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DERNIERS CONFLITS DANS LE TEMPLE

Dans toute société humaine, religieuse ou politique, régiilièrement constituée, l'initiateur qui remue l'opinion, le censeur qui stigmatise les vices du régime établi et appelle à la réforme, le novateur qui aspire à perfectionner ce qui est, — tous, génie ou prophète, — soulèvent l'hostilité du pouvoir. En présence de ces personnalités puissantes dont l'inspiration ne relève pas d'elle, l'autorité prend de l'alarnee; effrayée, elle s'irrite; menacée, elle opprime et persécute.

C'est une loi de l'histoire qui régit tous les peuples; elle est écrite dans la nation juive en traits de sang. Les hommes d'initiative, chez elle, ce sont les prophètes, les envoyés de Jéhovah, ceux que sa parole vivante anime, éclaire, emporte. Élie, Amos, Michée, Isaïe, Jérémie, Daniel, Jean- Baptiste, pas un de ces héros qui n'ait été la victime du pouvoir sacerdotal et royal, ou des passions populaires. Les êtres choisis par Dieu, afin d'améliorer l'humanité et les peuples, sont toujours victimes de leur vocation, ils tombent sous les coups de ceux-là mêmes qu'ils viennent sauver. Lorsque la multitude exaspérée se retourne contre eux, elle les tue, dans sa colère instinctive et brutale. Le pouvoir apporte d'ordinaire, dans son opposition et sa lutte, la perfidie et la légalité ; armé du droit souverain de juger et de condamner, avant de se saisir de sa victime, il se donne le temps de prouver qu'elle est digne du dernier supplice, et qu'en sévissant, il maintient l'ordre et sanctionne les lois.

Jamais initiative n'égalera celle de Jésus. De tous les hommes qui ont remué leur peuple, il est le plus puissant. L'influence qu'il exerce atteint les profondeurs de la conscience ; il

donne l'énergie qui paralyse le mal dans sa cause même, et, en fondant le Règne de Dieu, il crée vraiment un monde nouveau. Il a dû, plus que personne, soulever la haine et les persécutions du pouvoir. Quels ont été les derniers éclats de cette haine, ses machinations et ses menées perfides.^ Les documents évangéliques nous l'apprennent avec une abondance de détails qui prouve l'impression laissée dans les témoins par ces scènes violentes d).

Les autorités juives, toujours plus exaspérées, cherchaient à se saisir de Jésus. Depuis la veille, elles délibéraient, se concertaient, tenaient des conciliabules. On voulait à tout prix éviter le bruit, couvrir la violence du masque de la légalité et de la justice. Une émeute, provoquée par l'arrestation de Jésus, pouvait avoir les plus graves conséquences, déterminer l'intervention armée des Romains, et exposer le grand prêtre et ses conseillers aux sévérités du gouverneur.

Le procédé le plus sûr était de questionner d'abord Jésus avec ruse, de l'amener à se trahir lui-m.ême par quelques paroles habilement provoquées qui, le compromettant auprès du peuple et des Romains, motiveraient son arrestation et son appel devant la haute assemblée. On adopta ce plan.

Le Sanhédrin, depuis les fameuses séances où Kaïphe avait conseillé brutalement la mort du Prophète, était unanime. Les membres qui appartenaient au sacerdoce, les notables du pays et les lettrés, tous, par intérêt religieux ou politique, voulaient se débarrasser de celui qu'ils appelaient dédaigneusement c le Galiléen »'.

Le 1 2 de Nisan, au matin, étant entré dans le Temple, Jésus marchait sous les portiques, enseignant et évangélisant la foule (2). Une députation de prêtres, de Scribes et d'anciens s'approcha et lui demanda compte de la mission qu'il s'arrogeait. — De quel droit fais-tu ces choses.^ et ce droit, qui te l'a donné ^

C'est le rôle même de Jésus qui est mis en suspicion. Les émissaires ne se méprennent pas sur les prétentions du Prophète. Dès son avènement, il n'a cessé de les affirmer. Depuis trois jours, il se laisse acclamer, comme Messie, par la foule de ses partisans; il est entré au Temple en réformateur, il y agit et enseigne en maître. De quel droit .'^ Il n'a point reçu le

cf. Mai TH., x.xi, 23 ; x.xiii; Marc, x;, 27; .xii; Luc, xx. Matth., XXI, 23-27; Marc, xi, 27-33; Luc, xx, i-8.

