LE DISCOURS SUR LA MONTAGNE
En même temps que l'opposition se dessine et s'élève autour de Jésus, dans la classe des lettrés et des maîtres, les disciples augmentent, la foule grossit, elle arrive à Capharnaûm, de la Galilée et de la Pérée, des villes de la Décapole et de Jérusalem , de la Judée et de l'Idumée, de Tyr et de Sidon , de la Phénicie et de la Syrie. C'est un ébranlement général. On ne veut pas seulement le voir et l'entendre, les malades se précipitent vers lui pour le toucher. Il les guérissait par le seul contact ; sa puissance rayonnait en bonté. Il était obligé de se dérober, tant la multitude le pressait. Afm de lui échapper, il dit à ses disciples de tenir une barque toujours prête, lorsqu'il cheminait le long du lac (i).
A la vue de ce peuple, las, errant, abandonné comme un troupeau sans pasteur, son âme était émue de pitié. Il le comparait à un champ plein d'épis.
— « La moisson est grande », disait- il à ses disciples, « mais les ouvriers en petit nombre. Priez donc le maître de la moisson, afin qu'il envoie des ouvriers en sa moisson (2). »
Pour trouver un plus grand calme, il s'en allait sur les montagnes; il se retira sur une d'elles, en ces jours mêmes, un soir, en secret (3).
Les Évangiles ne la nomment pas; mais une tradition fort ancienne désigne le Djebel Koroun-Hattin (4). C'est une colline
(i) Marc, m, 9. — (2) Matth., ix, 36-38. — (3) Matth., v, i ; Luc, vi,
(4) Robinson, qui semble avoir pris à tâche de bouleverser toutes les traditions locales, place le mont des Béatitudes dans les hauteurs qui dominent la
solitaire, située à roccident et à trois heures de marche de Capharnaùm. Elle domine le large plateau qui traverse la route d'Akra au lac de Tibériade, et elle commande l'entrée des gorges de l'ouady El-Hamam. Les deux pics qui la couronnent et lui ont donné son nom (i), sont séparés par un col étroit. Entre leurs pentes raides, couvertes de cailloux brisés, s'étend une petite prairie gazonnée qui semble ménagée à dessein pour une multitude qu'on voudrait isoler et rassembler. Elles ferment l'horizon au nord et au sud, ne laissant voir que le ciel. Sur les sommets, on est noyé dans la lumière. Tout autour, la plaine verdoyante, ensemencée, qui devient, à l'époque de la moisson, un océan d'épis au milieu duquel Koroun-Hattin se dresse comme un ilôt. Au nord, l'Hermon neigeux trône dans l'infini du ciel; à l'orient, à \'arrière-plan, les hauts plateaux du Djaulan, le vieux pays de Galaad, et la belle chaîne du Hauran, dont la crête blanche semble un fin nuage flottant. Au premier plan, le lac de Génézareth, moiré comme un métal poli et coloré de toutes les teintes, suivant les caprices de la lumière. La colline se couvre, au printemps, des mêmes anémones, des mêmes asphodèles, de ces lis dont Jésus admirait le blanc vêtement; et l'on voit passer encore dans le ciel les mêmes oiseaux insouciants et gais que le Père céleste nourrit, sans qu'ils sèment, labourent, récoltent.
Jésus passa la nuit sur la montagne, en prière, méditant pour le lendemain un des actes les plus nécessaires au développement de son œuvre.
Les disciples et fa foule s'étaient dirigés vers le Maître sur ses traces. Dès le point du jour, il convoqua un certain nombre de ses disciples : ils vinrent à lui, et il choisit ceux qu'il voulut.
Ils sont douze, groupés deux à deux ; voici leurs noms soigneusement conservés par les trois premiers Évangiles (2j. En tête, Simon, que Jésus surnomma Pierre, et, avec lui, son frère André; Jacques, fils de Zébédée, et son frère Jean, qu'il appela « Boanergès», les fils du tonnerre; Philippe et Barthélémy, Thomas et Matthieu le publicain, Jacques, fils d'Alphée,
plaine de Gennesar. il a été suivi par Toluck. (Anlegung der Bergpred. nach Mat th.)
(i) Cornes de Hattin.
(2) Matth., X, 2-4 ; Marc, m, 16-19 ; Luc, vi, 14-16. Cf. Act., i, i j.
et Thadée, Simon le Cananéen et Judas Iscariote, qui le trahit.
Pas un riche, pas un scribe ou un docteur, pas un ancien, pas un chef de synagogue. Ce sont des gens obscurs, inconnus, même dans leur petite province. Aucun d'eux n'a étudié; le plus lettré est le publicain Lévi, le seul peut-être qui sait écrire ; les autres sont des bateliers ou des artisans comme leur Maître. Ni fortune, ni science, ni pouvoir : ils n'ont rien, ces enfants du peuple; et Jésus les constitue ses apôtres.
— «.Je ferai de vous des pêcheurs d'hommes », avait-il dit à Simon; il tient sa promesse. Il avait demandé à ses disciples de prier le Père céleste pour qu'il envoyât des ouvriers en sa moisson; lui-même avait prié toute la nuit; le Père céleste a écouté son Fils : voilà les moissonneurs de la première heure.
Les Douze, désormais, ne quitteront plus Jésus. Son Esprit sera en eux et sur eux, il sera leur force, leur science, leur pouvoir; ils annonceront la parole du Royaume, et, pour donner crédit à leur apostolat, ils auront le don de guérir les infirmités et les maladies, et de chasser les démons, au nom de leur Maître.
Les moyens humains, sagesse politique et force brutale, éloquence et richesse, tout est dédaigné. L'histoire ne connaît rien de plus audacieux; pour sauver le monde, Jésus n'a que son Esprit ; et pour créer des apôtres, il n'a qu'à le donner. Dès que le choix fut fait, il descendit du sommet de la montagne avec les Douze et s'arrêta dans la plaine située un peu au-dessous (i) ; la troupe de ses disciples et une grande multitude l'attendaient; on l'entoura. Son âme rayonnait; l'œuvre du Royaume était entrée dans une phase plus haute. Les nouveaux élus tressaillaient des joies de l'Esprit; les dons de Dieu émeuvent et enivrent.
