PREMIERE RETRAITE DE JESUS EN PEREE
Jésus, en se déclarant le Fils du Dieu vivant, à la face du pouvoir et de la nation entière, en plein Temple, avec clarté et avec force, sans équivoque et sans figure, venait d'accomplir un des actes les plus nécessaires et les plus périlleux de sa mission. Pour qu'on crût en lui et en son messianisme, il devait s'affirmer; mais en s'affirmant lui-même, il allait au-devant de la mort.
Repoussé et méconnu par la hiérarchie, il n'était plus pour elle qu'un faux prophète et un blasphémateur; or, la loi punissait de mort les faux prophètes (i).
Il ne voulut pas brusquer le dénouement. Il s'éloigna de Jérusalem, laissant la ville toute remplie de son nom, et l'opinion aux prises avec ses enseignements qui la bouleversaient, éclairant les uns, aveuglant les autres et les scandalisant.
On se rappelle qu'en venant à la fête des Tentes (2), il avait, en chemin, envoyé soixante-douze disciples en mission dans des villes et des villages qu'il se proposait lui-même de visiter (5). Cette contrée doit être la Pérée méridionale ; elle était la seule, de toute la terre judéenne, qui n'eût pas encore entendu la bonne nouvelle.
La Pérée occupait la rive orientale du Jourdain. Elle avait pour limites le fleuve à l'occident, la ville de Pella au nord, la forteresse de Macherous au midi, et l'Arabie à l'orient (4). Les tribus de Ruben et de Cad, et une partie de celle de
(i) Deat., xiii, 5.
(2) Voir plus haut : livre II, ch. it.
(3) Luc, X, 1 et suiv. — (4) Bell. Jud., iii, 2.
Manassé, s'y étaient fixées autrefois, attirées par la fertilité de ses pâturages. Au temps d'Hérode, elle n'était guère peuplée ; les villages et les villes ne se voyaient que sur les plateaux ou près des rives du Jourdain ; les gorges sauvages et les flancs escarpés de la montagne étaient déserts. Après la mort d'Hérode, elle formait, avec la Galilée, la tétrarchie d'Antipas. Elle devint, sous la domination romaine, très prospère. Elle comptait plusieurs villes importantes : Pella, Gadara, Ammon- Galaad, Philadelphie, Gerasa, Hesbon. Toutes avaient leurs théâtres, leurs thermes, leurs cirques et leurs naumachies, leurs périboles et leurs forteresses; des voies stratégiques les reliaient entre elles; mais depuis des siècles, tout est ruiné et dépeuplé. Quelques tribus de Bédouins, les Beni-Adouan, les Amaïdés et les Aziza, occupent seuls cette solitude où les vieux chênes meurent, laissant la terre nue et triste. Au printemps seulement, elle se couvre çà et là de belles moissons qui font la richesse de ses habitants, — race superbe et indépendante, moitié agricole, moitié pastorale, promenant ses tentes et ses troupeaux dans ce domaine tranquille.
C'est en Pérée que Jésus se retira et que les soixante-douze disciples vinrent le rejoindre ; la rencontre fut une joie pour le Maître et les ouvriers (i ). Le succès des envoyés avait été complet, éclatant; ils paraissaient étonnés et fiers du résultat de leur mission.
— Seigneur, dirent-ils à Jésus, les démons eux-mêmes nous sont soumis, en votre nom.
Pour lui, se sachant le maître souverain de tous les esprits mauvais, et le libérateur du mal, il leur répondit : « Je voyais Satan tomber du ciel comme la foudre. » Le triomphe de ses disciples n'est que le prélude de sa grande victoire future. Le règne satanique sera détruit; et dès maintenant, en Jésus, le Règne de Dieu commence sur les ruines du règne de Satan.
— « Ne craignez pas, ajouta-t-il, dans un langage symbolique, je vous ai donné puissance de marcher sur les serpents et les scorpions, et sur toute vertu de l'ennemi. » Ni la force ni la ruse n'auront prise contre vous : « rien ne vous nuira. Cependant, ne vous réjouissez pas de ce que les esprits vous sont soumis, réjouissez-vous plutôt de ce que vos noms sont écrits dans les cieux. »
Quelque glorieuse que soit la fonction de ceux qui travail-
(i) Luc, X, 17 et suiv.
lent à l'œuvre du Royaume, à quoi sert-elle à Pouvrier, s'il n'est lui-même incorporé au Royaume, et si son nom doit être effacé du Livre de Dieu ?
La pensée de ses triomphes à venir, la vue de ses disciples fidèles, au lendemain des jours qu'il venait de passer, à Jérusalem, en butte à Thostilité, au mépris, à l'ironie, à l'aveuglement, à la haine, firent tressaillir Jésus; il éprouva, dit l'Évangile, un transport d'esprit.
— « Je vous rends grâces, ô Père » , s'écria-t-il, a Seigneur du ciel et de la terre, vous avez caché ces choses aux sages et aux intelligents et vous les avez révélées aux petits. Oui, ô Père, il vous a plu ainsi. »
La volonté de son Père est tout pour lui. C'est en elle qu'il souffre et se résigne, se repose et s'appuie, se réjouit et tressaille, en elle qu'il vit et qu'il meurt. Elle domine toute l'œuvre du salut, et il en est l'exécuteur fidèle; or, la volonté du Père est que les mystères du Royaume se dérobent aux sages, aux maîtres de ce monde, et apparaissent aux petits. Depuis la première heure où Jésus s'est montré, cette volonté s'accuse toujours plus nette. En Galilée, il l'a constaté déjà; en Judée, à Jérusalem, il vient de l'éprouver à nouveau. Cette double expérience lui a toujours arraché le même cri (i). Il en sera ainsi dans la suite des temps; toute grandeur humaine qui se prévaudra contre Dieu et contre le Christ sera rejetée, toute humilité qui s'anéantira devant eux sera accueillie. Génie, puissance, culture, gloire mondaine, ne sont rien; le Père ne connaît que les humbles, les misérables en esprit, et, dans ce néant, tous les élus sont égaux; mais que les élus se rassurent, ils seront exaltés de la misère où ils gémissent, l'Esprit de Jésus les envahira, et ils trouveront en lui la vérité sans ombre, la vertu sans défaillance, l'amour sans mélange, la vie sans déclin.
