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CHAPITRE II

JÉSUS A LA FÊTE DES TENTES, l'aN 29.

Les hommes d'action qui prétendent à un rôle public cherchent à s'emparer du pouvoir, par la force, l'habileté ou la ruse. Une fois les maîtres, ils s'appliquent à réaliser leur plan, et le succès les juge. Vaincus, on les dédaigne; victorieux, on les acclame.

Jésus n'agit pas à la manière des hommes ; il ne peut et il ne veut régner que par la foi ; il ne s'impose point, il se propose; sa seule arme est la parole, et sa grande œuvre, la manifestation de ce qu'il est.

Cette œuvre se développe progressivement au milieu des contradictions violentes. A Jérusalem, sous les yeux et à la face des représentants officiels de la nation, elle prend un caractère plus solennel et déchaîne la lutte où il succombera.

L'action de Jésus à la métropole, pendant la fête des Tentes et les jours qui suivirent, ne nous est connue que par les récits du quatrième Évangile (i). Les épisodes sont brièvement racontés, les discours résumés en un mot, une phrase; malgré cette sobriété, ces pages font revivre cette période agitée et mémorable où Jésus revendiquait si fortement le titre et les fonctions de Messie.

On est témoin de l'effet puissant de sa parole, on voit les mouvements et les courants de l'opinion, divisée à son sujet, souvent scandalisée et quelquefois vaincue par la vérité; on entend ses murmures et ses ironies, ses approbations et ses cris de foi ; on assiste aux premières tentatives de la hiérarchie

(ij Jean, ch. vu, x, 21.

contre Jésus; elle le surveille, envoie pour l'épier des émissaires, et le jalouse; elle s'inquiète, s'irrite de ses succès et cherche déjà, insidieusement, à se saisir de lui.

Toutes les scènes se déroulent dans le Temple, sous le portique de Salomon ou dans la galerie de la cour d'Israël, près des troncs destinés aux offrandes. C'est là que s'écoulent les journées du Prophète. Il arrive à la première heure, enseigne la foule, discute avec les Pharisiens et les Scribes; et, le soir venu, il retourne au mont des Oliviers, avec ses disciples, pour y passer la nuit.

La multitude qui se presse pour l'écouter ne ressemble point à celle qu'il entraînait à sa suite, en Galilée, au bord du lac, sur la montagne, au désert. A côté du bas peuple, des gens simples et sans culture venus de la province, que saint Jean désigne par l'expression o/aoç, on voit les Hiérosolymites, les habitants de la métropole, les Judéens, comme il les nomme. Ils se distinguent de la masse par une connaissance moins imparfaite des Écritures, une dévotion plus raffinée et surtout une obéissance plus docile à l'autorité; ils ont toujours l'œil sur elle, prêts à recevoir le mot d'ordre, apprenant d'elle ce qu'ils doivent penser et ce qu'ils doivent faire.

Les chefs se mêlent à la foule pour la surveiller et pour juger le Prophète. En se rendant à la cour des prêtres ou à la grande salle du conseil, les Anciens, les membres du Sanhédrin, les Sadducéens sceptiques et les Pharisiens intolérants, infatués de leur science, ont pu eux-mêmes entendre ses paroles; quelques-uns certainement ont été éblouis et subjugués par cette doctrine qui en scandalisait tant d'autres.

C'est faute d'avoir suffisamment distingué ces éléments que la critique s'est méprise sur le mode de l'enseignement de Jésus à Jérusalem. Il est là, au centre des écoles et au foyer de la science orthodoxe et traditionnelle, aux portes mêmes du Sanhédrin où se discutent et se tranchent tous les problèmes de casuistique religieuse, où se jugent toutes les nouveautés, où comparaissent les faux prophètes. En Galilée, il parlait le plus souvent à la masse populaire; à Jérusalem, dans le Temple, il parle à tous, au peuple de la province et aux habitants de la métropole, aux personnages influents de la hiérarchie et aux docteurs les plus célèbres et les plus écoutés.

Partout identique avec elle-même, sa doctrine, dont la forme seule varie, se résume en deux points essentiels : sa

^iC JESUS CHRIST.

filiation divine et la divinité de sa fonction messianique. Il ne s'exprime pas en paraboles, il fait appel aux Écritures devant ces esprits habitués à ne jurer que par elles. Les Galiiéens admiraient la force et l'originalité de sa doctrine; les Judéens sont émerveillés de sa science des Écritures.

— Comment, disaient-ils, peut-il les connaître, puisqu'il n'a pas étudié t

Jésus, pour ces doctes, était un illettré; on savait que le charpentier de Nazareth n'avait fréquenté aucune école, et cependant il montrait une connaissance de la Loi et des prophètes supérieure à tous les maîtres. Il tirait des Écritures des vérités nouvelles et anciennes; il embarrassait ses adversaires, les réduisant au silence. Aucun docteur n'avait parlé comme lui du Royaume de Dieu , ni montré la vanité des observances traditionnelles; aucun n'avait conçu, comme lui, le personnage messianique et son rôle, affirmé avec une autorité, une conscience plus inébranlable, et prouvé par des signes plus éclatants qu'il était lui-même ce personnage.

La foule étonnée l'admirait; mais les chefs, les gardiens de l'enseignement officiel, les lettrés, s'irritaient, affectant le dédain envers une doctrine qu'ils traitaient de personnelle, et à laquelle ils ne reconnaissaient aucune valeur, puisqu'elle ne s'appuyait sur l'autorité d'aucun maître.

On sait qu'à cette époque la tradition des pères de la synagogue était toute-puissante; rien ne se décidait en dehors d'elle. Pour qu'une solution doctrinale, juridique ou rituelle eût crédit, il fallait la mettre sous le patronage de l'un des grands couples. Jésus, — qui condamnait les aberrations des derniers siècles, qui dépassait les prophètes eux-mêmes et ne craignait pas de se donner comme l'Envoyé destiné à compléter la Loi, — Jésus ne pouvait invoquer qu'une autorité, celle de Dieu.

