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CHAPITRE PREMIER

A la nouvelle de remprisonnement du Baptiste, Jésus quitta la Judée et se retira en Galilée (i), dans la puissance de l'Esprit, afin d'y prêcher l'Évangile du Royaume de Dieu (2).

La tradition juive, depuis l'exil de Babylone, divisait la terre d'Israël en trois régions : la Judée, la Transjourdaine ou la Pérée, et la Galilée (3). La Samarie en est exclue; les docteurs orthodoxes lui refusent les privilèges attachés au sol sacré. Cependant, ils ne la confondent pas avec les territoires païens. Ses eaux, ses demeures, ses sentiers, disent-ils dans leur science formaliste, ne souillent point le Juif fidèle et rigide (4).

Au temps de Jésus, cette division était consacrée par le langage et Topinion populaires {)).

La terre de Juda éclipsait toutes les autres. Tandis que la Galilée portait le nom humiliant de « district des païens », la Judée restait la terre sainte par excellence et privilégiée, le siège de la métropole, du Temple et du gouvernement, le centre politique, national et religieux.

La Galilée et la Pérée, les pays en deçà et au delà du Jourdain, formaient, depuis la mort d'Hérode, une tétrarchie

(i) Voir l'Appendice A. Chronologie générale de la vie de Jésus. IL Inauguration du ministère public en Galilée.

(2) Matth., IV, 12; Makc, I, 14; Luc, IV, 14. — (?) Sheviith., C. 9, z. — (4) Talmud HierosuL, Avoda Zara, f. 44. — (5) Matth., x, 5 ; Marc, m, 7

gouvernée par l'un de ses fils, Antipas. La Galilée proprement dite était la partie la plus renommée de la Palestine pour la fertilité de son sol et la variété des sites. Le territoire de Tyr et de Sidon, la chaîne bleue du Carmel, forment sa limite au couchant, la Samarie au sud; elle s'étend au nord jusqu'au fleuve Léontès et à l'Anti-Liban; à l'est, elle a pour confins le haut Jourdain, le lac de Génézareth et les territoires de Gadara, d'Hippos et de Scythopolis. Toutes les beautés de la nature sont réunies dans ce petit coin de terre d'une superficie de quatre-vingt-dix à cent milles carrés; il a ses plateaux élevés, ses plaines, ses collines et ses hautes montagnes, ses gorges sauvages et ses fraîches vallées, des sources sans nombre, un fleuve sacré et une petite mer intérieure.

Josèphe l'appelle un grand jardin de blé (i). Des forêts de chênes et de pins couvraient ses montagnes; des bois d'oliviers alternaient avec de vastes prairies et des champs cultivés; de nombreuses villas s'épanouissaient aux environs du lac, sous les palmiers et jusque sur les collines, au milieu des figuiers, des oliviers et des vignes. Les grandes routes commerciales, reliant les principales villes du littoral, Ptolémaïs, Tyr et Sidon, à Damas et à la Mésopotamie, traversaient la Galilée et lui donnaient une grande animation.

Le voyageur qui l'explore aujourd'hui ne peut se défendre d'une tristesse profonde à la vue de son dépeuplement et de ses ruines.

La forte race galiléenne a disparu. L'ancienne Pérée au delà du Jourdain, depuis Mâcherons jusqu'à Pella et Gadara, n'est qu'une immense solitude où les Arabes, campés sous la tente, promènent leurs troupeaux, récoltent le blé et l'orge. La Galilée intérieure et la Galilée supérieure sont habitées par les fellahs indolents, qui labourent, ensemencent le fond des vallées et le flanc des collines que les pluies et les torrents n'ont pas stérilisés. Plus de forêts sur les montagnes, plus de villes, plus de forteresses, plus de monuments, plus de palais. Les bourgades ne sont que des amas de maisons carrées misérables, élevées d'ordinaire sur quelque cime ou sur un monticule, et groupées autour de la mosquée et de son minaret.

Les sources et les ruisseaux , au lieu de féconder la terre, l'inondent en marécages ou la dévastent. Le lac de Génézareth est désolé, les villes qui l'enserraient sont des monceaux de

(i) cf. Antiq., XIII, 2, y, Bell. Jud., m, 3, i.

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décombres, ensevelis sous terre : Tibériade, Tarichée, Hippos, Gadara , Gérasa, Julias , Gapharnaùm , Bethsaida, Magdala, dorment sur ses rives depuis des siècles. A voir leurs débris, cachés sous les hautes herbes, — murs écroulés, colonnes mutilées, linteaux, portes brisées, briques et vases en poussière, — on dirait les ossements et la cendre de tout un peuple anéanti par quelque catastrophe et laissé là sans sépulture. Cette nature féconde garde, malgré l'abandon, une étonnante énergie qui laisse voir ce que la volonté et le génie de l'homme en pourraient obtenir. Le sol, au printemps, se recouvre d'un gazon vigoureux. Les sources jaillissent de tous cotés et font pousser dans des gorges qu'elles arrosent, le long des ruisseaux où elles s'écoulent, de grands lauriers-roses, des touffes d'agnus-castus, des doùms, des platanes et des térébinthes gigantesques.

A peine quelques caravanes traversent-elles ce pays mort. Elles se composent de marchands allant de Damas à Saint- Jean d'Acre ou à Jaffa, échanger les produits de l'Occident contre ceux de l'Asie, ou de Bédouins venant vendre le blé et l'orge des plateaux du Hauran et de la Pérée. On les voit passer, avec leurs longues files dechameaux, à travers lescollines et les plaines, troublant à peine le silence de cette terre muette et dévastée.

Parmi les ruines qui la couvrent et qu'on heurte à chaque pas, au milieu des pauvres villages de fellahs, quatre villes seulement absorbent et concentrent toute la vie : Saint -Jean d'Acre, Safed, Tibériade et Nazareth ; Saint-Jean d'Acre, où les Arabes viennent vendre leurs céréales; Safed et Tibériade, où les Juifs attendent leur Messie; Nazareth, relevée de son mépris séculaire, et tout illuminée, pour les chrétiens, des souvenirs de la Vierge Marie et de Jésus enfant. Voilà ce qui reste de la vitalité de cette province dans laquelle Josèphe comptait, au premier siècle, quinze villes fortifiées, plus de deux cents villages ou bourgades, et deux ou trois millions d'habitants (i).

Les Galiléens étaient une race vigoureuse et brave, agricole et guerrière, turbulente même, et jalouse de liberté. Leurs aïeux de Zabulon et de Nephtali avaient une belle page dans l'histoire de la conquête du pays de Chanaan {2).

(i) Vita Joseph., j, 4^. — (2) Juges, iv, s et suiv.

