‹ Jésus-ChristChapitre 28 sur 98 · LA CRISE MESSIANIQ^UE EN GALILÉE · texte numérisé non relu

LA CRISE MESSIANIQ^UE EN GALILÉE

La rive nord -est du lac de Génézareth, entre l'embouchure du Jourdain et l'ouady Djebarieh, est une plaine connue aujourd'hui sous le nom d'El-Batyheh, fertile, arrosée, toujours verte. Elle dessine un vaste triangle dont le lac forme la base, le Jourdain et les montagnes du Gaulan les deux côtés. Bethsaïda-Julias, qu'il ne faut pas confondre avec Bethsaide en Galilée, était située au sommet du triangle, à peu de distance du fleuve, à une demi-lieue du lac, sur un monticule qui se rattache aux collines plus élevées de la chaîne du Gaulan (i). Tout ce district de la basse Gaulonitide formait, — avec TAuranitide, la Batanée, l'Iturée et la Trachonitide, — la tétrarchie de Philippe, frère d'Antipas. Ce prince n'avait rien du mauvais génie de sa famille. D'un caractère doux, juste et pacifique, il ne rappelait son père que par l'amour des arts. Dès son couronnement, il s'occupa de fonder deux villes : l'une aux sources du Jourdain, sur l'emplacement même de l'ancienne Panias, qu'il nomma Césarée, en l'honneur de César; et l'autre, près du lac, non loin du petit village de Bethsaide, qu'il nomma Julias, en l'honneur de Julie, la fille d'Auguste (2).

Il ne reste plus de l'ancienne ville que le monticule El-Tell où elle fut bâtie, et des débris informes; elle a disparu comme tant d'autres cités palestiniennes du temps de Jésus;

( I ) L'emplacement de Bethsaïda-Julias, au lieu même que nous indiquons, paraît incontestable. Il est nettement indiqué par Josèphe, Bell. Jad., m, 10, 7, et par Pline, Hist. nat., 1. V, c. xv, § 15. — Cf. Victor Guérin, Description de la Palestine, j* partie. La Galilée, \.

(2) Antiq., XVIII, 2, 1 ; Bell. Jud., 11, 9, 1 ; Antiq., xviii, 4, 6.

ses monuments de basalte sont ruinés de fond en comble; les pierres brisées ont servi à construire les huttes des Bédouins. On retrouve encore des fragments de linteaux et de colonnes dans les murailles sèches de leurs misérables celliers. On cherche en vain la trace du mausolée de Philippe, qui voulut être enseveli dans Julias; le nom du tétrarque est oublié; mais les indigènes connaissent celui de Jésus, ils montrent, près de la source d'El-Tell, un arbre gigantesque, et ils disent que !e Messie s'est reposé à l'ombre de sa puissante ramure.

(]:'est vers la plaine et les collines désertes qui avoisinent Bethsaide que Jésus avec les siens voulait se retirer. De Capharnaûm à la rive de la basse Gaulonitide, la traversée du lac se fait en une heure. Il est vraisemblable que la barque qui emportait Jésus vint aborder non loin de l'emplacement actuel de Douka.

Son départ précipité fut bientôt connu dans la ville. La foule , ayant vu la barque naviguer vers l'embouchure du Jourdain, s'était portée sur le chemin qui longe le lac, pour rejoindre le Prophète. Jésus, qui, en descendant de la barque, s'était dirigé vers la montagne, ne tarda pas à la voir arriver. On accourait à lui de toutes les villes voisines; il était venu chercher la solitude, et son Père lui envoyait tout un peuple. Cet empressement l'émut, et il les accueillit tous avec bonté.

La faveur populaire, si enivrante pour l'homme public, le laissait calme, il n'en éprouvait ni exaltation ni contrariété. Si, par une sage réserve, il s'en défiait quelquefois, il ne voyait dans la foule que des malheureux à sauver. Il jetait sur elle un regard plein de compassion, il en devinait les misères morales; elle lui semblait comme un troupeau sans berger; alors, il guérissait ses malades et l'enseignait.

Cette région solitaire parut propice à Jésus pour continuer son apostolat. Il se mit à parler du Royaume de Dieu, du haut d'une colline où il s'était retiré, entraînant derrière lui la multitude. On oublia les heures à l'entendre. Le jour baissait, le soleil avait disparu derrière les montagnes de Galilée, et Jésus parlait encore. Le crépuscule, en Orient, est de courte durée, la nuit tombe brusquement.

Les apôtres, inquiets, vinrent à leur Maître et lui dirent : — Ce lieu est désert, et il est déjà tard; renvoyez-les; qu'ils aillent dans les villages et les hameaux voisins; ils y trouveront un abri et des vivres.

Jésus leur dit : « J'ai pitié de cette foule de gens. \'oilà

trois jours qu'ils me suivent; ils n'ont pas de quoi manger. Si je les renvoie à jeun, ils défailleront en route; plusieurs d'entre eux sont venus de loin. »

— « Donnez- leur vous-mêmes à manger », ajouta-t-il sans se troubler.

Cette réponse les étonna. — Comment, nous irions acheter pour deux cents deniers de pain, afin de leur donner à manger!

