ET AU DELA
croix; il prépare, à son insu, le trône au pied duquel les païens en foule accourront pour Tadorer.
Cette vue prophétique le trouble et l'exalte, Taccable et le console. Malgré le drame intérieur qui l'agite, ses paroles portent avec elles et en elles la force et la paix. Jésus cherche à prémunir ceux qui l'écoutent contre le scandale de sa mort prochaine : — « L'heure est venue », dit-il, « où le Fils de l'homme va être glorifié (i). »
Cette gloire n'est pas seulement la vie nouvelle et transfigurée dont il jouira dans son Ro}^ume, à la droite de son Père, affranchi pour jamais de l'infirmité et de la mort, c'est aussi le triomphe qu'il va remporter dans le monde païen et dans l'humanité.
Pourquoi faut-il que le Fils de l'homme meure .^ C'est tout le mystère de la douleur et du sacrifice. Jésus le proclame comme une loi universelle et nécessaire dans le gouvernement de Dieu. — c En vérité, en vérité, je vous le dis, si le grain de froment, tombant dans la terre, ne meurt, il reste seul; mais s'il meurt, il porte beaucoup de fruit (2). »
Pour suivre un tel Maître, qui est l'incarnation parfaite du sacrifice et dont la mort est la condition de toute vie et de tout triomphe, il faut être soi-même un sacrifié. L'immolation totale est le chemin de l'éternelle vie.
— « Celui qui aime sa vie la perd, et celui qui hait sa vie dans ce monde, qui la livre dans un mépris généreux, la garde pour une éternelle vie. » Le sort glorieux du Maître sera le nôtre. Il en donne l'assurance à ses disciples : « Si quelqu'un me sert et me Suit, là même où je serai, là aussi sera mon serviteur. Et si quelqu'un me sert, le Père le glorifiera (3). »
La pensée de son sacrifice prochain, de sa mort imminente, des luttes terribles qui se préparaient, arracha à Jésus un cri d'angoisse. Bien qu'uni pleinement à la volonté de son Père, il sentait plus que nous une répugnance instinctive peur la douleur et le supplice; il laissa voir cette épouvante intérieure.
— « Maintenant, s'écria-t-il, mon àme est troublée; et que dirai-je.^.. O Père, sauvez-moi de cette heure! » Voilà le mot de l'instinct de vivre et de fuir la mort. « Mais c'est pour mourir que je suis venu. 0 F^ère, glorifiez votre nom (4)! »
(1) Jean, xii, 2J. —(2) Jean, xii, 24. — (3) Jean, xii, 25-26.— (4) Jean, xii, 27-28.
Voilà le mot de la volonté qui impose silence à la nature et se perd en Dieu. Jésus se voue à la mort pour la gloire de son Père. Il semble que son agonie ait déjà commencé. Cette scène en est le prélude. Le moment est solennel : il dut émouvoir ceux qui en furent les témoins. Mais une manifestation extraordinaire grandit et exalta celui qui s'abaissait ainsi devant Dieu, en s'immolant à sa gloire, et devant les hommes, en leur laissant voir l'angoisse qui l'étreignait.
Une voix du ciel éclata, la même qui avait retenti au Baptême et dans la Transfiguration : «J'ai déjà glorifié mon nomi, je le glorifierai encore (i).»
La première glorification du nom de Dieu est évidemment celle qui a eu Israël pour théâtre, et l'apostolat terrestre de Jésus pour instrument. La seconde est celle qui éblouira un jour le monde païen et l'humanité entière, lorsque l'Esprit de Jésus y viendra révéler le Père inconnu. Les deux glorifications se relient l'une à l'autre par le drame sanglant de la passion et de la mort.