Jésus s'assit; son cœur et sa bouche s'ouvrirent, il se mit à enseigner (2), et, levant les yeux sur ses disciples :
(i) La contradiction apparente au récit de saint Matthieu et de saint Luc s'évanouit d'elle-même. Le discours de Jésus a eu lieu, en effet, sur la montagne, comme le dit saint Matthieu, mais au-dessous des cimes du Koroun-Hattin, sur le plateau, ètcI tottou tteoivoù, dans une plaine qui les sépare, comme le dit saint Luc, et qui fait partie de la colline.
(2) La plupart des critiques ont envisagé le discours sur la montagne comme une composition artificielle dans laquelle saint Matthieu aurait réuni les enseignements épars du Maître.
L'idée peut être exacte et ne porte aucune atteinte à la vérité doctrinale. Cependant, l'hypothèse d'une scène solennelle entre toutes, telle que le premier
— « Heureux ^), s'écria-t-il , w les pauvres en esprit, car le Royaume des cieux est à eux.
<( Heureux ceux qui sont doux, car ils posséderont la terre.
c Heureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés.
(' Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice, car ils seront rassasiés.
(' Heureux les miséricordieux, car ils obtiendront miséricorde.
(( Heureux les cœurs purs, car ils verront Dieu.
(( Heureux les pacifiques, car ils seront appelés enfants de Dieu.
« Heureux ceux qui souffrent persécution pour la justice, car le Royaume des cieux est à eux (i). »
Jamais l'idéal et la science du bonheur dont le cœur de Thomme est altéré ne s'étaient traduits sous cette forme, avec un accent plus pénétrant.
Le bonheur n'existe que dans la participation au Règne de Dieu. Quiconque le cherche ailleurs, — dans la richesse, la joie et le rassasiement terrestres, dans l'approbation et la gloire humaines, — s'abuse : il se prépare d'amères désillusions, la faim de l'âme, les pleurs et les sanglots. Dieu, le Père céleste : voilà la terre à posséder; être consolé par lui, rassasié de lui, pardonné par lui, le voir, devenir son fils, le sentir régner en soi : voilà l'éternelle, l'infinie béatitude.
Mais, pour entrer dans le Royaume, quel chemin ! Renoncer à tout le créé, être pauvre, et pauvre en esprit, ne tenir à rien. Nul ne possédera la terre du ciel, à moins d'être humble et doux, de n'avoir d'autre volonté que la volonté du Père.
Les consolations divines sont réservées à ceux qui ont pleuré, et le rassasiement de l'âme à ceux qui auront senti la faim et la soif de la justice. On ne méritera le pardon de Dieu qu'en prodiguant soi-même la miséricorde; on ne verra Dieu qu'à la condition d'être un cœur pur ; et, pour s'entendre appeler par Dieu même Tenfant du Père céleste, il faudra être un pacifique, répudier la violence, apaiser les haines, calmer les conflits, faire régner la fraternité entre les hommes comme entre les fils du même Père au ciel.
Ce qui paraissait la négation de la vie en devient la con-
Évangile combiné avec le troisième la dépeignent, scène où Jésus aurait, pendant une journée, promulgué sur la montagne à ses disciples, devenus ses Apôtres, l'ensemble de sa doctrine, me parait absolument vraisemblable. (I) Matth., V, 2 et suiv. ; Luc, vi, 20 et suiv.
dition même et le gage. La pauvreté, l'humilité, les larmes, le tourment de la justice, l'abandon généreux de ses droits, le renoncement à tout ce qui trouble la pureté du cœur, l'amour de la pai.x, la douceur qui s'interdit toute résistance violente, la persécution dans ce monde où les puissants sont toujours prêts à écraser les faibles et à outrager la justice : voilà la route qui mène au Royaume.
Les disciples ont déjà fait les premiers pas; pour suivre le Maître, ils ont tout quitté, ils apprennent de lui la douceur et la bonté; leur cœur s'épure; ils sentent, à son contact, la faim et la soif de la vraie justice, et ils oublient la violence, en regardant celui que les prophètes ont appelé le Prince de la paix ; la persécution les a déjà touchés ; et le parti pharisien, à cause de lui, les poursuit de sa haine.
Aussi, Jésus insiste sur le bonheur des persécutés pour la justice.
— « Oui, vous serez heureux », leur dit-il, « lorsque les hommes vous maudiront, vous persécuteront et diront toute sorte de mal contre vous, à cause de moi.
(( Réjouissez-vous, tressaillez de joie, parce que votre récompense sera grande dans les cieux. »
Ce n'est plus l'homme qui parle, c'est le Fils de Dieu. Sa personne est identique avec la justice : souffrir à cause de lui, c'est souffrir à cause d'elle, c'est conquérir Dieu.
— c D'ailleurs », ajouta-t-il, « la persécution est le lot des prophètes. Vous êtes traités comme eux. »
Il leur parla de leur grande mission d'apôtre et de leurs devoirs
— « Vous êtes le sel de la terre », disait-il, « mais prenez garde de vous affadir. Le sel affadi n'est bon qu'à être jeté sur le chemin, pour être foulé aux pieds par les passants. Vous êtes la lumière du monde. On n'allume pas une lampe pour la mettre sous le boisseau, mais sur un candélabre, afin qu'elle éclaire tous ceux qui sont dans la maison. »
En songeant à l'avenir de son œuvre, à ses disciples devenus innombrables, il les comparait à une ville bâtie sur une montagne, pareille à celle qu'on aperçoit de Koroun-Hattin, au sommet des monts de Safed. La montagne, c'est lui. Une ville ainsi bâtie peut-elle être cachée?
— c< Que votre lumière luise devant les hommes, comme le flambeau dans la maison ; et qu'en voyant vos bonnes œuvres, ils glorifient votre Père qui est dans les cieux. »
Jésus, dans son enseignement comme dans sa conduite, a toujours distingué la Loi et les prophètes, des traditions humaines que les docteurs et les écoles y avaient ajoutées, surtout depuis Esdras. Il s'est soumis à la Loi, mais il garde une liberté pleine à l'égard des traditions, qu'il juge, condamne souvent et repousse comme un joug arbitraire.
Les Pharisiens, qui confondaient ces deux éléments, ne lui pardonnaient pas son indépendance. Ils l'accusaient de renverser la Loi, propageaient insidieusement cette calomnie dans le peuple, et s'efforçaient de déconsidérer son œuvre et d'entraver son action, en opposant le nouveau Maître à Moïse.
