CHAPITRE V
LE VOYAGE A NAIM.
Le discours sur la montagne est, dans la vie publique de Jésus et dans l'accomplissement de son rôle messianique, un acte d'autorité absolue. En Législateur et en Maître qui ne relève de personne, il a dicté à toute conscience sa loi, formulé ses préceptes, inculqué son Esprit. Il ne commande pas au nom de Dieu comme un simple prophète, il parle en son nom propre; il ne répudie pas Moïse, il le complète et le domine; mais il repousse l'enseignement traditionnel des docteurs et dresse contre lui Tacte d'accusation le plus énergique; il se dit le seul Maître, et c'est lui seul qu'on doit écouter.
Cette attitude va soulever l'animosité du monde officiel pour lequel le nouveau Prophète ne sera qu'un perturbateur. A mesure que son œuvre se développera, hostilité, embûches et menaces iront croissant : il est dans les desseins de Dieu qu'elle grandisse au milieu de la lutte et par la lutte.
Cependant, le Père céleste ménage à Jésus quelques jours tranquilles; il amène sur ses pas des âmes douces et confiantes qui le consolent de l'opposition de ses ennemis, car elles mettent en jeu sa vertu divine et lui donnent la seule joie qu'il ait jamais cherchée parmi les hommes : guérir les infirmes, consoler les affligés, sauver les pécheurs.
Jésus descendit de la montagne, suivi de la foule qui l'avait rejoint à Koroun-Hattin et que sa parole avait enthousiasmée; il revint à Capharnaùm, où il ne fit qu'un séjour rapide.
Il y avait dans la ville un centurion, probablement un soldat
romain, au service d'Hérode Antipas (i). Ce païen avait conquis par sa générosité la sympathie des Juifs, et manifestait, d'ailleurs, pour leur religion un zèle ardent; c'était un cœur droit et bon.
Un de ses serviteurs, qu'il aimait beaucoup, se mourait, frappé de paralysie. Il avait entendu parler de Jésus. La guérison du fils d'un autre centurion, la résurrection de la fille de Jaïre, d'un paralytique, de l'homme à la main desséchée, et tant d'autres miracles, lui inspiraient confiance. Il envoya vers Jésus une députation d'anciens, — les chefs de la synagogue sans doute, — pour le prier de venir et de guérir son serviteur. Ceux-ci conjurèrent avec insistance le Maître : — Ne refusez pas, lui disaient-ils, il mérite que vous fassiez cela pour lui ; il aime notre nation, et il nous a même bâti une synagogue.
Jésus s'en alla avec eux; et, comme il s'avançait vers la maison, le centurion l'aperçut au milieu du cortège. La vue du Prophète lui fit éprouver un sentiment de vénération mêlé de crainte. Il redoutait de le recevoir dans sa demeure, et il envoya quelques-uns de ses amis lui dire : — Seigneur, ne prenez point tant de peine, je ne suis pas digne que vous entriez sous mon toit, et ne me suis pas jugé digne de venir moi-même à vous; mais dites un mot, et mon serviteur sera guéri. Car, bien que sous la puissance d'un autre, j'ai des soldats à mes ordres; et je dis à l'un : Va, et il va; à l'autre : Viens, et il vient; à mon esclave : Fais cela, et il le fait.
Jésus s'arrêta, étonné.
L'humilité, la réserve, la confiance de ce païen l'émurent.
— c( En vérité, je vous le dis », s'écria-t-il, en se tournant vers la foule qui le suivait, « je n'ai pas trouvé en Israël même une si grande foi. »
Sa pensée, qui pénétrait toujours plus haut et plus loin que la réalité immédiate, vit dans cet homme le monde païen tout entier qui devait accueillir celui que les Juifs auraient repoussé.
— M Beaucoup, ajouta-t-il, viendront de l'Orient et de l'Occident s'asseoir avec Abraham, Isaac et Jacob dans le Royaume des cieux, tandis que les fils du Royaume seront jetés dehors, dans les ténèbres. Là, seront les pleurs et les grincements de dents (2). »
(i) Matth., viii, S-M ; Luc, VII, i-io.
(2) Loin du Royaume de Dieu, l'homme est dans la nuit de l'erreur et dans les
Puis, répondant aux amis du centurion :
— « Allez, et dites au centurion qu'il lui soit fait comme il a cru. »
De retour à la maison, les envoyés trouvèrent le serviteur guéri.
