INSTRUCTIONS AUX DOUZE. — MORT DE JEAN-BAPTISTE
Pendant que Jésus, acclamé du peuple et maudit par les Pharisiens, évangélise la Galilée, ses disciples demeurent l'objet constant de sa sollicitude; ils forment son Église et son Royaume.
Leur nombre s'est accru; il a fait entre eux une sélection, en a choisi douze qu'il a nommés apôtres ; il leur a montré, comme il l'avait promis dans un langage mystérieux, les anges du ciel qui montent et descendent sur sa tête; il les a emmenés dans ses voyages apostoliques; aujourd'hui, les sentant dignes d'une confiance plus haute, il veut qu'ils aillent annoncer l'Évangile, et que, sous ses yeux, ils fassent l'apprentissage de l'apostolat.
L'envoi des Douze au milieu des villes juives devait aussi, dans la pensée de Jésus, étendre son propre apostolat. Ses jours étaient comptés, il fallait que, malgré la rapidité de sa carrière, le peuple entier entendît la bonne nouvelle de son nom et de son Royaume. La moisson est mûre, les ouvriers sont augmentés.
Jésus convoqua autour de lui les Douze (i). Les documents ne marquent pas nettement le lieu de la réunion. Ce fut vraisemblablement Capharnaùm et la maison de Pierre, et cette même chambre haute où le Maître et ses disciples se retrouvaient, le soir, après la fatigue de ses journées toutes remplies de l'œuvre de Dieu.
Il commença, en stratégiste prudent, par délimiter le champ du combat.
(i) Matth., X ; Marc, vi ; Luc, ix.
— (( N'allez point vers les païens; n'entrez point dans les villes de Samarie ; allez aux brebis perdues de la maison^ d'Israël. »
En restreignant leur apostolat, le Maître facilite la tâche et la proportionne aux ouvriers. C'est, d'ailleurs, le plan de Dieu : Israël a les promesses du salut, il doit en avoir les primeurs, plus tard, l'heure sonnera pour les Samaritains et les païens.
Puis, il ajouta :
— « Allez, enseignez -les, dites -leur : Le Royaume des cieux approche. »
Voilà, en un seul mot, toute la science des apôtres. Il n'en est pas de plus sublime et de plus nécessaire. Elle suffit à tout ; les autres, sans elle, ne servent de rien. C'est la science propre de Jésus. Il la leur avait déjà communiquée dans ses discours aux synagogues, dans ses paraboles au peuple, et surtout dans les entretiens intimes; et, bien qu'ils fussent loin d'en mesurer la profondeur, ils en savaient assez pour dire que le Règne de Dieu était le Règne du Messie, que le Messie était là, qu'ils le connaissaient, qu'ils étaient ses disciples, et qu'on était de son royaume à la condition de se repentir et de croire.
L'action apostolique est restée ce que Jésus l'a faite, en ce jour même où, pour la première fois, il envoya quelques hommes choisis l'exercer en son nom.
Le Règne de Dieu est toujours proche; le devoir suprême, la plus haute destinée de l'homme, est toujours de recevoir, dans sa conscience, l'Esprit vivant et personnel de Dieu dont Jésus est la source unique; la condition d'une telle libéralité est toujours la foi en la parole de Jésus, le renoncement à soimême, à ses idées, à ses passions, à ses intérêts, à ses vices et même à sa propre vertu, en un mot, le repentir et le sacrifice total.
A ces combattants nouveaux, Jésus devait une armure nouvelle.
— « Je vous donne », leur dit-il, « force et puissance pour chasser les esprits immondes, guérir toute langueur et toute infirmité. »
Cette parole est manifestement divine. Il est au pouvoir de l'homme de communiquer ses idées, ses instructions, ses plans, ses ambitions, et d'allumer dans l'âme des siens le feu sacré de l'enthousiasme, il ne saurait transmettre ni son génie ni sa vertu; l'histoire ne mentionne même pas, dans les
plus puissants génies philosophiques, politiques ou religieux, une telle prétention. Or, Jésus transmet à ses disciples TEsprit de Dieu qui est en lui, qui est à lui, et il les envoie ainsi armés :
— « Allez, guérissez les malades, ressuscitez les morts, purifiez les lépreux, chassez les démons. »
Les apôtres n'auront d'autre force que la puissance même de Dieu, et cette puissance ne leur sera donnée que pour le bien des hommes. Les hommes souffrent : elle calmera leur douleur; ils languissent : elle les relèvera; ils meurent : elle les rendra à la vie; ils sont sous le joug de l'esprit mauvais : elle les en affranchira. Les miracles de la bonté seront le signe de leur m.ission et les œuvres de leur pouvoir. Ils imiteront leur Maître. C'est son Esprit qui agira en eux et par eux. Leur foi les incorporera à lui et restera la condition de leur activité surhumaine. La puissance de guérir les maux physiques et de commander à la mort pourra être suspendue; l'intluence sur les âmes et l'autorité sur les esprits mauvais ne le seront jamais. Qu'importe, après tout, que le corps souffre et meure, si l'ame vit saine, libre, consolée?
