INSUCCES FINAL DE JESUS. — SES CAUSES
La plus grande des douleurs pour Thomme appelé à un rôle public n'est pas de mourir, mais de voir la vérité qu'il apporte, méconnue, et le salut qu'il propose, rejeté; elle est aussi la plus noble, étant désintéressée. Ce n'est pas de leur insuccès que s'attristent les apôtres, c'est de la misère de ceux qui les persécutent; ce n'est pas sur leur propre mort que pleurent les martyrs, c'est sur le crime de leurs bourreaux. Plus un génie est grand , plus sa souffrance d'être rejeté est intense; plus il est bon et saint, plus elle est désintéressée. Celle de Jésus a été sans bornes, dans son amertume et son désintéressement, comme l'amour infini qu'il ressentait pour son peuple.
Lorsqu'il sortit du Temple, le mardi soir, 12 de Nisan (mars-avrilj, c se cachant des Juifs (i)», lorsqu'il s'arrêta longuement, à mi-côte, sur le mont des Oliviers, en face de Jérusalem, prophétisant, à voix basse, à ses disciples, la destruction prochaine de la ville et du Temple et la fin des temps, il pouvait constater l'insuccès final de son apostolat. Zèle infatigable, enseignements, appels réitérés, miracles innombrables, éloquence, sainteté, déclarations solennelles, avertissements menaçants : tout a été vain.
Humainement, il a échoué.
Après deux années d'une activité sans trêve ni défaillance, non seulement il n'a pas réussi à écarter les suspicions du pouvoir et des maîtres de la Loi, à les convaincre qu'il était le Christ, à les initier aux mystères du Royaume; mais il a vu
(i) Jean, xii, 36.
grandir, tous les jours, Topposition, l'aveuglement, la violence et la haine.
La classe populaire, à la vérité, lui est plutôt sympathique ; cependant, il le remarquait lui-même, elle est ondoyante et légère. En l'acclamant, elle cède à la curiosité, à l'intérêt, à l'illusion de ses propres rêves, plus qu'elle n'entre dans son Esprit. Le seul triomphe de Jésus, durant ces deux années d'évangélisation, est d'avoir inspiré la foi à quelques âmes, parmi les plus simples, les plus coupables quelquefois, mais toujours les plus sincères. Voilà toute sa conquête. Humble triomphe qui ne suffirait pas à une ambition terrestre, et qui est pourtant le point de départ de toute la gloire de Jésus. La vie du Maître est régie par une loi qui déconcerte notre expérience et notre sagesse. Si ses victoires ne ressemblent
oint aux victoires humaines, ses défaites non plus ne ressem-
Icnt point à nos défaites.
L'homme d'action engage la lutte, stimulé par l'espoir de vaincre; s'il succombe, à l'humiliation de la défaite s'ajoute toujours l'amertume des espérances trompées. Il se sent responsable de ses échecs. La faute en est à lui , s'il n'a pas renversé les obstacles, dompté ses ennemis, réalisé ses projets. L'histoire ne pardonne guère aux vaincus. Avaient-ils conscience de l'opposition à surmonter et se croyaient-ils de taille à la réduire t — Pourquoi n'en ont -ils pas triomphé ':' — Elle était plus forte qu'eux; — pourquoi lutter contre elle .^ Ils ont manqué de clairvoyance ou de courage.
Tous les désastres qui ont leur cause dans les illusions ou les vices de l'homme, sont pour le vaincu un châtiment; ils prennent place dans la série des événements humains, à titre de rléaux, troublant, accablant, décimant les races et les peuples.
Jésus n'a jamais cru à son triomphe chez les Juifs; il a maintes fois prédit aux siens que les chefs, à Jérusalem, le feraient souffrir beaucoup, et qu'il serait livré à eux. Son insuccès ne tient pas à lui, il tient à l'opiniâtreté de ceux qu'il évangélise. L'œuvre qu'il fondait était plus grande qu'eux. Mais sa défaite est triomphante, car elle a été le châtiment de la nation infidèle qui a cru le vaincre, et la cause providentielle de tous les désastres dont cette nation a vu, dont elle voit et verra passer sur elle le torrent irrésistible.
L'incrédulité des Juifs à l'égard de Jésus, et, par suite, l'insuccès final de son apostolat, est un des grands faits de sa propre vie, de l'histoire de son peuple et de l'histoire religieuse de l'humanité. La sublimité de l'œuvre, la décadence du milieu, la répudiation absolue des moyens de succès exigés par la politique humaine, et, au-dessus de tout, les desseins de Dieu, maître absolu des événements : voilà les causes multiples qui jettent quelque jour sur ce fait considérable. Il est d'un intérêt puissant de les interroger, avant de voir le haut Conseil national sceller son incrédulité par le meurtre juridique de Jésus, et Jésus lui-même consacrer son rôle public par une mort violente, — telle qu'il l'avait prédite, — librement, héroïquement, divinement acceptée.
