JÉSUS FILS DE DIEU
Le premier séjour de Jésus à Jérusalem et son apostolat en Judée avaient produit des résultats considérables.
Ils l'avaient signalé à la nation entière, au peuple et à la hiérarchie, aux indifférents et aux fanatiques de la Loi, aux illettrés et aux savants. La multitude, en général, frappée par ses miracles, le tient pour un prophète; beaucoup même, parmi ceux qui étudient les Écritures, à l'exemple de Nicodème, ne peuvent se refuser à voir en lui un envoyé de Dieu et un Maître.
Il est à remarquer cependant que, dans le tumulte de la foule, le nom de Pvîessie n'est pas prononcé. L'aspect de l'ouvrier galiléen ne répond guère aux rêves de l'imagination populaire ni aux préjugés de la science pharisaïque; Jésus, d'ailleurs, évite avec une circonspection extrême toute parole, tout acte, qui pourrait surexciter les uns et flatter les autres.
L'offensive vigoureuse qu'il a prise au Temple par l'expulsion des vendeurs, révèle le Réformateur spirituel que le zèle de Dieu dévore; il n'est pas seulement, comme le Baptiste, une voix qui parle dans le désert aux consciences, c'est une autorité qui intervient dans l'organisation même de la théocratie. Les pouvoirs publics l'ont senti du premier coup, et avec cet instinct qui ne trompe guère ceux qui se savent menacés, ils pressentent en Jésus une force qu'il faudra soumettre, briser ou supprimer. Mais les ruses et les violences de l'homme, sa courte science et son pouvoir d'un jour, ses machinations et ses destructions, n'ont jamais réussi à empêcher ce qui doit être.
Dans cette première rencontre avec les chefs religieux, Jésus
JEAN LE PRÉCURSEUR ET l'aVÉNEMENT DE JÉSUS. 27^
ne s'est pas encore révélé lui-même; il a pris une attitude dont la fermeté les a surpris et dont la sainte audace les a stupéfiés; fort de son droit dans un acte qui se recommandait du plus pur sentiment de religion et de justice, il a dédaigné de décliner ses titres, et s'est retiré fuyant la foule dont il se défie, éclairant les âmes de bonne volonté, laissant la hiérarchie étonnée, intriguée et déjà menaçante. Dix mois plus tard, il reparaît à Jérusalem.
Bien que contenue encore et réservée dans son action publique, sa force a rayonné au loin. Si jamais ses ennemis eussent conçu la pensée de le dédaigner, son ascendant croissant aurait vite dissipé cette illusion. Le moment de dire ce qu'il était, d'expliquer à ses adversaires eux-mêmes sa mission divine, de prouver son droit devant l'autorité religieuse, était venu ; Jésus va déclarer la pleine grandeur de son rôle religieux.
L'occasion fut un miracle dont il importe de connaître le récit détaillé (i), car ce sont ces détails, relevés avec aigreur par les Pharisiens, qui amenèrent la nouvelle rencontre de Jésus et des chefs de la nation.
Il y avait, à Jérusalem, près de la porte Probatique, une piscine (2), environnée de cinq portiques, appelée par les Juifs Bethesda (3), — sorte d'hôpital qui servait, pendant le jour, de refuge aux malades contre le vent, le soleil et la pluie. On y voyait, gisant, une foule d'infirmes, d'aveugles, de boiteux et d'hommes dont les membres étaient desséchés. On attribuait une vertu surnaturelle à l'eau du bassin. Par moments, ébranlée par une force mystérieuse, elle s'agitait, et celui qui, le premier, se jetait dans la piscine bouillante, en sortait sain et sauf, quelle que fût sa maladie.
Or, au milieu de ces malheureux, se trouvait un homme paralysé depuis trente-huit ans.
Jésus vint à lui, et sachant que, depuis longtemps, il était malade :
— « Veux-tu être guéri? » lui demanda-t-il.
— Seigneur, répondit l'infirme, je n'ai personne pour me jeter dans la piscine, lorsque l'eau s'agite; tandis que je viens, un autre me devance et descend avant moi.
(i) Jean, ch. v.
(2) Voir Appendice E. La Piscine de Bethesda.
({) Bcth-Hesda, Maison de bienfaisance.
— « Lève-toi, lui dit Jésus, prends ton grabat et marche. » A l'instant même, cet homme fut guéri, et prenant son
grabat, il marchait.
Ce jour-là était un sabbat.
Les Pharisiens, voyant le malade emporter son lit, s'écrièrent, scandalisés : — C'est le jour du sabbat, il ne t'est pas permis d'emporter ton lit.
Mais il leur répondit sans se déconcerter : — Celui qui vient de me guérir m'a dit : « Prends ton grabat et marche. » Ils lui demandèrent : — Quel est donc cet homme qui t'a parlé ainsi ?
Il ne le savait pas; car Jésus s'était retiré de la foule qui était en ce lieu.
Quelque temps après, Jésus rencontra dans le Temple le malade qu'il avait guéri.
