LA MORT FUTURE DU MESSIE. LA TRANSFIGURATION
Jésus ne fit à Bethsaïde qu'une courte halte. Depuis la rupture définitive avec le peuple de Galilée , sa vie est un voyage sans trêve, loin de Capharnaùm et du lac, dans des villes et des villages où il s'efforce de passer inconnu. Il a parcouru la frontière du pays de Tyr et de Sidon et toute la Décapole, il s'en va aujourd'hui, avec ses disciples, aux environs de Césarée, cherchant une solitude plus profonde.
Le territoire compris entre Julias et Césarée, à l'orient du Jourdain, est désert, montagneux et sauvage; les ruines mêmes y sont rares; au temps d'Hérode, il devait être peu habité. La grande voie romaine de Damas à Jérusalem le coupait dans sa largeur. Jésus, s'acheminant vers les hameaux voisins de la ville embellie par le tétrarque Philippe (i), dut traverser cette voie, près du pont des Filles de Jacob. Nous n'avons aucun détail sur son action apostolique et populaire dans ce pays qu'il visitait pour la première fois; là, comme ailleurs, les souffrances, les misères ont crié vers lui, et il les a soulagées et guéries. Cependant, son vrai dessein n'est pas d'évangéliser la tétrarchie de Philippe, mais de préparer ses disciples à la fin tragique qui l'attend.
Les scènes intimes qui se passèrent entre eux et lui ont éclipsé tous les autres faits dans le souvenir des témoins; elles remplissent la période intermédiaire entre le ministère galiléen et le dénouement suprême dont la Judée et Jérusalem doivent être le théâtre.
(i) Matth., XVI, I et suiv.; Marc, vin, 27
et suiv.
l'apostolat GALILÉEN. — LE ROYAUME DE DIEU. 46^
Deux sentiments contraires débordent, en ce moment, de l'âme de Jésus; l'abandon du peuple qu'il avait essayé, en vain, de rallier à la foi, le remplissait de tristesse, et la vue de ses disciples, fidèles et croyants, lui donnait des tressaillements de joie. Pour eux, ils ne paraissent avoir éprouvé ni trouble ni angoisse, à la suite de la défection qui affligea leur Maître; plus ils le voyaient abandonné, plus ils se serraient autour de lui; une force invisible les gardait contre l'entraînement populaire; inébranlables dans leur confiance, ils se livraient, tranquilles, aux rêves glorieux du futur Royaume, et aux illusions que la sagesse de Jésus allait bientôt dissiper.
Un jour, la petite caravane cheminait de village en village autour de Césarée. Jésus voulut provoquer chez les siens une expression nouvelle et décisive de leur foi (i). C'était le soir. Il avait prié, à l'écart, selon sa coutume. La prière, pour lui, n'était pas seulement le recueillement total de son esprit, de sa volonté, de toutes ses facultés humaines, en Dieu, son Père, elle était encore son moyen d'action tout-puissant, quoique invisible, sur l'âme de ceux qu'il voulait sauver, élever et raffermir.
Étant seul avec ses disciples, il leur fil cette question :
— « Qui dit-on que je suis.^^ »
Jésus connaissait les rumeurs populaires qui couraient à son sujet; s'il interroge ses fidèles, ce n'est pas pour se renseigner, mais pour les amener eux-mêmes à proclamer, en opposition avec les erreurs de la foule, la vérité sur sa personne ; cette opposition marquera l'abîme qui les sépare d'elle, désormais.
Les disciples répondirent :
— Les uns disent que vous êtes Jean-Baptiste; les autres, Élie; et d'autres, Jérémie ou quelqu'un des anciens prophètes ressuscité.
Ce témoignage reflète exactement l'état de l'opinion. Le peuple ne voit plus en Jésus le Messie rêvé; il n'est, à ses yeux, qu'un de ses prophètes avant-coureurs.
— « Et vous », répondit Jésus, <' que dites-vous que je suis.'^ »
Pierre, qui avait déjà, au moment de la crise de Caphar-
(I) Matth., XVI, i] et suiv.; Marc, xiii, 27 et suiv.; Luc, ix, ij et suiv.
naùm (i),. protesté de la fidélité des Douze envers le Maître, confessa, au nom de tous, leur foi en sa divinité :
— Vous êtes le Christ, s'écria-t-il, le Fils du Dieu vivant. Les paroles de Pierre ne sont pas inspirées par une vague
confiance en la grandeur surhumaine de Jésus, mais par une foi lumineuse, précise, clairvoyante; dans leur brièveté elles contiennent tout, car elles expriment la messianité de Jésus et sa filiation divine.
