LES PARABOLES DU ROYAUME DE DIEU
Les journées qui suivent le voyage de Naïm et la conversion éclatante de Marie-Magdeleine , sont consacrées à l'évangélisation populaire.
L'activité apostolique de Jésus est infatigable. Il s'en va, dit un Évangile (i), de ville en ville, de village en village, prêchant partout et annonçant le Royaume de Dieu. Il voyage sans repos, sans trêve, avec les Douze. Jésus ne possède rien, ni trésor, ni terre, ni maison; tout entier à l'œuvre divine, il ne s'occupe pas de ce qui doit le vêtir ou le nourrir. Mais le Père pourvoit atout; c'est lui qui appelle à l'honneur de le servir quelques femmes (2) d'un dévouement absolu, transfiguré par la foi et centuplé par l'amour. Plusieurs ont été guéries par Jésus de leurs infirmités, et la reconnaissance, naturelle à la femme, en a fait ses servantes fidèles. Après la Mère de Jésus, à leur tête, on voit Marie-Magdeleine, la convertie. On cite encore Jeanne, dont le mari, appelé Chusa, était intendant du tétrarque Hérode, et une certaine Suzanne dont le nom seul est connu. Elles veillent avec une tendre sollicitude sur le Maître et ses disciples; elles sont la providence de la petite communauté; riches et généreuses, elles mettent leurs biens à son service, se chargeant des dépenses du voyage, préparant les repas, choisissant la demeure où Jésus et les siens doivent recevoir l'hospitalité.
Capharnaùm et son lac restent le centre de ses voyages. C'est de là qu'il part et c'est !à qu'il revient, ramenant avec lui, des divers pays où il passe, une foule plus nombreuse et
(i)Luc, VIII, I. — (2) Luc, VIII, 2, 3.
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plus enthousiaste. Pour lui parler, Jésus aimait la montagne élevée et déserte, ou le lac lumineux et tranquille. L'Évangile du Royaume a été annoncé du haut de quelques collines, et d'une barque de pêcheur. Les murs d'une synagogue étaient trop étroits pour la plus grande parole que la terre ait jamais entendue; il lui fallait le ciel libre, la solitude pleine d'échos, la mer avec le murmure des vagues.
En quittant Naïm , Jésus revint à Capharnaùm ; suivant sa coutume, il s'en alla au bord de la mer, et la foule ne tarda pas à se rassembler autour de lui. Alors, il monta dans la barque que ses disciples tenaient toujours prête; et tandis que la foule restait le long du rivage, il se mit à l'enseigner (i).
— « Écoutez )), leur dit-il : « Celui qui sème est sorti pour semer ; et pendant qu'il semait, une partie de la semence tomba sur le chemin : les oiseaux du ciel vinrent et la mangèrent.
« Une autre partie tomba sur un endroit pierreux, et elle leva bientôt, parce qu'il n'y avait pas beaucoup de terre. Mais, quand le soleil monta, la semence fut brûlée par ses rayons; n'ayant point de racines, elle se dessécha.
« Une autre tomba au milieu des épines, et les épines, en croissant, l'étouffèrent ; elle ne donna pas de fruit.
« Une autre enfin tomba en bonne terre, et, montant et croissant, elle fructifia : chaque grain rendit, l'un trente pour un, l'autre soixante, et Tautre cent. »
Fuis, il avertit ses auditeurs de ne point s'arrêter au sens matériel, mais d'essayer de comprendre la doctrine cachée, et il ajouta : « Que celui-là entende qui a des oreilles pour entendre. ■>
Jésus respecte l'initiative de la conscience ; il ne la violente pas, il l'appelle d'une voix discrète. A elle, aidée par le secours de Dieu, de répondre; à elle de s'ouvrir dans un premier effort qui prouve sa bonne volonté. Cette fidélité est, de la part de l'homme, le commencement du salut; il mérite ainsi la justice de Dieu. Les disciples, avides de comprendre, ne réussissaient pas toujours à pénétrer la doctrine du Maitre ; et tandis que la foule se retirait sans chercher la lumière, ils venaient en secret interroger le Seigneur.
— « Vous ne comprenez point cette parabole », leur disait
(i) Matth., xiii, 1-2); Marc, iv, 1-20; Luc, vin, 4-ij.