— « Te voilà redevenu bien portant, lui dit-il, ne pèche plus, de peur qu'il ne t'arrive quelque chose de pire. »
Le désordre organique est plus qu'un symbole, il peut être un effet du désordre moral, car les maladies ont souvent leur cause dans le péché. Le vice qui trouble l'âme engendre mille infirmités qui atteignent les fonctions de la vie, les bouleversent, les ralentissent, les exaspèrent, les paralysent. La douleur physique devient ainsi le châtiment de Dieu. « Celui qui défaille devant lui, dans sa conscience, disaient les sages inspirés d'Israël, tombe aux mains du médecin (i). » Le malade guéri par Jésus était sans doute un de ces coupables, Jésus le lui rappela. Après lui avoir rendu la santé, il voulait éveiller, relever et purifier sa conscience; car sa vertu divine ne touchait aux corps que pour atteindre et sauver l'âme.
Dès qu'il eut connu son bienfaiteur, le paralytique, emporté par la reconnaissance, s'en alla, publiant partout le nom de Jésus, sans se douter qu'en révélant aux Pharisiens celui dont il tenait la santé, il pouvait exaspérer leur envie et leur haine. Il fut, en effet, l'occasion des persécutions nouvelles qui marquèrent la seconde apparition du Prophète à Jérusalem.
On le rechercha, on le poursuivit; il ne se dérobait pas alors, car il entrait dans sa destinée de lutter jusqu'au moment fatal contre ses ennemis, d'essayer de les convaincre, et, s'il
(i) Ecdésiast., xxviii, 10.
ne devait pas y réussir, de finir par les confondre. Il passait ses journées au Temple, conversant, enseignant, et multipliant ses bienfaits. Son nom n'était plus un mystère; sa présence remuait de plus en plus le peuple, qui ne discute pas, ne raisonne pas, et qui subit spontanément le charme de toute personnalité assez puissante pour étonner son imagination. Aucun homme ne Ta aussi profondément impressionnée que Jésus; c'est là qu'il faut chercher la première cause de l'antipathie naturelle qu'il rencontra dans l'aristocratie juive. On l'eût laissé passer avec indifférence, lui et sa doctrine, on l'eût confondu dans la tourbe des publicains et des pécheurs, sous le même insolent mépris; mais il agissait, il attirait à lui : là était son crime.
Dans un être supérieur, ce que l'autorité menacée attaque et combat, c'est son action; le reste n'est que le prétexte. Tout, d'ailleurs, en Jésus, irritait les représentants de l'autorité et les maîtres, déroutait leurs préjugés, choquait les prétentions de l'orgueil national ou de la piété intolérante : son origine galiléenne, l'infériorité de sa condition, la hardiesse de son initiative, son dédain pour toutes les traditions des Pharisiens, l'originalité d'un enseignement et d'une parole qui ne relevaient d'aucun maître et ne s'appuyaient sur aucune autorité humaine. Par un dessein secret, la Providence a dépouillé Jésus de toute apparence capable de flatter, à un point de vue terrestre, l'opinion publique. Même quand il se manifeste par ses paroles ou par ses actes, il est rare que, dans les uns ou dans les autres, quelque détail ne blesse la coutume ou les doctrines sectaires des partis; c'est ainsi qu'il éclaire et qu'il aveugle, qu'il édifie et scandalise. Les cœurs droits le reconnaissent, les esprits prévenus le repoussent.
Il est, par excellence, — toute sa vie le prouve, — l'être voilé.
Il est de sang royal et davidique, mais sa famille est déchue; il est né à Bethléhem, mais il passe pour un Nazaréen ; il parle comme nul maître n'a parlé, mais il n'a aucun titre d'école; il multiplie les signes de sa puissance, mais ce ne sont pas ceux que les Juifs réclament; il guérit, mais c'est souvent le jour du sabbat; il se dit le Messie, mais sans en prendre le rôle terrestre que les docteurs exigent; il insiste avec une force d'affirmation croissante sur sa filiation divine, s'égalant à Dieu, mais c'est justement cette filiation divine qui offense les chefs religieux et qui, pour eux, est le plus grand des blasphèmes;
il fonde le Royaume de Dieu et en promulgue la loi, mais ce royaume et cette loi sont la fin de la puissance et de la loi juives ; Moïse est dépassé, Israël doit se transformer ou mourir.
En apprenant la guérison du paralytique à la piscine de Bethesda, les autorités juives ne songent pas même à admirer ce qu'elle a de prodigieux. Comme tous les esprits prévenus, étroits, malveillants, elles relèvent le détail qui les choque, et s'en irritent, froissées dans leur vaine religion. Que Jésus guérisse d'un m.ot le paralytique, ce n'est rien pour elles; il a guéri un jour de sabbat, ordonné à un homme d'emporter son lit, au mépris de la loi du repos sabbatique; c'est un scandale. Leurs règlements arbitraires, leurs traditions humaines, leurs décisions d'école, leur casuistique misérable : voilà l'essentiel; quiconque ne se courbe pas sous ce joug est un coupable, un pécheur, un révolté; il faut le réprimander et le poursuivre. Rien de plus inexorable et de plus irritable que les esprits livrés à ces sortes d'aberrations religieuses; l'homme qui aime Dieu et qui l'adore en vérité est doux, mais celui qui s'aime lui-même sous le couvert de la religion est toujours âpre et violent. La vraie dévotion est faite de mansuétude; la fausse, d'hypocrisie et d'aigreur. La grande majorité des membres de la hiérarchie, Sadducéens et Pharisiens, avaient étrangement perverti la loi mosaïque; cette perversion invétérée, en les aveuglant et en les abaissant, devait les fermer à la vérité, leur inspirer contre Jésus une répulsion et une violence que rien n'a pu vaincre.