Évidemment, les disciples ne pensaient pas à la puissance de leur Maître. Aucun d'eux ne songea à lui dire qu'il saurait pourvoir à tout. Il parut cependant les provoquer à cette confiance :

— « Philippe, s'écria-t-il, où achèterons-nous du pain pour que cette multitude mange.'' »

Mais Philippe répondit comme tous les autres : — Ce qu'on aurait de pain pour deux cents deniers ne suffirait pas pour que chacun en reçût quelque peu.

Alors, s'adressant à tous, Jésus leur dit : a Combien de pains avez-vous.f* Allez et voyez. »

L'un des disciples, André, frère de Simon, s'informa et vint lui dire : — Nous n'avons plus que cinq pains et deux poissons; mais qu'est-ce que cela pour tant de monde? — Il y avait plus de cinq mille hommes, sans compter les femmes et les enfants.

Les questions répétées de Jésus ne font que confirmer les apôtres dans le sentiment de leur impuissance. Mais il a son dessein, et l'œuvre qu'il médite apparaîtra d'autant plus éclatante aux yeux des siens que leur impuissance aura été mieux établie.

— « Apportez-moi, dit-il, les cinq pains et les deux poissons, et faites asseoir la foule sur le gazon, par groupes de cinquante. »

Les apôtres obéirent.

La multitude se déroula en deux rangées, par cinquantaines, sur la colline, dans l'herbe verdoyante.

La Pâque était proche.

Jésus, cette année, ne pouvant la célébrer à Jérusalem, à cause du Sanhédrin qui l'avait déjà condamné à mort, voulut la fêter, à sa manière, dans le désert.

Il prit les cinq pains et les deux poissons, leva les yeux au ciel, et, après avoir rendu grâces, il bénit, rompit les pains et en donna les morceaux à ses disciples, afin qu'ils les dépo-

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sassent devant le peuple; puis, il partagea les deux poissons, et il en donna autant qu'on en voulait. Les pains et les poissons se multipliaient dans ses mains.

Tous mangèrent et furent rassasiés.

— <( Recueillez ce qui reste », dit-il à ses disciples, c pour que rien ne se perde. »

Des fragments de pain et des poissons ils remplirent douze corbeilles.

A la vue de ce prodige, la foule fut étonnée et ravie.

— Voilà vraiment, criait-on, le Prophète qui doit venir. Cette puissance qui multiplie et transforme les choses est

la même qui les a créées et qui les conserve. Dieu appelant d'un mot les êtres pour qu'ils soient et qu'ils vivent, et Jésus nourrissant cinq mille hommes avec cinq pains et deux poissons, ne font qu'un. C'est la même force, la même sagesse, la même bonté. Chaque fois que le Fils de Thomme laisse éclater sa puissance infinie, — qu'il guérisse les infirmes, ressuscite les morts ou rassasie ceux qui ont faim, — il obéit à un sentiment de compassion.

C'est par bonté que Dieu agit au dehors, c'est par bonté que Jésus opère.

La vue de cette multitude accourue de tous côtés pour le joindre, le suivant où il l'entraîne, en plein désert, sans songer à se munir de vivres, son enthousiasme à l'écouter. Font ému; il ne veut pas qu'elle souffre à cause de lui, qu'elle endure la faim. Lui qui a repoussé comme une tentation du Mauvais l'idée de changer les pierres en pain, afin de se nourrir, il n'hésite pas à faire appel à son Père en faveur du peuple qui l'entoure.

On mesurerait mal la puissance dont ce miracle témoigne, si on la restreignait à ce prodige isolé. Jésus a fait plus que rassasier cinq mille hommes dans un désert; il reste, dans sa survivance,' le nourricier de l'humanité, toujours menacée de mourir d'inanition sur cette terre. Elle a besoin du pain matériel, et elle ne peut l'avoir sans le travail qui féconde. le sol, l'austérité qui ménage le fruit du labeur, la justice qui en garantit la possession, la charité qui en distribue à tous les réserves. Le grand, l'universel miracle du Sauveur est de lui avoir donné, avec son Esprit, ces vertus divines. On ne meurt plus de faim dans le Royaume fondé par lui. Les misérables eux-mêmes y sont recueillis et y trouvent l'abondance dans des agapes fraternelles.

C'est le- miracle le plus populaire que Jésus ait jamais fait. Il ne s'adresse pas, comme les autres, à un seul individu, mais à toute une multitude; il a une signification prophétique, car il révèle avec un éclat nouveau l'une des plus hautes fonctions du Messie.

Les milliers d'hommes sans vivres, voilà bien l'humanité affamée : quel aliment peut la nourrir et la rassasier t Un seul être, Dieu; c'est lui qu'il faut voir dans le symbole de ces pains et de ces poissons. Jésus attire à lui l'humanité dans le désert de ce monde, il la réunit, la groupe en phalanges ordonnées, lui donne l'ordre et la paix, et, debout au milieu d'elle, il apaise sa faim ; la nourriture céleste se multiplie dans ses mains, et il se choisit des apôtres pour la distribuer avec une générosité et une puissance intarissables.

Cette scène du rassasiement miraculeux de la foule au désert, à Bethsaïde, est restée vivante, avec les moindres particularités, dans la mémoire de ceux qui en furent les témoins. Les quatre Évangiles la racontent (i), et malgré les variantes de leur récit, loin de se contredire, ils se complètent.

