ISAIE, XXIX, I
(2) Korban : formule abrégée en usage chez les Juifs pour traduire leurs vœux. La piété distinguait les vœux par lesquels on consacrait une chose à Dieu, et ceux par lesquels on s'interdisait ou l'on s'obligeait à faire tel ou tel acte. Le mot Korban appliqué à un objet le consacrait. L'objet voué devenait inviolable. Le dévot pharisien consacrait à Dieu et au service de l'autel et du Temple ses biens ou le superflu de ses biens ; ses maîtres lui interdisaient de les employer à subvenir aux besoins de son père et de sa mère.
Cf. LiGHTFOOT, Hnrd' hebraicj: et talmud., ad h. 1.
(3) Matth., XV, loetsuiv. ; .Marc, vu, 14 et suiv.
4>4 JÉSU5 CHRIST.
ce qui sort "de l'homme, voilà ce qui souille l'homme. Que celui qui a des oreilles pour entendre, entende. » Les disciples, à ce moment, s'approchèrent de Jésus.
— Savez-vous, Maître, qu'en vous entendant, les Pharisiens se sont scandalisés.^
Jésus n'avait plus à ménager ses adversaires; sa parole devint véhémente, inflexible.
— « Toute plante », répondit-il, « que mon Père céleste n'a point plantée, sera arrachée. Laissez- les : ce sont des aveugles et des conducteurs d'aveugles; si un aveugle en conduit un autre, ils tomberont tous les deux dans le fossé du chemin. »
Toute religion fondée sur l'erreur est destinée à périr; elle n'a pas de racine en Dieu, elle doit disparaître comme l'homme qui l'a plantée et fondée. C'est le sort de tous les faux cultes; ils ont tous prétendu conduire l'humanité, et ils n'ont réussi qu'à la précipiter dans la fosse où ils dorment avec leurs victimes pour jamais ensevelies.
Jésus, laissant la foule, rentra dans la maison avec ses disciples. La parabole sur la vraie pureté, qui ruinait tout l'enseignement pharisaïque et mettait à néant la justice légale avec ses rites compliqués et inutiles, semble les avoir troublés. Pierre se fit leur interprète :
— Expliquez-nous, dit-il au Maître, cette parabole.
— « Comment », dit Jésus, « vous aussi, vous avez si peu d'intelligence et vous ne comprenez pas.^ Non, tout ce qui du dehors entre dans l'homme ne peut le souiller , parce qu'il n'entre pas dans le cœur, mais dans les entrailles qui séparent ce que les aliments ont d'impur et le rejettent. Au contraire, ce qui vient de l'homme, voilà ce qui peut le souiller. Au dedans de l'homme est le cœur d'où sortent les pensées mauvaises, les adultères, les fornications, les homicides, les larcins, l'avarice, les méchancetés, la fraude, les impudicités, l'œil malin ou l'intention perverse, les blasphèmes, la superbe, la folie. Tous ces maux sortent du dedans et souillent l'homme. »
Cette doctrine si saine et si simple avait été souvent rappelée en termes énergiques par les prophètes ; depuis plusieurs siècles, les Juifs l'avaient toujours méconnue davantage, et au temps de Jésus , l'aberration des Rabbis et des écoles était universelle. Le rite matériel, extérieur, était devenu pour ces formalistes toute la justice, la vertu intérieure ne comptait
L APOSTOLAT GALiLEEN. — LE ROYAUME DE DIEU. 4$^
pour rien. Pas une voix ne s'élevait du milieu des prêtres, des docteurs et des Scribes contre cet abus; les maîtres, aveuglés, égaraient la foule qui les suivait, passive, inconsciente.
Jésus parle enfin à ces consciences faussées, il renchérit avec une vigueur irrésistible sur son Précurseur et proclame à la face des Pharisiens la vanité de leurs coutumes, Phypocrisie de leur formalisme; il distingue le corps de Tame : le corps n'est rien, l'âme est tout, les souillures de l'un ne comptent pas devant Dieu, car la pureté est toute dans l'âme et dans le cœur; il brise ainsi pour jamais ce joug des pratiques méticuleuses dont la religion païenne et le pharisaïsme juif accablaient Thomme, et il fonde dans la conscience affranchie le culte en esprit et en vérité.