L'œuvre du Royaume est l'œuvre des petits, elle ne grandit que par eux, et dans son origine comme dans son évolution, elle porte ce contraste éclatant : le néant de l'homme et la force de Dieu. Ce n'est pas le génie humain qui la fait avancer, — il l'entrave plutôt et la combat, — c'est la sainteté et la vertu; or, la vertu implique toujours le renoncement à soi et l'abandon à la volonté de Dieu, force souveraine du Royaume.
(i) cf. Matth., XI, 2j et suiv.
Jésus se savait le dépositaire de cette puissance, et il le disait aux siens :
— « Toutes choses m'ont été données par mon Père; et personne ne connaît le P^ils que le Père, et le Père, si ce n'est le Fils, et celui à qui le Fils le veut révéler (i). »
En voyant ses disciples groupés autour de lui, initiés à sa parole et à son œuvre, il aimait, dans l'intimité, à leur redire la gloire et la joie de leur prédestination.
— « Heureux les yeux qui voient ce que vous voyez ! Je vous l'affirme, beaucoup de prophètes et de rois ont voulu voir ce que vous contemplez, et ils n'ont pas vu; entendre ce que vous entendez, et ils n'ont pas entendu (2). » Ces quelques mots font revivre les heures douces où Jésus enveloppait ses fidèles du rayonnement de son âme, les remplissait de sa propre allégresse et leur apprenait à estimer leur vocation. Alors même que les Pharisiens les dédaignent et les méprisent, ils peuvent se réjouir, car ils sont les privilégiés de Dieu, et mieux traités que des prophètes et des rois.
Les documents sont muets sur les localités que Jésus parcourut avec ses disciples, en Pérée. Cette période nouvelle de voyages ne nous est racontée que par le troisième Évangile, qui s'est contenté du simple récit des faits. Mais, à ce détail près, tout se dessine avec netteté et précision; la foule apparaît empressée et enthousiaste , les Pharisiens hostiles ou défiants, insidieux, arrogants, opiniâtres; l'opposition et les violences dont Jésus a été l'objet, à Jérusalem, ont accru leur malveillance. Sa parole devient plus sévère à leur endroit; n'ayant plus à les ménager, il les flagelle impitoyablement. Ils sont le grand obstacle à son œuvre, le scandale des petits ; son amour lui inspire des anathèmes accablants. Le voilà en pleine renommée; ce n'est plus le prophète inconnu, c'est le Messie qui parle.
La lutte ne tarda pas à éclater.
A l'occasion d'un exorcisme qui avait jeté le peuple dans l'admiration, les Pharisiens accoururent et renouvelèrent leurs attaques comme en Judée, comme en Galilée. Les uns disaient : — C'est au nom de Béelzébud qu'il chasse les démons; les autres : — Qu'il nous montre donc un signe dans le ciel (5).
Il semble qu'il y eût un mot d'ordre dans le parti pharisien
(i) Luc, X, 22; Matth., XI, 25. — (2) Luc, x, 23-24 ; Matth., xiii, 16-17. (î) Luc, XI, 14 et suiv.
de traiter Jésus de possédé; on lui jette à la face, sur tous les chemins, en Galilée, en Judée, en plein Temple, en Pérée, cette injure et ce blasphème. Les sectaires sont toujours et partout les mêmes; ils se regardent comme les représentants uniques, exclusifs, de la vérité et du bien ; qui les combat est nécessairement pour eux un suppôt de Satan, de l'erreur et du mal. Tout ce que Jésus dira sera tenu pour mensonge, tout ce qu'il fera sera mauvais. Nul n'a été poursuivi par eux d'une haine plus implacable. D'un mot, il chassait les démons, affranchissait de leur tyrannie les âmes opprimées : on ne voyait dans cette œuvre sainte qu'une action satanique. Il n'a cessé de relever avec indignation cet outrage qu'il appelait le blasphème contre l'Esprit-Saint et le crime irrémissible, éternel; il le repousse, aujourd'hui encore, avec la même logique véhémente, et il confond ses ennemis par leur propre doctrine.
— « Si c'est par Béelzébud que je chasse le démon, Satan est donc divisé contre lui-même.'* Tout royaume divisé est dévasté, les maisons s'écrouleront l'une sur l'autre. Le royaume de Satan est détruit. » Or, c'est cela même que je viens accomplir.
Et, faisant allusion aux exorcistes juifs (i) dont le métier était de chasser les démons pour de l'argent et qui trouvaient néanmoins un accueil plein d'honneur. Il ajouta ironiquement :
— « Si moi je chasse les démons par Béelzébud, vos filsj par qui les chassent-ils.'^ C'est pourquoi ils seront eux-mêm( vos juges. »
Après avoir ainsi réfuté par un argument « ad hominem » l'hypothèse sacrilège de ses adversaires, Jésus leur explique, dans une parabole saisissante, la nature des guérisons qu'il opère et la vanité de leurs propres exorcismes.
— « C'est par le doigt de Dieu que je chasse les démons, donc le Royaume de Dieu est au milieu de vous. » Satan est vaincu; Dieu règne à sa place.
« Lorsque le fort armé garde l'entrée de sa maison, ce qu'il possède est en sûreté; mais si un plus fort survenant le subjugue, il emportera toutes les armes dans lesquelles il se confiait, et il distribuera ses dépouilles. »
Jésus s'affirme comme le seul victorieux de celui qu'il
(i) cf. Antii]., VIII, 2.
nomme mystérieusement le fort armé, le tyran de l'humanité.
— « Qui n'est pas pour moi, dans cette lutte, est contre moi; et qui ne recueille pas avec moi » les victimes arrachées au servage, « disperse ».
