DERNIERE TENTATIVE SUR JERUSALEM
Depuis que Jésus a quitté la Galilée , Jérusalem est sa pensée fixe; et la Pérée, où il se retire à plusieurs reprises, n'est pour lui qu'un lieu de refuge contre la violence et la haine qu'il soulève dans la métropole. Après plusieurs semaines, il voulut revoir Jérusalem et tenter sur elle un suprême effort. Il se mit donc en marche, à petites journées, s'arrêtant dans les villes et les villages qui se trouvaient sur son chemin (i). Un des Évangélistes, saint Luc, fait allusion à ce voyage dont il n'indique, d'ailleurs, ni les haltes ni les particularités. Deux épisodes seulement sont demeurés dans le souvenir des disciples et ont été recueillis par le même écrivain ; ils reflètent l'un et l'autre tout ce que le moment présent a pour Jésus de grave et de triste. Il se voit repoussé et méconnu; ses fidèles ne sont qu'une poignée; tout ce qui est pouvoir, science et fortune, se ferme à son action. La faveur qu'il rencontre dans le peuple ne va pas jusqu'à transformer cette foule en une légion de disciples. On l'entendait souvent gémir du petit nombre de ceux qui se rattachaient à sa parole. Ses plaintes choquaient l'amour-propre national; la plupart, voyant dans la félicité de l'ère messianique un apanage de la race élue, se figuraient volontiers que tout Israël, sans exception, devait entrer dans la gloire du Règne nouveau (2).
Quelqu'un se fit l'écho de ces vaines espérances auxquelles la vie et la doctrine de Jésus donnaient un formel démenti. — Maître, lui dit-il, est-ce que les sauvés sont en petit
(i) Luc, XIII, 2 2 et suiv. — (2) Sanhédr., foL 90, i.
nombre (i)? Il ne répondit pas directement à la question de cet anonyme. Ce qui importait, ce n'était point de savoir si peu ou beaucoup seraient élus, mais de travailler à être un élu.
— « Efforcez - vous », s'écria-t-il, en se tournant vers la foule, « combattez, pour entrer par la porte étroite; car un grand nombre, je vous le dis, chercheront à entrer et ne le pourront pas.
« Lorsque le Père de famille sera entré et aura fermé la porte, vous qui serez dehors, vous commencerez à frapper à la porte, vous direz : Seigneur, ouvrez-nous. Et lui vous répondra : Je ne vous connais pas. D'où êtes-vous.f^ Vous direz : Nous avons mangé et bu devant vous, vous avez enseigné dans nos places publiques. Et il vous dira : Je ne vous connais pas. D'où êtes-vous.'^ Retirez-vous de moi, tous, ouvriers d'iniquité.
« Là, sera le gémissement et le grincement des dents. Alors, vous verrez Abraham, Isaac et Jacob et tous les prophètes dans le Royaume de Dieu, et vous, chassés dehors. Mais il en viendra de l'orient et de l'occident et de l'aquilon et du midi; et ils prendront place au festin dans le Royaume de Dieu. Ainsi les derniers seront les premiers, et les premiers seront les derniers. »
L'unique question pour l'homme est d'être incorporé au Royaume. S'il entre, il trouvera la vie dans la joie de l'éternel festin, à la table du Père, avec Abraham, Isaac et Jacob et tous les prophètes et tous les élus des quatre coins du monde. S'il reste dehors, chassé au loin, il aura en partage la douleur sans fin et le désespoir. Mais que l'homme prenne garde : l'entrée dans la maison paternelle et dans le palais du Royaume est difficile, car la porte est étroite. Cette porte est la' foi en Jésus, — le Messie pauvre et inconnu, humilié et souffrant. Pour que l'homme pénètre par cette porte, il faut qu'il se réduise à rien, qu'il s'anéantisse dans la parole de Jésus et lui sacrifie tout. S'il se refuse au renoncement total, il n'entrera pas. Les contemporains du Maître l'ont prouvé; le grand nombre a reculé devant le sacrifice de la foi, préférant, à la doctrine du Sauveur, ses rites, sa science et ses vices; il n'a point été admis à la gloire du Royaume.