La voix céleste fut entendue de tous, mais tous ne la comprirent pas. La foule distraite disait : C'est un coup de tonnerre; d'autres : C'est un ange qui lui a parlé. — «Cette voix», dit Jésus, « n'est point venue pour moi, mais à cause de vous il). »
Il faut qu^ Dieu même intervienne et nous parle, pour soutenir notre nature fragile devant le mystère delà douleur et la loi du sacrifice. Le Christ souffrant et crucifié est le scandale de la raison; lorsqu'il lui apparaît, elle recule épouvantée, si Dieu même ne lui fait entrevoir la gloire de son nom dans la mort de son Fils et de ses élus. Or, Jésus seul interprète à notre ignorance la voix mystérieuse.
— « Sachez-le, ajouta-t-il : maintenant, c'est le jugement de ce monde; maintenant, le Prince de ce monde sera chassé dehors; et moi, si je suis élevé de terre, j'attirerai tout à moi.»
Jamais, jusqu'à cette heure, Jésus n'avait parlé de sa mort avec un accent aussi ferme et dit plus nettement ce qu'elle cachait de glorieux dans son ignominie. Des païens inconnus, désireux de le voir et de l'entendre, ont ainsi provoqué l'enseignement le plus impénétrable à l'homme, le plus difficile à accepter et le plus nécessaire. Le Crucifié domine l'humanité perdue à laquelle ils appartiennent; il va la regarder passer
(i)Jean, XII, 28. — (2) Jean, xh, 30.
devant lui et la juger. Ceux qui se frapperont la poitrine et croiront, seront sauvés; ceux qui le blasphémeront dans Fimpénitence et l'incrédulité, seront perdus. Les premiers seuls seront affranchis de la tyrannie du Prince de ce monde. Il sera vaincu en eux, chassé dehors; un nouveau flot amènera autour de celui qui aura été élevé de terre un peuple innombrable d'élus; ce triomphe vengera le Crucifié de ses humiliations. La croix, qui était le scandale des Juifs, deviendra pour nous la sagesse et la vertu de Dieu (i).
Pendant que Jésus parlait, la foule s'était accrue autour de lui. On l'avait entendu annoncer la mort du Fils de l'homme, son exaltation en croix. Beaucoup se scandalisèrent. L'idée d'un Messie qui meurt, d'un Messie condamné au supplice, révoltait cette race élevée dans l'idée d'un Messsie conquérant, fondateur d'un royaume éternel sur les ruines de tous les empires païens subjugués. C'était l'enseignement des écoles; on l'appuyait sur les Écritures (2), qu'une exégèse littérale et aveugle ne comprenait pas.
Ces mêmes Écritures (3) n'avaient point ménagé cependant les peintures hardies des luttes, des douleurs, des angoisses et de la mort du Fils de l'homme : ce mystère était voilé à tous les yeux. Au mot de crucifiement, la foule se récria : — Le Christ ne meurt pas, lui dit-elle, il demeure éternellement ; la Loi nous l'enseigne. Comment dites-vous donc : Il faut que le Fils de l'homme soit élevé f Qui est ce Fils de l'homme .^
On voit poindre dans cette objection populaire le scandale qui détachera la foule de Jésus. Un Messie vaincu et crucifié ne peut être le vrai Messie.
Jésus ne répond pas à la question. Le temps des discussions, des enseignements, était passé. Il se retire, avec ses disciples, adressant au peuple un appel suprême, dans un langage que nulle bouche humaine n'a connu :
— <( La lumière n'est plus qu'un peu de temps avec vous. Marchez, pendant que vous avez la lumière, de peur que les ténèbres ne vous surprennent. Celui qui marche dans les ténèbres ne sait où il va. Tandis que vous avez la lumière, croyez en la lumière, afin que vous deveniez enfants de lumière (4). »
(i) / Cor., I, 18. — (2) MicH., V, 2 ; Ps. cix, 4; lxxxviii, 30-38; lxx:, 5 ; IsAiE, IX, 7; XL, 8; xxxviii, 27; Daniel, ix, 26. etc. — (3) Isaie, lui; Ps. XXI ; Daniel, ix, 26; Jérém., xt, 19. — (4) Jean, xii, 35, 36.