« Lorsque l'esprit immonde sort d'un homme, il erre en des lieux arides, cherchant le repos. Ne le trouvant point, il se dit : Je retournerai dans la maison d'où je suis sorti. Il revient, la trouve nettoyée de ses ordures, et ornée. Alors, il s'en va, i! prend sept autres esprits pires que lui; ils entrent dans cette maison, ils y demeurent; et le dernier état de cet homme est pire que le premier (i). »
Jésus laisse entrevoir le drame caché qui se déroule entre l'âme humaine et les forces sataniques; il montre la stérilité et l'impuissance de tout ce qui, en dehors de lui, prétend nous affranchir. Ni les efforts de la volonté personnelle, laissée à elle-même, ni les pratiques plus ou moins superstitieuses de la philosophie, des vaines religions et de la piété pharisaïque, ne peuvent y réussir. Il ne suffit pas que le démon se retire, il faut que sa puissance soit liée par le seul esprit qui lui commande, l'Esprit de Dieu, et que l'Esprit de Dieu occupe la place d'où le Mauvais a été chassé; sinon, les puissances du mal resteront maîtresses; un moment assoupies, elles se réveilleront plus actives; un moment écartées, elles reparaîtront plus impérieuses; le servage ne fera que s'aggraver, et la corruption grandira avec le servage. Or, un seul être s'est révélé au monde avec la plénitude de l'Esprit de Dieu, c'est Jésus; et il est le seul qui, par le véritable exorcisme, réalise le Règne de Dieu dans la conscience et dans l'humanité.
Comme il parlait, un cri s'éleva de la foule. Une femme du peuple, une de celles peut-être que le Prophète avait guéries, dit à haute voix : — Bienheureux le sein qui vous a porté, et les mamelles que vous avez sucées (2).
Que de fbis Jésus a été ainsi acclamé! Ce suffrage d'une femme, d'une inconnue, lui était plus doux que le blasphème des Pharisiens ne lui était odieux; il releva le cri, en exaltant celle qui l'avait poussé :
— « Heureux plutôt ceux qui écoutent la parole de Dieu et la gardent ! »
Être la mère de Jésus n'implique directement qu'un rapport
(i) Luc, XI, 18-26. — (2) Luc, XI, 27-28.
avec son humanité; mais écouter et garder la parole de Dieu implique la communion avec son Esprit divin. Une seule créature a été appelée à la gloire de la maternité; mais toute âme est appelée à recevoir l'Esprit, et il y a plus de bonheur à recevoir le Dieu vivant qu'à donner le jour au Christ.
La multitude était accourue autour du Prophète; et après avoir confondu les Pharisiens qui le traitaient d'allié de Satan, il se mit à démasquer publiquement la perfidie de ceux qui s'obstinaient à lui demander un signe dans le ciel, com.me preuve de sa mission.
Tous les signes messianiques annoncés par les prophètes, Jésus les avait multipliés; ils éclataient à l'envi, sous ses pas, à toute heure, resplendissant à tous les yeux, tels qu'Isaie les avait décrits, depuis six siècles. Mais la sophistique des Pharisiens, aveugle et méprisante, les dédaignait ou les faussait, en les attribuant à la puissance de Satan. Convaincus que le ciel était à Dieu, et se persuadant que Jésus était un blasphémateur, ils le poursuivaient de ce défi : Donne-nous donc un signe du ciel, où Dieu seul est maître, et qui prouvera que Dieu est bien avec toi (i) !
Cette exigence, inspirée par la soif du merveilleux, par le préjugé, l'incrédulité et le dépit, indignait Jésus; il l'a rejetée avec une fermeté inflexible :
— « Cette race est perverse », disait-il à la foule, « elle demande un signe; eh bien, il ne lui en sera pas donné d'autre que celui de Jonas. Oui, comme Jonas fut un signe pour les Ninivites, le Fils de l'homme en sera un pour cette génération (2). »
Évidemment, il s'agit de la mort et de la résurrection du Messie. V^oilà le miracle terrestre et céleste tout à la fois, dont Jonas enseveli dans le ventre de la baleine et rejeté, après trois jours, sur le rivage, — a été la figure. Aucun ne peut lui être comparé. Mais il ne se produira qu'au temps marqué de Dieu ; il aura pour principe l'ineffable amour de Jésus pour l'humanité, car cet amour le fera mourir, et l'ineffable amour du Père pour son Fils, car cet amour le ressuscitera. Le défi des Pharisiens sera relevé alors, Jésus l'annonce avec la confiance de celui pour qui l'avenir n'a pas de secret, parce qu'il est le maître de l'avenir. Il va plus loin, il laisse entendre que ce signe
(i) Luc, XI, 29-33' — (^) Luc, xi, 29-33.
obstinément réclamé n'aura pas raison de l'aveuglement et de la haine.
— « La Reine du midi se lèvera au jugement avec les hommes de ce temps et elle les condamnera; car elle est venue des extrémités de la terre pour entendre la sagesse de Salomon; or, il y a plus que Salomon, ici. Et les Ninivites se lèveront au jugement avec cette race, et ils la condamneront; car à la prédication de Jonas, ils ont fait pénitence; or, il y a plus que Jonas, ici (i). »
Jésus, d'ailleurs, n'était-il pas, par lui-même, par sa parole, sa sagesse, sa vertu, par le rayonnement de tout son être, le plus éclatant des signes.^ Ni Jonas avec son zèle, ni Salomon avec sa prudence, ne l'égalaient. Pourquoi donc ces Pharisiens ne le reconnaissaient-ils pas-f* Ce n'est pas que la lumière manque à leurs yeux, mais c'est que leurs yeux n'en peuvent recevoir les rayons.
— « Personne, après avoir allumé une lampe », dit-il, c ne la place en un lieu caché ou sous le boisseau. On la met plutôt sur le chandelier, afin que ceux qui entrent voient la lumière. »
La lampe, c'est lui; le Père l'a allumée pour que l'humanité entière en voie la clarté.
Mais il faut que les yeux s'ouvrent et reçoivent ses rayons.
— « La lampe de votre corps », ajoutait-il, « c'est votre œil. Si votre œil est simple, tout votre corps sera dans la lumière, et s'il est mauvais, tout votre corps sera dans les ténèbres.