Le lendemain devait encore apporter à Jésus une grande joie. Il quitta Capharnaùm, prit la route de Damas à Jaffa par le Thabor et la plaine de Jizréel, et après une ou deux journées de marche, il arriva près d'une petite ville appelée Naïm, au pied du Djebel-Dahy. Ses disciples l'accompagnaient, et la multitude, comme toujours, accourait sur ses pas.
Il approchait de la porte de Naïm (i), lorsqu'un cortège funèbre s'avança. Celui qu'on allait ensevelir était un fils unique, et la mère était veuve. Une foule nombreuse l'entourait.
La vue de cette femme affligea Jésus. Ses larmes l'émurent de pitié.
— « Ne pleure pas », lui dit-il.
Puis, il s'approcha de la civière où le mort, visage découvert, reposait, et il le toucha. Les porteurs aussitôt s'arrêtèrent. Jésus éleva la voix :
— (( Jeune homme, je te le dis, lève-toi ! ->
Le mort se leva sur son séant et se mit à parler.
Et Jésus, dit l'Évangile, le donna à sa mère. Mot profond, d'une délicatesse exquise. Le mort appartenait bien à celui qui l'avait ressuscité et qui ne l'avait fait sien que pour le rendre à sa mère. Il y eut dans la foule un frisson de crainte, puis un éclat de joie et de louange. On se mit à crier : — Un grand prophète s'est levé parmi nous, et Dieu a visité son peuple!
La multitude a le don de ces cris puissants que lui arrache la vérité. Les lettrés, aveuglés par leur science, obstinés dans
angoisses du mal. Le festin éternel avec Abraham, Isaac et Jacob, était chez les Juifs une image populaire de la féh"cité céleste. Jésus aimait ce symbole. Il y a fait des allusions nombreuses dans ses discours à la foule comme dans ses entretiens intimes. * Je ne boirai plus du fruit de la vigne », dira-t-il, un peu avant de mourir, « jusqu'au Jour où je le boirai nouveau avec vous dans le Royaume de mon Père *. » Être jeté hors de la salle illuminée et ornée du banquet, dans la nuit froide et glacée, symbolisait la réprobation et le malheur suprêmes.
( I) Luc, VII, 1 1 et suiv.
' Matth., xxvi, 2q; Marc, xiv, 2ç.
leurs doctes préjugés, laissent passer l'éclair de Dieu, sans voir ni comprendre; mais le peuple, sensible à l'excès et simple de cœur, est subjugué par le miracle; il s'arrête terrifié devant la'toute-puissance, et il acclame la bonté.
C'est la seconde résurrection opérée par Jésus.
Comme le Père vivifie, le Fils a le même pouvoir. Les prophètes ont commandé quelquefois à la mort, au nom de Dieu et au nom de Jésus; ils sont l'occasion plutôt que l'instrument du miracle, ils demandent à Dieu d'intervenir et de se montrer; mais Jésus est le maître de la vie et de la mort; il parle en Maître, et la mort lui obéit comme à Dieu.
Sa puissance est toujours au service de sa bonté, et sa bonté, sans limites, toujours au service de l'homme. Tout ce qui meurt peut revivre à son appel; et dans ce champ funèbre de l'humanité où le péché a semé la mort, Jésus, en détruisant le péché, fait germer la vie. Cet adolescent de Naïm n'est qu'un symbole des âmes innombrables que l'Église pleure et que la voix du Sauveur rend tous les jours à la vie de Dieu.
Naïm n'est plus qu'un village misérable de pauvres fellahs sales, déguenillés, qui vivent dans des gourbis plus sordides qu'eux. Parmi les ruines de la ville primitive, on peut reconnaître les débris de deux mosquées qui furent d'anciennes chapelles chrétiennes (i); des nopals entourent les maisons grises de leurs larges buissons verts, du milieu desquels s'élève, toute blanche, une petite église, comme une apparition divine. C'est le lieu même où Jésus ressuscita le fils de la veuve.
Le miracle de Naïm fit grand bruit dans tous les pays d'alentour et dans la Judée entière; aucun n'avait eu plus d'éclat. L'opinion paraissait subjuguée et convaincue; évidemment, Dieu se montrait enfin, il était avec son peuple, et le Prophète de Galilée était son envoyé.
L'écho de ces rumeurs ne tarda pas à arriver aux oreilles de Jean-Baptiste. Les nouvelles se répandent, en Orient, à travers ces populations expansives et curieuses, avec une célérité extrême. Si quelqu'un, dans la nation, devait suivre avec un intérêt palpitant l'action de Jésus, c'était le prisonnier d'Hérode. Nul n'attendait avec plus d'impatience la venue du
(i)Cf. Victor Glérin, Descript. de la Palestine. — Galilée, t. I, p. 179.
