FIN DU VOYAGE : DE JERICHO A BETHANIE
En s'approchant de Jérusalem, les disciples ne pouvaient se défendre d'une vague anxiété. Les périls qui, là-bas, menaçaient le Maître, leur revinrent en pensée. Il y eut une heure émouvante, solennelle, dont la tristesse est restée profondément empreinte dans le souvenir d'un des témoins.
Jésus marchait en avant; les disciples suivaient, silencieux, pleins de stupeur et de crainte (i).
Il prit à part les Douze (2) et il leur dit :
— « Nous montons à Jérusalem ; tout ce que les Prophètes ont écrit sur le Fils de Thomme va s'accomplir. Il sera livré aux Princes des prêtres, aux Scribes et aux anciens, et ils le condamneront à mort. Ensuite, ils le livreront aux païens pour être insulté, flagellé et couvert de crachats; et, après qu'ils l'auront flagellé, ils le crucifieront; et, le troisième jour, il ressuscitera. »
Jésus avait déjà, à deux reprises, annoncé solennellement à ses apôtres son supplice, sa mort et sa résurrection : une première fois, en allant à Césarée, après la scène où Pierre l'avait appelé le Messie, le Fils du Dieu vivant; une seconde fois, en descendant du Thabor et en revenant à Capharnaùm. Il l'annonce aujourd'hui, pour la troisième fois, dans cette vallée du Jourdain où les cieux s'étaient ouverts sur sa tête, où TEsprit avait visiblement manifesté sa présence en lui, où la voix du Père l'avait proclamé son Fils bien-aimé, où lui-même avait dit : « Il me faut accomplir toute justice. »
(i) Marc, x, 32. — {2) Matth., xx, 17-19; Marc, x, 3J-J4; Luc. xviii,
Ce mystère effrayant d'expiation et d'amour, cette résurrection du monde par la mort du Messie, était pour les disciples une énigme; ils en détournaient leur pensée timide; plus ils croyaient à la sainteté et à la divinité de Jésus, moins ils pouvaient admettre sa défaite, son supplice et sa mort. « Ils ne comprenaient rien à cela. Cette parole leur était cachée. Ils n'entendaient pas ce qui leur était dit (i). »
Ces mots de mort, de résurrection au troisième jour, — bien qu'ils ne les entendissent guère mieux que ceux de douleur, de mépris, de supplice et de croix, — ramenaient, il est vrai, leur pensée à la manifestation glorieuse du Royaume ; et alors, comme il arrive aux natures faibles, irrésolues, l'abattement faisait place à l'espérance.
Ils se disaient que le Règne de Dieu allait apparaître, et dans la naïveté de leurs préoccupations personnelles, ils songeaient à s'assurer les premières places. Les parents, les mères surtout, épousaient les ambitions de leurs fils et ne craignaient pas d'intervenir auprès du Maître pour le solliciter en leur faveur.
Les caravanes de Galilée qui se rendaient à la fête ont dû rencontrer Jésus et les siens aux environs de Jéricho. Ainsi s'explique la présence de la mère des fils de Zébédée, Jacques et Jean, dans l'entourage de Jésus, et la scène qui se passa un peu après l'annonce de la passion et de la mort.
Salomé s'approcha de Jésus avec Jacques et Jean (2), et elle se prosterna devant lui pour lui faire une demande. — Maître, dirent les deux fils, avec une étonnante confiance, quoi que nous vous demandions, nous voulons que vous le fassiez pour nous.
— « Que voulez-vous .f^ » dit Jésus.
La mère répondit : — Ordonnez que mes deux fils que voilà soient assis, l'un à votre droite, l'autre à votre gauche, dans votre Royaume.
Tout entier à la pensée de sa mort prochaine, et de ce supplice par lequel il devait entrer dans la gloire, Jésus les rappela à ces apôtres encore ambitieux qui ne songeaient qu'au but, oubliant le chemin.
— « Vous ne savez pas ce que vous demandez. Pouvez-vous boire le calice que je vais boire .^^ être baptisés du baptême dont je vais être baptisé î: »
(ijLuc, xvm, 34. — {2) Matth., xx, 20-28; Marc, x, 3$-4).