Dix mille, à la voix de Débora, s'étaient levés contre le roi Jabin ; entraînés par elle, ils avaient exterminé son armée au pied du Thabor et rougi du sang de ses cadavres les eaux du Kison. Leur bravoure chantée par la prophétesse avait passé dans les veines des Galiléens.

C'est parmi eux que judas le Gaulonite (i) recruta ses premiers partisans. Le cri de ce révolutionnaire mystique trouva écho dans le cœur de ces fiers montagnards. Il n'eut pas de peine à leur persuader qu'ils ne devaient connaître qu'un seul Seigneur : Dieu, et supporter tous les supplices plutôt que de se courber sous le joug païen. C'était un crime, aux yeux de ces sectaires intraitables, d'immoler les victimes offertes par le Sénat romain pour le salut de César et de l'Empire; ils regardaient comme un sacrilège de prier pour les princes infidèles. Le zèle impétueux avec lequel ils poursuivaient l'affranchissement national leur valut plus tard , — quelques années après la mort de Jésus, et dans les dernières luttes contre Rome, — le nom de « Zélotes » .

Malgré ses grands souvenirs et son énergique patriotisme, la Galilée, qui n'a ni docteurs ni écoles célèbres, n'obtient aucune considération, en ces temps de formalisme et de légalité religieuse où les scribes et les maîtres ont tout crédit. Les habitants de la métropole et les Judéens purs la dédaignent. Le Galiléen leur semble inculte, ignorant, simple et rude; ils tournent en dérision son dialecte et son accent (2).

Ce petit peuple valait mieux que sa réputation. Le voisinage du Gentil, qui altéra si vite la croyance et la race des Samaritains, n'avait pas entamé sa robuste fidélité. La Galilée et la Pérée, malgré les nombreux païens romains et syro-phéniciens qui l'habitaient, étaient restées foncièrement juives. Cela seul eût dû inspirer le respect aux Judéens. La reconnaissance, d'ailleurs, devait leur commander la justice. Depuis le règne des Asmonéens, les persécutés de Juda avaient toujours trouvé un refuge dans les montagnes et les cavernes inaccessibles de Galilée, et d'intrépides défenseurs dans les fils de cette race belliqueuse.

La Providence venge les dédaignés et choisit ceux que l'orgueil humain repousse. C'est la Galilée et non la Judée qui verra l'inauguration du Royaume de Dieu ; ce sont ses paysans,

(i) Act., V, 37 ; Antiq., xviii, i, 6; xx, j, 2. Bell. Jud., ii, 8, i. — (2) Cf. LiGTHFooT, Hor£ hebraica et talrnud . , p. ni-

l'apostolat GALILKKN. — LK ROYAUME DE DIEU. 29 S

les pêcheurs de son lac, les douaniers de ses ports et de ses routes, qui seront les instruments de la grande œuvre.

Lorsque Jésus, se dérobant à la haine et aux menaces de l'autorité juive, quitta Jérusalem et résolut d'aller porter l'Évangile en Galilée, sa renommée était éclatante. Son éloquence et sa doctrine, ses miracles surtout, faisaient de lui un être extraordinaire : il attirait la foule, frappait l'imagination, éveillait la curiosité et l'enthousiasme.

Il se mit à parcourir tout le pays, les villes et les villages, à fréquenter les moindres synagogues, à Theure et au jour où le peuple s'y rassemblait. La réputation qui le précédait lui valait partout un accueil chaleureux. On accourait en foule pour le voir et l'entendre. Après la lecture de la Loi et des Prophètes, le chef de l'assemblée lui donnait le livre, et, suivant l'usage, après avoir lu, debout, le passage indiqué, il s'asseyait et le commentait.

L'évangélisation de la Galilée tient, dans sa vie publique, une place considérable; elle a duré de huit à neuf mois, depuis la fête des Purim de l'an 29 jusqu'à la fête des Tabernacles de la même année. Toute l'œuvre de Jésus, — ce qu'il appelait son Royaume, — cette œuvre qui devait remplir le monde, sous le nom d'Église, a été fondée, organisée dans ces jours rapides.

L'homme de génie trouve la vie trop courte pour instruire des disciples, affermir ses institutions, élever un État, réformer une religion, il a besoin de longues années pour réaliser ses pians; Jésus s'est contenté de quelques mois. Dans cette petite tétrarchie d'Hérode, la partie la plus dédaignée de la terre d'Israël, il a révélé ce qu'il était, s'est emparé de la conscience humaine dans la personne de q'uelques pauvres Galiléens dont il a fait ses Apôtres, et il a inauguré avec eux et en eux son Royaume, qui ne devait connaître aucune limite, ni celle de l'espace, ni celle du temps.

La pauvreté apparente des moyens est hors de proportion avec l'immensité des résultats, et ce contraste forme la plus grande énigme de l'histoire. C'est le signe de Jésus. La critique indépendante s'arrête devant lui, et n'hésite pas à y reconnaître le signe de Dieu.

Le prophète de Galilée lui apparaît avec une force divine et créatrice. Tous les noms humains de philosophe, de docteur, de législateur, de réiormateur, et même celui de prophète,

dont la foule l'a salué, sont insuffisants; sous l'apparence du Fils de l'homme, il y a vraiment, dans cet être, le Fils de Dieu.

Pour comprendre la puissance de son action sur ce nouveau milieu et les incidents qui signalèrent son aspostolat, il faut connaître l'état précis de l'opinion et de la conscience de ceux qu'il venait évangéliser.

Le parti pharisien rigide dominait dans la classe lettrée. Il affectait, dans son enseignement et ses pratiques, une sévérité d'autant plus grande que .la population inférieure, mêlée aux nombreux païens du pays, avait moins de zèle pour les observances et moins de fanatisme contre les coutumes et la religion de l'étranger; il partageait la répulsion des masses pour la domination romaine et ne se résignait qu'avec peine à payer le tribut annuel à César.

L'aristocratie était sadducéenne; elle formait ce parti des Hérodiens qui avait accepté comme légitime le règne des Hérodes, malgré leur origine iduméenne; elle avait à la fois la fortune et les honneurs, occupait les grandes fonctions administratives, et, en Galilée comme en Judée, elle vivait dans l'opulence, dédaigneuse du peuple, amie des tétrarques, hostile à toute initiative qui menaçait d'agiter la conscience religieuse ou le patriotisme. L'une des fonctions les plus impopulaires était celle des collecteurs généraux. Ils avaient pour agents subalternes les receveurs et les publicains ou péagers, chargés de recueillir l'argent de l'impôt. Dans cette classe détestée, les déprédations et les injustices étaient un vice régnant. Le peuple, pressuré par le fisc, les haïssait; le Pharisien, scandalisé dans son patriotisme, ne leur pardonnait pas de s'allier aux païens et de se faire les instruments de la servitude nationale; il les traitait de parias, les assimilait aux voleurs et aux sicaires, et n'acceptait pas leur témoignage en justice fi). Ils étaient plus nombreux qu'ailleurs, en Galilée, où le sol était fertile, la population très dense, les routes plus fréquentées, et le trafic autour du lac, — entre les villes de la Galilée, de la Décapole, de la Trachonitide, de l'Iturée et le pays de Damas, — en pleine activité.

