RUINE FUTURE DE JERUSALEM ET DU TEMPLE. FIN DES TEMPS
En quittant le Temple, où il ne devait plus revenir, Jésus, entouré des siens, plus que jamais répudié par les chefs de la nation, sortit sans doute par la porte de Suze, qui s'ouvrait sur la vallée du Cédron, et se dirigea vers Béthanie.
Les murs qui dominent la vallée ont un aspect imposant, avec leurs larges pierres et leurs puissantes assises. Un des disciples les lui fit remarquer : — Voyez, Maître, quelles pierres et quelles structures (i j ! Et d'autres lui vantaient la richesse des dons qui ornaient le Temple (2). Ceux qui appelèrent le regard de Jésus sur la beauté, la majesté et la richesse des édifices sacrés, songeaient-ils aux menaces terribles qu'ils avaient entendues de sa bouche même contre Jérusalem et le Temple .f^ Exprimaient-ils un regret de voir abandonner ces murs, — la merveille de l'univers, pour tous les Juifs? On ne sait. La réponse de Jésus fut effrayante.
— i< Vous voyez, dit-il, ces gigantesques constructions.^ De tout cela, il ne sera pas laissé pierre sur pierre, qui ne soit détruit. >^
Ce même jour, il avait déjà dit, à mots couverts, aux Juifs, à propos du Temple : « Votre maison sera abandonnée et désertée. ;> Il ménage leur vénération superstitieuse pour la demeure matérielle de Dieu ; mais, à ses disciples, il parle sans voile, il peut tout dire. C'est plus que l'abandon, la dévastation qu'il annonce, c'est la ruine, la destruction totale.
(i) Matth., XXIV, I et suiv.; Marc, xiii, i ; Luc, xxr, 5. — (2) Matth., xxiv, I et suiv.; Marc, xiii, i ; Luc, xxi, 5.
Cet oracle prophétique, dont Tauthenticité est certaine, fut prononcé le 4 ou le ^ avril (11 ou 12 de Nisan) de l'an 30.
Or, voici ce qui se passait l'an 70.
Après un siège effroyable, Jérusalem était prise par l'armée romaine. Titus donna Tordre de détruire de fond en comble la ville entière et le Temple. Il ne laissa debout que les trois tours de Phasaël, d'Hippicos et de Mariamne, et une partie de l'enceinte occidentale. Les murs épargnés devaient abriter le camp romain, et les tours annoncer à la postérité la valeur des armes qui avaient vaincu une ville ainsi défendue. Tout le reste fut nivelé, toute trace d'habitation effacée. Ainsi finit Jérusalem, la cité splendide, célèbre dans le monde entier (i).
Le mot menaçant de Jésus dut paraître aux disciples le châtiment de Dieu, l'arrêt de mort de la nation infidèle; si le Temple lui-même était détruit, qui échapperait à la colère divine.^ Les derniers anathèmes de leur Maître contre les chefs du peuple, leur ville et leur Temple, ouvraient à leur pensée des perspectives lugubres; mais une espérance luisait sur ces ruines et ces destructions : le triomphe du Messie, après de tels désastres, et sa venue glorieuse dans un monde purifié, renouvelé, consommé. Alors commencerait le vrai Règne messianique.
Tout ce qu'ils ont vu et entendu, pendant ces derniers jours, les luttes dont ils ont été les témoins et qu'ils ont partagées, l'opposition et la haine qui poursuivent le Maître, semblent les avoir raffermis. Ils sentent mieux la solidarité qui les lie à son propre sort. Ils sont résolus à le suivre. Ils éprouvent ce que tout homme éprouve, pour peu qu'il ait de générosité et de courage : ils s'attachent avec plus d'ardeur à leur chef, le voyant plus méconnu et plus attaqué.
Jésus et ses disciples avaient franchi la vallée du Cédron et gravissaient la pente du mont des Oliviers. Arrivé au milieu de la colline, Jésus s'assit, la face tournée vers le Temple (2). C'était le soir, le soleil se couchait. Les disciples étaient encore sous le coup de la parole de leur Maître ; « Il n'en restera pas pierre sur pierre. » Ils s'approchèrent de lui, et quatre d'entre eux, en secret, lui dirent : — Maître, dites-nous quand tout cela arrivera, et quel est le signe de votre manifestation et de la consommation du siècle.
Le mystère avec lequel cette question est posée s'explique.
(i) Dell. Jud , VII, I, I. — (2j Matth., xxiv, 3 ; Marc, xui, 3.
Il y avait péril de mort à parler de la destruction du Lieu saint. Les Scribes et les Sanhédrites n'admettaient pas qu'on pût, sans blasphème, supposer le renversement de leur Temple. Etienne, le diacre, quelques années plus tard, payera de sa vie le courage héroïque avec lequel, rappelant le mot de Jésus, il en annoncera publiquement la fin.
La question des apôtres veut être examinée de près, car elle manifeste les pensées qui les agitent et les préoccupent en cette heure tragique; elle trahit les illusions dont se berce l'entourage de Jésus; elle nous donne la clef de la réponse prophétique.
