NOUVEAUX TÉMOIGNAGES ME S S I AN IQJJE S DE JÉSUS
La vie des peuples a des crises qui les sauvent ou les perdent. La fête des Tentes de l'an 29 marquait pour le peuple juif une de ces crises.
Le Messie qu'il attend depuis de longs siècles est là, dans sa métropole, et dans son Temple : il parle au peuple, il l'appelle, il s'affirme. Va-t-il être accepté ou méconnu, repoussé ou acclamé .f^ L'avenir d'Israël est suspendu à cette alternative. S'il accepte son Messie, il ne sauvera pas sa nationalité qui n'a plus de raison d'être, mais il accomplira la plus glorieuse des destinées; après avoir été le prophète de Dieu et de son unité, il sera l'apôtre de l'Évangile; sinon, replié obstinément dans le particularisme de sa race et de sa Loi, il sera rejeté, à son tour, par celui qu'il aura répudié; il traînera dans ce monde une vie sans gloire, perdu au milieu des peuples ralliés à l'unité du Royaume de Dieu, suspect à tous, inquiet, toujours déçu dans ses espérances de salut désormais sans objet, et incapable d'être sauvé, puisqu'il aura méconnu le seul Sauveur.
Jésus a la pleine conscience de cette crise émouvante. Il en voit une autre plus universelle et plus profonde, celle de l'âme humaine. En se manifestant à son peuple, il parle à l'humanité. Israël et le Temple sont au premier plan, l'âme et l'humanité à l'arrière-plan; ses discours ont une portée sans limites.
Son zèle pour convertir la nation se multiplie et grandit, comme l'opposition qu'il rencontre. Rien ne le ralentit, rien ne le décourage; mais il se heurte contre l'aveuglement de la masse, contre l'incrédulité haineuse des Pharisiens et de la hiérarchie.
En voyant s'accentuer cette opposition, Jésus, avec une tristesse menaçante, fit entrevoir à ces obstinés les conséquences de leur infidélité. L'appel qu'il adresse va finir. Il se retire, il disparaît. Sa venue n'est qu'un passage; comme il sort du Père, il retourne au Père. Malheur à ceux qui n'auront pas compris!
— i< Je m'en vais », dit-il, <( et lorsque je ne serai plus, vous me chercherez », vous appellerez vainement le Sauveur, il ne répondra pas; « et vous mourrez dans votre péché (i) ».
Le grand crime est de résister à Dieu; ceu.x qui le commettent en meurent. En s'en allant, le Christ emporte la vie; son absence fait la nuit et la mort. Si, du moins, on pouvait le ressaisir et le retrouver !
— Mais, non, ajouta-t-il, « là où je vais, vous ne pouvez venir (2) ». Il va à son Père, et nul ne peut s'élever vers le Père, si Jésus ne l'attire. L'Esprit vivant de Dieu est la seule force qui exalte notre nature dans l'Infini; or, cet Esprit n'est donné qu'à ceux qui ont foi au Fils de l'homme.
L'histoire du peuple juif est la plus effrayante justification des paroles de Jésus. L'heure messianique passée, Israël cherche vainement ce qui -pourrait répondre à son immense besoin de salut. Le mal victorieux l'accable, l'asservit et le tue; il erre dans la mort, sans trouver jamais le chemin de la vie.
Ce départ mystérieux de Jésus, l'impossibilité de le rejoindre où il allait, provoqua l'ironie des Juifs, des Sadducéens surtout. Ils affectaient de ne point comprendre.
— Est-ce qu'il va se tuer." demandaient-ils. Que veut-il dire avec ces mots : Où je vais , vous ne pourrez pas venir (3) ?
Jésus, dédaignant ces moqueries, pénètre au plus profond de ces consciences fermées, et met à nu la cause secrète de leur opposition intraitable.