Cette exclusion est définitive, absolue, éternelle; il n'y aura
(i) Luc, XIII, 23 et suiv.
plus ni pénitence ni miséricorde; la conversion n'est possible qu'ici-bas, car la bonté de Dieu ne fait fléchir qu'ici-bas sa justice. Au delà, il ne servira de rien d'avoir été de la race élue et privilégiée; ce vain titre n'ouvrira pas la porte close pour jamais. Le Maître, répudié sur la terre, répudiera, à son tour, ceux qui l'auront méconnu; il ne les connaîtra même pas ; ils ne seront pour lui que des ouvriers d'injustice, indignes des joies du festin messianique.
On voit quelle conscience avait Jésus de son autorité et de son œuvre. Il domine le temps et l'éternité; mais s'il est, dans l'un, l'expression de la mansuétude et de la bonté infinies, il n'est plus, dans l'autre, à l'égard de ses adversaires aveugles, qu'un inexorable justicier.
D'ailleurs, l'insuccès de sa mission au milieu d'Israël peut bien l'attrister, mais il ne saurait l'abattre. Malgré les difficultés de l'entrée du Royaume, malgré le refus des premiers invités, l'œuvre messianique s'accomplira, et la salle du festin ne restera point vide. Il voit déjà ses élus accourir des quatre points cardinaux, et s'asseoir à côté des patriarches et des prophètes. Le monde païen délaissé est recueilli, la race privilégiée est rejetée, et ainsi, comme il aimait souvent à le dire, sans craindre de froisser le sentiment national, « les premiers vont être les derniers, et les derniers les premiers ».
En ce même jour (i), des Pharisiens s'approchèrent de Jésus et lui dirent : — Pars, éloigne-toi d'ici, Hérode veut te tuer. Cette démarche n'était qu'une feinte de la part d'Hérode et des Pharisiens. Il n'est pas vraisemblable que le tétrarque ait nourri des pensées de meurtre contre Jésus : sa nature n'était pas cruelle. La mort de Jean-Baptiste arrachée à sa faiblesse le troublait toujours. Mais la présence du Prophète dans ses États lui donnait de l'effroi; il redoutait Jésus. Il s'imaginait que c'était Jean ressuscité. Les Pharisiens courtisans ont du exploiter ces frayeurs superstitieuses; et, pour attirer Jésus en Judée où il relevait directement du pouvoir du Sanhédrin, ils sont venus le menacer de la colère du prince.
Jésus devina la perfidie.
— « Allez )), dit-il à ces émissaires rusés, « et dites à ce renard : Je chasse les démons, je guéris les malades, aujourd'hui et demain, et le troisième jour, j'achève ma vie. »
(i) Luc, XIII, 31 et suiv.
Ses jours sont comptés, il n'est au pouvoir de personne d'en diminuer le nombre, de précipiter ou d'entraver sa marche; il ne redoute rien; la crainte de la mort ne l'atteint pas; il va au-devant de sa destinée, calme, irrésistible, tout-puissant comme le Dieu qui l'envoie.
Il continua son chemin vers Jérusalem, où il arriva bientôt après. On était en plein hiver, on célébrait la fête de la Dédicace, qui tombait, en l'année 29, le 20 décembre.
Cette solennité, d'institution macchabéenne, rappelait au peuple la purification du Temple profané par Antiochus Épiphane (i). On l'appelait « les Lumières », ~k (I)w-:a; sans doute, dit Josèphe, parce que la liberté du culte brilla de nouveau sur nous contre toute espérance. Les Rabbis ont une interprétation plus singulière, d'une saveur toute judaïque. Lorsque Judas Macchabée eut vaincu les Grecs, et que le Temple fut rouvert,. on chercha de l'huile qui eût échappé à la souillure des païens. On n'en trouva qu'une fiole, placée sous le sceau du grand prêtre ; c'était la provision d'un jour, elle se multiplia par miracle, et l'on s'en servit pendant toute une semaine.
Pour rappeler ce prodige, dit Maimonide, huit jours de fête furent institués, et on allumait pendant huit nuits des lumières aux portes de toutes les maisons (2).
Le séjour de Jésus à Jérusalem fut de courte durée. Il avait laissé la ville dans une agitation que son absence n'avait point calmée; l'idée messianique, réveillée par ses discours, enflammait les esprits. Personne ne pouvait ignorer que le temps du Libérateur ne fût venu ; mais, au lieu de suivre les enseignements du Prophète, l'opinion abusée s'égarait de plus en plus dans les rêves d'affranchissement national, de restauration politique et de domination religieuse, universelle. De tels rêves, on le comprend, ne trouvaient rien en Jésus, ni dans ses déclarations, ni dans sa doctrine, ni même dans ses miracles, qui pût les flatter et les encourager. Cela exaspérait les patriotes; plus d'un devait regretter que cet homme si puissant sur le peuple ne prit pas en main la cause d'Israël et ne se donnât point comme le Libérateur attendu.