L'essence de la foi est de nous livrer tout entiers à celui qui en est l'objet. Le croyant ne s'appartient plus, il renonce à ses pensées propres, à ses intérêts, à son initiative personnelle, à tout, et il appartient sans réserve à celui à qui il croit. Il meurt à lui pour vivre moralement dans un autre, il échange sa vie contre la vie d'un autre. Nul, si ce n'est Dieu, n'a le droit de demander la foi absolue; car tout homme a ses erreurs, ses fautes, ses imperfections, et en abdiquant devant un homme, on se ferait l'esclave des misères de cet homme. Jésus a réclamé la foi totale : c'est un signe qu'il s'attribuait le privilège de Dieu.
Or, après avoir, pour l'obtenir, évangélisé la Galilée pendant plus, de sept mois, quelques hommes seulement, parmi les plus ignorants et les plus pauvres, sont conquis. Ce que les savants, — Scribes, lettrés et maîtres, — n'ont pas su ou n'ont pas voulu voir, ils le voient et ils le publient; ce que leur peuple a repoussé, ils l'acceptent. Cette poignée de croyants suffit à Jésus pour fonder son Royaume, pour ébranler et conquérir le monde.
La confession de Pierre l'émut.
— « Tu es heureux », s'écria-t-il, « Simon, fils de Jonas ; ce n'est pas la chair et le sang (2) qui t'ont révélé qui j'étais, mais mon Père qui est dans les cieux. »
Reconnaître par la foi la messianité de Jésus et sa filiation divine n'est pas, en effet, au pouvoir de l'homme : le génie, la science, les traditions humaines, ne sauraient nous élever jusque-là. Il faut que Dieu même nous révèle le Christ, et que l'homme accepte cette révélation. Le Père a multiplié et multiplie encore les témoignages autour de son Envoyé et de son Fils; mais l'homme qui ne croit qu'à son génie, à sa
(i) Jean, vi, 69 et suiv.
(2) Locution hébraïque d'un usage constant dans la littérature religieuse et dans le Talinud, en particulier, pour exprimer l'homme terrestre, charnel, animal, par opposition à Dieu.
l'apostolat GALILÉEN. — LE ROYAUME DE DIEU. 467
science et à ses traditions, s'aveugle, repousse les témoignages, conteste les miracles, oppose à la parole des prophètes sa vaine raison, et il reste dans ses ténèbres. Jésus ne lui semble qu'un sage ou un prophète, et non pas le seul Envoyé, le Fils du Dieu vivant. Ce n'est ni un sage ni un prophète qui sauve le monde, c'est Dieu seul ; et ne pas proclamer la divinité de Jésus, c'est le méconnaître. Pour vaincre le mal, il faut avoir Dieu en soi, et pour avoir Dieu en soi, il faut croire à Dieu.
Le Royaume de Jésus a vraiment commencé en ce jour où, environné de ses disciples, il fut reconnu et proclamé par eux Messie et Fils de Dieu. Il le déclara solennellement, en s'adressant à Pierre, et en lui expliquant Ténigme du nom nouveau dont il l'avait baptisé, quand il le vit, sur les bords du Jourdain, pour la première fois.
— Tu reconnais en moi le Fils du Dieu vivant, « et moi, je te dis que tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église, et les puissances de l'enfer ne prévaudront point contre elle. Et je te donnerai les clefs du Royaume des cieux; et tout ce que tu lieras sur la terre sera lié dans les cieux, et tout ce que tu délieras sur la terre sera délié dans les cieux. »
La foi en Jésus-Dieu apparaît ici dans toute sa grandeur ; elle a valu à Pierre, le premier des croyants, d'être le fondement humain, inébranlable, de l'Église. Sur lui viendront s'appuyer tous les élus de l'avenir, tous ceux qui, à son exemple, croiront que Jésus est le Fils de Dieu. La foi de Pierre et de ses successeurs sera indéfectible. Les autres pourront être ébranlés, Pierre et ses successeurs ne le seront pas. Le grand dessein du Royaume de Dieu commence à paraître ; le plan de Jésus se découvre aux yeux des disciples, dans ce nom d'Église qu'il n'avait pas encore employé. Il veut appeler à lui et rassembler en lui les élus disséminés sur la terre, à travers les peuples : ce rassemblement dans une même foi constitue TÉglise. Jésus la crée indestructible, invincible. Aucune puissance, en ce monde, — même celle de Tenfer qui les résume toutes et représente le génie du mal, — ne prévaudra contre elle. Elle résistera à tout, à la science superbe, à la fausse religion, à la culture matérielle, à la politique rusée ou brutale, à la corruption qui détruit tout, à l'inconstance humaine et au temps; l'Esprit est sa force, et rien de terrestre, d'humain, ni d'infernal, ne vaincra l'Esprit.