« Prenez donc garde que la lumière qui est en vous ne soit ténèbres. Mais si votre corps est lumineux tout entier, sans mélange de ténèbres, tout sera lumineux, et la lampe vous éclairera de sa splendeur (2). »
Jésus aimait cette image, et l'a plus d'une fois rappelée; elle traduisait, sous une forme nette et douce, un des devoirs les plus nécessaires : la droiture du cœur, la simplicité de l'intention, la pureté de la conscience.
Tous les témoignages qui révèlent Dieu et qui éclatent autour de Jésus seront vains pour l'homme dont le cœur est faux, l'intention hypocrite, la conscience coupable. Les signes resteront ténébreux, et les plus étonnants miracles ne prouveront rien. Le génie le plus perspicace sera frappé de cécité,
(ij Luc, XI, 29-3 j. - (2) Luc, XI, 33-36.
car la lumière de Dieu ne pénètre dans Thomme que par le cœur et la conscience; c'est le cœur et la conscience qui font taire les préjugés, rejettent les vains systèmes et tout cet égoïsme du génie, si habile et si opiniâtre à répudier les faits par lesquels Dieu se témoigne.
En réalité, et quoi qu'on puisse penser de l'influence des erreurs régnantes, des travers religieux chez les Juifs, le grand obstacle que rencontrait Jésus, c'était moins leurs préjugés que leurs vices, la vanité, l'importance qu'ils se donnaient, leur avarice, leur hypocrisie, leur indifférence et leur mépris des autres.
Lui, dont la miséricorde était sans fond pour les petits, les humbles et les pécheurs, avait contre ces hypocrites et ces coupables, si retors à masquer leurs vices, d'inexorables sévérités. La douceur n'avait plus de prise sur ces endurcis; mais les saintes colères de Jésus, en les flagellant, vengeaient du moins la vérité qu'ils outrageaient et la justice à laquelle ils ne pouvaient échapper.
Un Pharisien l'avait prié de prendre chez lui le repas du matin (ij. L'invitation cachait, — la suite du récit l'indique, — un sentiment de malveillance. Jésus entra sans faire d'ablution et vint prendre place sur le lit destiné aux convives.
Le Pharisien, scandalisé, se demandait pourquoi il ne s'était point purifié avant le repas. Le Seigneur, devinant la pensée de son hôte et des convives, se mit à leur dire d'un ton sévère, avec l'autorité du juge qui lit dans la conscience :
— (' Vous autres , Pharisiens , vous nettoyez l'extérieur de la coupe et du plat; mais votre intérieur est tout plein de rapine et de méchanceté. Insensés que vous êtes! celui qui a fait le dehors n'a-t-il pas fait aussi le dedans î: »
Le dehors, c'est la matière; le dedans, c'est l'âme. Dieu a créé l'une et l'autre : la purification du corps ne peut tenir lieu de la purification de l'âme; c'est l'âme plutôt qui sanctifie le corps et qu'il faut purifier; or, l'âme n'est pure que par la charité et l'amour.
— (' Faites donc l'aumône», ajoutait-il, «avec ce qui est au dedans des coupes et des plats, et tout sera pur pour vous. »
Après avoir ainsi mis à nu et stigmatisé le grand travers des Pharisiens, il les couvrit d'anathèmes.
(i) Luc, XI, 37 et suiv.
— « Malheur à vous, Pharisiens, qui payez la dîme de la menthe et de la rue et de toutes les herbes, et qui négligez la justice et la charité de Dieu! Ces choses, il les fallait faire et ne point omettre les autres.
« Malheur à vous. Pharisiens, parce que vous aimez les premiers sièges dans les synagogues, et qu'on vous salue sur la place publique!
« Malheur à vous, parce que vous ressemblez à des tombeaux qui n'apparaissent point et sur lesquels on marche, sans le savoir! »
La véhémence de ces reproches était telle, qu'un docteur de la loi, un Scribe, un de ces sages de profession qui avaient la garde des Écritures et des traditions pharisaïques, l'interrompit, indigné : — Maître, s'écria-t-il, en parlant de la sorte, vous nous outragez aussi.
Jésus, pour toute réponse, multipliaet aggrava ses anathèmes.
— « Oui, à vous aussi, docteurs de la loi, malheur! Car vous chargez les hommes de fardeaux qu'ils ne peuvent porter et que vous ne touchez pas même du doigt. Malheur à vous, qui bâtissez des tombes aux prophètes... et vos pères les ont tués!» Et, avec une ironie sanglante, démasquant la vanité de ces honneurs qu'ils croyaient rendre à ces victimes saintes, il ajouta : « Vous montrez bien que vous consentez aux œuvres de vos pères, car eux les ont tués, et vous les ensevelissez dans des sépulcres. »
La mort des prophètes rappelle à Jésus la sienne et les persécutions de ses disciples; il sera, lui aussi, victime du même fanatisme homicide, et il le prophétise à ses auditeurs bouleversés, irrités.
— « La sagesse de Dieu, s'écria-t-il, a dit : Je leur enverrai des prophètes et des apôtres : ils tueront les uns et ils poursuivront les autres. Mais la justice de Dieu veille. Le sang de tous les prophètes versé dès le commencement du monde jusqu'aujourd'hui, depuis le sang d'Abel jusqu'au sang de Zacharie, égorgé entre le temple et l'autel, oui, je vous le dis, ce sang-là sera redemandé à cette génération (i). »
Le plus grand crime des docteurs, celui qui arrachait à Jésus le dernier de ses anathèmes, c'était leur prévarication, comme pouvoir enseignant; car ils entravaient par là l'œuvre messianique et en détournaient le peuple.
(i) Luc, XI, 49-51. cf. Gcn., iv, 8 ; // Parai, xxiv, 22.
