‹ Jésus-ChristChapitre 33 sur 98 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

DERNIERS ENTRETIENS A CAPHARNAUM.

Le grand moyen de raffermir le courage et la volonté défaillante, de calmer les hésitations de l'esprit devant l'obstacle et les dangers, c'est de montrer, ne fût-ce qu'un instant, la vérité, la beauté, la sainteté et la gloire qui résultera de l'obstacle vaincu. L'espérance, à cette vue, se relève, les convictions s'enhardissent; et l'âme, éblouie, devient capable de tout. En agissant ainsi à l'égard de trois de ses disciples, Jésus a mis en eux un levain d'énergie, et s'est réservé un point d'appui pour les soulever tous; l'accablement, le découragement, les angoisses, viendront se briser contre le courage et la foi des trois privilégiés.

Jésus, le jour suivant, descendit avec eux du Thabor. Chemin faisant, il leur dit :

— « Ne racontez à personne la vision, jusqu'à ce que le Fils de l'homme soit ressuscité d'entre les morts (i). »

Les dons divins exaltent l'âme et la rendent expansive, mais il n'est pas bon toujours de les publier; à cause de leur grandeur même, ils ne trouvent souvent que des incrédules; on les profane en les dévoilant. Ensevelis dans la conscience qui en a été témoin, ils la raffermissent et l'éclairent; prématurément divulgués, leur vertu s'évapore.

Les trois apôtres, sur le commandement du Maître, gardèrent entre eux ce secret, cherchant à comprendre et ne s'expliquant pas ce qu'il voulait dire par ces mots : « Jusqu'à ce qu'il soit ressuscité d'entre les morts. »

(1) Matth., XVII, 0 et suiv ; Marc, ix, 8 et suiv.

De quelle résurrection s'agissait-il ? Jésus parlait-il en figure r Devait-;! ressusciter matériellement, ou faisait-il allusion au rétablissement du royaume d'Israël après sa mort? Cette dernière hypothèse les préoccupait.

— Que disent donc les Pharisiens et les Scribes, demandèrent-ils, qu'Élie doit venir avant la restitution du royaume d'Israël ?

— « Oui, répondit Jésus, Élie doit venir avant l'avènement du Fils de l'homme, et rétablir toutes choses pour lui frayer la voie; et, comme il est écrit du Fils de l'homme, il faut qu'il souffre beaucoup et qu'il soit méprisé. Mais, je vous le dis, Élie est déjà venu, et ils ne l'ont pas connu, et, comme il est écrit de lui, ils ont fait contre lui tout ce qu'ils ont voulu. Le Fils de l'homme, pareillement, devra souffrir par eux. »

Les apôtres comprirent qu'il parlait de Jean-Baptiste. La douleur s'impose comme une nécessité à tous les envoyés de Dieu; Jean-Baptiste l'a subie déjà, et Jésus marche au-devant d'elle.

En rejoignant les disciples, au pied de la montagne (i), il vit autour d'eux une foule nombreuse et des docteurs disputant avec eux; son arrivée inattendue causa un grand émoi; il avait encore autour du front un reflet de clarté céleste; on accourut; on le saluait.

— « De quoi disputez-vous ensemble.^ » demanda-t-il.

— Maître, lui répondit un homme du peuple, prosterné à ses genoux, je vous ai amené mon fils. Ayez pitié de lui; c'est un lunatique, et il souffre beaucoup, il est possédé d'un esprit muet. Chaque fois que l'esprit s'empare de lui, il le jette à terre et il écume, grince des dents et se dessèche. J'ai dit à vos disciples de le chasser; mais ils n'ont pu.

Cette impuissance des disciples dut provoquer les railleries et les attaques des Pharisiens mêlés à la foule. Jésus fut frappé surtout de l'incrédulité générale. Tout le monde manquait de foi : le père du lunatique, les Scribes, !e peuple, les disciples même.

Il eut un cri d'indignation :

— « 0 race incrédule et perverse, jusqu'à quand serai-je au milieu de vous.^ Jusqu'à quand vous supporterai-je-^^ »

Mais, à la seule vue d'une douleur à guérir ou à consoler, la compassion l'emportait en lui sur tout autre sentiment.

(i)Matth., XVII, 14 et suiv.; Marc, ix, 17 et suiv.; Luc, ix, 37 et suiv.

l'apostolat GALILÉEN. — LE ROYAUME DE DIEU. 48 1

— « Amenez-le-moi », dit-il.