Jésus, en leur reprochant doucement leur peu d'intelligence, celle-ci est transparente; si elle vous échappe, « comment comprendrez-vous les autres? »
Jésus ne dit pas qu'il est le Semeur, mais on le devine. Aucune métaphore n'exprime sa fonction avec plus de justesse et de profondeur. Seul, il possède les germes et il les a dans sa main, — non pas les germes d'une vie destinée à mourir, mais les germes de la vie éternelle. Les plus grands, parmi les hommes, n'ensemencent que pour la mort; Jésus sème pour l'éternité. Rien de plus vivant que le germe : il concentre et commande la vie. La parole de Dieu , dans l'âme, est le principe de toute sa vie spirituelle. De même que la semence est à la fois matière et force, la parole est un signe sensible, une incarnation de l'Esprit de Dieu.
— « La parole tombée sur le chemin », dit Jésus, « et que les oiseaux emportent, représente ceux qui l'entendent d'un cœur aride et superficiel ; le Mauvais vient et l'enlève. La parole semée en des endroits pierreux, ce sont ceux qui, l'ayant entendue, la reçoivent d'abord avec joie; mais, n'ayant point de racines en eux, ils n'ont qu'un temps; la tribulation et la persécution surviennent à cause de la parole , et ils se scandalisent aussitôt. »
La racine de l'âme, c'est Dieu; la profondeur de l'âme vient de lui, sa sève découle de son Esprit. L'âme qui ne tient pas à Dieu n'a qu'une surface. Tout ce qu'on y sème « y est brûlé dès le premier rayon de soleil, par le feu de la tribulation. Et ce qui est semé dans les épines, ce sont ceux que les soucis du siècle, la déception des richesses et toutes les autres convoitises ont maîtrisés, étouffant la parole et la rendant stérile. Et ce qui est semé en bonne terre, ce sont ceux qui écoutent la parole, la comprennent, la conservent dans un cœur bon et excellent et la pratiquent dans la patience. »
La vertu est le fruit de la doctrine ; chez les uns , elle produit trente, chez l'autre soixante, chez l'autre cent.
Rien n'est plus caché, plus mystérieux, que la semenc» ; rien de plus humble et de plus voilé que la parole divine. L». fruit révèle l'une, la vertu est la splendeur de l'autre. L'âm.s'illumine des œuvres de l'Esprit : la charité, la joie, la paix, la patience, la bénignité, la bonté, la longanimité, la mansuétude, la foi, la modestie, la continence, la chasteté (i).
(i) Calâtes, v, 22, 23.
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En songeant aux vertus de ses disciples, Jésus leur disait : Vous serez la lampe de Dieu. « Apporte-t-on la lampe pour la mettre sous le boisseau ou sous le lit-f^ N'est-ce pas pour la mettre sur le candélab-^e? »
Le Père amène toutes choses à la perfection et à la lumière.
— « Rien de caché qui ne soit révélé, rien de fait en secret qui ne vienne au grand jour. »
Cette loi universelle a trouvé en Jésus et en son œuvre l'application la plus pleine. L'Esprit voilé en lui, la vérité cachée sous les paraboles, le Royaume de Dieu si humble et si peu connu, — concentré d'abord dans l'àme de quelques hommes dédaignés, — ont rempli la terre de leur éclat, de leur puissance, de leur vertu.
Cette vitalité incoercible du Royaume, Jésus l'exprimait dans une autre parabole :
— « Il ressemble », disait-il, « à la graine que l'homme jette en terre. Qu'il dorme, qu'il se lève de nuit et de jour, la graine germe et croît, sans qu'il sache comment, car la terre produit d'elle-même du fruit; d'abord de l'herbe, puis un épi; et l'épi ensuite s'emplit de froment (i). »
La vertu de Dieu agit mystérieusement au fond de toute créature, elle lui donne la croissance et la force; et il n'est pas au pouvoir de l'homme d'entraver ce que Dieu sème et nourrit.
Jésus aimait à parler de la semence; elle lui rappelait son œuvre. Aucune n'a été plus humble à son origine, et ne s'est élevée plus haut.
