NOUVELLE RETRAITE DE JÉSUS AU DELA DU JOURDAIN
Jésus, en quittant Jérusalem, vint se fixer au delà du Jourdain, sur les limites de la Judée. Le lieu a été nettement indiqué par le quatrième Évangile, c'est Beth'Abara, là mémie où Jean, deux années plus tôt, avait inauguré son baptême (i). Le nom du prophète était resté vivant dans le peuple; on se rappelait ce qu'il avait prophétisé du Royaume de Dieu, de la venue du Messie et du Messie lui-même. La foule accourait vers Jésus. Lorsqu'elle le vit et l'entendit, elle fut frappée de la vérité des prédictions et du témoignage du Précurseur. Il n'opérait pas de miracles, disait-on, mais tout ce qu'il avait annoncé était véritable. Jésus fit là beaucoup de prosélytes; il recueillit ce que Jean avait semé. Sur le point d'achever sa carrière, il se retrouvait sur ces mêmes bords du Jourdain qui avaient été les témoins de sa consécration publique. Avant trois mois, sa tâche sera finie, et deux années pleines auront suffi à la tache.
Un grand homme, se voyant répudié par son pays et sa nation, ne ralliant à sa doctrine et à sa personne que les gens sans autorité, plus ou moins méprisés et suspects, n'eût pas tari en anathèmes désespérés. Ceux que le succès trahit n'échappent guère à l'abattement et au pessimisme.
On ne surprend pas en Jésus le moindre signe de ces faiblesses. En voyant grandir les obstacles, les périls, les insuccès, il gémit sur ceux qui le méconnaissent, épouvante des
(i) Jean, x, 40.
^8o JÉSUS CHRIST.
menaces de Dieu ses adversaires ironiques; mais il ouvre plus grande sa pitié sur les faibles et les humbles, et poursuit son œuvre, sans dévier.
Les Pharisiens ne se lassaient pas de lui tendre des embûches et de le circonvenir de questions captieuses; ils l'invitaient souvent à leur table pour le surprendre, l'épier de plus près. Jésus se prêtait à ces invitations d'une bienveillance hypocrite. Saint Luc nous a conservé le récit détaillé d'un de ces festins (i). La sagesse du Maître étincelait, et elle eût dessillé leurs yeux , s'ils avaient voulu seulement les entr'ouvrir.
Un des chefs du parti avait prié Jésus de venir manger le pain dans sa maison. Il avait, à dessein et dans un but perfide, choisi le jour du sabbat. C'était un piège. On amena tout à coup devant le Maître un malade, un hydropique, convaincu que, dans sa pitié, il ne manquerait pas de le guérir. Jésus comprit l'intention de ces fourbes. Il prit l'offensive par une question brusquement posée aux Scribes et aux Pharisiens présents : — « Est-il permis de guérir le jour du sabbat.^ » Les docteurs se turent. Mais lui, saisissant le malade par la main, le guérit et le renvoya.
Ce fut un scandale pour ces formalistes. Jésus répondit à leur pensée par un mot décisif:
— « Si votre âne ou votre bœuf tombe dans un puits, quel est celui de vous qui ne l'en tire aussitôt, même le jour du sabbat '^ »
Les docteurs ne pouvaient répliquer. Il n'y a pas d'arguties contre ces vérités qui frappent la conscience comme un trait de feu.
Les invités étaient en grand nombre, et Jésus remarquant qu'ils choisissaient les premières places, releva cette vanité maladroite, en voilant la leçon sous une parabole.
— « Lorsque vous serez convié à des noces, ne vous asseyez pas à la première place, car si un autre plus considérable a été invité aussi, le maître du festin viendra et vous dira : Donnez-lui cette place; et alors, vous descendrez, en rougissant, à la dernière.
V Non, lorsque vous serez convié, allez plutôt vous asseoir à la dernière place, afin que le maître de la maison vous dise : Ami, montez plus haut. Alors, vous serez honoré devant tous les convives. »
{i) Luc, XIV, 1-24.
LES GRANDES LUTTES A JÉRUSALEM. ^8l
Il ne s'agissait point là d'une leçon de savoir-vivre ; la parole du Maître traduisait toujours quelque vérité éternelle, quelque grande loi du gouvernement de Dieu, et emportait la pensée hors du cercle étroit des horizons terrestres.
— (' Quiconque s'élève sera abaissé, et qui s'abaisse sera élevé. » Ces mots caractérisent la vie de Jésus, son être même, sa destinée et son œuvre, au milieu de ce monde livré à toutes les exaltations et les infatuations de l'orgueil. L'humilité est la condition absolue de l'entrée dans son Royaume. Celui qui se prévaut de lui-même, de sa propre sagesse, de sa vertu, de sa force, restera dans sa misère et s'enfoncera dans son néant : c'est l'histoire de l'humanité révoltée contre Dieu. Celui qui reconnaît sa misère et son néant sera relevé par Dieu même et participera à la gloire inénarrable de sa vie : c'est l'histoire des humbles incorporés au Christ.
Lorsque Jésus enseignait ainsi l'humilité comme le secret de la vraie grandeur à ces Pharisiens superbes, sa parole tenait de la prophétie. En ce moment même, il descendait un à un les degrés de l'abaissement de sa vie humiliée et douloureuse, il approchait du moment où, livré sans défense à ses ennemis, il allait, comme un esclave, être réduit à rien et s'anéantir lui-même, obéissant jusqu'à la mort, et la mort de la croix.