A la suite de cette rencontre qui montrait une fois de plus l'aveuglement et l'opiniâtreté de ses adversaires, leur promptitude à se scandaliser sans motif, Jésus se leva et partit avec ses disciples vers la frontière de Phénicie (i).
Nous ne savons par quels chemins il passa, dans quelles villes ou bourgades il fit halte. Un seul détail, relevé par saint Marc (2), prouve que l'intention du Maître, dans les derniers mois de son apostolat galiléen, était d'éviter le tumulte de la foule et d'en apaiser l'effervescence. En entrant dans la maison qui lui donnait l'hospitalité, il ordonna qu'on fît le silence sur sa venue; mais il ne put rester caché; les païens du voisinage surent bientôt qu'il était là.
Une Cananéenne du pays syro-phénicien, l'ayant ouï dire, s'approcha de sa demeure, attirée vers lui par' la douleur et l'épreuve; elle suppliait le Maître avec de grands cris :
— Ayez pitié de moi. Seigneur, Fils de David, ma fille est tourmentée du démon.
Jésus ne répondit pas.
Ses disciples le priaient et lui disaient : — Renvoyez-la, elle nous poursuit de ses cris.
— w Je n'ai été envoyé », reprit Jésus, « qu'aux brebis perdues d'Israël. »
La femme entra, et, se jetant à ses pieds : — Maître, criat-elle, secourez-moi!
Jésus retint sa compassion; on eût dit qu'il voulait, par
(i) Matth., XV, 21 et suiv.; Marc, vu, 24 et suiv. — (aj Marc, vu, 24.
une dureté apparente, mettre à Tépreuve la foi de cette mère infortunée et provoquer l'expression de sa confiance.
— t' Laisse )\ lui dit-il, « les enfants se rassasier, il n'est pas bon de prendre le pain des enfants et de le jeter aux chiens.»
La femme accepta, sans murmurer, cette allusion sévère à son état de païenne. — C'est vrai, Maître; et cependant les petits chiens mangent sous la table les miettes des enfants.
Jésus fut vaincu par tant d'humilité et de mansuétude : — « 0 femme », lui dit-il, « ta foi est grande. A cause de cette parole, va, le démon est sorti de ta fille. »
La Cananéenne retourna en sa maison : sa fille était couchée sur le lit, le démon l'avait quittée à l'heure même où Jésus le lui avait dit.
Ce simple fait laisse pressentir l'universalité de l'œuvre messianique. Dans les desseins de Dieu et dans la conduite de Jésus, Israël, le peuple élu, reçoit le premier la bonne nouvelle, la lumière et les bienfaits du Royaume; mais les païens, dont la Cananéenne est la figure, auront leur tour; le nom de Jésus sera porté jusqu'à eux; ils entendront dire qu'il vient pour les guérir et les sauver, ils ne seront plus l'homme animal recueillant les miettes tombées de la table où les enfants du Père se rassasient; la foi leur donnera la filiation divine; dans l'univers entier, entre Juifs et païens, il y aura l'égalité dans la foi, et, fût-on d'une race maudite, il suffira de croire pour être incorporé au vrai peuple de Dieu.
Quelle fut la durée de ce voyage de Jésus aux confins de la Phénicie.'^ Rien, dans les Évangiles, ne nous autorise à le préciser. L'épisode si touchant de la Cananéenne éclaire seul cette période obscure de sa vie. La tradition, qui souvent complète les récits évangéliques, est muette, elle n'a gardé aucun souvenir du passage de Jésus dans ces villages habités aujourd'hui par les musulmans. De ses haltes diverses, de ses entretiens, de ses bienfaits, rien n'est demeuré. Cependant, vers le Djebel es-Scheikh, on montre une source où Jésus se serait désaltéré : c'est la limite extrême de son excursion dans la Galilée septentrionale.
En quittant les confins de Tyr et de Sidon, il revint sur les bords du lac de Génézareth, à travers la Décapole (i). Ce
(i)Matth., XV, 29; Marc, vu, ?i.
voyage est absolument inintelligible, si l'on ne peut déterminer cette région.