Les disciples sont convaincus que la colère de Dieu va éclater contre les ennemis de leur Maître, que le Messie victorieux va se montrer dans sa majesté, et que son Règne, qui est la consommation du siècle, va être inauguré. Ces trois faits : la destruction de Jérusalem et du Temple, la parousie ou la manifestation glorieuse du Christ, la fin des temps et des choses, sont connexes et inséparables dans leurs espérances. Ces espérances, comme toutes les espérances humaines, sont pleines d'illusions. Autre est la destruction de la ville sainte et du Temple, autre la fin du monde. Autre est la manifestation glorieuse de Jésus dans l'humanité païenne, triomphant du judaïsme vaincu, et fondant sur ces ruines son Église et son Royaume, autre la manifestation suprême de Jésus, à la fin des temps, apparaissant dans la plénitude de sa gloire, et fondant sur le vieux monde détruit, dans l'univers transfiguré, son Royaume éternel.
Il y a ainsi deux actes solennels de la justice vengeresse de Dieu, l'un qui détruit le judaïsme comme peuple, l'autre qui détruit la terre. Le premier frappe les Juifs : c'est le châtiment provoqué par la mort du Messie et par le rejet de sa parole; le second frappe le monde entier : c'est le châtiment amené par Tinfidélité des mauvais et par le rejet de l'action du Messie continuée dans son Église. Il y a deux parousies solennelles du Messie, la première dans le monde païen, après sa mort ignominieuse, au milieu des peuples et des temps; la seconde, à la consommation des siècles. Et, pareillement, il y a deux Royaumes messianiques, ou plutôt deux états de ce Royaume, correspondant aux deux avènements de Jésus : l'un, l'Église terrestre, se développant à travers les épreuves, les luttes, les persécutions, semblable à Jésus même dans sa vie humble,
souffrante et voilée; l'autre, TÉglise céleste, apparaissant victorieuse de toutes les épreuves, affranchie de toutes luttes et de toute mort, semblable à Jésus, dans sa vie transfigurée.
Ces deux ordres de faits se rattachent l'un à l'autre indissolublement ; bien que séparés par des années et des siècles dont la durée nous est inconnue, le premier présage le second, et le prophétise. Les traits particuliers et propres qui les distinguent n'empêchent point l'analogie essentielle qui les rapproche. En lisant la ruine de Jérusalem et du Temple, on entrevoit la ruine du monde, à la consommation des temps; l'une est la fm d'un monde et d'un peuple, l'autre la fin du monde et des peuples.
La plupart des signes avant-coureurs de l'une seront toujours les avant-coureurs de l'autre. En voyant le premier triomphe de Jésus, après la destruction de Jérusalem et du Temple, au milieu de l'humanité conjurée, mais impuissante à entraver son action, on songe au triomphe définitif de Celui qui viendra sur les nébuleuses du ciel, dans la majesté de sa gloire, régir l'univers transfiguré ; et, en regardant vivre icibas, en lutte constante avec Terreur, l'injustice, la haine et la mort, le Royaume du Christ invincible dans la vérité, la charité et la paix de Dieu, on peut augurer les splendeurs de ce Royaume, lorsque le mal ayant été vaincu et écarté, les élus formeront avec le Christ glorieux, dans la pleine vie de Dieu, le peuple éternel, le vrai Règne qui ne finit plus.
L'illusion des disciples consistait à identifier les deux ordres de faits. Jésus, dans sa réponse, les distingue avec soin. Il ne veut pas satisfaire une vaine curiosité, mais prémunir les siens, les armer pour l'heure terrible qui approche. Rien ne se confond dans sa pensée ni dans sa parole. Les événements sont présents sous ses yeux, avant qu'ils soient. Il n'est pas seulement le témoin qui les regarde, il a en lui la force divine qui les produit. Il n'y a ni hésitation ni « peut-être » dans ce qu'il annonce. Il embrasse l'harmonie totale de son œuvre, et tout en parlant à ceux qui en vont voir les débuts, maître du temps et de l'éternité, il instruit ceux qui se succéderont d'âge en âge, jusqu'à sa consommation. A part certains détails qui ne peuvent convenir littéralement qu'à Jérusalem ou à la fin du monde, toutes les paroles de cet entretien demeurent actuelles, toujours palpitantes. Le croyant de tous
les âges y peut trouver la lumière pratique nécessaire à sa vie ; la loi de l'histoire pour l'humanité entière, pour la terre qu'elle habite et pour tout l'univers, y est formulée en termes immortels.
Tout procède par crises. Le triomphe momentané du mal provoque la justice de Dieu qui intervient par des destructions nécessaires ; et toute destruction vengeresse est suivie d'une manifestation nouvelle du bien, d'un triomphe plus grand du Christ et de son Esprit.
— « Prenez garde ! » Ce fut la première parole de Jésus, répondant à ses disciples. « Veillez sur vous, de peur qu'on ne vous séduise. Ne vous laissez abuser ni par les faux prophètes ni par de vains signes. Beaucoup viendront, et ils prendront mon nom, et ils diront : Je suis le Christ, et le temps est proche ; ne les suivez point. »
Il n' y a qu'un Maître, qu'un Messie, qu'un Libérateur, qu'un Sauveur. Voilà ce que Jésus n'a cessé d'inculquer à ses disciples; et ce Maître, ce Messie, ce Libérateur, ce Sauveur, c'est Lui. Le Christ venu, il n'y a plus de Maître à chercher, plus de Sauveur à attendre, plus de Révélateur nouveau. Ceux qui prêteraient l'oreille aux faux docteurs et aux faux messies, s'égareraient. En donnant Jésus, le ciel a tout donné; car il s'est donné lui-même.