Sitôt que l'enfant eut vu Jésus, l'esprit le tourmenta, le jeta violemment à terre; et il s'y roulait en écumant.

— « Depuis combien de temps est-il en cet état.^ » demanda Jésus au père.

— Depuis son enfance. Souvent l'esprit le jette dans le feu et dans l'eau pour le faire mourir. Si vous pouvez quelque chose, par pitié, sauvez-nous.

Ce mot du père: « Si vous pouvez », ne trahissait guère la foi.

— « Si tu peux croire », dit alors Jésus, « tout est possible au croyant. »

A l'instant, le père s'écria avec larmes : — Je crois. Seigneur, aidez mon incrédulité!

La foule grossissait autour de Jésus. Alors, il menaça l'esprit impur :

— v Esprit sourd et muet, je te commande, sors de cet enfant et n'y rentre plus jamais. »

L'esprit poussa un grand cri, l'agita avec violence et sortit. L'enfant tomba inerte.

— Il est mort, disait-on.

Mais Jésus le prit par la main et le souleva ; il se tint debout. Il était guéri.

La peinture si vive et si détaillée que le second Évangile nous donne de l'enfant malade, fait penser à l'épilepsie. On aurait tort de conclure que cette infirmité physique excluait la possession, et qu'en ce cas comme dans tous les autres, l'ignorance et la superstition seules ont pu y voir une action de l'esprit mauvais. Jésus ne s'occupe même pas de la maladie corporelle. Les désordres violents que présente le pauvre épileptique nesont pour lui que la manifestation d'une puissance satanique sous laquelle il est asservi.

C'est à cet agent mystérieux qu'il commande; en le chassant, il guérit.

Tout le secret de son action sur l'humanité, asservie aux puissances du mal, se montre dans ce fait; c'est par elle que l'humanité affranchie écoute les voix de Dieu, apprend à le louer, et retrouve avec la liberté le calme que nulle vicissitude ne trouble plus.

Aussitôt après, Jésus laissant le peuple à l'admiration de la puissance de Dieu, et les Scribes à leur confusion, se réfugia dans une maison avec ses disciples.

Cette ^uérison leur paraissait d'autant plus miraculeuse qu'ils avaient mieux constaté leur impuissance. Ils s'approchèrent de leur Maître, et, en secret, ils lui dirent : — Pourquoi n'avons-nous pu chasser ce démon?

— « A cause de votre peu de foi, leur répondit-il. Oui, je vous l'affirme, si vous aviez la foi, comme le grain de sénevé », humble comme lui, mais forte comme lui, « vous diriez à cette montagne : Passe d'ici là, et la montagne y passerait. Rien ne vous serait impossible. ^)

Dans la doctrine de Jésus, la foi, en effet, nous rend participants de la vie même de Dieu et de sa puissance. Ce n'est plus l'homme qui agit dans le croyant, c'est Dieu même.

Puis, il ajouta : « Ce genre de démon » charnel et invétéré « ne se peut chasser que par le jeûne et la prière ».

Ces deux mots expriment ce que doit être la foi : par le jeûne, elle nous arrache à tout ce qui est matière et force créée; par la prière, elle nous unit à l'Être, à la lumière, à la bonté, à la puissance de Dieu. L'être humain est renversé; il n'a plus de racine dans le monde terrestre auquel il meurt, il a sa source de vie dans le monde divin, dont il devient l'instrument irrésistible.

Lorsqu'on suit à travers les siècles l'action de Jésus sur les consciences, on voit qu'elles ne sont sauvées que par la double force qu'il a révélée à ses disciples. Si l'homme de Dieu ne sacrifie pas dans une abstention généreuse tout ce qui est humain, terrestre et créé, s'il ne s'ouvre pas dans la prière à l'amour de Dieu, source de toutes les énergies célestes, il est impuissant à soulever les âmes au-dessus de terre, à les entraîner à la vie de l'Esprit, et il faut que le Christ invisible intervienne pour suppléer à la faiblesse de ses envoyés.

Cet entretien se passait dans le voisinage du Thabor. Jésus partit de là avec ses disciples dans la direction de Capharnaùm, traversant la Galilée; il ne voulut pas éveiller l'attention du peuple dans ce voyage qui s'accomplit en secret; chemin faisant, il enseignait ses disciples.

La pensée de sa mort prochaine ne le quittait plus, il la leur rappelait.