Jésus fut donc accusé par les Pharisiens de violer le sabbat (i). Cette accusation était-elle un acte juridique.? Dut-il comparaître devant le tribunal chargé de juger les délits religieux.'^ C'est possible. Peut-être l'intervention du Sanhédrin n'alla-t-elle pas jusque-là, et quelques membres furent-ils seulement députés vers Jésus pour lui reprocher de méconnaître la Loi. En toute hypothèse, la réponse de Jésus doit être étudiée de près, dans le résumé que le quatrième Évangile en a conservé ; elle a été pour lui l'occasion providentielle de déclarer nettement, solennellement, ce qu'il était, de montrer au Sanhédrin ou à ses émissaires en quoi consistait son œuvre religieuse, et d'invoquer les titres indéniables sur lesquels se fondait son action publique.
(i) Le terme £ot(,)xov, que la Vulgate a traduit par l'expression pcrscquebantur, peut s'interpréter dans le sens de poursuivre en justice.
Le reproche adressé à Jésus ne s'appuyait en rien sur la loi de Moïse, il ne pouvait se légitimer que par les règlements arbitraires et d'une puérile subtilité, dont les scribes et les docteurs la surchargeaient. Mais ces prescriptions méticuleuses les préoccupaient plus que la Loi même : l'accessoire, un vain accessoire, leur faisait oublier l'essentiel; leurs idées mesquines prenaient la place de la parole de Dieu. Aveuglés par la lettre, étrangers à l'esprit, ils étouffaient cette parole, au lieu de la pénétrer. Une de ces règles bizarres interdisait précisément de transporter le plus petit objet d'un endroit à un autre, le jour du sabbat, à moins d'une nécessité urgente (i).
Jésus, pour se justifier, dédaigne, dans cette circonstance, de montrer à ses accusateurs la vanité et le néant de leurs coutumes et de leurs ordonnances, il a un droit supérieur à revendiquer; il n'en appelle point des subtilités pharisaïques à la pure Loi de Moïse, il ne se réclame pas de la liberté inaliénable de bien faire qu'aucune disposition humaine ne saurait entraver; il ne discute pas, il affirme, invoquant, comme sien, le droit même de Dieu et l'exemple de son Père, et dans la pleine conscience de sa filiation divine, il leur dit :
— « Mon Père agit sans cesse, et moi j'agis aussi. »
Dieu ne connaît pas de repos, il est l'activité même; sa vertu ne se lasse jamais, c'est par son action que les choses sont et vivent, c'est par elle qu'elles durent et se meuvent. La cessation de son influx serait l'anéantissement de toute créature que sa parole toujours vibrante porte (2), nourrit, développe et ramène vers lui haletante.
L'homme est régi dans son mouvement libre par sa conscience et par sa raison incertaine qui lui dicte des préceptes et compose des codes, Jésus n'est régi dans sa vie que par la volonté et l'exemple de son Père. Il l'entend et il le voit; les actes de son humanité ne sont que l'exécution de cette volonté ineffable et l'imitation de cet exemple éternel; ce que son Père veut, il le veut; ce que son Père fait, il le fait; comme nulle autorité humaine ne saurait infirmer l'autorité de Dieu, nulle ne saurait infirmer la sienne; son droit d'agir est égal à celui de Dieu. Le Père travaille sans cesse au salut de l'humanité; cette œuvre est constante, progressive comme son amour, elle n'éprouve ni arrêt ni trêve.
— « Et moi, dit Jésus, j'y travaille de même avec lui. »
(i) Talmud, Schabbat, fol. 6, i. - (2) Hébr., i, 3.
28o JÉSUS CHRIST.
Quel sabbat peut suspendre le ralliement en Dieu de toute créature ?
Une telle réponse affirmait nettement la divinité du Messie et la messianiîé de Jésus.
Ces deux vérités, qui résument tout l'Évangile, sont à la base même de l'œuvre du Maître, elles percent à travers tous ses discours, elles expliquent sa vie entière, les hostilités et les haines qu'elle allume, le dénouement tragique qui l'a terminée, et l'action prodigieuse qu'il a exercée surtout après sa mort.
Les docteurs juifs et les membres de la hiérarchie ont mis autant d'opiniâtreté à nier l'une que l'autre.
Oubliant la doctrine constante des prophètes, délaissant leurs plus sublimes enseignements, absorbés par les questions cérémoniales, juridiques, de la Loi, égarés par leurs préjugés politiques et nationaux, reléguant Dieu dans son unité dont ils méconnaissent le mystère, ils n'ont jamais voulu, pour la plupart, reconnaître le droit primordial du personnage messianique, le droit qui seul en pouvait expliquer la fonction. Ils lui accordaient tous les privilèges : le jugement universel, le salut, la régénération du monde, la fondation du Royaume de Dieu, la victoire sur tous ses ennemis, le siège éternel à la droite de Dieu, l'association à sa puissance et à sa gloire; mais ils lui refusaient opiniâtrement la divinité, et, dans leurs prières quotidiennes, ils ne cessaient de dire : « Écoute, Israël, Jéhovah est notre Dieu, et Jéhovah est un », interprétant cette formule dans un sens unitaire qui excluait en Dieu une vraie filiation.