La critique qui nie le surnaturel est condamnée à supprimer ce fait de l'histoire; car il est essentiellement miraculeux, et aucune exégèse rationaliste ne lui enlèvera ce caractère. Il faut le prendre tel qu'il est ou le supprimer. Expliquer le rassasiement de la foule par le contentement intérieur ou le ravissement dans lequel l'avait jetée l'éloquence de Jésus, prétendre que chacun tira les provisions de son sac et qu'on vécut de frugalité, ces expédients puérils font sourire et ne méritent pas d'être discutés.

La doctrine mythique s'est heurtée à des difficultés insurmontables pour démontrer la formation de ce récit. Elle a rappelé la manne du désert et les cailles (2), la provision de farine et d'huile de la veuve de Sarepta, — provision qui, à la prière d'Élie, ne s'épuisa pas, pendant la durée de la fam.ine (3) ; — le fait d'Elisée nourrissant, en temps de disette, cent hommes avec vingt pains et un peu de froment écrasé (4).

Mais il y a loin de ces analogies vagues au récit miraculeux, plein de détails circonstanciés que le mythe n'explique pas. Pourquoi cinq pains, et cinq pains d'orge.'^

(i) Matth., XIV, 13-21 ; Marc, viii, 1-9; Luc, ix, 11-18; Jean, iv, 1-13. (2) Exod., XVI ; Veut., xi. - (3) / Rois, xvii. — (4) // Rois, iv.

Pourquoi des poissons, et pourquoi deux? Pourquoi cinq mille personnes? Pourquoi des groupes de cinquante? Pour quoi deux rangées de cent? Pourquoi douze corbeilles? Entre l'hypothèse d'une invention détaillée à dessein et d'un fait réel, rhistorien qui ne dédaigne pas le témoignage formel des documents et qui ne place pas une philosophie entre la réalité et sa raison, n'hésitera jamais. Si prodigieuse que soit cette scène, elle nous met en plein domaine historique. La ressemblance entre plusieurs faits séparés par des siècles dans la vie d'un même peuple, ne peut autoriser à voir dans les derniers, au mépris de Taffirmation des témoins, une légende imaginée à plaisir; quelle histoire résisterait à une pareille théorie?

D'ailleurs, l'historicité de la multiplication miraculeuse des pains est garantie contre l'école mythique qui la nie, et contre l'école rationaliste qui essaye de l'atténuer, par la place même qu'elle occupe dans la vie de Jésus. Il ne s'agit point d'un événement quelconque, d'un miracle de plus ou de moins dans la multitude incalculable de prodiges dont cette vie est pleine; il s'agit d'une œuvre qui va marquer la fin de son apostolat en Galilée, en provoquer le dénouement, en faire ressortir le résultat.

L'évangélisation de Jésus avait pour but de montrer à tous que le temps du Règne messianique était arrivé, de manifester la nature de ce royaume et de prouver qu'il en était lui-même le fondateur et le chef. C'est dans ce dessein qu'il prêche, de ville en ville, de village en village, guérit les malades, promulgue ses préceptes nouveaux, attire à lui toutes les âmes de bonne volonté, combat les préjugés du peuple et des docteurs, passe ses nuits en prière, s'attache des disciples et s'entoure de ses apôtres. Après deux mois d'une activité incessante, malgré l'opposition perfide et sans trêve des Pharisiens et des lettrés, malgré les insuccès partiels, comme les deux tentatives sur Nazareth, le peuple entier a été mis en branle. La multitude est dans la main de Jésus, il en est le maître; charmée par son éloquence et sa doctrine, exaltée par ses prodiges, elle le suit partout où il va. Dans les premiers jours, il pouvait lui échapper, en montant sur la barque et en disant à Pierre : « Allons au large », ou se dérober à sa recherche en fuyant au désert; maintenant, le désert luimême ne le défend plus, elle accourt l'y rejoindre. Jésus n'est plus seulement pour elle un prophète, un envoyé de Dieu, comme l'appelait Nicodème et comme le peuple lui-même

l'avait appelé plus d'une fois; il est le Messie. La solitude de Bethsaïde, après le miracle de la multiplication des pains, retentit d'un long cri : —Voilà le prophète attendu, celui qui vient, celui qu'a annoncé Moïse, voilà le Fils de David !

Cette acclamation populaire, qui semble le triomphe de Jésus, constitue en réalité le péril le plus redoutable de son œuvre. Il va déployer, pour le conjurer, toute sa force, tout son calme, toutes les ressources d'une sagesse divine.

Sans doute, il est l'Envoyé attendu et le Messie promis, mais non le Messie rêvé par la conscience abusée de ce peuple. Il n'est pas le Messie charnel, terrestre, national, politique; il est le Messie spirituel, céleste, humain, religieux. Son Royaume n'a rien de commun avec les royaumes de ce monde. Toute sa prédication a été consacrée à en dévoiler la nature, tantôt à mots discrets, en figures et en paraboles, tantôt en termes exprès et énergiques. Il ne s'est réclamé de rien, si ce n'est de l'Esprit de Dieu, il n'a voulu que sauver et guérir, proclamer la vérité, verser la vie dans les âmes mortes; jamais, dans aucun cas, il n'a dit un mot, accompli un acte, qui pût flatter l'ambition du peuple ou les idées fausses des docteurs. Mais les docteurs n'ont pas voulu comprendre, et la conscience épaisse de la masse n'a pas pu voir. Quelques élus ont seuls entendu et compris.

