‹ Jésus-ChristChapitre 22 sur 98 · OPPOSITION DES PHARISIENS EN GALILÉE · texte numérisé non relu

OPPOSITION DES PHARISIENS EN GALILÉE

Le voyage de Jésus aux environs de Capharnaùm fut de courte durée (i). Quelques jours après, nous le retrouvons dans la ville. Son activité est extrême; en sept mois, il évangélisera toute la Galilée et la Décapole, il ira même jusqu'aux confins du territoire de Tyr et de Sidon, et Césarée de Philippe le verra dans ses murs. Dans cette première excursion, il visita certainement Korazim et Bethsaïde.

L'une, — Bethsaïde, — simple bourgade habitée par des pêcheurs, était la patrie de Pierre. Située au bord du lac, à la pointe nord-ouest, près d'une petite anse, à l'entrée de la plaine de Gennesar, elle avait, à l'abri des vents du sud, un mouillage excellent. Une belle source, l'Aïn-Tine, jaillissait à ses portes. La route de la Méditerranée à Damas la traversait dans sa longueur et se bifurquait, après Tavoir dépassée. L'un des chemins longeait le lac et menait à Capharnaùm en trois quarts d'heure de marche; l'autre s'engageait dans les gorges des montagnes de Safed. Un vieux khan subsiste encore au point de bifurcation, élevé là pour protéger les caravanes contre le brigandage, à l'entrée de ces défilés où l'attaque était facile. De l'ancienne Bethsaïde, il ne reste que des débris informes, quelques pans de murs d'un ciment indestructible. La charrue a passé au milieu de ces ruines, à travers les pierres que le fellah indolent ne songe même pas à écarter.

Korazim était au nord de (Capharnaùm, à deux milles de

(i) Marc, u, i.

distance de la ville et du lac, dominant un ouady au fond duquel gronde, à la saison des pluies, un torrent impétueux. Aujourd'hui, toutes les collines sont déboisées. Des blocs de basalte apparaissent de toutes parts et donnent à la terre Faspect sombre d'un sol volcanisé. L'horizon est fermé. Une échancrure laisse voir un coin du lac bleu : c'est un rayon de sérénité dans cette nature maudite.

Les débris de la ville ruinée depuis plus de quinze ou seize siècles ressemblent à un chaos. Korazim devait avoir une garnison militaire, à en juger par les vestiges d'une tour qui paraît avoir élé une forteresse ; elle avait aussi une synagogue dont on peut admirer les ruines et mesurer les belles proportions. Linteaux gisants à terre, blocs creusés en forme de conques marines, tronçons et chapiteaux de colonnes, piedsdroits monolithes, toutes ces pierres basaltiques forment un pêle-mêle effrayant; c'est évidemment là que Jésus vint souvent prêcher.

A quelques pas, un vieil arbre, un doûm aux rameaux touffus, pouvant abriter sous son ombre une tribu entière, oppose sa vitalité puissante à la mort d'alentour. Des fleurs croissent au milieu des ruines; l'herbe, engraissée par les troupeaux, verdit; quelques Bédouins campent dans la ville frappée par l'anathème du Christ; on y respire la désolation.

De tout ce voyage dans les villes voisines de Capharnaùm, les documents ne rapportent qu'un fait. Ils le signalent, sans aucun doute, parce qu'il contribua à répandre au loin la renommée de Jésus et dut frapper vivement l'imagination de la foule : il s'agit de la guérison d'un lépreux.

La lèpre était, chez les Juifs, une des maladies les plus redoutées; ils la regardaient comme envoyée de Dieu (i), et dans leurs imprécations, ils ne la souhaitaient qu'à un ennemi mortel (2).

Dès le début de la maladie, le prêtre déclare le lépreux impur, l'exclut du commerce des hommes et le relègue à la campagne, dans la société d'autres lépreux (3). On lui déchire les vêtements en signe de deuil. La solitude à laquelle il est condamné n'est cependant pas un emprisonnement; dans les villes non ceintes de murailles, il peut entrer à la synago-

(i) Nombr., xu, 10; // Chrûn.,\x\-i, 19. — (2) URois, m, 29; IV Rois, v, 27. - (i) IV Rois, VII, 3 j Luc, XVII, 12.

l'apostolat GALILÉEN. — LE ROYAUME DE DIEU. 33^

gue (i). Il y est parqué derrière une balustrade qui l'isole de l'assemblée; il doit entrer le premier et sortir le dernier (2).