— (( C'est lui qui m'envoie »^ disait-il; « ma doctrine n'est pas de moi, elle est de Dieu. »

En signalant l'origine divine de son enseignement et en le rattachant à sa mission, il répondait à la fois à la foule étonnée et aux chefs scandalisés ou dédaigneux. Celui que Dieu envoie, reçoit de lui, directement, la lumière; il n'a nul besoin que les hommes l'approuvent. Les hommes n'ont pas à juger la parole de Dieu, car elle les domine; ils doivent l'accueillir, parce qu'elle les sauve.

Or, comment reconnaître que Dieu parle en Jésus.? que sa

doctrine n'est point humaine, mais divine r II ne fait point ici appel à son œuvre ni à ses titres extérieurs de créance. Les miracles qui prouvent que Dieu est avec lui et en lui ne frappent que Tesprit; et l'esprit, dans les hommes prévenus, échappe à l'évidence même, en dénaturant les faits ou en se méprenant sur leur cause. C'est à la conscience qu'il s'adresse. L'usage de la raison n'est pas donné à tous; il y a des simples et des ignorants qui ne savent pas s'en servir; mais la conscience est la lumière universelle.

— <( Vous vous demandez », dit Jésus, « si ma doctrine est de Dieu ou si je parle de moi-même. Eh bien, si vous voulez faire la volonté de Dieu, vous le connaîtrez. »

Vouloir faire la volonté de Dieu, c'est être dans la droiture du cœur et dans la bonne volonté de l'homme. Plus d'attache à nos préjugés, au.x; doctrines qui nous aveuglent; plus d'intérêt personnel, plus de folles passions. Le désir, l'amour de la vérité et du bien, voilà ce que Jésus demande. L'homme, ainsi disposé, n'hésitera pas à croire en lui, dès qu'il le verra, dès qu'il l'entendra. La foi lui fera goûter la certitude et Tespérance, l'amour et la paix,— toutes choses que rien d'humain, rien de créé, ne procure, et qui portent en ellesmêmes la marque de leur origine divine. Jésus est le seul Maître qui ait enseigné que la science du divin avait son foyer dans le cœur pur. — « Heureux ceux-là « , disait-il , « car ils verront Dieu. » En expérimentant que Dieu est le bien dont l'âme est avide, et la force sans laquelle elle dépérit, ils comprendront comment la doctrine de Jésus, qui seule le révèle, est esprit et vie.

Cette méthode intime, à la fois simple et sublime, est à la portée de tous, elle est la voie sûre qui mène à la vérité que le Christ enseigne; en l'ouvrant à ses adversaires, il tentait le seul effort qui pût les sauver. Le chemin reste tel qu'il l'a tracé; pas un être libre n'arrive à croire, si, retranché dans sa raison comme dans une place forte, il se refuse obstinément à vouloir faire la volonté de Dieu et à vérifier dans sa conscience la parole de Jésus.

Les autorités juives ont gardé envers lui cette attitude revêche; elles n'ont vu, dans le Prophète que Dieu envoyait pour sauver leur nation et l'humanité entière, qu'un adversaire réprouvé d'avance.

La doctrine de Jésus impliquait sa propre glorification, un

était outré de ce qu'il disait de lui-même, offensé de sa prétention messianique; on le lui reprochait avec un amer dédain. — « Si je parlais de moi-même », répondait-il, « vos accusations seraient légitimes. Quiconque parle de lui-même, cherche, en effet, sa propre gloire; mais celui qui ne cherche que la gloire de Dieu qui l'envoie, celui-là est dans la vérité et dans la justice (i) » ; il ne dit que ce que Dieu lui inspire; il ne fait que ce que Dieu lui commande.

— « Vous m'accusez, je le sais, de transgresser la Loi. Et cependant, cette loi que Moïse vous a donnée, il n'est pas un de vous qui l'accomplisse. Pourquoi donc cherchez-vous à me tuer.f^ » Jésus rappelait la guérison du paralytique de la piscine de Bethesda, lors de son dernier séjour à Jérusalem, et les menaces de mort qu'il avait entendues, à cette occasion, de la bouche des émissaires du Sanhédrin (2). La foule qui le pressait ignorait sans doute ce fait et ces menaces; à ce mot de mort, elle crut que Jésus lui reprochait d'attenter à sa vie. — Tu délires, cria-t-elle, et l'esprit mauvais t' égare. Qui donc cherche à te tuer.'^

Jésus reprit sa justification.

— « Je n'ai fait qu'une œuvre, en guérissant le paralytique, et tous, vous vous étonnez de ce que j'aie violé le sabbat. Est-ce que vous ne le violez pas vous-mêmes.^ Moïse vous a ordonné la circoncision (bien qu'elle ne soit pas de lui, mais des patriarches), et vous circoncisez l'homme un jour de sabbat.

« Or, si l'homme reçoit la circoncision le jour du sabbat, vous ne croyez point violer la loi de Moïse; comment donc vous indignez-vous contre moi, parce qu'un jour de sabbat, j'ai rendu un homme sain tout entier.^ »

A la circoncision, — le grand rite des Juifs qui avait pour effet religieux l'incorporation du circoncis au peuple de l'alliance, — Jésus compare son œuvre, qui guérit l'être humain tout entier, corps et âme.

— Si la loi du sabbat, conclut-il, fléchit devant l'une, à plus forte raison doit-elle fléchir devant l'autre. « Et si vous circoncisez, sans crainte de la violer, à plus forte raison ai-je le droit d'accomplir mon œuvre et de guérir. » Il en appelle de la légalité à la moralité, de l'observance extérieure à la

(i) Jean, vu, 18 et suiv.

