‹ Jésus-ChristChapitre 26 sur 98 · LA SUPREME INJURE DES PHARISIENS · texte numérisé non relu

LA SUPREME INJURE DES PHARISIENS

Les prédications populaires, autour du lac, marquent le point culminant de l'apostolat galiléen.

En quelques semaines, la masse entière du pays s'est agitée. Rien ne peut neutraliser le magnétisme divin du nouveau Prophète. Devant la puissance de sa parole, le nombre et l'éclat de ses cures et de ses miracles, la foule, en dépit de ses préjugés, ne résistait pas. Vaincue par l'évidence, elle acclamait en Jésus le Fils de David, saluant sous ce titre le Messie attendu. Capharnaùm vit accourir de partout ceux qui cherchaient le Prophète, elle devint illustre entre les petites villes de Zabulon et de Nephtali.

Mais, à mesure que l'agitation s'étendait, le dépit, la jalousie, l'inquiétude, le scandale, la menace, l'injure et la haine, toutes les passions mauvaises qui s'ameutent contre l'homme de Dieu, grandissaient chez les chefs, les anciens, les lettrés, les Pharisiens. Jérusalem, qui en restait le foyer, ne perdait de vue ni le mouvement ni l'agitateur. Des émissaires du Sanhédrin furent envoyés avec le mandat de surveiller Jésus et de désabuser la foule.

On n'arrête pas un mouvement populaire avec quelques docteurs; la force même n'y réussit pas toujours. Mais ceux qui, ayant le pouvoir, le mettent au service d'une tradition épuisée, n'ont jamais le sentiment exact des forces qu'ils combattent ni des forces qu'ils emploient. Leur illusion est la cause de leur chute.

Il semble que le mot d'ordre fût de décrier Jésus et de le compromettre dans l'opinion. La calomnie est l'arme préférée de la haine, qui se plaît à injurier, en attendant qu'elle détruise.

Les Pharisiens de Galilée, comme ceux de Jérusalem, ne pouvaient contester la puissance extraordinaire de la parole de Jésus, ni mettre en doute les signes prodigieux qui éclataient de toutes parts : guérisons d'infirmes, résurrections de morts, exorcismes des démons; ils n'y songèrent même pas. S'ils eussent été sincères, ils eussent imité le peuple et ajouté leurs acclamations aux siennes; mais reconnaître Jésus, c'était se condamner eux-mêmes; saluer en lui l'Envoyé de Dieu, c'était abdiquer.

Aucun pouvoir religieux n'a donné l'exemple de ce renoncement généreux, spontané. Il faut que Dieu déchaîne contre lui le torrent des événements qui l'emporte.

C'est alors que les Pharisiens jetèrent contre Jésus, dans la foule, l'injure la plus cruelle et le blasphème le plus odieux (i). — « Ce n'est pas Dieu qui est en lui, disaient-ils, c'est le diable. C'est l'esprit mauvais qui le conduit, c'est au nom de Béelzébud qu'il chasse les démons. »

Ils l'avaient appelé déjà un impie qui s'affranchissait de leurs observances, un homme de bonne chère et qui aime le vin, un violateur du sabbat, un contempteur des anciens maîtres , un blasphémateur ; ils disent aujourd'hui : C'est un magicien, un possédé.

Jésus resta calme, il affirma la vérité dans la pleine lumière ; mais il releva l'injure avec une sévérité terrible. Jamais parole plus inexorable ne tomba de ses lèvres, pour repousser l'outrage et anathématiser l'hypocrisie.

Il les convoqua et leur dit :

— « Comment Satan peut-il chasser Satan.? Il se détruit donc lui-même ';: Un rovaume divisé sera dévasté. Toute ville ou toute maison en lutte contre elle-même est condamnée. Si Satan s'élève contre lui-même, il est divisé, il ne pourra subsister; ce sera sa fin.