A quoi bon agiter la foule, s'il ne voulait être ce personnage.^ Et s'il consentait à l'être, pourquoi ne le déclarait-il pas, sans équivoque i
(i) / Macchab., iv; Antiq., xii, 7, 6. — (2) Schabbat, foL 2\ ; Chemic, m.
Cet état de l'opinion ressort nettement du récit du quatrième Évangile (i), et jette un plein jour sur la scène qui se passa entre Jésus et les Juifs de la métropole.
Suivant sa coutume, il était monté au Temple et se promenait dans la galerie orientale, sous le portique de Salomon. Les Juifs, l'ayant reconnu, l'entourèrent, l'enfermant au milieu d'eux comme dans un cercle. — Jusqu'à quand, demandèrent-ils avec force, tiendras-tu notre âme en suspens.? Si tu es le Christ, dis-le-nous ouvertement.
Cette sommation violente prouve que les Judéens n'ont ni accueilli ni compris le messianisme de Jésus, le caractère hautement spirituel de son œuvre et la divinité de sa personne; ils ne cherchent pas à être éclairés, ils somment Jésus de se prononcer nettement, et de dire, oui ou non, s'il est le Messie, tel qu'ils le comprennent ; ils ne se rallient point au Prophète, ils prétendent le rallier à eux. C'est toujours la même lutte qui éclata en Galilée, une première fois (2), entre le messianisme dont Jésus est la réalisation, et le messianisme qui égare l'opinion juive. Les Galiléens, du moins, étaient sincères, quand ils voulaient enlever Jésus de force et le proclamer roi; les Judéens sont peut-être perfides. S'ils réclament une déclaration formelle, on peut soupçonner en eux l'arrièrepensée de s'en servir contre Jésus et de le dénoncer à l'autorité romaine. Q^ielle idée se faisaient-ils donc de ce personnage mystérieux i' On l'a déjà vu, — et les documents contemporains ne nous laissent pas de doute sur ce point, — la fraction la plus bouillante du parti pharisien le rêvait guerrier, conquérant, libérateur et armé pour donner à la nation la liberté, la suprématie universelle et la gloire. Les plus dévots, dans leur culte fanatique pour une loi qu'ils considéraient comme l'expression suprême de la sainteté, le rêvaient à leur image, et attendaient de lui qu'il amenât toutes les nations païeni;es à leur culte et à leurs observances. Quant aux Sadducéens, résignés au joug étranger, indifférents et sceptiques, ils se désintéressaient de ces préoccupations d'avenir, ne demandant qu'à vivre tranquilles, à jouir et à régner. Ce ne sont pas leurs partisans qui pressent Jésus de leur déclarer s'il est le Messie, ce sont les Pharisiens. On voit, dès lors, à quelle
(i) Jean, x, 22 et suiv.
(2) Voir plus haut, livre III, ch. ix : La crise messianique en Galilée.
équivoque prétait cette expression de Christ. Le sens qu'y attachait Jésus était en opposition directe, absolue, avec celui de ses adversaires. Rien de politique, rien de mosaïque et de légal, rien de particulariste, rien de terrestre. En résumé, le Messie est le Fils de Dieu, il est Dieu même dans l'homme, mais dans l'homme dépouillé de toute gloire mondaine, évitant les manifestations éclatantes, refusant ces signes du ciel que les Docteurs, dans leurs exigences perfides, ne cessaient de réclamer; il est le Fils de Dieu caché, ne se révélant qu'aux humbles, fondant avec eux le vrai Règne de Dieu dont le règne davidique était la figure, rassemblant en lui non plus seulement les fils dispersés d'Israël, mais tous les fils de la race humaine, les nourrissant de la vérité et les conduisant, à la clarté de sa parole, dans l'éternelle Vie.
La réponse du Maitre fut telle qu'on devait l'attendre de sa ferme sagesse. Que pouvait-il ajouter aux témoignages solennels déjà donnés avec tant d'insistance à la fête des Tentes (i)f N'avait-il pas affirmé avec une clarté irrésistible sa nature, son origine et sa mission divines .^ N'avait-il pas nettement expliqué sa grande œuvre de salut? S'il avait avec soin évité devant la foule le mot de Messie, ce n'est pas qu'il renonçât au titre, mais il craignait une expression dont les préjugés avaient altéré le sens. Non, il n'est point le Messie qu'appelle la fantaisie religieuse et nationale, il est le Messie tel que le Père l'envoie.
