirent le repentir. On voyait des hommes, en foule, confesser publiquement leurs péchés et se plonger, en signe de pénitence, dans les eaux du Jourdain.

Des disciples se forment autour du Baptiste , redisent ses enseignements et l'assistent dans son ministère. A l'exemple de tous les maîtres religieux, il leur apprend à prier (4), les oblige aux jeûnes les plus sévères (^), les invite à la pénitence et au sacrifice. Ce sont des gens du peuple dont la vie, devenue austère à l'école du maître, présente un modèle de la piété juive la plus fervente.

On ne trouvera pas dans toute l'histoire d'Israël, et peutêtre même d'aucun peuple, un mouvement pareil vers la vertu (6). Les classes inférieures et méprisées, — soldats, publicains, péagers, courtisanes, — se pressent vers le nouveau

(i) Matth., m, et parall. — (2) Matth., m, et parall. — {]) Luc, m. — (4j Luc, XI, 1; V, 33. — (S) Marc, 11, 18. — (6) Cf. i4/îf/^., xvui,p. 1-2.

prophète de la pénitence. La hiérarchie semble un instant voir son action d'un œil favorable (i); mais ni les Sadducéens, ni les Pharisiens, ni les docteurs, n'acceptent le baptême auquel Jean les convie (2). Les premiers, ennemis de toute nouveauté, dédaignent ce rite institué par un homme dont ils n'admettent pas la mission; les autres, confiants dans leur sainteté légale, ne sont pas de ceux qui se frappent la poitrine; toujours satisfaits d'eux-mêmes, comment seraient-ils venus confesser publiquement des fautes auxquelles ils se reconnaissaient étrangers (5) ? La rigueur inexorable de l'ascète les irritait; ils ne virent en lui, bientôt, qu'un fanatique en proie à l'esprit de Béelzébud (4). Mais l'opinion populaire, entraînée par Jean, accueillait mieux sa parole. C'est une loi de l'histoire de l'Évangile : lorsque Dieu veut agir, il dédaigne les grands et les sages, et s'incline vers les ignorants et les petits; il repousse ceux qui se croient justes et appelle les pécheurs dont la sincérité mérite le pardon.

L'austère réformateur s'adoucissait en prêchant aux humbles : ses conseils respiraient la bonté.

Il parlait de justice aux péagers et aux collecteurs d'impôts. — N'exigez rien de plus que ce qui vous a été prescrit, disait-il.

Il recommandait la douceur et le calme aux soldats, leur défendant la violence, et les invitant à se contenter de leur solde. — Soyez bons, répétait-il à tous. Avez-vous deux tuniques.'* Donnez-en une à celui qui n'en a pas; et si quelqu'un a de quoi manger, qu'il partage avec celui qui n'a rien (^).

Il avait le tact et le discernement des esprits, et cet art suprême qui, joignant la clairvoyance à la justice et à la charité, sait dire à tous la parole opportune. Son indignation contre l'hypocrisie et l'orgueil se traduisait avec une vigueur implacable.

Il vit un jour, mêlés à la foule, beaucoup de Pharisiens et de Sadducéens qui venaient à son baptême. Il ne put se contenir, en pénétrant ce qui se cachait, dans les uns, de fausse piété, dans les autres, de scepticisme et de mollesse épicurienne. Il reconnut en eux ces langues envenimées qui distillaient au peuple le poison des fausses doctrines sur le Royaume de Dieu, le Messie attendu, la sainteté et la justice. Sa con-

(1) Jean, V, 35. — (2) Ll'c, vu, 30; Matth., xxi, 32. — (3) Jean, m, 2. — (4)Matth., XI, 18. — (5j Luc, m, 11 et suiv.

science se révolta. — Race de vipères, leur dit-il, comment échapperez-vous à la colère qui vient .' Vous n'avez plus qu'un refuge. Repentez-vous et faites de dignes fruits de pénitence.