— « Malheur à vous, Scribes, parce que vous avez pris la clef de la science et vous n'y êtes point entrés, et vous avez repoussé ceux qui entraient ! »
Les Écritures auraient dû les instruire de la science du Royaume, et, puisqu'ils s'en étaient réservé le monopole, puisqu'ils en avaient la clef, ils devaient entrer eux-mêmes les premiers et introduire ceux qu'ils dirigeaient. Ils ont failli à leur mission; si le Sauveur a été méconnu, rejeté, si la nation a menti à sa destinée , la faute en est à eux ; ils eussent perdu non seulement leur peuple, mais l'humanité entière, si l'aveuglement et l'opiniâtreté de l'homme pouvaient jamais empêcher Dieu et tromper ses desseins.
Pas une conscience droite qui ne tressaille à cette voix divine condamnant, sans appel et pour jamais, la vertu hypocrite, la tyrannie et le scandale de ces êtres faux et malfaisants pour lesquels la religion est un masque , et le plus saint des pouvoirs, — le pouvoir religieux, — un moyen de tromper, d'asservir et d'aveugler les hommes.
Les Pharisiens se relevèrent sous le fouet de la justice qui les fustigeait; ils se mirent à presser Jésus, à l'accabler de toutes sortes de questions, lui tendant des pièges, tâchant de le surprendre et de lui arracher quelque parole pour l'accuser.
La scène devenait violente. La multitude était accourue. On se foulait autour de lui. Jésus dut sortir avec ses disciples. En les voyant , il les rassura et leur apprit à tenir tête à l'orage (i). Il leur recommanda la prudence.
— « Défiez-vous de ce mauvais levain des Pharisiens », disait-il. <' C'est de l'hypocrisie. » Puis, sa voix redevenant douce, il les appela ses amis.
— « Ne craignez pas, vous autres, ne craignez pas ceux qui tuent le corps, ne craignez que celui qui tue l'âme, et qui, après avoir tué le corps, peut vous jeter dans la géhenne du feu. Oui, ne craignez que celui-là. » Il leur rappelait que le Père veillait sur eux; et le Père n'oublie aucune créature, pas même les passereaux qui se vendent deux deniers. Il leur disait encore que leurs cheveux étaient comptés; que, s'ils confessaient le Fils de l'homme devant les hommes, lui, le Fils de l'homme, les reconnaîtrait devant les anges de Dieu. Son Esprit n'était-il pas avec eux .f^ On les conduira dans la synagogue, devant les magistats et les gens du pouvoir;
(i) Luc, XII, I et suiv.
qu'ils ne s'inquiètent de rien, ni de ce qu'ils doivent dire ou répondre : l'Esprit-Saint le leur suggérera, à l'heure même.
On sent que sa situation s'aggrave et se tend. A mesure que le dénouement approche, Jésus attire plus près de lui ses disciples , et cherche à les pénétrer de sa force et de sa tendresse.
La foule ne le quitte pas; en dépit de la haine dont ses maîtres poursuivent le Prophète, elle subit sa parole et son attrait. Il l'instruit, chemin faisant, l'arrache à sa misère, lui montre la voie et les approches du Royaume nouveau. Rien ne le distrait de sa grande œuvre et de sa mission. Le temps presse, il faut se hâter.
Un homme du peuple s'étant approché de lui pour lui dire d'ordonner à son frère de partager avec lui l'héritage paternel (i), il lui répondit :
— <( 0 homme, qui donc m'a constitué juge ou arbitre entre vous.^^ »
Est-ce que l'Envoyé de Dieu est venu en ce monde pour s'occuper des intérêts terrestres? Sa destinée est divine; ce n'est point la vie d'un jour et ses biens misérables qu'il apporte, c'est la vie éternelle et le Royaume du Père. Mais il sait que l'homme est âpre à jouir, et, au lieu de régler les différends que cette apreté provoque, il enseigne le détachement de tout et le secret de l'éternité.
— (' Veillez, prenez garde à l'avarice. Ce n'est point dans l'abondance des choses d'ici-bas qu'est la vie », car tout icibas nous échappe au moment même où l'on croit le tenir.
A ce propos, il dit cette parabole (2) :
— « Il y avait un homme riche dont le champ avait rapporté beaucoup de fruits. — Que ferai-jer pensait-il en luimême, je n'ai rien où serrer mes fruits. Voici ce que je ferai : Je détruirai mes greniers, j'en élèverai de plus grands, j'y rassemblerai tout ce qui m'est né et tous mes biens; je dirai à mon ame : Mon âme, tu as beaucoup de biens amassés pour plusieurs années, repose, mange, bois, réjouis-toi.
« Mais Dieu lui dit : Insensé, cette nuit même, on te redemandera ton âme; et tout ce que tu as amassé, à qui sera-t-il.^
« Ainsi en est-il de celui qui thésaurise pour soi et qui n'est pas riche devant Dieu. »
(i) Luc, XII, 13-16. — (2) Luc, xir, 16 et suiv.
Dans Tintimité, il parle à ses disciples comme aux enfants bien-aimés du Père céleste, leur inspirant une filiale et absolue confiance en sa bonté, en sa Providence, toujours en éveil, en sa munificence infinie; il ne veut pas qu'ils ressemblent aux païens, aux gens de la terre, inquiets, affairés, qui n'ont pas de Père veillant sur eux. Il ne proscrit pas l'activité tranquille, mais il défend le trouble, l'inquiétude et l'angoisse, et il les rassure, en leur dépeignant l'action de Diea si visible et si paternelle dans la nature.
— « Voyez les corbeaux, ils ne sèment ni ne moissonnent. Ils n'ont pas de cellier ni de grenier, et Dieu les nourrit. N'êtes-vous pas de plus de prix qu'eux.^
«Voyez les lis : ils ne travaillent ni ne filent, et ils grandissent, et Salomon, dans sa splendeur, n'est pas vêtu comme l'un d'eux. C'est Dieu qui tisse leur vêtement. Et cependant, ils seront jetés demain au four.
« Ne craignez donc pas, hommes de peu de foi. Non, ne vous inquiétez ni de ce que vous mangerez ni de ce que vous boirez; ne vous perdez pas dans une vaine prévoyance. Votre Père veille, et il sait ce dont vous avez besoin. »
Il leur montrait aussi le but éternel vers lequel doivent tendre les âmes affranchies de la tyrannie des besoins.