La lèpre passait pour incurable, même la lèpre blanche, la plus commune et la moins repoussante. Lorsqu'elle avait envahi tout le corps et que, les écailles tombées, la peau devenait blanche et luisante, on la considérait comme ayant perdu toute puissance de contagion : les prêtres alors pouvaient déclarer « pur » le lépreux et lui rendre la liberté (5).

Il devait offrir trois sacrifices, l'un d'e.xpiation, l'autre de culpabilité, le troisième en holocauste. Les pauvres offraient des oiseaux; les riches, des agneaux. La cérémonie se célébrait dans une des salles du Temple, au coin septentrional de la cour des femmes. Le lépreux, conduit devant la porte de Nicanor dont il ne pouvait franchir le seuil, tendait la tête d'abord, puis la main, puis le pied, vers la cour des hommes ; le sacrificateur lui touchait avec du sang le lobe de l'oreille, le pouce et l'orteil, tandis qu'un autre prêtre l'oignait d'huile : il sortait purifié.

Ce fléau, endémique en Egypte et dans la partie méridionale de l'Asie Mineure, n'a pas totalement disparu de la Palestine. Jérusalem, Naplouse, Ramleh, ont encore leurs lépreux. On les voit, comme au temps de Jésus, aux abords de ces villes, — la peau d'un blanc luisant, couverte d'écaillés, les oreilles et le nez rongés d'ulcères, les yeux fixes, vitreux, enflammés, les phalanges des doigts à demi détachées, — tendant leurs mains enveloppées de bandelettes , vers les passants, et demandant l'aumône, en étalant leur misère, avec des cris déchirants.

C'est un de ces malades repoussants que Jésus a touché et guéri.

Le Maître, regagnant Capharnaùm, descendait de la montagne (4), suivi d'une multitude; il s'arrêta en chemin, dans une ville, et, le soir venu, la foule s'étant retirée, un lépreux vint à lui, se jeta à genoux, la face contre terre, en le suppliant. — Seigneur, lui disait-il, si vous voulez, vous pouvez me guérir.

Il fut ému de compassion : la foi et le malheur réunis l'attendrissaient; il étendit la main, toucha le lépreux :

— <( Je le veux, lui dit-il, sois guéri. »

(i) Kelim, cap. i; ibid., 7. — (2) Negaim, xiii; Mal, 12. - (3) Lévit., xiii, XIV. — (4) Matth., VIII, 1-4; Marc, i, 40-45 ; Luc, v, 12-16.

A peine eut-il parlé, qu'à l'instant même la lèpre quitta cet homme.

Jésus le congédia aussitôt, et lui dit d'un ton d'autorité : — " Garde-toi de rien dire de ceci à personne; mais va, montre-toi au prince des prêtres, et offre pour ta guérison ce que Moïse a ordonné, afm que tu sois pour eux un témoignage. »

L'évidence du mal, la soudaineté de la cure, au seul contact et à la seule volonté de Jésus, donnent à ce fait un caractère surnaturel et miraculeux. De tels actes sont fréquents, habituels, dans la vie publique du Maître.

Le mal était considéré comme incurable; et, quand il ne le serait pas, sa disparition instantanée révélait en Jésus une puissance divine égale à sa bonté. Maître de la loi, il voulut, malgré la défense du Lévitique (i), toucher le lépreux; un tel contact ne pouvait souiller celui qui, d'un mot, effaçait toute impureté. Il ne se contenta pas de guérir le malheureux qui l'implorait, il en fit un témoin, son témoin. Tout en lui recommandant de ne point le dire à la foule, dont il craignait toujours l'effervescence et qu'il s'efforçait de modérer, Jésus l'envoya aux prêtres, à Jérusalem, essayant encore d'éclairer de loin ces aveugles et avertissant les Sanhédrites que celui qu'ils avaient menacé de mort comme blasphémateur, continuait son œuvre, et que l'Esprit de Dieu était avec lui. Un homme guéri de la lèpre était un des plus grands signes que pût présenter un prophète; il rappelait Moïse et Elisée (2), l'un qui avait guéri sa sœur Miriam et l'autre le Syrien Naaman.

Rien ne put contenir l'élan et la joie du lépreux; il s'en alla, publiant partout ce qui s'était passé. Jésus ne pouvait plus paraître dans la ville ; il était obligé de se dérober dans la campagne déserte, à l'écart des habitations. La solitude lui donnait le calme, et il y priait.