Royaume qu'il avait annoncée comme prochaine. Du fond de sa captivité, dans la forteresse de Machérous, il vivait en esprit avec celui qu'il avait désigné comme l'Élu, il le suivait, le regardait grandir. Les prisonniers n'étaient pas sevrés de toutes communications avec le dehors; les plus sévèrement traités, ceux qu'on enchaînait même, recevaient leur famille et leurs amis. Les disciples de Jean allaient et venaient, lui rapportant en détail les œuvres de Jésus, et le renseignant sur l'état de l'opinion.
Rien n'accable une ame que le zèle dévore comme de se voir réduite à l'impuissance. Jean l'expérimentait dans sa prison.
Il n'ignorait pas que la destinée du Messie était laborieuse, qu'elle rencontrait déjà une opposition violente du côté des Pharisiens, des prêtres, des anciens; et il ne pouvait plus rien pour l'aider dans son œuvre. A cette souffrance s'ajoutait une angoisse intime, plus cruelle encore que son inaction forcée et le pressentiment de sa fin prochaine, c'était le doute de ses propres disciples à l'égard de Jésus, leur jalousie, leur défiance persistante. Ces sentiments, qui s'étaient traduits déjà avant sa captivité, n'avaient fait que grandir. Les plus hautes révélations de Dieu, son amour pour Jésus, l'intelligence de son rôle messianique et du Rovaume nouveau, — le plus pur de son génie, — n'avaient pas pénétré leur conscience. Malgré tous ses efforts, il les retrouvait étroits, revêches, jaloux, faisant cause commune souvent avec les ennemis de son Maître. Non seulement ils reprochaient aux disciples de Jésus leur peu de rigidité et de piété, mais ils ne voulaient pas reconnaître en Jésus le Messie des prophètes. Les miracles éclatants qu'ils avaient vus ne les persuadaient pas. Après tout, la situation restait la même, le Royaume du peuple de Dieu n'apparaissait pas; et rien en Jésus ne laissait voir qu'il songeât à cette restauration nécessaire, qu'il semblait négliger plutôt et condamner; s'il était un envoyé de Dieu, il n'était peut-être pas le Messie triomphant : les disciples de Jean se heurtaient à ces difficultés, sans que les exhortations du prisonnier parvinssent à les calmer, à les désabuser.
Pour lui, sa foi ne connut pas d'éclipsé; il n'était pas de la race des indécis et des versatiles. L'Esprit qui le choisit dès le sein de sa mère ne l'abandonna jamais ; il ne connut point les hésitations ni les contradictions. La voix divine qu'il avait entendue lui redisait le nom du Fils bien-aimé, le nom de
l'Agneau qui enlève le péché du monde. Il savait que la victime deviendrait, au jour de Dieu, le grand juge, et, sous l'humble apparence de l'homme, il voyait en Jésus celui qui tient le van dans sa main. La prison n'avait point ébranlé les convictions du prophète. Les persécutés pour la justice ne s'éloignent pas de Dieu, ils sont relevés par lui et raffermis dans sa force.
Fidèle, héroïque jusqu'au bout, Jean a trouvé dans l'angoisse que lui causaient ses disciples, une inspiration digne de sa grande âme. Il convoqua deux des siens :
— Allez à Jésus, leur dit-il, et portez-lui ce message : Êtes- vous Celui qui vient, ou devons-nous en attendre un autre (i).'^
Jean s'efface dans son impuissance. Ce qu'il est incapable d'accomplir, Jésus saura le faire; il lui donne par ce message un témoignage suprême de confiance et le met en demeure de déclarer sa messianité (2).
Les documents ne nous disent pas le lieu où se trouvait le Seigneur, lorsque les envoyés du Baptiste arrivèrent.
Au moment où ceux-ci le rejoignirent, Jésus, entouré par la multitude, guérissait les malades, chassait les démons et rendait la vue à des aveugles. Les envoyés s'approchèrent à travers la foule, en disant :
— Jean-Baptiste nous a envoyés vers vous avec ce message : Êtes-vous Celui qui vient, ou devons-nous en attendre un autre t
La réponse fut ferme et décisive :
— (' Allez, rapportez à Jean ce que vous avez entendu et vu : les aveugles voient, les boiteux marchent, les lépreux
(i) Matth., XI, 2-19; Luc, vu, 18 et suiv.
