LE DERNIER VOYAGE A JERUSALEM
L'itinéraire de ce voyage peut être reconstitué d'après les indications combinées du troisième et du quatrième Évangile. Saint Jean marque le point de départ; saint Luc, la route et le point d'arrivée. Le point de départ est Éphrem (i), sur la frontière nord de la Judée; la route décrit un vaste cercle à travers la Samarie, la Galilée et la vallée du Jourdain ; le terme est Bethphagé (2). Au lieu de se diriger vers Jérusalem, dont il n'était séparé que par cinq ou six heures de marche, Jésus parut s'en éloigner; il prit au nord le chemin de la Samarie, remonta jusqu'en Galilée, à la hauteur de la plaine de Jisréel, descendit sans doute par l'ouady Djaloud, dans la vallée du Jourdain, et s'avança vers Jéricho par la grande voie des caravanes galiléennes.
Quel motif avait déterminé Jésus à ce long détour .^^ Il est probable que, devant donner à son entrée dans la ville sainte un éclat inaccoutumé, un caractère triomphal, il voulut reparaître au milieu de la foule des Galiléens pour signaler son voyage et rallier les nombreux disciples mêlés aux pèlerins qui s'acheminaient déjà vers Jérusalem. Ge que ses frères, il y a six mois, au temps de la fête des Tabernacles, lui avaient demandé, en lui disant : — Montre-toi donc au monde (3), il allait l'accomplir à sa manière; mais il a gardé, jusqu'à la dernière étape, le secret de cette manifestation.
Le pèlerinage dura plusieurs jours. Il fut semé d'épisodes divers et intéressants que saint Luc a relatés avec soin.
(i) Jean, xi, ^. — (2) Luc, xvii, 11 (3) Voir livre IV, ch. 1.
En traversant un village (i) dont l'Évangile ne dit pas le nom et qu'une ancienne tradition, accréditée chez les chrétiens de Palestine, croit être Djennin, dix lépreux se présentèrent à Jésus.
C'est la coutume encore aujourd'hui, en Orient, que ces malheureux se réunissent et vivent ensemble, errant le long des chemins, à l'entrée des bourgs. Ils se tenaient loin et disaient à haute voix : — Jésus, Maître, ayez pitié de nous. Cette misère et cette confiance l'émurent.
— <( Allez, leur dit-il, et montrez-vous aux prêtres. »
Or, comme ils s'en allaient, ils furent guéris. L'un d'eux, se voyant guéri, revint en louant Dieu à grande voix. Il se prosterna aux pieds de Jésus et lui rendit grâces.
C'était un Samaritain.
— « Est-ce que dix n'ont pas été guéris.^ » demanda Jésus étonné. « Les neuf autres, où sont-ils.'^ Il ne s'en est pas trouvé un qui revînt et qui rendît grâces à Dieu, sinon cet étranger. »
L'ingratitude lui était poignante. On devine dans ce mot : « cet étranger w, une tristesse intense. Cet incident douloureux lui rappelait toute sa mission; il avait prodigué sans compter ses bienfaits à Israël, et son peuple le repoussait. Le Samaritain qui tombe à ses pieds, pour exprimer sa reconnaissance et sa foi, lui est doux; il voit en lui tous ces pauvres délaissés, ces étrangers, ces païens qui doivent accourir à sa rencontre, tandis que les fils de la maison s'obstineront à le méconnaître.
Il releva le lépreux guéri et croyant : — « Lève-toi », lui dit- il, (' va, ta foi t'a sauvé. »
Cet épisode avait sa place marquée dans le récit de saint Luc. A l'époque même où le disciple de l'apôtre Paul rédigeait son Évangile, l'œuvre du salut grandissait selon la loi même qui avait présidé à la vie du Sauveur. Repoussée en Judée, combattue avec rage par les Juifs, la parole du Royaume trouvait un accueil éclatant en Samarie et remuait le monde païen tout entier.
