‹ Jésus-ChristChapitre 21 sur 98 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

JESUS A CAPHARNAUM.

Le lac de Génézareth est le joyau de la Galilée. Ce n'est pas un saphir toujours bleu; ses eaux ressemblent à l'opale aux reflets changeants. Les montagnes lui fonr un sertissement de belle ciselure. A l'occident, les hauteurs grises de Safed, les roches escarpées de Touady Hammar, Koroun- Hattin, la cime d'Arbel, les monts de Tibériade; à l'orient, les dernières pentes toutes vertes qui descendent, en ondulant, du haut pays de Gaulan, et qui se redressent parfois pour retomber à pic; au nord, les collines de Korazin, et, par delà, le grand Hermon, étincelant de neige, — ferment l'horizon de tous côtés. Ce cercle immense ne s'entr'ouvre qu'au sud pour former la vallée du Jourdain et donner passage au fleuve. Le ciel du midi, encadré par les masses bleuâtres et vaporeuses des monts de Besçan et d'Adjloun, est d'une blancheur d'argent.

Les volcans ont tourmenté ces montagnes et ces collines, comme ils ont secoué les régions sauvages de la mer Morte. Les blocs noirs de basalte qu'ils ont vomis se voient de toutes parts. Et cependant, quel contraste entre la mer Morte et la mer de Tibériade! L'une est un gouffre, l'autre une coupe; la colère de Dieu semble planer sur Tune, et l'amour de Dieu sur l'autre. Ici, une morne, une effrayante désolation; là, une tranquille sérénité.

Le lac s'allonge en pointe du nord au sud, mesurant plus de vingt kilomètres; il se renfle vers la rive occidentale qui décrit un vaste demi-cercle depuis le monticule de Medjdel jusqu'au promontoire du Khan el-Minieh ; sa plus grande

longueur est de trois ou quatre lieues; il dessine un ovale irrégulier.

Lorsque le ciel s'y reflète, éclatant de blanche lumière, il apparaît tout blanc lui-même, pareil à la neige de l'Hermon.

L'œil ne distingue plus où le lac finit et où le ciel commence. Les collines des deux rives adoucissent, en s'éloignant, leurs arêtes et leur teinte. Les plus proches se colorent d'un violet sombre, les plus lointaines d'un bleu pâle. Le soir, après le coucher du soleil, le lac semble assoupi; ses eaux sans rides, figées, prennent des teintes métalliques. Vu dans sa largeur, il se confond avec la terre : une ligne brillante comme une lame d'acier marque le rivage. Les collines se reflètent vaguement en larges bandes violacées, moirées, sur un fond vert. Par instants, un souffle descend de la montagne et fronce, sans la troubler, la belle nappe immobile; c'est comme un frémissement. A mesure que le jour décroît, les couleurs du lac s'effacent peu à peu et se perdent dans un gris violet, comme le ciel. Au lever des étoiles, la brise fraîchit, la vague clapote sur les galets, caresse les touffes de lauriers-roses et agite les grands roseaux. Le lac s'éveille et parle; son murmure est d'une douceur infinie. Les anciens, dit-on, l'avaient nommé Kinnerot, parce qu'il avait la forme d'une harpe, le « kinnor » des Hébreux. Il en a l'harmonie.

Vingt villes, autrefois, quand Jésus naviguait sur ses eaux, s'y baignaient, — Capharnaùm, Bethsaïde, Medjdel, Julias, Kersa, Gamala, Tarichée, Hippos, Kufeir. Les caravanes remplissaient les chemins autour du lac, et descendaient par les ouady Hammar, El-Armud, El-Nashi, de Saïda, de Tyr et d'Akra, et par les ouady Zukeif et Zemmak, de Damas, de la Gaulonitide, de l'Iturée, de la Trachonitide et du Hauran.

Aujourd'hui, Tibériade est la seule ville debout, avec deux ou trois misérables villages de fellahs. Partout des ruines, amas informes de pierres brutes ou taillées qui n'ont gardé du passé que le nom.

La nuit venue, sur la rive occidentale, des feux scintillent, ce sont les feux des Bédouins campés dans les bosquets de sidr, au milieu des hautes herbes. Plus de caravanes : on ne voit défiler que les chameaux de la tribu nomade, emmenant à travers champs des familles entières, avec les femmes et les enfants accroupis sur les tentes enroulées.

l'apostolat GALILÉEN. — LE ROYAUME DE DIEU. ^I^

C'est là, au bord de cette mer prédestinée (i), que Jésus, chassé de Nazareth, venait demander un refuge.

Une des villes les plus animées par le passage des caravanes était Capharnaiim. Elle était située à la pointe nord du lac, un peu plus près de la rive occidentale que de Fembouchure du Jourdain, à l'entrée de l'ouady Nasif, le long de la route qui menait à Damas par la Gaulonitide, et sur les pentes adoucies qui descendent vers le lac des hauteurs de Safed. Ses maisons s'avançaient jusque sur la plage. De petites criques servaient de port aux barques des pêcheurs. L'industrie de la pèche y était très active. Jérusalem avait un marché spécial où les bateliers du lac venaient vendre leur poisson desséché. Il est difficile de dire quel était le chiffre de la population de Capharnaùm. Comme elle était ville frontière de la tétrarchie, elle avait une enceinte de murs, une centurie, un bureau de péage et de douanes. Les habitants vantaient leur synagogue , construite par la munificence d'un centurion.

De la ville de Jésus il ne reste que des débris informes, amoncelés, ensevelis sous terre. Les ruines couvrent une surface d'un kilomètre de long sur quatre ou cinq cents mètres de large : ce qui dénote une petite cité. Le nom luimême a disparu à demi. Capharnaùm n'est plus que Tell- Houm (2).

Quand on parcourt ces tertres qui ressemblent à des tombes, quand on suit ces murs arasant le sol, il est impossible de reconstituer l'antique ville. La synagogue seule est reconnaissable à de superbes débris. Ses grandes assises en calcaire poli sont restées en place. On peut mesurer les dimensions de l'édifice, compter les quatre rangées de colonnes qui le partageaient intérieurement en cinq nefs. Voici le seuil de la grande porte, la marque des gonds, les entablements, les fûts des colonnes, les morceaux de la frise, les feuilles d'acanthe des chapiteaux.