Ces enseignements d'une moralité si haute avaient été souvent rappelés par les prophètes; et il n'était pas permis aux docteurs de les ignorer ou de les méconnaître. L'histoire en a consacré, depuis des siècles, la vérité puissante. Le chemin ouvert par Jésus est rempli d'une foule digne de lui qui s'avance vers Dieu, à son exemple, à travers les humiliations et les souffrances, et dans laquelle se recrutent les élus héroïques de son Royaume éternel.
Après cette leçon, le Maître, tout entier à son œuvre, semble avoir voulu attirer sur ce point la pensée de son hôte. Il se tourna vers lui et lui donna ce conseil dont Tétrangeté apparente devait piquer son attention :
— (' Lorsque vous offrirez à diner ou à souper, n'appelez ni vos amis, ni vos pères, ni vos parents, ni vos voisins riches, de peur que, peut-être, ils ne vous convient à leur tour et ne vous rendent ce qu'ils auront reçu de vous. Lorsque vous faites un festin, appelez-y les pauvres, les infirmes, les boiteux, les aveugles.
(' Et vous serez heureux de ce qu'ils n'ont rien à vous rendre, car cela vous sera rendu dans la résurrection des justes. »
L'accent du Maître émut ceux qui étaient à table. — Oui, s'écria l'un des convives, heureux qui mangera le pain dans le Royaume de Dieu !
Ils ne se doutaient pas, ces Pharisiens dévots, que le Royaume de Dieu était au milieu d'eux, dans la personne même de Jésus, que le festin messianique était déjà servi, les invitations faites à toute conscience attentive, et qu'il dépendait d'eux de s'asseoir à la table du banquet. C'est alors que Jésus, dans une nouvelle parabole, essaya d'ouvrir leurs yeux sur le grand devoir du temps présent, sur le phénomène divin qui s'accomplissait en Israël, et qu'ils ne voulaient ni voir ni comprendre.
— « Un homme fit un grand souper et y convia une multitude de gens. A l'heure du repas, il envoya son serviteur dire aux invités de venir. Tout était prêt. Mais ils commencèrent, tous, à s'excuser. Le premier lui dit : J'ai acheté une maison de campagne, il faut que j'aille la voir. Je vous prie de m'excuser. — J'ai acheté, dit le second, cinq paires de bœufs, je vais les essayer. Je vous prie de m'excuser. — Et moi, dit un autre, j'ai épousé une femme, je ne puis venir.
(' Le serviteur rapporta tout à son maître.
« Alors, le père de famille, irrité, lui dit : Allez vite dans les places et les rues de la ville, amenez ici les pauvres et les infirmes, et les aveugles et les boiteux. — Maître, dit le serviteur, il a été fait comme vous l'avez commandé, il y a encore de la place. — Allez, reprit le maître, dans les chemins et le long des haies, et contraignez d'entrer, afin que ma maison soit remplie; car, je vous le dis, aucun de ceux qui avaient été invités ne goûtera de mon souper. »
Il était difficile d'exprimer par une allégorie plus transparente la crise que traversait le Royaume de Dieu.
Toute la pensée de Jésus est concentrée dans la réalisation de ce Règne; toute sa raison d'être est là. Il juge le monde et les temps, à ce point de vue supérieur, en effet, au monde et aux siècles. L'avènement du Royaume est plus que le faîte de l'histoire de son peuple, il est le couronnement de toute la création. Ce qui caractérise le moment présent, c'est l'appel de Dieu à ce Royaume que Jésus compare à un grand festin. Les siècles antérieurs l'ont préparé; aujourd'hui, la salle est ouverte et la table dressée. Le père de famille a envoyé son serviteur convier les invités, et ce serviteur, c'est lui; il sur-
passe les hommes, tenant toujours au milieu d'eux une place privilégiée.
La bonté du Père céleste est sans bornes, il veut que la salle du banquet soit remplie; mais les invités se dérobent; les préoccupations, les biens, les attaches terrestres, les captivent et les détournent. Ces gens qui achètent des maisons et des bœufs, ce mari qui va recevoir sa femme, voilà les invités de la première heure, — tous ces doctes Pharisiens, initiés aux promesses de Dieu, pareils à ceux que Jésus avait devant lui ; — ils refusent de venir. Mais, loin d'empêcher la munificence du père de famille, leur infidélité va lui donner un plus grand éclat. Les pauvres et les infirmes, les aveugles et les boiteux, le rebut de l'humanité, tous ceux que l'on dédaigne vont être appelés; cette foule méprisée, ces gens de peu que les grands traitent d'exécrables, parce qu'ils ne connaissent ni n'observent la Loi et vivent étrangers à leur vaine science et à leurs vains rites, voilà les élus du Royaume; ils se pressent à la table du festin et accueillent le serviteur qui vient les inviter au nom du Père de famille.
Si nombreux qu'ils soient, toutes les places ne sont pas occupées; et il faut que la maison soit remplie. Elle le sera; car, en dehors de la ville, il y a, par les chemins et le long des haies, les étrangers, les voyageurs qui passent. Ceux-là aussi entreront. La miséricorde inépuisable de Dieu les obligera, par amour, à s'asseoir au banquet. Ils figurent ces païens éloignés du peuple élu, plus délaissés, plus méprisés encore que les publicains et les pécheurs.