— « Cherchez le Royaume de Dieu et sa justice; les autres choses vous seront données par surcroît (\). «
Que peut redouter celui qui, malgré le dénuement terrestre, est appelé à régner en Dieu.'^ — (' Ne craignez pas, petit troupeau, puisqu'il a plu à votre Père de vous donner un royaume. » Agrandissez plutôt votre dénuement. « Vendez ce que vous avez et distribuez-le en aumônes. Faites-vous des bourses que le temps n'use point, un trésor qui 'subsiste dans les cieux, où les voleurs ne pénètrent point et où les vers ne rongent point.
« C'est là qu'est votre trésor; là aussi doit être votre cœur (2). »
L'homme ne peut chercher son trésor que dans le créé ou l'incréé, dans ce qui passe ou dans ce qui demeure, dans la terre où tout meurt, ou dans le ciel que Dieu remplit. Laissé à lui-même, à sa lourde misère, il va de tout son poids vers la matière, et il n'y trouve que vanité et mort; Jésus seul l'a relevé vers Dieu; depuis qu'il a paru dans l'humanité, il
(i) Luc, XII, 16-32. — (2) Luc, XII, 34.
s'est formé en elle une race nouvelle qui, tout en dédaignant cette vie d'un jour, l'honore de son travail et la transfigure de ses vertus, — race héroïque, dont le cœur se nourrit de Dieu, et fait, dès ici-bas, l'apprentissage de l'éternité.
Le petit troupeau a grandi depuis l'époque où Jésus l'a formé et initié à cette gloire divine, la lutte ne lui a pas manqué et ne lui manquera aucun jour ; c'est pourquoi il disait aux siens :
— « Ceignez vos reins, ayez dans vos mains la lampe allumée, comme ceux qui attendent que le Maître retourne des noces, afin, lorsqu'il viendra et frappera à la porte, qu'ils lui ouvrent sans retard.
(' Heureux ces serviteurs que le Maître, à son retour, trouvera veillant! Je vous le dis, en vérité, il se ceindra, les fera mettre à table, et allant de l'un à l'autre, il les servira. Qu'il vienne à la seconde veille ou à la troisième, s'il les trouve ainsi, heureux ces serviteurs! «
La venue du Maître est incertaine ; il faut être prêt toujours.
— « Si le père de famille savait à quelle heure le voleur viendra, il veillerait et ne laisserait point percer sa maison. V^ous donc, aussi, tenez-vous prêts; car, à l'heure inattendue, le Fils de l'homme viendra (i). »
La magnificence de ce que Jésus promettait dans ce symbole du festin royal où Dieu même servirait les convives du Royaume, avait frappé Pierre : — Seigneur, dit-il au Maître, est-ce à nous que vous dites cette parabole ou à tous.^
Jésus laisse entendre que la récompense sera donnée à tous, selon le degré de fidélité; mais les .Apôtres auront un sort privilégié.
— « Quel est le dispensateur fidèle et prudent que le Maître a établi sur ses serviteurs pour donner à chacun, au temps fixé, sa mesure de froment.'^ »
N'est-ce pas vous, les disciples .^^ semble dire Jésus.
— « Heureux celui que le Maître, lorsqu'il viendra, trouvera agissant ainsi. Je vous le dis, en vérité, il l'établira sur tous ses biens.
« Si, au contraire, le serviteur se disait : Mon maître tarde à venir, et s'il commence à battre les serviteurs et les servantes, à manger, à boire, à s'enivrer, le maître de ce servi-
(i) Luc, XII, 35 et suiv.
teur arrtvera au jour où il ne Tattend pas, à l'heure qu'il ignore, et il le déchirera de verges et lui fera partager le sort des infidèles. Le serviteur qui, connaissant la volonté de son maître, n'aura rien préparé, rien fait selon sa volonté, recevra plus de coups. Celui qui, ne l'ayant pas connue, aura fait cependant des choses dignes de châtiment, sera moins durement traité. Car à celui qui a beaucoup reçu on demande beaucoup, et on exige davantage de celui à qui on a donné plus de confiance (i). »
Nous surprenons ici, dans les entretiens de Jésus avec ses disciples, la première allusion à son retour sur cette terre qu'il va bientôt quitter et où il laissera ses Apôtres comme ses dispensateurs fidèles et prudents. Ce sont eux qui devront nourrir du froment de la vérité les serviteurs et les servantes de Dieu : fonction sublime qui sera leur gloire, s'ils l'accomplissent, et leur condamnation, s'ils viennent à la trahir.
Il est difficile de reconstituer, sans documents positifs, les scènes intimes où, réuni avec les siens, le Maître se livrait à eux dans des confidences d'autant plus émues que la situation devenait plus douloureuse et plus menacée. On les devine cependant à quelques mots profonds qui traduisent avec énergie ses sentiments, ses préoccupations et ses tristesses.
L'âpreté de la lutte dont il était Tobjet devait intimider parfois le petit troupeau; alors, plein de résolution, Jésus se comparait au brandon enflammé et disait :
— (' Je suis venu répandre le feu sur la terre. Qu'est-ce que je veux, sinon qu'il s'allume (2)? «
Sa parole véhémente contre les Pharisiens et contre tous ses ennemis acharnés attisait la flamme; et il était résolu à l'attiser encore. Son esprit était vraiment un feu dévorant, et qu'avait-il voulu depuis qu'il s'était déclaré l'Envoyé du Père, sinon le répandre?
Il parlait aussi en figure de sa mort prochaine; il la voyait devant lui, sanglante, et l'appelait un baptême. — « Je dois être baptisé d'un baptême », disait-il, et malgré l'effroi dont une telle pensée le saisissait, il ajoutait : « Qu'il me tarde] que ce baptême s'accomplisse (3)! »
S'il relevait leur courage et leur espérance, en leur pro-
(i) Luc, X!i, 42-48. — (2) Luc, XII, 49. — (3) Luc, xii, 50.
mettant les joies du festin de Dieu dans l'éternité, il dissipait les illusions sur sa grande œuvre en ce monde, qu'il appelait une œuvre de déchirement et de séparation. Leurs yeux ne le voyaient-ils pas déjà dans l'accueil fait à leur Maître, dans les polémiques soulevées par sa parole, dans la haine et l'amour dont sa personne était l'objet? Ce caractère allait devenir plus aigu, et il resterait à jamais la marque de l'œuvre.