Ils se recrutaient dans la classe inférieure, parmi ceux qui

(i) Sanhédr., fol. 25, 2.

ne vivaient pas suivant la rigueur des usages pharisaïques, et que le parti dévot, dans l'orgueil de sa piété rituelle, traitait avec le dernier mépris, les appelant du nom d'impies et de pécheurs, comme les usuriers, les voleurs, les joueurs, les petits bergers, les vendeurs de fruits cueillis pendant l'année sabbatique, et les amuseurs publics qui égayaient la foule par des combats d'oiseaux (î).

Le grand nombre, dans les villages et dans les villes, tombait sous le dédain des Pharisiens, qui composaient une petite aristocratie provinciale dont l'ascendant était incontesté, parce qu'elle personnifiait le patriotisme et, — ce que l'Oriental et le Juif mettent au-dessus de tout, — la science du Livre sacré et des rites.

Les doctrines pharisaïques et sadducéennes, qui exerçaient une action prépondérante, à Jérusalem, sur la classe moyenne, ne pénétraient pas dans la masse. Le peuple, en tous pays, reste réfractaire aux arguties de la science et aux subtilités de la casuistique. Ce qui dominait la foule dans ces provinces, c'était l'amour ardent de la patrie, l'idée du Messie libérateur, et, comme pratique religieuse, les grands pèlerinages à Jérusalem.

Depuis quelques mois, l'acitation messianique provoquée par Jean-Baptiste était extrême. Les Galiléens s'étaient portés vers celui qui annonçait l'approche de Dieu ; beaucoup s'étaient affiliés à lui, comme disciples. L'emprisonnement du prophète, loin de calmer le mouvement, lui avait communiqué un surcroît d'énergie. Le prisonnier d'Hérode ceignait, aux yeux du peuple, l'auréole du martyr. La persécution n'étouffe pas la parole du prophète, elle la grandit et la consacre. Tout ce peuple qu'elle avait fait tressaillir regardait, attendait. Ces publicains et ces pécheurs, qui avaient reçu le baptême, en confessant leurs péchés, se demandaient plus que jamais quand viendrait le Seigneur, et par quels chemins on allait le voir apparaître.

Un mot résume ces espérances et cette agitation : « Le Royaume de Dieu est proche (2). »

L'expression, empruntée à Daniel, désigne le règne du Messie, succédant aux grands royaumes de la terre, les éclipsant par sa splendeur et ses bienfaits.

L'idée qu'elle traduit, sans trop la préciser, est tout le génie

(i) Sanhèdr., foL 25, 1. — (2) Matth., m, 2.

du peuple juif, elle le fait vivre, elle est le ressort de son évolution. Elle inspire aux prophètes leurs plus grands oracles; pas un qui ne la chante; depuis Joël jusqu'à Zacharie et Malachie, — Osée, Isaïe, Michée, Sophonie, Jérémie, Ézéchiel, Aggée, Daniel (i), — tous, pendant plus de cinq siècles, entretiennent dans l'âme de la nation cette espérance du Règne de Dieu et de l'âge messianique, tous dépeignent en traits éblouissants et toujours plus marqués cette ère vers laquelle Jéhovah amène peu à peu son peuple et l'humanité.

Les Apocalypses (2) des deux siècles qui précèdent l'avénement de Jésus en sont remplies. C'était un axiome dans les écoles juives que toute -prière où ne se trouvait pas le souvenir du Royaum.e de Dieu n'était pas une prière (3). Dans le rituel du Temple, le peuple répondait aux oraisons des prêtres en s'écriant : « Béni soit le nom de la gloire du Règne de Dieu, à jamais {4). »

En passant par les lèvres de Jésus, cette expression se propage et s'enflamme. Nulle n'est plus populaire. Chaque nation a de ces mots qui, par m.oments, exercent une puissance magique. Diversement compris et interprétés, ils servent de cri de ralliement; la pensée qu'ils traduisent est toujours sûre d'éveiller l'attention, de commander la sympathie et d'enfiévrer les passions. A quoi tient ce charme irrésistible.'^ Évidemment, à ce qu'ils expriment plus ou moins Tidéal qui, dans une époque, attire ou passionne un pays, un siècle, toute une civilisation.

Chez un grand nombre, ce mot restait dans un certain vague. La multitude ne précise et n'analyse rien; lorsqu'elle essaye de comprendre, elle amoindrit et matérialise tout.

Les meilleurs, parmi les Juifs, vivaient confiants dans les grandes promesses de Dieu, dans sa m.iséricorde et sa fidélité; ils attendaient l'œuvre, mais sans la déterminer, de peur de la méconnaître.

En dehors d'eux, il est facile de voir que deux grands courants entraînent et égarent les esprits : l'un terrestre et politique, l'autre légal et religieux. Ceux qu'emporte le premier, révent, sous le nom de Règne de Dieu, le rétablissement du

(i) cf. Joël, ii, m ; OséE, xiv ; Michée, v ; Jérémie, xxiii, 4 ; xxx, xxxi, 31- 40; ÉzÉCH., XXXIV, 10-23 ; IsAiE, XXXV, XLii, XLix, L, Li, LUI, LXi, ctc. ; Aggée, II, 1-9, 18-20; Zach., II, m; Malach., m; Daniel, vu. — (2) Cf. le Livre d'Hénoch et le Petit Psautier de Salomon. — (3) Babyl., Beracoth, fol. 40, 2. — (4) Babyl., Taanith, fol. 16, 2.

royaume d'Israël, raffranchissement du joug des Romains et un Messie qui sera le chef terrestre de ce royaume. Dans la simplicité et l'impétuosité de leur foi, ils voient déjà Jérusalem devenue le centre et la métropole de tous les peuples, ils contemplent la maison de Jéhovah ouverte aux païens accourus, en foule, pour y adorer leur Dieu et acclamer, dans leur Messie, le F^oi universel.

Enfiévrés d'espérances, ils tressaillent à la pensée d'un monde nouveau, débordant de joie et de félicité, — véritable âge d'or de l'humanité messianique. C'est le propre de la foi naïve de se bercer d'illusions et de n'avoir pas conscience de l'obstacle. Les Galiléens s'abandonnaient d'autant plus à ces rêves qu'ils répondaient mieux à leur nature indépendante et guerrière.

