‹ Jésus-ChristChapitre 29 sur 98 · LE ROYAUME DE DIEU · texte numérisé non relu

LE ROYAUME DE DIEU

Reprenant alors l'idée qui avait choqué les Juifs et provoqué leurs murmures, il s'affirma de nouveau avec une solennité plus haute.

— « En vérité, en vérité, je vous le dis, celui qui croit en moi a la vie éternelle, car c'est moi qui suis le pain de vie. Vos pères ont mangé la manne, et ils sont morts. Voici le pain qui descend du ciel, afin que celui qui en mange ne meure point. C'est moi le pain vivant descendu du ciel; si quelqu'un mange de ce pain, il vivra de la vie éternelle. »

En s'appelant le pain vivant, Jésus, par cette expression plus énergique, déclare avec une clarté plus intense qu'il n'est pas seulement le pain qui fait vivre, mais qu'il est lui-même la vie de Dieu, réalisée dans une nature humaine.

Il va multiplier ses paradoxes divins et porter au paroxysme le scandale des Juifs charnels, en montrant quel doit être le rôle de cette humanité qui les rebute en lui et par laquelle il sauvera le monde.

— « Le pain que je donnerai », dit-il, « c'est ma chair; je la donnerai pour le salut du monde. »

La pensée du Maître, dans cet entretien, se déploie et grandit avec l'opposition qu'elle soulève. A chaque murmure, elle éclate et s'entr'ouvre plus profonde.

Comme il avait, quelques mois auparavant, en instruisant Nicodème, comparé le Fils de l'homme au serpent élevé par Moïse, à la face du peuple, il semble aujourd'hui songer au repas pascal; il laisse entendre qu'il sera l'agneau immolé, la vraie victime, la Pâque nouvelle qui devra être mangée, non plus par le peuple, mais par l'humanité entière.

A cette parole, « le pain, c'est ma chair », un débat violent s'engage entre les Juifs.

— Comment, s'écrient-ils, peut-il nous donner sa chair à manger î!

La répulsion est au comble.

Loin d'atténuer sa pensée pour calmer les esprits, Jésus, décidé à rompre avec cette foule qui ne veut pas entrer dans son Royaume et qui devient un obstacle à sa réalisation, renforce ses affirmations et augmente la tempête.

— « En vérité, en vérité, je vous le dis, si vous ne mangez la chair du Fils de l'homme et ne buvez son sang, vous n'aurez pas la vie en vous. Qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle; et moi, je le ressusciterai au dernier jour. Car

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ma chair est vraiment nourriture, et mon sang est vraiment breuvage. »

Voilà le rôle de l'humanité de Jésus dans le salut du monde, dans le Royaume messianique, et l'un des plus profonds mystères de la doctrine du Maître. Ce n'est pas seulement son Esprit divin qui agit, c'est son âme et son corps mortel, sa chair et son sang, tout son être, en un mot. Il ne suffit pas de communier à son Esprit, il faut communier à son âme, à son corps, à sa chair et à son sang, à sa personne, à tout son être. L'Eucharistie apparaît nettement, ici, dans ce langage plein de défi à la sagesse juive et à toute raison d'homme. Jésus ne se contente pas de mourir, de livrer sa chair comme une victime, il veut qu'on la mange et qu'on boive son sang. Sa sagesse infinie saura réaliser et permettre à l'homme cette incorporation totale. Le croyant qui mangera sa chair et boira son sang, y trouvera la vie éternelle; car il y trouvera l'Esprit de Jésus, inséparable de l'une et de l'autre; et c'est par cet Esprit que Tune sera nourriture et que l'autre sera breuvage.

— « Il demeurera en moi », dit Jésus, « et moi en lui. » L'union sera pleine, et l'union à Jésus vivant produira la vie dans l'humanité morte.

— « Comme le Père, — le Vivant par essence, — m'a envoyé et que je vis par mon Père, celui qui me mange, vivra de même par moi. »

La langue humaine ne connaît pas de parole plus étonnante par sa profondeur. Il y a deux vies : l'une matérielle, l'autre divine; l'une dans la nature, l'autre en Dieu. La première n'est saisissable pour l'homme que dans un aliment terrestre et matériel qui sert à la nourrir; le seconde n'est accessible que dans Thumanité de Jésus. L'homme qui refuse de s'assimiler la première dans la nourriture, meurt; pareillement, l'homme qui refuse de s'assimiler la seconde dans la chair et le sang du Christ, meurt. Elle est le pain et le breuvage.

Et concluant cette scène, une des plus extraordinaires de sa vie, Jésus affirma de nouveau ce qu'il était, dans ces mots qui le traduisent tout entier :

— (( Voilà le pain descendu du ciel. » Il vous est offert. Vous êtes plus privilégiés que vos pères. « Ils ont mangé la manne, et ils sont morts; celui qui mange ce pain vivra éternellement. »

l'apostolat GALILÉEN. — LE ROYAUME DE DIEU. 44^

C'est son appel suprême à ce peuple : le rejeter, c'est mourir; l'accepter, c'est vivre.

Le peuple le rejeta; il en mourut.

Ces choses furent dites, en assemblée solennelle, en pleine synagogue, à Capharnaùm même.