Vraisemblablement, c'est là même où Jésus parut, où il parla, chaque sabbat, pendant plusieurs mois. Tout près et adossé au mur oriental de ce monument, on reconnaîl un autre édifice de date plus récente ; c'est sans doute Téglise

(1) ISAIE, L,\, 2 et Suiv.

(2) Voir l'Appendice D : AuthcnùcLtc de l'iMiplaccmcnt de Capharaaum.

3l6 JÉSUS CHRIST.

élevée parle Juif converti Josèphe, au temps de Constantin, sur l'emplacement de la maison de Pierre qui fut la demeure de Jésus.

Les siècles et les révolutions ont passé sur Capharnaùm, accomplissant l'anathème que le Prophète de Galilée lui jeta pour n'avoir pas reconnu le salut qu'il lui apportait dans la douceur de son avènement. La ville infidèle a disparu; le lac, la nature, le ciel, n'ont pas changé. Ce sont bien les mêmes collines que Jésus a gravies, seul ou avec les siens, pour prier et pour parler au peuple; les mêmes sentiers qu'il a suivis; les mêmes pierres blanchies par la vague où il s'est reposé ; les mêmes rives couvertes de lauriers-roses et d'agnus-castus qu'il a parcourues. C'est le même horizon : au couchant, vers la plaine verte de Gennesar, voilà la vallée des Ramiers, aux roches abruptes et rougeâtres, par laquelle il est venu de Nazareth, et le monticule de Medjdel avec sa tour ruinée, l'anT cienne demeure peut-être de Marie-Magdeleine; plus près, à côté de Capharnaùm, Bethsaïde, la patrie de ses plus chers apôtres; à l'orient, Julias et les monts solitaires où, pour la première fois, il multiplia les pains; le pays des Géraséniens, et Kersa où il chassa les démons; au sud, le lac sans rives, le ciel inondé de lumière.

Dans quelles conditions s'effectua la fuite de Jésus à Capharnaùm.'^ Fut-il accompagné par sa mère et par les membres de sa famille .f^ S'arrêta-t-il à Canar Emmena-t-il avec lui quelques disciples.^ Le silence des Évangiles ne permet pas de rien affirmer. Ce qu'il importe de remarquer, c'est que, chassé, répudié par les Nazaréens, Jésus continua résolument sa grande œuvre.

Dans cette fuite même, il commence à s'attacher par des liens plus étroits les disciples qui doivent travailler avec lui.

Jusqu'à ce moment, ils n'étaient pas toujours à sa suite. Après l'avoir accompagné dans ses voyages à Jérusalem, ils revenaient dans leur famille et à leurs travaux. Au retour de la fête des Purim, tandis que Jésus se dirigeait vers Nazareth, ses disciples s'étaient séparés, chacun avait pris le chemin de son pays.

En arrivant aux bords du lac, vers Bethsaïde, Jésus vit la foule grossir sur ses pas; elle se ruait, dit un Évangile (i),

(ij Luc, V, I.

l'apostolat GALILÉEN. — LE ROYAUME DE DIEU. 317

pour entendre la parole de Dieu. Comme il longeait le rivage, il aperçut deux barques d'où les pêcheurs étaient descendus et lavafent leurs filets. L'une était à Pierre; il y monta, lui disant de s'éloigner un peu de terre; puis, il s'assit, et, de dessus la barque, il enseignait le peuple resté sur la grève.

Quand il eut fmi : — « Avance en mer, dit - il à Simon, et jette les filets pour pêcher. » — Maître, répondit Simon, nous avons travaillé toute la nuit sans rien prendre; mais, sur votre parole, je jetterai le filet.

Il le jeta, et ils prirent une si grande quantité de poissons, que le filet se rompait. Ils firent signe à leurs compagnons qui étaient dans l'autre barque de venir les aider. Ceux-ci vinrent, et remplirent les deux barques, au point qu'elles menaçaient de couler.

En voyant cela, Simon tomba aux pieds de Jésus. — Retirez-vous de moi. Seigneur, lui dit-il, parce que je suis un homme pécheur.

Toute rame de Pierre est dans ce mot : spontanée et franche, ardente et désintéressée. Ils sont dans la stupeur, lui et tous ses compagnons, à la vue d'une telle pêche. Jacques et Jean, fils de Zébédée, étaient là. Jésus dit alors à Simon : — « Ne crains pas; désormais, ce sont des hommes que tu prendras.»

Le cri de Pierre l'avait ému. L'homme qui reconnaît son indignité grandit devant Dieu. En s' avouant pécheur, Pierre confessait la sainteté de son Maître. Ce sentiment de son néant et de la grandeur de Jésus lui mérita d'être initié à sa haute destinée. Ne plus croire en soi, voilà la première condition pour être un apôtre.

« Il s'avança un peu plus loin et vit Jacques et Jean, son frère, qui raccommodaient leurs filets, dans une barque. Il les appela, et, laissant les filets et leur père Zébédée dans la barque, avec les mercenaires, ils le suivirent (i). »

On voit apparaître les premiers linéaments de l'œuvre publique de Jésus.

Dans cet organisme vivant qui sera son Église visible, ce qui se montre, tout d'abord, c'est Tapostolat. Ce ralliement des hommes à sa doctrine, à sa loi, à sa personne : voilà l'œuvre à laquelle il convie ses disciples. Dans un premier appel, aux bords du Jourdain, il les avait attirés près de lui, sans leur dire où il les emmenait; aujourd'hui, il leur donne

(i) Matth., xm, 18-22 ; Marc, i, 16-20.