(2) Voir plus haut, livre !I, ch. vu.

vertu, de la lettre à l'esprit, de la loi à la conscience. — « Ne jugez pas», dit-il, «selon l'apparence, prononcez le jugement conforme à la justice (i). )>

Il ne peut y avoir d'ordonnance contre le bien. La sainteté et la bonté sont de tous les jours et de toutes les heures; il n'y a pas de sabbat pour elles, car elles priment tout.

Cette justification publique devant la foule assemblée sous les portiques du Temple, et en présence des docteurs qui l'avaient si aigrement accusé, montre avec quel à-propos Jésus savait se servir des Écritures, de l'autorité de Moïse, des usages, pour confondre ses adversaires, avec quelle sagesse vigoureuse il en appelait à la conscience et à la justice, dont les seuls noms éveillent toujours un écho dans l'âme du peuple.

En l'entendant parler avec une si grande liberté et une telle force, quelques-uns des habitants de Jérusalem s'étonnaient. Ils avaient reconnu Jésus, et ils savaient que l'autorité sacerdotale le traitait de blasphémateur et cherchait, depuis la fête des Purim, à le mettre à mort.

— C'est bien lui, disaient-ils. Et voyez, il parle librement, et on ne lui dit rien.

Ils ne semblent pas se préoccuper de l'enseignement de Jésus. Tout entiers à leurs habitudes de servilisme : — Que pensent les chefs .^ se demandent-ils; auraient-ils reconnu qu'il est le Christ.?

Si les maîtres parlaient, ils les écouteraient volontiers, peut-être. On voit, à ce trait, que leur conscience n'est ni frappée ni persuadée.

Lorsque la Vérité luit, il n'est plus question de savoir si elle est acceptée au dehors de nous; l'être libre, éclairé, lui obéit envers et contre tous. Mais ces Hiérosolymites ne connaissent point cette spontanéité et cette indépendance; comme ils subissent leurs docteurs, ils sont sous le joug de leurs préjugés; c'est avec leurs préjugés qu'ils mesurent Jésus et sa doctrine.

— Non, disent-ils, il ne peut être le Christ, car nous savons d'où il est, lui; tandis que le Messie, lorsqu'il viendra, personne ne saura d'où il est.

Tous ces menus détails, rapportés par saint Jean, témoi-

(i) Jean, viii, 2<;.

gnent de la véracité de son récit. D'après l'opinion générale, à cette époque, l'origine du Messie devait être entièrement inconnue. — Trois choses, dit un proverbe des Rabbis, arrivent inopinément : le Messie, l'Envoyé précurseur et le Scorpion (i). Ils enseignaient qu'il naîtrait à Bethléhem, disparaîtrait inconnu et se révélerait à l'improviste, sans qu'on sut d'où ni comment. Le second Rédempteur sera comme le premier, Moïse; il sera montré d'abord, puis révélé tout à coup (2).

Les Pharisiens ne manquaient pas d'opposer à Jésus ce sophisme populaire, rappelant avec dédain son origine nazaréenne, nommant ses parents pauvres et sa ville méprisée, scandalisant la foule avec les aberrations de leur doctrine. Toute la sagesse de Jésus, ses miracles et sa puissance venaient échouer contre ces rêveries.

Il s'indigna, et, pour combattre les erreurs du peuple si habilement exploitées par ses ennemis, il se mit à expliquer la divine origine de sa mission et de sa personne. Comme il avait affirmé que sa doctrine venait directement de Dieu, il affirma avec une force plus grande que sa mission et son être même en procédaient.

Il éleva la voix; il cria, dit l'Évangile (3), comme pour traduire mieux la plénitude de l'Esprit qui l'animait.

— (( Vous me connaissez, dites-vous, et vous savez d'où je suis. En réalité, vous ne connaissez ni ma mission ni mon origine. Et pourtant, je ne suis pas venu de mon chef, et il est seul compétent. Celui qui m'a envoyé. Or, Celui-là, vous ne le connaissez pas; mais moi, je le connais, car je procède de lui », et c'est de lui que je tiens ma mission.

Que Jésus fût envoyé de Dieu et qu'ainsi sa mission fût divine, qu'il procédât de Dieu et qu'ainsi son être même et sa personne fussent à l'égal de Dieu, c'était la question fondamentale, la question de vie ou de mort. Résolue affirmativement, il devenait le seul chef à suivre, le seul maître à écouter, le vrai sauveur et l'unique libérateur; la hiérarchie elle-même n'avait qu'à s'incliner devant lui et à se soumettre à lui dans la foi. Au contraire, résolue négativement, il passait, aux yeux du pouvoir religieux, comme un faux prophète, il était justiciable des rigueurs du Sanhédrin, et menacé, suivant la loi, d'être exterminé du peuple.

(i) Sanhédr., fol. 97. — (2) Midr, Sohar, fol. 16. — (3) Jean, vu, zS.

Avec quelle fermeté et qudle autorité, avec quelle puissance d'affirmation et quelle éloquence persuasive, avec quel désir véhément de sauver ces esprits obstinés et ces âmes endurcies, n'a-t-il pas rendu témoignage à la vérité? On le devine. Il ne repoussa pas ce qu'on lui objectait de sa pauvre origine apparente; il semble même avoir accepté volontiers devant la foule sa condition méprisée. Oui, il était bien le Nazaréen, le Galiléen, le fils du charpentier, comme on l'appelait. — Et pourtant, ajouta-t-il, si j'ai quitté Nazareth, et la Galilée, et la vie obscure de l'artisan, ce n'est point, comme tant d'autres, de mon propre chef. « Dieu même », le Dieu vrai, qui ne trompe pas, « m'a envoyé. » A ce titre, mon origine est mystérieuse; elle échappe à toute créature, et elle vous est inconnue. « Vous ne savez pas d'où je viens, car vous ne connaissez pas Celui qui m'envoie. »

Ce dernier mot dut blesser au vif tous ces Pharisiens qui se considéraient comme les préférés de Dieu, les gardiens de sa parole, les fidèles observateurs de ses commandements; mais rien n'arrête l'expression de la vérité sur les lèvres de Jésus. Il doit démasquer la fausse religion qui fait obstacle à la foi en sa personne, la mort même ne l'empêchera pas.