Pendant qu'ils marchaient, il leur dit tout à coup :

— u Mettez ces paroles dans votre cœur : le Fils de l'homme doit être livré entre les mains „des hommes; ils le tueront; et le troisième jour après sa m.ort,' il ressuscitera. »

l'apostolat GALILÉEN. — LE ROYAUME DE DIEU. 48^

Mais ils n'entendaient pas ce mystère, toujours voilé pour eux ; non seulement ils ne le comprenaient point, ils craignaient même d'interroger le Maître à ce sujet (ii.

L'homme fuit la vérité qui offense sa raison et qui souvent rhumilie. Rien n'était plus choquant pour les Juifs que l'idée d'un Messie souffrant et victime. Les apôtres sont bien de leur race; même après avoir confessé dans une foi sincère la filiation divine de leur Maître, on les voit rétractaires à croire à son supplice et à sa défaite momentanée; et, tandis que Jésus ramène leur pensée à cette idée, pour les familiariser peu à peu avec ce qu'elle a de triste et de terrible, ils songent, eux, à la gloire de son Royaume, et disputent les uns les autres, à l'insu du Maître, au sujet de leur primauté dans le Règne messianique.

La petite caravane arriva à Capharnaiim.

Un incident marqua le retour (2). C'était justement l'époque où les receveurs du fisc recueillaient l'impôt; ils s'approchèrent de Pierre, en lui demandant : — Est-ce que ton Maître ne paye pas la didrachme (3) .^ — Mon Maître la paye, répondit Pierre.

Or, comme il entrait dans la maison pour prévenir Jésus, c'est Jésus qui le prévint.

— « Que t'en semble, Simon .^ lui dit-il; de qui les rois de la terre reçoivent-ils le tribut ou le cens.'^ de leurs enfants ou des étrangers.'^ »

— Des étrangers, dit Pierre.

— Donc, repartit Jésus, « les enfants sont affranchis. Cependant, pour ne point les scandaliser, va à la mer, jette l'hameçon, prends le premier poisson qui montera, ouvre sa bouche, tu y trouveras un statère; donne-le pour moi et pour toi. »

Ce fait, que le premier Évangile a seul consigné dans son récit, contient une allusion à la filiation divine de Jésus. S'il

(i) Luc, IX, 45.

(2) Matth., XVII, 23 et suiv.

(3) Certains auteurs ont vu dans l'impôt réclamé à Jésus l'impôt sacré du Temple. L'interprétation peut être admise ; elle ne change rien à la signification du fait. Cf. LiGHTFOOT, Hora hebr. et talmud., ad h. 1. L'impôt du Temple, comme celui des Romains, était de deux drachmes par tête (i fr. 75 de notre monnaie). Le premier était perçu dans le mois d'Adar (février), un peu avant le commencement de l'année religieuse ; le second avec la fête des Tabernacles, au mois de Tischri (septembre-octobre), avant le renouvellement de l'année civile.

repousse toute royauté terrestre, il laisse entendre qu'il est le fils du Roi éternel; à ce titre, il se déclare affranchi, lui et tous ceux qui participent à son Royaume. Mais le Fils de Dieu qui a pris la forme d'esclave, pour sauver les hommes, sait aussi, pour les ménager, renoncer à ses droits. La charité est plus haute que la justice : revendiquer ses droits est un acte de justice; les sacrifier, un acte de charité; Jésus obéit à la charité, et donne un exemple nouveau d'abnégation à l'homme si âpre, si exigeant, lorsqu'on touche à ses droits ou à ses intérêts : il payera l'impôt, mais en faisant éclater sa puissance divine, et en envoyant Pierre chercher les deux drachmes dans la bouche d'un poisson.

Au même moment, les disciples entraient dans la maison de Céphas. Lorsque tous furent réunis, Jésus leur demanda :

— « De quoi donc parliez-vous en chemin ? »

Ils se turent, un instant, n'osant répondre. Enfin, ils avouèrent qu'ils avaient discuté ensemble sur la primauté dans le Royaume des cieux.

On devine, à ce détail caractéristique, les petites passions qui se remuaient dans le cercle intime du Maître. Pierre avait été désigné comme le chef; Jacques et Jean semblaient jouir d'une certaine prédilection. Or, ces préférences marquées n'étaient pas sans éveiller chez les autres quelque jalousie et quelque envie. Dieu est le maître de ses dons; au lieu d'en jouir pour le bien de tous, l'homme égoïste, vaniteux, intéressé, s'en prévaut, et, jusque dans le voisinage de Jésus, il s'agite, se recherche, vante ses mérites, méconnaît ceux des autres et aspire à la primauté. De là, les disputes aigres, les compétitions, les offenses, les blessures de l'amour-propre.