En devinant l'orgueil religieux dont ils se prévalaient intérieurement contre Dieu même et contre sa justice, il ajoutait : Ne dites plus : Qu'avons-nous à craindre.^ N'avons-nous pas les promesses de Dieu .' Ne sommes-nous pas les fils d'Abraham t — Des fjls d'Abraham ! Est-ce que Dieu n'en peut pas faire de ces pierres du chemin f

Si l'arbre planté par Dieu ne donne pas de fruit, il sera sapé sans pitié. Et l'heure vient, arbre stérile, où « la hache est déjà à ta racine. Tu vas être coupé et jeté au feu (i). »

C'est ainsi que par la bouche de son prophète Dieu flagellait les préjugés des chefs du peuple, leur faisant entrevoir dans l'éclair d'une parole inspirée les sévérités de cette justice à laquelle personne n'échappe.

La cognée de Dieu, dans sa pensée, c'est Rome, menaçant Israël d'une destruction totale; c'est aussi, pour le grand jour du jugement, le Messie lui-même, exécuteur souverain des dernières vengeances.

Doux pour les justes et les humbles, Jean était inexorable aux fourbes et aux superbes. La liberté de sa parole n'épargnait rien. Une force surnaturelle l'animait. Il gagna ainsi l'estime du peuple, et son prestige grandit; car il y a un besoin inné de justice au fond de la conscience populaire; elle paraît soulagée, lorsqu'une voix désintéressée relève sans peur et sans faiblesse les torts des puissants; l'opinion s'incline devant ces hommes que la passion du bien dévore; la sainteté leur fait une auréole; et, malgré leur dénuement terrestre, ils apparaissent en face des pouvoirs établis comme investis de l'autorité de Dieu.

Du fond de son désert, ce pauvre anachorète domine son temps. Tout pâlit devant la figure sévère et rayonnante du prophète dont chaque parole flétrit le vice, demande la vertu, jette une menace, allume les espérances nationales, et dont l'héroïque sainteté appuie la parole.

Élie était vraiment ressuscité.

La foule, qui prend tout à la lettre, le croyait, le disait tout haut, dans son enthousiasme naif. Une des superstitions populaires du temps était la foi au retour et à la reviviscence des

( I) Luc, III, passim.

grands prophètes, à l'époque messianique : on se demandait si Jean n'était pas l'un d'eux; certains, en secret, agitaient même la question de savoir s'il n'était pas le Christ (i).

Lorsqu'un homme se lève du milieu du peuple et, par l'initiative de son génie ou de son inspiration, se conquiert une autorité morale prépondérante, il inquiète toujours le pouvoir. La nouveauté de sa parole, l'indépendance de ses actions, donnent le branle aux esprits, et souvent les représentants officiels du bon ordre social et religieux en prennent ombrage : c'est le conflit inévitable entre la force progressive et la force de conservation qui prévalent tour à tour dans l'humanité.

Jean remuait trop violemment la société juive pour échapper aux suspicions du Sanhédrin.

La grande assemblée se considérait comme la gardienne de h Loi, et faisait comparaître devant son tribunal quiconque osait, sans son mandat, toucher aux questions religieuses; elle s'émut de l'influence extraordinaire du Baptiste. La rude éloquence avec laquelle il avait fustigé les docteurs et démasqué les vices de l'aristocratie, fut l'occasion déterminante de l'action ouverte contre lui. Si Jean eût prêché dans les villes, s'il fût venu à Jérusalem, on l'eût saisi et jugé; on se contenta de dépêcher une ambassade vers l'anachorète, avec mandat de l'interroger sur sa prétendue mission (2). Les envoyés étaient des prêtres et des lévites, du parti pharisien le plus rigide.

— Qui es-tu .f^ Qui prétends-tu être.^ Es-tu Élie.'^ demandèrent-ils à Jean.

Dans sa sincérité , sans se laisser exalter par la faveur de la foule, il répondit : Je ne suis point Élie. — Qui donc .f" reprirent les envoyés. Es-tu le prophète annoncé par Moïse.'' — Non. — Qui es-tu donc.»^ Réponds, afin que nous rapportions ta parole à ceux qui nous ont envoyés. — Je suis, répondit Jean, la voix qui crie dans le désert : Rendez droit le chemin du Seigneur.

