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LA RESURRECTION DE LAZARE

On incident, dont on ne pouvait pressentir les suites, vint abréger le séjour de Jésus en Pérée, et précipita le dénouement de sa vie.

La maison de Béthanie, où il recevait l'hospitalité dans ses voyages à Jérusalem, et dont les hôtes l'accueillaient comme le Seigneur et l'ami avec une foi si aimante, — la maison de Béthanie était dans la tristesse. Lazare était malade (i). Marthe et Marie, ses soeurs, envoyèrent à Jésus ce message : Seigneur, voici, celui que vous aimez est malade,

La réserve de ces deux femmes dont la confiance s'abandonne, sans exprimer même un désir, est exquise ; et, d'ailleurs, pouvaient-elles ignorer les périls qui menaçaient le Maître en Judée ?

En apprenant cette nouvelle, Jésus rassura les messagers et son entourage.

— (( Cette maladie j), leur dit-il, « n'est pas pour la mort, mais pour la gloire de Dieu. Le Fils de Dieu sera glorifié par elle, j) Que méditait-il, dans sa tendresse pour ses amis préférés?— car il aimait, dit naïvement l'Évangile, Marthe et sa sœur Marie et Lazare. La parole mystérieuse que nous venons de rapporter le laissait vaguement entrevoir.

Cependant, il demeura deux jours encore au lieu où il était; ce temps écoulé, il dit à ses disciples : '.< Retournons en Judée. » Au mot de Judée, les disciples se récrièrent : — Maître, les Juifs, en ce moment, veulent vous lapider, et vous retournez là.'

(i) Jean, xi, i et suiv.

Ce cri d'effroi d'une affection pusillanime inspira à Jésus une réponse où éclatent toute sa force d'âme et sa confiance absolue en son Père :

— « N'y a-t-il pas douze heures dans le jour r Si quelqu'un marche pendant le jour, il ne se heurte point, car il voit la lumière de ce monde; mais s'il marche pendant la nuit, il se heurte, parce qu'il n'y a pas en lui de lumière. » Jésus comparait sa passion future à la nuit, il l'appelait « l'heure de la puissance des ténèbres ». A ce moment, en effet, le Père le livrera sans défense à ses ennemis; jusque-là, il le garde, il est sa lumière et sa force. Aucun danger ne l'arrêtera dans l'accomplissement de sa tâche : cette période est pour lui les douze heures du jour. Il sait qu'elle n'est point encore terminée, et sa sécurité égale sa confiance. Le courage tranquille qui a sa source dans l'union parfaite avec Dieu, était l'un des traits de la beauté morale de Jésus.

Un peu plus tard, toujours préoccupé de ce qui se passait à Béthanie, il dit à ses disciples : « Lazare, notre ami, dort; mais je vais le réveiller de son sommeil. » Il parlait de sa mort, et eux songeaient à l'assoupissement du sommeil. Ne comprenant pas la pensée secrète de leur Maître, mal rassurés sur ce voyage en Judée, dont ils entrevoyaient les périls, ils lui répondirent : — Seigneur, s'il dort, il va guérir.

Jésus leur dit alors sans mystère : « Lazare est mort. Et je me réjouis à cause de vous et pour votre foi, de ce que je n'étais pas là. Mais allons à lui. »

Ce mot résolu enflamma le courage de l'un d'eux. — Allons, nous aussi, dit Thomas, et mourons avec lui!

Pour l'historien que le miracle n'effarouche point, qui ne veut ni violenter les textes ni dénaturer le récit, il est évident que Jésus connut de loin et de science divine la mort de Lazare. Elle dut arriver le jour même du départ des messagers de Marthe et de Marie, et pendant leur voyage. De Béthanie à Beth'Abara, au delà du Jourdain, la distance est de sept à huit lieues. Lazare fut, le soir même, suivant la coutume juive, embaumé, enveloppé de bandelettes et enseveli. Or, Jésus, ayant attendu deux jours avant de se mettre en marche, ne put arriver que le quatrième; c'était le quatrième aussi que Lazare était dans le tombeau. Il ne faut chercher d'autre motif à ce retard délibéré que l'attente du signal de Dieu, sur lequel Jésus réglait ses moindres actions.