En Judée comme en Galilée, en Samarie comme en Pérée, qu'il s'adresse à la foule ou aux docteurs versés dans la Loi, et sous quelque forme qu'il se produise , l'apostolat de Jésus n'a d'autre objet que de révéler son œuvre et sa personne, de déclarer ce qu'il vient accomplir et de montrer ce qu'il est. Les deux révélations se tiennent ; car entre l'œuvre et l'ouvrier le rapport est absolu et l'harmonie constante. Toujours adaptées aux circonstances et aux hommes, elles grandissent avec la tempête qu'elles provoquent. Ce n'est point la science ni la conscience de Jésus qui mûrissent peu à peu, comme certains historiens l'ont cru, ce sont les témoignages d'une science et d'une conscience parfaites qui vont se développant. A quoi se résumait l'œuvre messianique de Jésus .^ A fonder sur la terre le Royaume de Dieu, suivant son expression même. Ce Règne consistait essentiellement dans la participation de l'homme à la vie de Dieu ; Jésus le nommait « la vie éternelle >^ . Pour que l'homme naisse à une telle vie, l'effort libre ne suffit point; il faut que Dieu même se communique par une libéralité intlnie. La fonction propre du Messie est de réaliser cette communication , en nous donnant l'Esprit de Dieu. D'autre part, l'homme doit consentir à cette effusion et s'y préparer; or, elle exige deux conditions : le repentir et la foi. Par le repentir et la pénitence, l'homme s'avoue pécheur, se renonce à lui-même, se sacrifie tout entier dans ce qu'il a de mauvais, d'imparfait et de limité; par la foi, il adhère à Dieu, s'ouvre à lui et devient un même Esprit avec lui : le Règne de Dieu commence. L'homme appartient à un monde nouveau; il entre dans la vérité éternelle, dans la
charité infinie, et il goûte déjà, au plus profond de sa conscience, la paix, la douceur et la félicité de Dieu.
On a demandé quel était le plan de Jésus, au sens humain du mot ; le voilà.
Rien de politique et de terrestre; rien d'imparfait et de transitoire; rien de particulariste et de limité. Tout est simple, universel, vivant, grandiose. L'œuvre, à quelque point de vue qu'on l'étudié, est essentiellement divine : dans son résultat, puisqu'elle tend à élever l'homme jusqu'à la vie de Dieu; dans ses moyens, puisque la seule force qui puisse atteindre l'Infini, c'est l'Esprit vivant de Dieu; dans son auteur, car s'il n'avait pas en lui la plénitude de l'Esprit de Dieu, il ne pourrait le communiquer; dans son sujet même, car elle ne considère l'homme que comme un être intelligent et libre, capable d'entrer dans l'Éternel et l'Intlni et appelé à vivre de la vie de Dieu. Elle est le dernier mot de la Providence sur l'humanité, l'expression absolue, définitive, de la religion, la consommation de toutes choses et le terme des évolutions progressives de Tunivers.
Un tel dessein est au-dessus de tout génie humain et de toute intelligence créée, il n'appartient pas plus à la créature de donner Dieu qu'il ne lui appartient d'entrer par elle-même dans la vie de Dieu. Celui qui est venu réaliser ce plan , celui qui l'a proclamé, voulu, préparé, ne p^ut être que Dieu.
En effet, comme il appelait les hommes à une œuvre divine, il se disait, se déclarait le Fils de Dieu. Il a consacré tout son zèle, toute la durée de son apostolat, à proclamer aux Juifs sa filiation divine, et, — qu'on l'entende bien, — non pas une filiation morale qui eût seulement impliqué un rapport moral, une union de volonté ou de pensée avec le Père céleste, mais une filiation absolue qui, le faisant dériver du Père dans la communauté d'une même nature et l'égalité d'une même sagesse, d'un même pouvoir et d'une même vie, l'autorisait à se nommer par excellence « le Fils ».
Ce Fils de Dieu ne se montrait, il est vrai, qu'à travers la nature humaine dans laquelle il s'était incarné, et, à cause de cette incarnation, il se disait le Fils de l'homme; mais la nature humaine n'altérait en rien la filiation divine, et la filiation divine ne détruisait en rien la nature humaine.
Les essences peuvent s'unir, elles ne peuvent se confondre.
La filiation divine de Jésus est la seule explication de sa vie.
de son enseignement, de ses actes, de son œuvre. Avec elle, tout est vrai, sage, parfait ; sans elle, tout est choquant, révoltant, blasphématoire : les Juifs ont eu raison de le condamner et de le crucifier. Aucun homme n'a le droit de dire ce qu'il a dit, d'agir comme il agissait, d'exiger ce qu'il exigeait, de promettre ce qu'il promettait.
Le Fils de Dieu seul, égal à Dieu, et Dieu lui-même, pouvait promulguer, en son propre nom, la loi morale; seul, il pouvait, en la promulguant, user de cette formule : « Il a été dit aux anciens; mais Moi, je vous dis. » Seul,, il pouvait commander à la nature en maître, sans faire appel à Dieu, puisque Dieu était, vivait, parlait en lui. Seul, il avait le droit de guérir et de ressusciter, puisque, étant Dieu, sa parole avait la puissance créatrice. Seul, il pouvait, en son nom, chasser les esprits mauvais, puisqu'il avait l'Esprit de Dieu même. Seul, il pouvait remettre les péchés, puisqu'il était le Dieu que le péché offense. Seul, il pouvait se dire la Lumière du monde, puisque, en effet, le Fils de Dieu est l'éternelle clarté. Seul, il pouvait se dire sans erreur et sans péché, puisque l'erreur et le péché sont étrangers à Dieu et à l'homme qui a reçu la plénitude de Dieu. Seul, il pouvait exiger la foi absolue et un amour sans bornes, puisque Dieu est le tout de l'homme. Seul, il pouvait promettre la vie de Dieu, puisqu'il la possédait comme son bien propre. Seul, il pouvait se donner comme le juge souverain de l'humanité, puisque le jugement des consciences a sa règle inflexible dans la justice de Dieu et n'appartient qu'à Dieu. Seul, il pouvait dire que les cieux et la terre passeraient, mais non ses paroles; car la parole de Dieu est éternelle. Seul, il pouvait dire que ses paroles étaient Esprit et Vie ; car ce que Dieu dit et ce que Dieu veut, il le fait : rien ne résiste à sa volonté ni à son pouvoir.