Jésus demande à ses disciples la fidélité. S'ils lui restent unis, ils auront la force de tout vaincre et la sagesse pour tout comprendre ; c'est le suprême devoir. Aucun n'était plus urgent à rappeler, car, dans ce siècle messianique, les faux messies, les prétendus inspirés, comme Simon le magicien, devaient se multiplier au sein de cette nation, qui, n'ayant pas voulu du vrai Sauveur, allait être exploitée par les faux prophètes, en proie à tous les vertiges de Terreur.
Le Maître signale ensuite à ses fidèles les phénomènes qui vont troubler la société humaine et la terre entière.
— (' Vous entendrez parler de guerres et de bruits de guerre, de combats et de séditions. Ne craignez point. Il faut que ces choses arrivent. Les peuples se soulèveront contre les peuples, les royaumes contre les royaumes, mais ce ne sera point encore la fin ; et il y aura, en divers lieux, des pestes, des famines, des tremblements de terre, des terreurs du ciel et de grands signes. Ce sera le commencement des douleurs. »
Toutes ses paroles se sont vérifiées à la lettre, elles paraissent une histoire et elles sont une prophétie.
On voit les attaques des Ascalonites, des Ptolémaïdes, de Damas, des Svriens et de tous les peuples voisins de Jérusalem. On entend le bruit des légions romaines, pendant les dernières années de Titus, sous le règne de Caligula et de Néron, et l'on devine les révoltes sanglantes qui ébranlaient le trône des Césars. En ces mêmes temps, sous Claude, l'Orient fut décimé par une famine épouvantable qui sévit en Judée f ij, et des tremblements de terre détruisirent Laodicée, Hiéropolis. La vue de ces fléaux frappe toujours l'imagination populaire. Effrayé et bouleversé, l'homme croit que tout va périr. La terreur de Dieu l'accable.
Jésus recommande à ses disciples le calme.
Cette agitation, cette rumeur tumultueuse des empires et des royaumes, ces guerres sans fm, c'est la loi de ce monde où dominent l'esprit de haine et de ruse, l'orgueil et la volupté : il faut que ces choses arrivent. Ses fidèles n'ont pas à s'étonner ni à s'épouvanter comme les païens.
£t de même que les peuples s'agitent, de même le ciel et la terre sont en mouvement : la lutte physique y règne ; les forces qui s'y jouent ont leurs conflits, elles accablent parfois l'humanité surprise, et à de certains phénomènes qui accusent l'instabilité de leur équilibre, elles éprouvent des tressaillements pour un état meilleur. Le croyant doit rester ferme dans cette demeure fragile.
Et cependant, quel sort terrible est le sien !
Jésus va le peindre en traits impérissables.
— n Avant tout, prenez garde à vous-mêmes. On mettra la main sur vous, on vous poursuivra, on vous livrera. On vous traduira devant les tribunaux : vous serez battus dans les synagogues ; on vous emprisonnera ; on vous traînera devant les rois et les gouverneurs, à cause de mon nom. Mais ceci adviendra pour que vous rendiez témoignage.
« Mettez donc bien ceci dans vos cœurs, de ne point préméditer comment vous devrez repondre. Je vous donnerai moi-même une bouche et une sagesse auxquelles ne pourront ni résister ni contredire vos adversaires. Ce n'est pas vous qui parlerez, c'est l'Esprit-Saint. •>
(i) Ait., XI, 28. Cf Antiq. Jud., x.\, ^
A côté des persécutions politiques, voici les persécutions et les haines de familles :
— « Le frère livrera son frère à la mort, et le père l'enfant, et les fils se révolteront contre les parents et les tueront, et vous serez haïs par tous, à cause de mon nom. En ce tempslà (1), beaucoup failliront et se livreront les uns les autres. Il s'élèvera beaucoup de faux prophètes qui en égareront un grand nombre. L'iniquité débordera, la charité se refroidira. Et vous, vous serez haïs de tous, à cause de mon nom. Et pas un cheveu de votre tête ne périra.
« Dans votre patience, possédez vos âmes. Celui qja'i persévérera jusqu'à la fin, celui-là sera sauvé. »
Tout s'est accompli, — les Actes des apôtres en témoignent, — comme Jésus l'avait annoncé. Les premiers disciples ont connu toutes les persécutions du pouvoir ; ils ont été, comme Etienne et Jacques, traînés devant les synagogues, mis à mort et lapidés, pour le nom de Jésus, traduits devant les rois et les gouverneurs, comme Paul à Césarée et à Rome. L'Esprit de leur Maître leur a donné une bouche et une sagesse irrésistibles. Ils ont été l'objet d'une haine universelle. Ils ont possédé leurs âmes dans la patience. Ils ont persévéré jusqu'au bout, au milieu de la défection d'un grand nombre. Ils ont fait éclater, par leur fidélité et leur force, la gloire de l'Évangile. Ils ont attendu l'heure de Dieu, ne se laissant séduire ni par les faux prophètes, ni par les faux signes, ni par les inspirations d'un faux patriotisme, ni par les persécutions. La lutte dans ce monde ennemi, l'opposition violente, les injures, les sévices, les tortures, la haine et la mort : voilà ce que Jésus annonce à ceux qui vont porter son nom sur cette terre. Ce sera leur privilège. Les autres religions seront tolérées ou dédaignées, honorées par ceux-là qui les auront asservies ; l'Église du Christ aura en partage la haine de tous, à cause du nom de son Maître. Ce nom symbolise tout ce que le monde hait : la vérité, la vertu, la charité et la paix, l'indépendance des consciences; il ameute de siècle en siècle, contre lui et ceux qui le proclament, les opinions en faveur, les passions, l'égoïsme, et cette fureur d'opprimer qui est le mauvais génie de tous les pouvoirs terrestres.