Jésus, pour prémunir ses disciples, proclame devant eux la sainteté de la Loi et des prophètes ; il ne vient pas la détruire, il vient l'accomplir; il n'est pas un révolutionnaire, il est le Novateur divin ; la Loi qu'il formule doit achever ce qui est commencé, et parfaire ce qui est imparfait.
— « Non », dit-il avec un accent d'autorité, « je ne suis point venu abolir la Loi ou les prophètes, je suis venu les accomplir. Car, je vous le dis en vérité : le ciel et la terre ne passeront pas que toute la Loi ne soit accomplie, jusqu'à la dernière lettre, jusqu'au dernier iota; et même celui qui violera un de ces moindres commandements et enseignera ainsi les hommes, sera traité de rien dans le Royaume des cieux, tandis que celui qui la gardera et enseignera ainsi les hommes, celui-là sera grand dans le Royaume des cieux. »
Toute sa conduite appuyait ses paroles. Sa vie entière, cachée et publique, n'avait d'autre but que de réaliser la Loi et les prophètes jusqu'au plus petit iota. Ce n'est qu'après les avoir accomplis dans la plénitude qu'il formulera la Loi nouvelle du Royaume.
L'ancienne est une lettre morte, gravée sur la pierre; la nouvelle est l'Esprit vivant, son propre souffle. L'une enchaîne par le dehors, l'autre par le dedans ; l'une fait des esclaves, l'autre des cœurs libres; l'une terrorise, l'autre inspire l'amour; l'une est sans énergie, l'autre communique la force même de Dieu; l'une est toute en figure et en symbole, l'autre apporte la substance et la réalité ; l'une promet, l'autre réalise les promesses ; l'ancienne enfin ne demande qu'une perfection relative, la nouvelle exige la perfection absolue.
— « Aussi )), ajoute Jésus, en s'adressant à ses disciples, a si votre justice ne surpasse pas celle dont se vantent les Scribes et les Pharisiens, vous n'entrerez pas dans le Royaume descieux. »
Et il se mit à leur expliquer, par divers exemples, et à propos de certains commandements de la Loi, tout ce qu'il y avait d'imperfection et d'erreur, de formalisme et d'obstination, d'aveuglement et d'égoïsme , dans les traditions de ces docteurs hypocrites qui affectaient un zèle si ardent et ne parlaient que de justice.
— (( Vous avez entendu qu'il a été dit aux anciens : Vous ne tuerez point : celui qui tuera sera condamné par le jugement; et il mourra de mort (i). » Les Scribes ont discuté sur l'homicide, sur les divers cas où il peut être commis, sur les peines diverses qui doivent le punir; ils se sont arrêtés au crime, sans songer à la cause secrète qui l'engendre. « Et moi, je vous dis : Quiconque se met en colère contre son frère, sera condamné au jugement de Dieu; quiconque lui dira : « Raca (2) », sera condamné par le Sanhédrin; et celui qui lui dira : « Fou », sera condamné au feu de la géhenne. »
Dans la casuistique des Pharisiens, l'homicide indirect était laissé au jugement de Dieu; l'homicide direct relevait du Sanhédrin, qui le punissait de mort et, dans certains cas, ajoutait les gémonies à la peine capitale. Le supplicié était brûlé dans la vallée de Gihon (la géhenne), restée en horreur aux Juifs, parce que leurs pères, autrefois, avaient sacrifié là et immolé leurs enfants à Moloch (3).
En appliquant ces pénalités diverses à la colère intérieure, à l'expression du dédain et à l'injure grave, Jésus donne à entendre qu'il ne réprouve pas seulement l'acte extérieur et brutal, mais la parole elle-même et le sentiment caché qui inspire la parole et mène au crime. Tout mal appelle un châtiment, et la justice veut que le châtiment soit à la mesure de la faute; le péché ne sera pas seulement puni devant les hommes, il sera vengé par Dieu même, car il souille l'âme dont Dieu seul est le juge.
— Aussi, « lorsque venant offrir votre don à l'autel, vous vous souviendrez que votre frère a quelque chose contre vous,
(i) Exod., XX, 13 ; Deut., v, 23.
' (2) Raca, en hébreu Reck, locution populaire, très usitée d'ailleurs chez les écrivains hébreux, et qui implique un certain mépris. Elle a le sens de Ksvôv, et désigne un homme de rien.
Mwpé. Grave injure, que rendent mal l'expression latine stulte, et la française insensé, fou. Elle revient souvent dans les Proverbes et signifie toujours une âme mauvaise, dénuée du sens spirituel et presque réprouvée.
(3) Cf. Talm. Hierosol., Bava Kama, fol. 5, 2.
l'apostolat GALILÉEN. — LE ROYAUME DE DIEU. ^^^
laissez là votre don, réconciliez-vous d'abord avec votre frère, et ensuite vous viendrez accomplir votre offrande ».
Oui, « pendant que vous cheminerez avec votre adversaire, hâtez-vous de vous réconcilier, de peur qu'il ne vous livre au juge, et que le juge ne vous livre à l'appariteur et que vous ne soyez jeté en prison. Je vous le dis, en vérité, vous n'en sortirez pas que vous n'ayez rendu jusqu'au dernier quadrant (i). »
De même que, dans les passions irascibles, le péché a pour principe la colère et pour fruit l'homicide, de même dans la concupiscence, il débute par le désir coupable et se consomme dans l'adultère. Les Scribes et les Pharisiens ne s'occupaient que du mal visible, Jésus le tranche dans la racine.
— « Vous avez entendu qu'il a été dit aux anciens : Tu ne forniqueras pas. Et moi, je vous dis : Quiconque regarde une femme avec concupiscence, l'a déjà souillée dans son cœur. »
Le désir mauvais est provoqué par les occasions, Jésus commande de les fuir et de les proscrire, dans ces paroles d'une inexorable sévérité :
— (' Votre œil droit vous scandalise.'^ Arrachez-le et jetez-le loin de vous. Il vaut mieux pour vous qu'un de vos membres périsse, plutôt que tout votre corps soit jeté dans la géhenne du feu.