Ceux qu'emportait le courant légal et religieux ambitionnaient surtout le triomphe de la loi mosaïque, telle que les Scribes et les Hassidim, depuis Esdras, l'avaient interprétée. Ils se résignaient au joug étranger, pourvu que le Dieu d'Israël devînt le Dieu de l'univers, et la Thora, le code universel. Ce courant prévalait dans les écoles et chez les chefs du peuple, — Sadducéens, amis du pouvoir, et Pharisiens modérés de l'école de Hillel.

A mesure que les désastres accumulés décourageront leur patriotism.e, cette tendance ne fera que grandir; et elle se formulera en doctrine toujours plus nette et plus expresse, sous la plume des docteurs talmudistes (i). Le Règne de Dieu, pour les Juifs égarés par les préjugés politiques et religieux, n'est que leur propre règne. Tous mettent leurs idées à la place de la pensée de Dieu, les uns en voulant asservir le monde à une nation, les autres en prétendant enchaîner les consciences à une loi imparfaite; or, la nation juive était destinée à périr et la loi mosaïque à être complétée. Un seul être a compris et révélé dans sa plénitude la pensée divine résumée dans ce mot : « le Règne de Dieu »; c'est Jésus.

Il adopta cette expression populaire dans son apostolat galiléen. Nulle ne répondait mieux à ses desseins et ù son œuvre, car elle contenait toute sa doctrine, tout son plan; elle est sa gloire, sa raison d'être, tout son génie.

Pas une parole, pas un acte de sa vie qui ne s'y rapporte.

(i) cf. Beracoth, c. 2; Gcmara Babyi, fol. IJ, 2, f. 15, i ; Zohar, l.évit ,

S'il prêche, c'est pour publier la bonne nouvelle du Royaume et traduire ce qu'il est; s'il enseigne la foule sur la montagne, c'est pour en promulguer les lois; s'il parle au peuple en paraboles, au bord du lac, c'est pour lui peindre en images les mystères du Royaume, son origine, son évolution, ses luttes et ses victoires; s'il prie, s'il nous apprend à prier, c'est pour demander qu'il advienne; s'il multiplie les miracles, c'est pour établir qu'il en est le fondateur et le maître; s'il choisit des apôtres, c'est pour le perpétuer après lui et en assurer la propagation au sein de l'humanité; s'il meurt, c'est pour vaincre par sa mort les obstacles qui en empêchaient l'établissement; s'il verse l'Esprit de Dieu dans la conscience de ceux qui croient en lui, c'est que l'effusion de l'Esprit en est l'essence même; s'il veut qu'on ait foi en lui, c'est qu'il est le centre unique où l'homme peut puiser cet Esprit qui seul fait régner Dieu; s'il se transfigure devant quelques-uns de ses disciples, c'est pour leur montrer ce que devient l'être humain dans ce Royaume; s'il leur dévoile, dans des discours prophétiques, les perspectives de l'avenir, la fin et l'au delà des temps, c'est pour montrer la splendeur de l'univers réservée à la race nouvelle des fils de Dieu.

La pensée du Maître ne porte pas la moindre trace des préjugés de son peuple et de son siècle; il est également affranchi de l'élément national et politique des futurs Zélotes et de l'élément légal et mosaïque du Pharisaïsme. On ne trouvera pas dans l'histoire un seul génie qui n'ait, à quelque degré, pactisé avec les erreurs régnantes et le particularisme de son milieu. Jésus échappe à cette infériorité des plus grands hommes. Sa pensée est pure, elle a les caractères du Vrai : l'universalité, l'éternité, l'immutabilité. Pour l'avoir méconnue et faussée, presque tous les historiens modernes se sont mépris sur sa personne, sur son œuvre et sur sa vocation. De toutes les idées que l'intelligence humaine a jamais conçues, nulle ne l'égale en hauteur et en profondeur, en largeur et en durée; toujours actuelle et toujours nécessaire, elle est, à la fois, la plus humaine et la plus divine.

Dieu ne régnait donc pas dans l'humanité, puisqu'on parlait de l'approche de ce Règne comme d'une bonne nouvelle.^ Le règne de la matière et de ses lois, le règne de l'animal et de ses instincts, le règne de l'homme intelligent et libre, asservi à la nature qu'il ne connaît pas, aux forces instinc-

tives qu'il ne maîtrise pas, confondant Dieu avec la créature, adorant la créature et oubliant Dieu, se multipliant sur la terre, livré à ses erreurs et à ses vices, à ses passions et à ses misères, à l'escl«ivage et à la mort : voilà le monde. Dans cette nuit pleine de ténèbres et d'affolements, au milieu de toutes les races et de tous les peuples, de toutes les civilisations et de toutes les religions, un peuple, une race, une civilisation, une religion conserve, à la vérité, depuis vingt siècles, le culte sans tache du vrai Dieu; mais le Dieu terrible qui a dicté au Juif sa loi de justice et d'esclave, n'avait là qu'ébauché son Règne. L'Esprit de crainte par lequel il courba les volontés, n'avait pas réussi à envahir la terre pervertie. Une grande espérance luisait seule dans quelques âmes, interprétant le vœu de l'universelle misère : c'était cette espérance que Jésus allait combler.

Il a la conscience pleine de cette œuvre, et c'est pourquoi il dit : (( Les temps sont accomplis. » Les plus grands prophètes ne peuvent qu'espérer; l'un d'eux a marqué l'heure attendue; mais Jésus seul, — parce qu'il le possède en lui, — est maître de donner tout ce que l'humanité appelle par ses aspirations confuses.

Pour que ce Règne céleste soit réalisé, il faut d'abord que Dieu même intervienne personnellement dans son œuvre : or cette intervention personnelle, si clairement annoncée par les prophètes, s'accomplit en Jésus, Fils de Dieu et Fils de l'homme, possédant à la fois la force de Dieu et la force de l'homme, dans leur plénitude; il est nécessaire que le Dieu inconnu et méconnu se révèle dans sa vérité et dans sa volonté : or Jésus seul, par son union absolue avec Dieu, Jésus, qui seul connaît le Père et tous les secrets de sa sagesse infmie, nous apporte cette double révélation; il faut que l'Esprit même de Dieu, dont le Christ a reçu l'onction totale, soit communiqué à l'homme libre : or Jésus est la source unique de cet Esprit. L'homme animal devra se prêter à cette communication, renoncer à lui-même, se transformer et croire : Jésus le lui demande et lui donne la puissance de l'accomplir. Mais le Règne de Dieu étant destiné à tous les siècles, à tous les peuples, à toutes les civilisations, Jésus se choisira des ouvriers chargés de continuer son action visiblement et indéfectiblement, de propager et d'étendre le Règne divin : c'est ce qu'il nomme son Église.