— " Je vous l'ai dit », répondit-il à ses interlocuteurs, « et vous ne croyez pas. »
Il essaye encore de les arracher à leurs illusions, à leur fausse doctrine, et de les amener à la vérité; il les trouve toujours récalcitrants et fermés. Les prodiges mêmes n'ont pu vaincre leur obstination. Jésus la leur reproche avec tristesse.
— « Les œuvres que j'accomplis au nom de mon Père », leur dit-il, « rendent cependant témoignage de moi et attestent la vérité de mes paroles. Pourquoi donc ne croyez-vous pas .^ ->
Il va leur redire la raison secrète de leur incrédulité; elle est la même toujours et partout, car elle a ses racines dans l'égoïsme profond de la volonté et de l'esprit. Rien n'a prise sur l'homme qui tient pour infaillibles ses propres idées religieuses, pour indiscutable sa philosophie, et qui, dominé,
(I) Voir plus haut : livre II, ch. vu, et livre IV, ch. u.
aveuglé par son amour-propre ou son fanatisme de race, refuse d'écouter ce qui pourrait l'élever au-dessus de lui-même et du cercle étroit où il s'enferme. Les faits, les arguments, les miracles, tout vient se briser contre sa volonté endurcie; il mesure tout à la norme de ses théories ou de ses passions; ce qui les choque est faux, ce qui les dépasse est condamné.
Tel est l'obstacle que la vérité de Dieu rencontre toujours dans sa marche à travers l'humanité, et contre lequel Jésus s'est heurté, dans ses efforts pour conquérir les consciences. A ce peuple courbé sous la loi mosaïque, — loi imparfaite, matérialisée et faussée par les traditions pharisaïques, immobilisée par Técole sadducéenne, — il apportait la Loi vivante de l'Esprit; à cette nation asservie, et pourtant frémissante d'espoir en un Sauveur promis, il montrait, dans la beauté divine entrevue par le prophète, ce Libérateur dépouillé de tous les traits faux dont l'imagination populaire et la science des docteurs l'avaient surchargé; à cette race fière de son sang, il annonçait une race nouvelle née de l'Esprit, et lui offrait d'y entrer par une renaissance mystérieuse dont il avait seul le secret. Or, pour entendre de telles vérités qui, loin de détruire le mosaïsme et le peuple saint, les amenaient à leur perfection totale, il eût fallu sacrifier les doctrines régnantes, le formalisme religieux, l'orgueil de race et les ambitions grossières d'un faux patriotisme; croire aux Prophètes et aux Écritures plus qu'aux docteurs aveugles qui en méconnaissent l'esprit, se repentir, se frapper la poitrine, comme le demandaient avec une éloquence divine le Précurseur et Jésus luimême ; et ouvrir son âme au désir du bien, à l'attrait du Père qui sollicite toute créature intelligente vers la vérité et vers la perfection.
Tous ceux en qui cet attrait a triomphé ont entendu la voix de Jésus, ils ont eu foi en sa parole, suivi son appel et formé son troupeau.
Il les nommait ses brebis.
— « Vous n'en êtes point », disait-il à ses adversaires obstinés. « C'est pour cela que vous ne croyez pas. Mes brebis écoutent ma voix; je les connais et elles me suivent. » Et, résumant d'un mot toutes les fonctions divines du vrai messianisme, il ajoutait : « Je leur donne la vie éternelle. »
Apporter aux hommes la vie de Dieu, les élever jusqu'à lui par son Esprit de vérité et d'amour, voilà, en effet, l'œuvre réservée au Messie. Jésus s'affirme lui-même comme le héros
qui raccomplit, exprimant ainsi, sous une forme nouvelle, sa propre divinité, car il n'est pas au pouvoir de l'être humain, quel qu'il soit, de promettre la vie éternelle, encore moins de la donner; toutes ces déclarations nous transportent en dehors et au-dessus de l'humanité, et forcent l'historien à choisir entre le délire d'un illuminé et la parole de Dieu même.
Le calme de Jésus est aussi grand que sa force, et il a de cette force une conscience absolue.