(2) Cette interprétation du message de Jean est conforme à la tradition à peu près unanime des Pères et des docteurs, Tertullien et Justin exceptés* ; la critique rationaliste, naturellement, la combat, elle veut que Jean ait faibli et douté de Jésus dans sa prison.
Une telle idée soulève deux objections irréfutables : l'une tirée du caractère même de Jean, l'autre du témoignage formel de Jésus. Un des traits saillants de la nature du Baptiste est la fermeté : or, de telles natures ne faiblissent pas dans l'épreuve, l'épreuve les confirme plutôt ; et si le prisonnier d'Hérode eût^ vacillé dans ses convictions messianiques, comment Jésus choisit-il le moment même où il défaille, pour l'exalter au-dessus de tous les prophètes, pour l'appeler le véritable Élie ?
* Tertull., De baptism., ch. x, I. IV, Conl. Marcion, c. xviii ; JusT., QuaA. XXXVMI ; Ad Orthodox.
sont purifiés, les sourds entendent, les morts ressuscitent, les pauvres sont évangélisés. » Puis, il ajouta un mot d'une tristesse menaçante, à l'adresse de ceux qui résistaient à ces signes : « Heureux celui qui ne sera point scandalisé de moi (i). »)
La question posée par Jean à Jésus appelait une déclaration formelle de sa messianité. Tout l'effort du Précurseur, pendant sa vie, s'était concentré sur ce point; il n'avait voulu et ambitionné qu'une chose : amener le peuple à reconnaître Jésus comme l'Envoyé. A la veille de mourir, il se retrouve avec la pensée qui était sa gloire, et il sollicite de Jésus même le témoignage qui doit consacrer sa carrière, persuader ses propres disciples récalcitrants et les rallier définitivement au Maître.
La réponse de Jésus, dans sa réserve et son laconisme, est d'une clarté victorieuse ; elle donne en quelques mots les signes irrécusables et la nature du vrai messianisme, et elle contient, sous une forme douce, un avertissement suprême.
Les signes du messianisme sont les miracles; Isaïe l'a dit en termes formels que Jésus lui emprunte : « Dieu lui-même viendra et nous sauvera; alors, les yeux des aveugles et les oreilles des sourds s'ouvriront ; alors, le boiteux sautera comme le cerf, et la langue des muets sera déliée (2). L'Esprit du Seigneur est sur moi, il est pour moi l'onction de Dieu. Il m'a envoyé annoncer l'Évangile aux pauvres (3). »
Rien de terrestre, rien de national et de politique dans cette œuvre; il ne s'agit pas de l'affranchissement ni de la gloire humaine d'un peuple, mais du salut et de la délivrance de l'homme. Aucune puissance mondaine n'est appelée. Dieu seul, dans sa bonté infinie, ^oilà la force cachée qui opère; les pauvres en esprit, — ceux qui ne se croient rien, et ceux qui n'ont rien, — voilà les élus dans lesquels s'exerce sa bonté et qui accueillent la bonne nouvelle.
Ce simple mot : « Les pauvres sont évangélisés », traduit toute l'audace de l'entreprise. La sagesse humaine, avec sa prétention de parler à l'élite et son incapacité d'atteindre les simples, est confondue. Ce que la raison n'a pu faire. Dieu l'accomplira. Sa lumière qui révèle tout, — la misère de l'homme et les secrets de Dieu, — luira sur toute conscience; et ses rayons seront d'autant plus perçants que l'câme sera plus
(I) Luc, vu; Matth., xi. — (2) l5., -xxxv. — (j) Is., xvi, lxi.
pauvre et plus humble. Le génie ne sert de rien, le cœur est tout. Sublime égalité du Royaume : c'est dans le néant de notre misère que Dieu nous visite; et les plus petits, les plus convaincus de ce néant, sont les premiers, les seuls grands, et les plus saints.
Le dénuement extérieur, la faiblesse apparente de Jésus, son humble condition, son attitude à l'égard des observances pharisaïques, sa répudiation de tout élément politique et terrestre dans l'œuvre messianique, sa sympathie et sa bonté envers les pauvres, les publicains et les pécheurs, l'affirmation de son droit au titre et à toutes les fonctions d'un Messie purement spirituel : voilà ce qui scandalisait tant de Juifs parmi les lettrés, les plus influents, les plus rigides, les plus patriotes. Les disciples de Jean l'éprouvèrent; ce scandale croîtra de jour en jour ; la mort et la croix y mettront le sceau, et il se prolongera dans la suite des siècles. Tous ceux qui ne croiront qu'à leur propre sagesse, tous les esprits enivrés de leurs systèmes, enchaînés à leurs idées préconçues, avides de jouir et passionnés pour ce qui passe, méconnaîtront les signes du Sauveur et se détourneront de lui, appelant folie la sagesse de Dieu, et infirmité cette force cachée qui n'attire que les humbles.
