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CHAPITRE X

VOYAGE DE JESUS AUX CONFINS DE TYR ET DE SlDON ET A TRAVERS LA DÉCAPOLE.

Après la crise dont je viens de raconter les péripéties, la situation de Jésus, en Galilée, se dessine. Le peuple, en masse, aveuglé par ses préjugés religieux et politiques, refuse de le suivre et d'entrer dans ce Royaume dont la spiritualité le rebute. Beaucoup parmi ses disciples l'abandonnent, scandalisés. Les Pharisiens et les lettrés continuent de l'épier, de le poursuivre et de le déconsidérer dans l'opinion; le tétrarque le surveille et le menace : il y a tout à craindre de celui qui a décapité Jean et qui, dans le trouble de sa conscience, s'imagine le voir revivre en Jésus. Il ne reste autour du Maître que les Douze et un certain nombre de disciples.

Humainement, la cause est perdue.

L'éloquence, la sagesse, les prodiges, la bonté, les manifestations incessantes de l'Esprit dont Jésus surabonde, rien n'a pu vaincre l'obstination de ce peuple endurci. Il admire et applaudit la doctrine, il est curieux et insatiable de miracles; mais il reste impénitent et incroyant. Lorsqu'il faut se prononcer et choisir entre l'Évangile et ses vieux préjugés, entre la loi nouvelle du Messie et ses traditions nationales, il résiste, se détourne, et demeure l'esclave de ses préjugés et de ses traditions. Au lieu de suivre Jésus, il veut que Jésus le suive.

Trois villes galiléennes avaient été l'objet du zèle ardent du Prophète : Korazim, Bethsaïde et Capharnaùm. Il semble qu'elles, au moins, devaient donner l'exemple et étonner les autres par l'éclat de leur conversion; elles n'ont pas changé, elles continuent à vivre dans la routine de leurs observances et de leurs vices. Un tel endurcissement arracha à Jésus un cri

L'ArOSTOLAT GALILÉEN. — LE ROYAUME DE DIEU. 449

de douleur et d'indignation; il les jugea pires que les villes païennes, pires que les villes maudites, comme Sodome.

— « Malheur à toi, Korazim ! Malheur à toi, Bethsaïde! Si les prodiges accomplis dans vos murs avaient été opérés à Tyr et Sidon, elles eussent autrefois fait pénitence dans le cilice et la cendre. C'est pourquoi, je vous le dis, au jour du jugement, il y aura moins de rigueur pour Tyr et pour Sidon que pour vous.

« Et toi, Capharnaùm »>, qui as été la patrie de Celui qu'appelaient les prophètes et que désiraient les nations, « est-ce que tu seras exaltée jusqu'au ciel '■ Non, tu descendras jusqu'aux enfers ; car si les vertus qui ont éclaté en toi avaient été accomplies à Sodome, Sodome subsisterait encore. C'est pourquoi, je vous le dis, au jour du jugement, il y aura moins de rigueur pour la terre de Sodome que pour toi (i). »

Les jugements de Dieu n'attendent pas toujours l'éternité.

Les trois villes qui portent le poids de ces anathèmes sont anéanties depuis de longs siècles. La gloire de Jésus s'est levée sur leurs débris, et son Esprit de vie, qui a créé des peuples et un monde nouveaux, les a laissées dans leur mort et leur ensevelissement.

Les Douze furent les confidents de la tristesse et de l'indignation du Maitre. Dans ces moments d'angoisse où il expérimentait l'ingratitude et l'infidélité, buvant à longs traits ce qu'il nommait son calice, il ne lui échappait jamais un mot de découragement ou d'amertume. Il n'avait aucune des misères du génie; de même qu'il ne subissait point la foule, il ne s'irritait pas contre elle; le doute ne l'ébranla jamais, il se savait plus fort que le mal, il cherchait dans la volonté de son Père, par laquelle tout arrive, un refuge contre les hommes, et les souffrances de sa destinée lui paraissaient douces.

En ce moment même, répondant à l'Esprit qui lui parlait toujours et qui fondait sa volonté humaine avec celle de son Père dans une union ineffable, il tressaillit de joie :

— « 0 Père, 6 Maitre du ciel et de la terre, je vous rends gloire ! Vous avez caché ces choses aux savants et aux sages, et vous les avez révélées aux petits. Qu€ cela soit, 6 Père, puisqu'il vous a plu ainsi (2). »

(i) Matth., XI, 20 et suiv. — (2) Matth., xi, 25 et suiv. — Cf. Luc, xi, 2S et suiv.

Telle est la loi fondamentale, universelle, du salut, en Galilée et en Judée, comme dans la terre entière, au temps où Jésus parlait à son peuple, comme au temps où ses apôtres, de siècle en siècle, redisent à l'univers ses enseignements.