En poursuivant son voyage, Jésus fut interrogé au sujet du Royaume de Dieu (2) . — Quand arrivera-t-il donc f demandaient les Pharisiens, non sans ironie. Depuis deux ans, ils voyaient
(l) Luc, XVI!, 11-19. — (2) L,UC, XVII, 20-37.
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le Prophète à l'œuvre, annonçant ce Règne messianique qui devait, croyaient-ils, affranchir leur nation, briser tous les jougs, anéantir tous les ennemis, ouvrir à Israël une ère inouïe de félicités; et aucun de ces grands rêves ne se réalisait. Le Galiléen, comme ils l'appelaient, ne ramassait autour de lui que les pécheurs et les déclassés, les ignorants et les gens de rien. Ils triomphaient de cette impuissance et ils se moquaient. Jésus leur répondit, en leur rappelant encore la spiritualité de son Royaume :
— (f Le Règne de Dieu ne vient pas avec l'éclat extérieur qui frappe les yeux. On ne dira pas : Il est ici, ou : Il est là. Le Règne de Dieu est au dedans de vous. »
C'est dans le secret de la conscience que s'inaugure et se fonde le règne dont Jésus est le Messie. C'est à la conscience qu'il parle et demande le repentir et la foi. Dès qu'elle s'ouvre à lui, elle en reçoit l'Esprit; et le Règne de Dieu commence. Les Pharisiens formalistes, étroitement patriotes, se refusent à comprendre ; mais l'œuvre se faisait malgré eux et au milieu d'eux; Jésus, entouré de ses fidèles, en était la réalisation visible; il dut montrer du doigt ses disciples à ses interlocuteurs qui se détournèrent avec dédain.
Tout, dans cette période initiale du Règne de Dieu, est humble et discret, infirme, souffrant, caché. De même que le Fils de Dieu se voile sous l'apparence humiliée du Fils de l'homme, de même la gloire du Royaume se voile sous la misère apparente des publicains et des pécheurs qui le suivent. Rien qui sente l'éclat et la force. La puissance thaumaturgique de Jésus ne se traduit elle-même qu'avec mansuétude; elle se dérobe, en rayonnant à travers l'amour et la bonté. Les humbles, les pénitents seuls étaient touchés : les superbes, avides de merveilleux et de gloire terrestre, passent comme les Pharisiens, insolents et dédaigneux.
Jésus les laisse à leur mépris. Il invite ses disciples à profiter du passage du Fils de l'homme, de sa présence et de sesc bienfaits ; quand il aura disparu, l'épreuve sera dure et longue :
— (' Des jours vont venir >>, leur dit-il, <( où vous désirerez voir l'un des jours du Fils de l'homme, celui de sa gloire, de sa puissance, de son triomphe. Vous ne le verrez point. On vous dira : Voyez, il est ici; voyez, il est là. N'y allez pas : ne le cherchez pas. »
6l2 JÉSUS CHRIST.
Cependant, il ne faudra pas défaillir dans l'attente; car si le premier avènement du Messie s'est accompli dans l'infirmité et dans la lutte, si les fidèles qui l'ont reconnu doivent former avec lui le Royaume de Dieu, à travers les mêmes infirmités et les mêmes luttes, le second avènement se fera dans la majesté, dans la victoire sur tous ses ennemis : alors, le Royaume apparaîtra lui-même dans la majesté et la victoire. Jésus a plus d'une fois déjà averti ses disciples de son triomphe à venir, il le leur rappelle aujourd'hui avec solennité, au moment où les Pharisiens renouvellent contre lui leurs questions méprisantes, comme s'il voulait prémunir les siens et les rassurer par une immense espérance.
— (' Ne vous laissez pas séduire par hs faux prophètes qui vous annonceront la venue du Fils de l'homme. Cette venue sera foudroyante; elle éblouira tous les yeux. Comme l'éclair resplendit soudain d'une extrémité du ciel à l'autre, ainsi en sera-t-il du Fils de l'homme, en son jour.