— « Vous êtes d'en bas », leur dit-il, u et moi, je suis d'en haut ; vous êtes de ce monde, et moi, je ne suis pas de ce monde. Et, je vous le répète, vous mourrez dans vos péchés; car si vous ne croyez pas que c'est moi... oui, vous mourrez dans votre péché (4). :•>
En bas, il y a le néant et la créature; en haut, l'Être, le
(i) Jean, viii, 22. — (2j Jean, viii, 22. - (^) Jean, viii, 22. — (4) Jean, vm, 23-24.
Père, Dieu. Placé entre ces deux pôles contraires, l'homme peut se tourner vers l'un ou vers l'autre, s'élever à Dieu ou s'agiter dans son propre néant. S'il se détourne de Dieu, il devient un être d'en bas, emporté au tourbillon qui s'appelle le monde. Sa science n'est que ténèbres, car elle ne lui apprend ni d'où il vient ni où il va; sa sagesse et sa prudence ne sont que folie, car elles l'égarent loin de sa destinée. Il est la proie de toutes les illusions, de toutes les vanités, de tous les aveuglements, de toutes les douleurs, de toutes les tyrannies de l'égoïsme et du plaisir. En révolte contre la volonté de Dieu, il s'efforce de l'oublier, de le fuir; il voudrait que Dieu ne fût pas, et ne pouvant l'anéantir, il le nie, le supprime de sa vie et de ses pensées.
Jésus, sorti du Père, est l'Être d'en haut. En venant en ce monde, il ne perd rien de son essence divine, il remplit de Dieu l'humanité dans laquelle il s'incarne. Tout ce que son intelligence humaine voit et conçoit est de Dieu, tout ce que sa volonté demande et impose est de Dieu, tout ce que ses lèvres expriment est de Dieu; présent au monde, il n'est pas du monde, et, s'il y rencontre l'inintelligence, la répulsion et la haine, c'est auprès de ceux qui, au lieu de céder à l'attrait divin, se renferment dans leurs idées bornées, leur volonté propre et leur égoïsme.
Là est le motif de cette lutte ardente qu'il soutient aujourd'hui contre sa nation. Il fait appel à la conscience de tous : la fausse religion, la vaine légalité, la tradition des anciens et l'égoïsme national ou privé, lui répondent. Entre l'homme d'en bas, charnel, esclave du monde, et lui, — l'homme d'en haut, — toute entente est impossible; la répulsion est absolue, fatale.
La menace du châtiment, quelque terrible qu'elle soit, sera elle-même sans effet; Jésus l'agite encore, et se donne comme ayant, seul (i), pouvoir contre le mal et contre la mort. Qui le repousse n'échappera ni à l'un ni à l'autre; obstiné dans la résistance à la volonté de Dieu, — ce qui est l'essence même du péché, — il ne participera pointa l'Esprit vivant de Dieu, — ce qui est la vraie mort, la mort de l'âme, la mort éternelle.
— « Oui », s'écria-t-il , avec un accent qui traduisait toute l'ardeur de son zèle, « si vous ne croyez pas que je suis, vous mourrez dans votre péché. »
(i) Jean, viii, 24-
A ces mots : Si vous ne croyez pas que je suis..., les Pharisiens l'interrompent. L'expression de Jésus rappelait celle même par laquelle Jéhovah se définit dans l'Ancien Testament, résumant dans le mot : « Je suis (î) j), tout son être.
— Toi, s'écrient-ils, qui es-tu (2) ?
Ils veulent, ce semble, arracher à Jésus le mot de Christ qu'il a toujours évité jusqu'à présent, et dont on pourrait abuser contre lui. Il le prononcera au moment voulu, mais il n'a pas à subir la pression de ses ennemis; on ne lui arrache pas plus sa parole avec des objurgations, qu'on ne met en jeu sa puissance par des provocations aigres et perfides.