— «A quoi comparerons-nous encore le Royaume.^ Au grain de sénevé. Lorsqu'on le sème, il est la plus petite de toutes les semences qui sont dans la terre; mais après qu'on l'a semé, il monte et devient plus grand que toutes les plantes, et il étend si loin ses rameaux que les oiseaux du ciel peuvent se reposer sous son ombre (2). »
C'est bien là le symbole de l'Église du Christ, — ce grain de sénevé devenu l'arbre gigantesque dont les rameaux couvrent la terre et dominent tout. Les plus grands génies, — ces oiseaux du ciel, aux ailes puissantes, fatigués de leur vol et lassés de leur sagesse, — sont venus, de siècle en siècle, se reposer à l'ombre de la doctrine de Jésus, qui seule apaise, réconforte et éclaire. Ce que Jésus voyait et prophétisait, ses
(i)Marc, IV, 26-29. — (2) .Matth., XIII, 5i-?2; Marc, iv, jo-?:.
premiers disciples ne pouvaient que le croire et l'espérer; et nous, les derniers-nés, plus heureux, nous le voyons. L'œuvre de Jésus est le prolongement de sa personne; le temps nous sépare de l'une, mais il nous fait toucher l'autre.
Il exprimait la même idée par une autre image, comparant « le Royaume de Dieu au levain qu'une femme prend et met dans trois mesures de farine , jusqu'à ce que le tout fermente (i) ».
Le vrai levain, c'est l'Esprit de Dieu ; la femme, c'est l'Église ; et la farine, la masse humaine. Insipide par elle-même, l'humanité prend de la saveur au contact de l'Esprit qui peu à peu l'envahit et la transforme.
Le Royaume de Dieu ici-bas n'est point encore arrivé à sa perfection. Le bien et le mal se disputent la terre, et, à côté du grand semeur qui jette la bonne graine, l'ennemi sème l'ivraie, et les deux graines se mêlent dans le même champ.
— « Le Royaume des cieux, disait-il, est semblable à un homme qui avait semé de bonnes semences dans son champ. Mais, pendant que les hommes dormaient, son ennemi vint et sema l'ivraie au milieu du froment, et s'en alla.
« Lorsque l'herbe eut poussé et produit son fruit, l'ivraie parut. Alors, les serviteurs du Père de famille lui dirent : Seigneur, n'avez-vous pas semé la bonne semence dans votre champ .^^ D'où vient donc l'ivraie.^* — C'est l'homme ennemi qui a fait cela. — Voulez-vous que nous allions l'arracher.-^ — Non, de peur que peut-être, en arrachant l'ivraie, vous n'arrachiez aussi le froment. Laissez l'un et l'autre croître jusqu'à la moisson , et alors, je dirai aux moissonneurs : Cueillez l'ivraie d'abord et liez-la en gerbes pour la brûler; et le froment, ramassez-le dans mon grenier. »
Les disciples n'avaient pas deviné le sens caché de l'ivraie semée dans le champ. Le Maître le leur expliqua, quand ils furent seuls :
— (' Celui qui sème la bonne semence est le F'ils de l'homme. « Le champ est le monde.
« La bonne semence, les enfants du Royaume; l'ivraie, les enfants du Mauvais.
« L'ennemi qui l'a semée, c'est le démon; la moisson, la fin des siècles; les moissonneurs, les anges.
(i) Matth., XIII, 33.
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<K De même que l'on cueille l'ivraie pour la brûler dans le feu, de même, à la fin des temps, le Fils de l'homme enverra ses anges : ils ramasseront tout ce qui, dans son royaume, a été un sujet de scandale, ceux qui commettent l'iniquité, et ils les jetteront dans la fournaise du feu. Là, seront les pleurs et les grincements de dents.
« Alors, les justes resplendiront dans le Royaume de leur Père, comme le soleil. »
Chacun de ces mots de Jésus est immense, splendide, dans sa simplicité; ils embrassent tout, et peignent en traits profonds sa grande œuvre, depuis son origine jusqu'à sa consommation éternelle. La lutte du bien et du mal est voulue de Dieu, les serviteurs du Père de famille doivent s'y résigner. La violence, si naturelle à l'homme, pousse les meilleurs à arracher l'ivraie; Jésus nous apprend à tolérer le mal, de peur qu'en l'extirpant d'une main brutale, on ne détruise le bien. Il faut imiter le Père céleste dans la patience de son éternité.