La Décapole, comme son nom grec l'indique, était sûrement une confédération de dix villes principales; mais on ignore le nom de plusieurs et leur situation exacte. Les Évangiles, qui souvent mentionnent la Décapole, la supposent connue et ne nous donnent aucun détail précis.
Pline, dans son Histoire (i), et Josèphe (2), dans sa Biographie, sont les plus anciens auteurs où l'on trouve, à ce sujet, quelques renseignements. D'après le premier, on ne peut nier que plusieurs villes de la confédération fussent voisines de la Syrie, et, d'après les deux historiens, on est sûr que la plupart d'entre elles, comme Gadara, Hippos et Pella, étaient à l'orient du lac; l'une, Scythopolis, enclavée entre la Galilée inférieure et la Samarie, sur la limite des deux pays, était en deçà du Jourdain. Il résulte de ces simples données que si Jésus, en s'éloignant du pays de Tyr et de Sidon, revint au lac de Tibériade par la Décapole, il a dû se diriger vers l'est, franchir d'abord le Léontès, descendre vers la vallée du Jourdain, passer le fleuve, — peut-être au pont des Filles de Jacob, — et suivre la rive orientale du lac par Gadara, Hippos et jusqu'au territoire de Scythopolis.
La population de ces villes était, en majorité, syro-grecque ou phénicienne; l'élément juif y était rare. Cependant, bien qu'occupée par des païens, la Décapole appartenait, d'après l'enseignement des Rabbis, à la terre d'Israël; en venant s'y fixer au milieu des infidèles, le Juif se sentait encore chez lui et participait aux privilèges religieux attachés au sol sacré. — Celui qui l'habite, disaient les docteurs, a Dieu en lui; celui qui y est enseveli est absous de ses péchés; c'est comme s'il reposait sous l'autel (5).
Quelle route suivit Jésus. ^ quelle ville de la Décapole a-t-il visitée.^ On l'ignore.
Malgré le soin qu'il mit à éviter la foule, il la voyait accourir et grossir en chemin ; le thaumaturge l'attirait. La curiosité, le désir des guérisons matérielles, la soif du miracle, mettent toujours le peuple en mouvement. On lui amenait des aveugles, des muets, des boiteux, des infirmes de toutes sortes; on les jetait à ses pieds, il les guérissait, et ces païens émerveillés glorifiaient le Dieu d'Israël (4).
(I) L. V, ch. xvm. — (2) Vitci,-]], 73. — (3) Babyi, Chetub., fol. iio et 1 1 1. — (4) Matth., XV, 35.
Saint Marc raconte en détail un de ces prodiges, la guérison d'un sourd-muet, suppliant Jésus de lui imposer les mains (i). Il le prit à part et se retira loin de la foule; il mit ses doigts dans ses oreilles, et avec de la salive il toucha sa langue; puis il leva les yeux au ciel et il soupira, en disant : « Ephpheta. » Ouvrez-vous!
A l'instant même, les oreilles du sourd-muet s'ouvrirent; sa langue se délia, et il parlait distinctement.
Jésus défendit à tous de rien dire; mais comment arrêter l'enthousiasme de la multitude , toujours emportée par le sentiment.^ Plus Jésus demandait le silence, plus on l'acclamait. Il y eut un grand cri d'admiration dans le peuple : — Il a bien fait toutes choses, il a fait entendre les sourds et parler les muets.
C'est ainsi que la voix du peuple est la voix de Dieu. Laissé à lui-même, à sa droiture native, à la spontanéité de ses impressions, il tressaille au contact de la vérité, de la justice et du bien; et c'est pourquoi Jésus l'aimait. L'empressement de la foule autour de lui le consolait de l'attitude hostile et superbe des Pharisiens.
Qiielques jours après, poursuivant son voyage, il se vit encore entouré par la multitude; il exerçait sur elle un attrait irrésistible, elle se levait sur son passage, et comme un troupeau suit le berger, elle le suivait, sans souci du lendemain, subjuguée et charmée. Elle était depuis trois jours avec lui, enchaînée à ses pas (2); les vivres manquaient; Jésus monta sur une colline et s'assit, puis il appela ses disciples.