Jésus continue sa fonction messianique par l'apostolat, — œuvre d'affranchissement, de justice, de miséricorde infinie, qui arrache aux doctrines impures les esprits tyrannisés et avilis par elles, réveille les consciences mortes, donne aux désespérés la consolation de Dieu, et guérit les misères, les langueurs qui entravent la marche du monde.
En même temps qu'il munit ses apôtres de la force de l'Esprit, Jésus leur montra quelles vertus il exigeait d'eux : la bonté qui se donne; le désintéressement qui s'oublie; la pauvreté qui se dégage de tout ; la confiance qui se remet à Dieu sans réserve ; la persévérance et le courage que rien ne déconcerte.
— « Vous avez reçu gratuitement, vous donnerez pour rien. N'ayez ni or, ni argent, ni aucune monnaie, dans vos ceintures; ni sac pour la route, ni deux tuniques, ni chaussure, mais seulement des sandales; ni verge, mais seulement le bâton du voyage (i) ; car à l'ouvrier est due sa nourriture. »
Voilà Tapôtre tel que Jésus le veut. Être bon qui a tout
(i) D'aprcs saint Matthieu, Jé^us défend le bàîon ci les chaussures; d'après
reçu de Dieu, il doit donner sans calcul et imiter la générosité de Dieu. Ses mérites ne sont que néant sans la munificence divine dont il a été l'objet; ce qu'il a reçu pour rien, il le donnera pour rien. L'Esprit ne s'achète ni ne se vend; celui qui le reçoit est heureux, celui qui le communique, plus heureux encore; ce surcroît de joie sera son trésor et suffira à sa récompense.
L'expansion est en raison de la bonté. Les meilleurs sont les plus expansifs. De toutes les forces l'Esprit de Dieu est la plus communicative. Les âmes rayonnantes se font aimer; en s'ouvrant elles-mêmes, elles provoquent l'ouverture. C'est la première vertu de l'apôtre.
Comme il est généreux, il sera désintéressé. Il ne doit avoir aucun souci terrestre. Qu'a-t-il à faire de la richesse de ce monde .f* Il possède les incorruptibles trésors de Dieu. En le voyant ainsi affranchi de l'amour des choses qui passent, les hommes comprendront qu'il vit de ce qui ne passe pas; et sa pauvreté effective leur fera soupçonner la réalité des biens impérissables du Royaume qui leur est annoncé. Pourquoi s'inquiéterait-il des nécessités de la vie.^ Dieu a ordonné toutes choses de sorte que l'ouvrier qui mérite sa nourriture, la trouve toujours. L'être stérile disparaît; mais celui qui fait œuvre utile est digne de vivre, et il vivra de la Providence du père. L'âme de Jésus était débordante de cette confiance filiale; il veut que ses apôtres en soient remplis, car elle est l'expression même de l'amour pour le Père céleste dont il leur révélait le nom et la bonté.
L'apôtre vivra des dons de ceux qu'il aura évangélisés ; c'est tout ce qu'il en recevra, tout ce qu'il leur demandera. La reconnaissance de ceux qu'il aura guéris et sauvés ne lui manquera pas. Les bienfaits terrestres peuvent faire des ingrats; les dons de Dieu, jamais. Les premiers n'améliorent pas; les seconds sanctifient.
Quelle sera la tactique de ces envoyés militants.?
Jésus la leur enseigne jusqu'aux moindres détails. Dans ce
saint Marc, il les permet et les tolère. La conciliation des deux textes contradictoires en apparence est facile. Le bâton défendu est évidemment le matah, qui indique un objet qui peut servir à l'attaque ou à la protection ; celui qui est autorisé est le bâton de voyage, le maschan. Les deux sens sont impliqués dans le pàêôov des Grecs.