En même temps qu'il reprochait aux Juifs leur ignorance de Dieu, il ouvrit son âme entière et laissa parler sa conscience divine.

— « Celui que vous ignorez, moi, je le connais, car je suis de Lui, et envoyé par Lui. »

C'est ainsi que Jésus, dans un langage dont on ne trouve l'équivalent chez aucun p/ophète, révélait, affirmait sa messianité.

Derrière le Fils de l'homme humble et dédaigné, il montre le Fils de Dieu, en communauté d'essence avec son Père, coexistant avec lui , et envoyé par lui dans le temps. S'iJ connaît son Père, c'est qu'il ne fait qu'un avec Lui; et s'il est son Envoyé, il a été initié par lui à toutes ses volontés, à tous ses desseins. Le Messie apparaît dans sa vraie nature, bien au-dessus de tout ce que les Juifs en rêvaient, tel que les prophètes l'avaient entrevu, tel que Jésus l'a réalisé.

Enfin, la multitude s'ébranle. Un grand nombre se rallient à la foi ; on les entend dire : — Le Messie, quand il viendra, fera-t-il plus de miracles que n'en fait celui-ci.^

Ces propos dénotaient un mouvement en faveur de Jésus.

^l6 JÉSUS CHRIST.

Les Pharisiens, mêlés à la foule, s'en inquiétèrent; et dans leur zèle haineux, ils convinrent d'avertir aussitôt les grands sacrificateurs qui, comme membres des familles sacerdotales, formaient le parti dirigeant du Sanhédrin.

On se mit d'accord pour envoyer quelques émissaires qui surveilleraient Jésus de plus près et profiteraient d'un moment favorable, afin de le saisir et de l'amener devant le grand Conseil. Si choqués et scandalisés qu'ils fussent par son enseignement, ce qu'ils redoutaient, ce qui les effrayait, c'était moins l'enseignement que son action sur le peuple.

Jésus vit, dans la mesure hostile dont il était l'objet, le début de la persécution, et sa mort prochaine; cette vision l'émut, et lui arracha des paroles émouvantes et solennelles, calmes et tristes.

— « Je suis encore avec vous un peu de temps », dit-il, « puis je m'en irai à Celui qui m'a envoyé. » Et il les invitait tous à profiter de ces jours près de finir. L'appel divin n'a qu'une heure; Jésus était l'appel suprême de Dieu.

— « Quand j'aurai disparu » , disait-il , « vous me chercherez et vous ne me trouverez point; et là où je serai vous ne pourrez venir. » Sous ce langage voilé, il indiquait l'exaltation de son humanité dans la gloire du Père, et le terme bienheureux où il conduirait ceux qui auraient eu foi en lui.

C'est dans le Père qu'Israël doit être recueilli par son libérateur, mais à la condition qu'il saura le suivre.

Ces exhortations émues et menaçantes, loin de fléchir l'opiniâtreté des Juifs, provoquèrent par leur caractère énigmatique le persiflage des Sadducéens.

— Où va-t-il se rendre, disaient-ils, que nous ne le trouverons point .'^ Repoussé par -nous, les vrais fils d'Abraham, veut-il s'en aller vers ceux qui sont dispersés parmi les Grecs et enseigner les païens.^

Et ils s'en allaient, répétant la parole de Jésus où leur esprit aveugle ne découvrait aucun sens.

Un demi-siècle plus tard, au moment même où Jean décrivait cette scène, il voyait celui que Jérusalem, et les chefs de la nation avaient répudié, envahir par son esprit le monde hellénique, — ces Grecs dédaignés, ces païens dont les Juifs fanatiques ne parlaient qu'avec mépris, — et la doctrine de Jésus retentissait dans toutes les synagogues d'Israël dispersé.

Les événements menés par Dieu ont leur ironie vengeresse.

Le dernier jour de la fête, les Juifs, d'après les rites, quittaient les tentes de feuillage, se rendaient en procession au Temple et de là regagnaient leurs demeures (i), pour rappeler l'entrée de leurs pères dans la Terre promise. Ce jour avait un caractère plus religieux et plus calme. On le sanctifiait par le repos sabbatique. Tous les grands souvenirs de l'histoire nationale revivaient dans l'âme du peuple, à la lecture du livre de la Loi et à la vue des rites destinés à les symboliser.

L'eau qui jaillit par torrents du rocher, au commandement de Moise, et qui désaltéra Israël dans une terre aride, était l'un de ces souvenirs chers à la foule. Chaque matin de la semaine sacrée, après le sacrifice de l'agneau, tout le peuple conduit par un prêtre descendait du Temple, au pied de l'Ophel, à la source de Siloé. Le prêtre remplissait une cruche d'or et la rapportait dans le parvis, aux cris de joie de la multitude, et au son des trompettes et des cymbales. Il montait sur l'autel des holocaustes. — Élève la main, criait le peuple; — et il versait à l'occident la cruche d'or. Pendant la libation, le peuple chantait: «Vous puiserez des eaux avec joie à la source du salut (2). » Paroles prophétiques qui annonçaient le Règne du Messie.

Jésus prit occasion du grand miracle mosaïque si solennellement rappelé, pour enseigner ce qu'il était. Il se tenait debout, au milieu de la foule, et il parla à grande voix. Le peuple dévoré par la soif au désert était pour lui le symbole de l'humanité consumée d'aspirations inassouvies vers la vérité, la justice et le salut.

— « Si quelqu'un a soif u, s'écria-t-il, « qu'il vienne à moi et qu'il boive.