3l8 JÉSUS CHRIST.

conscience de leur grande destinée dans ce mot d'un symbolisme saisissant, comme Jésus les aimait : « Pêcheurs d'hommes. »

La petite mer de Galilée, c'est le monde; les quatre pêcheurs de Bethsaïde, voilà les primeurs de cette légion d'apôtres qui jetteront le filet dans l'humanité. Le dessein est immense; les ouvriers ne sont rien, mais Jésus les appelle, et comme Dieu, qu'il nomme son Père, a créé le monde de rien lui le sauvera aussi avec rien. Il faut que le néant de l'homm.; atteste la force de Dieu.

Jésus , entouré de ses quatre disciples , arriva à Capharnaùm (i).

Il n'y était pas un inconnu; il y avait fait une courte appa rition, avant Son premier voyage à Jérusalem pour la premier' Pâque de sa vie publique (2). Quelques mois plus tard, la gué rison du fils de l'intendant du tétrarque Hérode l'avait rendu célèbre (3). Les prophètes avaient annoncé que la lumière de Dieu luirait sur les bords de cette mer où Capharnaùm était assise, aux confins de Zabulon et de Nephtali (4).

C'était un jour de sabbat. Jésus, avec ses disciples, se rendit à la synagogue et il y prêcha. L'impression fut extraordinaire. Il tranchait sur tous les maîtres, les Pharisiens et les Scribes. Il n'invoquait pas, à leur façon, l'autorité des anciens, il ne se réclamait ni de Hillel ni de Schammai, il s'affirmait lui-même et s'appliquait, avec une autorité souveraine, la parole des prophètes; telles étaient sa force et sa persuasion qu'en dépit de la nouveauté, tous ces esclaves de la formule ne résistaient pas au charme qui se dégageait de sa personne.

Un incident inattendu vint provoquer en Jésus l'activité d'une puissance nouvelle et augmenter encore l'admiration de la foule.

Il se trouvait dans l'assemblée un homme possédé d'un esprit immonde qui s'écria tout à coup, à grande voix et en interpellant Jésus : — Qu'y a-t-il de commun entre toi et nous? Jésus de Nazareth, laisse-nous. Es-tu venu pour nous perdre? Je sais qui tu es, le Saint de Dieu.

Jésus le menaça.

(i) Matth., IV, 14; VIII, 14-17 ; Marc, i, :;i-39; Luc, iv, 31-44. — (2) Voir liv. II, chap. V. — (3) Voir liv. II, chap. vi. — (4) Isaie, ix, 2.

l'apostolat GALILÉEN. — LE ROYAUME DE DIEU. 3I9

— « Tais-toi >>, lui dit-il, « sors de cet homme, n

Le démon l'agita violemment, le jeta à terre, au milieu du peuple, et sortit de lui, en jetant un grand cri, sans lui faire aucun mal.

Un frisson d'épouvante mêlé de stupeur courut dans rassemblée. Tous se demandaient : Qu'est ceci.'^ Il commande avec puissance, même aux esprits immondes, et ils sortent(i).

Cette scène est la première rapportée par les documents évangéliques où se manifeste l'autorité souveraine de Jésus sur l'esprit mauvais qui tyrannise invisiblement l'humanité et qui possède visiblement certains hommes.

Dans sa tentation, il l'avait vaincu pour lui-même; par ses exorcismes, il va le dompter dans les autres. De tels faits ne doivent être ni supprimés ni atténués, ils demandent à être expliqués; car ils se rattachent à la grande question du mal, et on ne saurait les comprendre, au sens évangélique, sans écouter sur ce point les enseignements de Jésus.

Aucun être n'est isolé dans l'immensité des choses; tous sont liés par d'invisibles chaînes. Ces rapports secrets, profonds, constants, établissent l'unité organique et vivante de l'univers. La matière est sous l'empire de la force inconnue qui préside aux transformations, aux métamorphoses, aux groupements et aux évolutions; les esprits s'agitent autour de Celui qui est la source et le foyer de leur activité intellectuelle et libre : les uns , enchaînés par l'amour et la volonté souveraine dont ils exécutent la loi ; les autres, entraînés loin d'elle par la révolte, dans le désordre et la haine. Entre l'univers physique et l'univers spirituel sont les âmes; elles forment une région intermédiaire qui touche à la matière, puisqu'elles l'animent, et à l'Esprit, puisqu'elles reçoivent ses impulsions directes. Ce règne est celui de l'homme : il est le point de convergence universel. Tout ce qui est vient retentir en lui. L'ame est sous la pression de la matière et de l'esprit; elle est capable de s'unir à l'une, qu'elle transforme, organise, vivifie, et dont elle reçoit tous les rayonnements; elle est, en même temps, ouverte à l'action mystérieuse de l'autre, car l'Esprit de Dieu peut descendre en elle, lui communiquer son impulsion, sa vérité, son attrait; et les esprits créés, bons ou mauvais, peuvent contracter avec elle des affinités secrètes,

(i) Marc, ï. 2^27; Luc, iv, 3?- H-

suivant qu'elle laisse prévaloir le mal ou le bien, dans sa conscience.

De même que les corps attirés par un centre commun qui régit et soutient leurs mouvements, forment un système, une sorte de famille et de monde, de même les esprits libres, subissant un attrait commun, s'apparentent et deviennent une , sorte d'organisme mystique. On appelle attraction la puissance j physique qui règne sur la matière; la puissance d'attraction des esprits, c'est l'amour et la volonté.

Toute philosophie qui perd de vue ce vaste ensemble mutile notre nature, méconnaît le jeu de sa vie, la grandeur des phénomènes dant elle est le théâtre, et sa prodigieuse destinée.

D'après la doctrine de Jésus, le mal n'est pas seulement un fait humain qui a son origine dans la volonté mauvaise et dans l'hérédité, son occasion dans la fragilité de la chair, son châtiment dans les infirmités et les douleurs physiques; c'est un fait transcendant à l'espèce qui se rattache en dernière analyse au monde supérieur des esprits. Le mal auquel est en proie l'humanité a sa cause première dans leurs suggestions, il est une résultante de ce qui s'est accompli dans leurs sphères invisibles. L'homme n'est pas seulement une nature terrestre, asservie à des passions, une volonté égoïste et superbe qui tend à se préférer à tout, l'homme est un esprit d'ordre inférieur, livré aux influences perfides et perverses d'esprits plus grands que lui.

