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LE DEPART DE LA GALILEE

Le départ de la Galilée marque le point culminant de la vie de Jésus et la partage en deux phases distinctes. La Galilée et la Judée, voilà ses deux champs d'action.

En Galilée, il a évangélisé le peuple, annoncé la bonne nouvelle du Royaume, promulgué sa loi, rallié autour de lui des partisans fidèles et des disciples, il a constitué ses apôtres et jeté les bases de son Église; il en a désigné le chef, et lui a conféré ses pouvoirs; il s'est révélé lui-même dans la divinité de sa fonction messianique, comme celui dont la chair et le sang seront le pain de vie et le breuvage de l'humanité. En dépit de la défection du peuple, qui n'a pas su ni voulu le comprendre, son œuvre est faite : Jésus peut disparaître. S'il eût quitté la terre au Thabor, dans la majesté de sa transfiguration, rien d'essentiel n'eût manqué à ses desseins. Mais la volonté du Père céleste était que son Fils affrontât la mort. L'Agneau de Dieu , qui enlève les péchés de ce monde où sévissent la violence et la haine, l'égoïsme et l'orgueil, devait être immolé. La Galilée avait eu la gloire de le voir agir et vivre, la Judée et sa métropole le verront mourir.

Quitter la Galilée et revenir en Judée, c'était pour Jésus aller au-devant des grandes luttes; il s'y détermina avec une

héroïque fermeté. « Les jours », dit saint Luc, « où il devait être enlevé de ce monde étant accomplis, il tourna son visage résolument vers Jérusalem (i). »

Six mois le séparaient de la mort; elle est désormais sa pensée unique, il consacre à la préparer le reste de sa vie, et il porte seul le secret de cet avenir accablant. A plusieurs reprises, il l'a prophétisé à ses disciples qui ne peuvent y croire. S'ils entrevoient quelque lutte ardente à soutenir, la foi en la puissance de leur Maître les rassure, et leur nature belliqueuse de Galiléens les enhardit; la défection du peuple n'a point ébranlé leur confiance, et ils vivent dans la pensée de la gloire que leur promet leur situation privilégiée auprès du Messie.

Le voyage de Jésus à Jérusalem fut marqué d'incidents divers qui mettent en relief son calme, sa sagesse et sa douceur inaltérable.

La fête des Tabernacles, une des plusgrandes solennités juives, approchait (2). Elle tombait, en l'année 29, le 12 octobre.

Des caravanes se formaient déjà dans les villes et les villages de la Galilée pour Jérusalem ; les parents, les amis et les voisins se réunissaient et préparaient leur départ. Les cousins de Jésus, — ceux que l'Évangile appelle ses frères, les fils de Marie, sœur de sa mère, et ceux du frère de Joseph le charpentier, — vinrent l'engager à se mettre en voyage. Depuis la fête des Purim, il n'avait pas revu Jérusalem (3), où il avait laissé quelques disciples cachés. — Va donc en Judée, lui dirent ses parents, afin que tes partisans soient témoins de tes prodiges. Personne n'agit en secret, lorsqu'il désire lui-même paraître. Montre-toi au monde.

Lorsque Jésus soulevait le peuple galiléen , ces mêmes parents le traitaient d'énergumène et voulaient l'arracher à son œuvre; aujourd'hui, le voyant abandonné, ils lui apportent les conseils d'une vulgaire sagesse. S'il est le Messie , comme il le prétend, ce n'est pas dans la Galilée ignorante qui ne le comprend pas, mais à la métropole, devant les chefs et les maîtres, qu'il doit se montrer. Ils auraient voulu de lui, évidemment, une manifestation conforme à leurs préjugés nationaux, — quelques signes du ciel, comme les réclamaient, obstinément et avec aigreur, ses pires ennemis. Us ne croyaient

(i) Luc, IX, 51. — (2) Jean, vu, 2-10. — (3) Voir livre II, ch. vu.

pas en lui. Sa sécurité leur importait peu. Ils devaient savoir, cependant, qu'à Jérusalem on avait déjà parlé de le mettre à mort.

— « Mon temps n'est pas venu encore », leur dit Jésus; (c mais le vôtre est toujours prêt. » Et il leur rappela les haines qui grondaient autour de lui, menaçantes.