L'action messianique s'étend en Galilée et dans la Palestine entière avec rapidité. Tout contribue à sa diffusion : la supériorité même de Jésus, la nouveauté de son enseignement, sa puissance thaumaturgique, l'éloquence de sa parole, l'éclat de ses œuvres, la nature expansive, l'état de surexcitation

(i) Lévit., ch. XIII. — (2) Nombr., xi. Cf. Dat., xxiv, 9.

politique et religieuse des Galiléens. A toutes ces causes, il faut ajouter les rapports fréquents, intimes, de toutes les villes, de tous les villages des diverses tétrarchies et de la Judée avec la métropole. La centralisation autour de Jérusalem, du Temple et du Sanhédrin, était excessive. Les devoirs du culte, pèlerinages et sacrifices, amenaient en Judée et à Jérusalem, plusieurs fois chaque année, presque toutes les familles juives; Timpôt du Temple mettait en mouvement toute une classe de collecteurs qui parcouraient le pays; l'autorité doctrinale du Sanhédrin rayonnait dans toutes les synagogues, et les membres de la grande assemblée exerçaient partout une véritable inquisition.

Trois catégories se forment autour de Jésus : les disciples, la foule et la haute classe dirigeante, anciens et docteurs.

Les disciples suivent le Maître, vivant de sa vie, s'imprégnant de sa doctrine et de sa vertu. Ils sont la terre élue qu'il travaille et féconde; il les aime avec prédilection, leur parle sans figures, les initie peu à peu à ses desseins, les pénètre de son F.sprit et se les incorpore.

La foule, en Orient comme en Occident, est toujours la même : spontanée, passive, ne résistant pas à l'attrait de la nouveauté, de la puissance et surtout des bienfaits palpables, matériels; c'est là que Jésus recherche et recrute ses disciples, parce que là se trouvent les cœurs simples, les âmes droites. Le peuple galiléen, plus indépendant des pouvoirs établis, et plus accessible à une action que ces pouvoirs suspectaient, lui inspirait plus de confiance que celui de Jérusalem. Jésus, du premier coup, provoqua son enthousiasme; il le laissait venir à lui, avait pitié de ses misères et le comblait de ses bienfaits; il lui parlait en paraboles pour ménager sa faiblesse à comprendre la vérité divine, et pour ne point exposer à l'injure de l'ignorance populaire la sainteté de son enseignement; il l'attirait sur ses pas, aux synagogues, dans les villages, à travers les champs, au bord du lac et sur les collines écartées. On vit rarement pareille effervescence autour d'un prophète : c'était une sorte de magnétisme divin.

Lorsqu'un homme remue si puissamment tout un pays et frappe au cœur même du peuple, l'opposition ne tarde pas à se produire. Nous la voyons naître autour de Jésus, en Galilée comme à Jérusalem; et naturellement, c'est dans la classe

élevée, gardienne des traditions, dans celle qui a le pouvoir et qui représente les doctrines en vogue, qu'elle éclate. Elle revêt toutes les formes : provocante et insidieuse, elle flatte et intimide; elle est aux aguets pour épier et pour surprendre, elle s'attache à celui qu'elle veut perdre et grandit avec lui, elle sait déchaîner les passions, elle connaît l'art de toutes les hypocrisies et de la haine; elle ne recule devant rien pour nuire, et elle poursuivra Jésus jusqu'à la mort.

Quiconque apporte une idée , une forme, une force nouvelles, a contre lui les idées, les formes, les forces anciennes. Bien que rié pour le progrès, l'homme se refuse au progrès. Toute innovation est un enfantement laborieux. Jésus, le seul novateur divin, a été la plus sainte des victimes. Vouloir perfectionner l'humanité, c'est aller au-devant du supplice. Avant de renoncer à un état, même inférieur, et à tous les intérêts que cet état engendre, l'homme résistera souvent jusqu'au sang; et il essayera d'anéantir celui qui voudra le réveiller de son inertie.

Prudent et réservé, plein de fermeté et de force, quelquefois triste et indigné, Jésus luttera sans trêve contre les Pharisiens, il les réfutera, les confondra, les menacera, les rejettera, les accablera d'anathèmes.

Le récit évangélique met en vive lumière cet antagonisme et les circonstances diverses qui, au jour le jour, l'enveniment et l'exaspèrent.

Jésus rentrait à peine à Capharnaûm (i), qu'il se vit de nouveau assailli par le peuple. Son absence avait accru plutôt que calmé l'entraînement général. Le bruit de son retour ne tarda pas à se répandre, et, dès qu'on le sut dans la maison, la foule accourut, si pressée, que ni la maison ni la cour antérieure ne pouvaient la contenir.