Nous obéissons à mille; attraits divers, à mille caprices irré-

fléchis; il ne cède à rien de terrestre, d'humain ou de personnel. Le mobile souverain, décisif, de ses actes est la volonté de son Père. Pour lui obéir, il résiste à la tendre amitié qui le presse d'aller vers les deux sœurs de Lazare. Mais la consolation aura son jour; elle n'est retardée dans les desseins du Père qu'afin de rendre le miracle qui se prépare plus éclatant, la gloire de Dieu et de son Fils plus manifeste, la foi de tous plus ferme.

Lorsque Jésus, remontant l'ouady el-Kelt, fut arrivé à la hauteur de Béthanie, on lui annonça que Lazare était enseveli depuis quatre jours. C'était le milieu de la période du deuil. Beaucoup de Juifs de Jérusalem, et, dans le nombre, quelques-uns hostiles au Prophète, étaient venus consoler Marthe et Marie. Avertie de l'approche du Maître, Marthe, toujours vive et empressée, malgré la douleur, vint à sa rencontre, tandis que Marie était restée à la maison.

En voyant Jésus, Marthe s'écria : — Seigneur, si vous aviez été ici, mon frère ne serait pas mort.

Ces mots expriment la confiance et non un reproche, car elle ajouta : — Et même maintenant, je sais que tout ce que vous demanderez à Dieu, Dieu vous le donnera.

Jésus lui répondit par une promesse dont la grandeur inattendue dépassait ses espérances et parut déconcerter sa foi :

— « Ton frère ressuscitera. »

— Je le sais, dit Marthe, il ressuscitera, lors de la résurrection, au dernier jour.

D'après une croyance commune en Israël et principalement dans le parti pharisien, les Juifs pieux devaient ressusciter à l'ouverture du Règne messianique (i). Marthe ne voyait, dans la promesse de Jésus, qu'une allusion à cette foi; on dirait qu'elle n'ose espérer davantage.

Pour l'enhardir, Jésus éleva sa pensée jusqu'à lui : — « C'est moi », lui dit-il, « qui suis la Résurrection et la Vie. Qui croit en moi, fût-il mort, vivra; et qui vit et croit en moi, ne mourra point à jamais. »

Aucune parole n'est plus rassurante que celle-là, devant le mystère plein d'angoisse de la tombe. Les croyants peuvent reprendre courage et espoir. Leur Maître est supérieur à la mort; son nom est Résurrection et Vie: il devient en eux une

(i) Daniel, xii, 2. Cf. Livre d'Hénoch, 51,1; Psaut. Sal., 3, 16 ; Antiq., xviii, I. 3 ; Bdl. Jud., Viii, 14; Misch. Sanhedr., x, i ; Pirké Abot, iv, 22.

LES GRANDES LUTTES A JÉRUSALEM. 6o I

force d'immortalité; s'ils sont morts, il peut les ramener à la vie; et, lorsque la mort les frappe, ce n'est que pour un temps.

— « Crois-tu ces choses? >^ demanda Jésus à Marthe.

— Oui, Seigneur. Je crois que vous êtes le Christ, le Fils de Dieu, Celui qui devait venir en ce monde.

La foi de Marthe est parfaite désormais; Tentretien du Maître Ta dégagée des ombres de la croyance vulgaire; elle reconnaît non seulement le Messie en Jésus, mais le Fils de Dieu dans le Messie. La douleur a ouvert son âme, et la parole de Jésus l'a rem.plie de lumière et d'espérance.

— « Va », lui dit Jésus, « appelle en secret ta sœur, o Et il attendit, un peu en avant du village, à l'endroit où Marthe l'avait rencontré.

Elle s'en alla et vint dire tout bas à Marie : — Le Maître est là, et il t'appelle.