— « Le monde ne saurait vous haïr, vous; mais il me hait, moi, car je le condamne et je rends de lui le témoignage que ses œuvres sont mauvaises. »

Presque toute sa parenté, jugeant sa mission à un point de vue terrestre, la considérait comme une œuvre avortée en Galilée, parce que le peuple le délaissait, parce que les Pharisiens le détestaient et le repoussaient; il leur insinue que la haine dont on le persécute et qui les scandalise est liée à l'accomplissement de sa tâche. Il ne saurait être acclamé par le monde, car il est la condamnation de ses vices; sa parole et sa vie même soulèveront contre lui ses fureurs. Toujours vivant, toujours aimé, toujours haï : voilà sa destinée. Il s'avance, escorté par l'amour des petits et par l'hostilité déclarée des puissants; mais il sait le temps et la manière d'affronter cette hostilité ou de la fuir, et il ne prend conseil que de la volonté de son Père pour déterminer le moment et le mode de son action.

— « Allez, vous, à cette fête », dit-il aux siens; (f pour moi, je n'y vais pas encore (i), car mon temps n'est pas encore venu. »

La réponse est manifestement évasive; Jésus reste réservé à l'égard de sa famille, qui ne saurait comprendre et ne peut qu'entraver ses desseins.

Les caravanes partirent ; Jésus demeura. Son intention était de monter à Jérusalem un peu plus tard, à l'insu de la foule. Ses disciples seuls furent instruits de ses projets. Il quitta la Galilée avec eux et prit le chemin direct de Judée, à travers la Samarie (2). Il avait envoyé devant lui des gens pour l'annoncer. Ils entrèrent dans un village samaritain, afin de lui préparer le logement; mais il n'y fut point reçu, parce qu'il paraissait aller à Jérusalem. Il avait, au début de sa vie publique, trouvé un accueil empressé dans cette même

(1) Nous ajoutons nu texte de la Vulgate le mot encore, o'jttw, sur la foi du Codex Vaticanus ; il fait disparaître la contradiction apparente entre la réponse de Jésus et sa conduite ultérieure.'

(2) Luc, IX, 52 et suiv.

Samarie (i), mais les jours heureux deviennent rares: il entre dans la période douloureuse et amère.

Le refus d'hospitalité irrita les disciples. Deux d'entre eux, Jacques et Jean, les préférés du Maître, sentirent plus violemment l'injure. — Seigneur, le voulez-vous .^^ Commandons au feu du ciel de descendre et de les consumer.

Cette parole, d'un zèle intempérant, prouve à quel point les apôtres avaient foi en la toute-puissance de Jésus. La vue de sa gloire au Thabor l'avait enracinée en eux et exaltée; l'exemple d'Élie, son ardeur impétueuse, leur revenaient en mémoire.

Jésus se retourna vers eux et leur fit cette réprimande sévère :

— « Vous ne savez pas de quel esprit vous êtes ; le Fils de l'homme n'est pas venu perdre la vie des hommes, mais la sauver. »

En effet, à cette heure même, il n'allait point combattre et tuer, il allait mourir et donner sa vie. L'homme s'irrite et se venge; égoïste et violent jusque dans sa religion, il ne craint pas d'invoquer Dieu au service de -sa colère ou de sa vengeance; Jésus ne connaît que l'amour qui supporte l'injure; il pardonne, et, au lieu de tuer ses ennemis, il meurt pour les sauver.

La petite caravane s'en alla vers un autre village, mais il est probable que, voulant éviter la Samarie inhospitalière, elle descendit dans la vallée du Jourdain, pour suivre la route ordinaire qui passe par Jéricho et monte à Jérusalem, à travers le désert de Juda.

Pendant qu'ils cheminaient (2), un homme, un Scribe, vint à Jésus, et lui dit : — Je vous suivrai partout où vous irez. Maître. — « Les renards, répondit Jésus, ont des tanières et les oiseaux du ciel des nids, mais le Fils de l'homme n'a pas où reposer la tête. »

Jésus n'a rien, pas même une demeure. A Capharnaùm, il recevait l'hospitalité de Pierre; il s'en va, aujourd'hui, n'ayant plus de retraite assurée, et celui qui veut être son disciple doit partager son sort. Le Scribe comprit-il la nécessité de ce désintéressement absolu .^^ S'éloigna-t-il rebuté, déconcerté .f* On ne sait.

(I) Voir livre III, ch. vi. — (2) Luc, ix, $7 et suiv.

Alors, Jésus dit à un autre : « Suis-moi. »

— Maître, permettez-moi d'abord d'aller ensevelir mon père.