Les impétueux disciples répondirent sans hésiter : — Nous le pouvons.
— (' Le calice que je dois boire », répondit Jésus, « vous le boirez, en effet, et vous serez baptisés du baptême dont je vais être baptisé ; mais d'être assis à ma droite et à ma gauche, il ne m'appartient de le donner qu'à ceux à qui il a été proposé. »
L'entrée dans le Royaume, le degré de mérite des élus, leur place définitive dans la hiérarchie éternelle, à côté et au-dessous du chef, ont leur explication suprême dans la volonté de Dieu. Cette volonté est cachée à toute créature; Jésus seul la connaît et la traduit à la terre; mais il ne la commande pas. Il lui obéit, au contraire, il n'en est, dans sa vie humaine, que l'exécuteur fidèle.
En l'entendant parler ainsi à Jacques et à Jean, les dix autres s'indignèrent contre les deux frères. Leur ambition avait excité la rivalité jalouse de leurs compagnons. Jésus les appela. Ces petitesses l'attristaient; mais sa mansuétude calmait tout ; les fautes mêmes qui se produisaient sous ses yeux lui inspiraient des leçons pleines d'à-propos et des enseignements sublimes.
— (' Vous savez », leur dit-il, « que les princes des nations les dominent et que les grands, dans le peuple, exercent puissance sur lui. Il n'en sera pas ainsi parmi vous. Quiconque voudra être le plus grand sera votre serviteur. Oui, quiconque voudra être le premier parmi vous devra être le serviteur de tous. »
En formulant cette loi, une des plus hardies et des plus nécessaires du Royaume de Dieu, le Maître ne fait que traduire sa propre vie. Lui, le chef de l'humanité nouvelle, lui, le premier et le plus grand, — il n'est pas venu pour être servi, mais pour servir et donner sa vie, afin de racheter celle de plusieurs. Le problème de ses abaissements apparaît sous un jour qui l'éclairé. Le supplice de Jésus sera la rédemption d'un grand nombre. En mourant, il sert les hommes; c'est ainsi qu'il règne. Ses vrais disciples ne connaîtront d'autre souveraineté que celle du dévouement dans le sacrifice jusqu'à la mort.
A mesure que Jésus avance dans ce voyage, la foule parait s'être multipliée sur ses pas. Lorsqu'il arriva à Jéricho (i),
(1) Elle doit son nom, soit à l'ancien culte de la Lune établi là par les Ghana-
elle s'accrut encore. Les caravanes de la Pérée rejoignaient là celles qui descendaient des montagnes de Galilée et des environs du lac. A l'époque des grandes fêtes juives, la ville s'emplissait d'étrangers et de pèlerins. Elle était la dernière halte avant Jérusalem. Elle n'avait rien de l'aspect ordinaire des villes de l'Orient. Au lieu de s'entasser, les maisons se disséminaient, à l'ombre des palmiers, des bananiers, destérébinthes et des sycomores, au milieu de superbes jardins, toujours arrosés et toujours frais, ^ous un ciel de feu.
Comme il en approchait, un aveugle était assis au bord du chemin, mendiant ( i) . En entendant la foule passer, il demanda ce que c'était. On lui dit : — C'est Jésus le Nazaréen qui passe. Et il se mit à crier : — Jésus, fils de David, ayez pitié de moi !
Cet hommage messianique, sortant de la bouche d'un malheureux, toucha le Maître. Ceux qui marchaient en tête 'du cortège voulaient imposer silence à l'aveugle; mais lui redoublait son cri : — Fils de David, avez pitié de moi !
Jésus s'arrêta, il commanda qu'on le fît venir; et lorsqu'il fut auprès de lui, il lui dit ces mots : a Que veux-tu que je te fasse f » — Seigneur, répondit l'infirme, que je voie. — « Vois » , lui dit Jésus, « ta foi t'a sauvé. »
L'aveugle aussitôt recouvra la vue, et il suivit son Sauveur, glorifiant Dieu. Le miracle émut la fouie, qui éclata en louanges (2).