Marie se leva aussitôt et vint vers lui.

Les Juifs qui étaient avec elle dans la maison, la voyant se lever subitement et sortir, la suivirent, persuadés qu'elle allait au sépulcre, pour y pleurer. Lorsque Marie fut arrivée à l'endroit où était Jésus, en le voyant, elle tomba à ses pieds, et elle lui dit comme Marthe : — Seigneur, si vous aviez été ici, mon frère ne serait pas mort.

Elle n'ajouta rien; accablée, anéantie, elle pleura en silence.

A la vue des larmes de Marie, en présence des Juifs qui l'avaient accompagnée en pleurant, Jésus frémit en son esprit et s'émut lui-même. — « Où l'avez-vous déposé.' » demandat-il. On lui répondit : — Seigneur, venez, et voyez.

Et il pleisra.

— Comme il l'aimait ! dirent les Juifs. Quelques-uns pourtant eurent un mot critique et amer : Ne pouvait-il pas, lui qui avait ouvert les yeux de Faveugle-né, empêcher que celuici ne mourût.^

Jésus frémit encore. Il vint au tombeau; c'était une grotte creusée dans le rocher; une pierre horizontale en fermait l'entrée.

— « Levez la pierre », dit-il.

A ce moment, Marthe eut un cri d'effroi : — Seigneur, il sent déjà, voilà quatre jours qu'il est enseveli. Jésus la rassura.

— <« Ne t'ai-je pas dit que, si tu crois, tu verras la gloire de Dieu t »

On leva la pierre. Alors, les yeux au ciel, Jésus dit :

— (( Père, je vous rends grâces de ce que vous m'avez écouté. Je savais que vous m'écoutez toujours, mais je le dis à cause du peuple qui est là, afin qu'on croie que vous m'avez envoyé. »

Dans son immense pitié, il faisait sienne toute douleur humaine. Aujourd'hui, ce n'est pas l'homme compatissant qui souffre, c'est l'ami qui se trouble, qui frémit et qui pleure. Sa tendresse a prié ; elle a demandé au Père de consoler ceux qui, dans leur deuil, ont pleuré devant lui et ont eu foi dans sa tendresse divine. La tendresse de l'homme est impuissante, celle de Jésus va dompter la mort.

Après avoir prié, il s'écria d'une voix forte : « Lazare, sors dehors! » Et l'enseveli, aussitôt, sortit, les pieds et les mains liés de bandelettes, le visage enveloppé d'un suaire.

— (( Qu'on le délie », dit alors Jésus, « et qu'on le laisse aller. »

Beaucoup d'entre les Juifs, qui s'étaient rendus vers Marthe et Marie, crurent en Jésus, à la vue du prodige. Quelques autres obstinés s'en allèrent vers les Pharisiens de Jérusalem leur raconter ce qui se passait à Béthanie (i). Ils étaient de cette race dont l'aveuglement défie tout, même l'éclair éblouissant de la force et de la bonté de Dieu : ils justifient le mot de la parabole du mauvais riche : « Un mort ressusciterait, ils ne croiraient pas. »

Le Sanhédrin s'émut des événements qui agitaient le peuple aux portes de la métropole et dans la métropole même. Il fut convoqué en assemblée solennelle. Pontifes et docteurs délibérèrent. — Cet homme, disaient-ils, a une puissance extraordinaire; il multiplie les prodiges. Que faire .^ Si nous le laissons agir, tous vont aller à lui. Les Romains viendront et ruineront notre ville et notre nation.