En dehors des disciples et des apôtres, la foule, malgré son enthousiasme, reste aveugle, et comme elle ne s'élève pas à la hauteur de la doctrine de Jésus, relative au vrai règne m.essianique, elle ne s'affranchit pas non plus de ses propres préjugés, relatifs au vrai Messie.

Ces Galiléens ardents et belliqueux sont toujours obsédés du rêve de Judas le Gaulonite. Ce qu'ils veulent, c'est un chef armé, un conquérant, un libérateur. La passion politique les enflamme et les exalte, et leur enthousiasme pour Jésus est au paroxysme; ils s'excitent les uns les autres et forment le complot d'enlever Jésus, de l'entraîner à Jérusalem peut-être et de le proclamer Roi, à la face du peuple (i).

Le moment était critique.

Les mouvements populaires sont terribles, entraînant les plus forts et déconcertant les plus habiles; mais nul péril n'a jamais trouvé la sagesse du Maître en défaut.

(i) Le terme àoTtâ'^eiv : enlever, ne permet pas de douter du sens que nous donnons à ce passage.

Si Jésus, pour se dérober, était reparti immédiatement avec ses disciples, l'agitation, au lieu de s'apaiser, menaçait de s'étendre et d'éclater en Galilée; s'il fût demeuré avec les siens au milieu de la foule, il les exposait à la contagion de l'émeute. L'effervescence populaire est comme l'incendie : on ne résiste guère à ses flammes dévorantes. Galiléens euxmêmes, les disciples n'échappaient point aux ardeurs de la foule. Tout ce qui glorifiait leur Maître devait les flatter. Ils étaient bien loin encore de pénétrer les desseins de Dieu dans l'œuvre messianique, et s'ils croyaient au triomphe, ils ne le concevaient pas sans puissance terrestre. Jésus proclamé Roi par le peuple galiléen, ce devait être le signal de la venue éclatante de son Royaume.

Jésus vit le péril, et, avec une décision qui ne connaissait ni lenteur ni incertitude, il sauva d'abord ses disciples.

On s'était rapproché du rivage, après le repas miraculeux; le Maître ordonna aux siens de monter dans la barque et d'aller devant lui à l'autre bord, à Bethsaïde, en Galilée, pendant qu'il renverrait le peuple. Les disciples acceptèrent avec une certaine résistance l'ordre du Maître, qui dut. pour les contraindre, user de toute son autorité.

La barque s'éloigna, et Jésus congédia la foule. Il la domptait, la charmait, il ne la subissait jamais. De tous les hommes qu'elie a acclamés comme libérateurs, en ces temps agités où les émeutes étaient faciles, il est le seul qui n'ait point cédé à ses entraînements. Il suit la volonté de son Père, et c'est vers son Père qu'il s'élève pour échapper aux hommes qui se mettent en travers de sa vocation.

Tandis que la multitude se dispersait, il remonta vers la colline, seul, pour prier, et il disparut dans la nuit.

Pendant que Jésus était là, sur la montagne, la barque était au milieu du lac. Le vent d'ouest soufflait en tempête; la barque était agitée par les vagues, et les disciples se fatiguaient à ramer. Ceux qui connaissent la petite mer de Tibériade savent la véhémence des vents qui la bouleversent tout à coup : les plus intrépides rameurs ont peine à s'en défendre.

Jésus n'oubliait pas les siens, il les voyait en esprit, et son esprit, à leur insu, était avec eux. Vers la quatrième veille, il vint à eux, marchant sur la mer et les flots.

Comme notre volonté, dans le domaine étroit où elle exerce

son empire, triomphe à tout instant de la loi de la pesanteur et en affranchit notre corps qu'elle meut, élève, transporte, la volonté de Jésus dont le domaine ne connaît pas de limites, parce que Dieu est pleinement en elle, affranchit son corps, en cette circonstance, des lois de l'espace et de la gravité, elle le tient au-dessus des vagues; et il paraît tout à coup devant la barque, aux yeux de ses disciples.

Cette apparition soudaine les épouvanta : ils crurent à un fantôme et jetèrent des cris de frayeur.

Mais aussitôt, Jésus leur parla :

— « Rassurez-vous, c'est moi ; ne craignez point. »

— Maître, dit Pierre, si c'est vous, ordonnez-moi de venir à vous sur les eaux.

— « Viens », lui dit Jésus.

A l'instant, Simon descendit de la barque et marcha sur les eaux pour aller à son maître. Mais la violence du vent lui fit peur, et comme il enfonçait : — Maître, cria-t-il, sauvez-

moi

Jésus, étendant la main, le saisit :

— « Homme de peu de foi » , lui dit-il avec reproche , « pourquoi as-tu douté f »

Alors, les disciples voulurent le prendre dans la barque. Comme il y montait, le vent cessa tout à coup, et la barque se trouva au lieu même où ils devaient aborder.

Le miracle de la multiplication des pains les avait laissés insensibles : comme la foule rassasiée, ils étaient préoccupés sans doute de pensées terrestres et de projets de gloire mondaine. L'homme aveuglé par sa propre vanité ne voit pas l'œuvre de Dieu. Mais que le danger le presse et l'arrache à lui-même, en l'obligeant à regarder plus haut, son œil s'ouvre aussitôt avec son cœur; il comprend et il adore.