« Mais il faut d'abord qu'il soufire beaucoup et qu'il soit rejeté par cette génération, o
Ainsi, la carrière messianique de Jésus se compose de deux périodes, de deux jours, suivant son expression imagée. L'un est le jour de la souffrance, de la persécution et de la réprobation; il ne comprend pas seulement sa vie terrestre, il embrasse tous les siècles où ses fidèles, les élus du Christ disparu, marcheront derrière lui, dans cette route ensanglantée qu'il leur a ouverte, et vivront martyrisés, dans l'espérance du second jour. Celui-là sera glorieux, triomphant; il marquera l'apparition définitive du Règne de Dieu sur toute créature dans l'univers transfiguré.
Tandis que les disciples de Jésus languiront, impatients, la masse humaine sera comme au temps de Noé et du déluge.
— (f Ils mangeaient et buvaient, se mariaient et mariaient leurs filles, jusqu'au jour où Noé entra dans l'arche. Le déluge vint et les perdit tous.
« Il en fut de même au temps de Loth. On mangeait, on buvait, on achetait, on vendait, on plantait, on bâtissait ; et lorsque Loth sortit de Sodome, une pluie de feu et de soufre tomba du ciel et les perdit tous.
« Ainsi en sera-t-il le jour où le Fils de l'homme sera manifesté dans sa puissance souveraine et terrible. »
Les disciples n'imiteront pas ce matérialisme et cette légè-
reté. Jésus les veut dégagés de tout le terrestre et le créé, n'ayant plus de racines dans ce monde fini, alertes, sacrifiés, prêts à le suivre, au premier éclat de la crise suprême. Il leur traduit ses volontés dans une langue saisissante.
— « En ce jour-là, que celui qui est sur la terrasse et dont les hardes sont dans la maison ne descende point pour les prendre, et que celui qui est au champ ne retourne pas non plus en arrière. Souvenez-vous de la femme de Loth. »
Il faut tout quitter et s'élancer vers le Seigneur qui paraît. Quiconque cherchera à sauver sa vie, en s'attachant à ce qui passe, périra avec ce monde qui est détruit, et quiconque renoncera à sa vie et à cette terre usée et condamnée , trouvera la vie en Dieu.
Alors s'accomplira le triage définitif dans cette race humaine mélangée. En un clind'œil, les êtres les plus rapprochés visiblement, mais étrangers l'un à l'autre par l'esprit qui les anime, seront pour jamais séparés. •>
— <( Je vous le déclare », dit Jésus, « en cette nuit, de deu.x qui seront dans le même lit, l'un sera pris, l'autre laissé. De deu.x femmes qui tournent la meule ensemble, l'une sera prise, l'autre laissée; de deux hommes qui seront dans le même champ, l'un sera pris et l'autre laissé. »
Les disciples curieux demandèrent : — Où sera-ce, Seigneur ?
— (' Où sera le cadavre », répondit Jésus, « s'assembleront les vautours. » ^
Par cette image énergique empruntée à la nature galiléenne, le Maître ne formulait-il pas une des lois terribles du gouvernement de Dieu, la loi des destructions nécessaires.^ Malheur à ceux qui ne se rattachent pas à la vie ! Le cadavre, c'est tout ce qui, dans l'humanité, n'a pas l'Esprit vivifiant de Dieu ; les vautours sont les forces destructives qui accomplissent sur ces morts, partout où ils se trouvent, les volontés vengeresses de l'éternelle justice.
La grandeur et l'austérité des devoirs que Jésus inculquait à ses disciples, la dureté persistante des épreuves qui les assailliraient dans ce monde livré à l'apre égoïsme d'une vie matérielle et sensuelle, durent leur inspirer quelque effroi.
Il leur recommanda la prière.
— c( Priez », leur disait-il, « priez toujours; ne vous lassez jamais. Ayez foi, Dieu vous entend. » Et il leur raconta cette parabole :
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— « Il y avait, dans une certaine ville, un juge qui ne craignait pas Dieu et n'avait aucun respect de l'homme. Dans cette même ville était une veuve qui vint à lui en disant : Faites-moi justice de mon adversaire. Pendant longtemps, il s'y refusa; mais après, il se dit en lui-même : A la vérité, je n'ai ni la crainte de Dieu ni le respect de l'homme; cependant, puisque cette femme m'importune, je lui ferai justice, de peur qu'à la fm elle ne vienne jusqu'à me frapper.