Envisagé dans ses éléments essentiels, le Royaume de Dieu

implique un chef, une loi, des sujets. Le chef est Jésus; la Loi, l'Esprit vivant de Dieu ou la volonté du Père; les sujets, l'ensemble des hommes qui, par la foi, reconnaissent le chef, s'ouvrent à cet Esprit par le repentir et acceptent cette volonté par l'amour.

Considéré dans son évolution, à l'exemple de tout ce qui grandit, il embrasse trois phases : le début, la croissance laborieuse et la consommation. Dans sa phase initiale, il se concentre en Jésus et ses premiers fidèles; dans sa croissance, il comprend la hiérarchie apostolique et tous les croyants qui lui obéissent comme dépositaire des pouvoirs du Christ invisible; dans sa consommation, il représente le terme glorieux de l'humanité régénérée dans la gloire réservée aux élus. Ces trois états, liés l'un à l'autre, procèdent l'un de l'autre : du germe divin qui est le Christ sort l'Église, grandissante comme les rameaux de l'arbre gigantesque qui doit couvrir le monde; et l'humanité, pleinement transfigurée par le Christ, sort de l'humanité souffrante avec lui, livrée comme lui aux persécutions et à la lutte, jusqu'à ce que l'Esprit de Dieu la glorifie dans la plénitude de la vie, à l'exemple de Jésus.

Le Règne de Dieu embrasse ainsi la totalité des temps et des mondes; il se prépare sur la terre, où il souffre violence, mais il remplira le ciel, à l'époque marquée par Celui qui conduit tout et qui seul a le secret de son œuvre et des temps.

On voit, dès lors, comment ce règne de Dieu est le règne de l'Esprit, puisque c'est l'Esprit de Dieu même qui le fonde, et que pour y participer l'homme doit renoncer à la chair et renaître dans l'Esprit; comment il ne détruit rien, mais consomme tout, puisqu'il communique à l'homme la force et la lumière de Dieu qui achèvent tout; comment il n'est pas de ce monde, puisque ce monde ne contient que la matière, l'animalité et la raison, — toutes choses inférieures à l'Esprit de Dieu; comment il souffre violence et n'est conquis que par la volonté, car l'homme, asservi à la matière, à ses instincts et à ses vices, est obligé de se transformer douloureusement et de renoncer à la matière, à ses passions et à ses misères pour y entrer; comment il est au dedans de l'homme, car c'est dans son âme et sa conscience que l'Esprit de Dieu vient habiter; comment il est éternel, car l'Esprit de Dieu qui le constitue est au-dessus du temps et des siècles, de tout ce qui passe, de tout ce qui meurt; comment nulle puissance ne prévaudra contre lui, car où est la force qui prévaudra contre D'itu^

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comment il sera pacifique, car l'Esprit de Dieu est charité, et là où règne la charité, régnent aussi Tordre et la paix. On voit enfin comment le Royaume invisible se réalise socialement et visiblement par l'Église édifiée sur Jésus pour rallier, peu à peu, au milieu du monde et des siècles, les âmes prédestinées, en perpétuant son Esprit, sa parole et sa vertu.

L'avènement du Règne de Dieu, tel que Jésus le concevait, n'est plus une question juive, c'est une question humaine. L'Évangile qui contient cette nouvelle est, dès lors, le livre de tous; et celui qui la réalise n'est plus seulement le Messie des Juifs, il est le Médiateur universel. Ce Règne est plus que la transformation divine et définitive de la religion d'Israël, il est la Religion même, dans sa perfection absolue.

Avec Jésus un Règne nouveau, dans le sens le plus rigoureux, est véritablement inauguré sur la terre, — règne infini, éternel, qui dominera, perfectionnera les règnes antérieurs de la matière, de l'animalité et de l'humanité. Au-dessus de la matière, des forces animales et de la raison, il y aura désormais, en activité incessante, l'Esprit vivant et personnel de Dieu. Il a pris possession de l'humanité dans le Christ; il débordera de lui, pour conquérir toutes les âmes de bonne volonté, toutes les races, toutes les civilisations; il sera le refuge suprême des pauvres, des attristés, des humbles de ce monde, de ceux que la réalité présente accable, qui attendent un progrès nouveau dans la vérité et dans le bien, qui ont faim et soif de la justice, qui veulent vaincre le mal et ne trouvent pas en eux la force de le dompter. Ils sont le grand nombre, ils sont la foule, ils sont l'humanité. Aux autres, — les satisfaits, les heureux, les violents qui oppriment les faibles, les superbes qui se complaisent dans leur science bornée, leur légalité et leur vaine sagesse, les corrompus qui se flattent eux-mêmes et qui ne connaissent pas le tourment de Tlnfini, — à tous ceux-là, le Règne de Dieu reste inaccessible et incompréhensible, ils rouleront dans les ténèbres et la douleur, sans fin et sans espoir.

Cette période galiléenne de la vie de Jésus est d'un intérêt supérieur à ces pauvres Juifs de la tétrarchie d'Antipas. Ce qui va se passer là retentira dans tout l'univers; les paroles dites là seront redites aux quatre coins de la terre; l'œuvre fondée là, autour du lac de Génézareth, s'étendra sur tous les rivages; la loi promulguée sur la montagne sera, non pas un code

passager et particulariste, mais le code éternel et universel destiné à régir toute conscience; les miracles accomplis là seront plus que de simples cures de malades et de misérables, ils seront des signes de la guérison invisible des cœurs blessés, des âmes paralytiques, des esprits aveugles dont le monde est rempli; les apôtres choisis là deviendront la grande Église, ils se perpétueront avec les siècles, envahiront la terre et la conquerront au Christ.

Pour accomplir son œuvre, Jésus avait la vertu de Dieu qui se traduisait, humainement, en lui, par la sagesse, la puissance et la bonté. Sa sagesse éclairait, sa puissance commandait à la matière et aux esprits, sa bonté attirait tout.

Rien de ce qui peut donner à la parole l'efficacité et le prestige ne manquait à celle de Jésus.

Les Évangiles, qui ne songent pas un instant à l'apologie de leur héros, relèvent l'action extraordinaire qu'elle exerçait. Un mot revient sans cesse dans leur récit : c La foule », racontent-ils, « était dans l'admiration (i). » Ceux mêmes qu'on envoyait pour l'épier revenaient éblouis : — On n'a jamais parlé comme cet homme, disaient-ils à leurs chefs (2).