La venue de Jésus sur la mer agitée et le calme soudain apporté par sa présence jetèrent les disciples dans la stupeur; en descendant à terre, ils se prosternèrent aux pieds de Jésus et lui dirent : — Vous êtes vraiment le Fils de Dieu.

Au lieu de la royauté terrestre que Jésus fuit, dédaigne et sacrifie à sa vocation messianique, le Père céleste lui donne une souveraineté divine, et afin d'arracher ses disciples aux séductions de l'une, il les rend témoins de la gloire éblouissante de l'autre; c'est par de telles révélations qu'il les dompte et les transforme.

En descendant de la montagne, après sa longue prière, il]

laisse rayonner sa puissance jusque dans son corps mortel. Il commande à la nature et à ses forces, il ne connaît pas la pesanteur, les vagues le soutiennent, dociles, et il marche sur elles.

Cette barque agitée par la tempête, qui porte ses disciples et doit, malgré les vents contraires, aller d'une rive à l'autre, est l'image de l'Église, son Royaume, au milieu du monde. Elle lutte, en pleine nuit, contre toutes ses forces déchaînées, pour atteindre à la rive éternelle où elle a reçu l'ordre d'aborder. Pendant qu'elle résiste à l'orage, Jésus prie, seul, sur la montagne de Dieu; il vient au secours de sa faiblesse, il se montre, tout à coup, lumineux et tranquille, au devant des rameurs et leur dit le mot de la confiance et de la paix. Quiconque a foi en lui peut comme lui marcher sur les flots, dominer tous les éléments en révolte, les ténèbres, le vent, la mer. Quiconque s'effraye et perd confiance est vaincu; mais il suffit d'un cri vers le Maître pour être relevé et sauvé. Il entre dans la barque, et, dès qu'il y met le pied, à sa seule présence, le calme se fait et l'on aborde; il est le rivage, il est l'éternité.

Pendant que sur la rive occidentale, à l'entrée de la plaine de Gennésar, les disciples adoraient le Fils de Dieu, voici ce qui se passait sur la rive orientale de Bethsaïde, que Jésus venait de quitter.

La foule, congédiée par lui la veille, était revenue le matin. Ayant observé qu'une seule barque se trouvait au rivage, que Jésus n'y était pas entré, et que ses disciples étaient partis sans lui, elle espérait le retrouver. Cependant, le complot pour le proclamer Roi ne s'était pas dissipé avec la nuit; les meneurs cherchaient Jésus, et, ne le trouvant pas, ils partirent pour Capharnaùm sur des bateaux venus de Tibériade, avec l'espoir de rejoindre plus tôt le Prophète.

La rencontre eut lieu, en effet, de l'autre côté du lac, au moment où Jésus revenait avec ses disciples de Bethsaïde à Capharnaùm, et elle l'obligea à brusquer le dénouement de la crise.

Lorsque l'homme de Dieu, en lutte avec les passions et les préjugés de la foule, voit l'indépendance et la sainteté de son ministère menacées, l'heure n'est plus aux réticences, il faut déchirer les voiles et affirmer la vérité dans sa plénitude; les cœurs faux et hypocrites en mourront; mais les âmes droites et fidèles en vivront, et la vérité triomphera.

C'est ce qui explique l'enseignement de Jésus et les entretiens qu'on va lire, d'après le récit du quatrième Évangile. Ils sont, par la grandeur des affirmations, l'audace des formules, l'énergie des symboles, l'intensité de la lumière, d'une puissance irrésistible. Au point de vue de l'action, ils représentent, dans cette conjoncture si grave, le plus grand effort de Jésus pour désabuser les Galiléens des vains rêves de leur messianisme politique, et les initier à la vérité de son rôle spirituel et divin.

— Maître, dirent à Jésus, en l'abordant, ceux qui le cherchaient, quand donc étes-vous venu ici (i) r

Question curieuse à laquelle Jésus ne répond même pas; il va droit au sentiment intime de ses interlocuteurs, et démasque d'un coup ce qu'il y a de faux, d'intéressé, de perfide, peutêtre, dans l'empressement qu'on lui témoigne.

— - « En vérité, en vérité, je vous le dis, vous me cherchez, non parce que vous avez vu des signes, mais parce que vous avez mangé de ces pains et que vous avez été rassasiés. »

Cette parole sévère est la condamnation , la répudiation absolue, du messianisme charnel qui hantait l'imagination des Galiléens et de la gloire misérable qu'ils offraient à Jésus.

Ses miracles sont des symboles et des signes qu'il faut déchiffrer et comprendre. En apparence, ils ne prouvent que sa puissance sur la matière et sur les corps; en réalité, ils traduisent sa puissance sur l'âme et les esprits. Ceux dont il guérit les infirmités corporelles doivent lui demander le salut de l'âme; ceux qu'il rassasie d'un pain terrestre doivent songer à l'aliment céleste. Il ne vient pas fonder un royaume où, suivant la rêverie juive, il dressera un festin pour la joie grossière du peuple de Dieu, il vient inaugurer le Royaume où les pauvres en esprit se rassasieront et s'enivreront de l'Esprit. La foule accourue à Bethsaïde ne voyait que le miracle, elle ne comprenait pas le signe. Rassasiée par lui, elle ne lui demandait que la matière, il la repousse, indigné et offensé.