« Votre main droite vous scandalise.' Coupez-la, jetez-la loin de vous; il vaut mieux pour vous qu'un de vos membres périsse, que tout votre corps soit jeté dans la géhenne. »
Le Maître ne cède rien aux passions inférieures; il veut la pureté absolue. L'attrait féminin doit être dompté jusque dans le moindre désir secret. C'est par là que Jésus fonde la sainteté des mœurs et assure la liberté de l'esprit. Le mariage est rétabli par lui dans la saine rigueur de l'indissolubilité. Sans blâmer directement la répudiation que tolérait Moïse, il condamne l'abus qui s'était introduit dans les coutumes avec la
(i) Les petites monnaies qui avaient cours au premier siècle, chez les Juifs, étaient : le denier, d'une valeur de o fr. 88 ; le méah, ou sixième de denier ; le pondion, ou demi-méah ; l'as, ou demi-pondion ; le semisse, ou demi-as ; le quadrant, ou demi-semisse ; le prutah, en grec lepte, ou demi-quadrant. Il fallait quatre-vingt-seize quadrants pour un denier.
Tdlnmd Hierûsvi, Kidduscliin, fol. >8, 4; Maimon., Schekoliii, ch. i.
connivence des Scribes, et qui faisait du mariage une polygamie déguisée (i).
— « Il a été dit aussi », ajoutait-il, « Quiconque renvoie sa femme, qu'il lui donne un acte de répudiation », comme si tel acte dûment libellé légitimait tout renvoi. « Et moi, je vous dis : Quiconque renvoie sa femme, hors le cas d'adultère», — en dépit"de l'acte de répudiation, — « la rend adultère; et quiconque épouse la femme renvoyée, commet un adultère. »
Jésus, on le voit, n'autorise pas le divorce, mais seulement la séparation. Le contrat conjugal sera régi désormais par la justice; et la femme, protégée par la justice, échappera à la tyrannie, à la violence, au caprice de l'homme.
Une des aberrations religieuses des Juifs, c'était leur doctrine sur le serment. La loi disait : a Tu ne parjureras pas (2). » Les docteurs s'y tenaient avec rigueur, se souciant peu du serment téméraire ou vain, et ne regardant qu'à la vérité de la chose jurée. Ils mettaient même une fausse piété à multiplier, à tout propos, les serments (3). Ils juraient par Dieu et par les créatures, mais le serment par la créature ne leur semblait pas valable. Leur casuistique avait des bizarreries commandées par l'intérêt : jurer par le Temple et par l'autel n'obligeait pas, d'après eux; mais jurer par l'or du Temple et par le don de l'autel liait la conscience.
Ces docteurs trouvaient sans doute que l'or jeté dans les « schouperot » , et les viandes offertes en sacrifice, étant la propriété des prêtres, acquéraient par ce fait un caractère plus sacré et plus inviolable.
Jésus écarte d'un mot tous ces travers, et redresse la conscience vers la perfection idéale. Ce n'est pas seulement le parjure qu'il faut éviter, c'est le serment inutile.
— « Ne jurez pas; ni par le ciel, car c'est le trône de Dieu; ni par la terre, car c'est l'escabeau de ses pieds; ni par Jérusalem, c'est la cité du grand Roi. Vous ne jurerez pas non
(1) L'école du sage Hillel était d'un laxisme déplorable ; elle enseignait ceci: La femme qui sale trop les aliments de son mari ou qui les laisse brûler, doit être répudiée. Les disciples de Schammaï, plus rigides, limitaient la répudiation au cas d'adultère de la femme. Cf. Talm. HicrosoL, Gittin.
(2) Lévit., XIX, 12 et suiv.
(3) Il est juste de remarquer que quelques rabbis se sont élevés contre cette coutume, mais dans un autre esprit que celui de Jésus. Ils y voyaient seulement un péril, une occasion de parjure. « Ne sois excessif, disaient-ils, ni dans le serment ni dans le rire. » {Tract. Dcmai, cap. 2.)
l'apostolat GALILÉEN. — LE ROYAUME DE DIEU. ^^7
plus par votre tête; car vous ne pouvez faire un seul cheveu blanc ou noir. Dites seulement : Cela est, cela n'est pas (i). Tout ce qui est de plus vient du Mauvais. »
Le serment implique un manque de confiance entre les hommes; il suppose qu'on se défie de celui qui le formule, ou que celui qui le formule se défie des autres. Si l'on croit à la parole, pourquoi prendre Dieu à témoin, dans le commerce ordinaire de la vie .'Ceux qui s'aiment ont foi; les disciples de Jésus s'aiment; ils n'ont pas à jurer. Le serment, pour eux, ne sera que l'affirmation solennelle du vrai, un témoignage rendu à la véracité de Dieu qui ne peut tromper, et à la fragilité, au néant de l'homme, dont la parole est toujours, même chez les plus saints, sujette à l'erreur.
Une loi dure, terrible, pesait sur tout le monde ancien, sur les Égyptiens, les Assyriens, les Grecs et les Romains comme sur les Juifs, — la loi du talion. Tous les codes la mentionnent. Çakya-Mouni seul, avant Jésus, a parlé de mansuétude.
Dans l'esprit du législateur, cette loi de fer avait pour but de limiter, de modérer la juste vengeance; c'était le frein de la bête humaine; mais si elle terrorisait le méchant, elle flattait et fomentait , dans les rapports individuels , l'instinct des représailles, si naturel et si véhément dans l'offensé. Les traditions des docteurs, pour adoucir cette législation impitoyable, avaient remplacé les supplices par l'amende pécuniaire, laissant subsister le principe qui l'avait engendrée. Jésus tempère la justice par la miséricorde, et, dans le commerce individuel des hommes, il supprime toute vindicte, même légitime.
— « Il a été dit aux anciens : Œil pour œil, dent pour dent. Et moi, je vous dis : Ne résistez pas au méchant. Si quelqu'un vous frappe sur la joue droite, présentez-lui encore la gauche.