Tous ces traits épars dans les documents résument les manifestations authentiques de Jésus, de sa nature et de son rôle.
Un tel dessein et un tel maître devaient trouver, ce semble, dans le peuple qui avait eu la gloire de les voir, un accueil spontané, enthousiaste. L'essence même de l'œuvre de Jésus répondait à ce qu'il y avait de plus vivant, de plus profond et de plus pur dans le génie religieux et la destinée d'Israël.
L'alliance avec Jéhovah, le seul et vrai Dieu, était l'âme de ce peuple ; or, cette alliance était réalisée d'une manière absolue par le fait de l'apparition du Fils de Dieu au milieu des Juifs, et par la communication de cette filiation divine à tous les
vrais enfants d'Abraham. Le grand privilège d'Israël, la Loi, — dont les docteurs, à la vérité, méconnaissaient l'Esprit, — n'avait qu'un but : la justice de l'homme; or, c'était pour accomplir et consommer cette justice que Jésus apportait non pas un code écrit, mais TEsprit vivant de Dieu, seule force capable de régénérer et de sanctifier l'homme. Le rôle d'Israël au milieu des peuples de la terre était d'apprendre à tous le vrai nom de Dieu; or, l'œuvre messianique, ouvrant l'entrée du Royaume de Dieu à l'humanité entière, n'était-elle pas l'accomplissement de ce rôle providentiel .'
On reste confondu en constatant que ces vérités simples et éclatantes n'ont pas ému les esprits, subjugué l'opinion, ébloui ces docteurs et ces prêtres.
L'événement était prévu, annoncé depuis des siècles par les prophètes.
L'un d'eux avait entendu de loin les délibérations homicides des Juifs ; on croirait assister, en lisant ses prophéties, aux machinations du Sanhédrin contre Jésus :
(.< Faisons tomber le Juste dans un piège. Il nous incommode, il est contraire à notre manière de vivre, il nous reproche la violation de la Loi, il nous déshonore, en flétrissant les fautes de notre conduite. Il assure qu'il a la science de Dieu. Il s'appelle le Fils de Dieu; il est devenu le censeur de nos pensées mêmes. Sa seule vue nous est insupportable. Il s'abstient de notre manière de vivre, comme d'une chose impure; il préfère ce que les justes attendent à la mort. Il se glorifie d'avoir Dieu pour Père... Condamnons-le à une mort ignominieuse (i). »
Isaie, l'entrevoyant de loin, disait de lui avec tristesse :
« Qui a cru à ce que nous avons entendu 'a
(' A qui le bras de TÉternel a-t-il été révélé?
« Il est monté devant lui, comme un faible rejeton,
(' Comme un rameau d'une terre desséchée.
(' Il n'y avait en lui ni beauté ni éclat,
(( Rien à voir qui nous le fasse désirer.
« Méprisé et abandonné des hommes,
« Homme de douleur et voué à la souffrance,
« Semblable à celui dont on détourne le visage :
«' Nous l'avons dédaigné, nous n'en avons fait nul cas (2). »
(i) Sagesse, 11. — (2) Isaie, lui, j et siiiv.
Et le même Isaïe, dépeignant l'état moral de la nation, disait :
(( J'ai nourri des enfants, je les ai élevés :
« Ils se sont révoltés contre moi.
(( Le bœuf connaît son possesseur,
« Et l'âne l'étable de son maître :
<c Israël ne connaît rien.
« Mon peuple n'a point d'intelligence.
« Malheur à la nation pécheresse, au peuple chargé d'iniquité,
« A la ruse des méchants, aux enfants corrompus!
« Ils ont abandonné l'Éternel. Ils ont méprisé le Saint d'Israël (i). »
Les prophètes ont multiplié les peintures énergiques de l'abaissement moral de leur peuple :
— « Écoute-moi, criait Jérémie, peuple insensé et qui n'as point de cœur :
« Ils ont des yeux et ne voient point,
« Ils ont des oreilles et n'entendent point.
(( Ce peuple a un cœur indocile et rebelle, « Ils se révoltent et s'en vont.
« Ils ne disent pas dans leur cœur :
(' Craignons l'Éternel, notre Dieu (2). » Et Ézéchiel, figure du Messie futur, entendait le Seigneur lui dire :
— (' Fils de l'homme, tu habites au milieu d'un peuple de rebelles qui ont des yeux pour voir et qui ne voient point, des oreilles pour entendre et qui n'entendent point, parce que c'est un peuple rebelle (^). »
Isaïe a dit le mot profond de ce mystère d'aveuglement.
— « J'entendis, s'écrie le Prophète, la voix du Seigneur disant :
« Qui enverrai-je et qui portera mes paroles.^
(' Je répondis : Me voici, envoie-moi.
(' Il dit alors : Va et dis à ce peuple :
(( Vous entendrez et vous ne comprendrez point;
« Vous verrez et vous ne discernerez pas.
c( Rends inerte le cœur de ce peuple;
« Endurcis ses oreilles et bouche-lui les yeux,
(l)ISAIE, I, 2, Ç. — (2) JÉRÉMIE, V, 2I-24. — (3J ÉzÉCHIEL, XII, 2.