« Celui qui croit en moi » sera lui-même comme le rocher dont parle l'Écriture, « de son sein jailliront des torrents d'eau vive. »

Jésus est le vrai rocher : de lui jaillit à flots l'eau vive qui désaltère l'ame, l'Esprit de vérité, de justice et d'amour.

Comment développa-t-il ce thème, avec quelle force fit-il sentir à ceux qui l'entouraient la faim et la soif de la justice, avec quelle énergie persuasive se révéla-t-il comme la pierre mystérieuse de l'Horeb dont les flancs s'étaient ouverts pour désaltérer tout un peuple, ceux-là peuvent le pressentir qui entendent en eux-mêmes sa voix toujours vibrante et qui,

(i) MArvtoN., Succah., fol. 48, SS- — (2j Is., xii.

selon sa promesse, ont vu sortir de leur sein des fleuves d'eau vive. •

Les paroles du Maître avaient agité la foule.

Les uns, touchés, entraînés, éclairés, disaient : — Voilà le Prophète. D'autres : — C'est le Messie. Quelques-uns, retranchés derrière leurs idées et leur prétendue orthodoxie, résistaient.

— Non, répondaient-ils. Est-ce que le Christ vient de Galilée.'* L'Écriture est formelle : le Christ est de la racé de David, et du village de Bethléhem où est né David.

Les opinions les plus contraires divisaient les esprits. Certains même, emportés par leur fanatisme, voulaient l'arrêter comme un blasphémateur; mais personne ne mit la main sur lui.

A ce moment, se tenait dans la salle du grand Conseil une séance orageuse.

Les membres influents délibéraient au sujet de Jésus, de son enseignement et de l'action qu'il exerçait sur le peuple, lorsque les émissaires qu'ils avaient envoyés contre lui, la veille, vinrent rendre compte de leur mission.

— Pourquoi ne l'avez-vous point amené .f^ leur disaient les chefs. Ils répondirent : — Jamais homme n'a parlé comme cet homme.

Évidemment, les gardes avaient subi, comme la foule, l'ascendant de Jésus; ils s'étaient sentis désarmés devant lui; son éloquence, sa douceur et son charme avaient été plus forts dans leur conscience que l'autorité de leurs maîtres.

Les Pharisiens indignés reprochèrent à ces serviteurs leur indiscipline et leur infidélité. — Est-ce que vous aussi, s'écriaient-ils, vous vous êtes laissé séduire? Voyez vos chefs et vos maîtres dans la Loi : en est-il un seul qui croie en lui.?

Ces despotes n'admettaient pas qu'on pût penser ou agir autrement qu'eux. Toute velléité d'indépendance leur paraissait impie. L'entraînement de la foule vers Jésus les exaspérait.

— Cette tourbe, disaient-ils avec mépris, ne connaît pas la Loi; elle est maudite.

Rien n'égale l'orgueil insolent, l'aveuglement et la tyrannie des autocrates qui abusent de l'autorité religieuse pour imposer leurs propres erreurs et leur haine.

Pendant qu'ils s'agitaient, condamnant Jésus, le réprouvant et l'anathématisant au nom de leur science prétendue sainte

et infaillible, un défenseur se leva au milieu de ces fanatiques : c'était Nicodème, ce membre du Sanhédrin, ce docteur qui était venu vers Jésus, la nuit, pour l'interroger (i). L'entretien avait porté ses fruits dans cette âme sincère. La foi à l'Envoyé de Dieu avait vaincu sa timidité et sa réserve, elle lui inspira en plein conseil la parole honnête et ferme de la justice. Il rappela ses collègues au respect de la Loi : — Est-ce que notre Loi, s'écria-t-il, juge un homme sans l'avoir auparavant entendu lui-même et sans connaître juridiquement ce qu'il a fait t

Ce cri de l'honnêteté ne fit qu'ajouter à l'exaspération de l'assemblée. On injuria Nicodème, on le traita de Galiléen; on lui objecta l'Écriture.

— Est-ce que tu es de Galilée, toi aussi .^ disaient les plus exaltés. Scrute le Livre, et tu verras que de Galilée aucun prophète ne vient.

Les Pharisiens se trompaient, sciemment peut-être. Dans leur emportement, ils oubliaient que Jonas était d'origine galiléenne; mais, en dépit de Jonas, la Galilée restait une terre méprisée, à leurs yeux. Et cependant, au témoignage d'Isaïe (2), c'était la terre prédestinée à recevoir la prédication du Messie.

La passion est toujours la même; au lieu de répondre avec calme, elle s'emporte jusqu'à l'outrage, et, dans son aveuglement, elle ne voit plus l'évidence même.

L'assemblée se sépara sans conclure. Les entreprises de la haine ont besoin du temps pour arriver à maturité. Jésus profita de ces lenteurs voulues de Dieu, continuant avec une force croissante, à la face de ses ennemis, son apostolat de jour en jour plus périlleux.

Le dernier soir de la fête, pendant que tous rentraient dans leurs demeures, il prit le chemin du mont des Oliviers. Il aimait ce lieu tranquille, où il se reposait, dans la prière, du labeur de ses journées. La ville s'étendait devant lui, à ses pieds, et il devait souvent pleurer sur elle.

Dès l'aube, il revint au Temple. Bien que les solennités de la fête des Tentes fussent fmies, le peuple accourait en foule vers lui, sous le Portique; et il s'assit pour enseigner.

Il était dans la galerie du Trésor, qui entoure la cour des

(i) Voir livre 11, ch. v.

(2) ISAIE, VIII, 2j ; IX, I.

femmes ( i ), lorsque des Scribes et des Pharisiens lui amenèrent une femme surprise en adultère (2).

Elle fut placée au milieu du cercle qui s'était formé devant Jésus (3), et les Pharisiens posèrent au Maître cette question insidieuse : — Cette femme vient d'être surprise en flagrant délit d'adultère; or Moïse, dans ia Loi, nous a ordonné de lapider de tels coupables. Et vous, que dites-vous?