L'ambassade n'était pas satisfaite. L'esprit contentieux des Pharisiens souleva une question juridique : — Alors, pourquoi baptises-tu, si tu n'es ni Élie, ni le Christ, ni un prophète ?

Les docteurs, dans leur science exégétique, reconnaissaient

(i)Luc, V, 15. —(2) Jean, i, 19-28.

le droit de baptiser au Christ, suivant le mot d'Ézéchiel (i) : Je répandrai sur vous l'eau pure, et vous serez lavés de toutes vos impuretés; et celui de Zacharie (2) : En ce jour messianique, une source jaillira dans la maison de David, pour tous les Jérosolymites, et le pécheur sera justifié; et celui de Joël (3) : Alors, tous les ruisseaux de Juda couleront à pleins bords; la source sortira de la maison du Seigneur et arrosera le lit épineux des torrents.

Élie, comme précurseur, avait aussi ce privilège; ils ne le refusaient pas non plus au prophète annoncé par Moïse; cette doctrine était consacrée.

Jean leur dit avec cette netteté qui dissipe toute équivoque et porte la lumière au cœur même des questions embrouillées par de vaines subtilités :

— Il y a deux baptêmes : celui de l'eau et celui de l'Esprit. Moi, je baptise dans l'eau, le Christ baptise dans l'Esprit. Et le Christ est au milieu de vous, et vous ne le connaissez point.

Puis, répétant solennellement ce qu'il avait déjà dit à la foule, il ajoutait : — Il vient après moi, lui qui a été fait avant moi, et je ne suis pas digne de dénouer la courroie de sa chaussure (4).

Quelle fut la suite de cette tentative du Sanhédrin contre Jean t' On l'ignore. Le prophète continua son baptême de pénitence, sans être inquiété. La faveur populaire croissante le rendait inviolable. Il est difficile de toucher à ceux que Dieu et le peuple gardent et couvrent.

Plusieurs mois s'étaient écoulés depuis l'entrée en scène de Jean. Établi sur la rive orientale du Jourdain, en un lieu désert appelé Béthanie, en face de Jéricho, près du gué que traversent les caravanes qui vont dans le sud de la Pérée, vers Hesbon et Macherous, il avait vu passer une foule innombrable. Quelque succès qu'ait eu sa mission parmi ses concitoyens, quelque puissant qu'ait été le mouvement religieux dont il était l'initiateur, le prophète comprenait que son œuvre n'atteindrait son point culminant qu'à la condition qu'il verrait, qu'il montrerait au peuple le Messie attendu, le fondateur du Royaume de Dieu. Pourquoi était-il venu, baptisant dans l'eau, si ce n'est pour le manifester à Israël .' Ses yeux le

(l) ÉZÉCH., XXXVI, 25. — (2)ZACH., XIII, 1. — (j) JOEL, III, l8. — (4) JEAN,

204 JÊS^^ CHRIST.

cherchaient, ses pressentiments l'appelaient. Mais comment le reconnaîtrait-il.^ Quel signe le lui révélerait.'^ Une voix intérieure de l'Esprit, qui le possédait dès le sein de sa mère, qui vivait avec lui dans le désert et qui mettait dans sa bouche les paroles de feu dont Israël entier avait tressailli, une voix intérieure lui dit : « Celui sur lequel tu verras l'Esprit descendre et demeurer, c'est Celui qui baptise dans l'Esprit- Saint (i). »

Et Jean attendait le divin inconnu.

On touchait à la fin de l'année 27, peut-être aux premiers jours de l'an 28. La Galilée, comme toutes les autres provinces, était remplie du nom de Jean-Baptiste; les Galiléens, suivant l'impulsion qui emportait vers lui tous les Juifs, venaient à leur tour demander le baptême.

Ce fut pour Jésus l'heure de Dieu. Le charpentier de Nazareth avait trente ans; il se mêla aux caravanes de son pays et descendit dans la vallée du Jourdain.