Jésus devenait un danger public aux yeux du pouvoir. Il mettait en péril non seulement la paix, mais l'existence de la patrie. On a peine à comprendre la légèreté et l'aberration d'un tel jugement. Comment le Sanhédrin pouvait-il confondre le mouvement populaire créé par Jésus avec l'agitation politico-religieuse d'un Judas le Gaulonite r N'apportait-il pas la circonspection la plus vigilante à combattre dans la foule le

(i) Jean, xi, 46 et suiv.

messianisme faux d'une restauration et d'un affranchissement national? N'avait-il pas répudié avec indignation, en Galilée, la royauté temporelle qu'on lui offrait (i)? N'avait-il pas évité toujours, à Jérusalem même, le nom de Messie qui prêtait à l'équivoque et dont il s'efforçait de donner l'interprétation spirituelle? Ne payait-il pas le tribut et ne respectait-il pas les autorités établies? Tous ces faits étaient publics; les membres du grand Conseil qui, depuis le début de sa carrière, n'avaient cessé d'épier et de surveiller le Prophète, ne pouvaient les ignorer.

Mais les assemblées sont pires que les individus. L'intérêt, les petites passions, les préjugés, les aveuglent et les affolent.

La classe sacerdotale ne pardonnait pas à Jésus le dédain qu'il affectait pour les vains rites dont la vogue faisait la richesse des employés du culte. Le parti pharisien, dont il avait démasqué les vices, dénoncé la fausse science et stigmatisé l'hypocrisie, le haïssait; il était exaspéré par l'ascendant qu'il exerçait sur le peuple et par ses prétentions à un rôle supérieur à celui de prophète et à Moïse lui-même. La classe aristocratique, composée de Sadducéens, avait pour Jésus de la crainte et du mépris; elle redoutait qu'en attirant le peuple, il ne troublât l'ordre, car elle tremblait devant les Romains, et l'effervescence de la foule l'effrayait. Tout, plutôt que l'agitation et le tumulte; la tranquillité à tout prix : voilà le grand mot. Ces conservateurs satisfaits ne jugent que par là les hommes et les choses; sur ce point, ils sont intransigeants. Ils avaient, dans la haute assemblée, la prépondérance. Les pontifes issus des grandes familles des Phabis, des Kamith, des Boéthos, des Kantharos et des Hanan, étaient Sadducéens. Ils seront inexorables envers Jésus.

En cette année mémorable, un certain Joseph, surnommé Kaïphe, avait la souveraine sacrificature et la présidence du Sanhédrin : deux fonctions distinctes, réunies dans une même main, depuis le bannissement d'Archélaûs (2). Ce personnage paraît pour la première fois dans l'histoire de Jésus. A cause de sa situation officielle, il jouera le grand rôle, désormais, parmi les ennemis du P^ils de Dieu dans le dénouement tragique de sa destinée. Il le jugera, il le condamnera. Son nom,

(I) cf. livre III, ch. ix. Lj crise messianique en Galilce. — (2) Antiq., .xx, 10, in fine; xx, 9, i. Cf. Act., v, 17; ix, i, 2; xxm, 2, 3, etc.

taché de sang, éveille un écho lugubre dans !a mémoire des chrétiens. Comme tous ses prédécesseurs, depuis un demisiècle, il était la créature du pouvoir. Le gouverneur de Syrie, V'alérius Gratus, l'avait institué grand prêtre, vers l'an 18 (i), reconnaissant en lui, sans doute, la servilité requise à ces pontifes devenus les instruments de la servitude nationale. Ponce-Pilate, le procurateur de Judée, le trouva en charge et le conserva. On ne sait rien de sa famille, qui devait être une des plus influentes du pays. Il était Sadducéen (2). Il épousa la fille d'un ancien grand prêtre, Hanan, le chef incontesté du parti, un ami de Rome, dont cinq" fils remplirent, l'un après l'autre, la fonction de sacrificateur suprême. Cette alliance augmenta et raffermit son pouvoir. Lorsque Pilate fut révoqué, vers l'an 3^, Kaiphe se maintint, et il ne fut déposé que l'année suivante par Vitellius (3). Son attitude dans la séance du Sanhédrin où l'on agita la question des mesures à prendre contre Jésus, dénote une nature violente, impérieuse et servile. On a de lui un de ces mots qui peignent Thom^me et qui caractérisent la rudesse cynique de tout son parti (4).