Il était assis dans la chambre haute (2) et prêchait la parole. Près de lui, on voyait des Pharisiens et des docteurs de la Loi, attirés par sa renommée grandissante. Tous n'étaient pas de Galilée, plusieurs venaient de Judée et même de Jérusalem; ils écoutaient, moins pour s'instruire que pour juger.

(i) Marc, ii. — (2) La maison juive comprenait ordinairement un rez-dechaussée et un étage supérieur. C'était là que se trouvait la chambre haute, le canaculum. On s'y retirait pour prier et traiter des choses saintes, de la religion et de la loi. Cf. Lightfoot, Horce hebraica et talmudic<e, ad h. 1.

Un incident imprévu fit éclater tout à coup la vertu de Dieu(i).

Pendant que Jésus parlait, des hommes amenaient du dehors un paralytique, pour le lui présenter. En voyant la foule si compacte et ne sachant par où le faire entrer, ils gravirent l'échelle extérieure, montèrent sur la terrasse, la découvrirent au-dessus du lieu même où était Jésus, et, par l'ouverture agrandie, ils firent descendre le lit sur lequel gisait le paralytique. L'ardeur de cette foi intrépide le toucha :

— « Mon fils », dit-il au paralytique, c tes péchés te sont remis. »

Cette parole inouïe causa, chez les Scribes et les Pharisiens, une vraie stupeur. Ce n'était pas de l'étonnement, c'était du scandale. Ils se taisaient, mais leur silence cachait mal la colère de leur conscience. — Quel blasphème! se disaient-ils en eux-mêmes. Qui peut remettre les péchés, que Dieu seul ^

Jésus, qui lisait dans les âmes comme en un livre ouvert, vit le trouble de leurs pensées. Pour justifier à leurs yeux cette parole, la plus extraordinaire, en effet, qui jamais soit tombée des lèvres humaines, et qui supposait en celui qui osait la prononcer la personnalité même de Dieu, il fit appel à sa vocation, à sa dignité messianique qu'il se plaisait souvent à désigner par l'expression discrète de « Fils de l'homme (2). »

Remettre le péché est un acte de juridiction divine. Si Jésus s'arroge un tel droit, c'est que Dieu est en lui, c'est qu'il est égal à Dieu. Loin de repousser cette conclusion comme un blasphème, il la prouve par un miracle.

— « Pourquoi pensez-vous ces choses.^ dit-il en regardant les Scribes et les Pharisiens. Quel est le plus facile de dire à ce paralytique : <' Tes péchés te sont remis », ou de lui dire : « Lève-toi, prends ton lit et va-t'en : »

Ses interlocuteurs, interdits, se taisaient.

— « Il faut que vous sachiez, ajoute-t-il, que !e Fils de

(i) Matth., IX, 2-8; ^L\Rc, ii, 2-12; Luc, v, 17-26.

(2) Ce mot, que Jésus s'approprie, n'a rien qui éveille dans la pensée de ses auditeurs les erreurs que celui de Messie excitait toujours. Il implique seulement son origine adamique ; il rappelle que, dans cette descendance, il est le rejeton promis au premier homme, et que sa fonction suprême, toute spirituelle, se borne à écraser la tête du séducteur et à affranchir ainsi l'humanité de la tyrannie du mal *.

* Gcn., ni, 15.

l'homme a puissance sur la terre pour remettre les péchés. » Et, se tournant vers le paralytique, il lui dit : « Je te le commande, lève-toi, prends ton lit et retourne en ta maison. »

A ces mots, devant eux, le paralysé se leva, prit le lit où il était couché et s'en alla, glorifiant Dieu.

Il y eut dans la foule un saisissement de crainte, comme il arrive au spectacle des choses puissantes. Ce ne fut qu'un long cri de louange à Dieu. — Jamais, disait-on, nous n'avons rien vu de pareil.

La guérison du paralytique frappa plus les esprits que la divinité de Jésus dont elle était la manifestation éclatante. Jésus, pour la masse et probablement pour les lettrés qui avaient été admis à voir sa puissance, n'était qu'un thaumaturge, un prophète; et encore, les Pharisiens restaient-ils défiants.

Il sortit (i), et s'en alla le long du lac, suivi de la foule qu'il enseignait, chemin faisant. Or, comme il passait devant un bureau de péage, il vit assis un des receveurs de l'impôt, un publicain, un nommé Lévi, le fils d'Alphée.