« D'après vous, je chasse les démons par Béelzébud; mais vos enfants, par qui les chassent-ils.'^» Vous dites que c'est au nom de Dieu : pourquoi ne le dites-vous pas de moi .^^ u Ils seront vos juges. »

« Je chasse les démons par l'Esprit de Dieu : c'est la preuve que le Règne de Dieu est venu au milieu de vous, car nul ne peut entrer dans la maison de l'homme fort et piller ses meu-

(i) Matth., XII, 24-45 ; Marc, m, 22-30.

bles, s'il ne l'a lié auparavant; et ensuite, il pillera sa maison. Qui n'est pas avec moi est contre moi. Qui ne rassemble pas avec moi disperse. » Et si j'agis par l'Esprit de Dieu, semblait-il dire, celui qui n'est pas avec moi est contre l'Esprit de Dieu, et (' qui ne recueille pas dans cet Esprit, ne peut que disperser ». L'Esprit est le lien de toute chose.

Alors, élevant la voix avec force, il ajouta ce mot effrayant : — « En vérité, je vous l'affirme, tous les péchés des enfants des hommes, tous leurs blasphèmes, leur seront remis. Quiconque aura parlé contre le Fils de l'homme, il lui sera pardonné; mais celui qui aura blasphémé contre l'Esprit-Saint n'en obtiendra jamais la rémission, ni en ce siècle ni dans le siècle futur; il est coupable d'un crime éternel. »

Il y a des fautes irrémissibles, un crime éternel (i), suivant l'expression de Jésus. Méconnaître, injurier, calomnier, persécuter le Fils de l'homme, l'appeler par dédain le fils du charpentier, lui reprocher d'aimer le vin et la bonne chère, de violer le sabbat, de vivre en dehors des saints usages et de négliger les observances des maîtres, le traiter d'impie, de Samaritain et de séducteur, — tous ces blasphèmes sont pardonnables; mais outrager l'Esprit-Saint dont le Fils de l'homme est rempli, attribuer ses œuvres divines, — l'expulsion des démons, la résurrection des morts et tant d'autres prodiges, — à l'esprit mauvais, l'insulter au point de le confondre avec le mal : c'est là le blasphème sans excuse et sans pardon.

Dans la doctrine de Jésus et dans la vérité absolue, le péché n'est remis que par Dieu, par son Esprit de miséricorde, d'amour et de bonté. Tout homme qui ne repousse pas cet Esprit , quels que soient sa faiblesse , son égarement , ses erreurs, quiconque ne dit pas de Dieu : C'est le mal, et de l'œuvre de Jésus : Elle est l'œuvre du mal, des ténèbres et de l'oppression, — celui-là est susceptible d'être recueilli et sauvé; mais l'homme qui, par un mouvement de volonté sacrilège, s'est mis en opposition contre cet Esprit, qui le repousse par le blasphème et la haine obstinée, se ferme librement les seules voies par lesquelles le pardon pourrait entrer jusqu'à lui ; il se mure en quelque sorte dans sa conscience, interdisant tout accès au Dieu qui pardonne. L'Esprit outragé se retire, laissant le blasphémateur à son « crime éternel ». La mort qui le

(i) cf. Summa theolog., 2* 2'" , q. xiii et xiv.

frappe et qui sépare le temps de l'éternité ne change rien, car elle consacre la vertu comme le crime ; à l'une comme à l'autre, elle appose le sceau de l'éternité.

Que les faibles se rassurent, que les égarés espèrent; il y a toujours un dernier mot de miséricorde , s'ils l'appellent. Quant à ceux qui, loin de l'invoquer, en outragent le principe même, qu'attendre, sinon la justice vengeresse de Dieu r Elle pèsera sur eux, sans que la bonté infinie, répudiée, puisse la fléchir, en arrêter le courroux et la malédiction éternelle.

Jésus rappelle ses insulteurs aux lois les plus simples de la sagesse et de la raison, et, pénétrant comme toujours le secret de leur conscience, il leur montre pourquoi ils violent ces lois, et met à nu la source cachée de leur blasphème.