Le piège était habile. Si Jésus répondait : Lapidez, on pouvait l'accuser, auprès de Pilate , d'empiéter sur l'autorité romaine qui, dans les provinces conquises, s'était réservé le droit de vie ou de mort; et l'on soulevait le peuple contre sa doctrine inexorable. S'il répondait : Ne lapidez pas, on lui opposait Moïse, on le décriait dans l'opinion, et on l'accusait auprès du Sanhédrin, comme faux Messie. La désuétude de la loi ne le préservait pas; car le Messie devait en maintenir et en rétablir le règne.

Jésus se montra indifférent; il s'inclina, et du doigt se mit à tracer des lettres sur la terre.

Ceux qui l'avaient interrogé renouvelèrent leur demande. Il se releva :

— (I Que celui d'entre vous », dit-il, « qui est sans péché, lui jette le premier la pierre. »

Il se baissa de nouveau et il écrivit encore sur la terre.

Jésus déjoue la ruse de ses adversaires; du domaine légal où ils l'ont placé, il s'élève au domaine supérieur de la moralité. Il ne s'érige point en juge de la Loi, il assume une fonction plus haute; en vrai Maître et vrai guide de la conscience, il rappelle à ces fourbes que, si un juge en fonction peut, malgré ses fautes personnelles, condamner et juger, un pécheur n'a pas le droit de se faire l'exécuteur de la justice de Dieu.

La parole : (' Que celui qui est sans péché, jette la première pierre », est restée la formule qui condamne tous les faux zélateurs de justice, inexorables envers les pécheurs et toujours

( 1 ) Voir le plan du Temple.

(2) Jean, viii, 1 et suiv.

(3) Au temps de Jésus, la loi qui punissait de mort les coupables était tombée en désuétude ; on ne faisait plus boire les eaux amères à ceux qui étaient accusés de ce crime. Le relâchement des mœurs expliquait cette tolérance. Il faut lire dans Joséphe, peu suspect de sévérité envers ses coreligionnaires, la peinture qu'il fait des mœurs à Jérusalem, sous les Hérodes, pour comprendre le degré d'abaissement et de corruption où la nation était descendue, chez ceux mêmes qui s'appelaient les Zélateurs, les Fervents (*j.

;.•; BcH. J-ud., IV, 10.

prêts cl lapider les autres, alors qu'ils devraient se condamner eux-mêmes. Jésus met ses adversaires dans l'alternative de s'avouer coupables, et, par conséquent, indignes de sévir, ou, s'ils ne sévissent pas, — eux qui se targuent de justice, — de révéler leur peu de zèle pour la Loi.

Les Scribes et les Pharisiens, se voyant démasqués et pris au piège, sedérobèrent prudemment, lâchement, l'un après Tautre, du premier jusqu'au dernier, à commencer par les anciens.

Jésus demeura seul avec la femme debout devant lui.

C'étaient la misère et la bonté face à face.

Jésus, incliné, évitant de regarder la coupable com.me pour ménager sa honte, se redressa :

— (( Femme », lui dit-il, « où sont ceux qui t'accusaient.^ Personne ne t'a condamnée .f* »

— Non, Seigneur.

— « Moi non plus, je ne te condamnerai pas. Va, et désormais ne pèche plus. »

Le seul qui aurait eu le droit de punir et de jeter la pierre, épargne et pardonne, laissant à la pécheresse le temps de se repentir et de croire. La mansuétude sera la loi du Règne nouveau. La justice est désor.mais vaincue par la miséricorde. Aucun maître n'a été plus inexorable que Jésus envers le mal, et plus doux envers le pécheur. Grâce à lui, Thomme oublie son âpreté à juger et à condamner ses frères; avant de sévir contre eux, il songe à ses propres fautes, et au lieu de les accabler, il se frappe la poitrine.

Cette histoire, dont les critiques plus ou moins prévenus contre le quatrième Évangile ont suspecté à tort l'authenticité (i), aide à comprendre cette période si agitée du ministère de Jésus à Jérusalem. Elle montre avec quelle opiniâtreté ses adversaires le poursuivaient et quelles manœuvres perfides le parti des Docteurs imaginait pour le compromettre.

La faveur populaire dont Jésus était entouré les irritait et les offusquait. Ils cherchaient par tous les moyens à la lui ravir. Leur question au sujet de la femme adultère tendait à ce but; mais la ruse est impuissante derant l'inébranlable fermeté et Tinfaillible sagesse du Maître.

Aussitôt après, il continua d'enseigner, donnant à sa parole

(i) Voir l'Appendice 0. La femme adultère.

toujours plus de clarté et de force; elle atteignit à Jérusalem, en présence des maîtres religieux, qui se croyaient initiés à tous les mystères de la Loi et des prophètes, à tous les secrets du Livre, sa plus haute puissance. Ce n'était plus à la nature et à la vie de tous les jours qu'il empruntait ses images, c'était sur l'Écriture même, sur la science juridique et l'histoire nationale, qu'il s'appuyait, pour déclarer ce qu'il était, ce qu'il devait accomplir.

Les Rabbis enseignaient que le Messie était Lumière, que la Splendeur habitait en lui (i). Jésus fait allusion à cette doctrine, dans ses nouveaux discours; il affirme qu'il est la vraie colonne de feu et la Lumière du monde. Israël symbolise l'humanité entière, la nuée lumineuse est l'emblème du Messie.