Quant aux chaussures, celle qui est permise est la sandale que portent les pauvres. Cf. Lightfoot, Hora hebraic<e, ad h. 1.
l'apostolat GALILÉEN. — LE ROYAUME DE DIEU. 415
premier essai d'évangélisation, il ne veut pas qu'ils aillent seuls, mais deux à deux, afin de se soutenir l'un l'autre (i).
Il ne les envoie pas non plus aux assemblées publiques des synagogues ni à la foule. Il craint pour eux, timides encore et mal éprouvés, le péril d'un apostolat éclatant et bruyant; il sait la véhémence des passions populaires promptes à se soulever, difficiles à apaiser; il connaît la subtilité et la ruse des docteurs; il veut épargner aux siens des luttes trop fortes; et, en attendant qu'il leur donne, avec la plénitude de son Esprit, la terre immense à évangéliser, il leur recommande une action plus humble, plus tranquille, une sorte d'apostolat individuel et domestique dont la famille sera le centre et le point d'appui.
— • « En quelque ville ou village que vous entriez, enquérezvous du plus digne, et demeurez chez lui jusqu'à votre départ. Et, en franchissant le seuil de sa maison, dites : Oue la paix soit sur elle! La maison en est-elle digne .^ Votre paix viendra sur elle, sinon, votre paix reviendra sur vous. Que si nul ne vous reçoit et n'écoute votre parole, sortez de cette maison et de cette ville, en secouant la poussière de vos pieds. Elles ne sont plus pour vous qu'une maison et une ville profanes; entre vous et elles, il n'y a plus rien de commun, traitez-les en païennes.
« Je vous le dis en vérité, au jour du jugement, il y aura moins de rigueur pour Sodome et Gomorrhe que pour cette maison et cette ville-là. »
L'envoyé de Jésus est un messager de paix. Comme son Maître, il ne connaît ni la violence ni l'oppression : il est de la race des enfants de Dieu, des débonnaires et des pacifiques. Son (( schelam » n'est point une vaine formule polie, il a une vertu sacramentelle, étant l'expression vivante et effective de l'Esprit de Dieu dont il est le porteur. Cet Esprit déborde de ceux qu'il anime, et il se plaît à agir par eux, autour d'eux; en se communiquant, il enrichit non seulement ceux qui le reçoivent, mais ceux qui le donnent; et, s'il est repoussé, il revient en bénédiction à celui qui l'a offert. Mais le sort des Ames réfractaires à l'appel divin est effrayant. Le désastre des villes maudites est moins terrible que l'état de l'homme, lorsque l'amour de Dieu offensé se retire de lui, l'aban-
( I ) C'est au choix de Jésus évideminent qu'il convient de rapporter l'appariemcni des Douze dans la nomenclature des Evangiles*. * Matth., X ; Marc, m; Luc, iv; Act., xin etsuiv.
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donnant^ le laissant choir dans cet abîme que creuse en lui l'absence définitive de Dieu.
Alors, Jésus se mit à peindre, en quelques traits énergiques, les difficultés et les obstacles du prosélytisme au milieu du monde et à exhorter ses disciples aux vertus de combat sans lesquelles leur action serait vaine. Sa pensée n'est point limitée au moment présent: elle domine les temps, éclaire l'avenir et embrasse l'œuvre totale de l'apostolat. En montrant à ses disciples ce que leur mission a de redoutable, il agit avec la sagesse de l'éducateur qui centuple le courage, en donnant à ceux qu'il forme une conscience plus haute du danger.
■ — « Voici, s'écria-t-il, je vous envoie comme des brebis au milieu des loups. » Les brebis sont sans défense; les loups armés pour l'attaque et dévorants.
« Soyez prudents comme des serpents, et simples comme des colombes. Gardez-vous des hommes : ils vous livreront à leurs tribunaux et vous condam.neront à être flagellés dans leurs synagogues. Ils vous conduiront, à cause de moi, devant leurs gouverneurs et leurs rois, pour leur être en témoignage, à eux et aux païens.
« Une fois livrés, ne vous inquiétez ni de ce que vous devez dire, ni de la manière de le dire : cela vous sera donné sur l'heure. Ce n'est pas vous qui parlez, c'est l'Esprit de votre Père qui parle en vous.