— « Vous entendez, ajoute le Seigneur, vous entendez ce que dit ce juge inique. Et Dieu ne vengerait point ses élus qui crient vers lui nuit et jour, — alors même qu'il retiendrait sa colère pour les venger ! Je vous le déclare, l'heure sonnée, la vengeance sera foudroyante.
« Mais lorsque le Fils de l'homme viendra, trouvera-t-il de la foi sur la terre ? »
Ce dernier mot de Jésus laisse entendre que les croyants eux-mêmes, les fidèles, se lasseront peut-être dans l'attente du jour de Dieu; la longanimité de l'éternelle justice fatiguera leur foi. En voyant les siècles et les cieux rouler toujours, sans ramener Celui qui doit être leur libérateur et leur justicier, ne perdront-ils pas le zèle ardent qui aspire à la délivrance.'^ Toujours opprimés et accablés, ne s'endormiront-ils point dans la torpeur f C'est un avertissement qu'il donne aux siens dans cette interrogation , une façon de dire encore : Priez, croyez, espérez jusqu'à la fin.
Au contact de l'Esprit de Dieu , l'homme s'affranchit des limites qui bornent ses idées, ses espérances, e^ rapetissent tout en lui; il apprend à entrer dans les immenses desseins de Dieu. Il sait qu'il a fallu des siècles pour préparer le premier avènement du Fils de l'homme, et qu'il faudra des siècles encore pour préparer le second ; mais ces siècles, il les regarde à l'exemple de Dieu, comme des jours rapides; et, plus haut que le temps, il a la patience de Celui qui fait des œuvres éternelles.
Dans ce même voyage , Jésus et sa petite caravane se trouvèrent souvent en présence des Pharisiens qui s'en allaient comme eux à Jérusalem. Il ks voyait toujours pleins de suffisance, satisfaits de leur justice et ne ménageant pas le mépris aux autres (i). Les disciples avaient eu, sans doute, leur part de ce dédain; sa sympathie pour les faibles, sa répulsion pour
{i) Luc, xviii, 9 et suiv.
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les superbes, lui inspirèrent une de ces paraboles où le pharisaïsme a été dépeint en traits immortels, d'une vérité sanglante, et flagellé avec une sainte ironie.
— (' Deux homm.:-:, dit-il à ces prétendus justes, étaient montés au Temple pour prier : un Pharisien et un publicain. Le Pharisien, debout, priait ainsi, en lui-même : Dieu, je te rends grâce de ce que je ne suis pas comme les autres hommes qui sont rapaces, injustes, adultères, comme ce publicain qui est là. Je jeûne deux fois la semaine, et je' donne la dime de tout ce que je possède.
« Et le publicain, se tenant loin, n'osait pas même lever les yeux au ciel; mais il se frappait la poitrine. Il disait : Dieu, sois propice à moi, pécheur.
— « Je vous l'affirme, dit Jésus, celui-ci est retourné justifié dans sa demeure; mais l'autre, non ; car quiconque s'élève sera abaissé, et quiconque s'humilie sera exalté. »
Le Maître aimait à conclure ses paraboles par une sentence morale qui en résumait la sagesse, et qui s'imprimait mieux dans la mémoire des disciples. On peut les approfondir, sans les épuiser jamais. Le devoir de l'humilité revenait, à tout instant, sur ses lèvres ; il y voyait la première condition de l'entrée dans son Royaume et le secret de toute grandeur véritable, il en était la vivante et parfaite incarnation. Personne ne s'est anéanti comme Jésus dans la volonté de son Père qui le menait, par une succession ininterrompue d'abaissements, jusqu'à la mort ; personne n'a été relevé plus haut par cette même volonté. Ce vaincu, ce crucifié, jouit, même en ce monde où son triomphe n'a pourtant pas sonné, d'une gloire qui défie toute gloire humaine. On ne peut être plus humilié qu'il ne Ta été dans sa vie ; on ne peut être plus glorieux qu'il ne l'est depuis sa mort.