Cependant, plus d'un maître échappait à cette aberration des idées messianiques, et se gardait d'opposer la sainte unité de Jéhovah à la divinité du Messie. Les auteurs des apocryphes et des livres sibyllins n'ont certainement pas partagé ces erreurs d'école; les témoignages si formels de Jean -Baptiste sur la filiation divine du Christ ne sont pas non plus restés sans écho.
Or, le titre de Fils de Dieu est précisément le seul que Jésus revendique comme Messie; et telle était la violence des préjugés de ces scribes, de ces docteurs, de ces prêtres, de ces chefs, qu'en le prenant, il devait les scandaliser et amasser contre lui toute la haine de leur foi religieuse.
Jésus ne transigera pas, il attestera ce qu'il est sans équi-
voque, sans déguisement, et, chaque fois qu'il aura devant lui les 'représentants de la science et de l'autorité, il leur parlera sans paraboles, en termes d'une clarté que nul sophisme ne saurait couvrir; il n'attendra même pas Toccasion, il la fera naître. C'est ainsi qu'à propos de l'observance pharisaïque du sabbat, il affirme sa filiation divine, et se donne explicitement comme l'égal de Dieu.
C'est la première déclaration solennelle que nous rencontrons dans sa vie.
Les envoyés du Sanhédrin en furent révoltés, scandalisés : — Non seulement il viole le sabbat, s'écrièrent-ils, mais il ose appeler Dieu son Père, en se faisant l'égal de Dieu (ij.
Dès ce moment, Jésus leur parut un blasphémateur qu'il fallait chercher à tuer; et il put entendre murmurer autour de lui des menaces de mort.
Mais celui qui ne craignait point de heurter de front les préjugés, ne se laissa pas intimider par la haine que ses enseignements pouvaient déchaîner. La volonté de son Père dominait tout en lui. Que lui importait la mort, si cette volonté l'appelait à mourir.^ Pourquoi était-il en ce monde, si ce n'est pour rendre témoignage à la Vérité.'^
H prit un accent plus solennel et plus affirmatif; et loin d'atténuer cette égalité avec Dieu qu'on lui reprochait comme un blasphème, il l'expliqua, il la montra dans toute sa force.
Le type, la loi dirigeante de ses actions n'est rien de créé, rien d'humain, c'est Dieu même, c'est l'action du Père.
— « En vérité, en vérité, je vous le dis, le Fils ne peut rien faire de lui-même, si ce n'est ce qu'il a vu faire à son Père. Tout ce que le Père aura fait, le Fils pareillement l'accomplit. »
L'homme ne voit pas Dieu, il ne peut par lui-même s'élever jusqu'à prendre en Dieu le modèle de sa vie; mais le Père aime le Fils, un même Esprit d'amour constitue le lien ineffable de l'un à l'autre, et le Père révèle au Fils tout ce qu'il fait; entre eux, c'est une même lumière, un même pouvoir infini; l'égalité est parfaite, l'union absolue : là est tout le secret de la nature et des fonctions du Messie.
— « Les œuvres que le Fils a accomplies avec le Père )i,
(i) Jean, v, i8.
dit-il, « sont peu, il en accomplira d'autres plus grandes dont vous serez frappés d'admiration. »
Jésus révèle ici sa destinée messianique; ce n'est point une dogmatique qu'il enseigne, ce sont des faits d'ordre divin qu'il affirme; il ne parle point comme un docteur le langage des abstractions, il ouvre sa conscience et témoigne de ce qu'il voit et de ce qui est.
— « Le Père, ajoute-t-il, ressuscite les morts, il est le principe de la vie; de même le Fils donne la vie à qui il veut. Ce n'est pas le Père qui les choisit, il a donné au Fils d'appeler celui-ci ou celui-là, de prendre l'un, de laisser l'autre, de faire le choix, le grand partage, en tant que Fils de l'homme, afin que l'honneur du Père et du Fils soit égal. Aussi, refuser l'honneur au Fils, c'est le refuser au Père qui l'a envoyé.
« Le moyen d'avoir la vie, et la vie éternelle, de n'être pas rejeté dans le triage, de passer de la mort à la vie, c'est d'écouter ma parole et d'avoir la foi à Celui qui m'a envoyé. )>
Tout le rôle messianique est dans cette œuvre de vie. Les prophètes en avaient déjà parlé, à mots couverts que les docteurs ne pouvaient ignorer. Le champ d'ossements arides entrevu par Ézéchiel, n'était-ce pas l'humanité morte (i).'' La voix de Dieu disant à ces os desséchés : « J'enverrai en vous l'Esprit, et vous vivrez » , — n'était-ce pas la voix du Fils de l'homme, du Messie .^^ Lorsque Isaïe s'écriait : « Que tes morts revivent; que mes cadavres se relèvent! Réveillezvous et tressaillez de joie, habitants de la poussière, car ta rosée , ô Dieu, est une rosée vivifiante, et la terre redonnera le jour aux ombres (2) », — Isaïe — ne voyait-il pas la grande ère du Christ? Les rabbins eux-mêmes ne s'y sont pas mépris. Les peuples des terres païennes, enseignaient-ils, n'ont pas la vie (3), et les os arides sont les fils des hommes qui n'ont pas reçu la rosée de la Loi.