Jésus veut un pouvoir dans cette multitude, une autorité dans son Église, c'est à Pierre qu'il les confère, en lui remettant ce qu'il nomme symboliquement les clefs du Royaume. Pierre gouvernera les croyants; organe de l'Esprit de Dieu, il le donnera à ceux qui en sont dignes, le refusera à ceux qui sont indignes; ceux qui le recevront seront introduits dans le Royaume, ceux qui ne le recevront pas seront rejetés. Jésus restera le chef invisible; Pierre, le chef visible, et il ne défaillira pas dans sa mission : Jésus le lui promet.
La raison humaine est déconcertée. Un ouvrier de Galilée proclamé Fils de Dieu par un pêcheur de Bethsaïde, annonçant qu'il édifiera une œuvre contre laquelle les puissances de la mort n'auront aucune prise dans une terre où tout croule, où le temps seul se charge de tout ensevelir, où aucune création du génie, — religion. État, conquête, civilisation, race, écoles, législation, système, — rien ne dure; promettant à cette œuvre qui est son Église l'immortalité, et lui donnant pour base inébranlable un homme fragile et mortel qu'il revêt d'une autorité divine, c'est un des faits les plus extraordinaires de l'histoire : Védisme, Bouddhisme, Parsisme, Mahométisme. Philosophisme, tout s'éclipse devant cette œuvre qui n'a rien d'analogue dans les œuvres humaines.
Jésus se constitue le centre unique et la force absolue. C'est en lui seul qu'il faut croire, à lui seul qu'il faut se rattacher par la foi. Il ne fait appel à aucune race particulière, à aucun peuple; il embrasse tout ce qui vit et tout ce qui pense, tout ce qui gémit et tout ce qui espère. Point de système, aucun code de loi écrite, l'Esprit même de Dieu, son Esprit, et un pouvoir chargé de le répandre en son nom dans l'humanité. La raison pervertie ronge tout, la volonté égoïste démolit tout, la corruption gangrène tout : aux vaines théories de la raison, ce pouvoir opposera la doctrine éternelle; à l'égoïsme, à la violence et à la volupté il opposera la justice, la charité et la sainteté; aux superstitions des religions fausses, les rites sacrés sanctifiants; et aux pouvoirs changeants et tyranniques de cette terre, une autorité immuable et désarmée.
Lorsqu'après dix-huit siècles, on voit la réalisation triomphale de ce plan esquissé par Jésus dans la solitude des montagnes de Césarée, l'audace de l'œuvre, la grandeur des obstacles, Tinfirmité, le néant des moyens, ne permettent pas de songer à un grand homme : ils forcent à reconnaître dans l'ouvrier la vertu et la sagesse de Dieu.
l'apostolat GALILÉEN. — LE ROYAUME DE DIEU. 469
Jésus agit avec une indépendance et une autorité absolues, il n'a besoin de rien de créé, sa force commande à tout. Les insuccès apparents qui déconcertent les plus fermes génies ne l'arrêtent pas, ils vont hâter l'exécution de ses desseins.
Après la défection du peuple de Galilée, il imprime à son œuvre une impulsion nouvelle. Il avait commencé par attirer ses disciples, puis, dans le nombre, il en avait discerné et choisi douze dont il fit ses apôtres; aujourd'hui, il donne à l'un d'eux la primauté, lui promettant, sous le symbole des clefs, la plénitude du pouvoir pour le gouvernement de son Royaume.
La foi est expressive et expansive, elle a besoin de se communiquer. A la suite de cette scène, les disciples, enhardis par les paroles de Jésus, ont dû songer à publier partout et à tous ce qu'était leur Maître. Il les contint. L'heure n'était pas encore venue pour eux. Si Jésus même n'avait pas réussi à rallier le peuple à sa divinité, comment y parviendraient-ils.^ Qu'ils gardent au fond de la conscience leur foi et leur espérance; elles se fortifieront en se concentrant. Le Maître leur commanda avec force et menace de ne dire à personne qu'il était le Christ. Ce titre prêtait à l'équivoque dans l'esprit de la foule. Publier que Jésus était le Messie, ce serait s'exposer à renouveler la crise de Galilée, que sa sagesse, sa décision et sa fermeté venaient de conjurer. Du reste, les disciples eux-mêmes avaient plus d'une illusion sur la grandeur terrestre de celui qu'ils proclamaient le Fils de Dieu. Ils vivaient près de lui dans l'éblouissement de sa sainteté et de sa puissance : les miracles sans nombre dont ils étaient les témoins développaient en eux une confiance sans bornes en celui à qui tout obéissait, la nature, les hommes et les esprits.