Pendant une des haltes du voyage , on lui présentait de petits enfants, pour qu'il les touchât (i). La foi du peuple est partout la même; d'instinct, il accourt vers celui qu'il croit être l'Envoyé de Dieu; sa présence l'émeut; il amène au Prophète ce qu'il a de plus précieux ; il sent que sa main, posée sur la tête de ses enfants, leur sera un gage de bonheur. Les disciples, voyant l'envahissement de la foule, repoussaient ces gens. Jésus en fut indigné.
(i) Luc, xvm, n et suiv. Cf. Matth., xix, ij-i^; Marc, x, 13-16.
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— <( Laissez venir à moi les petits enfants », leur dit-il; « non, ne les empêchez pas, car c'est à ceux qui leur ressemblent qu'appartient le Royaume de Dieu. En vérité, je vous le dis, quiconque ne recevra pas comme un enfant le Royaume de Dieu, n'y entrera point. »
Et il les embrassa; il imposa sur eux les mains; il les bénit.
L'enfant n'a ni science, ni philosophie, ni préjugés, ni calculs d'intérêt; il ne critique pas, il ne juge pas, il ne résiste pas. Il est le modèle à suivre. Lorsque Dieu parle, l'homme doit imposer silence à son esprit, à ses sentiments préconçus, à sa raison trompeuse, à ses égoïstes passions. Redevenu simple, docile, confiant, il accueillera la bonne nouvelle, renaîtra dans l'Esprit, et goûtera dans sa conscience les bienfaits du Royaume.
Ce devoir austère de l'humilité, du sacrifice total, de l'anéantissement de l'homme devant Dieu et devant lui , est un des points fondamentaux de la doctrine de Jésus. On le retrouve sous mille formes dans ses entretiens intimes comme dans ses discours populaires. Ce que Jésus était, dans sa vie terrestre, à l'égard de son Père, il voulait, il exigeait que ses fidèles le fussent à son égard. Comme il était l'instrument parfait de la volonté de son Père, ses fidèles devaient renoncer à tout pour n'obéir qu'à son Esprit.
Tout quitter et le suivre était une formule dans laquelle il résumait les lois de son Royaume ; il la répétait souvent , et dans ce dernier voyage, marchant au-devant de la mort €t du supplice, il la rappela à plusieurs reprises.
Un jour, après une halte, comme il sortait de la maison où il avait reçu l'hospitalité, en se mettant en chemin (i), un jeune homme, un prince du peuple, accourut, toml)a à ses genoux et lui dit : — Bon Maître, que ferai-je pour posséder la vie éternelle t
Cette question révélait une nature d'élite et une âme sincère. Les doctrines de l'école sur le mérite des œuvres légales, sur la sainteté par la vertu des rites , ne satisfaisaient point sa conscience ; sûrement , il entendit le Maître parler de la vie éternelle avec un accent qui l'avait pénétré. Or, le secret de
(i) Luc, xviii, 18-30; Matth., XIX, 16-30; Marc, x, 17-31.
la vie éternelle n'appartient pas au génie humain. Aucun homme, quelque grand qu'il soit, ne peut le dévoiler. La vie éternelle est en Dieu ; et le moyen pour la posséder dépend de sa volonté impénétrable.
En acceptant de répondre à la question qui lui était adressée, Jésus s'élève au-dessus de l'homme et du génie humain; il se déclare le Maître de la vie éternelle, à l'égal de Dieu. C'est là, sans aucun doute, ce qu'il veut insinuer au jeune homme qui l'interroge.
— « Pourquoi m'appelles-tu bon? » lui dit-il; « personne n'est bon, un seul est bon, Dieu. »
Et, dès lors, Dieu seul et le Fils qui a tout reçu du Père, peuvent nous enseigner le bien infini qui est la vie éternelle.