En affirmant ainsi sa mission devant les maîtres de Jérusalem, Jésus ne leur parlait pas un langage inouï; il ne faisait qu'ouvrir le Livre dont ils croyaient avoir la clef, et dont leur science aveugle ne savait deviner le sens profond.
Ses affirmations se fortifient et deviennent plus pressantes, à mesure qu'il parle; mais les auditeurs toujours plus obstinés se raidissent.
— Vous attendez cette résurrection des morts prédite par
(i) ÉzÉCH.jXxxvii, 1-13. — (2) IsAiE, XXVI, 19 et suiv. — (j) Ketubb.,{ol. j, 2.
JEAN LE PRÉCURSEUR ET l' AVÈNEMENT DE JÉSUS. 283
les prophètes, à l'avènement du Messie. Eh bien, « en vérité, en vérité, je vous le dis, l'heure est venue où les morts entendront la voix du Fils de Dieu, et ceux qui entendront vivront.
« Ne vous scandalisez pas. »
Ce n'est là que la première heure et la première résurrection, celle des âmes mortes, et de l'humanité pareille aux os desséchés; il y aura celle où « tous ceux qui sont dans les tombeaux entendront la voix du Fils de Dieu; et ceux qui ont fait le bien s'en iront dans la résurrection de la vie, et ceux qui ont fait le mal dans la résurrection du jugement ».
En distinguant ces deux points extrêmes de son œuvre, Jésus lui donnait toute son ampleur, il laissait voir qu'elle embrassait tout ce qui est en deçà et au delà du tombeau, et il dissipait la confusion faite par un grand nombre entre les deux résurrections, l'une morale, mystérieuse, cachée au fond de la conscience, l'autre matérielle, éclatante, décisive, au plein jour de l'univers. La première s'exécutait déjà à la parole de Jésus, du Fils de Dieu caché dans le Fils de l'homme méconnu ; la seconde restait en perspective, pleine d'espérance et d'épouvante, réjouissant ceux qui n'auraient pas repoussé la voix du Messie, terrible à ceux qui se seraient obstinés contre son appel.
Pour mieux comprendre ces entretiens, on doit se défaire du préjugé que les documents qui les rapportent sont des sténographies et s'accoutumer à les traiter comme des souvenirs épars et sommaires.
La pensée de Jésus sur la divinité du Messie , sur son rôle universel et son œuvre, est toujours et partout concordante; la forme varie suivant les circonstances, le fond est identique. Qu'il formule sa doctrine dans l'intimité d'une conversation avec un Pharisien lettré comme Nicodème, avec une femme sans culture de Samarie; ou qu'il Texpose à un cercle hostile comme celui qui l'accuse ici, on la retrouve toujours avec son trait essentiel : la divinité du personnage et la divinité de la fonction. L'homme est impuissant à tenir ce rôle, il ne peut convenir qu'à Dieu.
Le Christ est la source de la vie, non de la vie matérielle et passagère, terrestre et rationnelle, — une telle vie est comparée à l'ombre de la mort, — mais de la vie spirituelle et éternelle, céleste et divine; elle jaillira de lui comme un torrent, comme un fleuve, inondant l'humanité; pour la recevoir, il
faudra écouter sa parole; quiconque croira au Fils de Dieu passera de la mort à la vie, et quiconque se fermera à l'appel restera dans la mort.
Ainsi dépouillée de tout élément judaïque, l'œuvre messianique répond à tout ce qu'avaient annoncé les prophètes, et apparaît dans sa beauté pure, dans sa grandeur éternelle; elle ne flatte pas les préjugés d'une nation aveugle et dévoyée, mais elle trouve un écho dans la conscience de l'homme et ses plus hautes aspirations.
L'homme sait qu'il est dans la misère morale et dans la mort, mais il garde, au plus profond de sa nature accablée par le mal, l'instinct d'une destinée divine, il a faim et soif d'une vie qui remplira ses désirs immenses de vérité, de perfection, d'éternité, et c'est à lui que le Fils de Dieu parle pour le relever, le ressusciter, le vivifier.
En dépit de leur superstition unitaire, de leur malveillance et de leur opposition haineuse, de l'orgueil du pouvoir et de leurs prétentions hautaines, Jésus s'est fait écouter des Juifs; il a du forcer, je ne dis pas l'admiration peut-être, mais le silence et l'attention.
Les plus obstinés sont subjugués par le prestige de la parole humaine, quand elle est au service de la vérité et de la vertu; la parole divine de Jésus avait un ascendant irrésistible; elle imposait et elle charmait, terrassait et relevait, suspendait la colère et la haine, dominant la foule et étonnant ceux qui croyaient savoir; elle allait au-devant de l'objection cachée, devinait la pensée intime des interlocuteurs; elle était le glaive à deux tranchants qui pénètre jusqu'à la suture de l'âme et de l'esprit, jusque dans les articulations et dans les moelles (i).
Le Juif ne pouvait sans tressaillir entendre parler, de son Messie. Et quel docteur, quel prophète en avait jamais parlé comme Jésus t II relève tous les voiles, écarte toutes les figures, montre la vérité sans ombre et sans réticence, simple et nue, ne gardant que le mystère de sa profondeur.