— « Ceux à qui j'ai donné la vie éternelle «, dit-il, <' ne périront jamais. Nul ne les ravira de ma main. Mon Père, qui me les a donnés, est plus grand que tous, et personne ne peut les ravir de la main de mon Père. >)
Il se déclare de même puissance que son Père, et il relève ainsi le courage de ses disciples, intimidés peut-être à la vue du péril qui grandit toujours.
Enfin, il prononce le mot suprême de ses révélations prodigieuses sur lui-même, et il dit sans équivoque :
« Le Père et moi nous sommes un. »
De toutes les notions messianiques, c'est la plus profonde et la plus haute. Entre le Messie et Dieu, il n'y a pas seulement communauté de volonté, d'intelligence, de pouvoir, il y a communauté d'essence; il n'y a pas seulement union morale, il y a union métaphysique par une participation à la même nature. Le Père et le Fils sont deux personnes distinctes, mais leur être est identique.
Jamais parole plus étonnante, plus inouïe, plus insondable, n'est tombée d'une lèvre humaine; jamais, jusqu'à présent, Jésus n'avait exprimé plus ouvertement ce qu'il était. Si les Juifs qui l'entendirent avaient gardé la science profonde des Écritures et étaient restés fidèles à l'enseignement des prophètes; si, dégagés de leurs vains rites, de leurs aberrations religieuses et politiques, ils s'étaient laissé éclairer par la doctrine de Jésus et subjuguer par la force éblouissante de son témoignage et de ses miracles, ils eussent reconnu la divinité de leur Messie et la messianité de Jésus, ils eussent compris qu'un Messie-Dieu ne pouvait avoir d'autre fonction que de communiquer l'Esprit divin, que le Royaume fondé par lui ne pouvait être l'apanage d'une race, mais de l'humanité; que toute loi écrite devait disparaître devant la Loi vivante de l'Esprit, seule capable de pénétrer les consciences. Aveugles, superbes, endurcis, murés dans leur fausse orthodoxie, ils ont traité la parole de Jésus comme un blasphème, et Jésus
lui-même comme un criminel qu'il fallait sur-le-champ exterminer.
Leur fanatisme fit explosion, ils saisirent des pierres pour le lapider.
Impassible devant ces menaces, Jésus ne se déroba point. Son calme et sa fermeté firent tomber les pierres des mains de ces énergumènes.
— (( Comment .f^ » leur dit-il avec une ironie mêlée d'indignation, " je vous ai fait voir par la vertu de mon Père de belles et bonnes œuvres sans nombre : pour laquelle me lapidez-vous .f^ »
Telle était, en effet, la perversité de ces consciences, que, loin de les éclairer, les œuvres saintes de Jésus les exaspéraient, attisaient leur haine et en provoquaient les fureurs. — Ce n'est pas pour une bonne œuvre, s'écrièrent-ils, déconcertés, c'est pour un blasphème, et parce qu'étant homme, tu te fais Dieu.
Ils se trompaient, ces fanatiques; ce n'était pas un homme qui se faisait Dieu; c'était Dieu même qui se révélait personnellement dans l'Homme-Jésus.
Le blasphème, pour les Juifs, consistait, d'après leur formule même, à s'attaquer « au fondement (i) ». Or, le fondement sacré, c'est Dieu, le Temple et la Loi. Nier l'unité de Dieu, l'éternité du Temple et de la Loi, voilà le grand crime religieux. En entendant Jésus s'égaler à Dieu, s'identifier avec lui, se proclamer un même être que lui, ils crièrent au blasphème.
Évidemment, ces docteurs dégénérés avaient méconnu la notion vraie de leur Messie. Dans les temps de décadence, les vérités les plus hautes se voilent, les questions les plus nécessaires sont écartées, et les esprits diminués et languissants s'agitent dans les subtilités vaines et les détails accessoires, donnant l'importance à des puérilités, oubliant ce qui est vital, essentiel. Les écoles juives et leurs maîtres, le sacerdoce et ses chefs, présentent ce spectacle. La divinité du héros messianique, nettement enseignée par les Prophètes et solennellement proclamée par Jésus, ne leur paraît qu'un blasphème; ils ferment les yeux et se détournent de lui, parc qu'il ne répond point à leurs préjugés et à leur vanité natio: r.ale.
(i) LiGHTFOOT, Hor£ hebt . et îalmud., p. 10, 66.
Celui qui sait toute la dureté de cette race, son obstination invétérée, l'esprit inexorable de sa religion, se fera une idée de la fermeté de Jésus, venant témoigner de son propre messianisme, à la face des représentants de son peuple.