Mais son accent s'adoucit après cette rude leçon.

— Il y a deux nourritures, s'écrie-t-il, l'une qui périt, l'autre qui demeure pour la vie éternelle. « Travaillez » non pour celle qui périt, mais pour celle qui demeure éternelle-

(i\ Jean, vi, 25 et suiv.

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ment. «Celle-là, le Fils de l'homme vous la donnera, car c'est lui qu'a marqué de son signe le Père, Dieu. »

La lumière éclate.

Jésus se montre dans sa divinité même; sa marque et son signe, c'est l'Esprit dont il est rempli : il faut le lui demander, car il est la nourriture éternelle dont l'âme immortelle doit vivre.

Aucun maître religieux n'a pénétré aussi avant que Jésus dans la profondeur de la nature humaine, senti comme lui ses aspirations sans bornes, gémi avec plus de douleur sur ses misères; il la savait accablée, affamée et vide; tous ses efforts avaient pour but de l'attirer à lui qui seul peut la relever, l'éclairer, la rassasier. L'accent avec lequel il en parlait et dont nous retrouvons ici Técho, était émouvant. On ne résistait pas à cette force persuasive qui s'ouvrait la conscience et arrachait à sa sincérité des cris profonds et poignants.

Son invitation à rechercher la nourriture de l'Esprit fut si pressante, qu'oubliant un moment leurs préoccupations terrestres, les Juifs s'écrièrent : — Que ferons-nous donc pour accomplir l'œuvre que Dieu demande et avoir la vie qui ne périt pas ?

— « L'œuvre que Dieu demande », répondit Jésus, « est de croire en celui qu'il a envoyé. »

Croire : toute la religion de Jésus, tout le secret de la vie éternelle est dans ce simple mot. Pour vivre de la terre, l'homme doit y appliquer son énergie et son activité, car elle n'est féconde qu'à ce prix; mais pour vivre de Dieu, l'homme n'a qu'à s'ouvrir à lui et à le recevoir; or cette ouverture de l'âme, c'est la foi. Œuvre suprême de l'homme dans ses rapports avec Dieu, la foi implique l'oubli de soi-même, le renoncement total et l'abandon plein à la parole, à la volonté, à l'Esprit de Dieu; et puisque Jésus se dit l'Être marqué du signe divin, c'est à lui qu'il faut croire, comme à Dieu.

Une telle doctrine était loin de l'enseignement traditionnel des maîtres en Israël. Que deviennent toutes ces œuvres légales commandées par Moïse et tenues par les Juifs comme la vraie justice et la condition de la vie.^ Elles sont périmées. On sent poindre toute la religion de liberté évangélique dont saint Paul sera l'apôtre.

Jésus, qui, la veille, a refusé la royauté terrestre, se déclare maintenant l'unique envoyé de Dieu; et, au nom de son Père, il presse le peuple de croire en lui.

Le peuple hésite et résiste.

La dernière chose que l'homme accorde est la foi totale. Même en prodiguant l'admiration, le dévouement, les services, l'enthousiasme, et jusqu'à sa confiance, il garde ses idées, ses volontés, ses intérêts, et il se réserve, prêt à se reprendre, dès qu'il se sentira choqué dans ses idées, contrarié dans ses volontés et menacé dans ses intérêts. Personne, d'ailleurs, n'a le droit de demander la foi absolue. En la réclamant pour lui-même, Jésus s'est élevé au-dessus de l'humanité, il s'est placé plus haut que Moïse, il s'est fait l'égal de Dieu.

— Quel est ton signe, lui dirent alors les Juifs, afin que nous voyions et que nous croyions en toi? Moïse a eu le- sien : nos pères ont mangé la manne dans le désert, comme il est écrit : Il leur a donné à manger un pain venu du ciel.

La multiplication des pains ne leur suffit pas; un tel prodige n'élève pas Jésus à la hauteur de Moïse et ne justifie point, à leurs yeux, ses prétentions. Qu'est-ce que le rassasiement de quelques milliers d'hommes comparé à la puissance de celui qui, pendant quarante ans, a miraculeusement nourri tout un peuple, au désert .f^

Les Rabbis enseignaient que le premier rédempteur. Moïse, avait fait tomber la manne, et que le second rédempteur, le Messie, renouvellerait le prodige. On retrouve un écho de ces rêveries dans les exigences de la foule galiléenne (î).

Jésus ne s'arrête même pas à la demande de ses interlocuteurs. Jamais , dans toute sa carrière où les miracles ne se comptent plus, il n'a rien concédé à cette soif du merveilleux qui dévorait ce peuple. Toutes ses oeuvres de puissance n'ont eu d'autre principe que sa bonté, et d'autre condition que la foi. Quiconque croit en lui éprouve sa bonté, et elle s'ouvre alors sans limites; mais quiconque doute et discute avec âpreté, le laisse indifférent ; il passe, sans se communiquer, abandonnant le sceptique à sa misère et à son obstination.

Ici, avec une grandeur surhumaine, il affirme que le signe de Dieu, c'est lui.