Lorsque Jésus exposa aux Juifs, venus pour l'accuser, la divinité du Fils de Dieu, son égalité avec le Père et la grandeur de l'œuvre messianique, il sentit bien que, même en acceptant cette doctrine, — abstraction faite de l'homme en qui elle trouvait son application, — ils se révolteraient à la
(1) Hébr., IV, 12.
JEAN LE PRÉCURSEUR ET l' AVÈNEMENT DE JÉSUS. lif)
pensée que lui-même fût cet homme. Sa doctrine pouvait choquer leurs idées étroites, offenser leurs préjugés; mais sa personne leur était un scandale. L'une heurtait leurs opinions; mais Tautre humiliait, froissait leur amour-propre. Quoi! un Galiléen, un inconnu, un homme du peuple, un pécheur, ce serait là le Messie de la nation ! Rien n'est plus difficile à affronter que l'orgueil blessé d'une classe ou d'un peuple. Les opinions se modifient et transigent souvent; m.ais l'orgueil blessé aveugle l'esprit et ferme le cœur, il s'opiniâtre et ne pardonne pas.
Jésus, pendant sa vie entière, a eu cet obstacle dressé sur sa route : il le rencontre ici dans toute sa violence hautaine, et c'est pour l'écarter qu'il affirme ses titres.
La seule affirmation pouvait suffire à des âmes simples qui se laissent attirer à la lumière et qui, s'ouvrant à la vérité, ne tardent pas à en savourer les fruits dans leur conscience; mais pour des esprits prévenus qui résistent, discutent, se confinent dans leurs idées propres, elle soulevait une objection dédaigneuse : Quiconque rend témoignage de lui-même n'a pas le droit d'être cru; la justice veut le témoignage d'un tiers, et la raison des preuves.
Jésus, impassible devant l'hostilité et la malveillance de ses adversaires, répond qu'en se jugeant lui-mêm.e, il n'est point de ceux que l'ambition personnelle, ou la volonté propre, entraîne à jouer un rôle et à assumer une mission.
— « Je ne juge, dit-il, que suivant la voix que j'entends; ce n'est point ma volonté que je poursuis, c'est la volonté de Celui qui m'a envoyé.
« Je le reconnais, si je rends témoignage de moi, ce témoignage n'est pas juridique. Aussi ai-je un témoin autre que moi )), pour garantir ma parole, « et je sais que sa déposition est véridique; ce témoin est Jean. Vous avez envoyé vers lui une ambassade; il a rendu témoignage à la vérité », il a reconnu devant vous ma dignité et ma fonction. « Si je l'invoque, ce n'est pas que j'aie besoin de l'attestation d'aucun homme », c'est par condescendance pour vous, « afin que, croyant en lui » et en son rôle de prophète, « vous croyiez à ce qu'il dit de moi et soyez sauvés. C'était une lampe ardente et luisante. Mais, commedesenfantsqui s'amusent avec la tlamme, vous n'avez voulu que vous réjouir un instant à sa lumière.
w D'ailleurs, j'ai un témoignage supérieur à Jean, ce sont
les œuvres que le Père m'a donné d'accomplir. » Oui, ces œuvres attestent de moi que le Père m'a envoyé; et le Père lui-même rend ainsi témoignage de moi. i( Vous n'avez jamais entendu sa voix ni vu son image », dites-vous; et cependant, ne m'a-t-il pas proclamé à la face de Jean et du peuple, au baptême, son Fils bien-aimé.'^ « Mais la parole de Dieu ne demeure pas en vous; vous vous fermez à sa lumière, car vous ne croyez pas à Celui qu'il a envoyé. »
« Et les Écritures » : vous enseignez qu'on trouve en elles la vie éternelle que le Messie doit apporter, « scrutez-les », lisez plus avant que la lettre, pénétrez le sens et l'esprit; « ce sont elles-mêmes qui rendent témoignage de moi, et vous ne voulez pas venir à moi, pour avoir la vie qu'elles vous prophétisent ».
L'argumentation était rigoureuse et sans réplique. Tout ce qui pouvait convaincre le Juif le plus fidèle et le plus éclairé, le plus tenace et le plus exigeant, était invoqué et rappelé : l'autorité prophétique de Jean qui vivait encore et dont nul ne pouvait récuser l'indépendance et la vertu, les signes éclatants par lesquels Jésus affirmait et justifiait que la puissance de Dieu était en lui, les Écritures enfin, ce Livre qui faisait loi, qui commandait la pensée et la vie, qui était pour tout Israël la parole éternelle et infaillible.
Armé de tous ces témoignages, Jésus n'a pas réussi à vaincre et à persuader ces docteurs obstinés. Ils ont repoussé Jean, dont la parole sévère les avait flagellés; ils n'ont pas nié les miracles de Jésus, mais ils les ont attribués à la puissance 'du mal; ils n'ont pas rejeté les Écritures, mais ils se sont refusés à les comprendre, ne leur demandant que de sanctifier leurs travers et de consacrer leur religion toute matérielle. Rien ne dompte l'être libre replié sur lui-même, il a le privilège terrible de défier la vérité, la raison, l'évidence, les appels de la bonté, les conjurations de l'amour, le charme de la beauté, tout, jusqu'à Dieu lui-même.