— (( Suis-moi », lui dit-il.

Ce seul mot suffit. La parole qui venait de guérir le lépreux, de rendre au paralysé le mouvement et de remettre les péchés, transforma soudainement un publicain en disciple.

Le péager se leva, et, laissant tout, il suivit Jésus.

A côté des quatre pêcheurs, voilà maintenant auprès de lui un de ces hommes les plus méprisés des Juifs, un péager. Le nouveau disciple, peu après, donna dans sa maison (2) à son maitre un grand banquet auquel il invita ses collègues et ses amis, en sorte que Jésus se trouva au milieu des publicains et de tous ceux que les Pharisiens appelaient des pécheurs. Un certain nombre de ces gens, d'ailleurs, marchaient déjà à sa suite (5). C'était dans cette classe, traitée de pécheresse et d'impure, que la bonne nouvelle du Royaume de Dieu rencontrait le plus d'adhérents : Jésus l'aimait.

Il n'y a pour lui, dans l'humanité, ni riche, ni pauvre; ni lettré, ni ignorant; ni pur, ni impur; ni école, ni parti. A ses yeux, toute différence s'efface dans l'uniformité d'une même misère, dans l'austérité des mêmes devoirs et la grandeur d'une même vocation. Il ne voit que deux sortes d'hommes :

(i) Matth., IX, 9; Marc, ii, 13 ; Luc, v, 27. — (2) Matth., ix, 10 et suiv. ; Marc, 14 et suiv.; Luc, v, 28 et suiv. — (3) Marc, 11, ij.

ceux qui s'ouvrent à l'appel de Dieu et ceux qui s'y ferment, ceux qui croient à sa parole et ceux qui la repoussent, ceux qui entrent dans la voie étroite et ceux qui s'égarent dans le chemin large de la perdition.

Ce qu'il fut en ces temps lointains, au petit pays de Galilée, il l'est encore et il le sera toujours dans la terre entière qu'il évangélise par sa parole et qu'il remue par son Esprit. Là est le secret de cette égalité vraie qui domine les inégalités nécessaires, inévitables, de ce monde. Dans ce royaume accessible à tous, si un privilège subsiste encore, il est en faveur des pauvres, des infirmes, des pécheurs, des humbles, des petits; car ils ont sur les autres un avantage : leur misère. Elle les dispose à mieux écouter le Christ. Il est plus facile, pour le suivre, de quitter un bureau de péage ou des filets que de renoncer à un royaume. L'esprit simple qui sait son ignorance écoutera mieux la parole du Maître que le docteur enflé qui se croit infaillible; le pécheur qui se frappe la poitrine n'hésite pas à confesser son indignité, tandis que le faux dévot s'irrite contre celui qui lui reproche la vanité de ses petites pratiques.

L'entourage de Jésus scandalisait, en Galilée, les Scribes et les Pharisiens. Rigides et inexorables, ils ne frayaient pas avec les gens sans piété dont le commerce les eût souillés; ils se regardaient comme les purs, et ils fuyaient les autres, religieusement.

Aussi, voyant Jésus manger avec les publicains et les pécheurs, quelques-uns d'entre eux ne purent contenir leur zèle indigné et leurs murmures. Peut-être n'étaient-ils pas les plus hostiles à Jésus, et même le considéraient-ils comme un prophète qui leur inspirait quelque admiration et quelque crainte. En effet, nous les voyons mêlés aux disciples de Jean et s'adresser avec timidité non pas à Jésus, mais à ses propres disciples.

— Pourquoi, leur dirent-ils, votre Maître mange-t-il avec des publicains et des pécheurs?

Cette question trahit leur jalousie et leur dépit de voir le Prophète manifester sa préférence pour de pauvres gens sans dévotion.

Le Maître, toujours en éveil, répondit lui-même à la question faite à ses disciples.

— (( Ce ne sont pas les sains qui ont besoin de médecin, mais les malades. Allez, méditez ces mots du prophète : « je

« veux la miséricorde et non le sacrifice (i). » La vertu me plaît plus que le rite, et la bonté est supérieure à Tholocauste.

D'ailleurs, ajouta-t-il, pour expliquer sa sympathie envers les pécheurs, et pour flétrir ces faux justes dont l'orgueil l'irritait, <( je ne suis point venu appeler les justes, mais au contraire les pécheurs « .