Le grand caractère du Royaume apparaît ici, comme toujours, le privilège des misérables et des déshérités; il subsistera tel jusqu'à la fin des siècles, au scandale de ceux qui n'entendent pas les choses de Dieu. Tout ce qui est riche, puissant , savant , superbe et fort, dès qu'il préférera sa richesse, sa puissance, sa science, sa force et sa personnalité aux biens cachés et aux joies mystérieuses que Dieu réserve à ses fidèles, sera rejeté. S'il veut obéir à la parole du serviteur envoyé pour l'amener au festin, il saura renoncer à tout, tenir pour néant ce qu'il sent, tout ce qu'il a, tout ce qu'il est, — sa science humaine, sa puissance, sa vertu même, — et prendre rang au milieu des âmes simples, des mendiants, des pécheurs, des enfants dont Jésus disait : « C'est à ceux-là qu'appartient le Royaume.» Quantauxautres, il ne craint pasde leur dire : « Pasundeceshommes ne goijterade mon souper. ->
On ignore quel était, sur les Pharisiens assis à la même table que Jésus, l'eiTet de ces discours simples et profonds, de ces paraboles exquises qui laissaient aux esprits susceptibles la liberté de se reconnaître eux-mêmes et de se juger. Quelquefois charmés ou troublés, le plus souvent hostiles, dédaigneux et ironiques, ils affectaient de ne pas comprendre, et jugeaient de haut le nouveau Maître dont le succès les choquait. Pour lui, il ne ménage pas à la foule les enseignements austères; s'il la voit ardente à le suivre, il s'efforce de transformer en vertu et en énergie morale la sympathie, l'enthousiasme, l'admiration qu'elle éprouve, et il lui montre à quel prix elle pourra conquérir ce Royaume auquel il la convie et dans lequel elle semble impatiente d'entrer (i).
Ceux qui voudront être ses disciples verront se lever contre eux leur père, leur mère, leur femme, leurs fils, leurs frères et leurs sœurs. — « Il faudra », disait-il, « les repousser pour me suivre. Il faudra haïr sa vie m.ême; oui, prendre sa croix et marcher à ma suite. »
Il comparait l'œuvre du Royaume à la construction d'une tour.
— (( Ne l'entreprenez pas », disait-il, « sans avoir compté les dépenses nécessaires, examiné si vous avez ce qu'il faut pour la finir; car, le fondement posé, si vous ne terminez point l'œuvre, on se moquera de vous et on dira : Voilà cet homme qui a commencé à bâtir et qui n'a pu terminer. »
D'autres fois, il parlait du Royaume comme d'une guerre contre un roi puissant.
— (' Réfléchissez si, avec dix mille hommes, vous pourrez affronter celui qui vient contre vous avec vingt mille; sinon, l'ennemi étant encore loin, envoyez vers lui pour conclure la paix. »
Il rappelait sans cesse que la grande force pour lutter, la grande ressource pour bâtir, c'était le renoncement total qui rend l'homme invincible et riche, car, en l'arrachant à luimême et à tout le créé, il le dispose à recevoir la force de Dieu et l'abondance de son Esprit.
Il comparait cette sagesse du renoncement au sel qui doit tout assaisonner (2). — « Prenez garde qu'il ne s'affadisse ; celui qui laisse s'évaporer la vertu de l'Esprit n'est plus qu'un
(i) Luc, XIV, 25-35. — (2) Luc, XIV, 34. Cf. Matth., v, i 3 ; Marc, ix, 4^-
sel insipide qui ne sert à rien ni pour la terre ni pour le fumier; on le jette dehors. »
Ces vérités sévères n'éloignaient point de lui les publicains et les pécheurs. L'apôtre que la charité dévore peut tout dire, sa franchise est un attrait pour les cœurs droits. Les pauvres gens dédaignés par les Pharisiens accouraient à Jésus. Tandis que les maîtres les repoussaient, évitant comme une souillure leur contact, lui les appelait, ne craignait pas de s'en faire une escorte et de manger avec eux, au grand scandale de ces dévots sans pitié. N'était-ce pas là qu'il rencontrait ses meilleurs fidèles.'^ N'étaient-ils pas les plus délaissés .f^
On ne cessait de lui en faire un reproche ; ses ennemis scandalisés disaient : — Voyez comme il accueille les pécheurs, et mange avec eux (i).
Sa bonté lui inspirait pour se justifier les paraboles les plus touchantes; il aimait à redire d'eux : C'est une brebis égarée et une drachme perdue.
— « Quel est celui d'entre vous qui, possédant cent brebis, s'il en perd une, ne laisse les quatre-vingt-dix-neuf autres dans le désert, et ne s'en va après celle qu'il a perdue jusqu'à ce qu'il la trouve.^ Lorsqu'il l'a retrouvée, il la met joyeux sur ses épaules, revient à la maison, convoque ses amis et ses voisins, et leur dit : Réjouissez-vous avec moi, j'ai trouvé ma brebis perdue.
« Je vous le dis, il y aura plus de joie dans le ciel pour un pécheur qui se repent que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui n'ont pas besoin de pénitence.
« Quelle est la femme qui, ayant dix drachmes, si elle en perd une, n'allume sa lampe, ne balaye sa maison et ne cherche soigneusement, jusqu'à ce qu'elle l'ait trouvée.' Lorsqu'elle l'a trouvée, elle convoque ses amies et ses voisines, et leur dit : Réjouissez-vous avec moi, j'ai trouvé la drachme que j'avais perdue.
(' Telle sera, je vous le dis, la joie des anges de Dieu pour un pécheur oui fait pénitence. »
De toutes les misères humaines, la plus grande est celle de l'homme sans Dieu; elle résume toutes les autres et les aggrave, car elle a quelque chose d'infini. La commisération de Jésus pour le pécheur est le trait dominant de son caractère; elle
([) Luc, ,\v, I et suiv.
déborde de lui et se traduit toujours, plus émue et plus profonde, dans ses discours et dans ses actes. Sauver, guérir, éclairer, ramener à Dieu tout ce qui, en Israël et sur la terre entière, est perdu, malade, impuissant, ténébreux, voilà sa volonté ardente et constante. Comme ils le méconnaissent, ces faux justes, et comme ils l'outragent, lorsque, dans leur sécheresse de cœur, ils osent lui reprocher et blâmer ce qui est son génie, son essence même !