— Comme « l'arbre se connaît par son fruit ^), s'écrie-t-il, le principe se révèle à ses œuvres, c N'attribuez donc pas des fruits mauvais à un arbre bon, ni de bons fruits à un arbre mauvais. » Mes œuvres sont bonnes : comment pourraientelles avoir Béelzébud pour principe .^^ Le diable est mauvais : comment peut-il produire des actes bons.?

— « Et vous, race de vipères, comment pourriez-vous dire des choses bonnes.? » L'évidence des faits se brise contre votre cœur opiniâtre ; et « la bouche parle de l'abondance du cœur o . Mais toute parole humaine, — même le mot oiseux, — sera jugée au jour de la justice. « Vos paroles vous justifieront ou elles vous condamneront. »

Certaines paroles ne sont pas moins criminelles que des actes, car elles offensent et scandalisent, elles corrompent et elles tuent; celles des Pharisiens, que Jésus relève ici, sont comme le coup de dent de la vipère.

Nul doute qu'elles n'aient eu quelque action sur la foule qui les entendit et où les ennemis de Jésus les colportèrent. Des esprits indifférents ou réfractaires à l'enthousiasme général ont dû les accueillir : c'est là que la calomnie chemine et fait son œuvre de mort.

Pour un certain nombre, le zèle du Maître paraissait de l'exaltation , et son œuvre , une folie. La sublimité de sa doctrine les dépassait. Cette vie d'apôtre toujours en mouvement, cette agitation de la foule autour de lui, ces nuits passées en prière, ces journées absorbées par la guérison des malades, la maison assaillie, la difficulté même de prendre quelque nourriture, toute cette existence animée par l'Esprit,

et si en dehors des conditions vulgaires, n'était guère comprise.

On le blâmait jusque dans sa famille. Quelques-uns des siens le traitaient hautement d'insensé , d'énergumène et d'exalté (i). Ils voulaient l'arracher à la foule et l'emmener avec eux loin du tumulte où il perdait l'esprit, disaient-ils.

C'était un peu après la scène violente où Jésus avait traité les émissaires du Sanhédrin avec l'indignation de l'homme outragé dans ce qu'il a de plus saint; le peuple avait pénétré dans la maison d'où les envoyés venaient de sortir. On s'était assis autour de lui. La foi empressée des simples reposait son âme du blasphème des grands et de leur science superbe. C'est une loi de la vie de Jésus à travers les siècles : l'insulte qu'il subit de la part des hommes égarés par leur raison et par la haine, provoque souvent dans le peuple un surcroît de confiance et d'amour.

La joie du Maître était de voir rayonner son Esprit; il la goûtait sans mélange, lorsqu'on vint lui dire : — Maître, voilà dehors votre mère et vos frères qui vous cherchent.

La mère de Jésus n'était point assurément de ceux qui, parmi les siens, le jugeaient avec leur misérable sagesse; on peut penser que sa sollicitude pour son fils l'amenait près de lui, afin de le consoler dans les luttes de son apostolat.

— a Qui est ma mère et qui sont mes frères .^^ » répondit Jésus ; et, laissant tomber ses regards sur ceux qui étaient assis autour de lui : — « Ma mère et mes frères » , dit-il, « les voilà. Oui, quiconque écoute la parole de Dieu et fait sa volonté, celui-là est mon frère et ma sœur et ma mère. «

La chair et le sang ne sont rien pour le Fils de l'homme. La parenté charnelle lui importe peu. Si la famille terrestre est constituée par l'unité d'un même sang coulant dans nos veines, la famille céleste est constituée par l'unité du même Esprit répandu dans les âmes. Jésus n'appartient pas à la terre; né de l'Esprit, rempli de lui, il est le créateur de la grande famille des fils de Dieu, et, alors même qu'on serait du même sang que lui, on ne devient sa mère, son frère et sa sœur, qu'en participant à la plénitude de son Esprit.