— « Laisse les morts ensevelir les morts; pour toi, va et annonce le Règne de Dieu. »

Ce que la loi imposait au Nazir fi), Jésus le demande à ses apôtres, mais dans un autre esprit. L'apôtre est le vrai Nazir, tout entier consacré à l'œuvre divine du Royaume. Lorsque les devoirs sont en conflit, les plus élevés l'emportent. Suivre Jésus prime tout. Rien d'humain, — aucune convention sociale, même la plus légitime, — ne saurait entraver un instant celui qui est appelé; il est régi par une loi plus haute qui ne souffre aucun retard. A chacun sa tâche : ceux qui restent, parmi les morts, suffiront à ensevelir les morts; les vivants n'ont qu'à répandre la vie, à éclairer, consoler et sauver les vivants.

— Maître, lui dit un autre, je vous suivrai; mais laissezmoi disposer auparavant de ce que j'ai en ma maison.

— « Quiconque met la main à la charrue et regarde en arrière », répondit Jésus, c n'est pas apte au Royaume de Dieu. »

Les choses de la terre, les intérêts mondains, tout ce qui passe, en un mot, ne doit plus préoccuper l'ouvrier que Jésus convie à son œuvre; il appartient tout entier au Royaume de Dieu. C'est le laboureur du Père, il n'a plus qu'à regarder droit dans le champ du Père pour y creuser son sillon.

Ces trois faits si caractéristiques ne nous enseignent pas seulement la fermeté et l'héroïque désintéressement exigés par le Maître, ils font revivre et animent tout ce voyage qu'il avait voulu entourer de mystère (2).

Jésus n'était accompagné que de ses disciples, et méditait de les envoyer en mission, deux à deux, comme il avait déjà envoyé ses apôtres. Il en choisit soixante-douze, leur ordonna d'aller dans les villes et les villages de la Judée orientale et de la Pérée, pendant qu'il poursuivrait sa route jusqu'à Jérusalem ; et il leur fixa dans la région d'au delà du Jourdain un lieu de rendez-vous que les documents n'ont pas mentionné. Prévoyant que son séjour à la métropole soulèverait une opposition devant laquelle il serait encore obligé de fuir,

(i) cf. Lévit., XXI, 2 ; Nombr., vi,6, 7; Exûd., xix, 14 ; Os., lx, 4. (2) Jean, vu, 10.

il projetait de revenir vers ses disciples, pour continuer avec eux son oeuvre d'évangélisation, à travers les pays qui n'avaient pas entendu de sa bouche la bonne nouvelle.

Avant de les quitter, il leur parla de la moisson à faire, suivant une expression qu'il aimait.

— (( Elle est grande, disait-il, et les ouvriers sont en petit nombre. Priez le maître de la maison d'envoyer des ouvriers dans le champ à moissonner. » Puis, renouvelant les instructions qu'il avait déjà données, une première fois (i), aux Douze, il les congédia.

— «Je vous envoie, comme des agneaux au milieu des loups. »

La tâche est la même. La tactique sera la même. Les pouvoirs conférés sont les mêmes. Mêmes périls à courir. Même pauvreté, même zèle. Même esprit de douceur et de paix. Aucune vengeance contre les infidèles qui fermeront leur porte aux envoyés. Secouer la poussière des pieds sur la maison ou la ville ingrate et la laisser au jugement de Dieu.

Les villes de Galilée revinrent à la mémoire de Jésus. Il eut un cri émouvant de malheur contre elles, contre Bethsaïde, Korazim, Capharnaùm, qui l'avaient méconnu. Puis, il se retourna vers ses disciples, et mit en eux, avec sa parole, son âme et son Esprit.

— « Allez, celui qui vous écoute m'écoute, qui vous méprise me méprise; et celui qui me méprise, méprise Celui qui m'a envoyé (2). »

Jésus continua sa route vers Jéricho et Jérusalem.

(i) Voir livre III, ch. viii.

(2) On ne s'explique guère que certains critiques aient cru pouvoir mettre en doute l'authenticité de cette mission des soixante-douze disciples, et se soient permis d'y voir une invention de l'Évangéliste qui seul la raconte et qui aurait voulu, d'après eux, exalter le ministère de saint Paul et de ses aides dont les soixante-douze doivent être les précurseurs. L'histoire ne s'écrit pas avec de pareilles hypothèses ; elle veut des témoignages positifs. Or, saint Luc affirme nettement la mission des Douze et celle des soixante-douze disciples. Aucun à priori ne peut ébranler cette affirmation. S'il est seul à raconter le fait, c'est qu'il a seul décrit en détail cette période de la vie de Jésus. D'ailleurs, on est d'autant moins autorisé à traiter ce récit d'invention paulinienne, qu'un ouvrage dont la provenance judéo-chrétienne est incontestable, met dans la bouche de saint Pierre ces paroles décisives sur la question : « Il nous a élus d'abord, nous, les Douze, qu'il a appelés Apôtres ; puis il a élu encore soixante-douze autres disciples parmi les plus fidèles*. »

* Clément, Recognit., i, 24.