Jésus et ses apôtres ont clairement enseigné l'existence de Satan et des démons, et leur influence sur l'homme. Jésus parle souvent du Tentateur. Il le nomme ô A-.aSoXoç (le Calomniateur), 6 riovy]pôç (le Mauvais), ô "Ap/ojv rwv oaiaovuov (le chef des démons), 6 'K/Opoç (l'Ennemi), et BecA^ô^o-jo, Baal-Zebud, nom de la divinité philistine que les Juifs donnaient au chef des démons, et ^'xzcL'j ou ila-ravaç (Satan), et "Ap/ojv tou xo'gixou TooTou (le Maître de ce monde). Il y fait allusion dans le discours sur la montagne (i), dans la prière dominicale (2), dans ^ ses paraboles (3), dans ses discussions avec les Pharisiens (4). i C'est le fort armé qu'il vient lier et chasser; il lui attribue les ■ grands crimes, Tincrédulité des Juifs, la trahison de Judas,

(1) Matth., V, 37. — (2) Matth., VI, 13. — (3) Matth., xiii, 19. — (4) Matth., xii, 24.

l'aveuglement des païens, les maladies cruelles, les obsessions et les possessions.

L'existence des esprits mauvais, leur intervention historique dans la chaîne des événements est une vérité traditionnelle qui se retrouve partout, dans toutes les races primitives, sémite, aryenne, touranienne, à tous les états de leurs civilisations. Elle fait partie du patrimoine et de la conscience même de l'humanité; il y a légèreté et naïve outrecuidance à n'y voir que le produit de l'ignorance ou de la sottise, de la fourberie ou de la crédulité.

A rencontre de ce témoignage universel qui comprend l'humanité entière, — toutes ses religions et toutes ses philosophies, toutes ses traditions et toutes ses doctrines, les plus grands noms dans la poésie, la science et la piété, — on ne voit que trois sectes : chez les païens, les Épicuriens et les Cyniques; chez les Juifs, les Sadducéens. C'est à eux que se rattache la critique matérialiste et panthéiste moderne, et cette philosophie qui, tout en reconnaissant un Dieu personnel, l'a isolé de ce monde, traitant l'évolution de l'humanité livrée à ses seules forces, comme si Dieu n'existait pas : athéisme euphémique qui rassure les simples, en évitant des négations brutales, et qui arrive au même résultat que le scepticisme ou l'athéisme le plus tranchant.

Cette dernière négation, qui ne date que d'un siècle et demi, ne repose sur aucun fondement sérieux. Elle s'est produite avec l'art des affirmations audacieuses, flattant notre horreur secrète de l'invisible et notre dédain du témoignage d'autrui. A-t-on jamais prouvé que les esprits n'existent pas? et s'ils existent, qu'ils n'interviennent pas dans le monde de nos sensations, de nos inclinations, de nos imaginations, de nos passions, de nos rêves .^ La science sans Dieu, matérialiste et panthéiste, a décrété fièrement que tous les phénomènes extraordinaires dont le récit remplit l'histoire : charmes, divination, enchantements, évocations, fascination, maléfices, sortilèges, possessions, n'étaient qu'un délire de Tignorance, de l'imagination, ou des phénomènes de névrose, d'hystérie, de somnambulisme ou de magnétisme naturel (i); elle ne l'a jamais prouvé. Aucune névrose n'explique les corps suspendus

(i) « Entre Dieu ei les hommes, eiisei^jncUt Platon, il faut reconnaître le monde invisible des esprits. Ils entretiennent l'harmonie de ces deux sphères. Us sont le lien qui unit le grand tout. C'est d'eux que prc^cede toute icience divinatoire, et tout l'art des prêtres, relativement au.x sacrifices, aux initiationi, aux

en l'air contre la loi de la pesanteur, la vue des choses cachées, la prédiction d'événements futurs, la connaissance des langues étrangères sans que le sujet les ait apprises. Nulle négation ne prévaut contre ces faits. Ils existent, documentés, patents; et ils défient la science qui se refuse à reconnaître l'intervention d'êtres intelligents, supérieurs à Thomme. Le charlatanisme, la crédulité, la superstition ont certainement eu dans ces phénomènes une grande part; mais en la faisant aussi large qu'une critique sensée le doit, il en reste d'indéniables que de telles causes ne suffisent point à expliquer, et que le parti pris seul se permettra de récuser.

La négation, tranchante sous des airs tranquilles, couvre mal la timidité de ceux qui la prodiguent.

L'histoire du paganisme n'est que la lugubre manifestation des œuvres sataniques. Les erreurs et les ténèbres qui égarent les intelligences et souillent les consciences, les vices effrayants qui dévorent des civilisations entières, les passions qui matérialisent l'être humain et l'enfouissent dans cette terre où il ne trouve que la douleur et la mort, décèlent l'action incessante de l'esprit du mai, du prince de ce monde; de lui et de ses légions relèvent les cultes dégradants, voluptueux et homicides, qui sont les instruments de la décrépitude païenne. Le séducteur m.ystérieux, après avoir entraîné à la révolte le premier couple hum.ain, continue son œuvre à travers les âges; et cette œuvre d'homicide et d'égoïsme, d'orgueil et de volupté, de violence et de ruse, de servitude et de mort, grandit et couvre la terre, enchaînant dans un cercle fatal la multitude des peuples, des civilisations et des races. C'est comme un déluge; où sera Tarche.'^

Il ne suffit pas, pour délivrer l'humanité, de lui communiquer une force curative qui apaise ses passions, ranime et rectifie sa volonté; il faut la prémunir et l'affranchir, la prémunir contre les séductions du Mauvais, et l'affranchir du joug dont il Taccable. Qui sera cette force .f^

Certes, il est au pouvoir de tout être intelligent et libre de communiquer son âme avec sa parole, et d'imprimer par sa vie tout entière en ceux qui l'approchent l'impulsion de son esprit :

enchantements, aux prophéties, à la magie. Car Dieu ne se manifeste pas immédiatement à l'homme, mais bien par l'intermédiaire des démons. Celui qui est savant dans toutes ces choses est véritablement un homme inspiré. » (Platon, le Banquet.)

c'est le plus grand don et la plus haute puissance qui aient été départis à une créature; mais qu'est-ce que cet esprit? Une énergie limitée, une lumière mêlée de ténèbres, une volonté courte et fragile, des passions mal contenues et désordonnées.