Tous ceux qui ont été saisis d'une inspiration supérieure et qui, subjugués par l'appel de Dieu, ont voué leur vie entière à

(ij Matth., XII, 46-50; Marc, hi, 31-35; Luc, viii, 19-20.

son service, entendront sans peine la parole de Jésus. Toute conviction forte finit par s'emparer de nous. Envahissante, exclusive, elle nous arrache sans merci à toute autre chose et devient Tobjet unique en dehors duquel rien ne nous touche plus; ceux qui ne la comprennent pas sont des étrangers; ceux qui l'attaquent, l'ennemi; ceux qui l'aiment et la servent avec nous, notre unique, notre vraie famille.

Le soir d'un des jours où il avait, au bord du lac, enseigné le peuple en paraboles (i), Jésus dit tout à coup à ses disciples :

— « Passons à l'autre bord (2). »

Les événements qui allaient se produire semblaient ménagés par la Providence pour confirmer la foi des disciples, en faisant éclater la puissance souveraine de Jésus. Plus il est attaqué par les hommes, plus le Père rehausse la gloire de son Fils et rassure ceux qui partagent sa destinée.

Les disciples obéirent; ils renvoyèrent la foule assise sur la grève, et mirent à la voile, emmenant Jésus dans la barque même où il était. D'autres barques naviguaient avec eux. Et il s'éleva une grande tempête. Le vent poussait les vagues dans le bateau qui s'emplissait.

Lui, cependant, couché à la poupe, la tête appuyée sur un oreiller, dormait. Les disciples, effrayés par l'orage, le réveillèrent : — Maître, sauvez-nous! Nous périssons.

— « Pourquoi craignez-vous, hommes de peu de foi t » leur dit Jésus.

Alors, il se leva, et comme si cette nature eût été animée de quelque esprit mystérieux, il menaça le vent, et dit à la mer :

— « Cesse de gronder. Tais-toi. »

A sa parole, le vent et les flots s'apaisèrent, il se fit un grand calme.

— « N'avez-vous point encore la foi .'^ » dit Jésus à ses disciples.

Ils furent saisis de crainte; et, se regardant les uns les autres, ils se disaient dans leur admiration mêlée d'effroi : — Qui est-il. f^ Il commande au vent et à la mer, et ils lui obéissent.

Jésus, dans ce fait miraculeux, révèle sa divinité par sa puissance. Sa parole a l'efficacité et l'autorité souveraines,

(i) Marc, iv, 3s. — (2) Marc, iv, 35 et suiv.; Matth., vm, 18-27; Luc, VIII, 22-2^.

n'empruntant rien à personne, accomplissant tout ce qu'elle dit. La nature, dans ses énergies les plus tumultueuses, lui obéit comme un serviteur intelligent et docile. Il dit au vent de se taire, le vent se tait; à la vague furieuse de ne plus gronder, la vague s'apaise. L'homme armé de ce pouvoir n'est plus un homme, il a en lui la force de Dieu. Ceux qui ont peur de la conclusion nient le fait; mais la négation se heurte contre le témoignage irrécusable des documents. Le personnage que nous regardons vivre n'a rien de nos petitesses : qu'il commande à la mer ou qu'il enseigne les béatitudes, il est partout d'une grandeur divine, car il manifeste toujours la puissance ou la sagesse de Dieu.

De tels actes exerçaient sur les disciples, on le comprend, une action prodigieuse. Leur foi s'enracinait, l'idée qu'ils se faisaient de leur Maître s'élevait peu à peu, et, avec la foi, ils sentaient croître leur admiration et leur dévouement. Il ne fallait rien moins pour arracher ces natures au milieu si réfractaire d'où elles étaient sorties.

Les miracles font partie de l'éducation des premiers fidèles de Jésus, ils sont une des forces qui expliquent leur métamorphose rapide; ils s'imposent à la raison, et forment un élément essentiel dans la trame de cette histoire.