Tous les siècles, depuis le premier, apportent à l'œuvre de Jésus un surcroît satanique de haine, justifiant la parole de
(i) Matth., XXIV, 10, 12.
Celui qui, seul entre tous les fondateurs de religions, a promis aux siens des persécutions, et des persécutions toujours renouvelées.
Après avoir prémuni ses disciples, en leur montrant le milieu dans lequel ils auront à vivre, le sort qui les y attend et les vertus qu'il exige d'eux, Jésus leur donne le signe demandé, au sujet de la destruction de Jérusalem.
— « Lorsque vous la verrez investie par les armées, et l'abomination de la désolation, prédite par le prophète Daniel, présente dans le Lieu saint, — que celui qui lit entende, — alors, sachez que sa destruction est proche. »
Le signe indiqué, c'est, d'après saint Luc fi), l'armée ennemie investissant Jérusalem. Les deux premiers Évangiles l'appellent, en empruntant l'expression à Daniel, « l'abomination de la désolation » ; ils désignent manifestement les étendards romains, ornés des images des dieux et de César, plantés sur le territoire sacré autour de la ville sainte.
Dès l'an 6^, un quart de siècle après que Jésus l'avait annoncé, les armées romaines parurent (2).
On vit arriver les cohortes envoyées par le gouverneur Florus pour châtier le peuple turbulent de Jérusalem. Quelques mois plus tard, les légions revinrent (5), sous le commandement de Cestius, préfet de Syrie; enfin, au printemps de 70 (4), Titus investit la ville sainte.
— « A ce moment » , dit Jésus, « que ceux qui sont en Judée s'enfuient vers la montagne, que ceux qui sont au milieu d'elle se retirent, et que ceux qui demeurent dans son voisinage n'y entrent point ; que celui qui est sur la terrasse ne descende point dans la maison pour emporter quelque chose; que celui qui est aux champs ne revienne point prendre sa tunique. Cts jours seront des jours de vengeance où doit s'accomplir tout ce qui est écrit.
— u Malheur aux femmes grosses et à celles qui nourriront, en ce temps-là ! Grande sera la détresse sur cette terre et l'ire contre ce peuple.
(' Priez pour que ces choses n'arrivent pas en hiver ni pendant le sabbat.
« Car il y aura, en ces jours, des tribulations tellôs qu'il
(1) Luc, XXI, 20. — (2) Bill. Jud., II, 14, 3. — [)) Id., II, 19, 4. — (4) là; V, 2, I.
n'y en a point eu, depuis que Dieu commença de créer jusqu'à présent, et qu'il n'y en aura jamais. Et, si ces jours n'eussent été abrégés, nulle chair ne se sauverait ; mais, à cause des élus, ils seront abrégés.
« Ils tomberont sous le glaive, ils seront conduits captifs chez tous les païens, et Jérusalem sera foulée aux pieds par les Gentils, jusqu'à ce que le temps laissé aux païens soit accompli. »
Et, revenant encore avec une insistance suprême aux faux christs, Jésus ajoute : « Pour vous, si quelqu'un vous dit : Le Messie est ici, il est là, ne le croyez point; car il s'élèvera de faux christs et de faux prophètes. Ils feront des signes et des prodiges pour séduire, s'il se pouvait, les élus mêmes. Vous donc, prenez garde ! Voilà que je vous ai tout prédit. »
Le conseil de fuir devant les catastrophes et la destruction terrible voulue par la justice et la colère de Dieu, ne s'adresse pas seulement à la première génération chrétienne, mais à tous les disciples de Jésus, dans la durée de l'Église, lorsque des catastrophes semblables et de semblables destructions, commandées par la mêm.e justice contre les peuples, les villes, les royaumes, les civilisations de ce monde, auront cours. La fuite, alors, n'est point pusillanime, elle devient un acte de vigilance et une nécessité.
Les élus échappent ainsi à la vengeance de Celui qui veille toujours sur son Règne ici-bas. Tandis que les condamnés, livrés à Taveuglement de leurs préjugés, à la séduction de leurs faux prophètes, à l'opiniâtreté de leurs doctrines de mort, à la fureur de leur haine, s'obstineront à défendre ce qui ne mérite plus de vivre et ce qui entrave la marche du Christ dans l'humanité, ses vrais disciples, pressentant l'orage, se retireront loin de la tourmente, loin de ce qui doit périr, et ils éviteront le glaive et les puissances de la mort. Ils survivront, pour continuer l'œuvre sainte, sur les débris encore fum.ants de ce que la justice de Dieu aura foudroyé, et qui avait, comme les Juifs, l'orgueil de se croire immortel. A cause d'eux, les périodes d'eliondrernent et les crises nécessaires qui précèdent les rénovations seront abrégées. Ils feront ployer la justice inexorable devant la miséricorde et la bonté du Dieu qui les aime.