« Le frère livrera son frère à la mort, et le père son fils; et les enfants s'élèveront contre leurs parents et les mettront à mort, et vous serez en haine à tous, à cause de mon nom ; mais qui persévérera jusqu'à la fin, celui-là sera sauvé.
a Lorsqu'on vous poursuivra dans une ville, fuyez dans une autre. Hâtez-vous. En vérité, je vous le dis, vous n'aurez pas évangélisé toutes les villes d'Israël, avant que le Fils de l'homme vienne. » •
Voilà le lot des apôtres, prophétisé par le Maître : l'hostilité des hommes, l'attaque violente, la persécution, les jugements, les supplices, la haine, la mort. C'est le premier éclair sur la destinée douloureuse du Messie. Avant de la dévoiler à ses disciples, Jésus leur a annoncé ce qu'ils devront souffrir eux-mêmes, — révélation austère qui les préparera à comprendre, lorsque le moment sera venu, le mystère de la croix.
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Ce sombre tableau dut effrayer la petite phalange, ou du moins l'étonner. Jésus fit alors une allusion aux difficultés, à l'opposition, à la violence dont il était Tobjet lui-même, et qui grandissait chaque jour :
— Notre sort est commun, ajouta-t-il, « ne m'appelez-vous pas Maître et Seigneur ? » Vous êtes, et vous serez traités comme moi. « Le disciple n'est pas au-dessus du maître, ni le serviteur au-dessus de son seigneur. Il suffit au disciple d'être comme son maître, au serviteur d'être comme son seigneur. » Puis, leur rappelant Tinjure horrible qui lui avait été faite, la veille même, par les Pharisiens, il leur dit : « S'ils ont appelé Béelzébud le Père de famille, combien plus ceux de la maison ! »
Et eux, les persécutés, que feront- ils dans ces luttes.»^
Jésus leur demanda la prudence et la simplicité : deux vertus pacifiques qui se complètent, car la prudence, sans la simplicité, tourne à la ruse, et la simplicité sans la prudence, à la naïveté; la ruse trompe, et la naïveté aveugle nous perd.
Il ne veut pas qu'on résiste violemment au mal ; il faut le vaincre par la douceur ou s'en garder et le fuir. L'apôtre est désarmé de toute force terrestre d'attaque; il n'est pas le loup qui déchire, mais la brebis qu'on égorge. Toujours victime, jamais bourreau.
Mais aucun obstacle, aucun péril, aucune violence n'aura prise sur lui; il devra persévérer jusqu'au bout dans sa tâche, et ne connaître ni défaillance ni crainte.
— « Allez, dit Jésus, ce qui est caché doit être révélé, ce qui est secret doit être su. » L'œuvre de Dieu, obscure, inconnue, doit arriver à la lumière et au grand jour. « Ce que je vous dis dans les ténèbres, dites-le dans la clarté; et ce que je souffle à votre oreille (i), prêchez-le sur les toits (2).
« Allez, persévérez et ne craignez rien. »
Celui que Jésus envoie dans un monde ennemi, sans argent, sans provision, sans bâton, sans épée, sans force humaine, humble, pauvre, doux, pacifique, est plus fort que toute puissance humaine : celle-ci peut tuer le corps, mais l'ame lui
(1) Allusion à une coutume en vigueur dans les synagogues et dans les écoles. Le lecteur de la Loi, dans les premières, et le Rabbi dans les autres, avait devant lui un assesseur ou mterprète. Ils lui parlaient à voix basse et à l'oreille, et il redisait à voix haute à l'assemblée ce qu'il avait entendu. Lichtfoot, Hor<e hebraicce, p. 253.
(2) Autre allusion aux coutumes religieuses des Juifs. La veille du sabbat, le
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échappe," et l'âme est tout pour l'apôtre, puisque c'est en elle qu'habite l'Esprit de Dieu par lequel il vit. Il n'a personne à craindre, si ce n'est celui qui a le pouvoir de jeter l'âme et le corps dans la géhenne. Invincible, Dieu garde ceux qui le craignent; il veille sur toute créature, la plus petite comme la plus grande; mais ceux qui l'aiment sont ses enfants, il a pour eux une providence paternelle.