La barque montée par Jésus et ses disciples, assaillie par les vents et les flots, Jésus endormi à la poupe, les disciples effrayés, criant à leur Maître : Sauvez-nous, nous périssons ! lui, toujours calme, au milieu de la tempête, leur reprochant d'avoir peur, comme si près de lui on pouvait jamais craindre ; sa parole plus forte que Torage et la mer déchaînés, commandant au vent de se taire, et aux flots de se calmer; cette tranquillité parfaite, soudaine, absolue; l'admiration mêlée de crainte jetant le cri de la foi en Celui qui est plus fort que la nature, — toute cette scène, dans ses détails si vivants, est devenue un symbole populaire de l'œuvre de Jésus.

L'Église est la barque de Pierre, qui porte le Christ et les siens. Elle s'en va, le soir du jour de l'humanité, à la rive éternelle, traversant ce monde où la tempête fait rage. Invisible, Jésus semble dormir. La prière le réveille et l'évoque; il paraît, il se plaint qu'on soit épouvanté; sa présence est le gage de toute paix. Il commande aux événements comme à la tempête des flots, il sait les enchaîner, quand il lui plaît, d'un mot tout-puissant. Un cri d'adoration s'élève sur la mer apaisée

par lui, et, dans le calme de ce monde, on entend la barque poursuivre sa route, toute pleine de ce cri. Jésus a la force de Dieu, il est le maître des passions humaines et de leurs vagues courroucées qui ne peuvent rien contre l'Église insubmersible.

La barque, après la tempête, aborda sans encombre à la rive orientale où Jésus voulait accoster (i). Il descendit sur le territoire des Géraséniens, un peu au delà de l'ancienne Gérasa (2). La petite ville, située à l'extrémité de l'ouady Zemmach, faisait partie de la Décapole. Les montagnes de la vallée s'écartent à droite et à gauche et s'élèvent brusquement audessus du lac, à la hauteur des plateaux de la Gaulonitide. Elles sont percées de grottes qui servent de tombeaux. Les ruines de Gérasa subsistent sous le nom de Kersa. On distingue encore à fleur du sol les vieux murs de basalte des maisons renversées. Les débris d'un château, protégeant la route au bord de la mer, forment en avant de Kersa un petit monticule qu'un robuste térébinthe couvre de ses rameaux touffus. Des Bédouins campent alentour; leurs tentes noires s'étendent au milieu du gazon vert; leurs troupeaux errent dans la vallée et au flanc de la montagne.

Au moment même où Jésus débarqua, tout à coup, du milieu des tombeaux qui couvraient la colline, vint à lui un homme d'un aspect effrayant (5). Il habitait dans les sépulcres; on ne pouvait le lier, même avec des chaînes; il était la terreur de la contrée. Souvent serré de chaînes et les pieds dans les fers, il avait rompu les chaînes et brisé ses fers; et sans repos, le jour et la nuit, il errait dans la montagne déserte et parmi les tombes, criant, s'arrachant les vêtements et se meurtrissant avec des pierres.

Cette folie furieuse était aggravée par la possession ; tout le récit, sans elle, est inexplicable. Voyant venir Jésus de loin, il accourut et se prosterna devant lui, et jetant un grand cri, il disait : — Qu'y a-t-il entre moi et toi, Jésus, Fils du Dieu Très Haut.f* Je t'adjure par Dieu, ne me tourmente point.

Ce n'est pas l'aliéné qui parle, c'est l'esprit mauvais dont il est possédé qui se révèle.

Son attitude envers Jésus est toujours la même. Une force supérieure semble le pousser vers lui, il devine le P^ils de Dieu

(i) Matth., VIII, 28 et suiv.; Marc, v, i-io ; Luc, viii, 26 et suiv. (2) Voir l'Appendice L. Kersa et Gadara. (j) Voir l'Appendice K. Le possédé de Kersa.

dans cet homme extraordinaire; il se voit vaincu d'avance et enchaîné; il ne blasphème pas, il demande grâce.