— (' Je suis », dit-il, « la Lumière du monde (2). Qui me suit, ne marche point dans les ténèbres, mais il aura la Lumière de vie. »

La colonne de feu guidait Israël, la nuit, dans le désert et ramenait à la Terre promise : Jésus guidera l'humanité à travers les ténèbres où elle s'égare, il lui montrera que le Père l'attend dans son Royaume et lui tracera la voie. Elle n'aura qu'à le suivre, si elle veut échapper aux erreurs qui voilent la raison, et aux orages que les passions amoncellent. Cette Lumière de vie, qu'il promet à ceux qui le suivent, n'est point une science morte, abstraite, stérile, c'est une clarté vivante, féconde, inondant l'âme que la foi a mise en communion avec Dieu. Elle n'est pas réservée à une race privilégiée, elle est le patrimoine de tous ceux qui croient et qui aiment; elle ne nous éclaire pas sur ce qui se passe, elle nous initie à ce qui est éternel, au mystère de Dieu, à sa vie ineffable, voilée à tout regard humain; elle nous apprend le nom du Père, et nous montre que, malgré notre néant et notre corruption, nous sommes appelés à devenir ses enfants; elle nous fait connaître la force infinie de l'Esprit répandu en nous pour nous transformer à l'image du Père, et nous élever jusqu'à Lui. Toute autre lumière, auprès de celle-là, n'est que ténèbres; qui la possède est dans la clarté et la vie; qui ne la possède pas, dans le néant et l'ombre de la mort.

Celui qui, en Galilée, avait prononcé le discours sur la montagne, évangélisé les mystères du Royaume de Dieu, éclipsé

(i) Echarabb., fol. 68, 4; Beresch. rabb., fol. 3, 4. — (2) Jean, vin, 12.

par sa doctrine tous les maîtres et les prophètes, pouvait dire, à Jérusalem, à la face du peuple et de la hiérarchie : « Je suis la Lumière du monde. »

Nul n'a possédé à l'égal de Jésus la puissance de l'affirmation. Son enseignement dépasse nos misérables formules, et la pauvre logique humaine ne saurait le mesurer à nos premiers principes d'évidence. Mais ce que l'homme ne peut voir, il peut le croire ; et l'autorité morale de Jésus est digne de toute confiance. Dès qu'on s'est soumis à lui, on ne tarde pas à expérimenter la vérité de sa parole. L'âme en vit, et nulle preuve rationnelle ne donnera jamais la certitude qu'apporte le sentiment intérieur. La science humaine s'adresse à l'esprit, la science religieuse de Jésus fait appel à la conscience ; la première se justifie par des arguments logiques, la seconde, essentiellement agissante, atteste sa vérité par les vertus et la paix qu'elle engendre. Aussi, Jésus ne démontre pas, ne discute pas; s'il le fait, c'est par condescendance, moins pour révéler sa doctrine que pour écarter ses adversaires, découvrir leur hypocrisie, dissiper leurs erreurs, et quelquefois confondre leur opiniâtreté.

Dans la pleine conscience de sa personnalité divine, de son union substantielle avec le Père, il apparaît comme le Témoin de la vérité (i); il l'énonce, il l'affirme, en la présentant sous mille formes appropriées. De là, le calme, la beauté, la transcendance de son témoignage. Rien n'égalera jamais l'expression tranquille, véridique, de l'homme qui voit et qui sait, qui est sincère et bon, qui ne veut ni se tromper ni tromper; or, qu'est-ce qu'un tel homme comparé à celui qui voyait le Père et qui le connaissait, qui l'entendait et lui obéissait, qui n'avait ni exaltation, ni défaillance, et qui venait donner à tous la lumière vive et la paix de TEsprit?

Cependant, les Pharisiens ne supportaient pas qu'il s'arrogeât le titre et la gloire du Messie. En Tentendant parler ainsi de lui-même, ils ne purent se contenir; et, croyant ruiner par la base même l'enseignement de Jésus, ils lui dirent : — Vous vous rendez témoignage à vous-même; votre témoignage n'est pas digne de foi (2).

(i) Jean, viii, i j.

(2) C'était un axiome juridique chez les Rabbis : Nul n'est témoin dans sa propre cause.

Jésui, dans une première et décisive rencontre avec les mêmes docteurs, envoyés par le Sanhédrin, avait déjà démontré ses titrei de crédibilité et légitimé sa mission par l'autorité de Jean, universellement reconnu comme prophète, par ses œuvres divines, par la voix de son Père et par les Écritures; aussi ne renouvelle-t-il plus sa défense. A l'opiniâtreté aveugle de ses ennemis, il oppose la fermeté croissante de ses affirmations; et, formulant la vérité avec la puissance que lui donne la conscience de ce qu'il est, il prend l'offensive.

— Détrompez-vous, leur dit-il, « alors même que je me rends témoignage à moi-même, mon témoignage est vrai; car je sais d'où je viens et je sais où je vais (i) ».

Puis, rappelant un de leurs usages juridiques (2), en vertu desquels ils ne reçoivent pas le témoignage de personnes inconnues, il leur montra la cause cachée qui ne leur permettait point de croire à ses affirmations.

— « Pour vous, vous ne savez ni d'où je viens ni où je vais; car vous jugez selon la chair. »

Les Juifs n'écoutent que leurs traditions d'école, leur fausse science, leurs préjugés politiques et religieux; ils ne voient en Jésus que l'ennemi de ces traditions, le destructeur de cette fausse science, de ces préjugés ; comment, dès lors, peuvent-ils le connaître t Plutôt que de renoncer à ce qui fait leur sagesse et leur gloire, ils dénigrent le Prophète, nient sa mission, et, attribuant à l'esprit mauvais sa puissance et ses miracles, ils s'enfoncent dans les ténèbres et dans la haine.

C'est l'éter-nelle histoire de la critique et de la philosophie en présence de Jésus : elle s'obstine à le vouloir mesurer au niveau de ce qu'elle nomme ses principes, et elle passe impuissante devant lui, condamnée à le méconnaître, à le rabaisser, toujours âpre à critiquer et toujours incapable de comprendre.

A cette fureur superbe de l'homme charnel qui juge ce qui le domine et rabaisse ce qui le dépasse, Jésus répond par un mot d'une douceur infinie.