— « Ce que je suis.f^ » répond Jésus, « absolument tout ce que je vous déclare (3). »
L'homme se trompe sur lui-même ; timide ou inconscient, il ne dit pas tout ce qu'il est; ambitieux de paraître, il dit plus qu'il n'est; souvent trompé ou perfide, il dit ce qu'il n'est pas. La parole de Jésus est adéquate à son être. Il est seul et vraiment tout ce qu'il affirme de lui-même. Les consciences où cette parole trouve la foi, ne tardent pas à sentir et à goûter que Jésus est le vrai Temple, la Source vive qui désaltère, la Lumière, le Pain céleste et la Vie. Cette expérience subjective de sa divinité éclipse toutes les certitudes de Tesprit. On n'est enraciné dans la parole du Sauveur qu'après l'avoir vérifiée dans des faits intimes qui ne trompent pas.
Jésus reprit alors le cours de ses reproches aux Juifs obstinés.
— « J'ai beaucoup de choses », ajouta-t-il, «. à dire de vous, et à juger en vous; et en cela, j'obéis à Celui qui me dicte mon message : mais il est véridique, Celui qui m'a envoyé, et ce que j'ai entendu de Lui, je le dis au monde (4). »
On remarquera l'insistance avec laquelle, dans ces enseignements solennels, il appuie sur sa communion intime, constante, totale, absolue, avec le Père; il vient de lui, il retourne à lui; le Père lui a tout donné; c'est lui qui l'envoie et l'inspire , qui dicte sa parole et commande sa vie. Cette relation ineffable constitue le mystère même de Jésus, car elle implique sa filiation divine, et elle est la source de la
(i) Deut., xxxrii, 39; Isaie, xliii, 10. — (2) Jean, viii, 25. — (3) Voir Appendice P. Exégèse du « -rriv àç>yr,y ». — (4) Jean, viii, 26.
vérité, de la bonté, de la puissance, de la sainteté dont sa nature humaine déborde.
Ce rapport n'était guère entendu par les Juifs. La nouveauté et la sublimité d'un tel langage prêtaient même à de fréquentes méprises dans ces esprits qui l'écoutaient avec une raison remplie de sophismes et un cœur endurci, fermé à la confiance. Beaucoup, dans la masse, se demandaient quel était ce personnage dont le nouveau Prophète se disait l'envoyé, et qu'il désignait vaguement, sans le nommer. Ils rêvaient peutêtre, suivant l'opinion du temps , de quelque être mystérieux qui devait précéder le Messie et avec lequel Jésus entretenait une relation cachée; ils ne comprirent pas qu'il leur parlait du Père (i).
L'inintelligence et l'obstination ne le rebutaient ni ne le lassaient. La vue de son supplice futur ne l'abattait pas; il y fait même allusion à mots couverts; il sait que, loin d'entraver sa mission, ce sera le point de départ de son triomphe, et il ne craint pas d'annoncer à ceux qui le combattent et le repoussent aujourd'hui, qu'ils le reconnaîtront demain.
L'avenir impénétrable épouvante les hommes; ils y voient le tombeau de leur gloire et le néant de leurs œuvres; Jésus le regarde avec confiance , car l'avenir doit le venger des défaites du présent.
— (( Lorsque vous aurez élevé le Fils de l'homme, alors vous connaîtrez que c'est moi, que je ne fais rien de moimême, mais que je parle comme le Père m'a enseigné, et que Celui qui m'a envoyé est avec moi ; et il ne m'a point laissé seul, parce que je fais ce qui lui plaît (2). »
L'histoire a justifié pleinement ces paroles prophétiques. La mort du Fils de l'homme a été son « exaltation », comme il se plaisait à l'appeler, en comparant sa croix à un trône. Lorsque les hommes, ayant épuisé contre Jésus leur colère, leur mépris et leur haine, croiront l'avoir vaincu, ils n'auront réussi qu'à préparer sa gloire. Affranchi désormais des infirmités de cette vie humiliée et douloureuse à laquelle il s'était volontairement asservi, il rayonnera dans sa puissance incoercible. C'est alors qu'éclatera la lumière; tous les yeux verront le Crucifié exalté de terre, et les Juifs eux-mêmes reconnaîtront un jour, à la fin des temps, ce qu'ils repoussent aujourd'hui, — la divinité du Fils de l'homme, la vérité de ses enseignements, et son absolue sainteté.