Cette obstination invincible à laquelle se heurtait Jésus était dans les desseins du Père et dans sa propre destinée. Il la constate cette fois, dans son amère réalité; et quiconque, à quelque degré, fait cette expérience, apprend qu'une des plus grandes amertumes de la vie est la vue de l'homme endurci, repoussant la vérité et se murant dans le cercle de ses erreurs et de ses misères.
Avec une tristesse mêlée de douceur et de menace, Jésus jeta aux envoyés du Sanhédrin ces derniers mots : « Ne croyez pas » qu'en me donnant comme le Fils de Dieu et qu'en vous pressant de vous rallier à ma parole, « je cherche une gloire humaine. Mais je vous connais : vous n'aimez pas Dieu, vous n'aimez que vous. Et comme je viens au nom de mon Père, vous me repoussez; mais si un autre, sans appel et sans mandat, vient en son nom «, caressant vos préjugés, « vous le recevrez. Comment pourriez-vous croire, vous qui vous glorifiez, qui vous flattez les uns les autres, au lieu de chercher la gloire qui vient de Dieu seul.f*
(' Je sais bien qu'à vous entendre, c'est Moïse que vous prétendez glorifier. Ce n'est pas moi qui vous accuserai auprès du Père, c'est Moïse lui-même. Si votre foi en Moïse était vraie, comme vous croyez en lui, vous croiriez aussi en moi, car il a écrit de moi; mais si vous ne croyez pas à ce qu'il a écrit, comment croiriez-vous à ce que je vous dis.^* »
Jésus fait luire à ces yeux fermés un dernier rayon de lumière; il rappelle évidemment les deux passages messianiques de Moïse, la prophétie de Jacob marquant le temps où le Messie apparaîtra, le temps du sceptre arraché de Juda (i) et la prophétie de Moïse même, concernant la venue lointaine du grand prophète semblable à lui, et menaçant ceux qui ne l'écouteraient pas d'être exterminés du peuple (2).
Jésus, sans être inquiété, s'éloigna de ses juges et les abandonna à leur aveuglement, sachant qu'il avait tout à redouter de leur haine.
Le mystère de l'incrédulité humaine est dévoilé dans la fin de ce discours, et se prolonge à travers l'humanité le long des âges, tel qu'il se montre, ici, sous le portique de Salomon. L'histoire évangélique n'a pas, comme l'histoire humaine, des recommencements, elle se perpétue, toujours identique avec elle-même, immuable dans ce monde mortel et changeant. Le Fils de Dieu apparaît au-dessus de tout, acclamé par le témoignage des grands esprits qui le confessent, des grandes vertus qui Tadorent; ses œuvres de vie l'escortent, attestant la puissance dont il est rempli; et les Écritures, qui ont parlé de lui avant qu'il fût, restent un livre ouvert où seul, parmi les hommes, il se montre le Désiré de tous les siècles. Les grands, les chefs, les maîtres de la pensée, se ferment, comme
(i)Cencsc, xlix, ic - (2) Dcut., xviii, 15-18.
les Pharisiens juifs, à ces titres lumineux; ils dédaignent et ils accusent le seul être envoyé pour donner la vie éternelle dont l'âme humaine est avide.
Pourquoi ^ Ils n'aiment pas Dieu, ils n'aiment ni la Vérité ni le Bien, ils s'aiment eux-mêmes. L'obstination de l'esprit a sa racine dans l'amour de soi; celui qui s'aime ne voit que lui et ce qui le flatte, il se préfère à Dieu, il est à lui-même son dieu; il repousse tout ce qui n'est pas lui, il n'accepte que ce qui est conforme à ses théories et à ses intérêts.
Chose étrange, tous ces égoïstes se tiennent par les liens d'une flatterie mutuelle, ils s'appellent les uns les autres, hypocritement, le premier et le maître, mais chacun se croit seul le premier et le maître. Ils ont tous leur Moïse, — c'est ce qu'ils appellent aujourd'hui la science ou la raison pure, — mais, à l'exemple des partis juifs, chacun l'interprète à son gré, et nul ne veut voir que la science et la raison pure, comme Moïse, à leur manière, rendent témoignage au Fils de Dieu, qui seul donne le dernier mot des origines que la science est impuissante à pénétrer, et le dernier mot de la destinée sur laquelle la raison pure a toujours été si incertaine.
Cette première phase de la vie de Jésus, entre le premier appel de quelques-uns de ses disciples et ce second voyage à Jérusalem, manifeste le héros et engage toute l'action évangélique ; la manifestation est éclatante, l'engagement décisif.
Jésus s'est déclaré le Fils de Dieu, et il a inauguré son ministère à Jérusalem même, à la face du peuple et du pouvoir ; or, Jérusalem, c'est la nation tout entière, le centre d'où émanent les deux puissances auxquelles tout obéit : l'opinion publique et l'autorité. On sait ce qu'il est, on sait ce qu'il veut; partout où il portera ses pas désormais, les regards du peuple et l'œil des chefs seront sur lui.