Jésus entre dans Jéricho en triomphe. Il ne repousse plus les acclamations populaires, il n'impose plus silence à ceux qu'il guérit : on dirait qu'il prépare sa prochaine entrée à Jérusalem.
Un autre incident qui laisse voir, dans la candeur du récit, toute l'âme de Jésus, signala son passage à travers la ville (3).
Au milieu de la foule pressée qui voulait approcher du Prophète, il y avait un homme nommé Zachée. Par sa situation de chef des publicains, il appartenait à cette classe de
néens, soit aux parfums de ses jardins. Étymologiquement, on peut justifier cette double origine, Iricho ou lerecho dérivant, soit de iarêah, lune, ou de rouah, exhaler une odeur. Ces deux étymologies sont données par saint Jérôme. Lib. de nom. hcbr. — Sur la Jéricho hérodienne, cf. Strab., 1. XVI, ch. 11, 41. Bell. Jud., IV, 8, 2, 3.
(i) Luc, XVIII, 3S-4>-
(2) Voir l'Appendice Q^ Les aveugles de Jéricho.
(3) Luc, XIX, i-io.
pécheurs pour laquelle les Pharisiens professaient le plus pieux mépris. Il était riche; mais la richesse, alors, ne faisait point pardonner ce que les formalistes appelaient l'impiété. Il n'ignorait pas évidemment que Jésus avait la renommée d'être Tami des gens de sa condition, et il avait un ardent désir de le voir, de le connaître. Sa petite taille ne lui permettant pas de dominer la foule, il prit les devants et monta sur un sycomore, près du chemin où Jésus devait passer.
Arrivé en cet endroit, le Maître leva les yeux et l'aperçut. — « Zachée '>. lui dit-il, en l'appelant par son nom, « descends vite, il faut que je séjourne aujourd'hui dans ta maison. »
Le chef des péagers descendit en hâte, et le reçut avec joie.
Ce fut un scandale dans la foule, où les coutumes pharisiennes faisaient loi. On disait de tous côtés : — V^oyez, il est descendu chez un pécheur.
La présence de Jésus sous le toit de Zachée parut avoir subitement transformé le publicain. Debout devant le Seigneur, il confessa les injustices de sa vie et manifesta, tout haut, son repentir et sa pénitence. — Seigneur, dit-il publiquement, je donnerai aux pauvres la moitié de mes biens; et si j'ai fait tort à quelquiun en quoi que ce soit, je lui rendrai le quadruple (i).
Alors Jésus dit : " Cette maison a reçu aujourd'hui le salut. Celui-là est aussi enfant d'Abraham. Le Fils de l'homme est venu chercher et sauver ce qui avait péri. »
Cette anecdote est de celles où éclate la miséricorde de Jésus envers les pécheurs, les gens méprisés et dédaignés de ce monde. Elles étaient fréquentes dans son apostolat. Elles ont dû revenir plus vivement en mémoire chez les apôtres et les disciples, et s'imposer plus fortement à l'attention des premières communautés chrétiennes, alors que la bonne nouvelle trouvait chez les païens et le peuple inférieur des provinces d'Asie, dans la Macédoine et la Grèce, un accueil si ardent. « Voyez ceux qui sont appelés, écrivait saint Paul, ils ne sont pas nombreux les savants, pas nombreux les nobles, pas nom.breux les puissants. Dieu choisit les ignorants, les infirmes, les obscurs, les dédaignés de ce monde (2). » La loi qui avait
(i) La casuistique du Talmud oblige à rendre le quadruple de ce qu'on a volé. Cf. Sanhédr., fol. 2^, 2. Maimon., in Peah, c. 1. (2) / Corinth., 1,2^, 28.
présidé à l'apostolat messianique se continuait dans l'apostolat des disciples. On aimait à le constater, et le zèle y cherchait un encouragement et une justification.