En affirmant sa divinité, il paraissait le plus coupable des blasphémateurs; et alors même qu'en principe les docteurs eussent reconnu la divinité de leur Messie, l'opposition contre la personne de Jésus était telle qu'en le voyant s'arroger le titre saint et la dignité divine de l'Envoyé suprême, ils l'eussent encore anathématisé et lapidé comme un faux prophète.
Mais Jésus ne fléchit pas.
La colère des hommes le trouvait toujours dans l'équilibre que donnent la sainteté et la vérité; il fit appel à l'Écriture, à cette lettre sacrée dont ses interlocuteurs avaient le culte superstitieux; et, au nom de cette lettre même qui pour eux tranchait tout, il repoussa victorieusement leur accusation.
— « N'est-il pas écrit dans votre Loi : J'ai dit : \'ous êtes des Dieux t Si donc elle a appelé Dieux ceux à qui la parole de Dieu a été adressée, — et l'Écriture ne peut être anéantie, — celui que le Père a sanctifié, qu'il a envoyé dans le monde, comment dites-vous de lui : Il a blasphémé, parce qu'il a dit : Je suis le Fils de Dieu! »
En invoquant devant ces docteurs scandalisés l'appellation hardie dont Dieu même, dans l'Écriture, nomme ses représentants humains, Jésus éveillait une des idées les plus enracinées dans la conscience juive. Pour Israël, Dieu est un Être personnel et vivant dont la parole et l'action ne cessent de se manifester à son peuple; ceux à qui elle s'adresse empruntent d'elle un caractère divin : roi, juge ou prophète, ils deviennent des organes de Dieu, ils sont élevés en quelque sorte jusqu'à Lui. Si donc, à raison même de cette union partielle, ils sont à juste titre nommés des Dieux, comment celui que le Père a sanctifié, en qui il a mis la plénitude de son Esprit et qu'il a envoyé dans le monde, serait-il accusé de blasphème, en disant qu'il est le Fils de Dleui
L'argument était sans réplique.
On a cru voir dans la réponse de Jésus une atténuation de la formule par laquelle il avait si nettement déclaré sa divinité. C'est une erreur. Cette réponse la confirme plutôt. Mais la pensée directe du Maître est, sans aucun doute, de se disculper de l'accusation de blasphème et de prouver à ses interlocuteurs, par leur loi même, qu'il est inattaquable.
Il tenta ensuite un dernier effort pour amener ces esprits prévenus à reconnaître en lui cette union avec le Père qui était la source de son messianisme; et, puisque sa parole ne les pouvait persuader ni s'imposer à leur conscience, il leur dit :
— « Voyez donc mon œuvre. Si je ne fais pas les oeuvres de mon Père, ne me croyez pas; mais si je les accomplis, croyez en elles et reconnaissez que le Père est en moi et que je suis en Lui. »
Ils ne voulurent ni voir ni entendre. Ils se retirèrent exaspérés, complotant de se saisir de lui et de l'amener devant le Sanhédrin; mais Jésus leur échappa. Entouré de ses disciples, il quitta le Temple et la ville, se dirigeant par le chemin de Jéricho vers la terre au delà du Jourdain.
En s'éloignant de Jérusalem, il se retourna vers elle, l'âme remplie d'une tristesse inénarrable. Cette tentative suprême lui montrait son invincible entêtement. La douleur lui arracha une plainte, un cri poignant :
— (( Jérusalem ! Jérusalem ! toi qui tues les prophètes et lapides ceux qui te sont envoyés, combien de fois ai-je voulu rassembler tes enfants, comme un oiseau rassemble sa couvée sous ses ailes, et tu ne l'as pas voulu!
a Voilà, votre maison sera laissée déserte. Je vous le dis : V^ous ne me verrez plus, jusqu'à ce que vienne le jour où vous direz : Béni soit qui vient au nom du Seigneur! »
C'était, en effet, la dernière fois qu'il paraissait dans ses murs et dans son Temple. Il n'y reviendra que pour y mourir. La ville aimée et ingrate a entendu ses plus sublimes enseignements : elle les a dédaignés; ses appels les plus ardents : elle les a repoussés. Elle connaîtra les représailles terribles de l'amour méconnu; en attendant le jour de la colère, elle prépare, dans l'aveuglement et la haine, sa lugubre destinée.