Ces paroles entr'ouvrent le mystère de la damnation des esprits. Leur joie satanique est dans le mal qu'ils peuvent faire. Le néant de leur nature d'où ils ont chassé Dieu est leur tourment. Sortir d'eux-mêmes pour asservir l'homme et troubler la terre serait un soulagement et une diversion au vide effrayant qui est leur supplice; être ramenés à eux-mêmes, à ce moi qui, sans Dieu, n'est que ténèbres, laideur, impuissance, inanité, c'est leur enchaînement dans l'abîme.

Jésus ne parle pas à cet homme misérable, il répond à l'esprit. Il veut d'abord délivrer l'âme; l'âme affranchie, il sauvera le corps.

— « Esprit immonde », lui dit-il, « sors de cet homme. Quel est ton nom i »

— Légion, dit l'esprit (i). Et, renouvelant ses supplications, il implorait Jésus pour ne point être chassé hors du pays.

Jésus ne répondit pas.

Or, il y avait là, le long de la montagne, un grand troupeau de porcs qui paissaient. — Envoyez-nous dans ces pourceaux, crièrent les esprits par la bouche du possédé, de sorte que nous entrions en eux.

Jésus le leur permit. Comme il avait, la nuit même, maîtrisé la nature, le vent et les flots, il apparaît, dans cet exorcisme, plus que jamais dompteur des esprits; il leur parle d'une voix irrésistible : ils vont où il veut.

Au signe de Jésus, les esprits immondes, sortant du possédé, entrèrent dans les porcs, et le troupeau, d'environ deux mille, d'une course impétueuse, se précipita dans la mer et s'y noya.

On s'est demandé de quel droit Jésus avait infligé cette perte aux Géraséniens. Est-ce que tout n'appartient pas à Dieu et à celui qui en exerce l'empire.'^ La même main qui, sur la terre épouvantée, déchaîne les fléaux et les puissances de la mort, déchaîne aussi les esprits mauvais qui ravagent le monde humain. Mais, en nous éprouvant et en nous châtiant, xelle nous élève, car elle nous fait sentir, avec sa puissance, notre néant et la souveraineté de Dieu.

Le monde animal, avec ses formes variées et mystérieuses

(i) Ce nom, qui rappelait la conquête et la domination du peuple juif par les armées romaines, exprimait énergiquement la tyrannie exercée sur l'homme par les esprits mauvais, dont la puissance est incommensurable.

l'apostolat GALILÉEN. — LE ROYAUME DE DIEU. 407

dans leur variété, n'est qu'un vaste hiéroglyphe où se peuvent déchiffrer les réalités du monde invisible, de l'ame et de l'esprit. Entre les formes, les instincts de la béte et les individualités psychiques, que d'affmités! Certains êtres rampent, tortueux, immondes, et trouvent dans la faune leur symbole parfait. Ces porcs envahis par les démons dévoilent ces puissances ténébreuses et corrompues dont les suggestions, pendant des siècles, ont réussi à transformer la masse humaine en un troupeau d'Épicure.

Les gardiens de ces animaux s'enfuirent, épouvantés, et annoncèrent dans la ville et aux champs ce qu'ils avaient vu.

A cette nouvelle, plusieurs accoururent. Ils virent Jésus, et à ses pieds, assis, vêtu, tranquille et sain d'esprit, le possédé.

Les Géraséniens, à ce spectacle émouvant, n'eurent qu'un sentiment, la crainte; une seule pensée, la perte de leurs pourceaux. Natures intéressées et grossières, ils ne comprirent pas celui qui venait de débarquer sur leur territoire. Étaient-ce des païens ou des Juifs : On ne sait. La Décapole était fort mélangée comme population. Ils ne trouvèrent rien à dire à l'hôte mystérieux qui avait guéri le démoniaque ; ils eurent peur de lui. L'homme de Dieu effraye souvent ceux qu'il visite. Ils ne veulent pas être troublés dans leur vie terrestre, dans la fausse paix de leurs passions; au lieu d'offrir à Jésus l'hospitalité, ils réconduisent, en le priant timidement de s'éloigner d'eux.