« A celui qui vient vous appeler en justice pour vous enlever votre tunique, abandonnez encore votre manteau; et si quelqu'un veut vous contraindre de faire avec lui mille pas, faitesen deux autres mille. Donnez à qui vous demande, et ne vous détournez pas de celui qui veut emprunter de vous. »
C'est ainsi que Jésus change le tigre en agneau; il ne condamne pas la légitime défense, ni le droit correctionnel, mais
(i) On trouve clans Maimonide {Penh, cap. s) un timide emprunt à l'enseignement sublime de Jésus. « Toute transaction, dit le rabbin, entre les disciples des sages, doit être régie par la vérité et la confiance. Sa formule est : Oui, oui ; non, non. »
il s'élève plus haut et montre à ses disciples l'idéal de la mansuétude.
Au-dessus de la loi naturelle des hommes terrestres , il établit la loi des enfants de Dieu. Il veut qu'on cède au méchant et non pas qu'on lui résiste : la résistance ne peut que le dompter, la mansuétude peut le convertir, car elle fait les martyrs, et les martyrs ont souvent touché le cœur des bourreaux. N'est-ce pas la vraie victoire et la force suprême.'^ A ce signe divin, on reconnaîtra les disciples de celui qui a livré son corps à ceux qui le frappaient, ses joues à ceux qui les arrachaient, qui n'a point détourné son front des soufflets et des crachats, qui s'est offert sans résistance et sans ouvrir la bouche, comme la brebis muette sous la main du tondeur (i). Doctrine surhumaine qui a engendré et engendre tous les jours les martyrs chrétiens, — ces héros de la douceur absolue ; — partout où elle pénètre, elle change les glaives en croix; l'homme cesse de se venger et de tuer, il apprend à pardonner et à mourir.
Celui qui n'aime pas, celui qui n'a pas été transformé par TEsprit de Dieu, admirera peut-être la sublimité d'un tel enseignement, il ne le comprendra pas, car il n'a sa raison d'être que dans la charité totale. Jésus va formuler cette loi qui contient tout. Ni les païens ni les Juifs n'en ont pénétré la profondeur, puisque non seulement ni les uns ni les autres n'ont su aimer le prochain, mais ils n'ont pas même entendu ce qu'était le prochain.
Pour les païens, l'étranger, le barbare, était l'ennemi; pour les Juifs, le païen était haïssable; plus étroits encore que les Gentils, — les Scribes, les docteurs rigides n'appelaient prochain que l'Israélite et l'Israélite pieux ; l'hérétique, le pécheur, le Samaritain, leur étaient en abomination; ils les méprisaient, les haïssaient. Leur piété n'allait pas sans haine; haïr était un devoir.
Jésus va dissiper ces erreurs fatales.
— " \'ous avez entendu qu'il a été dit : Vous aimerez votre prochain, et vous haïrez votre ennemi.
« Et moi, je vous dis : Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent, priez pour ceux qui vous persécutent et vous calomnient, afin que vous soyez les enfants de votre
(l) liAlE, .XLIX, un.
Père qui est dans les cieux, qui fait lever son soleil sur les bons et sur les méchants, et tomber la pluie sur les justes et les injustes.
>'■ Si vous aimez ceux qui vous aiment, que vous doit-on pour cela .^ Les pécheurs aussi aiment ceux qui les aiment. Et si vous faites du bien à ceux qui vous en font, que vous doit-on pour cela.f^ Les pécheurs aussi le font. Et si vous prêtez à ceux de qui vous espérez recevoir, que vous doit-on pour cela.^ Les pécheurs aussi prêtent, afin qu'on leur prête également. Et si vous ne saluez que vos frères, que faites-vous de plus que tous.f^ Les païens ne le font-ils pas.'
(( Pour vous, aimez vos ennemis, faites du bien, et prêtez, sans en espérer rien.
(' Soyez parfaits comme votre Père qui est dans les cieux est parfait. »
La charité a trouvé sur les lèvres de Jésus ses formules idéales. Les meilleurs d'entre les sages disaient à l'homme : Écoute ta conscience; ^loïse : Sois fidèle aux enseignements de Jéhovah, ton Dieu, car il est terrible; les docteurs juifs : Respecte les traditions des Pères et la <' haie » élevée par eux autour des commandements saints; Jésus dit à ses disciples : La conscience s'égare, la loi est un joug pour les esclaves, les traditions des anciens sont pleines d'erreurs. « Vous, soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait. ^ Son exemple : voilà votre loi; son Esprit : voilà votre force. Votre Père est bon : soyez bons; il aime les méchants, — ses ennem.is : — faites comme lui, aimez vos ennemis.
Tous ces maîtres qui ne parlent que de justice et se donnent superbement comme les guides du peuple ne sont pour Jésus que des aveugles; c'est à eux qu'il fait allusion dans cette courte et significative parabole, où il les déclare incapables de diriger les autres.
— " Un aveugle peut-il conduire un aveugler Ne tomberaient-ils pas, tous les deux, dans la fosse .^ Un disciple n'est pas au-dessus du maitre. Toute son ambition est de l'égaler (i). »
Un des éléments essentiels de la vraie justice, c'est l'intention, car elle est l'àme de tous nos actes; mauvaise, elle les
(I) Luc, VII, J9-4Û.
corrompt; pure, elle les élève. Les meilleurs actes, sans elle, ne sont plus que des vices, ils ne gardent du bien que l'apparence. L'homme qui les accomplit a les dehors de la vertu, mais il n'est devant Dieu qu'un hypocrite. Jésus exige de ses disciples une intention aussi pure, aussi sublime, que les actes qu'il leur commande.
Le plus grand défaut, le vice le plus indéracinable, est un orgueil secret.
L'homme s'aime plus qu'il n'aime Dieu, il cherche partout sa propre gloire, et, dans son incurable vanité, il la poursuit jusque dans les œuvres de religion et de piété; il veut qu'on le voie, qu'on l'applaudisse, qu'on le vante. Ceux mêmes qui font profession de sainteté n'échappent pas à ce poison subtil de l'amour-propre; c'est chez eux que se rencontre l'orgueil raffiné. Les Pharisiens les plus austères en sont un exemple. Être vus de la foule, être appelés maîtres et justes, voilà le vice que Jésus n'a cessé de démasquer et de flétrir, et contre lequel il prémunit ses disciples.