— « Deux passereaux ne se vendent-ils pas une obole ? Pas un d'eux ne tombe sur la terre, sans que votre Père le permette. Pour vous, les cheveux mêmes de votre tête sont tous comptés. Ne craignez donc point; vous valez bien mieux que plusieurs passereaux, j)
Afin d'enhardir leur courage, il élevait leurs espérances. La pensée de Jésus embrasse toujours la totalité des choses, la terre et le ciel, le temps et l'éternité, les créatures et le Père.
— Quelque difficile que soit votre œuvre, semble-t-il dire à ses disciples, « allez », portez mon témoignage à la face des hommes; « celui qui m'aura reconnu devant eux, je le reconnaîtrai devant mon Père qui est au ciel; et celui qui m'aura renié devant les hommes, je le renie aussi devant mon Père qui est au ciel » .
Être reconnu de Jésus devant le Père, principe et fin de tout, lui appartenir éternellement, être avec lui et en lui dans la plénitude de la lumière, de l'amour et de la vie, c'est l'espérance qui doit réjouir l'apôtre, à travers ses tribulations. Il peut avec elle affronter tous les supplices. Être renié par Jésus, séparé de lui, c'est la mort effrayante, la seule à redouter.
Il faut d'ailleurs que les disciples le sachent, l'œuvre à laquelle ils se consacrent par l'apostolat est une œuvre de lutte, de combat à outrance. Le Maître qui leur ordonnait de dire : « Paix à cette maison et à cette ville » ; qui leur avait enseigné sur la montagne le bonheur des pacifiques; lui, — la douceur même et la paix, — qui en donne le germe fécond, en apportant la vérité et en faisant régner la justice, il est destiné à soulever dans le monde une tempête effroyable, la tempête des violents, des ennemis de toute justice et de toute vérité, de tout sacrifice et de tout amour.
Hasan annonçait du haut de la terrasse d'une inaison élevée l'ouverture du sabbat au son de dix trompettes ou à grande voix, comme le muezzin, chez les musulmans, invite à la prière du haut des minarets.
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— Ne vous y trompez pas, « j'apporte sur terre non la paix, mais le glaive. Je viens séparer le fils de son père, la fille de sa mère, et l'homme aura pour ennemis ceux de sa maison. >> Pour venir à moi, il faudra tout quitter, et « qui aime son père ou sa mère plus que moi n'est pas digne de moi )). Le chemin qui mène à moi est comme la route du supplice; « qui ne prend pas sa croix pour m.e suivre n'est pas digne de moi ».
Il veut que ses apôtres ne reculent pas devant la mort, et il leur enseigne ce secret divin en un mot qui a engendré des légions de martyrs.
— « Ne craignez pas de livrer votre vie à cause de moi, dans ce monde qui tue : celui qui cherche à la conserver la perdra; qui la perd à cause de moi la trouvera. »
Immoler une vie d'un jour, c'est acquérir la vie éternelle dans le sein du Père; vouloir garder la vie qui passe, c'est se rendre indigne de celle qui ne passe pas. Le corps doit être sacrifié à l'àme, l'âme et le corps à l'Esprit de Dieu. Le corps qui veut vivre pour lui-même perd son activité la plus haute; il cesse d'être l'instrument glorieux de la pensée, et il se déshonore dans la matière qui l'étouffé. L'âme qui reste en ellemême, en refusant de s'unira Dieu, renonce à la plénitude de l'être et s'agite dans son propre néant.
Le sacrifice, — la loi universelle de la vie, — sera la loi de l'apostolat.
L'entretien de Jésus avce les Douze se termina dans une douceur réconfortante. Comme il se sentait en communion absolue et filiale avec le Père, il se sentait par son Esprit en communion avec ses disciples. Ce dernier lien se resserrait toujours, et Jésus pimait à se voir vivant en eux.
— « Celui qui nous reçoit, leur dit-il, me reçoit, et celui qui me reçoit, reçoit le Père qui m'a envoyé. Bien plus, celui qui accueille le prophète, comme tel, aura la récompense du prophète; et celui qui accueille le juste, comme tel, aura la récompense du juste. Et quiconque donne au moindre de ceux-ci un verre d'eau, parce qu'il est mon disciple, celui-là, je vous le dis en vérité, ne perdra pas sa récompense. »
Recevoir Jésus, c'est le comprendre; c'est entrer dans le même Esprit de vérité, de justice et de paix, c'est devenir participant de lui. Recevoir son disciple, le prophète ou le juste, c'est les assister dans l'œuvre qu'ils accomplissent et se
rendre digne de la même récompense. Le moindre acte ne sera pas oublié, l'obole de la veuve sera connue, et le verre d'eau compté.