Les hommes confiants ou perfides ne manquent jamais de se promettre la paix triomphante et de bercer leurs prosélytes de ces vains rêves sitôt démentis; Jésus a la clairvoyance et le courage, il veut qu'on sache ce qu'il vient accomplir; c'est à travers la cruelle réalité qu'on doit aller à lui.
— (( Ne pensez pas, dit-il aux disciples, que je suis venu apporter la paix sur la terre. Non, je vous le dis, c'est la discorde; car désormais, de cinq qui sont dans une maison, trois seront divisés contre deux, et deux contre trois. Le père contre le fils et le fils contre le père; la mère contre la fille et la fille contre la mère; la belle-mère contre la bru et la bru contre la belle-mère (i). »
Ainsi, celui que le prophète appelait le Prince de la paix déchaîne la guerre universelle et sans trêve dans ce monde qui le hait. Ses élus seront comme lui, soulevant autour d'eux mille oppositions, mille conflits sanglants. Le Royaume qu'il aura fondé n'échappera pas à la loi : il devra grandir sous le coup des persécutions de tous les royaumes de la terre. Dans cette lutte pour l'existence qui s'impose à toute créature, les disciples de Jésus se reconnaîtront à un signe : à l'exemple de leur Maître, ils se livreront à leurs bourreaux; ils se feront tuer, mais ne tueront pas; leur mansuétude sera leur force; à la haine ils opposeront l'amour; à la vengeance, le pardon et la charité; au glaive homicide, la croix. Le Maître a sauvé le monde, en donnant sa vie; ils continueront de le sauver, en prodiguant la leur; et, afin qu'ils restent fidèles à ce rôle de victimes. Dieu leur refusera presque toujours la puissance matérielle, il les gardera faibles et désarmés, sans autre force que son Esprit, sa parole et son amour.
Au peuple qui affluait autour de lui, il renouvelait ses appels avec un accent plus entraînant. Le voyant avide de
(i) Luc, XII, s 1-5 3-
miracles, curieux de l'entendre, mais indécis et si lent à se repentir et à croire, il le gourmandait, il le pressait.
— « Lorsque vous voyez un nuage se former au couchant, aussitôt vous dites : La pluie vient, et il arrive ainsi. Lorsque le vent du midi souffle, vous dites : Il fera chaud, et il arrive ainsi. Hypocrites! vous savez juger l'aspect du ciel et de la terre, comment ne reconnaissez- vous pas ce temps-ci (i)? »
L'état politique de la nation, l'avènement du grand précurseur Jean-Baptiste, les miracles prodigieux de Jésus, sa sainteté aussi prodigieuse que ses miracles, sa sagesse et son enseignement aussi prodigieux que sa sainteté : quels signes populaires pour émouvoir la conscience de tous et l'avertir de ta venue du Royaume de Dieu! Rien n'éclaire ces indifférents et ces aveugles.
La lumière éclate : ils ne veulent pas voir. Ils se laissent entraîner par les sophismes religieux de leurs maîtres.
— « Pourquoi, leur dit Jésus, ne jugez-vous pas par vousmêmes ce qui est juste (2) f »
Il les menaçait de la justice inexorable de Dieu. — « Lorsque vous allez devant le gouverneur avec votre adversaire, tâchez de vous dégager de lui, en chemin, de peur qu'il ne vous traîne devant le juge, que le juge ne vous livre à l'exécuteur, et que l'exécuteur ne vous jette en prison. Je vous le dis, vous n'en sortirez point que vous n'ayez payé jusqu'à la dernière obole. »
En ce temps même, on vint lui annoncer que des Galiléens, sans doute des partisans de Judas le Gaulonite, avaient été massacrés, par ordre de Pilate, au moment où ils offraient leurs sacrifices. Ce fait n'est mentionné nulle part dans les auteurs contemporains; Josèphe lui-même ne le rapporte pas; mais tout ce que l'on sait de la politique sévère du gouverneur, du caractère remuant et si exalté des Galiléens, le rend plausible. Le peuple dut éprouver, à la nouvelle de ce carnage, un surcroît d'irritation et de haine contre la tyrannie païenne. La piété pharisaïque ne manqua pas de voir là un coup de la justice de Dieu sur les coupables; Jésus ne connaît ni la vaine pitié, ni la colère stérile, sa pensée regarde plus loin et son cœur est plus haut. Cet égorgement est pour lui le prélude de la catastrophe qui ensanglantera tout le peuple.
(1) Luc, XII, 54-56. — (2) Luc, XII, 57 et suiv.
— « Ne pensez pas, dit-il, que ces Gaiiiéens fussent plus pécheurs que les autres. Non, mais sachez que, si vous ne faites pénitence, vous périrez tous également.
« Comme ces dix-huit sur qui s'écroula la tour de Siloé, croyez-vous que leur dette fût plus grande que celle de tous les autres habitants de Jérusalem .^^ Non, je vous le dis; mais si vous ne faites pénitence, vous périrez tous également (ij. »
Il est probable que les sages d'alors, les Sadducéens, courtisans du pouvoir étranger, les Pharisiens, qui croyaient au triomphe d'Israël, dans l'orgueil aveugle de leur piété sans vertu, souriaient des menaces du Prophète; le peuple luimême, toujours plus ému du présent que de l'avenir lointain, ne paraît pas avoir été ébranlé par elles.
La prophétie cependant n'a pas tardé à se vérifier : quarante ans plus tard, les soldats de Titus égorgeaient dans le Temple les derniers partisans exaspérés de l'indépendance nationale; et les maisons de Jérusalem, incendiées, s'écroulaient, comme la tour de Siloé, sur les habitants de la ville impénitente.