(i) Jea.n, VIII, 27. — (2) Jean, vni, 28-29.
Malgré l'hostilité de ce milieu, la parole de Jésus ne se brisait pas toujours contre l'incrédulité opiniâtre; si elle déchaînait la tempête, elle apaisait plus d'une âme dans cette foule agitée. Plusieurs, dit l'Évangile, en l'entendant, crurent en lui ; et, touchés par son enseignement, ils le reconnurent comme le Messie (i). Quelques-uns des chefs eux-mêmes étaient ébranlés (2). La puissance d'affirmation, la sincérité d'accent, le rayonnement de l'âme de Jésus, finissaient par dompter leurs préjugés; ils sentaient que les déclarations du grand Prophète n'étaient pas une vaine jactance.
Il voulut éprouver la foi de ces nouveaux croyants, car il la sentait superficielle et fragile.
— « Vous ne serez réellement mes disciples », leur dit-il, « que si vous demeurez fermes dans ma parole » ; et si vous demeurez dans ma parole, « vous connaîtrez la vérité, et la vérité vous rendra libres (3) )).
Ce dernier mot souleva un orage; il prouve avec quelle sagacité Jésus se gardait contre les Judéens, si ancrés dans leurs vaines opinions et leur faux messianisme.
— La vérité nous affranchira .^^ répliquent-ils; mais nous sommes la postérité d'Abraham, et jamais nous n'avons été esclaves de personne. Comment donc oses-tu dire : Vous serez libres (4) f
Le vieux levain judaïque fermente dans ces consciences qui paraissaient s'ouvrir à la foi. La seule supposition de l'esclavage les offense; et ils retrouvent, pour la repousser, tout l'orgueil de leur sang.
Le malentendu va être dissipé : il ne s'agit point d'esclavage politique ni de servitude civile et personnelle, mais de l'asservissement de l'âme. L'accent de Jésus devint plus solennel : — « En vérité, en vérité », répondit-il, « celui qui fait le péché est esclave du péché (5). » Les Juifs savent maintenant en quoi consiste cette libération dont l'opinion populaire faisait une des gloires du Messie.
L'explication dut choquer plus violemment encore ces esprits infatués de leur propre justice. Qu'ils se vantent d'être les fils d'Abraham, ils n'en ont pas moins pour tyran le péché, et, devant le Père de famille, ils ne sont que des esclaves. Or, autre est la condition de l'esclave, autre celle du Fils. Le
(i) Jean, viii, ^o. — (2) Jean, xm, 42. — (3) Jean, viii, 31-32. —(4) Jean, VIII, 33- — (S) Jean, viii, 34.
premier ne demeure pas toujours dans la maison : il n'y reste qu'au gré du maître, il peut en être expulsé et vendu; le second y demeure toujours.
On voit, sous un trait nouveau , quelle conscience Jésus avait de lui-même. L'homme est partout asservi au mal; quelle que soit la pureté de son sang et la loi religieuse à laquelle il obéit, c'est un esclave. Un seul être est le Fils, c'est Jésus. Il remplit la maison. L'honneur et la dignité de l'homme né esclave est seulement de pouvoir être libéré; mais il faut, pour cela, qu'il accepte, avec la parole du Fils, l'Esprit dont cette parole est l'organe.
Voilà les vérités sévères et consolantes qu'il enseigne à ce peuple. — « Si donc w, conclut-il, « le Fils vous affranchit, vous serez véritablement libres (i). » Sinon, non. Loin de se prêter à cette œuvre et de se raffermir dans la parole qui délivre, les Juifs se laissaient ressaisir par leurs préjugés; ils eussent accepté un Messie qui les flattât, ils se révoltent contre celui qui les brise; sa parole ne s'enracine pas en eux; ils retournent à leurs préventions et à leur haine invétérée.
— (( C'est pour cela », leur dit Jésus, « que vous cherchez à me faire mourir (2). »
Alors, portant le fer dans la plaie, il tranche dans sa racine cet orgueil indomptable des fils d'Abraham; et il leur montre quel est leur vrai père.