L'heure viendra où le froment et l'ivraie seront séparés par la force de Dieu; heure à la fois terrible et consolante, terrible aux mauvais, consolante aux enfants du Royaume.
L'œil fixé sur le dénouement de son œuvre, Jésus voyait de loin sa propre gloire, la gloire de ses disciples et la justice effrayante de son Père sur ceux qui l'auraient méconnu. Il ouvrait souvent au peuple, sous des couleurs sombres ou éblouissantes, ces perspectives du monde à venir; elles lui sont saines, car elles le remplissent de terreur et d'espérance; or, la terreur est le frein qui l'arrête devant le mal, et Tespérance l'aiguillon qui le soulève vers Dieu.
Cette idée lui a inspiré la parabole du filet (i) :
— « Le Royaume des cieux est semblable à un filet jeté dans la mer, et qui recueille des poissons de toutes sortes. Lorsqu'il est rempli, les pêcheurs le retirent; et, assis près du rivage, ils choisissent les bons, les mettent dans des vases, et jettent les mauvais dehors. Ainsi en sera-t-il à la fin des temps; les anges viendront, sépareront les mauvais des justes et les jetteront dans la fournaise du feu. Là, seront les pleurs et les grincements de dents. »
On ne saurait mesurer le zèle de Jésus pour éclairer ce
(i) Matth., xiii, 47-$û.
peuple galiléen et lui inculquer sa doctrine. Les vives images abondaient-dans ses discours.
— « Savez -vous ce qu'est le Royaume des cieux .r* » leur disait-il. « Un trésor enfoui dans un champ, qu'un homme trouve et qu'il cache. Plein de joie, il va, vend tout ce qu'il a et achète ce champ (i). »
— t' Le Royaume du ciel , disait-il encore, est semblable à un marchand qui cherchait de bonnes perles. Il trouva une perle précieuse ; il s'en alla, vendit tout ce qu'il avait et l'acheta (2). »
Il faut, en effet, que l'homme immole tout, s'il veut posséder Dieu. Le sacrifice universel est le prix qui seul peut payer la perle et le champ où le trésor est caché. Les timides, les égoïstes reculent, ne sachant pas s'appauvrir pour obtenir les richesses du Royaume; celui-ci ne veut pas renoncer à ses plaisirs, et il n'a pas les joies de Dieu ; celui-là tient à sa science bornée, et il n'entre pas dans la vérité infinie; un autre veut l'ambition humaine, et il se prive de la grandeur éternelle réservée aux fils de Dieu.
Toute la doctrine de Jésus, avec ses traits essentiels, est renfermée dans ses paraboles.
La fonction divine et la dignité du Maître, sa destinée douloureuse et son triomphe final, la nature intime de son œuvre avec son universalité, ses humbles débuts, sa secrète énergie, ses luttes incessantes et ses immenses résultats, les devoirs et les dispositions de l'homme qui veut y entrer, l'hostilité du monde, le rôle de Satan, — le semeur de zizanie, — le rôle des anges, — ces invisibles moissonneurs, — la Providence du Père qui veille sur le grand drame et qui en prépare le dénouement : voilà ce qui se laisse entrevoir.
Le Royaume de Dieu était l'idée mère de tout l'enseignement de Jésus, celle qui remuait les masses toujours plus violemment. Le peuple était loin d'en saisir le sens profond ; il n'en voyait que l'écorce, les signes extérieurs et tout ce qui pouvait' flatter ses préjugés, caresser son intérêt; les miracles surtout l'éblouissaient ; mais la doctrine ne l'éclairait pas. Le peuple tient de l'enfant : la force lui impose plus que la sagesse; et alors même qu'il admire la doctrine de Jésus, — les documents le remarquent avec soin, — c'est sa puissance qui l'étonné et le subjugue.
(i) Matth., XIII, 44. — (2) Matth., xiii, 4>-46.
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— « Voyez o, disait-il, « il n'enseigne pas comme les Scribes et les Pharisiens, il parle avec autorité, il commande (i). »
Jésus n'en a pas moins entrepris la tâche difficile de l'évangéliser et d'ouvrir sa conscience à la vérité.