Jésus poursuivit: « Tu connais les commandements.^ » — Lesquels.^ — « Tu ne tueras point. Tu ne commettras point d'adultère. Tu ne déroberas pas. Tu ne porteras point de faux témoignages. Honore ton père et ta mère; et aime ton prochain comme toi-même. » — J'ai observé, répondit le jeune homme, tous ces commandements depuis mon enfance. Que me manque-t-il encore.^
A ces mots, Jésus le regarda et l'aima.
— « Une seule chose te manque », lui dit-il; « si tu veux être parfait, vends tout ce que tu as, donne-le aux pauvres, et tu auras un trésor dans le ciel. Après, viens et suis-moi. »
Mais lui, en entendant ces paroles, poussa un soupir, et s'en alla triste, parce qu'il avait de grands biens.
Ce n'est pas assez d'accomplir le précepte littéral, il faut entrer dans l'esprit même de la Loi; or, la Loi est la volonté de Dieu. Si cette volonté nous demande le renoncement à tout, si Dieu nous dit comme au jeune homme riche : c Vends tes biens, donne-les aux pauvres, viens et marche derrière moi », l'hésitation n'est pas permise; on doit tout laisser et se mettre à la suite de Jésus.
Ainsi, le dernier mot de la perfection, dans sa doctrine, est de tout quitter et de le suivre. Il faut lui sacrifier tout, l'aimer plus que toute créature, faimer absolument, sans réserve et comme Dieu.
En voyant s'éloigner le jeune homme découragé, il regarda autour de lui, comme pour envelopper de plus près ses disciples fidèles; puis il leur dit :
— « Avec quelle difficulté les riches entreront dans le Royaume de Dieu ! »
6l8 JÉSUS CHRIST.
Us venaient de le constater; l'affection du Maître, son tendre appel, avaient échoué devant le sacrite des biens terrestres demandé à un riche, comme condition préalable de son entrée au Royaume.
Les disciples s'étonnaient grandement de la réflexion de Jésus; eux qui, tous, étaient pauvres, durent s'attrister du sort des riches. Ce noble mouvement toucha son cœur :
— « Mes petits enfants », reprit-il avec tendresse, «qu'il est difficile à ceux qui se confient dans les richesses, d'entrer dans le Royaume de Dieu! Il est plus facile qu'un chameau passe par le chas d'une aiguille, qu'un tel riche entre, dans le Royaume des ci eux. »
L'étonnement des disciples s'accrut, et ils se disaient tristement Tun à l'autre : — Qui pourra donc être sauvé (i) ?
L'immense multitude des hommes est entraînée par l'amour des biens de ce monde; ceux-là mêmes qui ne les possèdent pas les désirent, et ceux qui les possèdent en sont les esclaves. Si donc le Royaume de Dieu n'est ouvert qu'aux pauvres en esprit, aux hommes qui n'ont pas confiance en la richesse, où et comment se recrutera-t-il ?
L'entourage intime de Jésus entrevoit, pour la première fois peut-être, la difficulté de l'œuvre surhumaine à laquelle les disciples étaient appelés et dont la force divine ne leur était pas connue.
Les difficultés se perpétuent et, avec elles, l'effroi de ceux qui continuent le labeur des apôtres, dans ce monde fasciné par La matière. Jésus attacha son regard sur les siens, d'après l'un des témoins de la scène, et il leur dit :
— « Ce qui est impossible aux hommes ne l'est pas à Dieu. Tout est possible à Dieu (2). »
Ils en étaient la preuve vivante. A Tappel du Maître, ils avaient tout quitté : leurs filets et leurs barques, leur père, leur maison et leur champ, leur bureau de péage et leur métier. La Foi est plus forte que tout. Rien n'arrête ceux que Dieu attire.
Pierre, dont la vivacité et la franchise ne se démentent jamais, ne put s'empêcher de le remarquer. — Voilà que nous avons tout quitté, nous autres, pour vous suivre. Et il ajouta, non sans naïveté et quelque préoccupation personnelle : — Que nous sera-t-il donc donné .f^
(1) Luc, xviii, 2b et parall. — {2) Marc, x, 27.