Cet avenir terrible au-devant duquel la nation se précipite, ne quitte plus la pensée du Prophète; il l'émeut et l'attriste plus que sa propre mort; il voudrait le prévenir, en ébranlant les consciences et en les ouvrant à l'appel de Dieu. Si elles comprenaient le devoir du moment, elles renonceraient aux rêves terrestres qui les abusent, elles accueilleraient la bonne nouvelle du Royaume, et Israël transformé, laissant les Romains poursuivre leur œuvre, deviendrait le vrai peuple spirituel de Dieu. Jamais destinée plus sublime ne fut offerte à une nation; jamais exemple d'aveuglement plus incurable ne fut donné. Jésus essayait en vain de la désabuser.
— « Un homme », disait-il en parabole, « ayant planté un figuier dans sa vigne, vint pour y chercher des fruits. Il n'en trouva pas. Alors, il dit à celui qui cultivait la vigne : Voilà trois ans que je viens chercher du fruit dans ce figuier, et je n'en trouve pas. Coupez-le; à quoi bon occupe-t-il la terre .^^ — Seigneur, répondit le vigneron, laissez-le encore cette année, je creuserai tout autour, j'y mettrai du fumier, et il portera peut-être du fruit; sinon, vous le couperez (2). »
On devine, sous cette allégorie transparente, comment Jésus
(i) Luc, XIII, l-j. — (2) Luc, xm, 6-9.
envisageait la situation religieuse de son peuple et les derniers jours de son apostolat. Le fruit que Dieu attendait et réclamait de sa nation choisie, c'était la pénitence et la foi, la pénitence qui pleure les infidélités et les fautes, la foi qui accepte la parole de vie et donne accès au Royaume messianique.
Depuis la première heure de sa vie publique, Jésus n'a cessé de rappeler ces grands devoirs. Mais, à part quelques élus, nul ne répond; au lieu de se frapper la poitrine, les chefs religieux ne parlent que de leur justice; au lieu de croire à l'Envoyé, ils le combattent, le poursuivent, le dénigrent, le menacent et l'anathématisent. La vengeance de Dieu s'approche, prête à éclater, si l'Envoyé méconnu n'en suspend l'explosion; cette race aveugle ne s'en doute pas, elle se berce d'illusions fatales que la parole de Jésus ne parvient pas à dissiper, elle s'endort dans les promesses de Dieu, sans songer que son endurcissement frappe ces promesses de stérilité et provoque la colère céleste. Les miracles n'ont pas plus de prise sur elle que la parole. Ils arrachent à la foule quelques cris d'admiration, mais ils scandalisent la classe dirigeante, qui ne cesse d'opposer au Prophète les vaines observances de son culte. Tout est là pour les chefs; il faut subir leur joug arbitraire et leurs bizarres règlements, ou encourir les reproches amers de leur fanatisme; ils élèvent leur casuistique à la hauteur de la Loi de Dieu. S'affranchir de leur tyrannie humaine est impie.
Cet esprit sectaire n'a pas désarmé, un instant, devant Jésus.
Le troisième Évangile signale, à ce propos, une scène caractéristique (i).
Pendant les jours où il parcourait la Pérée, un sabbat, il enseignait dans une synagogue. Or, il vint dans l'assemblée une femme, infirme depuis dix-huit ans. Elle était courbée et ne pouvait pas regarder en haut.
Jésus, la voyant, l'appela : — « Femme, tu es délivrée de ton infirmité. » Il lui imposa les mains; et, à l'instant, elle se redressa et elle rendait gloire à Dieu.
Le chef de la synagogue indigné que Jésus eût guéri cette infirme le jour du sabbat : — Il y a six jours pour le travail,
(i) Luc, XIII, 11-17.
dit-il au peuple, venez en ces jours vous faire guérir, et non pas le jour du sabbat.
Les Pharisiens durent approuver la sagesse et la fermeté du chef de la synagogue, et ce zèle superstitieux qui plaçait le repos sabbatique au-dessus de tout, même de Tœuvre sainte de la miséricorde.
— « Hypocrites, répondit Jésus avec indignation, est-ce que vous ne déliez pas, tous, de la crèche votre bœuf ou votre âne, le jour du sabbat, pour les mener boire .^^ Et cette fille d'Abraham que Satan a liée pendant dix-huit ans, on n'a pas le droit de rompre son lien le jour du sabbat.^ »
Il n'y a pas de prescription contre le bien et contre la vertu. Toute religion qui, pour honorer Dieu, oserait l'édicter, serait impie. Le pharisaïsme fourmillait de ces impiétés masquées; en l'attaquant au nom de la conscience par des traits qui frappaient si juste, Jésus accomplit son grand rôle de libérateur.
Ses ennemis demeurent confondus, mais ils ne se rendent pas; le peuple seul l'acclame, émerveillé, dans sa bonne foi, par les miracles, et ébloui, dans sa raison simple, par la vérité.
Malgré la tristesse où le plongeait le spectacle douloureux de l'impénitence et de l'incrédulité générales, Jésus poursuit sans hésitation et sans défaillance ce qu'il aime à appeler l'œuvre du Royaume de Dieu. Il connaît les desseins du Père, il a la vue pleine des lois qui mènent tout. Il sait que les débuts de l'œuvre doivent être humbles. — <( Elle est le grain de sénevé ^), disait-il, <( qu'un homme a semé dans son jardin; il croîtra, il deviendra un grand arbre, il abritera dans ses rameaux les oiseaux du ciel. » Il sait aussi que sa force est irrésistible, et il disait d'elle souvent : « Elle est comme un levain qu'une femme mêle dans trois mesures de farine; toute la pâte fermentera. »>
Aucun être humain n'a été de son vivant plus méconnu, plus repoussé, plus incompris, plus méprisé que Jésus; aucun n'a témoigné une certitude plus calme, une confiance plus ferme dans le succès final, au delà du tombeau.
Le temps l'a justifié dans sa confiance absolue, l'avenir l'a grandement et saintement vengé.