Ce que nous appelons l'éloquence, — le génie de la parole publique, — est en lui non pas un art, mais un don merveilleux de l'Esprit. Nul apôtre, nul prophète ne l'a égalé. Aucun n'a eu, comme lui, le secret de persuader et d'émouvoir; aucun n'a fait entrer plus avant dans l'âme des convictions plus fortes et plus sublimes, des vertus plus héroïques, plus d'énergie et plus d'amour. Sa parole a été un des leviers avec lesquels il a soulevé le monde. Il savait dire à tous la vérité opportune. Pendant sept mois, il tient tout ce peuple de Galilée sous le charme, l'entraînant sur ses pas, loin de ses villages et de ses villes, dans la solitude, au bord du lac de Tibériade et sur ses collines.

La parole humaine est souvent vide, elle n'exprime qu'une vérité banale, imparfaite, que l'ignorance rétrécit, que l'erreur parfois défigure et que la passion exagère. Rarement, elle s'anime du feu de l'esprit : de là, son impuissance et sa stérilité. Le peu de vie qu'elle contient s'épuise vite, comme la pensée haletante et la vertu timide dont elle s'inspire. Les plus pleines, les plus vibrantes, ne franchissent pas les limites

(1) Matth., vu, 28; Marc, vi, 2; Luc, iv, 11, ?2, etc. — {i) Jean, va, 46.

d'un peuple ou d'un siècle; au delà, elles meurent, pareilles à ces graines délicates qui ne germent que dans quelques sillons.

Celle de Jésus, en traduisant toute son âme, incarne la pensée et la vertu de Dieu. Elle est Esprit et Vie. Elle a l'originalité suprême, le relief et l'éclat, la force et l'à-propos; elle taille et frappe droit comme le glaive, elle en a la pointe et le double tranchant. Alors même qu'elle emprunte quelquefois les expressions des Prophètes, elle ne répète pas, elle rajeunit les anciennes formules, en leur donnant un sens nouveau; elle les achève et les remplit. Elle jaillit d'inspiration de la plénitude du Dieu vivant, et emporte avec elle le Dieu vivant. « Le ciel et la terre passeront >>, a osé dire Jésus, « mes paroles ne passeront point (i). » Elles demeurent, en effet, dans la conscience humaine, comme des étoiles dans la nuit.

Le genre humain admire les aphorismes recueillis de sa bouche comme l'expression parfaite, idéale, de la vérité. Quelle prière remplacera la sienne et osera tenir à Dieu un autre langage que le « Notre Père, qui êtes aux cieux » r II nous a donné la formule de toutes les vertus héroïques; de la charité : « Aimez jusqu'à vos ennemis, et faites le bien à ceux mêmes qui vous haïssent (2) » ; de l'humilité : « Hypocrite, tu vois le fétu dans l'œil de ton frère et tu ne vois pas la poutre dans ton œil (3) »> ; de la bonté envers le coupable : « Que celui qui est sans péché lui jette la première pierre (4) » ; du pardon des bourreaux : « Père, pardonneleur, ils ne savent ce qu'ils font (5) » ; de la consolation et de la force dans les douleurs : « Venez à moi, vous qui souffrez, et je vous relèverai (6). » Il a créé la science d'être heureux, dans ces maximes qui semblent un défi à la sagesse humaine et qui n'ont jamais déçu personne : « Heureux les pauvres, les doux, les affligés, les affamés de justice, les pacifiques, les persécutés; c'est dans ceux-là qu'arrive le Règne de Dieu (7). »

La parole de Jésus a l'énergie créatrice.

En exprimant la vérité, l'homme ne peut que souhaiter !e bien, il n"a pas la vertu de le produire. Jésus faisait le bien qu'il disait; il parlait comme ayant puissance souveraine et

(i) Marc, xiii, 30. — (2) Matth., v, 44 et suiv. — (3) Matth., vu, 3; Luc, VI, 41. — (4) Jean, viii, 7. — {<,) Llc, xxiit, 34. — (6j Matth., xi, 2S. — (7) Matth., v, i et sciv.

irrésistible. D'un mot, il chassait et subjuguait les esprits mauvais, guérissait les malades, calmait toute douleur, donnait le mouvement aux paralytiques, la vue aux aveugles, l'ouïe aux sourds, la vie aux morts. Il avait le don de transformer l'âme. En s'approchant du Prophète, en le suppliant avec foi, on était sûr d'être écouté. Les bienfaits ruisselaient de ses lèvres et de ses mains. Ce n'est pas quelque miracle isolé qui fait ressortir l'Esprit dont il a reçu l'onction (i), ce sont des flots de miracles. Les témoignages sont formels. Le miracle n'est pas un phénomène exceptionnel dans la vie de Jésus, c'est l'état normal, !e signe constant de sa bonté intarissable : il se produit dès qu'on l'aborde avec la confiance et le sentiment de sa misère.

Le Thaumaturge entraînait et subjuguait plus encore que FÉvangéliste. Le peuple est le même partout, en Orient comme en Occident; la puissance le captive plus que l'intelligence, les faits éclatants plus que les paroles éloquentes, les prodiges plus que les discours. Mais lorsque ces deux éléments se réunissent, l'action est irrésistible. Personne avant Jésus, personne après lui, n'a paru sur la terre, ainsi armé de la double force de Dieu. Les prophètes n'ont eu que des rayons intermittents de sa lumière, et une puissance d'emprunt pour des œuvres exceptionnelles; Jésus possède, comme son bien propre, la Vérité éternelle qui éclaire, la puissance infinie à laquelle la vie et la mort, la nature et l'humanité, obéissent.

Un autre élément d'action populaire en Jésus, c'est son caractère, la mansuétude et la bonté. Il ne flatte pas le peuple, comme les séducteurs; il l'aime. Tout en lui est au service de cet amour. Il regarde les pauvres, les petits, les malheureux, les pécheurs méprisés. Quel contraste violent avec les Pharisiens, les docteurs, les chefs de tout ordre, prêtres, anciens, scribes, qui font du mépris de la populace un précepte, et presquQ une vertu! Ce caractère de Jésus ressortait de toute sa manière d'être, de parler et d'agir. En le voyant, le passage si connu d'Isaïe sur le serviteur de Jéhovah revenait à la mémoire : — « Le voilà », dit le Seigneur, (( je mettrai mon Esprit sur lui, et il annoncera la justice aux païens. Il ne disputera point ni ne criera. On

(i) Act., IV, 27 ; X, 38.

n entendra pas sa voix sur les places. Il ne brisera pas le roseau cassé, il n'éteindra pas la mèche qui fume; il fera triompher la justice; et son nom sera l'espoir des païens (i). »

L'homme, doué de quelque génie supérieur, intimide par sa supériorité même; il dégage, malgré lui, je ne sais quel effroi. La puissance produit l'isolement; on la redoute, et, pour ne pas la subir, on s'éloigne. Elle effarouche ceux mêmes vers lesquels elle daigne s'incliner. Incapables d'inspirer la confiance et l'affection, les forts se résignent à régner par la crainte.