Jésus, les sentant plus raffermis dans la foi, leur découvrit enfin le secret de sa destinée, — secret douloureux auquel il n'avait fait jusqu'alors que des allusions voilées ( i ).
— « Il faut que le Fils de l'homme aille à Jérusalem, qu'il souffre beaucoup de choses, qu'il soit rejeté par les Anciens, les Scribes et les Princes des prêtres; qu'il soit mis à mort et qu'il ressuscite, le troisième jour (2). »
Tandis que l'homme marche, en aveugle, vers sa destinée, Jésus voit la sienne jusqu'aux moindres détails, dans la volonté de son Père dont rien ne lui est caché, dans les prophéties qui
(i) Matth., III, 15, et parall.; Jean, h, 20; m, 14; vi, <;2. — [2) Matth. XVI, 21 et suiv. ; Marc, viii, ji et suiv. ; Luc, ix, 22 et suiv.
ont prédit ses souffrances, dans la force même des événements qui se déroulent, et dans la haine de ses ennemis qui ne s'assouvira que par sa mort. En ouvrant à ses disciples l'avenir, il dut laisser paraître la tristesse dont son âme, par moments, était envahie jusqu'à en mourir.
Quel fut l'effet de cette déclaration solennelle.^ Les disciples semblent Tavoir repoussée. L'idée que leur Maître eût une fm si cruelle ne pouvait entrer dans leur esprit. Leur foi en sa puissance divine, leur affection pour sa personne, leurs illusions sur le Messie, tout la leur rendait incompréhensible.
Pierre, dans cette circonstance, se fit encore l'interprète du sentiment de tous. Il prit Jésus à part, et, n'écoutant que sa tendresse ardente et son culte, il lui reprocha de songer à un si sombre destin.
— Maître, lui dit-il, qu'il n'en soit pas ainsi. Non, cela ne vous arrivera pas.
Jésus se tourna vers lui, et d'un ton sévère le repoussa, en lui disant :
— « Arrière, Satan, tu m.'es à scandale, car tu n'as pas le goût des choses de Dieu, mais des choses humaines. »
Le Christ de Dieu n'est point tel que la sagesse humaine le souhaite, il est tel que la Sagesse éternelle l'a conçu. Celui qui, pour le connaître, écoute la première, s'abuse et ne comprendra jamais le double mystère de sa divinité et de son humanité ; il niera l'une ou l'autre, la divinité parce qu'elle lui semble trop haute, l'humanité parce qu'elle lui paraît indigne ; il ne pénétrera jamais le contraste divin d'un Fils de Dieu voué à la mort. C'est un Dieu souffrant qui sauve l'humanité : s'il n'était qu'un Dieu, il resterait étranger à nos misères; s'il n'était qu'un homme, il ne pourrait les consoler; il faut que le Dieu aille à la mort et soit martyr; la raison, en le voyant passer, se scandalisera comme Pierre; Jésus la repoussera, et il ordonnera au croyant de le suivre dans son chemin ensanglanté.
Après le reproche véhément adressé à Pierre, il voulut marquer à ses disciples et à tous ce qu'il exigeait de ses fidèles. Aucun maître n'a plus demandé que lui. Il réclame l'abnégation totale, l'acceptation généreuse de toutes les douleurs, et jusqu'au sacrifice de la vie. Ce n'est pas assez de le proclamer Fils de Dieu, il faut partager la destinée douloureuse du Fils de l'homme. Il voyait la croix où il devait mourir, lorsqu'il
formula ce code abrégé de l'héroïsme qui reste la loi suprême du vrai sectateur de Jésus.
— « Si quelqu'un veut venir après moi ^>, s'écria-t-il, en faisant signe au peuple d'approcher, « qu'il renonce à luimême, qu'il prenne sa croix et qu'il me suive. »
Jésus ne craint pas de heurter cet indestructible instinct de conservation qui se refuse à la souffrance et à la mort; il veut qu'on marche derrière lui, dùt-on souffrir, dijt-on mourir. La vraie vie, achetée par la souffrance et par la mort, n'est pas trop chèrement payée.