(I) Cf. Mai {2)

mandat du pouvoir ; c'est donc un usurpateur, un perturbateur, un séducteur, un novateur.

En lui demandant ses titres, les ennemis de Jésus ne cherchaient point la lumière ; ils voulaient de lui un mot qui pût le perdre et servir de base à l'accusation projetée. Évidemment, ils attendaient Taveu formel de sa messianité et de sa filiation divine. Une telle déclaration n'était point nouvelle dans la bouche de Jésus. Ses discours, depuis la fête des Tentes, à Jérusalem, et en plein Temple, en étaient le commentaire et la démonstration. Les Sanhédrites avaient dû les entendre aussi bien que la foule. Ils savaient donc sur quoi Jésus fondait sa mission, et de quelle manière il comprenait le Règne messianique et son titre de Messie.

Jésus refusa de répondre. A quoi bon livrer la vérité aux perfides? ils méritent plutôt d'être confondus et démasqués.

— a Je vous ferai, moi aussi », dit-il à ses interrogateurs, en présence de la foule, c une demande. Si vous y répondez, je vous dirai, alors, de quel droit j'agis. Le baptême de Jean était-il du ciel ou des hommes t Répondez-moi. »

La question était embarrassante. S'ils répondaient : Du ciel, — ils se condamnaient eux-mêmes, et Jésus leur eût dit, à eux qui avaient refusé le baptême : Pourquoi donc n'y avez-vous pas cru 't Mais si, pour justifier leur incrédulité, ils répondaient : Des hommes, — la foule qui était là les eût lapidés, car tous tenaient Jean pour un prophète.

Devant cette alternative, les envoyés du Sanhédrin se taisaient. Ils n'eurent pas même le courage de leur conviction.

— Nous ne savons pas, dirent-ils, aimant mieux se déclarer ignorants, incompétents, que d'affronter la colère du peuple ou de reconnaître la sagesse de Jésus.

— « Alors », répondit Jésus, « ni moi non plus, je ne vous dirai par quelle puissance j'agis. »

En confessant leur ignorance au sujet de la mission divine de Jean, les représentants du pouvoir et de la science sacrée en Israël, princes des prêtres et Scribes, se condamnaient euxmêmes. Comment ! l'avènement d'un prophète, d'un envoyé de Dieu tel que Jean, — le fait religieux le plus extraordinaire du siècle et nettement prédit dans les prophètes ( 1 ), — venait de se produire, et le Sanhédrin ne le comprenait pas! Il ne savait

(i) IsAiE, XL, 3 ; Malack., m, i, i. . • ..- ^ '*'

pas si c'était le ciel ou les hommes qui inspiraient le Baptiste! Ces gardiens officiels du culte et de la légalité ne sont plus les serviteurs de Dieu ; ils ne songent qu'à eux-mêmes, à conserver leur pouvoir, à maintenir les anciens usages, à multiplier les subtilités de leur casuistique. La voix de l'Esprit rugit, comme le lion, dans le désert de Juda : ils ne l'entendent pas. — Nous ne savons pas d'où elle vient, disent-ils. S'ils ne sont pas capables d'entendre et de reconnaître celui qui devance le Seigneur et lui fraye le chemin, comment entendraient-ils le Seigneur même et comment le reconnaitraient-ils?

Chose étrange! les derniers du peuple, les pécheurs et les courtisanes, ont compris, et les premiers, les soi-disant justes, pontifes et docteurs, ne savent pas. Il en est toujours ainsi : les manifestations de Dieu, dans l'humanité, éclairent les âmes simples et les consciences qui se repentent; elles aveuglent les esprits qui se croient forts, et les cœurs abusés sur leur fausse justice. Dieu n'est connu et entendu que par ceux-là mêmes qui le portent vivant en eux.

Il y avait, dans la nation juive, une autorité supérieure à la royauté et au sacerdoce : Jéhovah. Il veillait sur elle, et, par mom.ents, il intervenait par la parole des prophètes. Devant ces manifestations divines, le devoir de l'autorité n'était ni la lutte-, ni l'indifférence, ni l'incrédulité, mais l'obéissance et la foi. Répudier ou persécuter l'envoyé de Dieu, c'est répudier et persécuter Dieu lui-même.