Ce discours, cet entretien intime, résumé par l'un des témoins en quelques sentences brèves qui, toutes, portent la marque de Jésus, peut être considéré comme le monument de sa sagesse pédagogique.
Quel homme supérieur, quel chef d'école, proposa jamais à ses sectateurs un idéal plus sublime.'' Les grands génies sont presque toujours des éducateurs impuissants; leur élévation même et leur originalité sont un obstacle; ils ne peuvent se survivre : Dieu leur a refusé l'hérédité. Ils emportent avec eux dans la tombe leur secret, laissant ceux qu'ils ont charmés et un moment éclairés, à leur faiblesse et à leur médiocrité. Les généraux qui voient disparaître le conquérant ne savent que partager ses dépouilles et briser l'unité de son empire; les disciples du philosophe exagèrent son système et altèrent sa doctrine; les lois du législateur tombent lettre morte; et l'artiste inspiré, en livrant à son école ses procédés, — sans l'art de les appliquer, — est bientôt travesti par ceux mêmes qui en gardent le culte.
L'impuissance de l'homme à se perpétuer dans des disciples dignes de lui tient à deux causes invincibles : l'infériorité des disciples et l'impossibilité, pour le maître, de leur laisser son esprit vivant. Jésus seul a écarté ces deux obstacles; il a communiqué l'Esprit même de Dieu à des natures simples et sans culture, et cette force immanente en elles les a peu à peu façonnées à sa propre image; elles sont devenues telles qu'il les voulait, réalisant, dans sa fierté, le type austère et doux, humble et irrésistible, généreux et persécuté, de l'apôtre.
L'impulsion donnée par le Maître ne s'épuise pas; comme l'Esprit avec lequel elle se confond, sa vitalité est incoercible; jeune au milieu de ce monde caduc, victorieuse au milieu de l'humanité hostile, elle s'affirme de siècle en siècle par des créations toujours renouvelées. Jésus, dans sa puissance divine d'hérédité, se reproduit sans cesse; lorsque tout paraît épuisé et inerte, on voit tout à coup surgir des hommes nouveaux à son image, qui sont l'incarnation de son type. Leur vie est sa parole même en action. Pas un temps qui n'ait connu de ces apôtres, âmes généreuses et expansives, dont on pourrait écrire l'histoire avec ce discours de Jésus,
Forts des instructions du Maître, les Douze partirent, à sa parole, deux à deux, évangélisant les villes et les villages de Galilée.
Jésus, accompagné d'autres disciples, continua son œuvre. Son zèle apostolique ne se ralentissait jamais; il ne connut pas la défaillance et ne se donna aucun repos : le jour était à Faction, les nuits à la prière.
C'est vers ce temps, peu après le message qu'il avait envoyé à Jésus, et quelques jours avant la Pâque de l'an 29, qu'eut lieu la mort de Jean-Baptiste (i).
Les Évangiles seuls en rapportent les détails; ils remontent aux disciples de Jean qui en furent certainement instruits et vinrent de Machérous annoncer à Jésus ce qui s'était passé. Josèphe, mentionnant la mort violente du Baptiste (2), l'attribue vaguement à la politique ombrageuse d'Hérode Antipas, qui, sachant son autorité sur le peuple, redoutait qu'il ne provoquât un mouvement de révolte. Les données évangéliques jettent une grande lumière sur le récit de l'historien juif, difficile à expliquer sans elles. Rien, en effet, dans l'attitude du Précurseur, ne sentait le révolutionnaire politique; mais les craintes du tétrarque, qui paraissent absolument dénuées de fondement, deviennent très plausibles, si l'on songe qu'en reprochant sévèrement à Hérode son alliance adultère et incestueuse avec Hérodiade, Jean ait pu soulever contre lui les passions populaires. Le rôle joué par la princesse est tout naturel, dans la circonstance, et l'on s'étonne de voir quelques critiques suspecter de pareils faits (3).
Le prisonnier d'Hérode n'avait pas d'illusion sur son sort. Hérodiade ne pardonnait pas au prophète. Sa haine était implacable. L'incarcération de celui qui l'a publiquement condamnée ne calme pas ses ressentiments et ne suffit pas à sa vengeance : c'est sa vie qu'elle veut. Elle intrigue avec les courtisans. Pharisiens et Hérodiens, que Tanachorète a aussi flagellés de sa rude parole. Elle épie l'occasion pour en finir avec son ennemi.