Déserte et muette aujourd'hui, elle était remplie alors par les groupes de pèlerins et les riches caravanes de la Gaulonitide, de l'Auranitide, du pays de Damas et de Galilée. Le paysage est pittoresque et grandiose, plein de variété, d'austérité et de lumière. En se dirigeant au sud, on longe à droite la montagne nue, aride, tantôt dressée en cône, comme le Korn-Zartaba, tantôt mamelonnée et arrondie. La roche effritée, ravinée par les pluies, laisse voir son calcaire grisâtre dont les stratifications tourmentées par les volcans dessinent aux flancs abrupts des ouady des festonnements gigantesques. En face, on voit le ciel, ouvert sur la plaine du Jourdain et la mer Morte, encadré par les deux chaînes des monts de Moab et de Judée, d'un bleu violacé.

Un silence infini ajoute à la majesté et à l'immensité de cette solitude.

Jésus a passé là plus d'une fois, suivi de quelques disciples. Dans ce désert, il enseignait le monde en leur personne, semant sa parole qui couvre aujourd'hui l'humanité comme une moisson mûre.

En approchant de Jéricho, la nature devient plus sauvage, la désolation grandit, le gazon rare disparaît : c'est le désert avec son sable, ses cailloux, sa nudité. Dès qu'on a franchi l'ouady Newmaïmeh, et contourné la pointe du Djebel Herbet-Samar, la plaine de Jéricho apparaît, tout à coup, verdoyante comme une oasis. Au temps de Jésus, Jéricho était la ville des roses et des palmiers; aujourd'hui, la verdure est stérile. Les palmiers et les roses ont fait place aux buissons épineux; des monceaux de ruines, au cirque, aux thermes, aux palais de la ville hérodienne; et les belles eaux d'Ain es-Sultan se perdent à travers les champs délaissés.

Après avoir dépassé la ville, le chemin tourne à l'ouest et s'engage dans la montagne, remontant l'ouady el-Kelt. Pas un arbre le long de la route. Toujours la montagne aride et grise comme la cendre; toujours des fonds de vallée pareils au lit pierreux, desséché, du torrent.

L'âpreté de cette nature ne s'adoucit que dans le voisinage du Khan el-Achmar. La ligne des montagnes s'arrondit, le gazon verdoie, les vallées se couvrent d'épis, les troupeaux reparaissent sur les collines, les villages se montrent dans le lointain, la vie renaît.

Le Khan el-Achmar a été, de temps immémorial, une halte pour les caravanes. Jésus dut s'y reposer. Une ancienne tra-

phyl

dition a placé là même un épisode du voyage raconté avec détails par saint Luc. Le récit évangélique semble confirmer cette tradition; il y est question, en effet, du chemin de Jérusalem à Jéricho, et l'on sait que l'enseignement du Maître porte presque toujours l'empreinte du temps et du lieu, des moindres circonstances dans lesquelles il fut donné.

Jésus était assis, entouré de ses disciples et d'autres personnes parmi lesquelles était un Scribe (1). Le Scribe se leva pour mettre à l'épreuve la sagesse de Jésus. — Que ferai- je, lui dit-il, pour entrer en héritage de la vie éternelle.'^

« Dans la Loi», répondit Jésus, en lui montrant ses lactères et les passages qui y étaient tracés, « dans la Loi, qu'est-il écrit. '^ Comment lis-tu.'^ »

— Ceci : Tu aimeras le Seigneur, ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme, de toutes tes forces et "de tout ton esprit; et ton prochain, comme toi-même.

La réponse était parfaite. Jésus l'approuva : — « Fais cela, et tu vivras. »

Telle est la formule éternelle de la vie. La Loi comme l'Évangile, Moïse comme Jésus, la proclament. Toute conscience la révèle, si elle écoute ce que Dieu enseigne à toute créature intelligente. Pour tous, l'égoisme est la mort et l'instrument delà mort; l'amour est la vie et la source de la vie. L'Évangile ne surpasse la Loi et la conscience laissée à elle-même, qu'en apprenant comment on aime et en donnant la force d'aimer. Seul, il nous instruit sur le mot « prochain »; seul, il nous montre le Dieu qui ravit le cœur, envahit l'âme, commande nos forces et éclaire notre esprit; seul, il crée en nous cet amour souverain de Dieu sans lequel l'amour du prochain n'est qu'un mot.