Il a voulu souvent émouvoir ces âmes dures et leur faire entendre les desseins de la miséricorde de Dieu.
En ces jours mêmes, plus attristé de leur aveuglement, il leur dit, en présence des publicains et des pécheurs, cette parabole (i) :
— (' Un homme avait deux fils. — Père, lui dit le plus jeune, donnez-moi la part de mes revenus. Le père fit le partage. Peu de jours après, le plus jeune des fils, ramassant tout, partit pour une terre étrangère et lointaine, et il y dissipa son bien dans les excès et la débauche.
« Après qu'il eut tout consommé, survint dans le pays une grande famine, et il commença à sentir le besoin. Il s'en alla, se mit au service d'un habitant de ce pays, qui l'envoya dans ses champs garder les pourceaux.
« Affamé, il eût voulu se rassasier des glands que mangeaient les pourceaux; personne ne lui en donnait. Alors, rentrant en lui-même, il se dit : Combien de mercenaires, dans la maison de mon père, ont du pain en abondance, et m.oi, ici, je meurs de faim ! Je me lèverai , j'irai vers mon père, je lui dirai : Mon père, j'ai péché contre le ciel et contre vous, je ne suis plus digne d'être appelé votre fils. Traitezmoi comme l'un de vos mercenaires.
« Il se leva et vint vers son père. De loin, le père le vit. Touché de compassion, il accourut, se jeta à son cou et le baisa. — Mon père, dit le fils, j'ai péché contre le ciel et contre vous. Je ne suis plus digne d'être appelé votre fils.
« — Apportez vite sa robe première, dit le père aux serviteurs, revêtez-le, mettez-lui au doigt un anneau, et aux pieds des chaussures. Amenez le veau gras, tuez-le. Mangeons et réjouissons-nous. Mon fils que voilà était mort, et il revit; il était perdu, et il est retrouvé.
(i) Luc, XV, 11-32.
« On se mit à manger et à se réjouir.
« Or, le fils aîné était aux champs. Comme il revenait et approchait de la maison, il entendit le bruit de la symphonie et delà danse; et, appelant un des serviteurs, il lui demanda ce que c'était : — Votre frère est revenu, dit-il, et votre père a tué le veau gras, parce qu'il l'a retrouvé bien portant.
« Il fut saisi de colère et ne voulut point entrer. Alors, le père sortit et le pria de venir. — Comment, répondit-il, je vous sers depuis tant d'années, je n'ai jamais manqué à aucun de vos comm.andements, et jamais vous ne m'avez donné même un chevreau pour me réjouir, en le mangeant avec mes amis ; et lorsque ce fils, qui a dévoré tout son bien avec des courtisanes, est revenu, vous avez tué pour lui le veau gras.
« Le père lui dit : — Mon fils, vous êtes, vous, toujours avec moi, et tout ce que je possède est à vous. Mais il fallait faire un festin et se réjouir, parce que votre frère était mort, et il revit; perdu, et il est retrouvé. »
Les Pharisiens pouvaient se reconnaître dans le fils aîné : il incarne tous leurs défauts, il n'aime pas son frère, ne comprend pas le pardon ni le repentir; tout préoccupé de luimême, il ne songe qu'à se prévaloir <3e son innocence et de sa fidélité, il murmure et se plaint. C'est lui qui devrait être fêté et avoir toutes les préférences; ce que le père donne aux autres semble un larcin qu'on lui fait. On tue le veau gras pour son frère, et il n'a pas même reçu un chevreau.
Tous ces traits mordants et si fins dans leur justesse devaient frapper et éveiller les consciences. Ils ont, du moins, stigmatisé pour jamais ces caractères égoïstes, jaloux, antipathiques, dont la religion sans entrailles est un masque, et la vertu apparente un calcul.
Les pécheurs, les publicains de tous les pays et de tous les siècles, peuvent lire leur histoire dans celle du prodigue. En quelques mots, ils y voient la profondeur de leurs égarements, l'inénarrable misère où les précipitent les passions débordées. Tous, au fond de cette terre de famine où le péché les emporte, ont jeté ce cri poignant qui traduit leur désolation et leur angoisse : Je meurs de faim ! Les convertis apprennent là le chemin du retour. Le souvenir du Père et de l'abondance qui règne dans sa maison reluit; plutôt que de mourir affamés et désespérés, ils se disent : Je me lèverai et j'irai au Père.
La miséricorde infinie de Dieu plane au-dessus de tout ce récit. Les images qui la traduisent sont éternelles; pour peindre la bonté de Dieu qui pardonne, l'humilité de l'homme qui se repent, la joie du ciel et de la terre après le repentir de l'homme et le pardon de Dieu, on ne trouvera rien de plus expressif et de plus émouvant.
Tous les vrais convertis ont dit à Dieu : J'ai péché, traitezmoi comme l'un de vos mercenaires; je ne suis pas digne d'être appelé votre fils. Tous, relevés par le Père dans leur humilité, ont connu la divine étreinte de l'Esprit; ils savent ce qu'est la robe dont il les revêt, l'anneau d'alliance passé à leur doigt et la chaussure qui les prépare à être les messagers de la paix. Ils entendent en eux, au milieu des joies et des symphonies du festin, la voix du Père, qui redit : « Mon fils était mort, et il vit; perdu, et il est retrouvé. »
On ne saura jamais ce que cette histoire du prodigue a remué de consciences, guéri d'âmes perdues, prévenu de désespoirs, encouragé de repentirs; elle fait lever un dernier soleil dans les vies les plus coupables et les plus déshonorées.