Tout le génie de l'Évangile est dans ces mots où se révèle « celui qui a germé d'en haut et qui est sorti des entrailles de la miséricorde de Dieu ».

Les Pharisiens et les disciples de Jean profitèrent du festin de Lévi pour attaquer Jésus et déprécier ceux qui le suivaient. — Nous jeûnons, dirent-ils d'un air satisfait, nous jeûnons souvent et nous multiplions les prières, tandis que les vôtres mangent et boivent.

L'esprit de cette religion mal entendue qui égarait, depuis longtemps, la piété juive, perce dans ce reproche pharisaïque. Le jeûne était fréquent chez les Pharisiens ; le moins zélé le pratiquait deux fois par semaine ; d'autres l'exagéraient encore, et pour les motifs les plus futiles. La pénitence vraie était parfois bien étrangère à ces jeûneurs qui, à force d'abstinences, n'avaient souvent d'autre but que d'obtenir de beaux rêves, de conjurer les sorts et de mériter la réussite de leurs affaires (2).

— « Laissez-les, répondit Jésus aux Pharisiens, ce sont les fils de l'époux. » L'expression était de Jean lui-même, et elle devait frapper tous les disciples du Baptiste. « Tandis que l'époux est avec eux, comment peuvent-ils être dans la tristesse et dans le jeûne .^^ » C'est le festin nuptial; mais attendez, « un jour viendra où l'époux leur sera enlevé; alors ils jeûneront » .

« On ne coud pas une pièce de drap neuf à un vieux vêtement, sinon, le vieux vêtement se déchire et la rupture est plus grande. On ne met pas le vin nouveau dans de vieilles outres, autrement, le vin nouveau les rompra, et il se répandra, et les outres seront perdues; on met le vin nouveau dans les outres neuves, et tous deux se conservent. »

Les observances légales, tout le rituel du mosaïsme, voilà pour Jésus le vêtement usé et les vieilles outres ; l'Esprit dont

(i)Os., VI, 6.

(2) Talmud Hierûsol , in Megillah, fol. 75, i ; Kilaim, fol. 32-2.

L APOSTOLAT GaLILEFN. — LE ROYAUME DE DIEU. 34^

il déborde, la doctrine qu'il enseigne, voilà le drap neuf et le vin nouveau. L'ancienne Loi est finie, elle sera transformée ; elle ne peut contenir la Loi de l'Évangile; il faut à l'homme grandi par l'Esprit un vêtement plus large. On sent poindre la doctrine de la liberté des enfants de Dieu dont saint Paul sera l'apôtre.

Les Pharisiens ne saisirent pas toute la portée de la réponse du Maître, car sa parole avait des profondeurs qui échappaient toujours à ses auditeurs immédiats; mais ils durent comprendre que Jésus se mettait au-dessus de ce qu'ils regardaient comme le dernier mot de la religion. Ces intelligences limitées et fermées se refusaient à la lumière, ces cœurs endurcis et pétrifiés se raidissaient.

L'antagonisme est sans répit; il ne fait que grandir à mesure que de nouveaux incidents se présentent.

Malgré sa préférence pour le peuple, Jésus se donnait à tous, aux grands comme aux petits et aux Pharisiens euxmêmes, dès qu'ils lui faisaient appel.

Il achevait à peine de parler (i), qu'un nommé Jaïre vint vers lui. Ce devait être un Pharisien considéré dans Capharnaùm, puisqu'il était un des chefs de la synagogue. Un grand malheur l'avait frappé; sa fille, âgée de douze ans, se mourait. L'épreuve fut plus forte que ses préjugés; il vint aux pieds de Jésus, le suppliant avec instance : — Maître, ma fille est à l'extrémité, venez dans ma maison, imposez-lui les mains, afin qu'elle guérisse et qu'elle vive.

Jésus se leva et le suivit, accompagné de ses disciples.

La foule se pressait sur leurs pas. Une femme qu'affligeait un flux de sang depuis douze années et qui avait dépensé tout son bien en médecins, sans qu'aucun pût la guérir, ayant entendu parler du Prophète, se mêla à la foule, par derrière lui. Elle était convaincue que, si elle pouvait toucher le bord de sa tunique, elle serait guérie. Elle le toucha et se sentit guérie à l'instant même.

Jésus, connaissant qu'une vertu était sortie de lui, se retourna vers la foule et demanda qui avait touché ses vêtements. — La foule vous presse, lui dirent ses disciples, et vous demandez qui vous a touché?