De là, l'impuissance de l'homme à régénérer l'homme : en se communiquant, il transmet le mal dont il est lui-même infesté. L'Esprit de Dieu, seul, étant supérieur au mal, peut opérer la rédemption humaine; il était pleinement en Jésus, et Jésus a été le vrai, le seul Sauveur.

C'était une des fonctions les plus populaires du Messie. Les préjugés, à la vérité, l'avaient diminuée et restreinte, comme ils avaient amoindri et défiguré le héros messianique. Dans cette œuvre, il ne s'agissait jamais que de la nation et de la race élues. Il était question du Juif, jamais de l'homme, du peuple plus que de l'individu. Tel était l'exclusivisme de cette race extraordinaire, que tout le reste de l'humanité disparaissait devant elle, et que l'individu lui-même semblait absorbé par l'unité supérieure de la nation. Les mots de salut et de délivrance messianiques n'avaient de sens qu'au point de vue de l'autonomie nationale et religieuse du peuple. Une nation indépendante et victorieuse; un culte libre, respecté, universellement reconnu : tout s'arrêtait là pour elle.

Rien n'était plus éloigné de la pensée de Jésus. Bien qu'envoyé d'abord aux Juifs, il se savait le Messie de l'humanité. C'est l'homme et non le Juif qu'il veut sauver et libérer; et même en se révélant aux Juifs, c'est à l'homme qu'il parle, à l'être libre et conscient, à l'individu, à l'àme, à ce qui fait tous les humains égaux devant Dieu, sous le ciel. Là est sa grandeur et son universalité.

L'œuvre du salut de l'homme implique ainsi deux éléments : l'un négatif, l'affranchissement de l'esprit du mal, dont les manifestations ordinaires et les instruments se trouvent dans le monde livré à son empire, dans notre volonté affaiblie, désorientée, et dans nos passions déréglées ; l'autre, positif, la communication effective de l'Esprit de Dieu ou du bien. En pénétrant dans l'être humain, au plus profond de son àme, cet esprit l'éclairé et l'attire, raffermit la volonté, apaise les instincts, établit Thomme tout entier dans la vérité et la vertu, dans le calme et l'équilibre de l'ordre. Voilé aujourd'hui sous une chair qui doit souffrir et mourir, il se révélera, un jour, quand nous apparaîtrons immortels, transfigurés, glorieux.

absorbés mais non confondus dans la vie de Dieu même, dans sa lumière, son amour et sa beauté.

Cette fonction de libérateur et de sauveur, au sens le plus profond, le plus spirituel, le plus mystique du mot, est restée incomprise et naturellement négligée par les historiens qui ont voulu interpréter la vie de Jésus, en altérant les documents, au gré d'une critique matérialiste, panthéiste, sceptique et rationaliste.

Les démoniaques guéris par Jésus, les démons, le chef des démons, Satan, , — dont le rôle est essentiel dans l'histoire du Christ, et qu'on ne peut supprimer sans la dénaturer, — ont été l'objet de grandes discussions critiques. L'Évangile est rempli de choses qui déconcertent la raison, la défient, et parfois l'irritent. Les faits diaboliques ne sont pas les plus choquants, mais ils gênent certaine philosophie moderne qui ne voit dans la croyance au démon qu'une superstition vaine, dans les démoniaques que des malades; et comme Jésus croyait au démon et le chassait du corps des possédés, les derniers critiques n'ont pas craint d'accuser Jésus d'avoir partagé les superstitions de son temps et de son pays. Il a cru, disent-ils, chasser les esprits dont se prétendaient tourmentés de pauvres' fous ; il n'a fait que les charmer.

Conclusion offensante pour celui qui, en rien, n'a subi ni accepté les idées fausses qui égaraient l'opinion; théorie arbitraire, d'ailleurs, car la philosophie n'a jamais prouvé que les esprits n'existaient pas, et la science jamais établi que la possession n'était qu'une aliénation mentale. Avant d'accuser le Christ de superstition, il conviendrait de démontrer que les démons , dont il a admis l'existence et qu'il a exorcisés , n'étaient qu'un rêve de la fantaisie juive.

La tranquille et parfois injurieuse affirmation de quelques critiques en face de la croyance universelle, peut être dédaignée.

Certains, voulant sauver la sagesse du Christ du naufrage où la théorie qui nie les démons la faisait sombrer, ont imaginé le système de l'accommodation. Jésus ne croyait pas à Satan ni aux légions d'anges mauvais; s'il en a parlé, s'il a eu l'air de les chasser, c'est pour s'accommoder aux idées et au langage du peuple. Expédient malhabile : on prétend garder intacte la sagesse de Jésus, et l'on sacrifie sa droiture, la simplicité, la loyauté de son caractère; rien n'est en désaccord plus

l'apostolat GALILÉEN. — LE ROYAUME DE DIEU. 525

violent avec la manière de Jésus. Impossible de méconnaître, de rabaisser, de ravaler davantage et de mieux travestir un phénomène d'une plus grande portée.

Nier le démon, c'est nier l'origine surhumaine du mal; nier son intervention constante dans l'humanité, c'est nier la cause la plus puissante de notre corruption; nier la possession, c'est nier la manifestation la plus énergique du Tentateur qui nous asservit; nier les cures de ces êtres enchaînés par le Mauvais dans leurs mouvements et leurs facultés sensibles, c'est nier un des pouvoirs divins du Christ.

Ces erreurs sont fatales; elles conduisent à la négation de Jésus et de l'œuvre messianique.