Les discours que le troisième Évangile seul nous a gardés ont un double intérêt; ils nous aident à pénétrer plus avant dans la doctrine et l'âme de Jésus, et ils font revivre avec netteté sa nouvelle situation en Pérée.
Le Maître est entouré de ses disciples; on voit se presser sur ses pas comme en Galilée les gens de condition inférieure, les péagers et les publicains. La haute société, les chefs de synagogue et les Pharisiens gardent contre lui une attitude hostile, défiante; ils murmurent, s'indignent et discutent; ils rusent, dédaignent et se moquent; aucune menace cependant; Jésus n'a rien à redouter d'eux. Il peut, sans hâter la crise qui s'apprête et dont l'heure lui est connue, multiplier ses reproches; mais il adoucit son accent, pour parler à ses disciples, anciens et nouveaux, choisis presque tous parmi ces gens de rien dont il aime à être suivi.
A ces péagers convertis, il recommande de bien employer à l'avenir les biens terrestres qu'ils ont injustement amassés. Il ne craint pas d'employer comme stimulant, pour ces natures à peine sorties de leur vie coupable, l'exemple des méchants eux-mêmes (i).
— (' Un homme riche », leur disait-il, « avait un économe
(i) Luc, XVI, I et suiv.
infidèle qu'on accusa près de lui d'avoir dissipé son bien. Il l'appela. — Qu'est-ce que j'entends de toi.^^ lui dit-il, rends tes comptes, car, désormais, tu ne géreras plus.
« L'économe, soucieux, se disait : Que ferai-je, puisque mon maître me retire ma gestion .^^ Travailler à la terre, je n'en ai pas la force; mendier, j'en ai honte. Je sais ce que je ferai pour trouver, après mon renvoi, des gens qui me reçoivent dans leur maison.
« Il convoqua tous les débiteurs de son maître. — Combien devez-vous.^ dit-il à l'un. — Cent barils d'huile. — Prenez votre billet, asseyez-vous vite, et écrivez cinquante. — Et vous, dit-il à un autre, combien devez-vous .f^ — Cent mesures de froment. — Voici votre billet, écrivez quatre-vingts.
« Le maître de l'économe infidèle le vanta d'avoir été si avisé.
— « Avisé », dit Jésus; « en effet, les enfants du siècle le sont, et ils le sont plus entre eux pour leurs affaires que les enfants de la lumière.
« L'argent que vous avez », ajouta-t-il, cet argent qui est à Dieu avant d'être à vous, et que vous vous attribuez injustement, sans songer que vous êtes les économes de Dieu, « apprenez à vous en faire des amis qui, à l'heure où vous viendrez à manquer , vous reçoivent dans les tabernacles éternels ».
Ceux qui sont familiarisés avec la doctrine de Jésus comprendront ce langage; il disait souvent : « Ce que vous faites au moindre des pauvres, c'est à moi que vous le faites. » Dès lors, le riche qui, par sa générosité envers les pauvres, a fait d'eux ses amis sur la terre, aura Jésus même et les anges pour amis dans le ciel. Lorsque le Père, à la mort, lui enlèvera sa gestion, il sera reçu aux tabernacles éternels par Celui qui, de droit, en est le maître.
On remarquera aussi quelle idée de la propriété Jésus inculque à ses disciples; il ne la niait pas, comme certains critiques l'ont cru, d'après une fausse exégèse, il y voyait seulement une gérance temporaire. L'homme n'est qu'un administrateur; le seul, le vrai propriétaire, c'est Dieu. S'il l'oublie, il méconnaît le droit suprême de Dieu, et il entre dans l'injustice; son bien, quoique justement acquis, mérite d'être appelé, suivant l'expression énergique et profonde de
Jésus, le « Mammon inique», car il n'est plus qu'un bien usurpé, et il sera la cause de toutes sortes d'injustices. C'est le cas de la plupart des hommes. Le Maître élève la pensée de ses disciples et leur rappelle que les richesses sont choses de peu, — biens trompeurs et perfides, trésors d'emprunt qui ne nous sont confiés que pour un temps.
— « Administrez-les fidèlement », leur disait-il. « Qui est fidèle en choses de peu sera fidèle dans les grandes. Et si vous n'avez pas été fidèles dans les richesses injustes, qui vous confiera les véritables.^ Et si vous n'avez pas été fidèles dans les biens étrangers, qui vous donnera le vôtre propre f )>
Les grands biens, les biens véritables, les biens propres à l'homme, désignent certainement les biens du Royaume, les trésors de l'Esprit, immenses comme Dieu, véritables comme Lui, et devenus par la bonté du Père la propriété des disciples de Jésus. Le seul prix qu'il attache aux richesses et à la fortune, c'est qu'en les distribuant, elles nous permettent d'entrer dans les tabernacles éternels. Cette administration fidèle lui paraissait plus habile que l'habile infidélité de l'économe, se faisant des amis sur terre avec des biens qui ne lui appartenaient pas.
D'ailleurs, il ne cessait d'inspirer le détachement de tout ce qui passe. Le « Mammon » ne doit pas nous asservir; nous ne devons être que les serviteurs de Dieu, le seul Maître. Or, qui est l'esclave du « Mammon » ne pourra servir Dieu; il faut choisir : ou il aimera l'un et haïra l'autre, ou il s'attachera à l'un et méprisera l'autre.