Jésus connaissait ces misères qui troublaient la paix et l'union entre ses disciples; et c'est à les guérir qu'il consacra le dernier jour, peut-être les dernières heures à Capharnaùm.

Il voulut avoir avec eux un entretien intime (i), et il se retira sans doute dans la chambre haute. S'étant assis, il appela les Douze.

— (' Celui qui veut être le premier », feur dit-il, « sera le dernier et le serviteur de tous. »

Puis, il fit venir un petit enfant et le plaça au milieu d'eux :

(1) Matth., XVIII, I et suiv.; Marc, ix, 34 et suiv.; Luc, ix, 46.

l'apostolat GALILÉEN. — LE ROYAUME DE DIEU. 48^

— (' Je vous le dis, en vérité, si vous ne changez et ne devenez comme de petits enfants, vous n'entrerez même pas dans le Royaume des cieux. Qui donc se fait petit comme cet enfant, celui-là est le plus grand dans le Royaume. »

Être le dernier, le serviteur de tous, se faire petit, reconnaître la vanité de sa raison et de sa science, de sa force et de sa volonté, de sa vertu et de son génie, de son activité et de ses ambitions, de ses intérêts, de ses plaisirs et de sa gloire, en un mot, confesser son propre néant : voilà la condition } our entrer et pour être grand dans le Royaume du ciel. Dieu ne se communique qu'aux humbles et aux pauvres, aux affamJs qui crient vers lui dans le sentiment vrai de leur misère. C'est la doctrine réservée de Jésus; il la rappelle aux Douze, en leur montrant cet enfant, comme le symbole de la faiblesse, de la candeur et de l'humilité.

La vue de cet être innocent et doux l'émut; tout ce qui était faible et pur l'attirait; il l'embrassa.

— « Quiconque reçoit en mon nom. un petit enfant comme celui-là )), dit-il, « me reçoit, et quiconque me reçoit, reçoit encore, non pas seulement moi, mais Celui qui m'a envoyé.»

Jésus, dans sa bonté, s'identifie avec tout ce qui est pauvre, impuissant, malheureux. Aider la faiblesse, la recueillir à cause de lui, suivant son expression, c'est l'aider et le recueillir; c'est recueillir Dieu même.

Cette exhortation semble avoir troublé la conscience de l'un des Douze.

— Maître, dit Jean, nous avons vu quelqu'un qui chassait les démons en votre nom, et nous l'avons empêché, parce qu'il ne vous suit pas avec nous.

— « Ne l'empêchez pas», répondit Jésus; a quiconque n'est pas contre vous est pour vous. »

Faire le bien au nom de Jésus, c'est être en communion d'esprit avec lui; et, alors même qu'on n'est pas visiblement associé à la communauté des disciples, on reste, isolé, un auxiliaire utile.

— « Quand on ne vous donnerait », ajouta-t-il, « qu'un verre d'eau en mon nom, je vous le dis, en vérité, on ne perdra point sa récompense. »

Nul bienfait n'est oublié dans le Rovaume; mais malheur à ceux qui feront le mal aux petits et aux faibles!

— « Celui qui scandalisera un de ces petits qui croient en moi » , ajouta-t-il d'un ton menaçant , « il vaudrait mieux

pour lui qu'on suspendît à son cou une meule de moulin et qu'on je précipitât dans les profondeurs de la mer.

(( Malheur au monde à cause des scandales! Il est nécessaire qu'ils arrivent; cependant, malheur à celui par qui le scandale vient! »

Jésus voulait qu'on fût inexorable dans la fuite et le retranchement de tout ce qui porte au mal.

— « Si votre main vous scandalise », disait-il dans un langage sévère, « coupez-la et la jetez loin de vous; il vaut mieux pour vous entrer mutilé dans la vie, qu'ayant deux mains, aller dans la géhenne. Si votre pied vous scandalise, coupez-le; il vaut mieux pour vous entrer boiteux dans la vie, qu'ayant deux pieds, être jeté dans la géhenne du feu qui brûle toujours, où le ver ne meurt point et où le feu ne s'éteint jamais.

(' Que si votre œil vous scandalise, arrachez-le; il vaut mieux pour vous entrer avec un œil dans le Royaume de Dieu, qu'ayant deux yeux, être jeté dans la géhenne du feu, où le ver ne meurt point et où le feu ne s'éteint jamais.