Le Scribe, au lieu de confesser son impuissance devant un idéal si parfait, et de demander comment il pourrait aimer ainsi, ne songe qu'à soulever une nouvelle question, souvent débattue dans les écoles juives et rabbiniques, et dont la solution ne servait qu'à légitimer leur haine nationale et religieuse. Il savait, sans doute, que Jésus était l'ami des païens, des publicains et des pécheurs, et afin de paraître juste et de confondre le Maître : — Quel est mon prochain .^ lui demandat-il, insidieusement.

Jésus lui répliqua en parabole :

(1) Luc, X, 2) et suiv.

— « Un homme descendait par ce chemin même, de Jérusalem à Jéricho. Il rencontra des voleurs qui le dépouillèrent, et qui, après l'avoir blessé, le laissèrent demi-mort.

" Or, il arriva qu'un prêtre descendait par le même chemin. Le prêtre le vit et passa outre. Un lévite, étant venu là, le vit, et pareillement il passa outre.

<i Mais un Samaritain qui était en voyage vint près de lui, et en le voyant, il en eut pitié. Il s'approcha, banda ses plaies, y versa de l'huile et du vin; puis il le mit sur son cheval, le conduisit dans une hôtellerie, et prit soin de lui. Le lendemain, tirant deux deniers, il les donna à l'hôte : — Ayez soin de lui, et tout ce que vous dépenserez de plus, je vous le rendrai à mon retour.

— « De ces trois, du prêtre, du lévite et du Samaritain », dit alors Jésus, regardant le Scribe, « lequel te semble avoir été le prochain de celui qui était tombé parmi les voleurs.^ »

Le Scribe n'osa pas dire : C'est le Samaritain : ses préjugés l'enchaînaient; mais il lui échappa un mot profond que la parabole de Jésus lui inspira : — Le prochain, répondit-il, c'est celui qui a eu pitié.

— « Va », dit Jésus, « et fais de même. Aie pitié. Et tu vivras. J)

Amener ce Scribe à reconnaître le vrai prochain sous les traits d'un Samaritain, — l'être dédaigné et méprisé entre tous, — est un triomphe de la douceur persuasive, de l'art e.xquis, du sens plein de finesse, avec lequel Jésus éclairait et touchait les âmes les plus déformées par la fausse culture et par la vaine science.

Plus de catégorie, plus de barrière entre les hommes. Ils sont tous, quels que soient leur religion, leur race, leur état social, courbés sous la même loi de douleur. Ils souffrent et ils peuvent souffrir; ils doivent, les uns les autres, s'aimer et se servir : le prochain est tout à la fois le malheureux qui a besoin de pitié, et le débonnaire qui sait avoir pitié. Aucune philosophie, aucune religion, ne l'a enseigné comme Jésus. La nature le pressent, mais il faut que le Christ, d'un rayon de lumière et d'un souffle de son Esprit, l'afi^ranchisse de son égoïsme et de ses préjugés, pour qu'elle puisse le dire, et qu'elle ait le courage de le pratiquer.

En suivant le chemin de Jéricho à Jérusalem, Jésus arriva à

Béthanie (i), ce village que saint Luc ne nomme pas et dans lequel une femme, appelée Marthe, avait sa demeure. Elle vivait là, avec Lazare, son frère; sa sœur Marie-Magdeleine, à cette époque, s'y était retirée. La pécheresse convertie, devenue l'une des suivantes les plus zélées du Maître, s'était consacrée à le servir dans les fatigues et les voyages de son apostolat. Lorsque Jésus résolut de venir à Jérusalem et en Judée, elle en dut être avertie, et elle se fixa à Béthanie, chez Marthe, afm de se trouver encore sur les pas du Sauveur.