La science et la sagesse humaines sont incapables de pénétrer la volonté de Dieu : ceux qui se réclament d'elles superbement ne trouvent dans ses desseins que scandale et folie. La lumière divine seule nous éclaire ; or, elle n'est donnée qu'aux petits et aux humbles, à ceux qui traitent de rien leur sagesse et leur science, et qui acceptent avec foi, sans les comprendre, de la bouche de Jésus, les impénétrables mystères de Dieu.

Au milieu de la défection et de la résistance des hommes, Jésus gardait le sentiment imperturbable de sa toute-puissance, il se montrait à ses disciples l'égal de son Père, et le seul Maître, le seul révélateur.

— « Toutes choses m'ont été livrées par mon Père. » La source infinie de l'Être, de la force, de la vérité, de la beauté, de l'amour et de la vie, m'a tout donné. « Tout ce qui est en Lui est en moi ; et personne ne connaît le Fils, si ce n'est le Père; et personne ne connaît le Père, si ce n'est le Fils, et celui à qui le Fils aura voulu le révéler (i). »

La conscience de sa divinité avait rarement inspiré à Jésus des paroles plus nettes et plus énergiques; jamais son zèle ardent, son amour pour les hommes, ne lui avaient arraché un cri plus émouvant. La vue intérieure de leur inquiétude, de leur misère, de leur agitation et de leur angoisse, l'attendrit; il songe à tous les misérables, en leur jetant cet appel que l'humanité entend toujours :

— <' Venez à moi, vous tous, les épuisés, les accablés, et je vous réconforterai. Prenez sur vous mon joug. Apprenez de moi : je suis doux et humble de cœur; et vous trouverez le repos de vos âmes, car mon joug est doux et mon fardeau léger (2). »

Le joug de Jésus est l'Esprit de Dieu même; il n'accable point ceux qui l'acceptent, il les porte. En le subissant, on doit renoncer à soi-même, à ses instincts, à ses passions, à ses intérêts, à sa vie propre : c'est là le fardeau; mais en sacrifiant tout ce qu'il est, l'homme ne renonce qu'à son néant; il expérimente bientôt, par le sacrifice, la douceur, l'énergie

(i) Matth., XI, 27. — (2) Matth.jXI, 28.

et la sérénité de Dieu; il sort du temps et de ses orages, pour entrer dans le calme de Celui qui est éternel.

A ce peuple incapable encore des dons de l'Esprit, Jésus prodigue les dons matériels. En ce temps même où la foule se montrait si réfractaire à son action, il ne se lasse pas de guérir les malades et les infirmes, de plaindre ces obstinés, de pleurer sur eux et de répondre à l'infidélité, à la dureté de leur cœur, par un surcroît de compassion.

La plaine de Gennésar, aux environs de Bethsaide, fut inondée de ses bienfaits. Les hameaux, les villages et les villes que traversait le Prophète, étaient encombrés de malheureux. On les apportait couchés sur des grabats, ils remplissaient les places publiques, on le suppliait de laisser toucher seulement la frange de son vêtement, et quiconque le touchait avec foi était guéri (i). Il marchait entouré de toutes les misères : c'est ainsi qu'il comprend sa royauté.

Cette explosion de bonté est le couronnement de l'apostolat galiléen.

Depuis la fin de la crise, — quelques jours après la Pâque de l'an 29, — jusqu'au mois de septembre, où il se mettra résolument en marche vers Jérusalem, Jésus ne fait plus en Galilée et <'i Capharnaùm que des apparitions rapides.

Les documents ne nous le montrent plus, comme dans les premiers mois, attirant la foule, exposant en paraboles les mystères du Royaume. Il s'en va, silencieux, à la frontière du pays galiléen, dans le voisinage des terres de Tyr et de Sidon; il visite la Décapole, touche terre à Magdala et repart pour la tétrarchie d'Hérode Philippe, en passant par Bethsaïda- Julias. Ce n'est qu'après ces divers voyages qu'il traverse la Galilée, et rentre un instant à Carphanaùm, à la veille de la quitter pour toujours (2).

Ce mouvement de retraite est commandé par la situation. Jésus doit se défier d'Hérode et de ses courtisans; les Pharisiens, plus irrités que jamais, le poursuivent de leurs embûches et de leurs menaces : il ne faut pas s'exposer prématurément à leur haine. Le peuple , toujours obsédé de ses rêves belliqueux , peut renouveler son complot pour

(I I Matth.. XIV, 54 et suiv.; Marc, vi, $4 et suiv.