Jésus évoque l'exemple de Jean dont le souvenir était brijlant encore dans la conscience du peuple, et, en affirmant le droit divin du prophète, il insinuait le sien propre. Qui avait formé Jean, dès le sein de sa mère f qui l'avait attiré au désert ? qui lui avait donné le pouvoir de baptiser, de crier la pénitence et de publier la venue du Royaume.^ Les grands prêtres et les docteurs f Non. L'Esprit de Dieu avait tout opéré en lui. Or, il n'est pas d'autorité contre l'Esprit de Dieu.

Il fallait donc croire à Jean, l'écouter et le suivre. Le pouvoir a prévariqué. Jésus le lui reproche sévèrement ( i) :

— « Que vous en semble.'^ Un homme avait deux fils. Il s'approcha de l'aîné. Mon fils, va aujourd'hui travailler à ma vigne. — Je ne veux pas, répondit-il. Mais après, il eut des remords, et il y alla.

« Alors, s'approchant de l'autre, il lui fit le même comman-

(i) Matth., XXI, 28-32.

dément. Celui-ci répondit : J'y vais, Se'igneur. Et il n'y alla point.

«Lequel des deux », demanda Jésus aux Sanhédrites, «a fait la volonté du Père.'^ » Ils dirent : — Le premier.

Il les condamna par leurs principes mêmes et ajouta sans figure : « Je vous le dis, en vérité, les publicains et les courtisanes vous précéderont dans le Royaume de Dieu ; car Jean est venu à vous dans la voie de la justice, et vous n'avez pas cru en lui, mais les publicains et les courtisanes ont cru en lui ; et vous, sur cet exemple, vous ne vous êtes point repentis, de sorte que vous crussiez en lui. »

Pressé par ses puissants adversaires, Jésus déjouait ainsi leurs attaques et les déconcertait, reprenait sur eux l'offensive, les jetait dans l'embarras et la confusion, et leur reprochait avec une autorité divine leur infidélité et leur aveuglement.

Alors, il se tourna vers le peuple; et, comme s'il jugeait les grands indignes d'entendre la vérité, il raconta à tous dans une nouvelle parabole (i) ce qu'il était, d'où il venait, quel était son rôle, quelle serait sa destinée.

Les grands écoutaient.

— « Un homme, un père de famille, planta une vigne, l'entoura d'une haie, y creusa un pressoir et y bâtit une tour; puis, l'ayant louée à des vignerons, il partit pour un voyage lointain.

« Et, au temps de la vendange, il envoya un de ses serviteurs pour recevoir des vignerons sa part du fruit. Mais eux, l'ayant saisi, le battirent et le renvoyèrent vide.

« Il leur manda un autre serviteur. Ils le battirent, le blessèrent à la tête, en le chargeant d'outrages, et le renvoyèrent vide.

(( Il en envoya encore un autre, et ils le tuèrent ; ensuite, plusieurs autres, et ils battirent les uns et tuèrent les autres.

« Et le maître de la vigne dit : — Que ferai-je t'

« Ayant un fils qui lui était très cher, il le leur envoya, le dernier. — Peut-être, se disait-il, qu'en voyant mon fils, ils le respecteront.

« Mais les vignerons se dirent l'un à l'autre : — Voici l'héritier! Venez, tuons-le, et l'héritage sera nôtre.

« Ils le prirent, le tuèrent, et le jetèrent hors de la vigne.

« Que fera donc le maître de la vigne ? Il viendra, il perdra

(ij Matth-, XXI, 3^-44; Marc, xii, i-n; Luc, xx, 9-18.

ces vignerons, et donnera la vigne à d'autres qui en rendront ses fruits, en leur temps. »

A ces mots, ceux qui se sentirent visés se récrièrent : — A Dieu ne plaise! dirent-ils, comme pour écarter ce mauvais présage.

Jésus les regarda, son visage devint sévère, menaçant.

— « A Dieu ne plaise » , dites-vous ? (.( Qii'est-ce donc que cette parole du Livre 't Ne l'avez-vous point lue ? La pierre rejetée par ceux qui bâtissaient est devenue le sommet de l'angle.