Autrefois, Béthanie avec ses oliviers, ses figuiers, ses amandiers, ses jardins en terrasse, était un village charmant dont la vue reposait, après les régions désolées qu'on traverse en venant de Jéricho. Aujourd'hui, elle n'est plus qu'un hameau misérable de vingt ou trente huttes construites avec les pierres arrachées aux vieux édifices. Étagées les unes sur les autres, ces huttes s'adossent à la colline. La petite coupole d'une mosquée désigne à peu près le lieu du tombeau de Lazare. Une tour carrée, en beaux blocs, démantelée, domine le village, et semble garder ces ruines. Où était la maison de Lazare et de Marthe dans laquelle Jésus s'arrêta f De l'église élevée pour en conserver la mémoire, il ne reste que des pierres éparses, fragments de colonnes, fûts et chapiteaux brisés. Les plus doux souvenirs évangéliques enveloppent ce coin de terre; on ne voit plus la maison de Simon, mais on respire encore en esprit l'odeur des parfums que Magdeleine y versa sur la tête de Jésus.

Jésus arrive aujourd'hui dans la demeure de Marthe. La tradition n'a point oublié l'hospitalité qu'il y reçut.

Selon sa coutume, il avait pris place pour le repas sur le lit d'honneur. La sœur de Marthe, Marie, était venue s'asseoir, elle aussi, près du Maître, à ses pieds, écoutant sa parole. Marthe, au contraire, s'empressait, distraite et absorbée par divers soins. Elle s'arrêta devant Jésus et lui dit : — Seigneur, vous ne voyez pas que ma sœur me laisse servir toute seule t Dites-lui donc qu'elle m'aide.

— (' Marthe, Marthe », répondit Jésus, « tu t'inquiètes et te troubles de beaucoup de choses : or, une seule est nécessaire. » Puis, faisant allusion à la part de choix réservée à l'hôte qu'on accueillait, il ajouta : « Marie a choisi la meilleure part, elle ne lui sera point enlevée. »

(i) Luc, X, 38 et suiv.

Ce tableau d'un sentiment si vrai, d'un trait si vif, restera voilé aux yeux de ceux qui ne reconnaissent pas en Jésus l'hôte divin que voyaient Marthe et Magdeleine.

C'est peu de le servir, de l'entourer de soins et d'honneur; l'écouter, le regarder et l'aimer, boire à longs traits la vie dans sa parole, voilà l'essentiel, le nécessaire. Le cœur profond de Magdeleine l'avait compris; aucun hommage ne vaut celui-là : Jésus préfère l'âme avide de l'entendre, à l'àme trop zélée qui lui prodigue tous les devoirs de l'hospitalité.

Ces deux femmes sont les deux types dominants de l'humanité régénérée. Le festin se continue dans l'Église; Jésus y parle. A côté des natures empressées et distraites, agitées et troublées, comme Marthe, on voit, à ses pieds, immobiles et charmées, celles qui ont choisi, comme Magdeleine, la meilleure part, que rien, pas même la mort, ne leur ravira.

En quittant ses hôtes de Béthanie, Jésus prit le chemin de Jérusalem et gravit le mont des Oliviers. Le pèlerin qui venait de Jéricho aimait à faire halte sur ce sommet, avant d'entrer dans sa chère Sion. En la voyant apparaître tout à coup devant lui, au delà de la vallée de Josaphat, il était saisi d'une religieuse émotion et d'un tressaillement patriotique.

Jésus s'arrêta pour prier (i).

Une tradition vénérable a placé en ce lieu la scène racontée d'après saint Luc et qui forme le dernier épisode de ce voyage où l'on suit le Maître pas à pas depuis Capharnaùm.

Sa prière avait toujours pour ceux qui l'entouraient quelque chose de solennel. Il s'isolait; ses disciples attendaient en silence qu'il vînt les rejoindre. Ce jour-là même, lorsqu'il eut fmi, l'un d'eux lui dit : — Seigneur, enseignez-nous à prier, comme Jean l'enseignait à ses disciples.

C'était la coutume des maîtres religieux, chez les Juifs, de donner à leurs disciples des formules à réciter constamment et sans y changer un mot. Le grand Prophète tout rempli de la nécessité de la pénitence, de la régénération, de la foi au Messie, de la sainteté de l'Esprit, de la spiritualité du Royaume de Dieu, a dû résumer ces vérités dans une prière qui est restée inconnue. Jésus, dans son discours sur la montagne, ayant déjà enseigné à ses disciples comment ils devaient prier, on s'étonne que l'un d'eux lui pose aujourd'hui cette ques-

(i) Luc, XI, I et suiv.

tion. Il est probable qu'il ne s'agit plus, comme autrefois, d'une formule commune à tous, mais d'une formule réservée à ceux qui approchent le Maître de plus près. Une telle demande trahit en celui qui l'exprime un désir secret de se voir l'objet des préférences de Jésus. Rien de plus vraisemblable; ce désir perce à tout instant dans son entourage intime. Peut-être aussi, celui qui adresse la question est-il un des anciens disciples de Jean, et se souvenant d'une des prières qu'il avait reçues de la bouche du Baptiste, en demande-t-il une semblable à son nouveau maître.