L'effet est obtenu. Du nord au midi, de l'Hermon aux confins de l'Idumée, de l'occident à l'orient, de la « grande mer », comme on appelait la Méditerranée, aux vastes plaines du royaume arabe d'Arétas, la Palestine est avertie qu'un grand prophète s'est levé, se disant le Fils de Dieu, prouvant sa mission par des prodiges et demandant la foi à sa parole. Elle n'ignore pas que les esprits se divisent à son sujet, qu'il attire la foule, mais que les chefs du peuple, à très peu d'exceptions près, les docteurs et les anciens, l'aristocratie de la fortune.
JEAN LE PRÉCURSEUR ET l'aVÉNEMENT DE JÉSUS. 289
du sacerdoce et de la science, les grands prêtres et le Sanhédrin, lui font une opposition déclarée.
Ils ne voient en lui qu'un faux prophète, un impie, un blasphémateur; ils le surveillent, ils l'épient; et, craignant que la foule, séduite, échappe à leur autorité, ils sont résolus à sévir et à traiter Jésus avec toute la rigueur dont leur loi frappe ceux qui séduisent le peuple et blasphèment Jéhovah.
Ainsi, à Jérusalem, Jésus n'avait réussi qu'à rallier dans la multitude quelques âmes simples et droites, à se créer dans la classe supérieure quelques amis inconnus, réservés, tels que Nicodème et Joseph d'Arimathie, à provoquer dans le monde officiel, gardien des traditions et des lois, une répulsion invincible et menaçante.
L'antagonisme de la hiérarchie contre Jésus aurait pu, dès la première heure, empêcher, paralyser et même anéantir son action. Mais Dieu contient la puissance du mal et maîtrise l'impétuosité de ses haines. D'autre part, Jésus connaît la mesure exacte de l'opposition qu'il peut déchaîner, sans préjudice pour son œuvre; et tant que son heure n'est pas venue, il a la sagiesse de fuir le danger, lorsque le danger devient trop pressant.
C'est dans cette sagesse qu'il faut chercher le motif historique pour lequel il abandonne maintenant la Judée et sa métropole et va chercher, en Galilée , un milieu plus tranquille, plus hospitalier, qui lui permette de fonder l'œuvre de son Royaume. C'était la terre prédestinée. Puisque la Judée le repousse, il se retire d'elle, réalisant une des paroles prophétiques qui, six siècles avant lui, avaient déjà raconté sa vie. — « Les ténèbres, disait le Voyant, ne régneront pas toujours sur la terre où il y a maintenant des angoisses. Si les temps passés ont couvert d'opprobre le pays de Zabulon et le pays de Nephtali, les temps à venir couvriront de gloire la contrée voisine de la mer (i), au delà du Jourdain, le territoire des Gentils. Le peuple qui marchait dans les ténèbres a vu une grande lumière. Sur ceux qui habitaient le pays de l'ombre de la mort une lumière resplendit (2). »
Un grave événement religieux, qui avait produit une émotion profonde dans la nation juive, avertissait Jésus que le temps de donner à son action tout essor était arrivé. Dieu
(i) La mer de Galilée. — (2) Isaif., viii, 12.
mène ceux qu'il envoie. Les faits de leur vie, les incidents du milieu, le rôle qu'ils doivent tenir, s'harmonisent; les conjonctures se forment d'elles-mêmes sous la main invisible qui conduit tout; et l'œuvre voulue s'accomplit souvent à rencontre et à l'insu de ceux qui voudraient l'étouffer.
Jean venait d'être incarcéré (i). Le courageux, l'indomptable prophète , le pénitent affamé de justice et plein de menaces contre les vices de ses contemporains, celui qui démasquait toute hypocrisie et n'épargnait personne dans ses saintes colères, n'hésita pas à flétrir un scandale princier. Sa voix, que la présence de Jésus avait adoucie, retrouva toute sa véhémence pour blâmer et condamner la conduite d'Hérode Antipas. Le tétrarque, imitant les exemples impies de son père, avait répudié sa femme, la fille d'Arétas, roi d'Arabie, pour épouser une princesse de son sang, Hérodiade, la femme de son frère Hérode Philippe. Cette union adultère révolta tous les vrais Juifs. Jean fut le vengeur de la conscience nationale outragée : au nom de Dieu, il reprocha à Hérode ce crime.
Le tétrarque eût peut-être dévoré en silence l'humiliation que lui infligeait le prophète; c'était un esprit timide, un caractère indécis. Hérodiade ne put la souffrir. L'impérieuse créature n'eut pas de peine à faire de l'homme à qui elle avait su inspirer une passion aveugle, l'instrument de sa haine.
On prétexta, comme toujours, la nécessité de veiller à l'ordre public, on feignit de voir un danger dans la foule attirée par Jean : son arrestation fut décidée. Il fallait étouffer cette voix importune. Les soldats d'Hérode reçurent l'ordre de se saisir de Jean et de l'emmener à la frontière de la Pérée et de l'Arabie, dans la forteresse de Macherous, sur les monts solitaires et escarpés de Moab.
Sa tâche achevée, l'homme de Dieu disparaît, laissant à ceux qui doivent venir le champ libre; celle de Jean est accomplie : les chemins sont ouverts, les âmes attentives; le Précurseur peut se taire, le Christ va parler et créer.
(i) Antiq., xviii, 5,2; Matth., xiv, 2; Marc, vi, 14; Luc, m, 19.