— « Vous qui m'avez suivi », répondit Jésus, « je vous le dis, en vérité, parce que vous m'avez suivi, lorsqu'au jour de la régénération le PMls de l'homme siégera sur le trône de sa gloire, vous aussi, vous siégerez sur douze trônes et vous jugerez les douze tribus d'Israël. »
Le Maître, jusqu'à présent, n'avait point parlé à ses disciples de récompense et de gloire; mais, en les appelant à lui, en les arrachant à leur vie et à leur milieu, en se les incorporant, en les pénétrant de son âme, il les associait à toutes les phases de sa propre destinée ; et eux-mêmes, à mesure que l'amour et la confiance se raffermissent , ils prennent un sentiment plus vif de l'intimité qui identifie leur sort avec celui de leur Maître. S'il était vaincu dans son œuvre, ils seraient entraînés dans sa défaite ; s'il triomphait, ils participeraient à son triomphe. L'hypothèse de l'insuccès leur eût semblé une injure à la puissance de celu-i qu'ils aimaient et qu'ils appelaient le Seigneur et le Messie : ils n'y songeaient même pas. Les difficultés du moment, les luttes incessantes que soutenait Jésus contre les docteurs, l'opposition grandissante et menaçante des prêtres, des anciens et du grand Conseil; toute cette situation incertaine, périlleuse, critique, ne les ébranlait pas; leur foi au triomphe prochain restait imperturbable, cette foi pleine d'illusions leur suffisait. C'est ce triomphe qu'escomptaient Pierre et les autres, sans cependant le bien définir, lorsqu'ils demandaient au Maître : Et nous, qui avons tout quitté, que nous sera-t-il donné .^
La récompense est au delà de la vie et plus haut qu'elle. Jésus élève les espérances légitimes de ses apôtres, il leur dit qu'ils triompheront avec lui; mais pour ménager leur faiblesse et la part d'illusion nécessaire à toute créature, il les laisse incertains sur le temps. Lorsque son jour sera venu, — le jour d'universelle régénération où, tout étant soumis à son empire, tout sera renouvelé dans sa propre gloire, — alors, ils partageront sa royauté sur le peuple de Dieu, symbolisé par les douze tribus d'Israël.
En attendant ce jour lointain, mystérieux, le sort des fidèles, du moindre des humbles qui aura tout quitté pour suivre Jésus, n'est pas à plaindre.
— • « Je vous le dis, en vérité », ajouta Jésus, « nul ne quittera sa maison, ou ses frères, ou ses sœurs, ou son père, ou sa mère, ou sa fille, ou ses champs, à cause de moi et à cause de
l'Évangile du Royaume, qui ne reçoive maintenant, en ce temps même, cent fois autant : maisons, frères, sœurs, et fils, et mère, et champs, — avec des persécutions, — et dans le siècle à venir, la vie éternelle. »
Il faudrait être bien étranger à la parole de Jésus et à sa doctrine pour donner à cette promesse du centuple un sens littéral et matériel. On ne saurait admettre que Jésus ait convié les siens à une sorte de paradis de millénaire. Il est certain cependant que l'Esprit divin dont il est la source, non seulement apporte à tous ceux qui le reçoivent invisiblement l'avant-goût des biens célestes, éternels, infinis, mais, par surcroît, exalte encore cette vie d'ici-bas, augmente ses ressources, harmonise ses énergies, transfigure tous ses actes. Entre les êtres élus que cet Esprit rapproche, il se forme des liens plus intimes, plus profonds, plus doux, qu'entre ceux de la même parenté et du même sang.
Afin que le disciple de Jésus ne s'enivre pas dans les douceurs d'une vie heureuse, la persécution lui est promise : elle le tiendra toujours en éveil. Quelque dure qu'elle soit, il la portera d'un cœur vaillant, parce qu'il la connaît et parce qu'il espère : il sait qu'elle passe, et il espère en la plénitude de l'éternelle vie, déjà commencée pour lui, en cette terre.
Cet enseignement remuait, réjouissait, exaltait les disciples. Le cœur humain s'ouvre volontiers à ce qui lui parle de bonheur, de vie et de triomphe.