— « Lorsque vous priez », répondit Jésus, « dites :

« Père, que votre nom soit sanctifié.

« Que votre règne advienne.

« Donnez-nous aujourd'hui notre pain de chaque jour.

« Remettez-nous nos péchés, comme nous-mêmes nous remettons à quiconque nous doit.

« Et ne nous livrez pas à la tentation (i). »

Ce que le Maître avait enseigné sur la montagne, il l'enseigne encore ici. Il n'y a pas deux prières, l'une pour la foule, l'autre pour les individus, l'une pour le vulgaire, l'autre pour les préférés; le même Esprit est en tous les membres du Royaume, parlant à tous et en tous le même langage. Tous appellent Dieu leur Père : n'ont-ils pas les m.êmes aspirations, les mêmes espérances, les mêmes besoins, les mêmes misères, les mêmes périls? Tous veulent que le Père soit connu dans sa vérité, dans sa puissance, dans sa sainteté. Il est au-dessus de tout le créé ; mais sa volonté gouverne tout, son amour est répandu sur toute créature, et toute créature demande que son règne arrive par l'acceptation de cette volonté et de cet amour.

Plus d'athéisme, plus d'idolâtrie, plus de vaine religion où l'homme prend la place de Dieu.

Tous ont besoin du nécessaire pour vivre, ils demandent au Père le pain du jour. Tous sont coupables, ils appellent le pardon du Père, et afin de l'obtenir, ils disent : Pardonne, comme nous pardonnons. Tous sont aux prises avec le Mauvais qui les pousse au mal, et ils crient vers le Père de ne pas les livrer.

On peut retrouver dans les livres religieux les mêmes mots, épars çà et là; on ne retrouvera nulle part le même accent. Le

(i) Voir Appendice M. Les deux textes du Pater.

devoir et le besoin de parler à Dieu comme à notre Père, voilà ce que Jésus a créé.

Il supprime toutes les vaines demandes que l'égoïsme et l'âpreté terrestre multipliaient dans les fausses prières des religions. L'homme ne songe plus à lui d'abord, il songe à son Père, à sa gloire, à son règne. Pour lui, tout entier à 'a conscience de sa misère, de ses fautes et de la tyrannie dont le mal l'écrase, il n'a besoin que de pain, de pardon et de sainte liberté.

Que l'homme ne cesse d'implorer ces dons divins : le Père est vivant, il est présent, il a la force et la bonté; et il écoute l'homme qui le prie.

C'est dans ces sentiments, dont son âme était pleine^ que Jésus dit encore à ses disciples :

— (' Si l'un de vous a un ami et qu'il l'aille trouver pendant la nuit, pour lui dire : Mon ami, prêtez-moi trois pains : un de mes amis en voyage est venu chez moi, et je n'ai rien à lui donner; et que de l'intérieur de la maison, l'autre réponde : Ne n'importunez point; la porte est close, mes serviteurs sont au lit comme moi, je ne puis me lever et vous rien donner; si le premier continue à frapper, je vous le dis, alors même qu'il ne se lèverait pas et ne lui donnerait point; parce qu'il est son ami, à cause de son importunité, il se lèvera et lui donnera tout ce dont il a besoin.

« Et moi, je vous dis : Demandez, et l'on vous donnera ; cherchez, et vous trouverez; frappez, et l'on vous ouvrira. Car quiconque demande, reçoit; et qui cherche, trouve; et à qui frappe, on ouvre.

(' Est-il parmi vous un père qui n'écoute la prière de son enfant .f^ S'il lui demande du pain, lui donnera-t-il une pierre.' S'il lui demande un poisson, lui donnera-t-il un serpent.' Et s'il lui demande un œuf, lui présentera-t-il un scorpion."

<< Si donc, vous qui êtes mauvais, vous savez donner à vos fils de bonnes choses, combien plus votre Père céleste donnera-t-il l'Esprit bon à qui le lui demandera! »

Jésus aimait ces images populaires, empruntées au.x plus simples faits de la vie. Les provisions du voyage, les pains, les œufs, le poisson, l'arrivée imprévue de l'ami, la porte de l'hôte déjà fermée, tous ces détails deviennent pour lui des occasions d'instruire et d'élever l'âme des siens. Avec ce qui

passe, il rappelle les vérités qui demeurent, il se sert des riens qui nous "absorbent pour nous tourner vers les réalités divines que nous oublions.