(( C'est l'œuvre du Seigneur ; elle est prodigieuse à nos yeux (i). »

Puis, il dit en propres termes ces mots qui éclairent toute la parabole : « Oui, le Royaume de Dieu vous sera ôté; il sera donné à un peuple qui en produira les fruits. »

Et, revenant à Timage de la pierre prophétique, il ajouta : c« Celui qui tombera sur cette pierre se brisera; celui sur qui elle tombera sera brisé. »

Jésus ne pouvait exprimer plus clairement ce qu'il était et de qui il tenait ses droits. La vigne plantée par le père de famille, la haie qui Fentoure, le pressoir creusé, la tour de garde bâtie au milieu, c'est Israël, la nation choisie par Dieu, avec la Loi qui la protège, avec son Temple et son culte. Les vignerons, c'est la hiérarchie. Les serviteurs envoyés à la saison des fruits et se succédant les uns aux autres, ce sont les prophètes. Quelle destinée que la leur! L'Esprit de Dieu les remplit, et les maîtres temporaires de la vigne, loin de les accueillir, de répondre à leur mandat et d'apporter à leurs pieds une part de la vendange, les saisissent, les battent, les blessent, et les renvoient, les mains vides.

Le fils du Père de famille, c'est Jésus même. Il est au-dessus de tous les prophètes. Son titre est unique, son droit absolu. Il vient, humble et doux, sans autre auréole que sa divinité voilée par l'amour : il est le plus outrageusement traité; on le jette hors de la vigne et on le tue, comme on avait persécuté et torturé ceux qui l'ont précédé.

Malheur aux vignerons infidèles et méchants! Malheur à la hiérarchie coupable! Puisqu'elle repousse, persécute et tue

(i) Ps. cxvii, 23.

ceux qui viennent de la part de Dieu, puisqu'elle n'épargne pas même le Fils, Dieu va se venger.

Le Royaume changera de maître; il sera transféré des Juifs aux païens. Le peuple choisi sera le peuple réprouvé, et les nations abandonnées deviendront les nations choisies.

Quant au Fils, sa réprobation de la part du pouvoir prévaricateur sera le commencement de sa gloire; il deviendra la pierre angulaire de l'édifice nouveau. Les hommes chargés de bâtir la rejettent, mais Dieu la dressera pour supporter toute l'œuvre : ce prodige étonnera la terre entière.

Les ennemis de Jésus ne le renverseront pas, ils se briseront contre lui, et, lorsque le jugement sera ouvert, cette même pierre tombera sur ceux qui l'avaient voulu renverser, et ils seront brisés.

Ce rappel courageux des infidélités et des crimes du pouvoir à l'égard des prophètes et envers le Fils de Dieu luimême, ces menaces prophétiques de la colère divine, la réprobation prochaine de la hiérarchie traîtresse à son mandat, ce brisement de tous les adversaires de Jésus, — toutes ces vérités sévères exaspéraient les princes des prêtres et les Scribes. Leur colère éclata; ils voulaient sur l'heure même arrêter Jésus ; mais le peuple le défendait, et le pouvoir tremblait devant le peuple.

Ils s'éloignèrent, méditant de nouvelles machinations.

Ils voulaient à tout prix compromettre Jésus devant l'autorité romaine. En le faisant passer pour un révolutionnaire, un agitateur dangereux, ils armaient contre lui le gouverneur, qui n'hésitait jamais à frapper quicanque menaçait les droits de l'Empire. L'intrigue fut savamment et rapidement ourdie. Les chefs se dissimulèrent; ils firent appel à leurs disciples; on choisit quelques Pharisiens et quelques Hérodiens (i); les premiers, chauds partisans de l'indépendance nationale, les seconds, ralliés à la famille des Hérode, malgré son origine étrangère, résignés comme elle au vasselage de César. Ces deux partis, ordinairement en guerre, s'entendirent pour combattre et pour perdre Jésus. La politique est pleirte de ces alliances criminelles.

(i)Un passage du Talmud, Juchasim., fol. 19, i, jette une vraie lumière sur les Hérodiens. Il y est dit que Hillel et Menahem étaient autrefois à la tète du Sanhédrin, mais que Menahem se mit au service du roi Hérode, et qu'il fut suivi de quatre-vingts hommes splendidement vêtus. Telle fut l'origine de ce parti dissident qui se forma sous le nomd'Hérodiens. Cf. Lightfoot, Horae hebr. et talmud., p. 220

Les émissaires, après s'être concertés (i), vinrent à Jésus. Affectant des scrupules de conscience et feignant de ne vouloir que la justice, ils commencent à flatter celui qu'ils espèrent surprendre : — Maître, nous savons que vous parlez et enseignez en toute droiture, que, sans acception de personne, vous enseignez la voie de Dieu dans la vérité.