Jésus, qui respectait l'homme jusque dans son aveuglement et sa misère, ne s'imposait jamais. Il revint au rivage et se retira.

Comme il s'embarquait, celui qu'il avait guéri le pria de lui permettre de le suivre. Il se sentait enchaîné à son libérateur, il lui semblait que sa vie devait lui appartenir : la reconnaissance est capable de ces inspirations. Le Maître ne le lui permit point; mais, touché de sa foi, il fit du possédé furieux un apôtre.

— « Va », lui dit-il, « dans ta maison et chez les tiens. Annonce-leur tout ce que le Seigneur a fait pour toi, et raconte-leur comment il t'a pris en pitié. »

En Galilée, où Jésus se gardait toujours avec tant de réserve d'exicter l'effervescence populaire, il défendait aux malades de publier leur guérison; mais dans ce pays où il ne fait qu'une excursion rapide et qu'il va quitter brusquement, il veut que son nom demeure après lui, et que ces déshérités de

Gérasa n-e restent pas tout à fait étrangers à l'œuvre messianique que Dieu accomplissait pour son peuple (i).

Ceux que la miséricorde de Dieu a sauvés entendent au fond de leur conscience cette même parole de Jésus. Rien de plus touchant pour les autres que le récit même des bienfaits de Dieu. La reconnaissance ouvre le cœur, et le cœur a le secret d'émouvoir et de persuader. Le pauvre Gérasénien s'en alla, publiant dans la Décapole tout ce que Jésus avait fait pour lui, et le nom du Prophète fut l'objet de l'admiration universelle (2).

Ce récit de la guérison du possédé de Kersa, où le second Évangile n'a ménagé ni la couleur ni les détails extraordinaires, n'embarrasse pas celui qui admet la réalité de la possession et le pouvoir souverain de Jésus sur les esprits; c'est un fait précieux, au contraire, à ce double point de vue; car il révèle, avec une clarté saisissante, la nature de la possession satanique et l'autorité invincible de Jésus.

L'école soi-disant rationnelle, de la théologie allemande, qui n'a d'autre souci que d'atténuer la vérité pour la rendre acceptable, et de torturer les textes pour les adapter à ses théories, n'a vu, dans le démoniaque de Kersa, qu'un lycanthrope furieux; dans la course impétueuse des porcs, qu'un troupeau effrayé par le démoniaque et les cris des bergers; dans la guérison de l'énergumène, qu'un magnétisme de Jésus dont le charme et la noblesse s'imposaient même à des aliénés. L'histoire sérieusement traitée n'autorise point ces fantaisies dont l'audace apparente déguise mal une pensée timide. Ceux qui ne croient point au Dieu personnel, aux esprits, à leur action sur l'homme, à la mission divine de Jésus, n'ont d'autre ressource que de traiter l'Évangile comme une légende, et les Évangélistes comme des ignorants; mais ils se heurtent à la grandeur même de Jésus.

Le Maître qui a donné sur la morale le dernier mot, qui a étonné et étonne encore le monde le plus civilisé par une sagesse divine, qui a dominé tous les étroits préjugés et la grossière ignorance de son milieu, ne peut être éconduit par quelques philosophes. S'il a enseigné l'existence des démons, c'est que les démons existent; s'il les a expulsés, c'est qu'il

(1) cf. Godet, Comment, de l'Évang. de saint Luc, ad h. 1. — (2) Luc, viii,

possédait la force de Dieu pour les lier et les chasser ; il ne s'est jamais fait le complice de l'erreur et du mal, et on Toutrage dans sa droiture, en lui prêtant le procédé d'accommodation par lequel il aurait adopté, en apparence, les doctrines erronées et la crédulité enfantine de la foule. La personnalité de Jésus défend Tinfirmité de ceux qui ont écrit d'elle; les récuser, c'est le récuser; les attaquer, c'est l'attaquer; sa sainteté et sa sagesse le rendent, lui et ses disciples, invulnérable. Ce n'est pas une négation critique, appuyée d'une philosophie panthéiste ou d'une science toute matérielle, qui atteindra jamais celui qui a vaincu le monde , et dont la doctrine , après deux mille ans, reste la loi de la vertu et de l'héroïsme.