« Pour qu'il ne voie pas de ses yeux, n'entende point de ses oreilles,
« Ne comprenne point de son cœur,
« Ne se convertisse point et ne soit point guéri (i). »
Et, avec une énergie terrible, parlant du même phénomène, il disait encore :
(( Soyez stupéfaits et étonnés,
« Fermez les yeux. Devenez aveugles!
« Ils sont ivres, mais ce n'est pas de vin.
(' Ils chancellent, mais non pour avoir bu avec excès.
(( Car l'Éternel a répandu sur vous un esprit d'assoupissement.
(' Il a fermé vos yeux.
(' Il a voilé vos Prophètes et vos princes qui voient des visions.
« Et toute la révélation des Prophètes est pour vous comme un livre scellé
<' Qu'on donnera à un homme qui sait lire, en disant :
(' Lis donc cela !
« Et qui répond : Je ne le puis,
(' Car il est scellé;
(' Ou comme un livre que l'on donne
(' A un homme qui ne sait pas lire, en disant :
(' Lis donc cela!
(' Et qui répond : Je ne sais pas lire.
« Le Seigneur dit : « Quand ce peuple s'approche de moi,
(( Il m'honore de la bouche et des lèvres,
« Mais son cœur est éloigné de moi,
(' Et la crainte qu'il a de moi
« N'est qu'un précepte de tradition humaine.
« C'est pourquoi je frapperai encore ce peuple par des prodiges et des miracles.
(' Et la sagesse de ces sages périra,
« Et l'intelligence de ces hommes intelligents disparaîtra (2). »
Prophéties étonnantes, elles n'annoncent pas seulement l'incrédulité juive, elles l'expliquent. Ce peuple est déchu, dégénéré, n^alade, corrompu, pervers : de là, sa répudiation.
Mais pourquoi Dieu n'a-t-il pas éclairé ces aveugles, ouvert l'oreille à ces sourds, brisé ces cœurs endurcis, courbé ces
(l) ISAIE, VI, 8. -- (2) ISAIF, XXIX, 9-16.
fronts raides? La décadence d'un peuple est-elle jamais incurable? Un souftle de l'Esprit ne peut-il pas toujours ranimer les morts? Ce souffle ne s'est pas levé : pourquoi? Ce pourquoi dépasse l'horizon étroit des pensées de l'homme; il nous emporte vers le monde inaccessible de la conscience et de Dieu.
La Providence, suivant des lois qui nous échappent, conduit les êtres libres, individus et peuples. Elle ne les violente pas, même pour les mener à leur destinée; elle respecte leur autonomie, jusque dans leurs égarements et leurs vices; elle les retient ou les abandonne, sans que nous puissions comprendre la cause de la retenue ou de l'abandon. Ceux qui sont sauvsé du mal expérimentent la bonté du Libérateur; les endurcis prouvent que, livré à lui-même, l'homme n'est que néant. C'est dans les profondeurs de la Sagesse infmie que s'abîmaient les apôtres, en constatant l'infidélité de leur nation (i).
Le croyant adore, dans les mystères impénétrables de Dieu, la cause suprême de tout. Mais l'historien a le devoir de rechercher, dans la vie de l'homme et d'un peuple, les causes secondes, apparentes et immédiates.
L'homme est lent, résistant, dur au progrès, surtout au progrès moral et religieux. Les nations sont plus lentes que l'individu, l'humanité plus lente que les nations. Plus l'œuvre demandée est sainte, plus la résistance est âpre. Jamais œuvre plus sacrée, plus héroïque, ne fut proposée à l'homme et à l'humanité, dans la personne d'un peuple, que l'œuvre de Jésus. Israël, maintenant sa foi en un Dieu unique, au milieu de l'universel paganisme et de l'idolâtrie des peuples, gardant sa Loi pure, au milieu des vices qui dévorent la terre, avait déjà rempli un des rôles les plus saints : il lui restait à présenter à la terre le Sauveur universel, et à inaugurer avec lui le vrai Règne de Dieu.
Tout un peuple entraîné sur les pas de Jésus, jetant, à sa voix, un grand cri de pénitence, proclamant partout le vrai messianisme et conviant les païens à la bonne nouvelle, à la Rédemption universelle, à la transformation du monde sous l'action divine qui débordait : quel spectacle prodigieux ! Alors même qu'Israël eût perdu sa nationalité, et que le sang dont il était si fier se fût fondu dans toutes les races humaines, il n'avait rien à regretter. Le Christ suffisait à sa gloire, et il l'eût
(i)Jean, XII, 37 et suiv.; Rom., x xii.
éternisée dans ce monde où le règne du Fils de Dieu allait être inauguré, emplissant les siècles et les royaumes de la terre de ses vertus, de sa justice et de sa paix.
L'adhésion de l'homme ou d'un peuple à la vérité morale et religieuse ne s'explique pas seulement par l'évidence intrinsèque de la vérité, par sa nécessité ou sa sublimité, mais surtout par l'état des consciences. Or, en étudiant l'histoire de la nation juive, il est impossible de méconnaître qu'à l'époque où Jésus, annoncé par Jean, fit son avènement public, la décadence était profonde, au point de vue politique, religieux et moral.
De là, son incrédulité; de là, l'opposition haineuse et sanglante du pouvoir à l'égard de Jésus.