Après cet éloge hypocrite, dont le but était d'empêcher Jésus de se dérober à leur question et d'esquiver une réponse, ils ajoutèrent : — Nous est-il permis de payer le tribut à César ou non ?

Aucune question plus perfide ne pouvait être posée à Jésus que celle de l'impôt romain : elle passionnait la foule, elle se confondait avec l'indépendance du pays. C'est au nom de l'impôt que les agitateurs soulevaient l'opinion et provoquaient les révoltes. Le peuple ne le payait qu'en résistant; il cédait à la force, et attendait son Messie pour briser le joug. Les Galiléens surtout avaient la réputation d'indépendants farouches. Ceux qui voulaient provoquer la réponse de Jésus au sujet de l'impôt, le tenaient sûrement pour un adversaire absolu de la domination étrangère, et ils ne doutaient pas qu'en sa qualité de Galiléen, avec ses prétentions messianiques, ami du peuple, il ne condamnât le tribut, ce symbole de l'asservissement. C'était le mot attendu.

Le Maître devina la ruse, et d'un mot il fit tomber le masque.

— « Pourquoi me tentez-vous.^ « leur dit-il. (( Apportezmoi la monnaie du cens; que je voie. »

Ils lui présentèrent un denier, à l'effigie de l'Empereur.

— <' De qui est cette image et cette inscription r » Ils lui répondirent : — De César.

— « Rendez donc à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. »

C'était un adage juridique dans les écoles que partout où la monnaie d'un roi a cours, les habitants le doivent tenir pour maître (2). Deux sortes de monnaies avaient cours chez les Juifs, l'une profane, l'autre sacrée; l'une symbolisant le droit terrestre et politique de l'autorité civile, l'autre le droit de Dieu. Jésus s'est servi de ce signe pour formuler une des vérités les plus méconnues et les plus nécessaires : la distinction des deux sociétés auxquelles l'homme appartient et des

COMatth., XXII, M et suiv. ; Marc, xii, 13-17; Luc, xx, 20-26. — {2) Talmud Hierosol.,io\. 20, 2. Cf. Maimon., in Gczilah, c. v.

deux devoirs essentiels qui en découlent pour l'homme. Matériellen>ent, par son corps, par sa vie physique et extérieure, il se rattache à la société humaine, à son peuple et à son pays ; il est le sujet d'un pouvoir politique. Spirituellement, par sa vie intérieure et sa conscience, il se rattache à la société religieuse, il est le sujet de Dieu.

En quelques paroles, Jésus trace la voie où l'humanité marchera désormais. Toute l'antiquité, et les Juifs eux-mêmes, ont vécu dans une théocratie où se confondaient la Religion et l'État. La force des choses amenée par Dieu avait contraint Israël à les séparer, car, sa nationalité perdue, Israël n'était plus qu'une Église. Mais l'espoir ambitieux de redevenir un grand peuple et de renouveler la vieille théocratie, subsistait. Depuis que Jésus a dit : « Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu », la distinction de la Religion et de l'État est fondée, absolument établie. Le Royaume spirituel qu'il va créer ne se confondra plus avec les royaumes de la terre ; il vivra au milieu d'eux, le plus souvent combattu et persécuté ; mais il respectera leur droit ; il ne renouvellera jamais les doctrines du Gaulonite, il ne se vengera d'eux et de leurs haines qu'en les pénétrant de justice, de bonté et de paix. Les États n'ont rien à craindre de l'Église de Jésus : ils n'en recevront que des bienfaits; et ils n'auront pas de garantie plus sûre de progrès et de tranquillité que celui qui a dit : « Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. »

Cette simple et puissante formule contient toute la loi des sociétés humaines dont l'évolution n'est possible que dans l'indestructible accord de l'autorité et de la liberté. Sans Dieu, l'autorité tourne à la tyrannie, et la liberté à la révolte. Lorsque les pouvoirs politiques, toujours enclins au despotisme, voudront s'imposer brutalement à la conscience, ils seront refoulés par les disciples de Jésus qui ont appris de lui qu'il faut rendre à Dieu ce qui est à -Dieu; et, lorsque les peuples, toujours impatients du joug, se laisseront emporter à Tesprit de révolte, ils seront contenus par celui qui a dit : (' Rends à César ce qui est à César. »