A tous ces scandalisés Jésus adresse ce mot comme un avis et une plainte : « Heureux celui qui ne sera pas scandalisé de moi (i). »
Les disciples de Jean se retirèrent.
Dès qu'ils furent partis, Jésus se mit à parler de leur maître au peuple qui l'entourait. Il y avait, dans la foule, des Pharisiens et des Scribes. Peut-être donnait-on au message du prophète une interprétation offensante pour Jésus même et pour Jean. Il défendit son précurseur dans un discours populaire plein d'énergie, il vanta sa fermeté, son austérité, sa grandeur prophétique.
— « Qu'êtes-vous allés voir au désert .^^ )) demanda-t-il à la foule. (' Un roseau agité par le vent.^ » Non, certes, Jean n'était pas un roseau. La foule n'en pouvait douter; sa force, sa véhémence, son courage inflexible, son caractère inébranlable, son amour pour la justice, rappelaient plutôt le chêne qui ne plie pas.
(i) Matth-, XI, 7-19; Luc, vil, 24-3$.
L rtPOSTOLAT GALILEEN. — LE ROYAUME DE DIEU. 577
— (' Alors », reprenait Jésus, « qu'étes-vous allés voir au désert? Un homme vêtu mollement? » L'austérité du Baptiste avait plus vivement impressionné le peuple que son énergie. Il restait, dans l'imagination populaire, — avec son vêtement de poil de chameau et sa ceinture de cuir, — le type de l'ascète ; il n'avait rien de ces Pharisiens ni de ces Sadducéens courtisans qui se revêtent d'habits somptueux pour aller flatter les princes.
" Ceu.x-là ne sont pas au désert, il faut les chercher sous les lambris et dans les palais.
— « Alors », s'écriait Jésus, insistant avec une force croissante, « qu'êîes-vous allés voir? Un prophète? Oui, je vous le dis, et plus qu'un prophète. » Il n'a pas seulement prédit, comme tous les croyants, il a été prédit; son avènement est un fait signalé par les prophètes. « C'est de lui qu'il est écrit : Voilà que j'envoie mon ange devant ta face pour préparer ton chemin devant toi.
« Aussi, je vous le dis en vérité, nul d'entre les enfants des femmes, aucun prophète n'est plus grand que Jean-Baptiste. » Les autres n'ont aperçu le Messie que de loin, il l'a vu de ses yeux, il l'a montré au peuple et lui a frayé la voie. Mais, quelle que soit sa grandeur, « le moindre dans le Royaume des cieux est supérieur à lui », car, incorporé au Messie, il participe à la plénitude de l'Esprit, il entre dans les biens du Royaume dont Jean n'a fait que certifier la venue. « La Loi » avec ses figures, tous « les prophètes » avec leurs oracles, « jusqu'à Jean » qui les couronne, préparent, annoncent, présagent le Royaume attendu; et « depuis que Jean a parlé jusqu'à ce jour, la foule se presse pour entrer dans le Royaume, et les courageux le ravissent; la porte est étroite, il faut la forcer (i).
« Et ne dites pas que le Règne de Dieu ne peut venir avant qu'Élie, comme le prédit Malachie, ait apparu; car si vous voulez comprendre le sens caché, TÉlie qui doit venir, c'est Jean.
« Que celui qui a des oreilles pour entendre, entende. »
L'écho de la voix de Jésus dut arriver jusqu'aux oreilles du
(i) L'expression fiiàrstai marque l'effort violent dont le Royaume des cieu.x est l'objet de la part de ceux qui se précipitent pour le saisir et l'emporter comme un butin. Le âp7râj;o-jTtv a\)zr,y fiidcTTal fait allusion à ces âmes généreuses de publicains et de pécheurs qui le ravissaient par la véhémence de leur repentir et de leur foi.
prisonnier, et Ton devine sa joie inénarrable, en apprenant ce qu'une telle bouche disait de lui.
Tout le peuple, les pécheurs et les publicains, recevant le baptême du Précurseur, avaient rendu justice à Dieu et compris ses desseins, tandis que les Pharisiens, se croyant irréprochables, avaient repoussé le baptême de Jean et méprisé en eux-mêmes les desseins de Dieu.