Au premier abord, rien ne trahit l'abaissement religieux ou moral d'Israël. Ce peuple semble même avoir grandi, lorsqu'on le met en parallèle avec ses pères. Il ne va plus se courber devant les idoles païeimes. Son monothéisme est devenu inflexible. La fameuse parole : « Écoute, Israël, Jéhovah est ton Dieu, et Jéhovah est un », est devenue sa formule préférée (i). Jamais le culte n'a été plus éblouissant, plus en honneur. Le Temple, reconstruit et embelli par Hérode, est une des merveilles de l'univers. Les dons y affluent. Les sacrifices y sont innombrables. Le patriotisme se renforce sous l'oppression; il s'enivre d'espérance au plus dur de l'épreuve, en rêvant les jours bénis de la consolation; il se confond avec la religion même. La Loi, l'ensemble des prescriptions rituelles, est l'objet d'une attache passionnée. — (( On peut tout nous prendre », disait Josèphe, avec un accent sincère, « notre nationalité, nos villes, et tous nos biens; mais la Loi nous demeurera toujours (2). Si loin de la patrie qu'on entraîne un Juif, il ne craindra pas la tyrannie qui l'oppresse plus que la Loi. » Et en effet, d'après le même historien, on a vu beaucoup de Juifs captifs endurer la torture et tous les supplices, plutôt que de laisser échapper un mot contre la Loi et les saints Livres (3).
Le monothéisme inflexible, la splendeur du culte, l'attachement fanatique à la Loi et aux observances traditionnelles, le patriotisme sacré et farouche pouvaient faire croire au progrès ; ils ne sont qu'un masque. Les décadences sont comme les
(i) Deut., VI. — (2) Contr. App., 11, 38. — (3) Id., i, 8.
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maladies, elles se dissimulent quelquefois sous des dehors séduisants. Nations et empiress'écroulent, d'ordinaire, en pleine orgie et en pleine fête. A la veille d'être vaincu, le paganisme n'avait jamais été plus luxuriant. Tous les grands cataclysmes qui fondent sur l'humanité la surprennent dans une activité fiévreuse et intempérante qu'on prendrait pour un débordement de vie.
Ce peuple, éminemment religieux et sacerdotal, montre dans sa décadence des traits particuliers. Tous les éléments de sa religion sont atteints : pouvoir, science, conscience, loi, moralité.
Le sacerdoce est avili. Il tremble devant l'autorité païenne dont il est la créature. Les plus hautes places, les plus hautes dignités, la présidence et la vice-présidence du Conseil suprême, le souverain pontificat, sont occupées par les Sadducéens, ces sceptiques qui ne croient ni à la résurrection, ni à l'immortalité, ni aux esprits, ni à la Providence. Étranges pontifes! la religion, pour eux, se borne à ce monde; elle est le code écrit, consacré, immuable, qui assure le bon ordre et la paix ; inexorables dans leurs jugements, c'est par la sévérité qu'ils signalent leur zèle. Ils tiennent à la splendeur du culte, conseillent de multiplier les offrandes, exploitent la piété du peuple, accroissent leurs revenus avec les dîmes et la vente des victimes dont ils se réservent le monopole. Qiiel écho pouvaient trouver ^ la parole d'un Prophète et celle de Dieu même, dans ces esprits sans foi, ces cœurs appesantis, ces êtres cupides, amis du faste et de l'opulence .-^ Ce sont eux qui prodiguaient à Jésus cette ironie et ce persiflage dont nous retrouvons l'écho dans le quatrième Évangile.
La science religieuse du parti pharisien n'offre pas le moindre contrepoids à l'influence néfaste de ce sacerdoce déconsidéré. Aucun grand problème ne tourmente ces maîtres. En obéissant au génie pratique de leur race, ils avaient des vérités religieuses pressantes à enseigner. Il leur appartsenait d'interpréter l'action de Dieu envers leur nation ; car le devoir de ceux qui pensent et de ceux qui savent est toujours de diriger la conscience d'un pays.
En ce temps messianique, la science juive devait interroger les signes vrais de cette époque décisive, tâcher de comprendre la nature du grand Envoyé et son rôle divin. C'est le point le plus méconnu, le ^lus délaissé, aussi bien par les Juifs de
l'hellénisme alexandrin que par les docteurs de Palestine. Ces derniers, au lieu de lutter par un enseignement puisé à l'école des prophètes contre le grossier matérialisme qui égare le peuple et enfante des apocalypses d'une imagination sans frein, le subissent eux-mêmes et le consacrent l'i).
Ils ont en main le Livre des prophètes, les plus lumineuses paroles que jamais aucun peuple ait entendues : ils pourraient y découvrir le génie de leur race, l'esprit de leur Loi, la raison d'être de leur nationalité, le secret de leurs espérances d'avenir et de leur alliance avec Dieu ; ils ne veulent pas, ils ne savent pas le lire. Ils en détournent le sens, au gré de leur science abusée, et ils s'absorbent dans les subtilités de la jurisprudence et de la casuistique. Tout le but de la vie, pour eux, est d'accomplir la lettre des commandements. Voilà ce qui constitue la vraie justice. Que contient cette lettre .' Comment, dans quelles conditions est-elle exactement observée '! Voilà ce qu'il s'agit de montrer. Toutes les chaires retentissent de ces discussions, dont la puérilité, la bizarrerie, le formalisme étroit révèlent une irrémédiable décadence.
En réalité, le sens religieux est émoussé. Ce peuple est fermé à l'action divine; l'Esprit qui suscitait les prophètes et qui le rappelait si puissamment à ses devoirs et à sa haute destinée, ne parle plus. Il est muet depuis des siècles.