En quittant le pays des Géraséniens, le matin même où il y avait abordé, Jésus rentra à Capharnaùm. On vit venir de loin la barque partie la veille, et la foule s'assembla pour le recevoir. Tous l'attendaient, dit un Évangile (i). Le récit de la tempête, apaisée la nuit même, et de la guérison du possédé, dut se répandre dans le peuple. Mais on ne comptait plus les prodiges qui se multipliaient sous les pas du Prophète. Jésus ne fit que traverser la ville, et partit aussitôt, suivi de ses disciples, pour Nazareth (2). Il voulait revoir ce pays qui était le sien, qu'il avait essayé d'évangéliser quelques semaines auparavant, au début de son ministère galiléen, et dont il était sorti excommunié, menacé de mort (3). Les Nazaréens avaient blasphémé en lui le Fils de l'homme : il oubliait l'injure, et, dans sa mansuétude, il faisait, pour les éclairer, une nouvelle et généreuse tentative. Les préjugés contre lesquels il s'était heurté allaient peut-être s'évanouir devant sa gloire devenue populaire.

Il parut à la synagogue, le jour du sabbat. L'apreté des sentiments et la violence de la haine semblaient s'être calmées. Plusieurs même, en l'entendant, s'étonnaient et admiraient ; ils ne niaient point sa sagesse ni ses miracles, mais la pauvreté de son origine restait la pierre d'achoppement de leur foi. On en faisait une objection contre sa mission divine. — Quoi! répétait-on, n'est-ce pas le charpentier, le fils de Marie, le frère de Jacques et de Joseph, de Judas et de Simon .^ Ses sœurs ne sont-elles pas parmi nous.^*

(1) Luc, VIII, 40. — (2) Matth., XIII, s 3-58; Marc, vi, 1-6. Cf. Luc, iv, ifa et suiv.

(j) Voir l'Appendice N. Les deux visites à Nazareth.

Comme l'humanité varie dans ses impressions et ses jugements! Aujourd'hui, l'humilité, l'obscurité de la naissance fait ressortir et accroît le mérite du grand homme ; chez les Galiléens de Nazareth, elle le voile. Peut-être eussent-ils accepté Jésus comme un simple docteur, confondu avec les autres, mais le reconnaître pour l'Envoyé de Dieu, pour le Messie, voilà ce qu'ils repoussent. L'envie les aveugle et se couvre du sophisme que les Pharisiens opposent à Jésus : Est-ce que le Messie vient de si bas? Est-ce un charpentier qui va délivrer le peuple et relever le trône de David .^^

La propre famille de Jésus n'échappait pas à ce scandale : la supériorité d'un homme extraordinaire est presque toujours incomprise de ceux qui ont vécu avec lui dans la familiarité.

Jésus s'étonna, non sans douleur, de l'incrédulité opiniâtre de son pays. Sa bonté, que la foi seule faisait agir, resta pour eux une source scellée; il ne guérit là que quelques rares suppliants auxquels il imposa les mains. Il quitta Nazareth qu'il ne devait plus revoir, et, en prenant congé de ses compatriotes, dont la froideur contrastait avec l'accueil enthousiaste qu'il recevait ailleurs du peuple, il leur dit avec tristesse ce mot qui peint toute sa destinée : « Un prophète n'est sans honneur que dans sa patrie, et dans sa maison, et dans sa famille. »

Nazaréen, les Nazaréens le dédaignent; Judéen, les Juifs le repoussent; mais les Samaritains et les païens l'accueillent et l'adorent.

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