-^ « Prenez garde à ne pas faire vos bonnes œuvres devant les hommes afin d'être vus d'eux; autrement, vous ne recevrez pas de récompense de votre Père qui est dans le ciel. »
Il voulait qu'en faisant le bien, on oubliât tout, et les hommes et soi-même, pour ne regarder que le Père. « Cachezvous, dira un de ses disciples, restez ignorés de tous, afin d'être mieux connus de Dieu (i). »
— (' Quand vous faites l'aumône, ne sonnez pas de la trompette devant vous, comme les hypocrites dans les rues et les synagogues, afin d'être honorés des hommes. Je vous le dis, en vérité, ils ont reçu leur récompense. » Ils cherchent leur gloire, ils l'ont trouvée; qu'ils restent dans leur vanité.
(' Pour vous, quand vous faites l'aumône, que votre main gauche ignore ce que fait la droite. Que votre aumône soit dans le secret », uniquement pour votre Père, « et votre Père qui voit dans le secret, vous le rendra dans la clarté. »
Les Pharisiens rigides mettaient de l'ostentation jusque dans leurs prières. On les voyait debout, dans les synagogues, murmurant à voix haute leurs phylactères , et quelquefois s'arrêter en plein chemin, au coin des rues, sur les places, à
(i) Cf. // Cûr., VI, 9.
l'apostolat GALILÉEN. — LE ROYAUME DE DIEU. 36 1
l'heure prescrite, pour dire leurs longues formules. Ils aimaient à se donner en spectacle.
Jésus défend ce vain étalage de piété.
— « Lorsque vous priez, vous ne ferez point comme les hypocrites qui aiment à prier, debout, dans les synagogues et dans les carrefours, afin d'être vus des hommes. Je vous le dis, en vérité, ils ont déjà reçu leur récompense.
(' Pour vous, quand vous prierez, entrez dans votre chambre, fermez-en la porte, et, en secret, priez votre Père. Votre Père qui voit dans le secret vous le rendra.
« Ne multipliez pas les paroles, en priant, comme font les païens, car ils s'imaginent être exaucés à force de paroles.
<( Ne leur ressemblez point, car votre Père sait ce dont vous avez besoin, avant que vous le demandiez.
« Vous prierez donc ainsi :
« Notre Père qui êtes dans les cieux, que votre nom soit sanctifié. »
« Que votre Règne advienne. Que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel. »
« Donnez-nous aujourd'hui notre pain pour vivre (i). »
« Remettez-nous nos dettes, comme nous remettons les leurs à ceux qui nous doivent. »
(( Et ne nous induisez pas en tentation; mais délivrez-nous du Mauvais. Ainsi soit-il. »
Voilà la prière dans sa forme idéale, nécessaire, absolue. Ainsi parlent les enfants de Dieu à leur Père : c'est la voix de la charité pleine qui aime Dieu, qui veut son règne et sa gloire, l'appel de la confiance en Celui qui nourrit toute créature; le cri de la mansuétude qui pardonne et qui espère en retour la miséricorde du Père; l'aspiration ardente de ceux que le mal menace et tyrannise, et qui ont foi en la délivrance.
Que tout cela soit, et tout sera parfait. Plus de mal, plus de haine, plus d'affamés qui meurent, plus de désordre sur la terre. Le bien, l'amour, le rayonnement, la vie, la paix, l'harmonie, le ciel enfin; Dieu dans l'homme et l'homme en Dieu.
Tel est l'enseignement de Jésus. Son àme a passé dans ces
(i) L'adjectif sTrioûrriov, dérivant de sTrl-oÙTta, pour la substance, pour la vie, indique nettement le pain nécessaire pour vivre, et non pas le pain de demain, comme le prétendent à tort, selon nous, certains exégètes.
Cf. LiGHTFOOT, Hor>£ hebraic . , ad h loc.
paroles qui nous traduisent en langue humaine le gémissement inénarrable de l'Esprit (i) dans toutes les consciences où il a soufflé.
La vanité s'insinuait aussi dans les jeûnes fréquents qui étaient en grande vogue chez les Pharisiens. Non seulement ils les avaient multipliés, mais encore ils les avaient aggravés; ils s'interdisaient toute ablution et toute onction; ils se couvraient la tête et le front de cendres {2) ; ils faisaient parade de l'austérité, recherchant toujours l'admiration du peuple.
— « Ne les imitez pas, disait Jésus à ses disciples. Ne soyez point tristes comme ces hypocrites; car ils exténuent leur visage afm que leur jeûne apparaisse au.x. hommes. Je vous le dis, en vérité, ils ont reçu leur récompense.
c( Pour vous, quand vous jeûnez, parfumez votre tête, lavez votre face, afin qu'il n'apparaisse pas aux hommes que vous jeûnez, mais à votre Père présent dans le secret; et votre Père qui voit dans le secret vous le rendra. »
Jésus insiste sur l'intention toute céleste qui doit présider à nos actes et consacrer nos devoirs. Son disciple ne doit pas s'arrêter à la terre, ni à l'homme, ni à rien de créé. Plus d'égoïsme ni d'amour-propre, plus de joie ni de gloire vaine ; le Père uniquem.ent et toujours : c'est lui seul qu'il faut regarder, et pour lui seul qu'il faut agir; il est caché dans le secret de la conscience et de notre être; mais il voit, il écoute, il récompense, il bénit; Ceux qu'il voit sont dans la lumière, ceux qu"il écoute sont dans la force, ceux qu'il récompense et bénit ont déjà l'avant-goût de son royaume et de sa gloire.
C'est vers ce monde divin, vers le ciel où habite le Père, que Jésus veut élever et orienter le cœur de ses disciples; car de même que l'intention est l'âme de tous nos actes, de même Tamour inspire et commande toutes nos intentions. L'homme est terrestre, cupide, âpre au gain, insatiable de richesse, affam.é de ce qui passe; jouir, posséder, amasser : voilà cette avarice qui le perd et' l'asservit à la créature; Jésus le veut pauvre en esprit de tous ces biens, libre de ce néant, tout à
(i) Quid oremus, sicut oportet, nescimus ; sed ipse Spiritus postulat pro nobis gemitibus inenarrabilibus. {Rom., viii, 26.) (2) Taanith., c. 2.
l'apostolat GALILÉEN. — LE ROYAUME DE DIEU. ^63
son Père, source intarissable et secrète de l'être et de la vie, de la force et de la joie.