La crise du faux messianisme est conjurée. Comme il avait repoussé, lors de sa tentation au désert, les offres de Satan lui proposant le royaume de la terre, à la condition qu'il se soumît à lui, Jésus, au moment de sa plus haute influence sur le peuple galiléen, repousse toute royauté terrestre et tout compromis avec les passions populaires.

L'idée de Messie, pendant plus d'un siècle et demi, à partir des derniers temps d'Hérode jusqu'au règne d'Adrien, n'a cessé de tenter des ambitieux. Judas le Gaulonite, Theudas l'Égyptien, Barkochéba, tous ces faux héros ont subi ou exploité la foule et provoqué avec elle des révolutions sanglantes, tous ont trouvé, pour applaudir à leurs rêves insensés, des docteurs qui légitimaient par la loi et les prophètes leurs plans et leur mission de violence. Les Pharisiens consentaient à être la peau de brebis qui recouvrait ces loups dévorants. Jésus seul reste pur de ces misères ; et lui seul réalise le type du Messie spirituel.

Les discours qu'il tint au peuple pendant plusieurs jours, et que le quatrième Évangile a résumés en traits si puissants, ont suscité une vraie tempête. Il a pris dans sa main le van, et il a séparé, au souffle véhément de la vérité, la paille stérile du bon grain. La masse a été rejetée, une élite a été conservée. Tous ceux qui n'ont pas su renoncer à leur sagesse prétendue, à leurs ambititions nationales, à leur religion formaliste, à leurs espérances terrestres, Tont quitté peu à peu, offusqués, déçus, choqués, scandalisés. L'ébranlement produit par la parole du Maître, Forage déchaîné, eut une telle véhémence que plusieurs des disciples eux-mêmes, ceux qui vivaient avec lui, en furent bouleversés.

— Cette parole est dure, s'écriaient-ils, qui peut l'écouter .^^ Jésus veillait sur les siens; il entendit leur murmure.

— « Cette parole vous scandalise », leur dit-il, « et si, un jour, vous venez à voir le Fils de l'homme remontant où il était auparavant, le croirez-vous alors t »

Il fait allusion à son triomphe futur, dont l'ascension au ciel serait la preuve éclatante; car elle démontrerait que si

l'homme -a puissance momentanée sur l'humanité de Jésus, il ne peut rien sur son Esprit, force incoercible et souveraine.

— « C'est l'Esprit », leur dit-il, « qui vivifie; la chair par elle-même est sans efficacité. Les paroles que je dis sont Esprit et Vie. » Elles réalisent et opèrent ce* qu'elles expriment.

Toute la puissance vivifiante de Jésus tient à l'Esprit dont son humanité terrestre déborde; et si sa chair et son sang peuvent nourrir l'homme qui se les incorpore par la foi, c'est que l'Esprit divin est en eux.

Mais pour participer à cet Esprit, il faut croire. — « Et il en est parmi vous )>, ajouta Jésus, « qui ne croient point. »

Nul doute que le Maître ne discernât avec une pleine clarté les sentiments intimes de ceux qui venaient à lui. S'il permettait à des natures malintentionnées de s'attacher à sa personne, c'était évidemment pour leur donner un moyen plus efficace de se transformer. En les signalant ici, sans les nommer, il les sollicitait au repentir et à la foi. Puis, toujours ramené à la pensée de son Père, dont la volonté remplit la sienne et mène toutes choses, il répétait son mot favori : — (' Après tout, nul ne peut venir à moi, à moins que cela ne lui soit donné par le Père. »

Dès ce moment, plusieurs d'entre les disciples, cédant au mouvement qui éloignait de Jésus la masse du peuple, se retirèrent, et ne marchèrent plus à sa suite. Cet abandon dut l'attrister. Il y avait là comme une trahison. Cependant, une pensée le consolait : il voyait dans cette rupture l'épuration nécessaire à son oeuvre; il aurait voulu agir ainsi à l'égard des Douze, car, là aussi, sa clairvoyance divine découvrait un mauvais alliage.

Il se tourna vers eux, en disant :

— « Voulez-vous vous retirer, vous aussi ? »

Pierre, dans son ardeur et son élan, répondit au nom de tous : — Maître, à qui donc irions-nous.^ Vous avez des paroles de vie éternelle. Pour nous, nous avons cru et nous avons connu que vous êtes le Saint de Dieu.

En parlant ainsi, l'âme expansive de Pierre ne faisait que traduire tout ce qu'il avait éprouvé déjà, lui et ses collègues, au contact de Jésus.

Le Maître, bien que touché de ce cri, ne l'accepta pas sans réserve. Il savait que, parmi les Douze , il y avait un traître. Il le dit manifestement, dans un mot qui fit éclater à la fois

tout son amour pour ceux qu'il avait choisis et Tingratitude de l'un d'eux :

— « N'est-ce pas moi qui vous ai choisis: Et l'un de vous est un démon ! »

Judas ne se reconnut pas dans l'allusion sévère de Jésus. L'hypocrite accepta comme sienne la généreuse profession de foi de Pierre, et il resta parmi les Douze.

La volonté du Père est que l'ivraie, ici-bas, soit toujours mêlée au bon grain.

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