— (' En vérité, en vérité, je vous le dis. Moïse ne vous a pas donné le pain du ciel. » Quelque céleste que fût la manne, par son origine, elle était d'essence matérielle, — figure périssable de Taliment éternel; — mais « mon Père vous donne le

(\)Midrasch Cohdet, fol. 86, 4.

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pain du ciel, le véritable, car le vrai pain de Dieu, c'est celui qui descend de Dieu et qui donne la vraie vie au monde ».

Il y eut, à ce moment, dans l'assemblée quelques âmes touchées et éclairées :

— Maître, s'écria-t-on, donne-nous toujours ce pain-lii.

C'est alors que Jésus se mit à expliquer, sans réticence, ce qu'il était.

— « Le pain de la vie, c'est moi. Oui vient à moi n'aura jamais faim; qui croit en moi n'aura jamais soif. » Et, faisant allusion à l'exigence opiniâtre avec laquelle on réclamait de lui des signes pour venir à lui et pour croire, il insinua qu'il était, lui-mêm.e, le vrai signe.

— Or, ajouta-t-il, « vous m'avez vu, et cependant vous ne venez pas et vous ne croyez pas » .

Jésus est, en effet, le grand signe de Dieu. Jamais, dans aucun des phénomènes de l'histoire religieuse, la puissance, la sagesse, la bonté et la vertu de Dieu ne se sont manifestées plus pleinement que dans la vie, la parole, la sainteté et les oeuvres du Fils de l'homme. Celui qui, en les contemplant, ne reconnaît pas l'Envoyé du Père, ne sera éclairé et convaincu par rien. Demander encore des miracles pareils à ceux de Moïse faisant pleuvoir la manne, de Josué arrêtant le soleil, ou d'Élie fermant le ciel, à sa prière, pour qu'il ne verse ni pluie ni rosée, c'est faire preuve d'un aveuglement incurable. Dieu se détourne de ces obstinés; s'il aime à se manifester aux pauvres et aux humbles, il reste inaccessible aux esprits qui se retranchent derrière leurs instincts grossiers, leur science hautaine et leur égoïsme.

Cette incrédulité persistante affligeait et accablait Jésus. Il en sentait, à cette heure même, tout le poids.

Il avait, dans la joie de son cœur et au signal de son Père, donné une fête à tout ce peuple de Galilée, célébré en plein désert avec lui une Pâque miraculeuse : le peuple n'y avait rien compris; au lieu de lui demander le pain de la vie, il voulait le pain matériel; au lieu de s'élever par ce symbole, il s'enfermait dans ses idées et ses préjugés étroits. Un tel insuccès fut pour Jésus l'avant-goût amer du sort qui l'attendait à Jérusalem même, lorsqu'il y paraîtrait pour se manifester, une dernière fois, à la face des représentants de la nation.

Mais la pensée de son Père le consolait de tous les échecs qu'il avait à subir de la part des hommes. L'opiniâtreté des

incroyants n'empêchera pas l'œuvre du Père ; elle s'accomplira avec ses élus; les réprouvés ne perdront qu'eux-mêmes, et ils feront éclater la justice de Dieu.

Aussi, ce fut avec un calme plein d'assurance que Jésus leur dit :

— « Tout ce que me donne le Père viendra à moi; et celui qui vient à moi, je ne le rejetterai point dehors, car je suis descendu du ciel, non pour faire ma volonté, mais la volonté de Celui qui m'a envoyé. Et voici la volonté du Père : que je ne perde rien de tout ce qu'il m'a donné, mais que je le ressuscite au dernier jour. »

— Oui, reprit-il en insistant, « telle est la volonté du Père : quiconque voit le Fils et croit en lui , aura la vie éternelle, et moi, je le ressusciterai au dernier jour ».

Venir à Jésus, croire à sa parole, est un don de Dieu. L'homme qui se renferme en lui, dans sa propre raison, dans ses erreurs, dans ses vices, dans ses instincts, dans son égoïsme, ne peut le recevoir. Celui qui, à l'appel du Père, c'est-à-dire du bien, de la vérité et de la vie, prend conscience de sa misère et de son néant, celui-là viendra et croira; Jésus ne le repoussera pas ; il n'aura ni refus ni déception ; tout ce qu'il espère sera réalisé, car la volonté de Jésus et ses pouvoirs sont à la hauteur de toutes les aspirations de l'homme; il trouvera en lui la vie éternelle qui résume toutes ses aspirations, la force de la conserver et de la développer dans ce monde où tout lui est contraire et où tout meurt; et telle est la puissance de vie concentrée par le Père dans le Fils de l'homme, qu'elle vaincra la mort physique elle-même; et au dernier jour, le Fils de l'homme ressuscitera tout ce que le Père lui a donné.

Jésus, en affirmant ces pouvoirs, revendiquait l'un des attributs les plus populaires du Messie , et il rappelait l'heure de son triomphe final, où tous les morts entendront sa voix, et ressusciteront corporellement. Au lieu du misérable empire terrestre que les Galiléens ambitionnaient pour lui, voilà la royauté vraie qu'il réclame. Celle-là ne le trompera pas ; il en a la certitude divine, et les insuccès qu'il essuiera en ce monde, loin de la diminuer, ne pourront qu'en augmenter lai gloire.