Lorsque Jésus, après sa prière et cet entretien avec ses disciples, descendit la colline et s'achemina vers Jérusalem, il put apercevoir la ville dans tout l'éclat bruyant de la fête des Tentes (i).

La solennité durait une semaine, depuis le quinzième jusqu'au vingt-troisième jour du mois de Tischri (octobre). Elle rappelait aux Juifs, par ses rites sacrés, de grands souvenirs : le voyage de leurs pères dans le désert et les bienfaits dont Dieu les avait comblés. Pendant ces jours, en mémoire du pèlerinage à travers cette terre aride, ils quittaient leurs demeures et habitaient sous des tentes de feuillage, qui se dressaient de tous côtés, à l'entour de Jérusalem, dans les rues et les places, et jusque sur les terrasses des maisons. On eût dit un camp de nomades.

Une libation qui avait lieu, chaque matin, au Tem.ple, faisait penser à l'eau vive jaillissant du rocher frappé par Moïse. Deux candélabres allumés, le soir, dans le parvis, symbolisaient la nuée de feu qui guidait la marche des voyageurs, la nuit. Le sang des taureaux, des béliers, des agneaux, ruisselait sans trêve. Les offrandes et les libations affluaient. En signe d'allégresse, les fidèles portant à la main des branches de citronnier et de saule, enlacées par une feuille de palmier, venaient en procession autour de l'autel (2). Aucune fête, chez les Juifs, n'était plus joyeuse. Comme elle coïncidait avec la fin des récoltes, on se livrait à des réjouissances qui n'avaient plus rien de religieux et qui rappelaient les solennités païennes. Ce n'était plus la simplicité première du temps d'Esdras. Au milieu de ce tumulte et de ces excès, il n'y avait guère place pour la piété, la religion de la conscience, le culte en esprit et en vérité.

C'est là pourtant, dans cette foule agitée, dans ce Temple où il n'est question que de ventes et d'achats de victimes, d'immolation et de rites extérieurs, au milieu des docteurs qui ne songent qu'à leurs purifications et à leurs discussions formalistes, sous les yeux du Sanhédrin et des grands prêtres

(i) cf. Exod., xxiii. 16 ; Lévit., xxiii ; Dcut., xvi. — (2) Cf. Antiq., m, lo, 4; Succah, c. V ; hal.^ 2.

enivrés de leur pouvoir et inexorables contre ceux qui les défient, c'est là que Jésus revint pour livrer le combat suprême.

Le voyage qu'il achève marque la fin de ses jours tranquilles. Il entre dans la lutte décisive. A mesure qu'il affirmera plus fortement, plus nettement, ce qu'il est et ce qu'il veut, sa filiation divine et ses droits, son rôle messianique et son œuvre, l'opposition va se raidir, la discussion s'envenimer, les passions s'embraser, les complots s'ourdir, les menaces s'agiter, jusqu'à ce que la plus terrible, la plus inexorable de toutes les haines, la haine religieuse, entraine l'autorité à frapper le coup de mort.-

Jésus garde un calme divin.

Tous ces épisodes ont un caractère de douceur et de paix qui reflète la sérénité du Maître.

Lorsqu'il arriva, on était au milieu de la fête (i). Les Juifs le cherchaient dans la foule des pèlerins. Son souvenir, à Jérusalem, était resté vivant, non seulement dans le Sanhédrin qui suivait d'un œil inquiet sa doctrine, sa conduite, son action, mais dans le peuple dont il avait si puissamm.ent ébranlé la conscience et enflammé les espérances messianiques. L'opinion publique était pleine de son nom. Partout, dans les groupes, on le discutait. Les uns disaient : Il est bon; les autres le combattaient : — Non, s'écriaient-ils, c'est un séducteur et un faux prophète.

Mais, dans cette masse habituée à subir la tyrannie du pouvoir si hostile à Jésus, on craignait de s'exprimer ouvertement et avec franchise. Les flatteurs de l'autorité exagéraient, par complaisance, leurs sentiments contre lui; et les timides, les lâches, avaient peur de le défendre.

Jésus monta droit au Temple et se mit à enseigner sous les portiques.

(i) Jean, vu, 14 et suiv.

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