— « Pour moi », dit-il, a je ne juge personne. »

Il en avait, le matin même, donné la preuve, par son attitude à l'égard de la femme adultère. Dans son premier avènement, la fonction de Messie n'est point de juger et de condamner, il offre à tous le salut et le pardon : ceux qui le repous-

(i) Jean, vni, 14. — (2) Sanhédr. C, $, hal. 3, 4.

sent se jugent et se condamnent eux-mêmes, en se montrant indignes du don divin.

— « Et cependant », ajouta-t-il, « si je juge, si je témoigne, mon jugement est vrai, mon témoignage est valable. »

Au jugement de l'homme sujet à l'erreur, incompétent sur tant de choses, superficiel et vain, entaché d'ignorance et de passion, toujours personnel et fragile, Jésus oppose le sien. Il le proclame vrai, dans la plénitude du mot; il s'élève audessus de l'humanité faillible et misérable; et il explique pourquoi :

— « Je ne suis pas seul, mais nous sommes là, moi et le Père, qui m'a envoyé. »

Affirmation prodigieuse qui dévoile la vie intime de Jésus. Toute créature intelligente est, par elle-même, loin du Père; elle sait qu'il existe, elle est ou elle peut être en mouvement vers lui, elle aspire à le connaître et à l'aimer; mais elle ne le voit pas, et elle n'est pas en lui. Jésus est dans le Père, avec le Père, dans l'unité d'une même essence; le Père et lui sont deux personnes égales.

Ne voir en Jésus que l'homme extérieur, c'est le juger sur l'apparence; il faut reconnaître encore ce que recouvre cette apparence. Nul regard profane n'y peut lire; le témoignage de Jésus seul nous en instruit, et c'est la grandeur de la foi de nous abandonner à ce témoignage extraordinaire par lequel le Fils de Dieu se révèle lui-même à nous. Qu'on l'accepte ou qu'on le repousse, il n'en demeure pas moins inébranlable dans son attestation. Toujours uni au Père, dont il reçoit éternellement tout ce qu'il est : la vérité, la puissance, la beauté, la perfection et la vie, il le traduit à l'humanité dans une parole qui affranchit et dans des actes qui restent le type de la vertu.

Alors Jésus s'appuyant, pour les mieux convaincre, sur la doctrine juridique de ses contradicteurs, doctrine consacrée d'ailleurs par la Loi (i), leur dit :

— « N'est-il pas écrit que le témoignage de deux hommes est tenu pour vrai f Or, si je témoigne de moi-même, le Père, qui m'a envoyé, témoigne aussi de moi » : voilà les deux témoins (2).

En invoquant ici le témoignage de son Père, il ne rappelait

[i) Dent., XVII, 6 ; xi.\, i^. — (2) Jean, vin, 17-18,

pas seulement la voix qui Tavait publiquement, a son baptême, proclamé le Fils bien-aimé, ni les miracles qui prouvaient l'intervention constante de la puissance du Père dans sa vie; il attestait le fait intime de sa vie, il affirmait à nouveau qu'il se connaissait lui-même, qu'il connaissait sa mission dans la Lumière du Père vivant et parlant en lui.

Toutes ces déclarations solennelles sont sans analogues dans l'histoire de Thumanité. Parmi ceux qui, à titre de prophètes, d'envoyés, d'inspirés, ont étonné leurs contemporains, entraîné la foule, ébranlé les consciences, fondé des empires ou des religions, on n'en trouvera aucun qui ait ainsi parlé. L'illuminisme lui-même n'a jamais eu l'audace d'un tel langage, qui reste un des insondables mystères de Jésus. La foi seule peut le pénétrer, et il n'a de sens que pour elle. Si Jésus est le Fils de Dieu, tout est lumineux dans ce qu'il dit; s'il ne l'est pas, tout est folie. Qui osera le traiter d'aliéné ? Les Juifs lui ont jeté cette injure; mais Thistoire a gardé Jésus à la hauteur de Dieu même où il s'était placé. En ébranlant le Temple et ses parvis, cette révélation a provoqué chez ceux qui l'entendirent les murmures, le scandale et l'ironie; mais elle a été plus forte que ces murmures, ce scandale et cette ironie; elle a créé une humanité nouvelle.

— Où donc est ton Pèret lui dirent grossièrement les Pharisiens; un témoin doit être vu et entendu.

— « Si vous me connaissiez », répondit Jésus, « vous connaîtriez mon Père; mais vous ne connaissez ni moi ni mon Père (i). ))

Jésus est le seul révélateur de Dieu; ce qu'il a enseigné, c'est la parole du Père; ce qu'il a fait, c'est l'œuvre de sa bonté; ses vertus, c'est la sainteté du Père; sa mission, telle qu'il la comprend, c'est la volonté du Père. Mais les Pharisiens aveugles ne voulaient rien voir en lui de tout ce qu'il manifestait, et ils se raidissaient dans l'opiniâtreté.

Il est facile d'entrevoir la véhémence de l'opposition que durent soulever de tels discours dans la portion du peuple qui obéissait en esclave à l'autorité, dans les chefs de parti et d'école et surtout dans la hiérarchie. Le pouvoir se sentait menacé, les docteurs supplantés, leurs partisans frustrés dans leurs vains rêves de grandeur nationale : tous étaient scan-

(ij Jean, viii.

dalisés. Ce messianisme si pur ne pouvait être vu que par les consciences droites et les esprits sincères. La haine jalouse couvait et grondait, éclatant seulement en paroles injurieuses et violentes. Cependant, elle n'inspira encore aucune mesure de répression. Personne, dit l'Évangéliste (i), ne mit la main sur lui, parce que son heure n'était pas encore venue. On espérait que le mouvement s'épuiserait de lui-même ; il devait grandir, au contraire, et l'opposition allait être réduite à ce dilemme : accepter l'Envoyé de Dieu ou le mettre à mort.

{i) Jean, vin, 20.

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