Impatienté par les hésitations, les perplexités de ses collègues, il leur dit brutalement : — Vous n'y entendez rien. Vous ne voyez pas qu'il est expédient qu'un homme meure pour le peuple, plutôt que toute la nation ne périsse (^).

Ainsi, la raison d'État, — cette suprême ressource de tous les pouvoirs menacés et qui a servi à tous les despotes pour légitimer tous les crim^es, — est invoquée contre Jésus, au mépris de la vérité et de la justice. — Il faut qu'il meure, dit le grand prêtre; l'intérêt de la nation l'exige.

En rapportant ce fait, un demi-siècle plus tard, l'Évangéliste inspiré vit dans ce mot du pontife un sens prophétique. Kaïphe, sans le savoir, avait exprimé la pensée de Dieu. C'était une nécessité du gouvernement divin de l'humanité que Jésus mourût; « il le fallait, et non pas seulement pour le salut d'Israël, mais afin de rassembler en un les fils de Dieu qui étaient dispersés (6) ».

Les crimes ont leur place dans l'évolution humaine. La plus grande iniquité, commise envers l'Être le plus saint, a été le point de départ de la rénovation de l'humanité et du Règne de Dieu. Une assemblée religieuse arrête, comme mesure de

(1) Antiq., xviii, 2, y, xvîii, 4, 5. - (2) Antiq., v, 17. — (3) Antiq., XVIII, 3, 4. — (4j Bell. Jud., 8, 14. — (5) Jean, xi, 49-50. — (6) Jean, x:, 49-Jo.

salut public, la mort de Jésus : cette mort inique va être le remède voulu de Dieu pour vaincre la corruption qui dévore la terre; et le sang versé par des mains homicides, le fleuve de vie où se retremperont à jamais les enfants de Dieu.

Ainsi, ce grand fait de la résurrection de Lazare, qu'on peut appeler le miracle de l'amitié, a eu dans la vie de Jésus, entre autres conséquences, un résultat fatal. S'il a consolé le deuil d'une famille tendrement aimée, en lui rendant celui qu'elle pleurait, attesté la puissance divine de Jésus sur la mort, prouvé aux consciences sincères que le Prophète était l'Envoyé du Père, le Fils toujours écouté, le Maitre de la vie, en même temps, il a provoqué la haine de ses adversaires, déterminé le Sanhédrin à sévir contre lui, et arraché au président de l'assemblée souveraine un arrêt de mort au nom de la sécurité publique.

Tout ce qu'il avait prédit, il y a bientôt un an, dans le désert de Bethsaïde, en allant vers Césarée, — au grand scandale de ses disciples, — sur sa destinée douloureuse, sur les persécutions qui l'attendaient, à Jérusalem, de la part des chefs, des anciens et des prêtres, apparaît dans sa réalité menaçante. Son apostolat à la métropole, ses appels réitérés à la nation, ses enseignements sur le vrai Règne de Dieu et le Messie, Fils de Dieu, ses prodiges, ses vertus, rien n'a pu vaincre Taveuglement ni désarmer l'opposition ; au contraire, tout conspire pour déchaîner la tempête et préparer la crise finale oij il va être emporté.

Cette situation nouvelle et périlleuse est très nettement dessinée par le quatrième Évangile, le seul, d'ailleurs, qui nous renseigne sur le ministère judéen de Jésus; il la rattache à la résurrection de Lazare, comme un effet à sa cause immédiate; on la voit se préparer peu à peu, à chaque apparition nouvelle du Prophète à Jérusalem ; elle s'aggrave toujours et se tend plus violemment, à mesure que les paroles de Jésus traduisent des vérités plus sublimes, que ses miracles prouvent mieux sa puissance, et que son action sur le peuple a plus d'énergie et d'empire. Le prodige accompli à Béthanie est le dernier terme d'une progression saisissante dans l'œuvre entière de Jésus ; il est à son ministère judéen ce que la multiplication des pains, dans le désert de Bethsaïde, est à son apostolat de Galilée.