— « J'ai pitié de ces gens », leur dit-il, « voilà trois jours qu'ils sont avec moi, et ils n'ont pas de quoi manger. Si je les renvoie à jeun dans leur maison, ils tomberont de défaillance en chemin, car plusieurs d'entre eux sont venus de loin. »
Les disciples surpris répondirent, en rappelant l'impossibilité de rassasier tout un peuple, dans le désert.
— (' Combien de pains avez-vous.f^ » demanda Jésus. — Sept, avec quelques petits poissons.
Il commanda à la multitude de s'asseoir à terre;, puis, il prit les sept pains et les poissons, et, rendant grâces à Dieu, il les rompit et les donna à ses disciples qui les distribuèrent au peuple.
(i) Marc, vu, 32-37. — {2) Matth., xv, 32 et suiv. ; Marc, vin, 1-9.
Tous mangèrent et furent rassasiés. De ce qui resta de fragments, on remporta sept corbeilles pleines. Or ceux qui mangèrent étaient environ quatre mille, sans compter les petits enfants et les femmes (i).
Jésus se hâta de congédier la foule et se déroba brusquement. Le lac était proche; il monta avec ses disciples dans une barque et vint aborder dans le pays de Dalmanutha, sur les confins de Magdala (2).
La durée de son séjour en Décapole, sa vie au milieu de ces populations demi-païennes, sont restées ignorées. La guérison du sourd-muet et la multiplication des pains sont les seuls actes que les Évangiles nous aient conservés. Jésus ne fit que traverser cette terre, sans se fixer nulle part; mais partout où il passait, malgré ses efforts pour ne point éveiller la curiosité et l'empressement du peuple, on le voyait environné par la foule, et son voyage était un triomphe populaire. Sa présence au pays de Magdala, non loin de Bethsaïde et de Capharnaùm, fut bientôt signalée.
L'absence de Jésus, depuis qu'il avait affirmé, dans la synagogue de Capharnaùm, avec tant de clarté et de fermeté, son messianisme spirituel, n'avait point calmé l'irritation et la haine de ses ennemis. Si le peuple l'abandonnait, les chefs des diverses écoles et des divers partis, les Pharisiens et les Sadducéens, le surveillaient toujours, cherchant à le contredire, à le surprendre, à lui arracher quelque parole qui leur permît de le dénoncer et de le perdre; ils durent connaître les derniers miracles de Jésus dans les villes de la Décapole, et ne manquèrent pas de les déprécier, en les attribuant à l'esprit mauvais; c'était leur tactique habituelle.
Plusieurs d'entre eux se réunirent (5) et vinrent à Jésus, dissimulant sous une apparente sincérité leurs intentions perfides; ils le prièrent de leur montrer un signe dans le ciel, l'assurant sans doute que, s'il écoutait leur demande, ils croiraient en lui.
— Tes miracles, semblent-ils dire, sont des miracles de la terre où Satan règne, il nous faut des miracles dans le ciel où Dieu habite; les premiers peuvent être l'œuvre de Satan : montre-nous ceux qui ne peuvent venir que de Dieu ; fais
(i) Voir Appendice H. Les deux multiplications des pains. {2) Voir Appendice I. Le pays de Dalmanutha. (3) Matth., XVI et suiv.; Marc, xiii, 2 et suiv.
comme Élie, comme Samuel, comme Josué, comme Moïse : donne-nous un signe du ciel, et nous croirons en toi.
Ce sophisme était l'argument favori des Pharisiens; ils espéraient, par cette étrange doctrine, infirmer la valeur des témoignages miraculeux de Jésus et endormir leur conscience, à tout instant secouée par la parole et les prodiges de celui qui se disait l'Envoyé de Dieu.
On se rappelle avec quelle rigueur, quelle précision et quelle éloquence indignée, Jésus avait déjà réfuté ces erreurs et démasqué cette hypocrisie. En revoyant ces mêmes Pharisiens, toujours plus obstinés, renouveler leurs attaques et ajouter la fausseté à la haine, il ne put retenir un cri de douleur; son cœur eut un gémissement, dit un Évangile (i).