Il regardait tout autour. La pauvre femme, tremblante, sachant ce qui était arrivé en elle, se prosterna devant lui et

(i) Matth., IX, 18-34; Marc, v, 21-43; Luc, viii, 40-56.

lui avoua tout. — (f Ma fille, lui dit Jésus, c'est ta foi qui t'a sauvée. Va en paix et sois guérie de ton infirmité. »

A ce même moment, on vint dire au chef de la synagogue que sa fille était morte, et qu'il était inutile de fatiguer davantage le Maître. Jésus dit à Jaire : « Ne crains pas, aie foi seulement. » Puis, il écarta la foule et ses disciples eux-mêmes, ne permettant à personne de le suivre plus loin, si ce n'est à Pierre, Jacques et Jean.

Arrivé devant la maison, il vit un grand tumulte. Les pleureuses s'agitaient, levaient les bras, se lamentaient, les cheveux en désordre, battant des mains, poussant des cris qui se mêlaient aux notes aiguës des joueurs de flûte.

Jésus entra et dit aux gens : Pourquoi ce trouble et ces pleurs .f^ « La jeune fille n'est pas morte, elle dort. »

On se riait de lui, sachant qu'elle était morte.

Il renvoya tout ce monde, prit le père et la mère de la jeune fille avec ses trois disciples et entra dans la chambre où elle était couchée. Il saisit la main de la morte, en lui disant : — « Jeune fille, lève-toi! »

La jeune fille se leva et marcha. Jésus ordonna de lui donner à manger. Les parents étaient hors d'eux-mêmes. Il leur commanda de ne rien dire de ce qui s'était passé.

En s'en allant, il guérit encore deux aveugles qui s'étaient approchés (i). — « Croyez-vous, leur dit-il, que je puisse faire ce que vous me demandez.'^ » — Oui, Maître.

Le malheur rend la foi facile. Jésus toucha leurs yeux, et ajouta : « Qu'il vous soit fait selon votre foi. » Leurs yeux s'ouvrirent. — « Prenez garde, leur dit-il en les renvoyant, que personne le sache. »

Comme ils venaient de partir, un muet, un démoniaque, lui fut présenté; il chassa le démon et rendit la parole au muet.

Tous ces miracles produisaient sur la foule une action irrésistible. Le peuple, dans son admiration croissante et dans la sincérité de son enthousiasme, s'écriait : « On n'a jamais rien vu de pareil. » Mais les Pharisiens, témoins eux aussi de tant de merveilles, ne pouvant les nier, les dénaturaient, traitant Jésus de magicien, et disant partout : « C'est au nom 'du démon même qu'il chasse les démons. » Ce blasphème, qu'ils

(i; Matth., IX, 27-34.

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profèrent encore avec timidité, sera jeté à la face de Jésus. Aucun ne lui sera plus sensible; il arrachera à son ame indignée les plus accablants anathèmes que l'amour outragé ait jamais fulmines.

Un ou deux jours après, c'était le sabbat (i), — celui qu'on appelait second -premier, c'est-à-dire le premier de la seconde année qui suivait l'année sabbatique (2). Jésus cheminait le long des blés; ses disciples l'accompagnaient, et, tout en marchant, ils arrachaient des épis, les froissaient dans leurs mains et les mangeaient. Des Pharisiens qui passaient furent scandalisés. On connaît leur rigidité à l'égard du repos sabbatique.

— Pourquoi, leur dirent-ils, faites-vous ce qu'il est défendu de faire durant le sabbat.'

Jésus leur répondit : — u N'avez-vous jamais lu ce que fit David lorsqu'il eut faim, lui et ses compagnons (3).'^ Il entra dans la maison de Dieu, prit les pains de proposition que les prêtres seuls ont le droit de manger, il en mangea et en donna à ceux qui étaient avec lui. Blâmez-vous David et les siens .^^ Blâmez-vous le grand prêtre Abimelech qui lui donna les pains sacrés.^ Pourquoi, alors, condamnez-vous des innocents '•: »

La nécessité et le besoin sont au-dessus de la loi rituelle; s'ils excusent les uns, ils excusent aussi les autres.

Vous invoquez votre loi qui interdit tout travail ; mais <' les prêtres dans le temple n'immolent-ils pas les victimes, le jour du sabbat.^ et pourtant, ils sont sans crime ». Sachez que « l'homme n'est pas fait pour le sabbat, mais le sabbat pour l'homme ». D'ailleurs, « le Fils de l'homme est le maître du sabbat ».