— (( Qui voudra sauver son âme plutôt que de me suivre », dit-il encore, « perdra la vie que je lui donnerai; et qui ne craindra pas de perdre sa vie d'un jour, à cause de moi et de l'Évangile, sauvera son âme et vivra par moi de la vie qui ne passe plus. »
C'est l'âme qu'il faut sauver, car elle est tout l'homme. « A quoi sert de gagner le monde entier, si l'on perd son âme.'' Et qu'est-ce que l'homme donnera en échange de son âme.^ »
Cette doctrine, si dédaigneuse de tout ce que les hommes terrestres ambitionnent et convoitent, ce messianisme spirituel dont Jésus se donnait comme le représentant divin, devait naturellement, dans les Sadducéens sceptiques, dans les Pharisiens enflés de l'orgueil de leur race et jusque chez le peuple abusé par eux, provoquer quelque sourire et quelque mépris. Le futur Crucifié n'ignorait pas à quel opprobre seraient exposés ceux qui voudraient le suivre; il prévoyait les timides et les lâches qui rougiraient de lui, et, sachant que pour Phomme la honte est plus terrible à affronter que la mort, il disait :
— « On rougira de moi et de mes paroles, au milieu de cette race adultère et pécheresse; mais quiconque aura rougi, le P'ils de l'homme aussi rougira de lui, lorsqu'il viendra dans sa majesté, dans celle du Père et de ses anges saints (il »
La pensée de Jésus embrasse tout dans son envergure. On sent qu'il vit à la fois sur cette terre et dans le ciel, au milieu des hommes et dans son Père; il voit le but glorieux, pendant qu'il marche encore dans la douleur, et comme il veut qu'on sacrifie tout à la vie éternelle, il veut qu'on tremble devant les terreurs du jour où il paraîtra dans la majesté de son triomphe et la toute-puissance de sa justice.
( ij Marc, viii, jS ; ix, i-
Les somJDres prophéties du Maître pesaient sur l'âme des disciples; la pensée de ce qu'il devait souflrir à Jérusalem, ces devoirs sévères qu'il imposait à ceux qui le voudraient suivre, les jetaient dans l'abattement et un secret effroi. Si celui qu'ils confessaient le Fils de Dieu était destiné à mourir, que deviendrait son Royaume glorieux .^^ Cette mort déconcertait leurs espérances, ils essayaient d'en détourner leur esprit, n'osant y penser ni même interroger leur Maître.
L'homme faible croit échapper aux douleurs qui l'attendent, en fermant les yeux. Jésus respectait cette faiblesse dans les siens, et, pour ranimer leur courage, il se taisait sur ses souffrances et leur parlait de sa gloire future. Un jour même, les sentant plus accablés, il leur affirma d'un ton solennel que quelques-uns d'entre eux la verraient bientôt.
— (f En vérité, je vous le dis, plusieurs, parmi vous, ici présents, ne goûteront pas la mort, qu'ils n'aient vu le Fils de l'homme, venant dans sa puissance et dans son Règne (i). » Ces mots mystérieux se rapportent à un fait extraordinaire qui allait bientôt se produire et les justifier.
Six jours après, en effet, Jésus prit avec lui Pierre, Jacques et Jean, et les conduisit seuls, à l'écart, pour prier, sur une haute montagne. Aucun des Évangiles ne la nomme; le seul des témoins qui, dans ses écrits, y fasse allusion, Pierre, l'appelle « la Sainte » (2). La tradition a désigné le Thabor, et elle n'a jamais été, pendant des siècles, interrompue ni contredite (5). Il est à remarquer, au contraire, que, jusqu'au huitième siècle, les indigènes appelaient le mont Thabor 1' « Age- Mons », dénomination qui ne peut avoir pour origine que r « Agion Oros » de Pierre. Il se dresse solitaire, en pyramide, comme un gigantesque piédestal, à plus de six cents mètres, à l'extrémité nord-est de la plaine de Jizréel. Un col peu élevé le sépare des montagnes de Nazareth ; ses flancs sont couverts de beaux chênes entre lesquels serpente le chemin; la cime est un ovale aplani dont la moitié sud est encombrée de ruines, — débris d'antiques forteresses de l'époque des rois d'Israël et de la conquête arabe, restes vénérables de trois églises élevées, au temps d'Hélène, à Jésus, à Moïse et à Élie.
Du haut des murs démantelés des vieilles tours croulantes,
(1) Luc, IX, 27, 28; Matth., XVI, 28; XVII, I. — (2) Pierre, i, 18. {3) Voir l'Appendice L. Authenticité du Thabor.