Les apôtres et les premiers chrétiens ont obéi à la sagesse
prophétique de leur Maître, ils se sont souvenus de l'avertissement, ils ont fui Jérusalem et la Judée, aux approches des cohortes et des légions romaines, ils se sont sauvés au delà du Jourdain, sur les montagnes de Moab et les hauts plateaux de Galaad, vers Pella; c'est ainsi que l'Église palestinienne, à la parole de Jésus, a échappé à la catastrophe effroyable qui a enveloppé les Juifs, aveuglés par leur fanatisme, ne comprenant rien à la tourmente déchaînée contre eux, et ne voyant pas, dans l'armée des païens, l'instrument irrésistible des colères de Dieu.
La désolation et la ruine telles que les décrit Jésus, dans cet entretien prophétique, ont été justifiées, comme tout ce qu'il a dit, par les événements. Le récit historique qu'on peut lire dans Josèphe, est le commentaire de sa parole. Près d'un million de Juifs périt, près de cent mille furent emmenés en captivité en Egypte et dans les diverses provinces de l'Empire (i). Jérusalem fut, à la lettre, foulée aux pieds des païens, elle est encore en leur pouvoir. L'histoire continue de se dérouler sur elle com.me Jésus l'a prophétisé ; les siècles se multiplieront pendant une période indéterminée, montrant la ville coupable, à tous les yeux qui savent voir, courbée sous le joug des Gentils.
C'est « leur temps », a dit Jésus; celui d'Israël est passé. L'œuvre de Dieu se fait au milieu des peuples, jadis abandonnés à leurs voies ; il faut désormais que l'Évangile du Royaume soit prêché partout.
Ce mot mystérieux rapporté par le troisième Évangile, « le temps des païens», marque la période inconnue, laborieuse et tourmentée, qui sépare la destruction de Jérusalem de la fin du monde. Lorsqu'elle sera comblée, alors viendra la consommation des siècles; le Fils de l'homme fera son avènement.
Cet avènement n'aura rien qui ressemble au premier.
— « Quand donc, pendant cette phase remplie de luttes, de crises, de séductions, de combats sanglants, vous entendrez dire : Voici le Christ, dans le désert; ne sortez point. Le voici dans le lieu le plus secret de la maison; ne le croyez point. Car, de même que l'éclair jaillit de l'orient et brille jusqu'au couchant, ainsi sera l'apparition du Plis de l'homme.
(!) Bell. Jlld., V.
68o JÉSUS CHRIST.
« Et partout où sera le cadavre, les aigles se rassembleront. »
L'homme n'aura pas d'effort à faire pour découvrir le Christ. L'éclat rayonnant, fulgurant, de sa gloire éblouira l'immensité. Et comme les aigles accourus à grand vol, attirés par l'odeur des cadavres, les élus s'envoleront vers celui qui a voulu être immolé et victime, attirés par l'arôme de son sacrifice.
— « Aussitôt après la tribulation de ces jours, le soleil s'enténébrera, et la lune ne donnera plus sa clarté, et les astres tomberont du firmament, et les forces qui sont dans le firmament seront ébranlées; alors paraîtra le signe du Fils de l'homme dans le ciel, et toutes les tribus de la terre se lamenteront, et on verra le Fils de l'homme venir sur la nuée des cieux, en une grande puissance et une grande gloire. Et enfin, il enverra ses anges avec la grande trompette, et il rassemblera ses élus des quatre vents, de l'extrémité de la terre à l'extrémité du ciel, et d'un pôle à l'autre des cieux. »
C'est avec ces images grandioses que Jésus dépeignait à ses disciples la fin des temps, de la terre et du monde.
L'état présent de cet univers dans lequel le Messie est venu, à une heure de l'histoire, fonder dans la douleur, les luttes et la mort, le Règne nouveau du Fils de Dieu, vaincre le mal, choisir ses élus, n'est qu'une phase dans l'évolution immense. Cette phase s'achèvera. Quelle sera la nature de la crise dernière sur notre planète.^ Le système solaire finira-t-il dans la vétusté.'^ Y aura-t-il quelque rencontre formidable d'astres, et une chaleur incandescente produite par ce choc.f^ Arrachés de leurs orbites par une force inconnue, les astres se replieront-ils, en tombant sur leurs centres d'attraction.^ Il importe peu. Le Maître des consciences ne vient pas répondre aux curiosités de Tesprit.
Il nous avertit que la fin de ce monde terrestre et changeant viendra, comme un cataclysme violent, une mort, un bouleversement, une destruction. Le foyer de toute clarté semble tari, et les ténèbres enveloppent tout. Ce que nous appelons la gravitation, la force d'attraction, l'équilibre, est troublé. Des convulsions cosmiques ébranlent tout. Mais cette crise suprême ne sera qu'une transformation, — le signe de la venue du Fils de l'homme, dans le plein règne de sa puissance et de sa gloire.