Toutes ces déclarations, d'une force et d'une clarté grandi: santés, sont la profession de foi du vrai messianisme. Jamai!

depuis le premier jour de sa vie publique, ni en Judée ni en Galilée, ni dans ses discours au peuple ni dans ses entretiens privés, tels que nous les connaissons, Jésus n'avait tenu un langage aussi expressif. Il est vrai que nulle circonstance ne l'avait plus impérieusement commandé. En présence des entreprises de la foule égarée par ses préjugés sur le rôle du Messie, il devait se dégager de toute solidarité compromettante; c'est ce qui explique la teneur d'un tel discours, dont l'authenticité acquiert ainsi une valeur irréfutable.

En déclarant aux Galiléens la nature et l'œuvre du héros messianique, il se montre lui-même dans la divinité de son être et de ses fonctions; il fait voir son origine divine, ses rapports ineffables avec le Père, son pouvoir égal à Dieu; il dévoile par là l'étonnante destinée de l'homme; et, — ce qu'il y a de plus merveilleux, —ce n'est pas que, devant un tel personnage et une telle action , la masse juive soit demeurée incroyante et obstinée, c'est que de pauvres gens aient reçu sa doctrine, se soient ouverts à son esprit, aient obéi à son influence, malgré tous les obstacles capables d'entraver toute force autre que celle de Dieu.

La vérité révolte ceux qui se détournent d'elle et la repoussent ; les paroles de Jésus arrachent des murmures :

— Il a osé dire, chuchotent-ils : Je suis le pain de vie descendu du ciel. Quoi! n'est-il pas Jésus, le fils de Joseph.^ ne connaissons-nous pas nous-mêmes son père et sa mère." Comment donc peut-il dire : Je suis descendu du ciel.'^

C'était la grande objection des Juifs contre la messianité de Jésus, on la retrouve à chaque pas ; les Nazaréens l'avaient déjà formulée; elle se renouvelle, ici, en opposition directe avec l'origine divine dont Jésus se prévalait (i).

Jésus ne s'arrête point à réfuter ses adversaires. Ce n'est pas l'objection qui empêche de croire, c'est la disposition intérieure, il va la démasquer.

— « Ne murmurez point », ne discutez point. « Celui qui

(i) La critique a cru y voir une objection décisive contre la réalité de sa naissance et de sa conception miraculeuses. Elie oublie deux choses : l'obscurité et le mystère qui, depuis trente années, avaient enveloppé ce fait divin, l'inconvenance de le rappeler devant une foule hostile où il n'eût rencontré qu'incrédulité et mépris.

Le miracle de l'origine de Jésus n'est pas un motif de crédibilité pour les incroyants, il est de ceux qui confirment la foi dans l'âme des croyants et que les croyants seuls ont la force d'accepter.

n'est pas attiré par le Père ne viendra pas à moi »; il ne verra pas le signe, il ne comprendra pas, il ne croira pas. « Mais, je le répète, ce que le Père m'envoie, je le ressusciterai au dernier jour, je l'amènerai à la perfection absolue. »

Les objections contre Jésus tiennent toujours à l'aveuglement des sens, à l'étroitesse de la raison, à la résistance de la volonté. Or, ceux que le Père attire, — le Père, source cachée, infmie, de la vérité, du bien et de la vie, — échappent à ces obstacles, ils renoncent à tout ce particularisme qui nous resserre et dans lequel notre sensualité et nos volontés inconstantes nous emprisonnent, ils suivent l'impulsion secrète et profonde qui les entraîne vers la vertu absolue, le bien total, l'éternelle vie, et le Père les mène à Jésus qui a été choisi pour leur donner la vérité, la bonté et la vie. C'est ainsi qu'il les perfectionne, et telle est la plénitude de vie dont Jésus les inonde, que le corps lui-même en subira le contre-coup; un moment vaincu par la mort, il vaincra la mort, au dernier jour, à la voix de celui qui le ressuscitera.

Les Juifs, s'obstinant dans leur particularisme, dans leur légalité, leur fausse religion, leur messianism.e terrestre, se ferment à l'attrait du Père; ils ne sont pas des disciples, mais les esclaves de leur Loi, et c'est la raison pour laquelle ils ne peuvent croire à Jésus. En la leur révélant, il met à nu le mystère de l'incrédulité de tous les siècles à venir. Les mêmes causes persistantes dans l'humanité y produisent les mêmes résultats.

Ce que le Maître enseigne, ici, n'est que la doctrine des prophètes. Il est écrit, en effet, que tous les membres de la communauté messianique seront enseignés de Dieu.

— « Oui )), dit Jésus, insistant sur ce fait primordial de la vie divine dans l'homme, « quiconque a entendu le Père et appris de Lui, vient à moi. Non que quelqu'un ait vu le Père, sinon celui qui vient de Dieu; celui-là seul a vu le Père. »

Sentir l'attrait du principe de tout être, de toute vérité, de toute vertu, de toute vie, ce n'est pas le voir; c'est attester au contraire qu'on est loin de lui, mais qu'on peut y arriver, puisqu'il nous attire. Jésus seul ne connaît pas cette soif, car il est à la source même; et seul il peut y conduire les âmes que cette soif dévore; il est celui qui vient de Dieu, et il n'est descendu de Dieu que pour remonter à Dieu et y amener tous ceux qui viennent à lui.

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