Quand on pénètre au plus intime de la conscience des saints, lorsqu'on observe la vie de ces âmes héroïques qui ont marché sur les traces du Christ et hérité de son esprit, on les voit en lutte constante, non pas seulement contre les sens et contre l'égoisme, mais contre les esprits mauvais dont les assauts furieu.K ne cessent de les ébranler, sans pouvoir les réduire.

La masse des hommes ne connaît que les œuvres de Satan. L'esprit du mal, pour les séduire, n'a qu'à déchaîner les tempêtes de la passion, les convoitises de l'égoisme et les tourbillons de l'orgueil ambitieux ; il est réservé aux saints de lutter, à l'exemple de Jésus, contre les puissances ténébreuses du mal, — ces forces malicieuses, spirituelles (i), auxquelles, dès l'origine, le monde a été livré.

Il y a là toute une psychologie supérieure qui est le commentaire vivant de l'ÉvangHe, et qu'il n'est pas donné à la critique épaisse de comprendre. Ce domaine lui est fermé : qu'elle le nie avec des airs superbes, ses négations importent peu ; les saints vivent, et emplissent l'histoire : c'est en eux qu'il faut regarder pour découvrir ce que ne soupçonne même pas la science bornée de l'homme animal.

Tous ces systèmes d'athéisme et de fatalisme faussent ou détruisent la vraie notion du mal; et dès lors, ils sont impuissants à pénétrer celui qui se disait sans péché et seul capable de vaincre le mal. Quiconque les subit ne connaît plus la grande commisération pour l'homme accablé par ses vices, il n'entend plus l'immense gémissement qui sort de la poitrine haletante de l'humanité, il n'espère plus dans la rédem.ption universelle. L'âme du Rédempteur demeure pour lui impénétrable. Il

(i) Éph., VI, 12.

relèvera dans sa vie, avec complaisance, ses enseignements, ses préceptes moraux; c'est le seul élément auquel il lui soit donné d'atteindre, — celui par lequel les moralistes peuvent lui ressembler de loin, mais non celui par lequel Jésus tranche sur tous les maîtres et les domine tous. Promulguer le bien est au pouvoir du sage; commander aux esprits n'appartient plus à l'homme ; or, c'est à ce prix qu'on peut vraiment sauver et affranchir l'homme. Jésus avait cette puissance : il relève l'âme, sa parole écarte l'esprit mauvais qui la tyrannise, elle triomphe de ses suggestions, repousse ses assauts, et communique au croyant, avec la lumière, l'esprit de force qui entraîne la volonté dans celle même de Dieu.

Voilà les faits dont l'Évangile rend témoignage. Les négliger, c'est enlever à Jésus son trait le plus original, c'est le rabaisser au niveau des simples philosophes de la Grèce ou de Rome, ou des rabbis de Judée. Il suffit de jeter un coup d'œil sur la démonologie des Juifs au premjer siècle et sur les pratiques superstitieuses de leurs exorcistes , pour repousser une telle offense à sa grandeur, et pour mesurer combien il dépasse, en ce point comme en tout, le niveau de son temps.

L'existence des esprits, anges et démons, — créatures supérieures à l'homme, intermédiaires entre Dieu et lui, — est une des idées familières à la religion juive. On a prétendu que cette doctrine avait pour origine la Chaldée et la Perse, et qu'elle datait de l'exil de Babylone.

L'histoire prouve la fausseté d'une telle assertion. Les plus anciens documents de la religion d'Israël mentionnent les anges. C'est un ange qui console Agar au désert (i), un ange qui anéantit Sodome et sauve Loth (2); ce sont des anges que Jacob endormi voit monter et descendre par l'échelle mystérieuse (:?).

La plupart des livres postérieurs à la Genèse sont remplis de passages analogues où il est question de ces esprits supérieurs à la terre, et de leurs légions innombrables. Quelque développement qu'elle ait pu recevoir, au cours de l'histoire, la foi des anciens est restée pure; la croyance aux esprits n'a jamais subi d'atteinte; et, tout en se couvrant d'un voile poétique, le dogme primitif, à travers les superstitions populaires, ne s'est jamais transformé en légende et en fable.

(1) Ccn., XVI, 7. — (2) Gen., xviii. — (3) Gen., xxviii, 12.

l'apostolat GALILÉEN. — LE ROYAUME DE DIEU. 327

Les livres antérieurs à l'exil eux-mêmes ont, souvent et en maintes façons, représenté les anges sous les couleurs les plus chaudes de' la poésie : le chérubin à l'épée de feu qui garde l'entrée du paradis (i); Tarmée des cieux qui, dans la vision de Michée, entoure le trône de Dieu (2) ; Satan qui intervient dans le conseil des fils de Dieu et qui traite avec Jéhovah de la tentation de Job (3).

La croyance aux démons, aux anges, aux esprits, était populaire chez les Juifs. Les Sadducéens seuls ne la partageaient pas; c'étaient les Épicuriens de ce peuple. Non seulement l'existence des démons était admise, mais on croyait à leur influence et à leur intervention dans la vie. Beaucoup de maladies et d'infirmités venaient d'eux. On les appelait esprits mauvais ou impurs, réservant ce dernier nom aux démons qui entraînaient le malade dans les tombeaux et les lieux immondes (4). On disait de certains hommes qu'ils avaient un démon mauvais ou impur.

La possession ne saurait être confondue avec aucune maladie physique. Elle n'est pas un désordre organique, matériel, une sorte d'hallucination ou d'aliénation mentale , une des formes de la névrose, comme l'ont prétendu les critiques rationalistes, au mépris des documents qui la mentionnent, elle est un état particulier de l'âme, un désordre psychologique. La présence du d-émon dans certains hommes n'absorbe pas, ne détruit pas leur personnalité : le moi est indestructible et inviolable. Dieu lui-même, qui pourrait tout détruire, comme il a tout créé, ne détruit rien, et il s'est refusé à l'anéantir. L'action satanique la plus violente ne s'exerce dans les malheureux qui en sont victimes que sur les facultés organiques, inférieures, sur l'imagination et les sens; la liberté peut être momentanément enchaînée, mais elle n'appartient au démon qu'en se livrant elle-même.