Aucun orateur populaire ne lui sera jamais comparé, même au point de vue de l'éloquence. Il est à la tête de cette élite sainte qui a reçu de Dieu le secret de remuer un peuple, sans mettre en jeu ses passions terrestres. Jamais, sur ses lèvres, le moindre sophisme, la moindre altération de la vérité. Il sait condescendre, mais sans tlatterie, à l'infirmité de ceu.x qui l'écoutent. Sa parole est toujours appropriée à son auditoire. Autre est le langage qu'il tient à ses disciples dans l'intimité, autre celui qu'il emploie envers les Pharisiens et les lettrés, autre celui qu'il parle à la foule.
A ses disciples, il ouvre son âme d'où la vérité déborde pleine de tendresse et d'onction; devant les lettrés habiles, il fait appel à l'Écriture, il les confond par ses discussions d'une logique irrésistible et les accable, dans leur mauvaise foi, du poids de ses anathèmes; au peuple, il expose sa doctrine sous le voile de ses paraboles.
La rhétorique juive affectionnait ce genre imagé. Les rabbins célèbres étaient renommés par leurs paraboles et leurs sentences. Chaque peuple a son génie littéraire : les Hindous ont leurs contes et leurs récits fantastiques; les Grecs et les Romains, leurs dialogues et leurs fables; les Juifs, leurs paraboles et leurs proverbes.
En adoptant ce mode d'enseignement populaire, Jésus lui a donné une simplicité, une vérité, une sobriété, un charme, inconnus avant lui. La plupart de ses paraboles sont restées gravées dans le souvenir; elles réalisent le beau absolu, l'humanité entière les connaît et les admire; l'enfant les épelle et l'homme les médite; l'ignorant les comprend et le penseur y trouve une lumière infinie.
L'essence mêmede la parabole est une comparaison qui a pour but de faciliter l'intelligence des choses invisibles, immatérielles, délicates à dire ou ardues à comprendre, en les assimilant à des objets sensibles, matériels, aisément perceptibles.
Elle est fondée sur le symbolisme, l'harmonie, la hiérarchie universelle.
(1) Matth., vu, 29; Marc, i. 22; Luc, iv, ^2.
Tous les êtres se ressemblent à quelque degré et se fondent dans une parenté, une affinité plus ou moins étroite. L'univers entier porte l'empreinte et la figure de Dieu, source unique d'où il dérive; et, dans l'univers, les moindres êtres portent l'empreinte et la figure des plus grands dont ils ne sont qu'une ébauche. Le corps esta l'image de l'ame; l'instinct fait présager la liberté. La nature matérielle est le symbole du monde spirituel : le ciel annonce la gloire de Dieu, l'espace son immensité, le vent son Esprit, la lumière sa beauté, et le temps, toujours mobile, l'immobile éternité.
Plus un esprit a d'envergure et embrasse mieux l'ensemble des choses, plus il pénètre l'unité sous la diversité apparente, et plus il excelle dans la comparaison.
La nature humaine, qui résume dans sa complexité tous les éléments, tous les règnes et tous les mondes, est particulièrement douée de la faculté de saisir les analogies et les ressemblances. Dieu voit tout dans l'unité de son Verbe qui a tout produit; l'esprit immatériel contemple tout dans des idées d'autant plus simples et plus rares, qu'il est lui-même plus élevé; l'homme imaginatif et sensible ne comprend le divin, le spirituel, l'invisible, qu'à travers le symbole de la réalité matérielle. Il entrevoit Dieu par la création où Dieu se reflète, les esprits par son âme, et son âme par la matière qu'elle vivifie et où elle grave son image.
Étudié ainsi, l'art de la parabole n'est plus une spécialité juive, il est la mise en œuvre de Tintelligence humaine et son procédé normal.
Le plus vaste champ ouvert à l'allégorie, c'est le rapport entre Dieu et la création, entre l'âme et Dieu. Certains peuples, comme les Hindous et les Grecs, sont restés inférieurs en ce point aux Sémites et aux Juifs, parce que les uns, confondant par leur panthéisme la création et Dieu, ont supprimé leurs rapports, tandis que les autres, en les maintenant sévèrement distincts, ont gardé intact le trésor inépuisable de leurs analogies. La poésie des uns a tourné aux légendes colossales et absurdes, celle des autres s'est maintenue dans la saine et robuste vigueur de la vérité. Ils n'ont pas donné au monde les attributs de Dieu; ils ont compris la petitesse du grand univers, ils ont lu dans son néant les grandeurs insondables de l'Infini.