Les Pharisiens, dont l'avarice était proverbiale (i), avaient trouvé le secret de concilier la jouissance servile des biens de la terre, le faste et la grandeur, avec leur piété tout extérieure et leur sainteté légale. Dans leur fausse sagesse pratique, il leur semblait excellent de cultiver le « Mammon » et de satisfaire à tous les rites; ils se moquaient des enseignements de Jésus, de sa pauvreté et de son mépris pour tous ces trésors que l'homme ambitionne avec âpreté. Les enseignements héroïques ont toujours paru aux esprits vulgaires et intéressés une folie.
— « Allez », leur dit Jésus, « vous autres qui vous glorifiez, Dieu vous connaît; ce qui est grand devant les hommes est en abomination devant Dieu. » Puis, avec une autorité à
( I ) Luc, XVI, 14.
laquelle le contraste de sa faiblesse apparente donnait plus de force, il rabattait l'insolence de ces superbes, en leur signifiant que leur règne était fini.
— « La Loi et les prophètes », sur lesquels vous avez établi votre aristocratie et votre despotisme religieux, « s'arrêtent à Jean (i). Depuis Jean, le Règne de Dieu commence : il est ouvert à tous, chacun peut y entrer. » Et il montra à ses adversaires cette foule, objet de leur mépris, qui l'entourait et qui se pressait à son appel. Plus de privilège de naissance ni d'école, de richesse ni de science : égalité de tous; le dernier des péagers pénitents est aussi grand que l'héritier du pontificat suprême.
On comprend ce que cette doctrine sur le Règne de Dieu, succédant à la Loi et aux prophètes, avait de choquant pour les Pharisiens et de menaçant pour la puissance religieuse qu'ils s'arrogeaient. Aussi accusaient-ils Jésus de renverser la Loi et les prophètes, et ne cessaient-ils de lui jeter ce reproche devant le peuple. Les attaquer, n'était-ce pas attaquer la Loi dont ils se donnaient comme les gardiens jaloux f
Jésus s'en défendait victorieusement. Il affirmait, au contraire, l'éternité et l'immutabilité de la Loi. — « Le ciel et la terre passeront, plutôt qu'un seul point de la Loi soit effacé (2). ))
Loin de la détruire, comme il l'a répété constamment, il vient l'accomplir, l'achever; il apporte la substance de tout ce qu'elle figure et symbolise par ses rites; il réalise tout ce que les prophètes ont prédit. Tout ce que la Loi commande de juste et de saint, il le maintient et le perfectionne; tout ce que Moïse a toléré d'imparfait, à cause de la dureté de cœur de son peuple, il le répudie, car Moïse n'écrivait sa Loi que sur la pierre, mais lui, il l'écrit dans l'âme.
Il citait en exemple le divorce, et il le réprouvait devant ces Pharisiens ou Sadducéens qui abusaient sans scrupule de la tolérance accordée par le législateur. Jésus le supprime dans son Royaume. — « Quiconque renvoie sa femme et en épouse une autre commet un adultère», dit-il, «et qui épouse la femme renvoyée par son mari commet également un adultère. »
Des Pharisiens déjà lui avaient posé insidieusement la
(i) Luc, XVI, 16. — (2) Luc, XVI, 17.
question : — Est-il permis à l'homme de répudier sa femme pour n'importe quel motif (i)?
Jésus leur avait répondu : « N'avez-vous pas lu dans le Livrer Celui qui a fait l'homme au commencement, le fit mâle et femelle. Il a dit : L'homme quittera son père et sa mère, et s'attachera à sa femme; ils seront deux dans une même chair. Ainsi ils ne sont pas deux, mais une seule chair. Donc, concluait Jésus, ce que Dieu a uni, que l'homme ne le sépare point. »
La monogamie est d'institution divine, la polygamie une déviation du plan primitif. Ce que Dieu a établi, les hommes l'ont altéré; c'est le rôle de Jésus de réformer toutes choses.
Les Pharisiens lui objectèrent triomphalement l'autorité de Moïse : — Pourquoi donc, dirent-ils. Moïse a-t-il commandé de donner à la femme un acte de répudiation et de la renvoyer ?
— « Moïse, répondit Jésus, vous a permis de renvoyer vos femmes, à cause de la dureté de votre cœur; mais au commencement, il n'en fut pas ainsi. » Et, parlant en maître qui formule la loi vraie, la loi inflexible, il ajouta : « Quiconque renvoie sa femme, — le cas d'adultère excepté, — et en épouse une autre, celui-là est adultère. »
La séparation est permise; la femme indigne peut être exclue du foyer; mais le lien subsiste entre les époux : ils restent indissolublement unis. La femme répudiée n'a pas le droit d'épouser un autre homme; l'homme qui a chassé sa femme n'a pas le droit d'en prendre une autre.
Cette inflexible et sainte doctrine du mariage est l'honneur de la société nouvelle, fondée par le plus doux et le plus chaste des législateurs. Elle effraye notre misère et notre infirmité. — Si telle est la condition de l'homme, s'écrient les disciples, il n'est pas bon de se marier. Le devoir est héroïque. L'homme qu'entraîne l'animalité ne le comprend pas; pour lui obéir et l'accueillir, un don divin est nécessaire.
— (' Tous n'entendent point cette parole », leur répondit Jésus, « mais ceux-là seulement à qui il est donné. » Et il ajouta avec une étonnante vigueur d'expression : « Il y a des eunuques nés tels dès le ventre de leur mère, et il y en a que les hommes ont faits, et il y en a qui se sont faits tels euxmêmes, à cause du Royaume des cieux. »
(i) Matth., xjx, 3 et suiv., et parall.