Le possédé est sous l'empire d'un esprit qui le maîtrise, suspend ou paralyse sa liberté, lui enlève la domination normale de son corps et de ses membres, parle par sa bouche et bouleverse sa sensibilité. Les désordres que ses facultés manifestent n'ont point pour principe un état maladif du cerveau ou des organes, ils dérivent de l'action violente et perturbatrice d'une volonté supérieure. Ils sont un résultat, ils ne sont

(I) Gen., II. — (2) 1 Rois, xxii, 19 et suiv. — (3) Job, i, o. — (4) Talmud Huros., Errubin, fol. 42, 2.

pas une cause; et, dès lors, la guérison du possédé ne relève point de la médecine, elle ne peut s'opérer que par l'action morale d'un esprit sur un esprit.

De vraies maladies accompagnaient, il est vrai, d'ordinaire, la possession (1). Certains sens étaient paralysés souvent; le démoniaque ne voyait pas, ne parlait pas; il était sujet à des convulsions, à des crises d'épilepsie (2). Mais rien n'autorise à confondre ces maladies avec la possession elle-même. Tout ce qu'on peut dire, en interrogeant de plus près les textes, c'est que le trouble apporté dans la vie organique du possédé tenait peut-être à l'action violente de l'esprit qui le tourmentait. Telle est l'unité qui resserre l'ame et le corps, que les perturbations de l'organisme amènent les troubles psychiques, comme les troubles de l'âme engendrent les désordres organiques.

La superstition et la magie se mêlaient à ces croyances ; elles ont toujours exercé un grand empire chez les Juifs. Ils attachaient beaucoup d'im.portance aux songes; il y avait un art pour les provoquer, et une science pour les interpréter. Certains faisaient métier de cette science qui était considérée comme l'une des plus nobles, et qui, d'après le Talmud de Babylone (^), comptait vingt-quatre interprètes à Jérusalem. Aucun peuple n'a tenu en aussi grand crédit peut-être les amulettes, les formules magiques, les exorcismes et les incantations.

Les malades portaient suspendues au cou ces amulettes; ils se faisaient réciter, pour calmer leurs douleurs ou pour s'endormir, diverses formules magiques. Ils en avaient de plusieurs sorteS;, suivant les maladies : les unes étaient efficaces contre les chiens enragés, les autres contre le démon de la cécité. Ils pratiquaient les maléfices, les sortilèges, l'art des devins; ils exigeaient du Sanhédrite qu'il fût versé dans l'astrologie, la divination, la magie, afin qu'il pût juger de toutes ces choses; ils racontaient une foule de prodiges de leurs magiciens, et malgré l'exagération qui se mêle toujours à ces sortes de récits merveilleux, il est difficile de ne pas voir dans ces témoignages une lueur de vérité.

L'exorcisme proprement dit était en honneur. Les rabbis les plus pieux s'occupaient de chasser les démons, et quelquesuns arrivaient à une grande célébrité.

('i)Matth., IX, ^2. cf. Marc, ix, 17-25 ; Matth., xii, 22. — (2) Matth., XVII, 14. — (3) Beracoth, fol. 55, 2-

Leur prière la plus ordinaire était Tincantation, dont le Talmud nous a gardé plusieurs formules (i). Avant de la prononcer, le rahbi devait verser un peu d'huile sur la tête des malades. Il y avait même, au témoignage de Josèphe (2), un livre magique, le o Sepher Refuot », dont la légende attribuait la composition à Salomon lui-même. Un des talismans les plus efficaces, raconte l'historien, était une racine sacrée appelée « Baaras ». Elle était couleur de feu, difficile à trouver; mais son contact était toujours efficace : le démon n'y résistait pas. Les exorcismes étaient fréquents, comme les cas de possession diabolique.

A quel signe, en ces temps, reconnaissait-on le démoniaque.' Rien ne permet de trancher cette question avec documents à l'appui. Pourquoi les possédés s'étaient-ils multipliés, en Palestine, à l'époque de Jésus .^^ Pourquoi ont -ils cessé ou diminué ensuite.'' Questions plus mystérieuses encore. L'effervescence des esprits, l'état d'exaspération d'un peuple qui voyait sombrer son indépendance, la tension extrême de ses espérances religieuses, cette heure de crise où les passions les plus véhémentes prenaient feu : voilà sans doute les conditions matérielles et psychologiques. Mais les causes véritables sont plus haut que nous; il faudrait, pour les saisir,- connaître les lois qui relient le monde des aines au monde des esprits, et pénétrer les desseins mêmes de Dieu.

Lorsque l'Esprit de Dieu se manifeste sur la terre, dans un point de l'humanité, l'esprit du mal s'insurge et multiplie ses attaques, pour en entraver l'action. C'est une loi de l'histoire; les plus saints parmi les hommes, en combattant le mal, provoquent indirectement ses manifestations violentes. Or, la venue de Jésus, c'était la venue du Saint de Dieu, l'intervention personnelle de l'Esprit dans sa plénitude divine : elle devait susciter les agressions les plus terribles de l'esprit mauvais et de ses légions.

Il est à remarquer, en effet, que tous les démoniaques dont l'Évangile raconte la cure merveilleuse sont entraînés vers Jésus par une force irrésistible. L'esprit qui parle par leur bouche ne manque jamais de proclamer la messianitéde celui dont ils redoutent la puissance souveraine. On s'est demandé

(i) Sabbat., col. 6, 2; Talm. BabyL, loma, fol. 84; Avodat Zarah, fol. 12. (2) Antiq., VIII, 2.

pourquoi : c'est une manière de combattre le Prophète; en appelant Jésus : Saint de Dieu, Fils de David, Messie enfin, ils réveillent dans la foule les idées fausses qu'elle attache à ce titre, et nous savons que rien n'était plus propre à entraver l'action du vrai messianisme. Jésus imposait silence à ces voix indignes, obéissant en cela moins encore à la répulsion que ce témoignage hypocrite et perfide lui inspirait, qu'à la sagesse et à la réserve nécessaires à son œuvre.