(:) Ces excursions loin du foyer de Tagitation galiléenne. omises par saint Luc, sont nettement marquées dans le récit de saint Matthieu et surtout de saint Marc, qui nous ont conservé seulement quelques traits, quelques incidents de la vie du

enlever Jésus et le faire roi malgré lui : il est sage de fuir cette multitude affolée. D'ailleurs, ce n'est point en Galilée, mais en Judée et à Jérusalem que doit se dénouer la destinée du Messie. En se recueillant avec ses disciples, Jésus va achever leur éducation, les amener peu à peu à l'intelligence de son œuvre et se préparer lui-même à la crise sanglante.

Au moment de quitter Capharnaùm pour s'en aller vers les pays voisins de Tyr et de Sidon, Jésus se rencontra avec des Pharisiens et des Scribes qui revenaient de Jérusalem, où ils avaient célébré la Pâque (i). Ceux-ci aperçurent quelques-uns de ses disciples à table, rompant le pain sans avoir purifié leurs mains par les ablutions d'usage : ce fut la cause d'un conflit. On connaît la rigueur de ces dévots formalistes pour les observances minutieuses qui, d'après leurs traditions, constituaient le code de la justice parfaite et de la piété. L'ablution était le grand rite de la pureté; pour la rendre vénérable, on la faisait remonter à Salomon; en réalité elle datait d'Hillel et de Schammai ; sa vogue avait été rapide ; au temps de Jésus, elle avait acquis une grande faveur. Ceux qui la méprisaient tombaient sous le coup de l'excommunication du Sanhédrin (2). On l'appliquait aux personnes et même aux objets, tels que calices, coupes, vases, lits, à tout ce qui servait aux besoins de la vie domestique.

Les fervents distinguaient la lotion de l'aspersion et de l'immersion, la première eau de la seconde; ils obligeaient à faire quatre mille pas pour se procurer l'eau nécessaire, et l'un des plus saints Rabbis enseignait qu'il fallait mourir de soif plutôt que de transgresser sur ce point la tradition des anciens (^). Ces détails, qui peignent au vif les travers du pharisaïsme et montrent à quelles puérilités des esprits, d'ailleurs éclairés, peuvent descendre, font ressortir aussi la sainte audace de Jésus : il ne transigera jamais avec ces coutumes d'invention humaine qui, loin de servir à la religion, la diminuent et la faussent.

Les disciples, naturellement, suivaient l'exemple du Maître, et négligeaient l'ablution avant le repas. Cette conduite scandalisa les Pharisiens.

Maître ; mais on y retrouve Jésus tout entier, inexorable envers les Pharisiens, plein de mansuétude envers le peuple.

(i) Matth., xv; Marc, vu. - (2) Bûhyl., Beracoth, fol. 46. — (3) Erubbin, fol. 2\.

. — Pourquoi, dirent-ils à Jésus, d'un ton offensé, vos disciples n'observent - ils pas les commandements des anciens? Pourquoi mangent-ils le pain avec des mains impures?.

— « Hypocrites », répondit Jésus, « Isaïe (i) a bien prophétisé de vous : « Ce peuple m'honore des lèvres, mais leur cœur est loin de moi. Le culte dont ils m'honorent est vain; ils enseignent des doctrines et des ordonnances humaines. »

(' Vous négligez le commandement de Dieu pour garder vos traditions. En effet, Moïse n'a-t-il pas dit : Honore ton père et ta m.ère? Celui qui maudira son père et sa mère, qu'il meure de mort!

(' Et vous, que dites-vous? Si un homme dit à son père et à sa mère : Tout ce qui pourrait vous être utile, je l'ai consacré à Dieu (2), vous le tenez quitte, et vous n'exigez pas qu'il fasse rien de plus pour son père et pour sa mère. C'est ainsi que, en ce cas et en beaucoup d'autres, vous abolissez le commandement de Dieu, pour obéir à une tradition que vous-mêmes avez établie. »

Le travers le plus ordinaire de la vaine religion et de la piété hypocrite est l'abus du rite extérieur, il constitue le pharisaïsme contre lequel Jésus n'a cessé de combattre. L'homme s'en fait un masque pour cacher ses vices, et telle est l'aberration de l'orgueil chez les faux dévots qui sacrifient la loi sainte de Dieu aux misérables pratiques de leur fantaisie pieuse. Le Pharisien consacre par un vœu tout son superflu au Temple, à l'achat des victimes, du sel et du bois, et il laisse mourir de faim son père et sa mère.

La leçon sévère de Jésus était sans réplique. Il appela aussitôt la foule, afin de l'instruire et de démasquer l'hypocrisie de ses indignes maîtres (3).

— « Écoutez-moi, tous, et comprenez : il n'est rien au dehors de l'homme qui, entrant en lui, le puisse souiller; mais

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