Toujours maître de lui, il répondit à ses adversaires :
— « Le soir, vous dites : Il fera beau demain, car le ciel est rouge; et le matin : Il y aura de l'orage, car le ciel est comme un feu sombre. Hypocrites, vous qui jugez la face du ciel, comment ne savez-vous pas reconnaître les signes des temps .'^ »
Les temps, — ce grand ciel de l'histoire, dont le ciel visible n'est qu'une image, — étaient remplis de signes qui devaient frapper tous les yeux. Les semaines de Daniel n'étaient-elles pas expirées.'^ Le sceptre n'était-il pas sorti de Juda.-^ La patrie n'était-elle pas au fond de l'abîme, attendant le salut .^^ Les oracles des prophètes ne s'accomplissaient-ils pas.'^ Élie, dans ia personne de Jean, n'était-il pas venu, comme Tavant-coureur du Royaume.'^ Les miracles de Jésus, son Esprit et sa doctrine, ne répondaient-ils pas à tout ce que les prophètes avaient annoncé du Messie .^^ Et devant ces signes, les maîtres d'Israël osent en demander d'autres! Quelle clarté pourra donc dessiller ces yeux qui se refusent à voir.f*
— « Comment », s'écrie Jésus d'un accent plein de véhémence, « cette race demande-t-elle un signe .^^ C'est une race mauvaise et adultère. » Au lieu d'obéir à Dieu, elle n'écoute que les suggestions du mal; au lieu d'être l'épouse fidèle, elle est en adultère avec Satan. « Elle demande un signe, il ne lui en sera pas donné, si ce n'est le signe de Jonas, le prophète. »
Jésus fait allusion à sa mort et à sa sortie du tombeau. Ce
(i) Marc, vhi, 12.
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sera là, en effet, la grande preuve de sa mission, — preuve dernière que fourniront ceux-là mêmes qui n'ont pas voulu, dans leur aveuglement, comprendre les autres et qui leur sera le suprême scandale.
Sur ce mot mystérieux, Jésus renvoya ses interlocuteurs; il n'avait que faire avec ces sophistes, il les laissa et partit. Une barque l'emmena avec ses disciples au delà du lac, à Bethsaïde (1).
Dans la précipitation du départ, les disciples avaient oublié de prendre des pains. Jésus, encore attristé et indigné de l'attitude des Pharisiens, des ténèbres dans lesquelles ils s'enfonçaient volontairement, de leur invincible opiniâtreté à repousser l'appel de Dieu, dit tout à coup à ceux qu'il avait choisis :
— (( Défiez-vous du levain des Pharisiens et des Hérodiens. »
Les disciples ne comprirent pas la pensée cachée sous cette image du levain; ils ne songeaient qu'aux provisions oubliées, se reprochant l'un à l'autre leur négligence et se demandant comment ils vivraient, si le Maître, selon sa coutume, les emmenait en quelque lieu désert.
Jésus pénétrant leurs pensées qu'ils n'osaient traduire tout haut : « Pourquoi vous inquiétez-vous les uns les autres de n'avoir pas de pain », leur dit-il, « hommes de peu de foi .f* N'avez-vous donc encore ni sens ni intelligence .^^ Votre cœur est donc toujours aveuglé.' Ayant des yeux, vous ne voyez donc point.'' Ayant des oreilles, vous n'entendez donc point? N'avez-vous point de souvenir.^
« Lorsque j'ai rompu cinq pains entre cinq mille hommes, combien de corbeilles avez-vous remportées, pleines de fragments.'» — Douze, répondirent les disciples. — a Et lorsque j'ai rompu sept pains entre quatre mille hommes, combien de paniers pleins de restes avez-vous remportés.' » — Sept, dirent-ils.
Alors, il ajouta : Pourquoi ces préoccupations.' Ne saurai-je pas vous nourrir .f^ Ce n'est pas du pain que j'ai parlé, en vous disant : « Gardez-vous du levain des Pharisiens et des Sadducéens. »
lis comprirent enfin l'allusion.
Rn toute circonstance, Jésus élevait la pensée des disciples,
(i) Matth., VIII, 2 2 et suiv.
s'appliquant à leur traduire la vérité sous le voile des symboles que lui offraient les divers incidents de la vie, et les mettant en garde contre les périls de ce milieu pharisaïque où tout conspirait pour étouffer le bon grain de sa parole.