La V'ie entière de Jésus confirmait sa doctrine. On ne l'a jamais vu agiter la foule sur les places publiques; pas un mot de ses lèvres qui trahisse la révolte contre l'autorité. Si le tétrarque le menace, il continue sa mission pacifique; si les chefs religieux le guettent et le veulent poursuivre, il se

retire attristé. Lorsque le peuple, incapable de le comprendre, veut le proclamer roi, il s'enfuit, et il le décourage pour jamais, en lui révélant à dessein, sous la forme la plus choquante, sa mission messianique. Même, lorsqu'il accepte ses acclamations, il ne les aime qu'à la veille de mourir; et rien dans cet enthousiasme populaire ne peut inquiéter les maîtres du monde. Ses apôtres et leurs successeurs ont suivi son exemple ; au milieu des persécutions, ils prêchent Tobéissance à ceux qui tiennent le glaive sous lequel ils tomberont (i).

La fourberie des émissaires envoyés pour compromettre Jésus a été déjouée. Ces faux justes ne peuvent refuser leur admiration à sa sagesse; ils se taisent, et ils s'en vont confondus, émerveillés.

Tous les partis semblent acharnés autour de Jésus. On le presse, on multiplie les questions. C'est un mot d'ordre de le provoquer et de lui tendre des embûches.

Après les Princes du sacerdoce et de la science juridique qui lui demandent les titres de sa mission, après les Pharisiens et les Hérodiens qui espèrent le perdre, en soulevant la question de la légalité de l'impôt, voici les Sadducéens railleurs et sceptiques. Ce sont les esprits positifs du temps. L'idée d'un autre monde leur paraît insensée ; ils se moquent des Pharisiens dévots qui sacrifient la vie présente au rêve de la vie future. Ils font peu de cas des prophètes, ils n'acceptent que la Loi proprement dite, et n'y voient qu'un règlement sage des intérêts et des choses de la terre. Ils ont devancé certains critiques modernes et prétendent, comme eux, que rien, dans la Loi, n'affirme l'immortalité. Ils nient la résurrection. Esprits bornés, à vue courte, ils ne trouvent qu'absurdité dans les doctrines étrangères à leur sagesse légale. Ils ont l'arrogance et manient volontiers le sarcasme. Ils comptaient embarrasser Jésus comme un simple Pharisien, en lui proposant un de ces problèmes qui défrayaient leurs discussions d'école, et devant la solution duquel leurs adversaires avaient dû souvent rester interdits (2).

— Maître, lui dirent-ils. Moïse a écrit : Si un homme meurt sans laisser d'enfants, le frère devra épouser la femme du défunt, afin de lui susciter une postérité.

Or, il y avait parmi nous sept frères. Le premier prit une

(i) Rom., xn, i. Cf. / Tim., ii, i ; I Pierre, 11, 2j. — (2) Matth., xxii, 2J- 32; Marc, xii, 18-27; Ll'c, xx, 27-38.

femme et mourut sans enfants. Le second la prit ensuite et mourut, sans laisser non plus d'enfants. Et le troisième pareillement. Enfin, les sept la prirent l'un après l'autre et ne laissèrent pas d'enfants. La femme mourut, la dernière de tous. Dans la résurrection, lorsqu'ils ressusciteront, duquel d'entre eux sera-t-elle la femme .^ car tous les sept l'ont eue pour épouse.

Jésus le prend de haut avec ces casuistes. Les subtilités d'école lui sont étrangères. Sa réponse est celle de l'Esprit qui sait, qui voit les mystères de l'éternité comme les réalités du temps.

— « Vous vous trompez j) , leur dit-il, « vous ne comprenez ni les Écritures ni la puissance de Dieu. Dans la résurrection, les hommes n'auront point de femmes, ni les femmes de maris : ils ne pourront plus mourir, ils seront comme les anges; ils seront les enfants de Dieu, étant enfants de la résurrection. »

Le signe des intelligences vulgaires est de tout juger d'après ce qu'elles voient, sans pouvoir s'élever vers Tinvisible. Elles font Dieu à leur image et elles se figurent l'éternité comme le monde qui passe. La génération et le mariage sont une loi de la terre, ils seront aussi, d'après elles, une loi du ciel. Non, l'éternité est à l'image de Dieu; les justes, affranchis de la matière, ne connaîtront que les lois de l'Esprit, et leurs corps, transfigurés eux-mêmes, échapperont à l'esclavage de l'animalité et deviendront lumineux et libres comme l'Esprit (i).