Les sentiments égoïstes se trahissaient aisément dans l'entourage du Maître. Ceux qui avaient été les premiers appelés se prévalaient de leur prédilection; ils voulaient assurer dans le Royaume leur place privilégiée. Étonnante illusion de l'homme! ces pêcheurs de Galilée ne songent plus qu'aux grandeurs terrestres du Royaume messianique, et en croyant aller au triomphe, ils ne se doutent pas que Jésus les conduit aux luttes les plus terribles. Mais il veille sur eux; il possède l'art divin de les former; il sait, quand il le faut, les relever et les abaisser.
— « Sachez », leur dit-il, « que des premiers beaucoup seront les derniers, et des derniers les premiers.
« Le Royaume des cieux est semblable à un père de famille qui sortit de grand matin, afin de louer des ouvriers pour sa vigne. Il convint avec eux d'un denier par jour, et il les envoya.
« Or, vers la troisième heure, il sortit de nouveau, et il vit d'autres ouvriers oisifs sur la place. — Allez, leur dit-il, vous aussi, à ma vigne, et ce qui sera juste, je vous le donnerai, lis y allèrent. Puis, vers la sixième et la neuvième heure, il sortit encore et fit la même chose. Enfin, il ressortit vers la onzième heure, et il en trouva qui étaient là, oisifs. — Pourquoi, leur dit-il, êtes-vous là, tout le jour, sans rien faire .^ — Parce que personne ne nous a loués. — .Allez, vous aussi, à ma vigne.
(( Sur le soir, le maître dit à l'intendant : — Appelez les ouvriers et payez-les, en commençant par les derniers.
« Ceux donc qui étaient venus vers la onzième heure s'approchèrent, et ils reçurent chacun un denier. Les premiers vinrent ensuite, espérant recevoir plus. Mais ils reçurent aussi chacun un denier; et, en le recevant, ils murmuraient contre le père de famille. Ils disaient : — Les derniers ont travaillé une heure, et vous les traitez comme nous qui avons porté le poids du jour et de la chaleur.
(( Le père de famille répondit à l'un d'eux : — Mon ami, je ne vous fais point de tort; n'étes-vous pas convenu avec moi d'un denier.^ Prenez ce qui est à vous et allez. Je veux donner à ces derniers comme à vous. Est-ce qu'il ne m'est pas permis de faire ce que je veux f Pourquoi votre œil est-il mauvais, parce que je suis bon ?
(' C'est ainsi que les derniers seront les premiers et les premiers les derniers. »
L'œuvre du Royaume est une œuvre de miséricorde et de bonté plus encore que de justice. L'homme n'a le droit de se prévaloir de rien contre ses frères. Avant l'appel de Dieu, il n'est qu'un ouvrier oisif ; une fois appelé, il n'a qu'à accomplir sa tache. Le Père est juste; il le payera de son labeur; il recevra son denier. Mais qu'il soit l'ouvrier de la onzième ou de la première heure, qu'il ait porté le poids du jour et de la chaleur, ou qu'il ait eu la tâche plus facile, qu'importe! La libéralité divine n'a pas à compter avec lui; elle est indépendante et souveraine, nous n'avons qu'à nous oublier en elle, à l'admirer en nous et en ceux qu'elle a choisis.
Le Père de famille a appelé les hommes en foule. L'essentiel est de répondre à l'appel et d'être fidèle; c'est là ce que Jésus demandait à ses disciples, en leur rappelant ce mot effrayant :
« Beaucoup sont appelés, mais peu sont élus »; ils trahissent leur vocation et ils sont rejetés.
La caravane était arrivée dans la vallée du Jourdain, sur la grande route qui mène de Galilée à Jérusalem par Jéricho. Elle n'était plus qu'à deux journées de marche de la ville sainte, et, en passant au pied du Sartaba, elle pouvait voir, sur la cime, les feux allumés qui annonçaient au peuple la néoménie et la Pâque de l'an 30 (i).
(i) Tûlm. Hierosûi, Rosch. Hoshanna, cap. 11, col. 3.