Jésus échappe à cette loi commune. L'harmonie et la puissance de ses facultés, sa douceur infinie, charment et attirent tous les êtres faibles, souffrants, accablés, malheureux, et, par conséquent, le peuple. Né lui-même au milieu des pauvres, destiné à une vie de martyr, il exerce la séduction réservée aux hommes qui portent l'auréole de la souffrance.

Sa vocation douloureuse était sans cesse devant ses yeux : il se savait et se sentait voué au supplice, cette pensée étendait sur tout son être un voile de tristesse, mais l'amour de Dieu et des hommes dominait tout en lui, et la tristesse, en se mêlant à sa bonté, rendait celle-ci plus expressive encore et plus séduisante.

L'évangélisation de la Galilée a un caractère franchement populaire. Jésus, en prenant d'abord pour théâtre de sa prédication les synagogues où la foule se réunissait chaque sabbat, était sûr d'atteindre la population entière. Il ne procède pas comme Jean, le prophète du désert, qui appelait à lui le peuple, il prend les devants, il s'affirme, il se porte où il est : c'est un signe de force et de bonté.

Si Jean, à la seule annonce de la venue du Règne de Dieu, avait ébranlé la conscience juive, quelle action ne dut pas exercer Jésus, publiant à la foule des Galiléens que le Règne de Dieu était arrivé.-^ Toutefois, cette nouvelle émouvante ne devait pas tarder à soulever les plus graves difficultés. La première tenait à l'idée même du Royaume annoncé, la seconde au Messie, fondateur de ce Royaume. Tout, dans la doctrine et la personne de Jésus, heurtait de front les préjugés du peuple et des docteurs galiléens.

On attend un règne politique : Jésus annonce un Rè^me

(i) IsAiE, XLii, I et suiv.

spirituel et intérieur; on espère que la Loi va régner : Jésus prophétise le règne de TEsprit; on veut un Messie armé de la puissance terrestre : Jésus se présente, sans prétention humaine, sans autre force que celle de son Père, la sagesse qui enseigne l'éternelle Vérité, la puissance qui guérit l'âme et le corps; on rêve le triomphe du peuple et de la race charnelle d'Abraham sur toutes les nations : Jésus vient inaugurer le peuple et la race des hommes régénérés par l'Esprit; on se persuade que le titre de fils d'Abraham et la fidélité à la loi de Moïse suffisent pour être incorporé à ce nouveau peuple de Dieu : Jésus ne commande que la transformation morale et la- foi en sa parole.

Tout était contre lui. Ce n'est pas en Jésus qu'on surprendra jamais cet art familier aux politiques de flatter l'opinion afin de mieux s'en emparer. Il ne ménage que la faiblesse, voilant les vérités trop hautes que le peuple ne pouvait entendre; il apprivoise les esprits pour les amener doucement à la lumière. Mais la force de Dieu même ne saurait échapper ici-bas aux résistances de l'homme; Jésus les a rencontrées, et c'est par un insuccès que s'inaugure son apostolat galiléen.

Les documents évangéliques ne précisent pas les villages, les bourgades et les villes de Galilée, où il vint annoncer la bonne nouvelle du Royaume de Dieu. Saint Luc, cependant, raconte en détail le voyage qu'il fit à Nazareth , à cette époque (\) : récit animé qui fait revivre une scène de synagogue juive, et nous donne le premier commentaire de Jésus sur la nature de son Royaume.

Jésus n'avait pas reparu dans son pays, semble-t-il, depuis le jour où il l'avait quitté, s'en allant au Jourdain recevoir le baptême de Jean. Il voulut revoir, évangéliser la ville où il avait grandi ignoré, et lui consacrer les prémices de son apostolat galiléen.

Le jour du sabbat, il vint, suivant sa coutume, à la synagogue, dans celle même qui l'avait vu tant de fois, assis en silence, aux dernières places, confondu parmi ses compatriotes, écoutant la lecture de la Loi, les commentaires des docteurs et des anciens. L'ouvrier inconnu y reparaissait aujourd'hui avec le renom de prophète; la curiosité attirait

(i) Luc, IV, i6 et suiv.

sur lui tous les yeux. On devait être impatient dans la petite ville de vérifier tout ce qui se racontait de lui. Les chefs de la synagogue devaient le regarder avec une certaine arrogance. La demi-science de ces docteurs de province les disposait mal à goûter la parole d'un artisan sans lettres qui, n'ayant jamais fréquenté les écoles, n'avait aucun titre, et qui rompait ouvertement avec leurs usages.

Après la récitation des prières accoutumées et la lecture des passages de la Loi, on fit à Jésus l'honneur de lire le morceau des prophètes. Sur l'ordre du président, le « Hasan » vint lui offrir le rouleau sacré; il le déploya, et il trouva le passage suivant du prophète Isaie :

(' L'Esprit du Seigneur, l'Éternel, est sur moi;

(( Car l'Éternel m'a oint pour porter la bonne nouvelle aux malheureu.x.

« Il m'a envoyé guérir ceux qui ont le cœur brisé,

« Proclamer aux captifs la liberté, et aux prisonniers la délivrance,

« Publier l'année de grâce de rÉternel, et le jour de vengeance de notre Dieu,

« Consoler les affligés, annoncer à ceux de Sion qui pleurent, qu'un diadème leur sera donné au lieu de la cendre, l'huile de joie au lieu du deuil, un manteau de louange au lieu d'un esprit abattu. On les appellera les térébinthes de la justice, une plantation à la gloire de l'Éternel (i). »

Il replia le rouleau, le rendit au « Hasan », et s'assit.

Tous le regardaient en silence. Alors, il commença par leur dire : « Ce que vous venez d'entendre s'est accompli , aujourd'hui même. »

Jésus explique aux Nazaréens qu'il est celui sur qui l'Esprit du Seigneur est descendu, qu'en vertu de cette onction divine, il est l'envoyé messianique, le chef du Royaume de Dieu; et il enseigne la nature de ce royaume, tel qu'Isaïe l'avait prophétisé.