En adoptant la forme de la parabole, Jésus entrait dans la
loi même de l'intelligence humaine, dans la loi qui répond le mieux à la nature du Maître comme à celle des disciples. Or, les lois étant immuables, elles communiquent leur immutabilité aux formes qu'elles consacrent.
De là, entre autres causes, l'éternelle jeunesse des paraboles évangéliques.
La parabole étudiée en elle-même est d'autant plus parfaite qu'elle est plus juste et plus profonde. La justesse résulte du signe choisi ; la profondeur, de la vérité cachée sous le signe. Plus le signe s'adapte à la réalité, plus la parabole est juste; plus la vérité est profonde, plus la parabole est sublim.e. Jésus, dans ses discours au peuple, a dédaigné la vaine poésie, la recherche des grandes images; il est resté simple et uni, choisissant les objets les plus ordinaires comme symbole de la vérité. La sublimité de la doctrine contraste ainsi avec l'humilité du symbole. Nulle pompe, nul faux éclat. La simplicité, toujours : c'est le seul vêtement dont il veuille revêtir la sainte nudité de l'Esprit. Il ne veut pas qu'on s'arrête à la forme extérieure, au signe; il écarte tout ce qui pourrait captiver et distraire. Les plus merveilleux génies cachent la vérité et quelquefois l'offensent, en la chargeant de parures empruntées; Jésus la découvre, en paraissant la cacher, car le voile dont il l'enveloppe laisse apparaître, dans leur pureté, les lignes de ce corps virginal. Aussi, les immortelles paroles de l'homme de génie ne flattent souvent que notre esthétique ; la simplicité voulue de Jésus rebute les profanes et engendre dans les cœurs droits la lumière et la vertu.
Un des plus grands dons de l'orateur, surtout de l'orateur populaire, est le tact, sans lequel la puissance, la véhémence de l'action, reste stérile. Il ne suffit pas de traduire à un peuple la vérité, il faut l'approprier à la conscience de ce peuple. Trop de lumière éblouit; celui qui ne sait pas en tempérer l'éclat aveugle au lieu d'éclairer. Le tact de l'éloquence est inspiré par l'amour de la vérité et par l'amour des hommes. Celui qui aime la vérité plus que lui-même en cherche le triomphe, et ne l'expose pas, en la révélant sans discrétion, à l'indifférence ou au mépris; et celui qui aime les hommes devine leur faiblesse, il la ménage avec respect, ne leur communiquant que ce qu'ils peuvent entendre.
La méthode de Jésus, dans son enseignement populaire, témoigne de sa prudence exquise. Lui qui venait en ce monde
rendre témoignage à la Vérité, l'a aimée jusqu'à la mort. Pas une de ses paroles qui ne respire la réserve et la mesure. Il ne jeta jamais la perle aux pourceaux et ne donna jamais la chose sainte aux chiens. Son amour pour son peuple, pour son pays, pour les hommes qu'il voulait sauver, éclate à toutes les pages de sa vie. Il connaît leur faiblesse, leurs préjugés, leur ignorance, leur dureté, leur incapacité; et il en a pitié. Il est patient, car il sait que son Évangile et sa doctrine, destinés à éclairer les siècles, auront besoin des siècles pour pénétrer les esprits et renouveler le monde.
Cependant, quelque infirme que soit l'homme, et quelque sublime que soit la vérité, il existe entre elle et lui des affinités indestructibles. Ils s'appellent l'un l'autre, et si l'homme ne peut s'élever jusqu'à la vérité, la vérité descendra jusqu'à l'homme. Comme Dieu s'est incarné dans l'Homme-Jésus, la Vérité éternelle s'incarne dans les paraboles sorties de sa bouche. Mais, de même que le Dieu incarné se fait mieux aimer et comprendre, la Vérité divine dans les paraboles se laisse entrevoir plus douce et plus accessible. Les ignorants les peuvent lire, et Jésus a trouvé par elles le secret d'enseigner les mystères de Dieu au dernier des enfants du peuple.