« Que celui qui sait entendre, entende. »
Jésus ne condamne pas le mariage, mais il lui préfère le célibat et la virginité, lorsque l'homme les accepte librement et généreusement à cause du Royaume des cieu.x. Ceux que Dieu appelle à propager l'Évangile par l'apostolat et par la sainteté de leur vie lui appartiennent; il les arrache à la terre, les affranchit de toute créature, les enivre de sa vertu, les absorbe et les façonne à l'image du Maître. Comme lui, ils ne peuvent plus être les hommes d'une famille, d'une patrie ou d'une race, ils sont les hommes de l'éternité. Pauvres, chastes, sacrifiés, leur action est d'ordre divin : aux ignorants ils apportent la lumière, aux languissants la force, aux accablés la joie, aux désespérés la foi qui sauve, aux misérables les richesses éternelles. Ils vivent de la vérité qu'ils annoncent, des bienfaits de Dieu qu'ils prodiguent. Leur bonté est intarissable, parce qu'ils ont tout sacrifié, richesse, famille et liberté. La charité déborde en eux; à toute heure, ils doivent être prêts à mourir. Le sang qui coule dans leurs veines est un sang de victimes; il est la propriété de Dieu. Il ne doit être versé qu'en témoignage de Dieu, comme le sang de Jésus et sur le même Calvaire.
De tous les législateurs, Jésus est le seul qui n'ait point à faire une part au mal; car il est le seul qui donne la force d'en triompher. Sa loi est pure et sans tache; son disciple a toujours vaincu le mal et étonné le monde par l'héroïsme de sa vertu. Les sages parlent de l'impossibilité du bien, Jésus a donné à l'homme l'audace de dire : Je puis tout en Celui qui me fortifie (i ).
Mais rien ne pouvait dompter la résistance de ces docteurs fanatiques : ils donnent la mesure de l'opiniâtreté de l'homme. Après avoir repoussé la vérité, ils continuaient à vivre satisfaits, méprisant ce qui est au-dessous d'eux, dédaignant les prophètes et la foule des simples qui les suit et les honore.
Cette obstination, cet égoïsme, cette insolence affectée que rien ne touche, ni la faiblesse des petits, ni la vertu, ni la vérité, inspira à Jésus une de ces paraboles transparentes et menaçantes, où les coupables peuvent se reconnaître, et où la justice de Dieu apparaît pour rétablir, dans l'éternelle har-
(i) Philipp., IV, 13.
monie, l'ordre bouleversé ici-bas par les vices et les violences de l'homme (ij.
— « Il y avait un homme riche. Son manteau était de pourpre, sa tunique de lin fin, et il faisait chaque jour une chère splendide.
« Il y avait aussi un mendiant, nommé Lazare. Il était couché à la porte du palais, couvert d'ulcères, désirant se rassasier des miettes tombées de la table du riche.
(' Personne ne lui en donnait. Mais les chiens venaient lécher ses ulcères.
« Le mendiant mourut; il fut porté par les anges dans le sein d'Abraham. Le riche mourut; il fut enseveli dans l'enfer. Comme il était dans les tourments, il leva les yeux et vit de loin Abraham, et dans le sein d'Abraham,' le mendiant Lazare.
« Il poussa un cri : Père Abraham, ayez pitié de moi! Envoyez Lazare; qu'il trempe le bout de son doigt dans l'eau pour rafraîchir ma langue; je souffre dans cette flamme. Abraham lui dit : Mon fils, souviens-toi que, pendant la vie, tu as reçu les biens, Lazare les maux. Et maintenant, il est consolé, et toi, tu souffres. De plus, un grand abîme est creusé entre nous et vous, de sorte que ceux qui voudraient passer d'ici à vous ou venir de là où vous êtes, ne le peuvent.
« Alors le riche dit : Père, envoyez-le donc, je vous prie, dans la maison de mon père où j'ai cinq frères, afin qu'il leur atteste ces choses, et qu'ils ne viennent point eux aussi dans ce lieu de tourments.
« Abraham lui dit : Ils ont Moïse et les prophètes, qu'ils les écoutent. — Non, père Abraham; mais si quelqu'un des morts va vers eux, ils feront pénitence. Abraham lui dit : — S'ils n'écoutent point Moïse et les prophètes, un mort ressusciterait, ils ne le croiraient pas non plus. »
Il ne faut pas prendre à la lettre les expressions figurées que Jésus emprunte à la littérature de son pays et de son temps; sa pensée est plus haute, elle demande à en être
Ami du faste, mollement, brillamment vêtu, faisant grande chère, sans pitié pour le pauvre couvert de plaies et mourant de faim à sa porte, moins compatissant que le chien qui lèch^
(ij Luc, XIV, 19 ei suiv.
les ulcères du misérable, — le Sadducéen peut se reconnaître dans la parabole. Il apprendra où le mène son épicurisme sans entrailles. Il sera torturé, livré à l'inexorable justice de Dieu dans cette vie d'outre-tombe à laquelle il refuse de croire, mais que Jésus ouvre menaçante à ses yeux. Les malheureux qui suivaient le Maître et qui n'avaient en partage que la pauvreté, la faim, les infirmités, mais qui mettaient en lui leur confiance, voilà le mendiant Lazare. La mort les délivrera et leur ouvrira le sein d'Abraham, ce touchant symbole de la bonté du Père céleste.