on voit se dérouler la Galilée entière, avec ses chaînes de montagnes, ses vallées, ses plaines et un coin bleu de son lac. La terre est presque nue, aujourd'hui; à quelques points noirs et gris, on devine les arbres rares, épargnés par la hache humaine. Partout le gazon vert, entrecoupé de champs labourés qui s'allongent en bandes noirâtres comme les tentes de poil des Bédouins. Çà et là, des villages dont les maisons carrées, pressées les unes contre les autres, ressemblent à de grandes ruches. La vue se perd sur cette terre ondulée, d'une nudité triste et d'un coloris qui repose. Au fond de l'horizon, au nord, derrière les monts de Safed, la crête blanche du Liban et la cime de l'Hermon, pareille à la tête neigeuse d'un vieillard. A l'est, les monts du Djaulan, grande ligne immobile dont quelques cimes tourmentent le niveau. Plus loin, à Test encore, les montagnes d'un bleu gris de l'Arabie Pétrée et du grand désert. La vallée du Jourdain se creuse profonde, laissant voir du côté de l'orient les gorges sauvages par lesquelles se précipitent l'Hyéromax, le Zerka et TArnon, et, du côté de l'ouest, les grands ouady Birey, Adjloun, qui descendent de la haute plaine de Jizréel. Au sud, une grande masse de la même teinte que les monts d'Arabie; ce sont les plateaux de Moab qui dominent la mer Morte. Vers l'occident, les chaînes âpres de la Judée, les hauteurs monotones de la Samarie, et le long rempart du Carmel qui borne la plaine de Meggido.
L'œil cherche la Méditerranée : à travers une échancrure du Carmel et par un col des monts de Nazareth, il la découvre comme une tache bleue sur le fond clair du ciel. Cette grandeur pressentie complète l'immensité de l'horizon.
C'est là, au centre même de cette Galilée qui a vu rayonner dans sa douceur la beauté du Fils de l'homme, c'est là, sur un sommet perdu, noyé dans la lumière, par une nuit d'août toute pleine d'étoiles, que Jésus amena trois disciples choisis, préférés, et leur fit voir, dans une clarté qui éclipsait le ciel d'Orient, sa gloire éternelle.
Pendant qu'il priait, il fut transfiguré devant eux.
L'aspect de sa face devint tout autre; elle resplendit comme le soleil; et ses vêtements devinrent blancs comme la neige, d'une blancheur telle qu'aucun foulon ne pourrait l'égaler.
Et voilà que deux hommes leur apparurent, conversant avec
lui : c'étaient Moïse et Élie, environnés de gloire; ils parlaient de sa sortie du monde.
Cependant, Pierre et ceux qui étaient avec lui étaient appesantis de sommeil. En se réveillant, ils le virent dans sa gloire, et les deux hommes avec lui. Et lorsqu'ils le quittèrent, Pierre dit à Jésus : Maître, il nous est bon d'être ici ; si vous le voulez, dressons-y trois tentes, une pour vous, une pour Moïse, une pour Élie.
A l'instant même, une nuée lumineuse se forma et les couvrit de son ombre; et de la nuée sortit une voix : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé en qui je me suis complu, écoutez-le. »
En entendant cette voix, les disciples tombèrent sur leur face, épouvantés.
Jésus s'approcha d'eux et les toucha :
— « Levez-vous, leur dit-il, et ne craignez point. »
Ils levèrent les yeux, regardèrent tout autour, et ne virent plus personne. Jésus était seul avec eux (i).
Le mur impénétrable qui sépare le monde terrestre du monde divin est un instant renversé. L'humanité apparaît dans ses divers états.
Au-dessus des trois disciples qui portent encore le poids de la vie et qu'alourdit le sommeil, image de la mort, on voit Élie et Moïse, — les âmes entrées dans l'éternité; elles conversent avec Jésus qui les domine et qui, dans l'unité de sa personne, réunit tous les mondes glorifiés. Ses vêtements d'une blancheur de neige sont le symbole de ce que deviendra la matière, au temps de sa rénovation divine; son corps lumineux laisse voir ce que nous serons nous-mêmes, un jour ; son âme, dans laquelle l'Infmi habite, révèle la destinée de tous les esprits appelés à la vie même de Dieu. La nuée lumineuse qui enveloppe tout représente l'Être ineffable dans le sein duquel tous les élus seront recueillis, jouissant à jamais de la joie et de la gloire du Fils de Dieu.
Voilà le Christ dans la majesté de son Royaume, dans celle de son Père et des anges saints.
Ce prodige tranche sur tous les autres. Lorsque Jésus parle en maître aux esprits, remet les péchés, convertit d'un mot les âmes, guérit les malades, commande à la nature, au vent et à la tempête, c'est sur des êtres extérieurs qu'il exerce visiblement son action ; en se transfigurant lui-même, il devient
(i) Matth., XVII ; Marc, ix ; Luc, ix.
l'objet du miracle. La Divinité à laquelle il était uni et qui se dérobe sous le voile d'une chair semblable à la nôtre, pénètre un moment cette chair humiliée, l'arrache à l'obscurité, à la faiblesse, à la passibilité, à la mortalité, pour la revêtir de clarté et de gloire. Lorsque Dieu inondera de sa splendeur les esprits et les âmes, lorsque les âmes, pleines de Dieu, envelopperont de leur beauté les corps qu'elles animent, lorsque la matière, spiritualisée dans tout son règne, subira la transformation lumineuse qui la rendra digne de servir d'habitacle aux fils de Dieu glorifiés à l'image de Jésus, — le Royaume du Ciel sera achevé.