Cet art de tempérer l'éclat du Vrai est une des dispositions du gouvernement divin : Dieu ne veut pas terrasser l'homme par l'évidence brutale; il rayonne discrètement, en demi-jour, pour lui inspirer la foi, en ménageant sa liberté. Le Christ, — son grand œuvre, — apparaît avec ce caractère mystérieux : l'Esprit dont il est plein se cache sous le voile de l'humanité.
Les disciples s'étonnaient du mystère dans lequel le Maître, en s'adressant au peuple, enveloppait toujours sa doctrine. La cause de cette réserve leur échappait. Il est rare que la sagesse de Dieu ne choque pas la raison de l'homme qui ose la juger à sa propre lumière.
— (( Pourquoi, disaient-ils à Jésus, lorsqu'ils étaient seuls, parlez-vous en paraboles, tandis que vous nous parlez, à nous, sans figure (i).'^ »
Le zèle inspirait-il cette question .^^ Peut-être. Les disciples devaient désirer la gloire du Seigneur, et, dans leur impatience, ils eussent voulu le voir éblouir et subjuguer la foule par la splendeur de son enseignement.
(i) Matth., xiii, 10-17.
Jésus leur répondit : « A vous » qui croyez, à vous qui m'aimez, « il est donné de connaître le mystère du Royaume des cieux » ; aux autres, qui ne veulent pas croire, à ceux du dehors, « cela n'est pas donné ». Ils s'arrêtent au signe, et « tout se fait pour eux en paraboles ». Croire est le principe de l'intelligence; ne pas croire est la cause des ténèbres de l'esprit.
« A celui qui possède » ce principe de la lumière, « on donnera, et il sera dans l'abondance; à celui qui ne l'a pas, même ce qu'il paraît avoir lui sera ôté ».
La foi appelle les dons de Dieu, mais l'incroyance en tarit la source. Abandonné à lui-même, privé des forces divines qui centuplent la vie, font germer les vertus et exaltent notre nature, l'homme s'enfonce peu à peu dans l'erreur qui est la mort de la raison, et dans le vice qui est la mort de l'âme; l'esprit s'aveugle, le cœur s'appesantit, la volonté s'énerve, la conscience s'obstine.
— « C'est pour cela », ajoutait Jésus, « que je parle en figures, — afin que ceux qui sont indignes, tout en voyant, ne voient pas, et en entendant, n'entendent ni ne comprennent. J'accomplis ainsi le mot d'Isaïe, prophétisant à ce peuple : Vous écouterez de toute votre ouïe et ne comprendrez point, vous regarderez de toute votre vue, et vous ne verrez point, car le cœur de ce peuple s'est appesanti, et leurs oreilles se sont endurcies, et leurs yeux se sont fermés, de peur que leurs yeux ne voient, que leurs oreilles n'entendent, que leur cœur ne comprenne, et que, se convertissant, je les guérisse (i). »
Ce dernier mot est terrifiant.
Ce n'est plus la vengeance, c'est Tamour de Dieu que ce peuple redoute : il a peur de voir, peur d'entendre, peur de comprendre, peur de se convertir, peur d'être guéri de Dieu; c'est pourquoi il ferme les yeux et il se détourne.
Il faut que le mal atteigne ses conséquences fatales. Parvenu à certain degré d'abaissement, l'homme obstiné semble indigne de la conversion; Dieu, après de longs outrages, le livre à lui-même, et le châtiment le plus épouvantable de celui qui a lassé sa miséricorde est le raidissement inflexible de la conscience contre les appels suprêmes qui sauvent les prédestinés.
(l) ISAIE, VI, 9-10.
Cependant, les endurcis et les obstinés eux-mêmes sont quelquefois domptés, à leur tour, par la bonté. Tel qui aura crucifié le Christ ou égorgé ses disciples peut tomber vaincu à leurs pieds et être régénéré par la vertu de leur sang, car Famour de Dieu est un feu qui rend l'âme malléable, — eûtelle la dureté du granit. Quelque pesante que soit la justice divine sur la race humaine, le dernier mot du gouvernement divin n'est pas à la justice, mais à la miséricorde.