« Car comme toute victime est salée par le sel qui la rend incorruptible, ils seront salés par le feu et conservés par lui. »

On sent dans les paroles de Jésus la colère de la bonté. La justice est moins terrible que les saintes représailles de l'amour. Pousser au mal les faibles, les petits sans défense, c'est l'œuvre satanique. Le monde où Satan règne, vit de ces scandales, de ces oppressions, de cette tyrannie. L'enfant qui sert de parabole vivante à Jésus, représente l'humanité tout entière, avec ses ignorances et ses préjugés qui sont la faiblesse de la raison, ses instincts qui sont la faiblesse de la volonté, son dénuement qui est la faiblesse de la vie. Exploiter une telle misère, la mépriser, la détourner de Dieu surtout qui en est le vrai, le seul remède : voilà le scandale suprême. Jésus l'avait sous les yeux, ce crime qui l'indigne; le peuple de Galilée n'était-il pas la victime des grands, des docteurs et des Scribes dont Tautorité, la fausse science, les menaces et la ruse s'évertuaient à le détourner de lui ? Ce spectacle faisait déborder sa colère divine.

— i< Prenez garde », ajouta-t-il, « de mépriser un de ces petits ! Il y a en eux une force céleste qui les protège contre leurs oppresseurs. Leurs anges voient sans cesse dans le ciel ia face de mon Père qui est aux cieux. »

Jamais le caractère sacré, le droit de l'être faible, n'ont été

l'apostolat GALILKEN. — LE ROYAUME DE DIEU. 487

plus vivement et plus tendrement exaltés. Jésus ne tarissait pas sur ce sujet; tout ce qu'il y avait en lui de compassion et de tendresse, de pitié et d'amour, jaillissait comme une source vive, inépuisable.

— « Le P^ils de rho.mme >), disait -il encore, « n'a qu'une destinée : sauver ce qui est perdu. » L'humanité entière lui apparaissait comme l'être faible et égaré qu'il devait soutenir et ramener.

— « Que vous en semble? » disait-il à ses disciples. « Un homme a cent brebis, et une d'elles s'égare. Ne laisse-t-il pas dans la montagne les quatre-vingt-dix-neuf autres et ne va-t-il pas chercher celle qui est perdue.^ Et s'il la trouve, je vous le dis en vérité, elle lui donne plus de joie que les quatre-vingtdix-neuf qui ne s'étaient point égarées. >^

L'immense bonté de Dieu se traduisait ainsi dans la pensée de Jésus. Le Père est le bon berger, il ne veut pas qu'une seule de ses créatures périsse, et c'est pour les retrouver qu'il a envoyé son Fils sur terre.

La vraie marque de la bonté est dans le pardon, Jésus y invitait ses apôtres.

— « Si l'un de vos frères a péché contre vous, allez, et reprenez-le seul à seul. S'il vous écoute, vous aurez ramené votre frère; s'il ne vous écoute point, prenez encore avec vous une ou deux personnes, afin que, par la parole de deux ou trois témoins, tout soit tranché. S'il ne vous écoute pas, dites-le à l'assemblée dés frères, à l'Église, et s'il n'écoute pas l'Église, qu'il soit pour vous comme un païen et un publicain. Ce que vous lierez sur la terre sera lié dans le ciel, et tout ce que vous délierez sur la terre sera délié dans le ciel. »

Le devoir de la charité est de rechercher le frère égaré, sans se lasser jamais, jusqu'à ce qu'elle se heurte à l'obstination déclarée, invincible. Celui qui se raidit dans la haine et l'injure n'appartient plus à l'Église, car il n'a plus en lui l'Esprit de Dieu.

— « Mais, au contraire », disait Jésus, « lorsque deux d'entre vous seulement s'accordent sur la terre, quoi qu'ils demandent, ils l'obtiendront de mon Père qui est dans les cieux; oui, là où deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis au milieu d'eux. »

Ces simples mots résument dans son essence même l'œuvre de Jésus. Il est le lien de ceux qui sont unis en son nom, ef il est au milieu d'eux; son Esprit vivant gémit en eux, appelle

le Père et obtient tout de sa miséricorde. Jésus travaille à ce groupement des hommes, à cette assemblée universelle; les disciples qui l'entourent et auxquels il prodigue sa sagesse, sa puissance, son amour, réalisent déjà l'unité de son Église qui apparaît, en ce jour même, avec le pouvoir de pardonner sans compter. L'Esprit dont elle vit est miséricorde et pitié; c'est en lui obéissant qu'elle continuera l'œuvre de son Maître dans cette humanité qui, péchant toujours, a toujours besoin de pardon.