Malgré son influence sur le tétrarque, elle ne réussissait pas cependant à lui arracher ce nouveau crime. Hérode avait
(1) Matth., XIV, 1-12; Marc, vi, 14-29. Cf. Luc, ix, 7-9. — (2) Antiq., xviK, î, 2. — (j) T. Keim, Jésus von Nazara, II Band.
peur du prophète; il n'osait affronter la colère du peuple, qui ne manquerait pas d'éclater à la nouvelle de sa mort. La justice, la sainteté de Jean, imposaient à sa conscience; il avait des égards pour lui, prenait même ses conseils et l'écoutait volontiers. Mais rien ne lasse l'esprit vindicatif de la femme blessée : elle a une opiniâtreté et des ruses qui triomphent de toutes les résistances.
L'occasion attendue et cherchée se présenta enfin. C'était la fête d'Hérode, non pas, croyons-nous, le jour de sa naissance, mais l'anniversaire de son couronnement. Le tétrarque se trouvait avec sa cour à Machérous, où il donna un festin somptueux aux grands et aux tribuns de la Galilée.
Au milieu du repas, la fille d'Hérodiade, inspirée par sa mère, entra dans la salle du banquet; et, suivant la coutume juive, pour exprimer la joie et la gloire d'une telle fête, elle dansa. La jeune fille oubliait que celui devant qui elle dansait avait déshonoré le foyer de son père.
Le tétrarque fut flatté et ému.
— Demande ce que tu voudras, lui dit-il, je te le donnerai. Et il lui fit serment sur sa tête. Oui, quoi que ce soit, demande, je te le donnerai, — fût-ce la moitié de mon royaume.
Elle sortit et vint dire à sa mère : — Que demanderai-je.'^
— La tête de Jean-Baptiste, lui dit Hérodiade, sans hésiter. La jeune fille rentra aussitôt dans la salle du festin, et
s'approchant du Roi : — Je veux, lui dit-elle, que vous me donniez, tout à l'heure, ici, sur un plateau, la tête de Jean- Baptiste.
Devant cette parole inattendue et effroyable, tout le caractère du prince se montra, mélange de bonté molle, de timidité et de fausse religion. Il fut contristé à la pensée de verser le sang. Mais comment reculer .^^ Il avait juré. Ses convives, témoins de son serment, et peut-être ennemis de Jean-Baptiste, l'intimidaient. Il n'osa pas refuser le crime. Il envoya un de ses gardes, et lui commanda d'apporter la tête de Jean-Baptiste sur un plateau. Le garde le décapita au fond de sa prison. Il apporta sa tête sur un plateau, la donna à la jeune fille, et la jeune fille la donna à sa mère.
Hérodiade était vengée.
Telle fut la fin tragique du Précurseur de Jésus.
De tels hommes ne peuvent achever leur carrière dans la
l'apostolat GALILKEN. — LE ROYAUME DE DIEU. 42 ^
paix, comblés de jours, comme les patriarches. La mort violente convient mieux aux prophètes, ces héros de la vérité et de la justice, du droit et de la vertu. Ils ont combattu pour leur triomphe, ils ont flétri les vices, ils ont crié, dans leur faiblesse, à la face des puissants et des mauvais, le « non licet » de la conscience qui ne fléchit pas : ils ont besoin de sceller de leur sang leur vie, leur parole, leur courage, leur amour, leur mission. Dieu les traite en préférés, selon leur désir.
Le monde les hait, le monde les tue; il croit étouffer leur voix de justice, il lui donne l'immortalité. La suprême éloquence est dans le sang versé pour Dieu.
Le i< non licet », — le mot du droit inflexible devant la force, la ruse et la haine, — ne trouvera pas une expression humaine plus émouvante que cette tète de Jean, présentée sur un plateau à Hérodiade, l'adultère, Tincestueuse et l'homicide.
Jean devance Jésus dans le supplice et meurt pour lui avoir préparé les voies. Son sang se mêle à celui des prophètes, ses aïeux, et à celui de l'Agneau, comme il appelait Jésus, qui sera bientôt lui-même immolé. Le chemin du Royaume, depuis l'origine du monde jusqu'à la fm des siècles, est une longue traînée de sang.