Le même phénomène se reproduisait à l'égard de Jésus : les pauvres, les gens de rien, les misérables, accouraient à lui, acceptant sa doctrine et réclamant ses bienfaits; mais les lettrés, les anciens, les chefs, se scandalisaient, résistaient, discutaient , fermés à toute confiance , endurcis dans leur formalisme , immobilisés dans leurs traditions. Cet orgueil qui veut toujours avoir raison contre Dieu, qui n'est jamais satisfait que de soi, apparaissait à ses yeux comme le grand obstacle du Royaume; c'est pour le démasquer et le confondre dans la personne des Pharisiens, les adversaires de Jean et les siens, qu'il dit encore :
— (' Savez-vous à qui ressemblent les hommes de ce temps .^^ A des enfants assis dans la place, simulant des noces ou des funérailles, et qui se parlent les uns aux autres : « Nous avons joué de la flûte, disent-ils, et vous n'avez pas dansé; nous avons chanté des chants lugubres, et vous n'avez pas pleuré. » Jean est venu, ne mangeant pas de pain, ne buvant pas de vin, et vous dites : Il est possédé du démon. Le Fils de l'homme vient, mangeant et buvant, et vous dites : C'est un homme de bonne chère et qui aime le vin, ami des publicains et des pécheurs. »
Tout vous est à scandale : l'austérité et la simplicité de la vie.
« Mais les fils de la sagesse, ses élus, la comprennent et la glorifient. »
Une scène touchante allait le montrer, car toutes les paroles de Jésus se vérifient; les enseignements et les actes, dans sa vie, s'éclairent les uns les autres, entremêlés avec un art divin.
Un certain Simon pria Jésus de m.anger chez lui (i). Il était du nombre de ces Pharisiens qui, ne reconnaissant point dans le Prophète l'idéal messianique de leur piété formaliste, restaient, à son égard, dans une curiosité défiante. Jésus fut reçu
(i) Luc, VII, 36-so.
sans aucune marque d'honneur; on ne lui apporta point d'eau pour laver ses pieds, on ne lui donna pas le baiser, on ne versa pas le parfum sur sa tête. Il entra comme un hôte ordinaire et se mit à table, couché, suivant la coutume, sur les lits destinés aux convives.
(' Et voilà qu'une femme de la ville, une pécheresse, ayant su qu'il était à table dans la maison de Simon, entra dans la salle, au milieu des invites (i).
« Elle portait un vase d'albâtre, plein de parfums. Elle vint vers Jésus, et, se tenant derrière lui, à ses pieds, elle commença à les arroser de ses larmes, et, les essuyant avec ses cheveux, elle les baisait et les oignait de parfums.
« Ce que voyant, le Pharisien qui l'avait invité se mit à dire en lui-même : Si celui-ci était vraiment prophète, il saurait quelle est cette femme qui le touche, que c'est une pécheresse.
<( Alors, répondant à sa pensée, Jésus lui dit : Simon, j'ai quelque chose à te dire. — Maître, reprit Simon, dites.
— « Un créancier avait deux débiteurs : l'un lui devait cinq cents deniers, l'autre cinquante. Comme ils n'avaient pas de quoi payer leur dette, il la leur remit à tous les deux. Lequel l'aimera le plusr'
— « Celui, je pense, répondit Simon, à qui il a le plus remis. Jésus lui dit : Tu as bien jugé.
« Alors, se tournant vers la femme agenouillée à ses pieds, il ajouta : Vois-tu cette femme. ^ Je suis entré dans ta maison, et tu ne m'as point donné d'eau pour laver mes pieds; mais elle, elle les a arrosés de ses larmes et les a essuyés de ses cheveux. Tu ne m'as pas donné le baiser; mais elle, depuis qu'elle est entrée, elle n'a pas cessé de me baiser les pieds. Tu n'as point versé le parfum sur ma tête; mais elle, elle l'a répandu sur mes pieds.
(' C'est pourquoi je te dis : Beaucoup de péchés lui sont remis, parce qu'elle a beaucoup aimé. Mais celui à qui on remet moins, aime moins.
(' Alors Jésus dit à la femme : Tes péchés te sont remis.
« Les convives couchés à table avec lui, étonnés, scandalisés, murmurèrent : — Quel est celui-ci, disaient-ils en euxmêmes, qui remet les péchés.^
« Mais Jésus dit à la femme : « Ta foi t'a sauvée, va en paix. »
(!) Voir l'Appendice R. Les deux onctions.
Cette pécheresse, dont TÉvangile a voulu, par un sentiment délicat de réserve, taire le nom, la tradition presque unanime l'a reconnue : c'est Marie-Magdeleine.