Il apparaît en Jésus transfiguré tel qu'il sera pour tous, à la consom.mation des siècles.
Par cette révélation à trois de ses disciples, Jésus a voulu montrera l'humanité entière le but glorieux où il atteindrait, en allant souffrir et mourir. La douleur et le supplice ne sont qu'un chemin; le terme, pour lui comme pour nous, est la transfiguration de tout notre être dans la splendeur de Dieu.
Ce n'est pas seulement sa figure et son corps qui brillent avec éclat, ses vêtements ont la blancheur de la neige : tout ce qui touche à Jésus est transformé dans la lumière.
Deux personnages mystérieux sont auprès de lui : Moïse, le grand législateur, Élie, le grand prophète; ils s'entretiennent de sa sortie du monde, de son « Exode », qui doit avoir lieu à Jérusalem. En allant mourir là, Jésus accomplit la Loi représentée par Moïse et réalise la parole des prophètes personnifiés dans Élie. Il finira plus grandement qu'eux; il ne mourra pas, comme Moïse, du baiser de l'Éternel; il ne sera point ravi, comme Élie, sur le char de feu, il se livrera par amour, dans une mort ignominieuse, à la colère de Dieu.
Les disciples présents à cette scène que la prière de Jésus avait évoquée des profondeurs du ciel, s'étaient endormis. En s'éveillant, ils furent envahis d'une joie intérieure : ils voulaient se fixer avec leur Maître sur le Thabor. La présence intime de Dieu dans la conscience pure est toujours accompagnée de ce tressaillement ineffable auquel se mêle une sorte de saisissement : dans la proximité de l'Être infini, l'homme s'évanouit dans son néant.
Dieu va révéler qu'il est là sous l'image d'une nuée lumineuse enveloppant Jésus, Élie et Moïse, et les trois apôtres.
Cette même nuée qui s'était montrée dans le désert ( i ) au peuple de Dieu e't à l'inauguration du temple de Salomon (2), apparaîtra encore dans le triomphe de l'Ascension de Jésus. Et une voix en sortit, la voix de Dieu même, disant : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, mon élu : écoutez-le. »
Il a fallu une nouvelle et solennelle intervention du Père pour persuader et commander aux disciples de suivre et d'écouter son Fils dans l'accomplissement de sa destinée douloureuse.
Pierre qui avait dit à Jésus : « A Dieu ne plaise ! cela ne vous arrivera point », Pierre entend aujourd'hui la voix de Dieu même disant : « Écoute mon élu, quoiqu'il te dise; suis-le partout où il te mène, quel que soit le chemin. » Et pour mettre en relief cette autorité unique, souveraine, de Jésus, le seul maître des hommes, à l'instant même le grand législateur et le grand prophète disparaissent; Jésus reste seul.
La loi, c'est lui; la lumière, c'est lui; tout ce qui l'a précédé n'a qu'à s'évanouir en sa présence; il montre, seul, à l'humanité, le terme auquel elle aspire, et il ouvre, seul, la voie par laquelle elle doit marcher; si cette voie est héroïque, le but dépasse encore nos espérances. Il pourra tout demander, car il peut tout promettre; et si la mort est un chemin, on marchera avec lui à la mort pour entrer dans la vie.
La critique rationaliste qui, par système, exclut tout élément miraculeux dans la vie de Jésus, a nié le fait de la Transfiguration, où tout est prodige, l'analysant jusque dans les moindres détails pour en montrer l'impossibilité et l'invraisemblance. Elle n'a pu accepter que le corps de Jésus fût transformé en corps lumineux et que ses vêtements eux-mêmes fussent devenus plus éclatants que la neige; l'expérience prouve cependant que le génie et la vertu peuvent donner au visage de l'homme une sorte de splendeur immatérielle. Elle s'est choquée de la présence de deux morts, d'Élie et de Moïse, comme si les morts étaient des anéantis, comme si les rapports entre le ciel et la terre, entre le royaume des trépassés et celui des vivants, n'étaient qu'un rêve. Elle s'est demandé comment les apôtres avaient pu reconnaître les deux interlocuteurs de Jésus, qui, dans le récit, ne sont pas
(1) Exod., XIII, 21 et suiv.; xvi, 10; xix, 9; xxxiii; xxxiv; xl, passim.
(2) Chron., v, 13, 14.
nommés, comme si leur langage ou l'image traditionnelle et populaire que s'en faisaient les Juifs n'avait pu les signaler. Elle n'a pas voulu comprendre le but moral de cette scène divine, bien qu'il soit une garantie de plus de son historicité.