A quoi sert de proclamer que Jéhovah est le seul Dieu et qu'il n'y a pas d'autre Dieu que Jéhovah ? Entre Jéhovah et son peuple, il n'y a plus de lien vivant. Le caractère de la religion d'Israël était précisément l'intervention personnelle et constante de Dieu, manifestant sa volonté à son peuple par les prophètes, les prêtres et les rois ; or, depuis des siècles, cette intervention est paralysée.
Les docteurs et les chefs proclament Dieu l'Unique, l'Invisible, l'Inaccessible ; ils vantent, dans une théurgie demipaïenne, les vertus surnaturelles de son nom ineffable, évitant de le prononcer par un respect superstitieux, mais ils ne sont plus en rapport avec son Esprit ; et si la parole éternelle tombe dans une conscience sainte, ils sont incapables de l'entendre.
Sous de tels pontifes, à la merci de tels maîtres, les consciences énervées perdent le sens du devoir et ne connaissent plus que la légalité. La pratique extérieure, la prière, le jeûne
(i) cf. Das Judenthum zur Zcit Chris ti, von J. L.\s:zs.
et l'aumône, les ablutions, les sacrifices et le repos sabbatique, les absorbent ; mais la pureté intérieure, l'amour ardent de Dieu, la miséricorde envers le prochain, l'humilité, la pénitence, la justice et la droiture, ne comptent plus pour rien. La passion du gain et de la richesse, l'avarice et la cupidité, le mépris du peuple et des pauvres, l'égoïsme et l'orgueil, se masquent sous les dehors de la vertu.
L'adultère est devenu un vice universel, et, — ce qu'il y a de plus grave, — il se couvre et s'autorise de la légalité. Le Pharisien dévot n'a aucun scrupule de répudier sa femme, pour le motif le plus futile. Le « libellum » officiel de renvoi sanctifie tout. Lorsque Jésus appelle ses contemporains une génération perverse et adultère, cette dernière expression peut être prise au pied de la lettre : elle stigmatise la corruption qui dégradait le mariage chez les Juifs. Ce n'est pas seulement de l'adultère légal, c'est de la polygamie.
Dans les documents talmudiques, où l'âme et le génie du pharisaïsme le plus rigoureux se sont imprimés si fortement, on n'entend jamais le cri de la volonté sincère aux prises avec les énergies du mal, on ne surprend jamais l'aveu de l'impuissance de l'homme devant le devoir. Pour ces Pharisiens superbes et si scrupuleux, la Loi n'est plus qu'une alliance matérielle entre Jéhovah et son peuple, un ensemble de prescriptions et de règlements dont l'accomplissement sera une source de félicités, et la violation une cause de malheurs. — <' Sois fidèle », disent les maîtres, « tu seras récompensé ; et si tu ne l'es pas, le châtiment est certain, inexorable. » Tout est là.
Un servilisme intéressé est l'âme de la religion ainsi entendue. C'est un vrai marché entre maître et esclave. Rien de plus antireligieux que c-:t égoïsme dévot. Il a tout envahi dans ce peuple qui ne voit plus que lui, et qui a fait de l'humble et docile serviteur de Jéhovah un âpre mercenaire.
Comme tous les peuples en décadence, le peuple juif, à l'époque de Jésus, est sous la tyrannie de préjugés vivaces. Il ne comprend plus rien au lendemain, il perd le sens de sa destinée, il a les ivresses et la cécité de l'orgueil. Il ne soupçonne ni son abaissement ni sa dégradation. Ses espérances sont folles. Tout ce qu'il a voulu lui a été refusé; tout ce qu'il a espéré l'a déçu ; tout ce qui pouvait le sauver lui est voilé, et il le repousse.
Il s'estime le privilégié de Jéhovah, et ne voit pas ce que son Dieu demande de lui ; il a plus que jamais l'infatuation de sa race et de son sang, et ne se doute pas que cette race et ce sang vont être réprouvés; il a le zèle farouche de sa Loi qu'il rêve universelle, elle est à la veille d'être périmée; il attend sa résurrection nationale, et il est condamné pour jamais à être détruit, comme peuple; il compte sur un Messie glorieux, il lui sera donné humble et sans éclat ; il est ivre de joies terrestres et de triomphe, il va être abreuvé d'infortunes sans nom, et foulé aux pieds des Gentils.
La décadence d'un pays, d'une race ou d'une religion est irrémédiable, lorsque de telles erreurs prévalent. A l'époque de Jésus, elles n'étaient pas seulement une atmosphère dans laquelle on respirait et on vivait, elles faisaient loi dans les écoles; les maîtres les enseignaient officiellement, et la hiérarchie les couvrait de sa puissance.
La Providence ne délaisse pourtant pas son peuple dans r.ibîme où il s'enfonce : elle va intervenir visiblement, puissamment.
L'n prophète apparaît. Rien n'était plus grave, plus solennel que ce réveil soudain de l'Esprit de Dieu, depuis quatre siècles "uiet, endormi. Jean reçoit d'en haut tout ce qui peut frapper,
lairer son pays, et le disposer à comprendre la volonté de Dieu. Israël attend son Messie et un âge nouveau : il l'annonce, le dépeint, le signale, le montre du doigt. Le peuple aime dans ses voyants l'austérité : Jean la possède à un degré héroïque. Il cherche la justice : Jean n'enseigne qu'elle dans ses exhortations à la pénitence. Les rites ont de l'attrait pour lui : Jean adopte celui qui est le plus en faveur, le baptême, comme symbole des vertus qu'il réclame. Il ne fait pas de miracles, à la vérité, mais sa vie sainte est un miracle perpétuel. Le peuple n'a jamais obéi que sous le coup des menaces de son Dieu : elles éclatent sur les lèvres du Baptiste, véhémentes, effrayantes. Mais le Précurseur ne trouve qu'indifférence, hostilité ou mépris devant les chefs et les maîtres, les hommes du pouvoir et les gardiens de la science orthodoxe; Il foule obscure, les pauvres gens sans crédit et sans vertu, les pécheurs, les publicains et les courtisanes seuls répondent.