6o6 JÉSUS CHRIST.

L'affirmation d'un témoin si exactement instruit de ce qu'il raconte, garantit contre toute attaque l'historicité de la résurrection de Lazare. Quelque prodigieux qu'il soit, le fait s'impose à tout esprit non prévenu.

La critique panthéiste ou matérialiste a crié à l'impossible. — Les morts ne ressuscitent pas, affirme-t-elie imperturbablement. L'histoire lui oppose des résurrections certaines; et la raison qui enseigne un Dieu personnel, tout-puissant, ne voit aucune impossibilité à admettre que Lazare, mort depuis quatre jours, se lève du tombeau à la voix du Fils de Dieu. Tirer du néant ce qui n'est pas, donner la vie à ce qui ne vit pas, la rendre à qui l'a perdue, appartient à un même pouvoir.

— Mais Lazare n'était qu'endormi du sommeil cataleptique (i).'* — Les témoins affirment qu'il était mort. — C'est invraisemblable. — L'histoire n'est qu'un tissu d'invraisemblances pour notre esprit borné. Nous ne saisirons jamais qu'une faible partie des causes qui produisent les phénomènes; à chaque instant, des faits inattendus déroutent la raison, et leur étrangeté soufflette ce que nous appelons notre logique.

Au lieu d'accepter le récit évangélique dans sa teneur, la critique négative le dénature ou le nie. Certains n'ont voulu y voir qu'une légende habile, un tableau fictif destiné à traduire en fait la thèse métaphysique formulée par ces mots : « Je suis la Résurrection et la Vie (2). j) D'autres, une création arbitraire, fantaisiste, de la conscience chrétienne qui a dû attribuer à Jésus, comme Messie, des résurrections semblables à celles que l'Ancien Testament prêtait aux prophètes (3). Des critiques plus récents, considérant avec justesse ces interprétations comme de véritables expédients de théologiens aux abois, ont renouvelé avec plus de finesse le vieux stratagème des anciens rationalistes allemands.

La tradition, par une série de méprises dont la parabole du pauvre Lazare a été le point de départ, a d'abord attribué un frère malade à Marthe et à Marie; le mot de Jésus : « Lazare lui-même reviendrait à la vie, qu'on ne le croirait pas », a été mal entendu; on a dit qu'en réalité il était sorti du tombeau, et ainsi la légende a pris cours.

Toutes ces suppositions que rien n'appuie se condamnent

(i) Paulus, Exeg. Handbuch.— (2) Baur, Theol.-Jc Naz., t. III. — (3j Strauss, Das Leben Jcsu, t. II.

ahrs., t. III ; Keim, Jcs. v.

par leur fantaisie même; elles prouvent de combien peu l'esprit se contente, et quelles ruses il sait inventer pour supprimer, en les dénaturant, des faits en opposition avec ses doctrines.

Au témoignage formel, précis, détaillé, du quatrième Évangile, on a opposé le silence des trois premiers. Il y a lieu de s'étonner, en effet, de prime abord, qu'un événement si extraordinaire en lui-même, si considérable dans ses résultats, ait été omis par trois des quatre écrivains qui ont entrepris de raconter la vie de Jésus.

L'étude attentive de ces documents divers explique et justifie cette omission.

Aucun des Évangélistes, même saint Luc, qui a pris tant de soin à ordonner son récit, n'a prétendu rappeler les innombrables enseignements ni tous les actes du Maître. Leurs (' Mémoires » sont essentiellement fragmentaires : on ne saurait arguer du silence de l'un contre le témoignage de l'autre. Les synoptiques ont un trait de physionomie commun : ils datent le ministère public de Jésus, de son avènement en Galilée , après l'emprisonnement de Jean-Baptiste, et ils n'ont relaté du ministère judéen que la dernière semaine. Saint Jean seul raconte les voyages de Jésus à la métropole, et quelquesuns des enseignements et des miracles appartenant à cette période de sa vie. On voit, dès lors, comment tout ce qui concerne l'action de Jésus à Jérusalem et en Judée, — et, par conséquent, le miracle de la résurrection de Lazare, — a été omis par les autres ; le cadre de leur récit ne le comportait pas.