Maître souverain des esprits, il les exorcise; de l'âme, il la transforme; des corps, il leur rend l'équilibre et la santé; il ne guérit le corps que pour sauver l'âme, il ne sauve l'âme qu'en l'affranchissant du Mauvais, et il ne l'affranchit qu'en lui communiquant l'Esprit de Dieu. La cure des possédés n'est qu'un cas particulier de la thérapeutique divine de Jésus, un des phénomènes les plus expressifs de sa grande œuvre de délivrance.

Ce qui frappa d'étonnement les Juifs de la synagogue de Capharnaùm, dans la guérison du démoniaque, c'était moins le fait lui-même que la manière dont il fut accompli. De telles guérisons se voyaient, paraît-il, au milieu d'eux, mais elles tenaient à" la vertu des prières, des formules sacrées, des invocations, des incantations, des pratiques de leurs exorcistes, et, sans doute aussi, le plus souvent, à la complaisance des esprits. Jésus ne fait appel à aucune force étrangère, il n'a qu'un mot à dire; il ordonne, et l'esprit immonde se retire, dompté, chassé par une volonté supérieure.

La rumeur fut grande dans tout le pays. Les villes du lac et de la montagne s'émurent au récit de l'événement.

Jésus sortit de la synagogue accompagné de ses quatre disciples, et vint dans la maison de Simon et d'André, qui était tout proche. La belle-mère de Simon était au lit, malade d'une grosse fièvre. Ses disciples le prièrent pour elle. Il s'approcha, la fit lever, la prit par la main; sur-le-champ la fièvre la quitta, et elle les servait (i).

L'événement du matin avait mis en émoi toute la petite ville. Sur le soir, le soleil couché, et le sabbat fini, on lui amena tous les malades et tous ceux que le démon possédait. La population s'était assemblée devant sa porte. Jésus guérit plusieurs malades, en leur imposant les mains; il chassa

(i) Matth., VIII, 14-17; Marc, 1, 29-39; Luc, iv, 38-44

l'apostolat GALILÉEN. — LE ROYAUME DE DIEU. 35 î

encore plusieurs démons qui criaient : « Tu es le Fils de Dieu » ; et en les gourmandant, il ne leur permettait pas de dire qu'il était le Christ.

Lorsqu'il fit jour, il se leva de grand matin, et s'en alla seul, prier en un lieu désert. Pierre et ceux qui étaient avec lui le suivirent de loin. La foule était revenue pour le chercher. Ses disciples l'ayant rejoint, lui dirent : — Maître, tout le monde vous cherche.

— « Allons dans les villages et les villes voisines, leur répondit-il, afin que je prêche là aussi. C'est pour cela que je suis venu. »

Ce récit plein de vie, dont j'emprunte le texte si sobre, si simple, à deux Évangélistes (i), est le tableau vrai d'une journée de Jésus, en Galilée. Il nous fait assister à l'apostolat du Maître, heure par heure. Nous pouvons le suivre du matin au soir, le voir agir et vivre.

La prière était son premier acte. Avant le soleil, lorsque tous étaient endormis, il quittait la maison et la ville, se retirait à l'écart, loin du bruit, loin des hommes, recherchant la solitude et le silence pour parler à son Père, dans le secret.

La nature palestinienne est d'un grand recueillement. Le village et la ville sont bruyants, mais la campagne est muette; dès qu'on s'éloigne des dernières maisons, c'est le calme du désert. Pas de bruit confus comme celui qui s'élève de la mer ou celui qu'on entend sous les bois. Quelques cris perdus : gazouillement d'oiseaux, hennissement des bêtes, chant du coq, aboiement des chiens; dans la nuit, plainte du chacal, et, par moments, appel de voix humaines. Mais tout cela reste isolé, discret, et se perd dans le silence qui plane au loin dans les vallées et les montagnes de Palestine, et ajoute à son immense mélancolie.

Les disciples venaient rejoindre leur Maître, ils le trouvaient en prière. Alors, commençait l'œuvre du jour. Ils s'en allaient dans les villages et les synagogues à Theure de l'assemblée. Jésus évangélisait le Royaume de Dieu et enchantait la foule accourue pour l'entendre.

La maison où il recevait l'hospitalité ne tardait pas à être envahie. Tous les malades du pays étaient amenés au Prophète : il les guérissait d'un mot , d'un regard, ou d'une

(i) Marc, i, 29-39. Cf. Matth., vui, 14-17 ; Luc, iv, 42-44.

imposition de ses mains bénies. On le pressait : l'affluence était telle qu'il n'avait pas le temps de manger.

Quelquefois, il revenait au bord du lac, en deçà ou au delà de la ville, et il montait sur une des barques de Pierre. La foule s'asseyait le long du rivage, silencieuse, et lui, de la barque un peu éloignée, il parlait.

Au coucher du soleil, il rentrait dans sa demeure, et jusqu'à la nuit, il y était de nouveau assailli par la multitude. Les aveugles, les estropiés, les sourds et muets, les aliénés, les épileptiques, ceux qui avaient un esprit mauvais, toutes les douleurs et les infirmités humaines accouraient. Jamais homme ne vit réunies autour de lui plus de misères. Personne n'en a plus guéri, et n'a mieux connu la joie du bienfait. Sa bonté et sa compassion étaient inépuisables; il disait souvent : 0 II y a plus de bonheur à donner qu'à recevoir (i). » Ses journées ployaient sous le poids des œuvres saintes, comme l'arbre chargé de fruits mûrs. On l'invitait pour lui faire honneur et l'entendre de plus près. Sa conversation, toujours religieuse, était pleine d'images vives, de traits inattendus. Les âmes sincères se sentaient transformées à sa voix; les perfides étaient démasqués et confondus.

A la nuit, lorsque tous se retirent et dorment, il veillait longtemps encore, donnant parfois toutes les heures à la prière. Les fatigues de son apostolat le faisaient vivre; son corps se reposait comme son âme sur le sein du Père céleste.

Telle était la vie de Jésus, dans ces jours de Galilée qui furent comme le printemps du Royaume de Dieu.

(I) Act.,xx, 35.

Page 1