De même que la mort individuelle ne saurait effrayer le disciple de Jésus, puisqu'il ne voit en elle que la transformation suprtme de son être et son ralliement à la vie définitive avec Dieu, de même la mort générale ou la fin du monde ne doit pas l'épouvanter : elle est la condition du renouvellement universel, la préparation du Royaume éternel du Christ. Cette crise dernière est préparée, figurée, dans la durée de la terre, par les destructions partielles des religions imparfaites, des peuples vieillis, des civilisations usées.
En face de ces bouleversements, l'attitude du chrétien est la même; il n'y voit que l'enfantement progressif du Règne de Dieu, et il passe à travers les ruines, en levant la tête, en aspirant toujours vers une réalisation plus parfaite, une manifestation plus haute de la vie et de l'Esprit de son Maître.
Que deviendra l'univers dans cette palingénésie dont Jésus se regarde comme le principe et l'exécuteur.'^ Dans quelles conditions astronomiques sera le système des cieux.f^ Quelle sera cette demeure préparée par le Christ à ses élus, cette cité dont toutes les parties seront ramenées à l'unité.^ L'homme ne le peut soupçonner. Tout ce qu'il voit est soumis à l'empire de la mort; les lois qui régissent cet empire, jusqu'à ce qu'il soit brisé par le Fils de l'homme, sont une barrière infranchissable qui arrête nos pensées timides, pusillanimes.
Ce que Jésus promet pour l'heure de son avènement, ce qu'il nous suffit de savoir, c'est la réunion de tous ses élus des quatre vents du ciel en lui et avec lui; cette espérance aura la vertu de soutenir ses disciples dans toute la durée des âges. Ses révélations s'adressent à tous. L'oracle solennel qu'il a prononcé sur cette petite colline des Oliviers, au-dessus de la vallée de Josaphat, les yeux fixés sur le Temple voué à la destruction, — cet oracle est un avertissement donné à tous les siècles.
— « Quand ces choses commenceront d'arriver, ne vous épouvantez point. Au contraire, regardez et levez la tête. Votre rédemption approche. »
Comment s'accomplira visiblement le retour du Christ.^ Comment Celui qui a le van dans la main fera-t-il la grande séparation de ses élus, au sein de l'humanité universelle et de toutes les tribus de la terre, soumises à son jugement.'^ Quelle part les esprits auront-ils dans l'œuvre finale.^ Quelles formes nouvelles revêtira notre vie ressuscitée, maîtresse de l'espace
et du temps, de la corruption et de la mort, transfigurée par la vie même de Jésus qui ruissellera à travers tous ses élus? L'imagination et le cœur de l'homme n'osent le pressentir (i). Leur hardiesse est incapable de pénétrer les secrets de l'amour infini. Notre sagesse n'est que folie, ce que nous appelons les audaces du génie n'est que timidité devant les desseins éternels.
Jésus insista de nouveau sur le devoir de la vigilance, et d'une vigilance pleine d'espoir.
— « Voyez le figuier et tous les arbres ; lorsque les rameaux sont encore tendres et les feuilles naissantes, vous savez que l'été est proche. Pareillement, quand vous verrez ces choses, que je vous ai prédites, arriver, sachez que le Christ est près, qu'il est à la porte, que le Royaume des cieux est proche. »
Et, à propos de la ruine de Jérusalem, il ajouta : « En vérité, je vous le dis, cette génération ne passera point, que tout cela n'advienne. Le ciel et la terre passeront, mes paroles ne passeront pas. »
Mais quel sera le jour, quelle sera l'heure de la consommation des siècles .f^ c Nul ne le sait, ni les anges dans le ciel, ni le Fils; le Père seul. »
Les secrets divins que le Fils de l'homme avait reçus du Père, pour les transmettre à l'humanité, ne comprennent point celuilà; c'est dans ce sens qu'il l'ignore. Voilà le grand, le terrible inconnu. Il est la menace toujours suspendue sur la terre. Le monde peut finir d'un coup, demain, dans un siècle, dans dix siècles. Le temps est peu; devant Dieu et pour ceux qui jugent à la lumière de Dieu, mille ans ne sont qu'un jour. Le devoir de l'homme fidèle est de vivre comme si le monde devait finir aujourd'hui.
— (' Prenez garde, veillez et priez, car vous ne savez pas quand ce temps viendra. Comme aux jours de Noé, ainsi sera l'avènement du Fils de l'homme. Avant le déluge, on mangeait et buvait, on mariait les siens, jusqu'au jour où Noé entra dans l'arche. On ne connut point l'approche du déluge : il vint et les emporta tous. Il en sera ainsi à l'avènement du Fils de l'homme.
« Veillez donc sur vous, de peur que vos coeurs ne s'appesantissent par le manger et le boire, et les soucis de cette vie, et
(I) y Cor., !i, 9.
que ce jour ne vienne soudainement sur vous; car vous ne savez quand il viendra. Il viendra comme un filet sur tous ceux qui habitent la face de la terre.
(' Alors, de deux qui sont au champ, Tun sera pris, l'autre laissé. De deux femmes qui moudront ensemble, l'une sera prise et l'autre laissée.
« Il en sera comme d'un homme qui, s'en allant au loin, laissa sa maison, donnant pouvoir à ses serviteurs, à chacun selon sa fonction, et ordonnant au portier de veiller.
i< Veillez donc, car vous ignorez quand arrivera le maître de la maison, ou le soir, ou au milieu de la nuit, ou au chant du coq, ou le matin. Il viendra subitement; qu'il ne vous trouve point endormis.