Jésus se sert des moindres incidents pour éclairer ses adversaires et élever leurs pensées; il en appelle de la lettre à l'esprit, des observances extérieures à la vertu, et il paraît d'autant plus grand, d'autant plus vrai, que les hommes qui le combattent sont plus étroits, plus mesquins et d'une science plus vaine.

Devant ses adversaires confondus, il s'affirme dans sa dignité* souveraine et dans sa prétention messianique la plus

(i) Matth., XI!, 1-8; Marc, 11, 2?-28 ; Luc, vi, i-^ — (2) Cf. Wieseler, Chrunologische Synopse, p. 22), 3 n- Hambourg, 1843. — (3) / Rois, xxi.

ferme. — « Si saint que soit le sabbat », ajoute-t-il, en les laissant à leurs ténèbres, « le Fils de l'homme en est le maître. »

Se placer au-dessus du sabbat, et par là même au-dessus de la Loi et au-dessus de Moïse : on ne peut rien imaginer de plus choquant pour les Pharisiens. Cette prétention, sacrilège à leurs yeux, faisait fermenter leur haine; ils sont condamnés à haïr celui qu'ils ne veulent pas reconnaître et dont ils s'obstinent à récuser les signes.

Tous les faits répétés dont les documents évangéliques nous donnent le récit, expliquent seuls les causes vraies de l'antagonisme qui se forme et grandit jour par jour dans le parti pharisien contre le nouveau prophète. On s'attache à ses pas; on le surveille; on veut à tout prix le compromettre.

Le sabbat suivant (i), il était entré dans la synagogue pour y enseigner. Or, là, se trouvait un homme dont la main droite était desséchée. Les Pharisiens et les Scribes, voyant cet infirme, soulevèrent, devant Jésus, la question du repos sabbatique. C'était une manière insidieuse de le provoquer et de trouver le prétexte d'une accusation.

Dans leur casuistique misérable, ces docteurs sans entrailles enseignaient qu'il n'était pas permis de guérir, le jour du sabbat : ils défendaient toute application de remèdes, les frictions et les onctions (2). Un axiome favori dans cette race qui n'oublie jamais ses intérêts, avait cependant adouci la rigidité outrée de leur formule. — « Agis », disent les sages, « avec miséricorde envers les biens de l'Israélite (3). » Les maîtres, s'appuyant sur ce principe, autorisaient certains actes, le jour du sabbat, pour conserver un animal en péril.

Ces légistes interrogèrent Jésus : — Est-il permis de guérir, le jour du sabbat.'^ Ils savaient d'avance sa réponse; mais ils voulaient le déconsidérer devant l'assemblée où leur doctrine passait pour inviolable.

Jésus les confondit par leurs propres principes.

— " Quel est celui d'entre vous », leur répondit-il, « qui, ayant une brebis, — si cette brebis vient à tomber, un jour de sabbat, dans la fosse, — ne la prenne pour la retirer.'^ Est-ce que l'homme n'est pas au-dessus d'une brebis.'^ »

(ij Matth., XII, 9 et suiv.; Marc, 111, 1,6; Luc, vi, 6-1 1. — (2) Maimo.n.,/« Schabbaî, 6, 21. — (3j Tclmud Hierosol., loma, fol. 02, 11.

Puis, il dit à l'homme qui avait une main desséchée : (( Lève-toi, tiens-toi là, debout, au milieu. » Il se leva et se tint debout.

Jésus, alors, dit aux Pharisiens : c Est-il permis de faire du bien ou du mal, le jour du sabbat, de sauver la vie ou de l'ôter .^ Répondez-moi. »

Ils se turent.

Jésus, contristé de cet aveuglement, les regarda avec colère. — « Étends ta main », dit-il à l'infirme. Il l'étendit, et aussitôt sa main desséchée redevint saine.

Le miracle n'éclaira pas ces obstinés, il ne fit que les confondre, et leur confusion se tourna en dépit. Rien ne peut dompter la volonté qui se détourne de la lumière. Le fanatisme est "aveugle. Ces aberrations religieuses des Juifs du temps de Jésus nous font sourire, el cependant elles étaient pour eux le code de la piété la plus parfaite; y toucher, c'était un sacrilège. La sagesse si humaine de Jésus, ses miracles prodigieux, loin de dissiper ces préjugés, les exaspèrent.

A la suite de cette scène qui les peint au vif, les Pharisiens, plus irrités que jamais, se rassemblent en conseil et avisent au moyen de perdre Jésus.

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