Le pécheur Zachée est resté le type de tous ceux qui, dans leur misère, entendant parler de Jésus, le Sauveur et l'ami des publicains, ont désiré le connaître et le voir, dans son passage à travers l'humanité. Il va au-devant de ce désir, il aime à recevoir l'hospitalité de ces natures dont la sincérité le touche. Il les visite, il leur révèle le désordre de leur conscience, leur enseigne le repentir et la résolution du bien; ces païens empressés sont tout à coup transfigurés par la foi ; les voilà désormais les vrais fils d'Abraham et les élus du Royaume.
Un mot du troisième Évangile donne à entendre que, pendant le séjour de Jésus à Jéricho, la pensée du Royaume de Dieu, de sa manifestation prochaine et éclatante, à Jérusalem même, agitait l'opinion, aussi bien dans la foule que chez les disciples et dans l'entourage intime de Jésus (i). L'effervescence était générale, elle croissait à mesure qu'on approchait de la ville sainte. On ne se doutait guère de ce qui allait se produire en réalité. L'homme vit d'illusions; mêlant à la vérité ses propres chimères, il ne comprend les desseins de Dieu qu'après leur accomplissement. Jésus seul portait dans sa conscience le poids de sa vocation douloureuse ; il comprenait, seul, de quelle façon tragique le Fils de l'homme allait être exalté. Calme et recueilli au milieu de l'agitation de tous, il essayait, avec une sagesse discrète, de dissiper les illusions des siens. Cette sagesse lui inspira une nouvelle parabole (2) :
— « Un homme de grande naissance s'en alla en pays lointain, prendre possession d'un royaume pour revenir ensuite.
(' Il appela dix de ses serviteurs, et il leur donna dix mines, en leur disant : — Faites-les valoir jusqu'à ce que je revienne.
« Or, ceux de son pays le haïssaient; et ils envoyèrent après lui des députés chargés de ce message : Nous ne voulons pas que celui-ci règne sur nous.
« Étant revenu, après avoir pris possession du royaume, il fil appeler ses serviteurs auxquels il avait donné de l'argent, pour connaître le profit que chacun en avait tiré.
« Le premier vint et dit : — Seigneur, votre mine a
(1; Luc, XIX, ii.~ (2) Luc, XIX, 12-27. Cf. Matth., xxv, 14-30.
rapporté dix autres mines. — Bien, mon bon serviteur, tu as été fidèle en peu de chose, c'est pourquoi tu auras puissance sur dix villes.
« Un autre vint et dit : — Seigneur, votre mine en a produit cinq autres. — Et toi, répondit le maitre, sois établi sur cinq villes.
« Et un troisième vint et dit : — Seigneur, voilà votre mine, je l'ai gardée, enveloppée dans un linge, car je vous ai craint; vous êtes un liomme sévère, vous enlevez ce que vous n'avez point posé, et moissonnez ce que vous n'avez point semé.
« — Je te juge à tes paroles, serviteur mauvais. Tu savais que je suis un homme sévère, enlevant ce que je n'ai point posé, moissonnant ce que je n'ai point semé ; pourquoi donc n'as-tu pas mis mon argent à la banque, afin qu'à mon retour je le retirasse avec profit?
« Et il dit à ceux qui étaient présents : — Otez-lui la mine, donnez-la à celui qui en a dix. — Seigneur, dirent-ils, il a déjà dix mines. — Donnez, donnez, car je vous le déclare, on donnera à celui qui a, et il sera dans l'abondance; et à celui qui n'a pas, on lui ôtera ce qu'il a.
« Quant à mes ennemis, ceux qui n'ont pas voulu que je règne sur eux, amenez-les ici, et tuez-les devant moi. »
L'homme de grande naissance, c'est Jésus, le Fils de Dieu. Le monde est le pays lointain où il vient fonder son Royaume.
Ceux de son pays qui le haïssent, qui ne veulent pas qu'il règne sur eux, ce sont les Juifs, ses propres concitovens. Les serviteurs auxquels il confie les dix mines, voilà les appelés. La venue sur la terre n'est que le premier avènement du Royaume, avènement douloureux, plein de luttes et d'opposition. Le second avènement est dans la puissance : Jésus jugera souverainement les appelés, et il fera sentir sa colère aux ennemis qui ont refusé sa royauté.