— « Ne vous amassez point de trésors dans la terre, où la rouille et les vers les ronflent, où les voleurs fouillent et les dérobent. Amassez-vous des trésors au ciel, où ni la rouille ni les vers ne rongent, et où les voleurs ne fouillent ni ne dérobent.
« Car où est votre trésor, là aussi est votre cœur. ->
Il comparait l'amour et l'intention dirigée par Tamour à l'œil qui nous éclaire (i). L'œil est la lumière du corps; Tintention, l'œil de l'âme.
— « L'œil, disait-il, est la lampe du corps. Si l'œil est clair, tout votre corps sera dans la lumière; s'il est mauvais, tout votre corps sera dans les ténèbres. De même, si la lumière qui est en votre ame est ténèbres, combien grandes ne seront pas les ténèbres mêmes! »
Il n'y a pas deux amours souverains. « Nul ne peut servir deu.x maîtres. Ou il aimera l'un et haïra l'autre; ou il sera docile à l'un et méprisera l'autre. Vous ne pouvez servir à la fois Dieu et Mammon (2). »
On aurait tort de voir dans les paroles de Jésus la réprobation de l'activité terrestre, source de la richesse publique et privée; il ne condamne que l'amour désordonné des faux biens de ce monde, qui énerve le travail et la liberté dans la jouissance égoïste. En rappelant l'homme à l'amour du Père, il le retrempe au contraire au foyer de toute énergie; il l'affranchit et exalte toutes ses forces.
Plus de vains soucis désormais ; en devenant enfant de Dieu, l'homme s'ouvre à la confiance filiale. Pourquoi s'agiterait-il .'^ N'a-t-il pas un Père qui veille, et qui veille dans le secret? Cette confiance débordait de l'âme de Jésus.
— « Je vous le dis, ne vous inquiétez pas de votre vie, de ce que vous mangerez, ni de votre corps, comment vous vous vêtirez.
« La vie n'est-elle pas plus que la nourriture, et le corps
(i) Locution très usitée chez les Juifs. L'oeil bon, c'était l'âme généreuse ; l'œil mauvais, l'àme cupide. « Que celui qui donne, disent les Talmuds, donne d'un bon œil ; que celui qui fait une offrande, la fasse d'un bon œil. » Talmud HierosoL, Bava Bathra, fol. 14, 4.
(2) Expression d'origine syro-chaldaîque qui signifie richesse, peut-être richesse entassée, cachée, en hébreu Matmôn. Cf. Reuss, Hist. évangél., ad h. 1.
plus que le vêtement? Regardez les oiseaux du ciel : ils ne sèment ni ne moissonnent, ils n'amassent pas dans les greniers; et votre Père céleste les nourrit. N'êtes-vous pas beaucoup plus qu'eux t
« Quel est celui de vous qui peut songer à ajouter à sa taille une coudée.'^
« Et pourquoi vous inquiétez-vous du vêtement.'^ Voyez les lis des champs, comme ils croissent. Ils ne travaillent ni ne filent; or, je vous le dis, Salomon lui-même, dans toute sa gloire, n'était pas vêtu comme l'un d'eux.
« Si donc la fleur des champs, qui est aujourd'hui et qui demain sera jetée au four, est ainsi vêtue par Dieu, combien plus vous autres, hommes de peu de foi ?
« Soyez donc sans inquiétude, et ne dites pas : Que mangerons-nous .^ Que boirons-nous.^ De quoi nous vêtirons-nous. f*
« Voilà tout ce que recherchent les païens », ceux qui ne croient pas, ceux qui n'aiment pas le Père céleste; mais vous, vous avez votre Père, et « il sait que vous avez besoin de toutes ces choses.
« Cherchez d'abord le Royaume de Dieu et sa justice; et toutes ces choses vous seront données par surcroît.
« N'ayez pas de souci du lendemain, demain aura soin de lui-même. A chaque jour suffit sa peine (i). »
Cet amour du Père céleste que Jésus inspirait à ses disciples est la source intarissable de la mansuétude et de l'onction. L'homme qui se sent aimé de Dieu s'adoucit, il aime comme il est aimé, il devient humble et bon, il est bienveillant, il ne juge pas; il voit sa propre misère morale plutôt que celle de son frère.
— « Ne jugez point, disait Jésus, vous ne serez point jugés.
(( Comme vous avez jugé, vous serez jugés; et on vous mesurera suivant la mesure dont vous aurez usé envers les autres.
« Pourquoi voyez-vous la paille dans l'œil de votre frère, et ne voyez-vous pas la poutre dans votre œil.^
« Comment dites-vous à votre frère : Laisse-moi enlever la paille qui est dans ton œil, tandis que dans le vôtre est la poutre !:
(i) On lit dans le Talmud {Dabyl. Erachin, fol. 25) une sentence d'un sage rabbin, Éliézer, qui a une saveur évangélique : « Celui qui a dans sa corbeille, ne fût-ce qu'une bouchée de pain, et qui dit : « Demain, que mangerai-je ? » celui-là est un homme de peu de foi. »
L^mPOSTOLAT GALILÉEN - LE ROYAUME DE DIEU. 36^
« Hypocrite, ôte d'abord la poutre de ton œil, et ensuite tu ôteras la paille qui est dans l'œil de ton frère. »
La bonté ne doit pas cependant être aveugle; elle a le tact et le discernement des esprits, le respect de Dieu qui la soutient et qui l'éclairé; elle connaît la prudence et la réserve; elle ménage les dons divins. C'est sa douce défense contre l'homme animal, dénué de vénération et sans frein, agressif et immonde comme les chiens et les pourceaux. C'est par ces fortes images que Jésus peignait T'ime emportée à la violence de ses instincts, méprisant la vérité, insultant l'amour, résistant à son Esprit.
— « Gardez-vous, dit-il à ses disciples, de jeter aux chiens ce qui est saint, ne répandez pas vos perles devant les pourceaux, de peur qu'ils ne les foulent aux pieds, qu'ils ne se retournent contre vous et ne vous déchirent. »
Toutefois, Jésus ne veut pas d'une confiance béate et passive. L'amour du Père ne supprime pas, il stimule plutôt la spontanéité et l'initiative, et en agrandit le domaine ; il souftle dans l'âme les grands désirs qui provoquent les prières ardentes. L'homme compte sur lui-même pour réaliser ses petites combinaisons; les enfants de Dieu qui travaillent à l'œuvre du Père, espèrent en lui, car ils savent que toute force est vaine sans la sienne, et que rien n'arrive sans sa volonté.