Elle appartenait à une famille riche et avait un frère appelé Lazare qui possédait de grands biens à Jérusalem ; sa sœur, appelée Marthe, habitait Béthanie; elle-même avait des terres en Galilée et demeurait sur la rive occidentale du lac , à Magdala, ce qui lui a valu le surnom de Magdeleine. On ne sait si elle était libre, mariée ou veuve. L'histoire n'a gardé de sa jeunesse que le souvenir de ses égarements. Elle était de celles que le cœur et la passion entraînent, et qui leur sacrifient tout, même l'honneur. Ses adultères étaient publics.
Deux femmes, en ce temps-là, deux princesses, l'une païenne, l'autre juive, — Julie, la fille d'Auguste, et Hérodiade, — scandalisaient le monde, la première par ses désordres effrénés, la seconde par son inceste.
La femme tombée que nul frein n'arrête brave l'opinion pour se venger de ses mépris. Les vices alors se multiplient et naissent les uns des autres : les folles amours engendrent la vanité et l'orgueil, la jalousie et la colère, la volupté et ses raffinements , la mollesse et ses langueurs. L'Évangile révèle d'un mot mystérieux l'abîme au fond duquel était tombée Marie-Magdeleine : « C'était d'elle que sept démons étaient sortis. »
Elle ployait sous le joug invisible des puissances du mal dont nul désordre apparent ne trahit la présence, — sorte de possession invisible, non moins redoutable que la possession corporelle, car elle livre nos sens aux suggestions violentes et impérieuses de l'esprit mauvais.
Le nombre de ces asservis est grand; pour les affranchir, nulle volonté humaine ne suffit, elle vient se briser contre des énergies qui la dominent. L'Esprit de Dieu a le privilège de ces délivrances prodigieuses auprès desquelles le miracle physique n'est rien.
Les passions, même satisfaites, n'apaisent pas, elles dévorent sans assouvir. L'âme, toujours affamée de Dieu, gémit et languit. La pécheresse a connu cette angoisse et ce vide; elle a dû se trouver sur le chemin du Prophète qui ébranlait la Galilée. Peut-être l'a-t-elle entendu parler à la foule. Peut-être même Jésus avait-il déjà pour ami son frère Lazare, et reçu de Marthe, à Béthanie, l'hospitalité, pendant que Marie-Magdeleine courait à ses plaisirs.
l'apostolat GALILÉEN. — LE ROYAUME DE DIEU. 38 1
L'écho des paroles de Jésus arriva sûrement jusqu'à sa misère. L'enseignement du Maître semblait fait pour elle ; quelques-uns de ses mots devaient aller droit à sa conscience et à son cœur. Il se disait envoyé non pour les justes, mais pour les pécheurs ; il parlait souvent « de la brebis perdue et de la joie de la retrouver » ; n'était-ce pas lui qui disait encore : « Les publicains et les courtisanes devanceront les Pharisiens dans le Royaume de Dieu » r Elle connut les larmes et les douleurs de la vie des passions ; et cette autre parole de Jésus : (( Heureux ceux qui pleurent, ils seront consolés », ne lui était-elle pas adressée'
Rien n'est plus puissant sur une âme accablée du poids de ses fautes, que la mansuétude qui compatit et la voix qui pardonne. La douceur du Maitre, sa bonté et sa miséricorde, étaient populaires. Jamais Dieu ne s'était montré sous des traits plus suaves; jamais sa beauté ne s'était dévoilée plus attrayante.
Que se passa-t-il dans l'âme de Marie-Magdeleine.' Comment le rayon divin qui devait la sauver pénétra-t-il dans sa conscience.'* Quelles ont été ses luttes intérieures? Nous l'ignorons. Un jour vint où ses yeux s'ouvrirent : elle reconnut en Jésus le Sauveur qui pardonne. Ce jour-là, elle n'hésita plus. Dételles natures ne s'arrêtent pas à mi-chemin; leur grandeur est d'aller toujours, dans le bien comme dans le mal, au bout d'elles-mêmes. La pécheresse publique voulut être la pénitente publique. Celui qui aime ne raisonne pas; il obéit en esclave au sentiment qui le subjugue; et celle qui bravait l'opinion pour suivre ses passions terrestres, la dédaigna pour aller se jeter aux pieds de Jésus.
Ayant appris qu'il était invité chez Simon le Pharisien, elle se sentit poussée par une force supérieure : elle voulait confesser devant lui sa misère, elle avait besoin d'exprimer son repentir et sa douleur, son amour et sa foi, d'entendre une parole de miséricorde et de pardon. Personne ne savait le drame qui bouleversait sa vie; elle était encore pour tous la femme égarée et perdue.