Une telle peinture n'avait rien qui pût flatter les idées en faveur auprès des Pharisiens et dans les écoles. Les patriotes fanatiques et les zélés de la Loi n'y trouvaient pas leur idéal de convention. Sous son langage figuré, on cherche vainement une allusion à la future restauration du royaume d'Israël, à

(i) IsAiE, Lxi, I et suiv.

son affranchissement du joug romain, à l'extension triomphante de la Loi dans laquelle se drapait l'orgueil de ce peuple; il ne s'agit que de l'amour et de la miséricorde infinis de TÉternel : voilà ce qui crée, en effet, le Règne attendu; il n'est question que des pauvres, des humbles, des enchaînés, des prisonniers, des affligés, de ceux qui pleurent : voilà les élus du nouveau Règne. Ceux-là sont partout, dans la terre entière, comm.e en Israël; car partout l'âme humaine souffre, attend et succombe sous les chaînes dont le mal l'accable, partout elle appelle Celui qui seul éclaire et console, affranchit et apaise.

Ce porteur du bon message à toute conscience, ce consolateur, ce libérateur, quel est-il.'^ Il n'existe pas parmi les hommes; il faut que Dieu l'envoie, et, pour qu'il puisse accomplir son œuvre, il est nécessaire que l'Esprit de Dieu soit en lui. C'est par cet Esprit qu'il fera régner Dieu et constituera le Royaume destiné à achever et à couronner l'évolution des choses.

Avec quel accent ému, quelle onction, quelle éloquence, Jésus parla de l'amour de Dieu, des souffrances de l'âme privée de lui; avec quel tressaillement il montra la joie réservée à ceux qui accueilleraient la bonne nouvelle, ceindraient le diadème, seraient parfumés de l'huile de la paix, revêtiraient le manteau d'allégresse et s'élèveraient dans la justice, comme les térébinthes de Dieu! On peut le juger par l'effet produit ; l'approbation et l'admiration furent unanimes.

Cependant, le premier mouvement calmé, une objection se souleva d'elle-même dans un grand nombre. Jésus se donnant clairement comme le Messie, on se demandait de quel droit il osait s'attribuer ce titre, et on rappelait avec dédain sa naissance pauvre : — N'est-ce pas, disait-on, le fils de Joseph ?

L'opposition s'accentua; on dut le presser d'un ton scandalisé pour savoir sur quels signes il appuyait une prétention si haute. La raison impartiale reste calme; mais les esprits froissés dans leurs idées préconçues ne se possèdent pas. Le fanatisme régnait presque partout chez les Juifs, à cette époque; il leur fallait des signes, et ils les exigent de Jésus comme justification de sa messianité. Jésus les refuse aux Nazaréens, comme il les a toujours refusés à ceux qui les lui demandent dans ce même esprit d'incrédulité.. Il ne les accorde qu'à ceux qui ont foi, jamais à ceux qui discutent aigrement.

L APOSTOLAT GALILKEN. — LE ROYAUME DE DfEU. 3II

superbement. C'est un fait saillant dans toute sa vie, un trait caractéristique de sa conduite.

Des signes, n'en avait-il pas accompli déjà à Jérusalem, en Judée et à Capharnaùm i: Et n'avait-il pas le droit de se recommander d'eux, en lace de ses concitoyens scandalisés que le fils de Joseph se donnât comme l'envoyé de Dieu.^

— H Vous m'objectez évidemment », leur dit-il, i< le proverbe : «. Médecin , guéris-toi toi-même. Ce que tu as fait « ailleurs, fais-le chez les tiens. Tout ce que tu as accompli a à Capharnaùm, montre-le ici même, dans ton pays. »

Jésus reste inexorable. Rien n'a prise sur lui, si ce n'est la confiance et l'amour; aucun défi ne le trouble, aucune exigence ne le fait plier. Il est comme son Père : il résiste aux superbes et aux violents, il aime les humbles et les doux.

— (( En vérité, je vous le dis », répond-il aux Nazaréens, (( vous justifiez un autre proverbe : « Nul prophète ne trouve « accueil dans sa patrie. » Dieu les envoie à qui il lui plaît. Et, reprenant l'histoire, il ajouta : « Voyez Élie, au jour où il prophétisait, dans ces trois années et demie où le ciel resta fermé et où la terre fut en proie à la famine, il y avait bien des veuves en Israël : Élie ne fut envoyé à aucune d'elles, mais en Sarepta, pays de Sidon, à une pauvre femme veuve (i). Et, au temps d'Élie le prophète, il y avait bien des lépreux en Israël : aucun ne fut purifié, aucun, si ce n'est un Syrien, Naaman (2). »

Jésus laisse entrevoir à ses contradicteurs une vérité dure. Il insinue par ces exemples que le Royaume de Dieu n'est point enchaîné au peuple des prophètes, que ce peuple obstiné ne le recevra point, que le Messie sera envoyé aux païens, à ces affamés et à ces lépreux dont la pauvre femme de Sarepta et le Syrien sont le symbole. Rien ne pouvait blesser plus cruellement l'orgueil religieux des Pharisiens et leur faux patriotisme.

L'enseignement de Jésus n'était pourtant que celui des prophètes sur le Royaume de Dieu et sur le Messie lui-même; mais ceux que l'erreur captive et que la passion conduit, ne veulent rien voir en dehors de ce qui caresse la passion et flatte l'erreur. La vérité ne les éclaire plus, elle les irrite; ils ne regardent plus, ils s'aveuglent; emportés de colère, ils n'ont plus d'autre inspiration que la violence; ils anathématisent, ils excommunient, ils lapident et ils tuent.

(ij /// Rois,x\n, 9-24. — (2) // kois,w, 9-14.

Exaspérés par les paroles du Prophète qui les jugeait indignes d'être témoins de ses signes, outrés par son langage sur les païens et le peuple saint, les Nazaréens se levèrent. Au mépris de leur loi, sans jugement préalable, sans conseil, ils le chassent de la synagogue, le poussent loin de leur ville comme un excommunié; et, dans leur fanatisme, ils veulent le précipiter du haut d'un rocher de la montagne.

Comment Jésus a-t-il échappé à cette émeute.'' Une force divine le gardait. L'Évangile le montre au milieu de ces énergumènes, calme et doux. Aucun n'étend la main sur lui, tous s'écartent, et il passe (i). Nul n'a pouvoir sur Jésus. L'Esprit qui le remplit le préserve. Il va où il l'entraîne, à travers l'humanité souvent conjurée, mais toujours impuissante, s'il ne se livre lui-même à ses coups.

Il quitta Nazareth, et dut pleurer sur elle, car si rien ne lui donnait plus de joie que la confiance, rien ne l'attristait plus que l'incrédulité.

C'est le sort des doux et des humbles d'être méconnus et persécutés. Il prit, à travers la montagne, le chemin du lac, par Cana et la plaine d'El-Batouf, et se dirigea vers Capharnaùm.

(i) Luc, IV, 30.

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