La mort de Jean-Baptiste émut profondément le peuple, en Judée comme en Galilée, mais le peuple ne se souleva pas; le peuple n'a l'initiative de rien, pas même des révolutions. Aucun chef n'exploita sa colère. Les chefs religieux, en Judée, tremblaient sous la dure main de Pilate; les grands de Galilée et les Sadducéens, courtisans d'Hérode, ne furent pas mécontents, peut-être, de cet acte de rigueur politique; — les courtisans légitiment tout, même le crime; — le prophète leur parut bientôt comme à leur souverain un danger public; les Pharisiens eux-mêmes ne virent pas sans une satisfaction secrète disparaître celui qui ne leur avait pas ménagé les fortes vérités , et qui s'obstinait à rendre témoignage à l'homme devenu l'objet de leur haine.
La mémoire de Jean resta vénérée dans le peuple; six ans après, le crime d'Hérode était vivant dans son souvenir. •Une guerre ayant éclaté, à propos de frontière, entre le tétrarque et le roi Arétas d'Arabie, père de la femme répudiée, les troupes d'Hérode furent taillées en pièces. Ce désastre
arracha un" cri à la conscience de la foule : — C'est Dieu qui se venge, cria-t-on, du meurtre de Jean-Baptiste.
Une tradition recueillie par saint Jérôme raconte que la vindicative Hérodiade, recevant des mains de sa fille la tête ensanglantée de sa victime, perça d'aiguilles la langue qui avait protesté contre son crime, et ordonna que son corps fût jeté dans les ravins de Machérous aux chiens et aux vautours. Les disciples du prophète vinrent le prendre pour l'ensevelir, et ils s'en allèrent raconter à Jésus ce qui était arrivé.
Si Hérodiade se complaisait dans sa haine assouvie, le tétrarque restait triste, inquiet, obsédé de son meurtre. La pensée de Jean le hantait. Nature superstitieuse et molle, incapable de résolution, il était rusé comme tous les caractères faibles. Il avait l'épouvante, mais non le remords de son crime. La renommée de Jésus, qui jusqu'alors l'avait trouvé indifférent, lui devint un effroi. Les apôtres, disséminés à travers les villes et les villages, avaient sûrement avivé les préoccupations ardentes de l'opinion au sujet de leur Maître. Les commentaires et les discussions ne tarissaient pas, et comme toujours, les préjugés égaraient les esprits.
Que Jésus fût un prophète, cela s'imposait. Mais lequel t On croyait alors, dans le peuple et même dans les écoles, au retour de l'âme des morts chez les vivants. Cette croyance bizarre s'exerça à propos de Jésus : — C'est Élie, disaient les uns. — Non, c'est quelque ancien prophète, répondaient les autres. Et ceux qui avaient admiré Jean affirmaient que c'était Jean lui-même, ressuscité d'entre les morts.
Tous ces bruits populaires arrivaient jusqu'à la cour du tétrarque, où, sans doute aussi, la personne de Jésus était discutée. Le nom de Jean, associé à celui de Jésus, troubla l'âme d'Hérode, il devint perplexe. Il ne savait que penser, et, subissant lui-même la superstition de la foule, il dit : — Ce Jean que j'ai fait décapiter, le voilà; il est ressuscité des morts; c'est pour cela qu'il opère des prodiges. Et Hérode tremblait. Il aurait voulu voir Jésus.
Les Douze revinrent de leur premier voyage. Ils retrouvèrent leur Maître à Capharnaùm et lui racontèrent tout ce qu'ils avaient fait et enseigné. Mais la foule était accourue. On allait, on venait; la maison était encombrée; Jésus et les
siens, remarque un des Évangiles (i), n'avaient même pas le temps de manger. Il éprouva le besoin de s'entretenir avec ses disciples dans l'intimité, et il voulut leur procurer quelques jours de silence et de calme. La nouvelle de la mort de Jean l'avertissait douloureusement de la sienne. Le moment approchait de les initier au mystère de ses souffrances. Il se leva.
— « Venez à l'écart », leur dit-il, « dans un lieu solitaire, pour vous y reposer un peu. »
Il monta dans une barque avec ses disciples, leur donna ordre de traverser le lac et de ramer vers la rive orientale^ du côté de Bethsaïde.
(i) Marc, vi, 31.