Alors, Dieu appelle son Élu et son Christ; il met en lui la
plénitude de son Esprit. Il est le Fils de Dieu même, visible dans le Fils de l'homme.
Tout ce qui peut éveiller, attirer, éclairer, remuer, transformer, apaiser, purifier, sanctifier la conscience est en lui. Il parle comme jamais homme n'a parlé. Il promulgue une loi sainte qui non seulement ne contredit pas la loi régnante, mais la corrige et la parfait. Il a la mansuétude qui persuade, la bonté qui se fait aimer; il n'est insensible à aucune infirmité à aucune douleur, à aucune misère. Il multiplie les prodige; au gré d'une charité inépuisable. Il a le zèle ardent et incor ruptible. Il n'épargne aucun vice, mais aucun pécheur trem blant n'est par lui repoussé.
La conscience de ce peuple reste inerte ; elle ne s'éveille à sa voix que pour se dresser terrible contre lui. Rien ne la désarme. L'opposition qu'avait rencontrée Jean s'aggrave pour Jésus sans mesure.
S'il avait tout ce qui peut ouvrir et sauver la conscience, il faut le reconnaître, il avait tout ce qui heurte et excite les préjugés les plus ardents, les plus vivaces, ceux qui aveuglent la foule, et ceux, plus redoutables, qui égarent les hommes du pouvoir et les maîtres de la science.
On attend un Messie glorieux, éclatant : il se montre pauvre et humble. On rêve d'un Messie politique autant que religieux : il répudie tout rôle politique. On espère un personnage qui éblouira par des signes célestes : il voile sa puissance sous une bonté sans ostentation. On veut un affranchissement de la nation opprimée : il recommande de payer le tribut à César, consacrant ainsi par sa doctrine la déchéance politique de son peuple. On a la passion d'un royaume terrestre qui éclipsera les empires païens : il ne parle que d'un royaume spirituel. On a la haine et le mépris du Gentil : il ne manque pas une occasion de louer sa foi. On croit à l'éternité du Temple : il annortce sa destruction prochaine. On regarde la Loi comme le code définitif de l'alliance avec Jéhovah : il proclame qu'il veut la perfectionner. On ne cherche que la pureté légale : il ne parle que de la pureté du cœur. On croit que le titre de fils d'Abraham donne droit au Royaume de Dieu : il dit que pour être incorporé au Royaume, il faut renaître, se repentir et croire. On muJtiplie les rites : il les appelle vains, et demande l'obéissance, la miséricorde et la justice. On relègue Dieu, par un faux respect, dans un isolement inaccessible : il le montre en lui, il se dit le Fils de Dieu, l'égal du Père, un
avec le Père, agissant comme le Père, vivifiant ce qui est mort, jugeant tout, assis à sa droite.
Entre Jésus et Topinion juive, entre l'Envoyé de Dieu et la nation qui se considérait comm.e la nation sainte, la contradiction est absolue.
Il reste cependant au sein eu peuple juif une élite inconnue qui échappe plus ou moins à la contagion : consciences pures, esprits droits, craignant le mal, vivant dans la volonté du bien, prêts à accueillir la vérité et à confesser leur misère.
C'est la réserve de Dieu, dans un peuple, comme les éléments sains sont la réserve de la vie dans un corps malade. Si elle disparaissait, si elle était anéantie, la mort serait fatale : lorsqu'il n'y a plus de justes à Sodorne, la pluie de soufre et de feu la dévore.
Ces éléments sont répandus partout, dans toutes les classes et dans toutes les professions; ils sont plus nombreux cependant chez les pauvres que chez les riches, chez les ignorants que chez les savants, chez les publicains que chez les Pharisiens, chez les pécheurs que chez les soi-disant justes, chez les hommes étrangers à l'administration et au pouvoir que chez les gouvernants.
On ne s'en étonnera pas. Richesse, science, religion extérieure, pouvoir, sont autant de forces qui, aux époques de décadence, aggravent la corruption et augmentent les préjugés.
Aussi est-ce parmi les gens de condition inférieure que Jésus a trouvé et recruté ses disciples. Us se reconnaissent tous à ce signe : la conscience, en eux, est plus forte que les préjugés et les vices ; les adversaires de Jésus se reconnaissent au signe contraire : les préjugés et hes vices sont plus forts en eux que la conscience. Or, Jésus, froissant les préjugés et appelant la conscience, devait être repoussé par ceux-ci et accueilli par ceux-là.
Les fidèles étaient le petit nombre. Des millions de Juifs qui entendirent sa parole, dans la Palestine entière ébranlée, quelques centaines ie suivirent.
C'était peu pour un homme, alors même qu'il aurait eu en son pouvoir toutes les ressources du génie. C'était assez pour Jésus. Il a volontairement répudié toutes ces ressources, il ne demande que des consciences fidèles, il les a obtenues : elles lui suffisent ; il vaincra tout avec elles.