Entre les deux se déroule une période indéterminée, c'est le temps du travail pour les appelés : il faut qu'ils fassent fructifier le don divin. A ce prix seulement, les appelés deviendront des élus.
La fin de la parabole est menaçante; elle s'adresse à ceuxlà mêmes contre lesquels Jésus va engager la lutte décisive. Le temps viendra où ils subiront les saintes représailles du Fils de l'homme pour en avoir méconnu le droit divin et outragé la faiblesse. Ces représailles commencent dès ce monde. De même que les élus ont déjà l'avant-goùt des misé-
ricordes infinies, les maudits du Christ éprouvent un instant les terribles prémices de sa justice. Les Romains incendiant, détruisant Jérusalem et égorgeant ses fils, ne seront que les instruments visibles de celui qui attend, caché dans la gloire et la puissance de son Père, le siècle du plein triomphe messianique sur Tunivers renouvelé.
Le lendemain, Jésus se remit en marche. Il avait signalé son entrée à Jéricho par un miracle, il signala de même sa sortie.
Au bas de la montée connue aujourd'hui sous le nom d'A'Kabet-Djaber, — Fancienne montée d'Adoummin, — deux aveugles étaient assis, demandant Taumône. La guérison de la veille ayant été sue, inspira aux deux infirmes le même mouvement de foi qui avait si bien réussi pour leur compagnon d'infortune et qui devait éveiller à nouveau la compassion du Prophète.
L'un d'eux était connu. On l'appelait le fils de Timée, Bar-timée. Entendant que Jésus le Nazaréen passait, il se mit à crier avec cette confiance ardente que le malheur souvent inspire : — Jésus, fils de David, ayez pitié de moi!
La foule précédait, et Jésus suivait.
Ceux qui étaient en avant gourmandaient Taveugle pour le faire taire; mais lui, redoublant ses supplications, criait toujours plus haut : — Fils de David, ayez pitié de moil
Jésus s'arrêta et commanda qu'on lui amenât l'aveugle. — Aie confiance, lui dit-on, lève-toi, il t'appelle.
L'aveugle, rejetant son manteau, se leva en bâte et vint à Jésus qui lui demanda : c Que veux-tu que je te fasse? )> — Seigneur, que je voie. — t( Vois )^ lui dit le Maître; « ta foi t'a guéri. »
Et aussitôt il se mit à sa suite, en glorifiant Dieu.
Ce chemin de Jéricho à Jérusalem avait vu souvent Jésus et ses disciples. Il y a quelques semaines encore, il y passait, en se rendant auprès de Lazare à Béthanie. Aujourd'hui, il le reprend pour la dernière fois, tenant la tête du cortège, tranquille, résolu. C'était un vendredi, six jours avant la Pâque. La fête tombait, cette année, le 7 avril. Jésus n'alla point jusqu'à Jérusalem ; il laissa le gros de la caravane continuer sa route, se disséminer aux alentours du mont des Oliviers, et il fit halte à Béthanie (ij.
{i) Jean, xii, i.
Son arrivée devait être connue d'avance et attendue de ses amis préférés, qui lui firent un accueil plein d'honneur, ,tel que pouvaient le souhaiter la tendresse divine, la reconnaissance et le culte dont il était l'objet.
On lui prépara à souper, le lendemain, dans la maison de Simon le lépreux (:), — un ami, un parent, peut-être, des amis de Jésus. Marthe servait; Lazare, le ressuscité, était parmi les convives.
Pendant le repas, une femme vint avec un vase d'albâtre, plein d'un parfum de nard choisi. Elle s'approcha, rompit le vase, répandit le parfum sur la tête de Jésus, en oignit ses pieds et les essuya avec ses cheveux.
Le rite ordinaire de la réception des hôtes, — l'eau sur les pieds, le parfum sur la tête, — ne suffit point à cette femme. Son âme ardente eut une inspiration hardie : elle versa comme de l'eau la liqueur précieuse sur les pieds du Seigneur, et elle les essuya avec sa chevelure. Toute la maison fut remplie de l'odeur du parfum.