La route qui mène de Nazareth au gué du fleuve où Jean était fixé, est de vingt-cinq lieues; elle traverse une partie de la plaine de Jizréel, suit l'Ouady Djaloud, passe sous les murs de Scythopolis, longe les montagnes de Samarie et de Judée qui ferment au couchant la plaine du Jourdain; puis, s'infléchissant à l'est, elle laisse à droite Jéricho, descend en pente douce dans la vallée du fleuve, et aboutit au Jourdain, vers Béthanie, à l'endroit même choisi par Jean pour son baptême.

Ce lieu était plein de religieux souvenirs, il faisait penser au plus grand des juges et à l'un des plus grands prophètes; c'est là que les Israélites traversèrent le Jourdain à pied sec, et entrèrent avec Josué dans la Terre promise (2); c'est là que le prophète Élie, accompagné d'Elisée son disciple, frappa le fleuve avec son manteau, et s'ouvrit un passage à travers ses eaux rapides f^).

Le gué s'appelle aujourd'hui « Maktha » (lieu de passage), ce qui correspond bien à Béthanie (maison du vaisseau), ou au Beth'abara (maison de passage) de saint Jean (4). Il est situé à une lieue et demie de la mer Morte; il n'a que dix mètres de largeur. Le fleuve décrit un cercle brusque, rongeant de ses eaux les rochers à pic de la rive orientale. L'autre bord est uni, verdoyant, ombreux, couvert de saules, de roseaux et de

(i) Jean, i, 33. — (2) JosuÉ, m. — (3) IV Rois, 11, 8. — (4) Jean, i, 28.

hauts tamaris plantés en bosquets. A travers les branches de ces arbres au clair feuillage, on entrevoit les montagnes arides au pied desquelles furent Sodome, Gomorrhe et la verte Jéricho. On dirait des amas de cendres, des débris calcinés. p:n plein janvier, le ciel reste brûlant, l'atmosphère ardente. La solitude est remplie d'un silence à peine troublé par le cri de quelques oiseaux, le vol effaré et brusque des ramiers, et le murmure étouffé du fleuve.

C'est là qu'arriva Jésus, perdu dans la foule.

Jean ne le connaissait pas. Jésus s'approcha de lui. Une vision soudaine le lui révéla, c Au-dessus de la tête de Jésus, Jean vit les cieux ouverts; et l'Esprit, sous la forme corporelle d'une colombe, descendit et se reposa sur lui. »

C'était le signe attendu.

Jean comprit alors ce que nulle science humaine, nul génie, ne pouvait lui apprendre; il dut éprouver un de ces tressaillements indicibles qui font sentir que Dieu est là.

Il s'inclina vers Jésus de Nazareth, et il se défendait de lui donner le baptême.

— Comment, disait-il, c'est moi qui dois le recevoir de toi, et tu viens me le demander.^

— (( Laisse, répondit Jésus, c'est ainsi que nous devons accomplir toute justice (i). »>

La profondeur de cette parole en garantit l'authenticité; elle ouvre un jour inattendu sur l'âme de Jésus, elle montre qu'il a la science parfaite de sa vocation messianique, et qu'en venant se soumettre au rite institué par Jean, il commence déjà à la réaliser.

Jean obéit et le baptisa. Jésus fut plongé dans l'eau du Jourdain. A peine sorti de l'eau, comme il priait à l'écart de la foule, la vision qui avait ébloui le Baptiste se reproduisit pour Jésus lui-même. « Le ciel s'ouvrit, il vit du ciel ouvert l'Esprit descendre comme une colombe, se reposer sur lui et demeurer en lui. En même temps, une voix disait : Tu es mon Fils bien-aimé, je me suis complu en toi (2). »

Cet acte inaugure la vie publique de Jésus, révèle sa nature, son rôle divin, toute sa destinée et la force qui va la conduire.

Les adversaires de l'intervention personnelle de Dieu n'en

(i) Matth., III, 13. — (^2jMatth., III, 13-17 et parall.

pénétreront jamais le sens profond ; et l'histoire évangélique où cette intervention directe, personnelle, est constante, sera pour eux un livre fermé.