Une question de Pierre provoqua cette déclara'.ion de Jésus sur le devoir et le pouvoir de son Église.

— Combien de fois, demanda-t-il, pardonnerai-je à mon frère, péchant contre moi ? Jusqu'à sept fois ^

A la miséricorde toujours parcimonieuse de l'homme, le Maître oppose sa miséricorde infinie.

-- « Je ne te dis pas jusqu'à sept fois, je te dis jusqu'à septante fois sept fois. »

Tout le génie du Royaume est là. Jésus l'exprime dans une parabole saisissante :

— « Le. Royaume des cieux est semblable à un roi qui voulut faire rendre compte à ses serviteurs. On commença par lui en amener un qui devait six mille talents; mais il n'avait pas de quoi les rendre. Le maître ordonna de le vendre, lui, sa femme et ses enfants, afin de payer sa dette.

« Le serviteur tomba à genoux, en suppliant son maître :

— « Je vous en conjure, disait-il, prenez patience, et je vous rendrai tout.

« Le maître eut pitié de lui et le renvoya en lui remettant sa dette; mais lui, comme il sortait de chez son maître, rencontra un de ses compagnons qui lui devait cent deniers. Il le prit à la gorge et l'étouffait, en disant : Rends- moi ce que tu me dois.

(( Le débiteur tomba à ses genoux : — Sois patient, lui disait-il, et je rendrai tout.

« Il fut inflexible et fit mettre son compagnon en prison, jusqu'à ce que sa dette fût payée. Les autres serviteurs, voyant cela, furent indignés, et vinrent raconter à leur maîtrej ce qui se passait.

« Celui-ci fit rappeler le premier serviteur : — Mauvaij serviteur, lui dit-il, je t'ai remis toute ta dette, parce quj

l'apostolat GALILÉEN. — LE ROYAUME DE DIEU. 489

tu m'en avais prié. Ne devais-tu pas avoir pitié de ton compagnon, comme j'avais eu pitié de toi f

(' Et, n'écoutant que sa colère, le maître le livra jusqu'à ce qu'il eût tout payé.

(( Ainsi vous traitera mon Père céleste, si vous ne vous pardonnez les uns les autres. »

Le Royaume de Jésus est le royaume de la charité, sous sa forme la plus nécessaire, le pardon. Quiconque est incorporé à lui, a été pardonné de Dieu, et dès lors, notre devoir est de pardonner à nos frères. La miséricorde de Dieu est sans limites, la nôtre doit être comme la sienne, sans mesure. Malheur à l'homme qui se refuse à la pitié! L'être inexorable se heurtera à la justice inexorable de Dieu.

Aucune vertu ne demande plus d'héroïsme. L'homme semble né implacable; s'il ne peut se venger, il garde au fond du cœur le ressentiment amer, et en ne pardonnant pas, il se nourrit du désir des représailles; Jésus exige Théroïsme, et, en l'imposant à l'homme, il lui rappelle que l'homme doit agir comme Dieu.

On voit avec quelle familiarité confiante les disciples l'interrogeaient, avec quelle douceur il les instruisait, les corrigeait, les élevait. Jamais la conscience humaine n'a entendu de telles leçons et n'a été conviée à de telles vertus. C'est ainsi qu'au milieu de ce monde livré à tous les orgueils, à toutes les divisions, à toutes les haines, à toutes les oppressions et les violences, Jésus traçait dans l'ame de ses apôtres les premiers linéaments d'un règne nouveau, fondé sur l'humilité et la mansuétude, la miséricorde et le pardon, le respect et le salut de toutes les faiblesses et de toutes les misères.

Un tel dessein suppose un autre esprit que l'esprit corrompu de l'homme et explique ce mot mystérieux qui termine l'entretien :

— « Le sel est bon », il préserve, il empêche la corruption. Ayez en vous l'Esprit qui est le sel de l'àme : « Ne le laissez pas s'affadir. » Il vous donnera la paix. « Ayez la paix entre, vous (i). »

Ce fut le dernier entretien de Jésus à Capharnaûm, à la veille de partir pour Jérusalem et de quitter la Galilée.

(i) Marc, ix, 49.

léf

Page 1