Elle a essayé de l'expliquer; ses tentatives sont plus faibles que ses objections.
L'école mythique (i) y a vu l'invention des disciples de Jésus voulant glorifier leur maître et l'élever au-dessus de Moise et des prophètes; mais on ne voit nulle part naître cette fantaisie; l'hypothèse d'une légende n'explique en rien les détails historiques aussi précis que ceux qui, dans les trois Évangiles, encadrent le fait; elle ne rend pas raison de la défense sévère de Jésus à ses apôtres de publier un fait qui, d'après elle , n'aurait jamais existé ; elle est d'ailleurs contre le témoignage de Pierre, l'un des témoins, écrivant, quelques années plus tard : « Ce n'est pas d'après de vaines légendes que nous vous avons révélé la puissance et la réalité de Notre- Seigneur Jésus Christ, c'est comme témoins de sa grandeur. Il a reçu, en effet, de Dieu le Père, honneur et gloire. Une voix est descendue sur lui du sein de cette gloire éblouissante : Celui-ci est mon fils bien-aimé, je me suis complu en lui. Et cette voix apportée du ciel, nous l'avons entendue, nousméme, étant avec lui sur la montagne, la Sainte (2). »
L'explication mythique ne prévaudra jamais contre un témoignage aussi formel, qui exclut du même coup la théorie qui a essayé de changer la scène réelle en une simple vision subjective. On ne comprendra jamais d'ailleurs que Jésus ait attaché quelque importance à un rêve de ses disciples, et qu'il ait interdit de le raconter jusqu'après sa résurrection d'entre les morts (5).
Un esprit impartial et affranchi de tout système étroit , ayant à choisir entre la lettre des récits évangéliques et les explications soi-disant critiques, n'hésitera jamais. Les récits nous dominent, à la vérité, par leur grandeur divine; mais ils n'ont contre eux que cette grandeur même, et ils s'expii-
(1) cf. Strauss, Das Leben Jesu, 2 Band. Weiss, Evjng. Geschichte, i Band.
(2) Pierre, i, 16. La critique, il est vrai, a essayé de combattre rautheniicilé de l'Épître ; elle n'a produit contre elle aucun argument décisif. Tout le contenu de la lettre témoigne en faveur de l'opinion traditionnelle, et des le premier siècle, l'ouvrage est cité par saint Clément {Ep. ad Corinth., 11), par saint Polycarpe (ad ThiL, n. i, 2, 5, etc.) et Papias (Elsèb., Hist. eccUs., ni, 39).
(j) Matth., xvii, 9; Marc, i.\, 8, 9; Luc, i.\, 36.
quent par la puissance de Dieu; les hypothèses rationalistes sont à notre taille, il est vrai, mais elles se heurtent contre l'affirmation des témoins, et elles ne sauraient s'appuyer sur rien de positif, pour se justifier du reproche de l'arbitraire. Aux inventions fantaisistes de l'homme l'histoire de l'Évangile oppose les manifestations positives de Dieu.
La Transfiguration n'est point un fait accidentel dans la vie de Jésus, elle répond aux lois qui en régissent le développement; or, une des plus constantes, c'est que l'humilité de l'homme fait toujours éclater en Jésus le Dieu caché : plus il s'abaisse dans l'acceptation volontaire du sacrifice, de la douleur et de la mort, plus la divinité rayonne en lui et l'exalte.
Lorsqu'il va demander le baptême de Jean , comme un pécheur, le ciel s'ouvre sur sa tête ; au moment où il se résout à accomplir toute la justice, il s'entend appeler le Fils bien-aimé du Père; en plein triomphe galiléen, il renonce à toute gloire terrestre, répudie l'intervention d'un peuple prêt à le proclamer roi, et, dans la nuit même, il marche sur les eaux, calme la tempête, et apparaît le souverain de la nature ; il vient de déclarer à ses disciples qu'il doit aller à Jérusalem, souffrir et mourir; six jours après, le voilà dans la gloire de son Royaume, supérieur à Moïse et à Élie, maître universel et unique, éblouissant de clarté et d'immortalité, transfiguré dans la lumière de son Père; quelques mois plus tard, accablé à la pensée de ses souffrances, il criera vers son Père : « Sauvez-moi... Mais je suis venu pour souffrir, ô Père, glorifiez votre nom ! » Une voix puissante comme le tonnerre lui répondra : « Je le glorifierai. »
L'heure venue, il se livrera à l'insulte, à la mort, il descendra dans le tombeau; l'Esprit vivant l'arrachera à la mort et au tombeau pour le ravir dans la gloire.