Elle entra, silencieuse et voilée, ne voyant même pas les regards dédaigneux des convives, alarmés, offensés, dans leur piété superbe, de sa présence; elle vint se placer derrière Jésus, tenant à la main un vase d'albâtre rempli de parfum.
Le plus grand honneur qu'on pût faire à un homme, à un prophète, en orient, c'était de briser ces vases fragiles et de
répandre sur sa tête et sur ses pieds la liqueur embaumée. Marie ne dit rien : les sentiments qui débordent sont muets. Pas un mot ne peut sortir des lèvres de cette femme que la douleur et l'amour de Dieu envahissent. Mais son attitude humiliée, ses larmes, ses baisers, sa chevelure dénouée, ont une éloquence que nulle parole ne peut égaler.
Ce n'est pas seulement le prophète qu'elle voit en Jésus et qu'elle vénère, c'est le Fils de Dieu qu'elle adore. Elle ne vient pas, comme la foule, demander un bienfait matériel; elle vient implorer Celui qui guérit l'âme, la purifie et la transforme. Jamais le repentir n'a pleuré ainsi, jamais l'amour pénitent n'a eu de tendresse plus délicate et plus ardente pour se faire pardonner, jamais larmes et parfums n'ont symbolisé une foi plus vive, une adoration plus pleine.
Marie - Magdeleine est le type achevé des convertis; et l'homme qui a inspiré et accueilli de tels sentiments n'est pas seulement un homme, il est, sous une forme humaine, l'expression même de la beauté et de la bonté infinies.
Il le donne clairement à entendre; ses paroles supposent qu'il s'identifie avec le Bien, qu'il est le Dieu qu'on offense et le Dieu qui pardonne, le Dieu qui accueille le repentir d'un cœur brisé et le Dieu qui régénère. Sa divinité resplendit. L'amour qu'il inspire est l'amour de Dieu même, il couvre la multitude des péchés.
L'homme s'efface, et Dieu se montre dans sa miséricorde ineffable; c'est lui qu'adore en Jésus la pécheresse déjà transfigurée.
— « Tes péchés te sont remis », lui dit-il, c ta foi t'a sauvée. Va dans la paix. »
Remettre les péchés n'appartient qu'à Dieu. La foi en Dieu sauve seule les âmes perdues, et il n'est pas plus au pouvoir de l'homme de donner le pardon que la paix. Jésus dit ces choses et les accomplit.
Ceux qui les ont entendues et expérimentées, comme Marie- Magdeleine, dans le secret de la conscience, les comprennent ; les autres qui ne croient pas et qui n'aiment pas, à l'exemple des Pharisiens, se scandalisent, aveuglés, et murmurent. Mais Jésus est justifié par ses élus.
Désormais, le pécheur peut avoir confiance; sa misère n'est plus sans espoir. Le mal a trouvé un maître; pour le vaincre, il suffit à l'homme de croire et de se repentir, de pleurer et
l'apostolat GaLILÉEN. — LE ROYAUME DE DIEU. 585
d'aimer. Si bas qu'il soit tombé, il lui reste toujours les larmes et la foi. Qu'il imite la pécheresse et qu'il vienne pleurer aux pieds de Jésus.
Des légions d'âmes se sont levées de l'ignominie suivant la pécheresse de Magdala. Elle ouvre la voie et conduit le cortège des converties et des réhabilitées; elle personnifie l'humanité perdue de vices qui a trouvé au.x pieds de Jésus le Dieu qu'elle devait aimer et dont l'amour la transfigure, en lui donnant la miséricorde et la paix.
La scène du festin de la maison de Simon se reproduit invisiblement, comme tous les faits de l'Évangile. Le Pharisien, défiant jusque dans sa bienveillance, n'a pas changé; il est là toujours, incapable de comprendre le Dieu qui pardonne et l'Ame qui se repenî, qui expie et qui Tadore. Mais à côté de cette race obstinée, au cœur dur et à l'esprit revéche, on voit et Ton admire les âmes sauvées par l'amour et la foi.
Les pleurs de Magdeleine coulent intarissables; les parfums sont toujours versés sur la chair du Fils de l'homme ; il est aimé de siècle en siècle; et il ne cesse de dire à l'homme le mot du pardon qui encourage et qui console : Beaucoup de péchés sont remis à ceux qui ont beaucoup aimé. \'otre foi vous a sauvés; vous qui pleurez, vous qui croyez, vous qui aimez, allez en paix.