La difficulté soulevée par les Sadducéens n'existe pas, elle tient à leurs fausses idées. Que d'antinomies, que d'impossibilités s'évanouissent lorsqu'on apprend à ne plus mesurer les choses d'après nos systèmes toujours étroits, mais à la clarté de la doctrine du seul Maître !

Et afin de donner à ses adversaires un enseignement fondé sur l'Écriture qu'ils acceptaient, mais qu'ils ne comprenaient pas :

— « Vous niez la résurrection », leur dit-il. « Moïse montre que les morts ressuscitent. Le Seigneur ne lui a-t-il pas dit, dans le buisson en feu : Je suis le Dieu d'Abraham, le Dieu d'Isaac et le Dieu de Jacob .^^ Or, Dieu n'est point un Dieu d'êtres morts, mais d'êtres vivants. Tous vivent en Lui. »

(i) cf. l Cor., XV, 36-44; c'est le commentaire "éloquent de la parole du Maître sur la vie future.

Ce que Dieu a créé, il le conserve. Les formes changent, les substances demeurent. L'être intelligent peut disparaître de la terre et se dégager de son enveloppe ; mais il vit dans la vengeance ou dans l'amour de Dieu, révolté ou soumis, malheureux ou heureux, dégradé ou transformé.

La sagesse de Jésus eut un nouveau triomphe. Les auditeurs ravis l'applaudissaient ; quelques Scribes, satisfaits de voir les Sadducéens réfutés et confondus, lui disaient : — Maître, vous avez bien dit (i).

L'un d'eux même, — un docteur qui avait entendu l'interrogation des Sadducéens et la réponse de Jésus, — s'approcha et lui demanda quel était le premier des commandements (2).

— « Le premier de tous les commandements », lui répondit le Maître, « le voici : Écoute, Israël; Jéhovah, ton Dieu, est le seul Dieu. Et tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur et de toute ton âme, de tout ton esprit et de toute ta force.

{< Le second lui est semblable : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. Aucun com.mandement n'est plus grand que ceux-là. ))

Le docteur lui dit : — Bien, Maître, ce que vous avez dit est la vérité. Jéhovah est un; et il n'y a point d'autre Dieu que lui ; et on doit l'aimer de tout son cœur, et de toute son intelligence, et de toute son ame, et de toute sa force ; aim.er le prochain comme soi-même, est plus que tous les holocaustes.

On retrouve là l'expression pure du judaïsme, tel que l'enseignait le sage Hillel. L'amour est au-dessus de tous les holocaustes. C'était la grande doctrine des prophètes, méconnue par les formalistes. Cependant, tout n'est pas là pour le juste. il reste quelque chose à faire à celui qui aime Dieu et le prochain. Jésus, en approuvant la sagesse du Scribe, le lui laisse entendre

— « Tu n'es pas loin », lui dit-il, u du Royaume de Dieu, n La vraie doctrine et la vertu ne sont qu'une préparation au

Royaume, elles n'en ouvrent pas les portes ; la foi seule nous y introduit. Ce n'est qu'en croyant à Jésus que l'Esprit de Dieu nous est donné, et que, régénérés par cet Esprit, nous participons à la vie même de Dieu. Avant cette renaissance,

(I) Matth., XXII, 33; Luc, XX, 39. — (2) Matth., XXII, 34-40; Marc, .Kx, 28-34.

nous ne sommes que les serviteurs de Dieu; après, nous devenons ses enfants. Avant, nous n'aimions Dieu que de toutes les puissances de notre être ; après, nous l'aimons avec ces mêmes puissances élevées et divinisées par son Esprit (i).

Ainsi, au milieu des luttes incessantes qui assaillaient Jésus sous les portiques du Temple, dans la dernière journée où il enseigna, il apparaît toujours plus invulnérable et plus triomphant. Il échappe à toutes les embûches. On croit le perdre, on le grandit. La ruse de ses ennemis ne réussit qu'à mettre sa force en mouvement; il éclaire et ramène ceux qui, à l'exemple de ce docteur sans artifice, viennent à lui dans là paix et la sincérité.

(i) cf. Ép. aux Galat., m, 2-7; Rom., viii, is et suiv.

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