C'est pour avoir cette force et pour entrer dans les desseins de Dieu que Jésus disait encore à ses disciples :
— '< Demandez, on vous donnera; cherchez, vous trouverez; frappez, on vous ouvrira.
« Qui demande, reçoit; qui cherche, trouve; et on ouvre à celui qui frappe.
« Si un enfant demande du pain à son père, quel est celui d'entre vous qui lui donnera une pierre .^^ Ou s'il demande un poisson, quel est c^lui qui lui donnera un serpent r
« Si donc vous, qui êtes mauvais, vous savez donner à vos enfants des choses bonnes, combien plus votre Père qui est dans les cieux, vous donnera-t-il ce qui est bon, quand vous le lui demanderez.^ »
Le Père ne refuse rien à la prière inspirée par l'Esprit et soutenue par la confiance. L'appel filial met en mouvement l'amour et la volonté même de Dieu.
Une simple et divine formule résume tous nos devoirs envers les hommes, dans la doctrine de Jésus. La société humaine tout entière y est renfermée.
— « Tout ce que vous voudrez qu'ils vous fassent, disaitil, faites-le-leur donc; c'est toute la Loi et les prophètes.
" Ne condamnez point, et vous ne serez pas condamnés; remettez, et on vous remettra. Donnez, et on vous donnera ; et on versera dans votre sein une bonne mesure, pressée, remuée et débordante (i). »
Après avoir expliqué tous ces grands devoirs, Jésus exhorta ses disciples à la fidélité, les mit en garde contre les faux maîtres, les prémunit contre l'inanité du sentiment qui ne se traduit pas en vertu et en sacrifice, et leur révéla la fermeté invincible de celui qui s'appuierait sur sa parole comme sur un rocher.
— « Entrez, disait-il, par la porte étroite, car la porte large et la voie spacieuse conduit à la perdition, et ils sont nombreux, ceux qui s'y engagent. Mais combien étroite est la porte, combien resserrée la voie qui mène à la vie, et qu'il en est peu qui la trouvent!
« Gardez-vous des faux prophètes. Ils viennent à vous sous des peaux de brebis, et, au dedans, ce sont des loups ravissants. Vous les connaîtrez à leurs fruits : cueille-t-on des raisins sur des épines, ou des figues sur des ronces .f*
« Le bon arbre porte de bons fruits, le mauvais arbre de mauvais fruits. Un bon arbre ne peut donner de mauvais fruits, ni un arbre mauvais de bons fruits.
« Tout arbre qui ne porte pas de bons fruits sera coupé et jeté au feu. »
Ainsi, « c'est à leurs fruits », c'est-à-dire à leurs œuvres, « que vous reconnaîtrez les faux prophètes » . La vertu est le signe de l'arbre que Dieu a planté, et du prophète qu'il envoie.
« Tous ceux qui disent : Seigneur, Seigneur, n'entreront pas dans le Royaume des cieux ; mais quiconque fait la volonté de mon Père qui est au ciel, celui-là entrera dans le Royaume du ciel.
« Plusieurs me diront en ce jour : Seigneur, Seigneur, n'avons -nous pas prophptisé en votre nom, exorcisé les démons en votre nom et fait, en votre nom, beaucoup de
(l) Luc, XI, I ].
l'mPOSTOLAT GALILÉEN. — LE ROYAUME DE DIEU. 567
prodiges? Et moi, je leur dirai : Je ne vous connais pas; retirez-vous de moi, vous tous qui commettez l'iniquité. »
Jésus est le seul maître, le seul juge; il le déclare solennellement; il ne faut écouter que lui, et toute créature sera jugée par lui. Il est l'arbre de vie; les faux prophètes sont l'arbre fatal dont les fruits tuent. Sa doctrine est éternelle, immuable; c'est le rocher sur lequel il faut bâtir.
— « Quiconque écoute mes paroles et les pratique, celui-là est l'homme sage, il bâtit sa maison sur le roc.
(( La pluie tombe, les torrents débordent, les vents soufflent déchaînés sur cette maison : elle résiste inébranlable, car elle est fondée suf la pierre. Mais quiconque écoute mes paroles et ne les pratique pas, celui-là est l'homme insensé, il bâtit sur le sable. La pluie tombe, les torrents débordent, les vents soufflent et ébranlent cette maison, et elle s'écroule, et la ruine en est grande. »
La sagesse païenne et la morale juive sont dépassées. Ce que l'une avait entrevu, Jésus le montre; ce que l'autre avait ébauché, il l'achève. Pas un sage, avant lui, qui n'eût fait à la faiblesse de l'homme et au mal quelque concession habile; Jésus n'a besoin d'aucun compromis, il donne le mot suprême de la justice et de la sainteté, et il a seul le droit d'exiger la perfection, de commander l'héroïsme, parce que, seul, il communique à la conscience fragile l'énergie de Dieu. Il arrache Thuinanité aux passions qui la tyrannisent, à la colère et à la volupté, à la vengeance et à la haine ; il lui apprend la douceur et l'austérité, la bonté et l'amour; il la déracine de la terre où elle s'épuise et meurt; il la ramène purifiée au Père qui est dans le ciel et qui seul peut lui donner la félicité et la vie sans bornes.
La douleur n'est plus un obstacle, elle est un moyen. Ceux qui renoncent à tout possèdent Dieu; ceux qui soutîrent sont les heureux; les doux et les humbles sont les plus forts; les persécutés sont les triomphants; les affamés de justice, les rassasiés; et les cœurs purs de tout égoïsme et de toute volupté voient Dieu. Le sacrifice est le levier qui doit soulever le monde. La sagesse humaine est renversée.
Voilà l'œuvre législative de Jésus, dans son absolue beauté.
La critique désarmée s'incline devant ce monument d'une harmonie et d'une hardiesse divines qui domine tout et qui élève Jésus au-dessus de tous les maîtres; le monument a
grandi avec les siècles; comme la foule des Galiléens l'admirait, rhomme le regarde encore et l'admire; il l'oriente et le rassure, lui marquant la voie et lui montrant le but; il est la pyramide dressée au milieu des sables mouvants du désert où l'humanité passe.