Comme ils avaient traversé le lac, ils débarquèrent et vinrent à Bethsaïde (i). On amena un aveugle, en suppliant Jésus de le toucher. La confiance de ces gens était si grande, qu'ils étaient persuadés qu'une imposition des mains suffirait à le guérir.
Jésus prit la main de l'aveugle, et, pour éviter le tumulte de la foule, il le conduisit hors de la ville. Là, il enduisit ses yeux de salive, et lui ayant imposé les mains, il lui demanda s'il voyait quelque chose.
— Je vois, dit l'aveugle, comme des arbres, les hommes marcher.
Alors , Jésus mit de nouveau la main sur ses yeux , et l'aveugle commença à voir. Peu à peu, il apercevait clairement toutes choses : il était guéri.
— « Va dans ta maison », lui dit Jésus en le renvoyant, « et si tu entres dans la ville, ne dis à personne ce qui vient de t'arriver. »
Ce récit animé et plein de détails décèle le témoin oculaire. Saint Marc qui le rapporte est évidemment l'écho de Pierre, l'un des trois apôtres que Jésus aimait à prendre avec lui, même quand il écartait la foule et ses autres disciples.
On ne comprendrait pas la portée des actes miraculeux de la vie du Sauveur, si, à l'exemple de la foule, on n'en admirait que l'élément extérieur et matériel. Ce n'est pas assez d'y reconnaître les preuves divines de sa mission, il faut y voir encore des « signes », selon le mot expressif de saint Jean. Tout acte de Jésus est une parole d'un sens profond. Cette guérison de l'aveugle de Bethsaïde est le vivant symbole de l'action progressive de Jésus amenant à la lumière ceux qui ne voient pas la vérité de Dieu. De même qu'en rassasiant le peuple d'un pain surnaturellement multiplié, il se révélait comme la nourriture de l'humanité; de même en rendant la vue aux aveugles, il se montre comme la lumière des âmes.
(ij Matth., IX, 32 et suiv.; Marc, vu, 32 et siiiv.; Luc, xii, 14 et suiv.
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L'homme a perdu l'intelligence du monde divin, il erre dans les ténèbres, incapable de comprendre Dieu; Jésus vient à lui, le prend par la main, le tire à l'écart, et accomplit envers lui une des fonctions les plus nécessaires du Messie, en ouvrant peu à peu ses yeux à la vérité éternelle.
Cette œuvre de thérapeutique divine ne se montre nulle part avec plus de beauté que dans ces Galiléens choisis pour être ses apôtres; les derniers mois de Galilée lui sont réservés. En s'isolant davantage de la foule et des villes, Jésus se procure une intimité plus grande avec les siens, et il les prépare à recevoir des communications plus hautes, plus difficiles à entendre, plus imprévues. Le travail secret du Maître, dans son essence intime, échappe à l'histoire, car il est l'œuvre invisible de l'Esprit invisible, dans les profondeurs insondables de la conscience, mais les résultats nous sont connus. Nous voyons le point de départ et le point d'arrivée, et nous pouvons suivre dans les récits évangéliques les phases successives, les étapes croissantes de cette transformation. Sortis de la masse juive, lentement affranchis des ténèbres où elle s'agite et s'égare, les disciples subissent, au contact de Jésus, l'action souveraine de son Esprit; initiés peu à peu à la vérité et à la vertu, ils prennent insensiblement conscience de ce qu'il est, de sa force divine, de son enseignement, de ses préceptes et de ses desseins. En moins de trois années, ces pêcheurs du lac, ces péagers, ces enfants du peuple, dépouillent leur nature primitive et revêtent la nature de leur Maître. Il devient leur sagesse et leur force, leur âme et leur génie; ils pensent par lui et agissent par lui. — Je ne vis plus, dira l'un d'eux, c'est lui qui vit en moi (i). On ne trouvera pas dans l'histoire humaine un seul exemple d'une telle métamorphose.
Après avoir été, à toute heure, témoins de ses miracles, les voilà subjugués par sa grandeur et sa divinité. Mais ils ne se doutent pas du mystère de ses faiblesses, de ses douleurs, de ses abaissements, de sa mort; et pourtant, ce mystère sanglant esta la veille de s'accomplir; le Maître va leur en livrer le secret.
(i) Rom., V.