— Vous vous dites la race d'Abraham. « Pour moi, ce que j'ai vu dans mon Père, je le dis; et vous, ce que vous avez vu dans votre père , vous le faites aussi. » Il semble leur poser la question : Abraham est-il vraiment votre père.^
— Oui, répondent-ils, notre père, c'est Abraham.
— « Si vous êtes les fils d'Abraham, faites donc les œuvres d'Abraham (3). » Soyez, comme lui, dociles à la vérité de Dieu (4); respectez comme lui ses envoyés (5).
L'hostilité des interlocuteurs se déchaîne; pressés par la parole de Jésus, ils n'essayent pas de se justifier, leur orgueil offensé se courrouce, ils ne veulent rien entendre, et ils répètent avec force : Abraham est notre père.
— (( Si vous étiez les enfants d'Abraham », leur dit alors Jésus avec calme, et en les pressant toujours, « vous feriez les œuvres d'Abraham. Or, vous cherchez à me faire mourir,
(i) Jean, vim, 36. — (2) Je/in, viii, 37. — (3) Jean, viii, 39. — (4) Gen., XII, XXII. — (s) Gen., xvi, xvii.
moi, un homme qui vous ai dit la vérité, la vérité que j'ai entendue de Dieu. Abraham n'a point fait cela. Mais vous descendez d'un autre, et vous faites les œuvres de celui qui est votre vrai père. »
Les Juifs, comprenant que Jésus parlait d'une filiation morale, s'écrient : — Nous ne sommes pas des enfants de fornication, nous sommes de la même foi qu'Abraham; et, comme lui, nous n'avons qu'un Père : Dieu.
— « Si Dieu était votre Père », répliqua Jésus, « vous m'aimeriez, car je suis sorti et je viens de Dieu; je ne suis pas venu de moi-même, mais c'est Lui qui m'a envoyé. Pourquoi ne reconnaissez-vous pas mon langage.^ Parce que vous ne pouvez comprendre ma parole (ij. »
Les membres d'une même famille ont un accent, un mode de parler, auquel ils se reconnaissent, parce qu'un même sentiment, une même pensée, les inspire. L'étranger s'étonne de leur langage, et il ne les comprend pas, parce qu'il est d'un autre esprit. Jésus va révéler enfm à ceu.x qui ne peuvent recevoir sa doctrine, de quel esprit ils dérivent, et la cause profonde de leur inintelligence, de leur incrédulité et de leur invincible opposition. C'est un de ses mots les plus sévères à l'adresse de son peuple.
— (' Ne dites pas que vous êtes la postérité d'Abraham; non, n'appelez pas Dieu votre Père. Le Père dont vous êtes issus, c'est le diable : il vous pousse, et vous voulez accomplir les désirs de votre père. Or, il a été homicide dès le commencement, et il n'est point dans la vérité, parce qu'il n'y a point de vérité en lui. S'il parle de son propre fond, il dit le mensonge, car il est menteur et le père du mensonge (2). »
C'est tout le génie du mal résumé dans la haine de l'homme et de la vérité.
Les deux traits sataniques : la haine et le mensonge, — la haine qui tue l'homme, et le mensonge qui tue la vérité dans l'homme, — se retrouvent dans ces Juifs au cœur endurci. Aveuglés par les suggestions de Satan, l'homicide et le menteur, ils méditent déjà la mort de Jésus, et se révoltent contre la doctrine de Dieu qu'il leur apporte.