(' Il viendra comme un voleur. Si le père de famille savait à quelle heure le voleur viendra, certainement il veillerait, et ne laisserait pas percer sa maison.
« Veillez donc et priez toujours et tenez-vous prêts, afin que voussoyezdignesd'échapper à ces choses qui doivent advenir, et de paraître debout devant le Fils de l'homme.
(' Ce que je vous dis, je le dis à tous : Veillez (i). »
Les saints veillent de la sorte. Les apôtres, qui ont entendu sur la montagne des Oliviers ces paroles éternelles, ont vécu dans Timpatience et dans l'attente du retour prochain de Jésus. Ils veillaient, ils l'appelaient, ils le désiraient. Cette espérance vive les a soutenus dans l'orage des premières tribulations.
On remarquera la persistance et la force avec lesquelles Jésus, dans cette heure grave, inculquait à ses disciples l'attente de sa venue future. Cette attente le gardera vivant en eux, lorsqu'il aura disparu. Elle les affranchira de la tyrannie des nécessités de ce monde; elle les rendra maîtres d'eux-mêmes, leur rappellera la vanité et le néant de cette vie. qui passe, les tiendra éveillés comme des serviteurs que l'arrivée du maître peut surprendre.
Il ne s'agit point d'ailleurs, pour eux, de s'immobiliser dans l'expectative. Le disciple de Jésus n'est point un être inactif, le regard fixé sur la mort et l'éternité; c'est le serviteur du Père, ayant sa tâche dans la vie et chargé de veiller sur tous les serviteurs, pour leur distribuer la nourriture, à son temps.
Sous cette image simple que Jésus a employée plus d'une
(i) Marc, xiii, 28-37, ^^ parall.
fois, on découvre la plus religieuse, la plus sublime conception de la vie terrestre.
La terre est la maison du Pèi^e qui est dans les cieux. Ceux qui Thabitent et qui y passent sont ses serviteurs. Les prudents, les fidèles, savent que leur rôle est de nourrir les autres. Ils s'oublient dans un travail nécessaire, et leur activité bénie de Dieu sert à faire vivre leurs frères : les uns donnent le pain matériel, les autres le pain spirituel. Ils font l'aumône aux indigents , instruisent ceux qui ne savent pas, apportent la lumière et la vertu, l'espérance et la paix de Dieu à ceux qui gémissent dans les ténèbres et la misère morale, dans le trouble et l'accablement. — a Heureux », disait Jésus, « ce serviteur-là que le maître trouvera faisant ainsi! Je vous le dis, en vérité, il l'établira sur tous ses biens. Mais les autres, les mauvais, les infidèles, les oublieux du Maître, ceux qui ne croient pas à sa venue et qui n'ont ni la crainte du juge ni Tamour; ceux qui disent dans leur cœur : Mon maître n'est pas près de venir, et qui battent leurs compagnons, qui mangent et boivent avec les hommes d'ivresse, ceux-là seront séparés, démasqués.
« A eux les pleurs et les grincements de dents. »
Il leur disait encore pour les exhorter à la vigilance, mais à une vigilance active (i) :
« Le Royaume de Dieu, à Theure où il apparaîtra dans sa gloire, sera semblable à dix vierges qui, ayant pris leurs lampes, allèrent au-devant de l'époux et de l'épouse. Cinq d'entre elles étaient folles et cinq sages.
« Les cinq folles ne se pourvurent point d'huile ; mais les sages prirent de l'huile dans leurs vases avec les lampes.
« Or, répoux tardant de venir, toutes s'assoupirent et s'endormirent.
« Au milieu de la nuit, un cri s'éleva : Voici l'époux qui vient, sortez au-devant de lui. Alors, toutes ces vierges se levèrent et préparèrent leurs lampes. Et les folles dirent aux sages : — Donnez-nous de votre huile, car nos lampes s'éteignent. Les sages refusèrent: — Peut-être n'en aurons-nous pas assez pour nous, allez-en plutôt acheter de ceux qui en vendent.
(' Fendant qu'elles y allaient, l'époux vint. Celles qui étaient prêtes entrèrent avec lui dans la salle des noces, et la porte fut fermée.
(i) Matth., XXV, I et suiv.
0 Les autres vierges vinrent aussi, en disant : — Seigneur, Seigneur, ouvrez-nous. Mais il leur répondit : — En vérité, je ne vous connais pas. »
Cette parabole, empruntée aux coutumes des Juifs, a quelque chose d'effrayant, dans sa douceur.
L'époux est le Christ lui-même; l'heure suprême du festin des noces est celle où sera consommée l'éternelle union avec son épouse, l'Église, la société des êtres intelligents et libres unis entre eux et en Dieu.
Pour être admis dans la salle nuptiale, il faut avoir la lam.pe allumée, le vase d'huile qui en nourrit la flamme, la lampe qui ne s'éteint pas.
Le Maître désigne par ce symbole les vertus qui sont la clarté de l'âme, et sans lesquelles notre foi est comme une lampe sans huile.
Il n'y a qu'un temps et qu'une heure pour être admis au banquet. L'heure passée, la porte est close. Il est trop tard. A ceux qui viennent frapper, on n'ouvre plus. « Je ne vous connais pas », répond l'Époux. Or, ce temps, c'est la vie terrestre. Ceux qui n'ont pas fait, pendant la vie, la provision mystérieuse seront repoussés : voilà ce qui épouvante. Les vertus ne s'empruntent pas ; trésor personnel, inaliénable, il suffit à peine à ceux qui l'ont amassé.