C'est dans ce sentiment que Jésus ajoutait :
— « Pour vous, heureux vos yeux, parce qu'ils voient, et vos oreilles, parce qu'elles entendent.
« Je vous le dis en vérité, beaucoup de prophètes et de justes ont désiré de voir ce que vous voyez et ne l'ont pas vu, d'entendre ce que vous entendez et ne l'ont pas entendu. »
Inexplicables dans la bouche de l'homme, ces paroles sont naturelles sur les lèvres de Jésus; elles expriment la conscience qu'il avait de sa divinité. Ceux qui le voient sont dans la félicité; ceux qui l'entendent, dans la lumière.
On pressent quelle devait être l'intimité des Douze, réunis autour du Maître, dans la chambre haute, lorsque le soir, la foule ayant disparu, Jésus, se reposant, leur livrait les trésors de sagesse et de sainteté dont le monde ne se doutait pas.
Il réservait pour cette heure tranquille les épanchem.ents et les confidences. Nul profane, nul inconnu, nul indifférent ne gênait l'expansion. Les disciples pouvaient tout demander, et Jésus pouvait tout dire; il initiait à son esprit ces âmes encore simples et neuves, et, comme le dit un Évangile (i), il leur expliquait tout; sa condescendance était comme sa tendresse, sans limites, elle avait quelque chose de paternel.
Lorsqu'il avait parlé : — « Avez-vous compris tout ceci.? » demandait-il à ses disciples. Et eux, ravis, répondaient : — Oui, Seigneur (2).
Un jour, faisant allusion à son rôle de maître, il leur dit :
— (f Le vrai Scribe qui a la science du Royaume des cieux est comme le père de famille qui tire de son trésor des choses neuves et des choses anciennes. »
Il connaît les besoins de ses enfants et sait y répondre. La science humaine est pauvre, impuissante, quelquefois dure; elle n'a la clef ni de notre passé ni de notre avenir; aux intelligences affamées d'éternelle vérité, elle n'a rien à donner
(i) Marc, iv, 2Q. — {2) Matth., xiii, j I-J2.
pour les nourrir; et, si elle peut distraire un moment les cœurs en proie à la souffrance, elle ne les a jamais consolés. Elle s'absorbe dans la recherche des phénomènes qui sont la figure changeante de ce monde; et, si elle soupçonne la cause première, elle ne peut élever jusqu'à elle notre nature inquiète et tourmentée.
L'homme initié à la science de Dieu apprend de lui le principe, la loi et la fin des choses, il juge tout du point de vue de l'éternité, il sait que Dieu prépare dans l'humanité son Règne, et que, depuis le premier couple humain, à travers l'espace, de siècle en siècle, au fond de toutes les agitations des familles, des peuples, des civilisations, des races, dans le chaos sanglant des intérêts, des passions, des doctrines, des religions, l'Esprit vivant et aimant accomplit et poursuit son œuvre de salut, de vérité et de bonté, de justice et de miséricorde, d'amour et de paix; il sait que cet Esprit a eu sa manifestation pleine, absolue, en Jésus, et que Jésus, l'espérance du passé, le grand signe contredit du présent, est la force réservée de l'avenir, l'achèvement de tout l'ouvrage de Dieu.
Le Christ est le trésor divin où l'humanité peut puiser sans cesse; comme tout ce qui est éternel, il a l'ancienneté et la nouveauté; il répond à ce qui a été, à ce qui est, à ce qui doit être; il a le mot du passé, du présent et de l'avenir. A quiconque lui demande la vérité, il l'enseigne; la force de vivre, il la communique; la consolation, il la verse à flots; l'espérance, il la fait luire; la béatitude, il en donne aux plus déshérités l'ineffable avant-goût.
L'homme n'a plus le droit de se plaindre : son sort est beau. Qu'importent ses misères et ses besoins.? Il est doux d'en sentir l'aiguillon, puisqu'on peut les guérir et les apaiser. Ce qu'il cherchait avec le plus d'ardeur et d'angoisse, ce qui lui échappait toujours, — la vie et le bonheur, la vie qui ne craint plus la mort, le bonheur vrai que l'épreuve même augmente, — ces biens sont à sa portée, il ne tient qu'à lui de les demander à Jésus, de vivre et d'être heureux.