Il le leur reproche avec sévérité : — « Et moi », s'écrie-t-il, « parce que je vous dis la vérité, vous ne me croyez pas. Si
(i) Jean, viii, 40-43. — (z) Jean, viii, 44.
encore vous pouviez m'accuser de quelque faute; mais qui de vous peut me convaincre de péché (i)r »
La sainteté est une des plus hautes garanties de la vérité. L'homme ne possède ni la vérité ni la sainteté absolues; il est sujet à l'erreur, et sa raison se trompe; il est enclin au mal, et sa volonté défaille. Jésus n'a rien de ces deux faiblesses inhérentes à notre nature. Tandis que les plus saints, en devenant plus parfaits, se convainquent toujours mieux de la fragilité de l'esprit et des défaillances de la volonté, lui, le Fils de l'homme, affirme qu'il est dans la vérité et la sainteté absolues. Il déclare solennellement que toute parole sortie de sa bouche vient directement de Dieu; par conséquent, elle est l'expression pure de la vérité totale ; et, à la face de ses adversaires, il ne craint pas de jeter ce défi : « Qui de vous me convaincra de péché ? »
Le défi ne fut point relevé.
— « Alors », ajouta-t-il, « si je dis la vérité, pourquoi ne me croyez-vous pas ? »
Ce pourquoi, Jésus va le leur apprendre en deux mots qui démasquent l'universelle incrédulité.
— « Celui qui est de Dieu écoute et comprend les paroles de Dieu : vous n'écoutez ni ne comprenez, parce que vous n'êtes pas de Dieu (2). »
Être de Dieu, c'est obéir à l'attrait du Père qui nous pousse vers la plénitude de l'Être, de la vérité et du bien. Quiconque accueille cet attrait dérive de Dieu et appartient à Dieu. Il trouvera en Jésus la paix de ses désirs infinis; il entendra sa parole et comprendra qu'elle est de Dieu. Quiconque se dérobe à cet attrait pour se replier en soi, imite Satan : il ne se rattache plus à Dieu, il s'aime lui-même et sort de la vérité; il n'obéit qu'à ses propres désirs égoïstes et se complaît dans ses erreurs; et, comme Dieu est amour et vérité, en s'opposant à Dieu, il entre dans la haine et le mensonge. Tout ce qui lui parle de Dieu le trouble et l'irrite, toute vérité l'offusque. Il opprime et il trompe, tandis que Jésus affranchit et éclaire.
Les actes de la vie s'expliquent par cette orientation première de l'âme. Suivant que l'âme aspire vers Dieu ou se renferme dans son néant, elle croit ou ne croit pas, elle aime ou elle hait; elle va à la vérité ou au mensonge, au sacrifice
(1) Jean, viii, 45-46. - (2) Jean, vu;, 47.
OU à la jouissance; elle se dévoue ou elle tue; elle suit l'Envoyé, le Fils de Dieu, ou elle le crucifie.
Ces reproches sanglants, qui souffletaient Torgueil des Juifs dans ce qu'il avait de plus sensible, leur arrachèrent des cris d'injure et de mépris. Ils jetèrent à Jésus cette insulte :
— N'avons-nous pas raison de dire que tu es un Samaritain, et que tu as le démon .^
— « Non '), leur répondit Jésus, « je n'ai pas le démon; mais j'honore mon Père, et vous, vous me déshonorez. Pour moi, je ne cherche point ma gloire ; mais il en est un autre qui la cherchera et qui jugera (i). »
Lorqu'on lui disait des injures, dit un des témoins, il n'en rendait point, mais se remettait à Celui qui juge dans la justice (2). Il restait dans la vérité et dans l'amour, et il en appelait, avec la douceur des martyrs, à la justice de son Père. Dans son calme et sa force, au lieu de s'irriter, il rappelait à ses insulteurs les bienfaits divins qu'il réserve à ses disciples :
— (( En vérité, en vérité, je vous le dis, si quelqu'un garde ma parole, il ne verra jamais la mort (3). »
En communion avec l'Esprit de Dieu même, il puisera dans cette source intarissable la vie divine, la vérité et l'amour infinis; cette vie divine inondera le corps mortel lui-même et le ressuscitera pour l'éternité.
Mais Jésus ne peut dompter ces énergumènes; leur esprit mauvais les aveugle, sa mansuétude les exaspère, et ses promesses leur semblent une folie. Ils affectent de défigurer tout ce qu'il dit, en lui donnant un sens matériel et grossier.