On se demande quelle est cette femme dont l'Évangéliste n'a pas dit le nom ; l'hésitation n'est pas possible, les moindres détails du récit rappellent la sœur de Marthe et de Lazare, la pécheresse convertie, Marie-Magdeleine.
De tels actes, en dehors de la formule reçue, sont toujours incompris par les natures vulgaires et basses qui jugent tout au point de vue de ce qu'elles nomment la convenance ou Tintérêt.
Toute une livre du parfum le plus précieux venait d'être perdue. C'était une profusion regrettable, excessive, pensaient quelques disciples. Judas, fils de Simon, l'Iscariote, se fit l'interprète de leur mécontentement, et, masquant sa mauvaise humeur sous une charité hypocrite : — Ne pouvait-on vendre ce parfum .^^ s'écria-t-il. Il y en avait pour trois cents deniers. On en eût donné le prix aux pauvres.
Celui qui parle ainsi et qui va jouer un rôle si odieux, apparaît nommément, pour la première fois, dans ce récit.
Il était le trésorier de la petite communauté, veillait aux provisions, faisait les achats, préparait les haltes du voyage. L'un des Évangélistes remarque qu'il trahissait déjà, dans sa fonction, la confiance du Maître, s'appropriant l'argent des-
(i) Matth., XXVI, 6-13; Marc, xiv, 3-9 ; Jean, xii, 2-8.
tiné à l'entretien de tous. C'était un voleur, dit-il crûment (i). Une ambition malsaine a dû le pousser à suivre Jésus et le retenir près de lui. Il espérait voir satisfaits ses rêves de cupidité dans le Royaume nouveau qui se préparait et qu'il imaginait, à la façon de ses contemporains, tout rayonnant d'abondance terrestre et de gloire humaine.
Caractère intéressé et avide, sournois et grossier, il est resté fermé à la doctrine et à l'influence du Maître. La sainteté de Jésus ne l'a point transformé. Ces natures, réfractaires à la bonté de Dieu, semblent prédestinées à la trahisonet au crime.
Jésus prit la défense de Marie : — « Laisse-la » , dit-il à Judas, « elle a gardé ce parfum pour le jour de ma sépulture. Les pauvres, vous les aurez toujours avec vous; mais moi, vous ne m'aurez pas toujours.
« En vérité, je vous le dis, partout où sera prêché cet Évangile, — et il le sera dans le monde entier, — on- racontera ce qu'elle a fait, et elle sera louée. »
Ceux qui servent Jésus et l'honorent publiquement ne seront pas plus oubliés que lui dans ce monde où les œuvres humaines les plus éclatantes, cependant, pâlissent bientôt et s'effacent. Ils survivent avec le Maître, enveloppés de sa propre gloire et de son immortalité. Le parfum de Magdeleine, versé si généreusement sur les pieds du Fils de l'homme, à la veille de sa sépulture, ne s'est pas évaporé. Suivant la prophétie de Jésus, il embaume encore non plus la maison de Béthanie, mais l'humanité entière. Les croyants vénèrent et célèbrent partout la femme dont le cœur a été si délicatement inspiré.
L'allusion de Jésus à sa mort prochaine jeta un voile de deuil sur tous les convives, et l'angoisse dut étreindre le cœur des amis du Maître.
Sa présence à Béthanie était déjà connue à Jérusalem. Un grand nombre de Juifs, à cette nouvelle, étaient accourus pour le voir, lui et Lazare. Les chefs du Sanhédrin avaient laissé entendre que Lazare même n'échapperait pas. Ce miracle vivant les irritait.
La raison d'État, invoquée par le grand prêtre Kaïphe, conseillait la violence ; on était de plus en plus résolu à la violence.
Tout présageait une catastrophe ; et, cette fois, loin de la fuir, Jésus allait l'affronter.
(i) Jean, xii, 6.
A.VC lE.WNE ET MODERNE '},\\ \>C:^^f coin])roiiaiil
l'^ reliefilu sol , U- Lracc des murailles. }.^ ,f-><^r^ ^^-'^""'"^
los priMcii)aux moniimenls ^^ ^*v^ , vMi<^»'*Tir