Désormais, Jésus n'est plus le charpentier de Galilée; le voile qui le dérobait à la multitude se déchire : il apparaît ce qu'il est, le Christ, le Fils de Dieu. Cependant il gardera, dans sa grandeur divine, une nature infirme, asservie à la douleur et à la mort. Pécheur, il ne pouvait l'être : né de l'Esprit, il est dans la sainteté absolue, comme le principe dans la vertu duquel il a été conçu; mais, humilié, sacrifié et anéanti, il doit Têtre, et il le sera : son premier acte public est un acte d'abaissement, il vient demander, confondu dans la foule, le rite du pécheur, s'engageant par là même à subir la loi de la pénitence et du sacrifice dont le baptême de Jean était le symbole.

C'est ainsi qu'il accomplit toute justice; il obéit le premier à cette loi qu'il devait imposer à tous, comme la condition nécessaire de l'entrée dans son Royaume, et lui, qui par la mort doit sauver et régénérer l'humanité, commence déjà à entrer dans la mort. Que le pécheur souffre et se sacrifie, c'est la stricte justice; que le Saint de Dieu s'assujettisse à la douleur et au martyre, c'est la consommation de la justice par l'amour, c'est la justice de Jésus.

Au moment où cette soumission l'inaugure, et en vertu de cet acte, le ciel s'ouvre. La vie même de Dieu impénétrable et inénarrable, fermée à toute créature, — cette vie où l'humanité, écrasée par le mal, ne puisait plus, — se montre envahissant l'âme d'un de ses fils. L'inconnu prédestiné où elle descend visiblement n'est plus seulement ce qu'il paraissait être, — un fils de l'homme, — c'est le Fils de Dieu. L'Esprit qui habitait en lui et qu'on ne soupçonnait pas, se révèle solennellement et le consacre aux yeux de la foule : le Messie peut agir désormais.

Les hommes les plus grands n'ont que leur génie, leur volonté, leurs passions; chez les plus saints, à tous ces ressorts d'énergie personnelle s'ajoute l'inspiration de Dieu, inspiration souvent passagère, toujours limitée, qui laisse percer encore l'infirmité de l'homme; mais cette consécration publique découvre en Jésus la plénitude de l'Esprit; et cet Esprit est le principe souverain de toutes ses pensées, de toutes ses volontés, de tous ses discours, de tous ses actes, de toutes ses démarches.

Jésus nous le communiquera. La scène de son baptême, qui contient l'énigme de la régénération, se reproduira jusqu'à la fin des siècles; l'eau sanctifiée sera, un jour, par une institution spéciale, le sacrement de la renaissance de l'homme, et le baptême de l'eau deviendra le baptême de l'Esprit. Quiconque, à l'appel du Christ, sortira de ses vices, de son ignorance, de son égoïsme, par le repentir, le sacrifice et la foi, quiconque entrera dans la parole de Jésus, verra, comme lui, le ciel obstinément muré s'ouvrir; les fils de la terre et de l'humanité corrompue deviendront des fils de Dieu, ils entendront, au fond de leur conscience, l'Esprit murmurer ce titre ineffable, et apprendront de lui à nommer Dieu leur Père céleste.

Jusqu'à quel point les manifestations extraordinaires qui ont éclaté au baptême de Jésus furent-elles connues de la foule .^ Le récit évangélique ne permet guère de le déterminer. Elles semblent d'ailleurs directement adressées au Baptiste, à celui qui devait signaler le Messie, et qui se trouve par elles élevé au faîte de sa grande mission. Il ne manquera pas à sa tâche. Les occasions naîtront d'elles-mêmes; et on l'entendra, lui, si véhément, tempérer sa rude voix et trouver des accents d'une douceur infinie pour révéler son Seigneur et son Maître.

Le fait du baptême de Jésus resta profondément gravé dans le souvenir et dans la conscience de ses disciples ; il était appelé « l'Onction de Jésus ». La prédication apostolique primitive, telle que les Actes nous l'ont conservée (i), y fait allusion comme à un signe éclatant où l'on devait reconnaître la justification divine du Messie.

Jésus s'éloigna presque aussitôt et disparut, fuyant la curiosité et l'empressement du peuple qui affluait aux bords du Jourdain.

L'Esprit, dont il est rempli, le conduit au désert.

(1) Act., IV, 27 ; X, 38.

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