— Nous voyons bien maintenant, s'écrient-ils, que le démon t'inspire. Abraham est mort, et aussi les prophètes; et tu oses dire : Si quelqu'un garde ma parole, il ne mourra pas à jamais. Es-tu donc plus grand que notre père Abraham qui est mort.'^ Et les prophètes aussi sont morts. Qui prétends-tu être (4) ?
— Je ne suis que ce que Dieu a voulu. « Si je me glorifie moi-même, ma gloire n'est rien ; celui qui me glorifie, c'est mon Père (^). »
Devant ces provocations violentes, Jésus ne se trouble pas. Qu'est-ce que les colères de l'homme en face de celui qui possède la lumière et la force de Dieu .^ Il répond par une des
(1) Jean, viii, ^o. - (2) I Pierrk, 11, 23. — (3) Jean, viii, )2. — (4J Jean, VJii, 5 3-54- - U) Jean, viii, S4-
déclarations les plus sublimes qui soient sorties de sa bouche, s'effaçant lui-même dans la gloire dont son Père l'a enveloppé. La gloire du Fils de l'homme est dans son union totale, substantielle, personnelle, avec Dieu. Mystérieuse en ellemême, ineffable, elle se traduit par sa parole, sa sainteté et ses miracles; elle a fait de Jésus le centre religieux de l'humanité, le foyer universel de la lumière, de la vie et du salut. Elle est l'œuvre du Père, auquel Jésus rapporte tout, et qui est ainsi le principe éternel de sa glorification.
— « Vous dites qu'il est votre Dieu « , ajoute-t-il, « et cependant, vous ne le connaissez pas; mais moi, je le connais. Et si je disais que je ne le connais pas, je serais semblable à vous qui prétendez le connaître, menteur. Mais je le connais et je garde sa parole (i). »
A Taveuglement superbe de ses ennemis, Jésus oppose avec une certitude absolue et tranquille la connaissance qu'il a de son Père; et à leur question : — Es-tu plus grand que notre père Abraham.'^ il répond en tranchant le mot :
— « Oui, car Abraham, votre père, a tressailli dans l'espoir de voir mon jour, et il l'a vu, et il s'est réjoui (2). »
L'allusion à sa dignité messianique était formelle. Il se donne pour Celui en qui les nations de la terre devront être bénies, selon la promesse faite au Père des croyants; cette promesse est aujourd'hui réalisée, et, dans la gloire de Dieu où il habite, Abraham le voit, et s'en réjouit.
Toujours grossiers et vulgaires, les Juifs surpris l'interrompent avec une indignation méprisante : — Tu n'as pas cinquante ans, l'âge extrême de la virilité, et tu as vu Abraham !
— « En vérité, en vérité, je vous le dis, avant qu'Abraham devint, je suis (3). »
Abraham est devenu; Jésus est. Au commencement historique du Père des croyants il oppose son existence personnelle, éternelle, sans commencement et sans fin. C'est l'immuable présent. Cette parole rappelle le cri d'un psaume : « Avant que les montagnes fussent nées et que la terre fût fondée, d'éternité en éternité, tu es, ô Dieu (4)! » Elle a inspiré le prologue de l'Évangile auquel nous empruntons ces récits et ces fragments de discours; elle est de celles qu'on n'invente pas et qui ne s'expliquent que par la folie ou la divinité; elle
(1) Jean, viii, (,<,. — (2) Jean, viii, ^6. — (3) Jean, viii, i']-^8. — (4) PS. xc, 9.
appartient à ce « parler >> de Jésus qui tranche sur toute langue humaine, et que comprennent seuls les croyants. Aucune subtilité de l'exégèse ne peut la diminuer et la rendre plausible pour la critique qui nie la filiation divine de Jésus. Les interlocuteurs ne se sont pas mépris; ils l'ont jugée comme un blasphème; ils ne pouvaient que tomber à genoux ou lapider le Prophète. Dans la fureur de leur faux zèle, ils ont levé des pierres contre lui.
Jésus se déroba, et, suivi par ses disciples, il sortit du Temple (i).
(i) Jean, viii, 59.