Jésus pourtant ne veut pas dire que le riche, par cela seul qu'il est riche, sera envoyé à la réprobation, et le pauvre, parce qu'il est pauvre, à la félicité du Père. Le riche est réprouvé pour avoir oublié la miséricorde dans son égoïsme voluptueux, le pauvre est sauvé pour avoir mis son espoir en Dieu, et justifié par sa vie son nom de Lazare (i).
Ce qui est effrayant, c'est qu'au delà de la mort, le terme de ces destinées contraires est immuable : d'un côté, la douleur qui ne finit plus et qu'on ne soulage plus; d'un autre côté, le repos dans le sein du Père. Entre les deux, un abîme infranchissable. L'homme est averti : qu'il choisisse. L'incrédulité sadducéenne sera sans excuse. Ah ! si du moins quelqu'un des morts venait pour nous certifier ce qui se passe dans le Schéol! Les prophètes et la Loi n'avaient-ils pas surabondamment parlé, et le Sadducéen ne croyait-il pas aux prophètes et à la Loi.'^ Les témoignages ne manquent pas; Dieu les a multipliés sans nombre, mais l'homme a le pouvoir de défier Dieu : les lettrés juifs en sont la preuve; l'incrédulité de tous les temps l'atteste. L'aveuglement n'est pas dans l'esprit; il a son principe dans le cœur mauvais. Un jour viendra où Jésus ressuscité se montrera : on s'étonnera, on s'effrayera; puis on critiquera, on niera. Le Ressuscité qui aura vaincu la mort ne vaincra pas ceux que sa vie mortelle n'a pu persuader. Jésus songeait sans doute à l'impénitence finale de ses ennemis, en prononçant ce mot qu'il prête à .Abraham : « Quelqu'un des morts reviendrait, qu'ils ne croiraient pas plus à lui qu'à Moïse et aux prophètes. »
Les disciples, témoins de ces luttes grandissantes de leur
(i) Élédzar, par contraction, Lazar, en hébreu, signifie Dieu mon secours, et il aide à comprendre la parabole.
Maître contre tout ce que la nation comptait d'influent, de riche et même de zélé pour la science, le culte et la Loi, ont dû plus d'une fois en subir le contre-coup. Une telle opposition était de nature à ébranler des néophytes; Jésus, dans Tintimité, les rassurait et les fortifiait. En leur rappelant la grande œuvre qu'il venait accomplir, — œuvre de division, de séparation, de guerre, — il leur disait : « Les scandales sont inévitables. Il faut qu'ils se produisent. Mais malheur à celui par qui ils arrivent! Mieux vaudrait pour lui qu'on lui mît au cou une meule de moulin et qu'on le jetât dans la mer, que de scandaliser un de ces petits. »
Empêcher le faible, le petit, d'aller à Dieu est le plus grand des crimes, c'est l'œuvre de l'Antéchrist; personne autant que Jésus n'en a senti l'horreur et signalé le juste, l'épouvantable châtiment.
— « Veillez sur vous )>, disait-il encore aux siens, pour les prémunir contre ceux qui devaient essayer de les détacher de lui.
La lutte, l'hostilité persistante aigrissent souvent et endurcissent les meilleurs; Jésus reste bon et miséricordieux. Il se donnait en exemple à ses fidèles, leur commandant de pardonner toujours. — « Si votre frère pèche contre vous, reprenez-le; s'il se repent, pardonnez. Et quand il pécherait contre vous sept fois le jour, s'il revient à vous, sept fois, en disant : Je me repens, pardonnez. «
Les apôtres, qui vivaient avec lui en communion plus profonde, expérimentaient qu'il était pour eux leur force et leur sagesse. Ravis par sa parole, subjugués, charmés, ils s'écriaient : — Seigneur, augmentez notre foi; et lui, pour leur faire entendre la puissance illimitée de la foi , leur disait : « Si vous en aviez comme un grain de sénevé, vous diriez à ce mûrier : Déracine-toi et transplante-toi dans la mer. Il vous obéirait. »
La foi qui met l'homme en communion de volonté et d'âme avec Dieu participe à sa puissance infinie. Elle ne déracine pas seulement les arbres, ne transplante pas seulement les montagnes, elle soulève le monde des esprits jusqu'à Dieu. Les miracles qu'elle accomplit dans l'ordre physique sont de peu, comparés aux miracles de l'ordre moral.
Le Maître, qui dévoile à ses apôtres leur grandeur divine, craignant qu'ils ne s'exaltent, les rappelle à la douceur, à
l'humilité qui convient au vrai serviteur de Dieu. — « Qui de vous ayant un serviteur chargé de labourer et de paître lui dit à son retour des champs : Va te mettre à table? Il lui dit au contraire : Prépare-moi à souper, ceins tes reins et sers-moi, jusqu'à ce que j'aie mangé et bu. Après, tu mangeras et boiras.
« Si le serviteur fait ce que le maître a ordonné, lui devra-t-il grâce P Je ne le pense pas. Il en est de même pour vous. Quand vous aurez fait ce qui vous est commandé, dites : Nous sommes des serviteurs inutiles, ce que nous devions faire, nous l'avons fait. »
Par ces leçons inconnues à la sagesse humaine, Jésus formait ses disciples et pétrissait l'homme nouveau. Avant lui, toujours égoïste et intéressé, même dans sa religion, l'homme songeait à ses droits et à ses mérites dont il réclamait le prix à Dieu, comme un mercenaire. A l'école de Jésus, quel que soit l'éclat de ses services, l'homme reste anéanti devant Celui à qui il doit tout et qui ne saurait lui rien devoir. Il lui suffit d'accomplir sa volonté; l'amour l'inspire, et le dernier mot de l'amour est de s'oublier en Dieu.
HAPITRE Vlll