— (( Veillez, veillez », répétait Jésus, « ayez la lamoe allumée, vous ne savez ni le jour ni l'heure. »
A la veille de mourir, assis en face du Temple et de la ville au milieu de ses disciples, Jésus s'efforce de les éclairer et de les raffermir, leur découvrant sa grande œuvre et leur enseignant leurs devoirs. Il parle du temps où il ne sera plus, il leur dit ce qui doit arriver. Sa pensée va du présent à Tavenir, de l'avenir immédiat à Tavenir extrême, de la terre de Judée à l'humanité, du monde qui passe à l'éternité où, tout étant consommé, il régnera, jugera, choisira ses élus.
L'annonce de ce jugement définitif, solennel, est une révélation adressée à tous les croyants. Au moment même où l'on s'apprête à le juger, il se montre comme le grand Juge (i).
— (' Le Fils de Thamme viendra », s'écria-t-il, « dans sa
(ij Matth., .\xv, 31 et suiv.
majesté, avec tous ses anges. Il s'assoira sur le trône de sa puissance. Toutes les nations seront rassemblées devant lui. Il fera l'universel triage, comme le pasteur sépare les brebis d'avec les boucs. Il placera les brebis à sa droite, et les boucs à sa gauche.
(( Alors, le Roi dira à ceux qui sont à sa droite : — Venez, bénis de mon Père, possédez le Royaume préparé pour vous, dès l'origine du monde.
« Car j'ai eu faim, et vous m'avez donné à manger; j'ai eu soif, et vous m'avez donné à boire; j'étais sans abri, et vous m'avez recueilli; nu, et vous m'avez vêtu; malade, et vous m'avez visité; prisonnier, et vous êtes venus à moi.
« Alors, les justes lui diront : — Seigneur, quand est-ce que nous vous avons vu affam.é, et que nous vous avons nourri ; ayant soif, et que nous vous avons donné à boire t Quand est-ce que nous vous avons vu sans asile, et que nous vous avons recueilli ; nu, et que nous vous avons vêtu ^ Et quand est-ce que nous vous avons vu malade et en prison, et que nous sommes venus à vous.^
« Le Roi leur répondra : — En vérité, je vous le dis, chaque fois que vous l'avez fait au plus petit d'entre mes frères, vous me l'avez fait, à moi.
« Alors , il dira à ceux qui sont à sa gauche : — Retirez-vous de moi, maudits, allez au feu éternel, préparé pour le diable et ses anges.
« J'ai eu faim, vous ne m'avez pas donné à manger. J'ai eu soif, vous ne m'avez pas donné à boire. J'étais sans abri, vous ne m'avez point recueilli; nu, vous ne m'avez pas vêtu; malade, prisonnier, vous ne m'avez point visité. Alors, eux aussi diront : — Seigneur, quand est-ce que nous vous avons vu ayant faim ou soif, ou sans asile, ou nu, ou infirme, ou en prison, et que nous ne vous avons point assisté.^
« Mais il leur répondra : — En vérité, je vous le dis, chaque fois que vous ne l'avez point fait à l'un de ces plus petits, à moi non plus vous ne l'avez pas fait.
« Et ils s'en iront à l'éternel supplice , et les justes à l'éternelle vie. »
L'âme de Jésus, le génie de son œuvre, la loi suprême de l'humanité, tout le secret de la destinée éternelle est dans cette page.
Le Dieu caché dans l'homme de douleur s'identifie par
amour avec tout ce qui souffre sur terre. — f< Les pauvres, les affamés, les dépouillés, les captifs, les infirmes, les petits, en un mot, c'est moi», dit-il à ses disciples. Il semble qu'ayant épousé la souffrance, ceux qu'elle opprime sont sa chose. Jamais amour de l'humanité ne s'était affirmé de la sorte. La conséquence est celle-ci : Vous, mes fidèles, aimez tous les misérables comme vous m'aimez moi-même; c'est la loi totale et le devoir souverain, c'est toute la religion. S'ils ont faim, rassasiez-les; soif, désaltérez-les; s'ils sont sans demeure, abritez-les; sans vêtement, revêtez-les; sans force, assistezles; opprimés, délivrez-les.
A ce prix, on devient digne de l'éternel Royaume. L'amour éternel a voulu se communiquer à sa créature; et c'est aussi par l'amour que la créature se rendra digne de ses dons infinis.
Quant aux êtres sans charité, ils sont les maudits. Malheur à tous les égoïstes qui n'ont pas connu la commisération et l'amour des autres, — cœurs fermés, affamés de jouir et insensibles à la douleur de ce peuple de misérables au milieu duquel ils auront passé sans pitié.
Le juge qui les attend sera aussi sans pitié.
L'amour sera la force suprême qui divisera les êtres intelligents et libres, arrivés au terme de leur destinée. Il ouvrira aux uns la source de la vie éternelle, et, en se retirant des autres, il allumera en eux le feu vengeur, — supplice du diable, des anges, des hommes séduits par eux, et de tous les êtres de haine et de violence, d'égoïsme et de corruption.