La réunion du Sanhédrin, les débats qui l'agitèrent, l'intervention du grand prêtre, la résolution de l'assemblée et le mot qui l'inspira : « Il faut qu'il meure», tout fut bientôt connu à Jérusalem et ne tarda pas à l'être à Béthanie. Jésus avait, jusque dans le grand Conseil, des amis secrets qui durent l'avertir du danger devenu menaçant. La joie dont il avait comblé ses hôtes s'assombrit tout à coup; le sort du Maître bien-aimé les remplit de tristesse et d'angoisse.

Étrange mystère que la destinée des envoyés de Dieu et de celui qui les domine tous : ils souffrent persécution, ils meurent pour leurs bienfaits. La plus belle des œuvres de Jésus, la plus touchante, la plus éclatante, celle qui a le mieux révélé sa force infinie et son amour, fait déborder la haine dont ses ennemis le poursuivent et attire sur lui l'arrêt de mort.

Aucune parole d'amertume, aucune indignation. Il ne voit

6o8 JÉSUS CHRIST.

dans les événements et dans les hommes que les instruments de la volonté de son Père, et il va, ferme et tranquille, raffermissant les siens, accomplissant jusqu'au bout sa grande œuvre. Il sait que les douze heures du jour, suivant son expression favorite, s'achèvent, et que la nuit approche.

Il peut encore échapper à l'orage. Le moment n'est pas venu de l'affronter. Il s'éloigne de Béthanie et emmène ses disciples. Il évite désormais de rencontrer les Juifs, il se retire dans un pays voisin du désert, dans la petite ville appelée Éphrem (i), où il se fixe un instant (2).

Pour gagner cette solitude, sans éveiller l'attention, Jésus dut longer, à l'est, le mont des Oliviers et suivre les sentiers montagneux qui traversent Anatot et Mikhmas.

La ville où il se réfugiait était en dehors des grandes routes fréquentées, vers l'extrémité septentrionale de la Judée, à quinze ou dix-sept milles de Jérusalem. Elle était bâtie sur une colline pointue de huit cents mètres d'altitude, au seuil même du désert; ses maisons carrées, en pierre blanche, avaient l'air, au loin, de vieilles tours démantelées.

De l'ancienne Éphrem, il reste les débris d'une forteresse dont les murs, en longs blocs taillés en bossage, s'élèvent encore à plusieurs mètres et ne servent plus qu'à abriter les pauvres fellahs. De cette hauteur solitaire, Jésus pouvait voir tout le pays de Juda, triste et sombre, avec ses montagnes rocailleuses, aussi âpres que son peuple endurci. Il apercevait le mont des Oliviers d'où il s'élèverait dans sa gloire, et au delà, il pressentait Jérusalem, où il devait mourir.

Ce lieu austère encadre bien la phase nouvelle de sa vie, et il donne à Jésus la solitude et la sérénité.

Les jours passés à Éphrem durent être remplis par la prière et les entretiens intimes. Dans son entourage, on s'attend aux grandes luttes. On espère l'avènement du Royaume. La petite troupe était résolue. Elle avait, malgré tout, une foi sans bornes à la puissance du Maître : la résurrection de Lazare la raffermissait contre le danger. Éphrem était une halte avant les combats suprêmes. Jésus partit de là pour se rendre à Jérusalem et y célébrer sa dernière Pâque.

(i) Jean, xi, 54

(2) Éphrem a disparu aujourd'hui; elle est devenue le village de Thayèbey, dont le nom arabe signifie bonne, agréable, et paraît être la traduction du nom hébreu de la cité antique*.

• Cf. V. GuÉRiN, Description de la Palestine. — Judée, t. III.

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