Jésus voit s'élever contre lui les forces les plus redoutables qu'un peuple puisse opposer à un homme : le Pouvoir, la Science et la Multitude.
Le Pouvoir le répudie et le condamne au nom de la politique et de la sécurité nationale ; la Science l'anathématise au nom de la Loi sainte et de l'orthodoxie; la Multitude le rejette au nom d'un faux patriotisme.
Les mêmes forces qui se sont conjurées dans le peuple juif contre Jésus se perpétuent dans l'humanité pour faire échec à l'œuvre de son Esprit et de ses envoyés.
La Politique a toujours ses raisons d'État ; la Science régnante, l'inexorable orthodoxie des fausses religions, ont toujours leurs anathèmes ; et les préjugés populaires toujours leurs violences pour essayer d'écraser le Fils de Dieu, d'entraver les progrès de son Royaume, et pour empêcher les simples d'y entrer. Mais cette conjuration, un moment victorieuse, ne fera que servir les desseins de Dieu.
En présence de ces forces révoltées, Jésus n'a d'autre alternative que de résister ou de subir librement la violence.
Il ne résistera pas. Sans doute, en résistant, il peut vaincre : mais on lutte contre le Pouvoir par la révolte ; contre la science religieuse officielle par des compromis et une apparente soumission ; contre les passions populaires, en les trompant : une telle tactique est le grand art des ambitieux. Ces habiles excellent à prendre pour point d'appui les idées régnantes, et à traduire avec puissance les aspirations du pays qu'ils veulent entraîner et élever. Ils font appel au parti dont ils se constituent les chefs ; et à force de ruse et de luttes, de violences et de succès, ils amènent le Pouvoir à capituler. Devenus les maîtres, ils organisent la victoire, publient leur code, enchaînent ceux qu'ils ont dominés. Les génies religieux de l'antiquité qui ne se sont pas bornés à être des prédicateurs et des moralistes, comme Çakya-Mouni et Confucius, ont tous agi suivant ces lois de la politique hum.aine ; c'est à cela qu'ils ont dû leur triomphe.
Une telle conduite implique l'alliance avec les forces mauvaises auxquelles ce monde est livré, elle souille tous ceux qui ont mis le succès plus haut que la morale et la sainteté.
Jésus ignore ces procédés : sans autre point d'appui que lui-même et le Père dont il exécute les desseins éternels, il s'élève au-dessus de tous les génies, dans l'isolement de sa
grandeur. Il ne traduit pas les idées régnantes, les aspirations de son peuple; il les combat. Sa doctrine du Royaume de Dieu est en contradiction absolue avec le Pouvoir, les chefs d'école et les rêves de la multitude. Pas un parti qui puisse le réclamer pour chef. Sadducéen, Pharisien, Hérodien, Essénien, personne ne retrouve en lui l'e.xpression de ses dogmes. Aucun compromis avec la science erronée des maîtres; aucune habileté, au sens humain du mot. L'équivoque était facile et tentante au sujet du titre de Messie. Or, on a pu constater la circonspection avec laquelle Jésus l'évite devant la foule et à Jérusalem notamment : détail caractéristique qui atteste sa volonté de ne point pactiser avec les préjugés.
Le nom de Fils de David Tinquiétait parfois; il ne le prenait jamais de lui-même, se désignant toujours par les deux titres de Fils de Dieu et de Fils de l'homme. L'un et l'autre étaient l'expression pure et adéquate de son être, ils insinuaient sa vraie fonction, sans ambages et sans péril pour la conscience du peuple.
Aucun appel à la force; pas un cri de révolte contre le Pouvoir. La violence matérielle lui est étrangère. Il est « l'Agneau de Dieu » dans sa courte vie terrestre, et non le LiondeJuda. «Humble et doux de cœur «, comme il aimait à le dire, il vient « sauver et non perdre, donner sa propre vie et non ravir celle des autres ». Il demande à l'homme l'abnégation totale, il montrera à l'homme comment on se sacrifie.
Maintenant, sa mission est finie : il peut disparaître. Aussi n'essayera-t-il plus de conserver une vie qui a donné au Père toute la gloire qu'il en attendait, et à son peuple tous les témoignages qui l'eussent éclairé et sauvé, si son peuple eût pu être éclairé et sauvé.
En regagnant Béthanie avec ses disciples, après les dernières luttes du mardi, Jésus est plus que jamais pénétré, absorbé par la pensée de sa mort.
Les événements vont se dérouler brusquement, à l'improviste. La multitude qui, d'abord, l'avait acclamé, espérant voir enfin de grands signes dans le ciel, comme l'aurore de l'ère messianique, se décourage. Elle ne comprend pas un Règne de Dieu humble et persécuté. L'hosanna expire sur les lèvres des patriotes déçus. Le parti pharisien, scandalisé, crie
au blasphème. La hiérarchie veut en finir d'un coup énergique, mais prudent, avec cette agitation qui l'irrite et l'inquiète.
La haute assemblée s'est réunie dans la cour du palais du grand prêtre (i). Les chefs des familles sacerdotales et les anciens du peuple, sous la présidence de Kaïphe, délibèrent. La réso-' lution à laquelle on s'arrête est de s'emparer de Jésus par ruse et de le tuer. Tous sont d'avis de retarder l'exécution de la mesure après la fête, pour ne point susciter d'émeute.
La sagesse de ces politiques se trompe. C'est au jour de la Pâque que Jésus sera tué. Il n'y aura pas d'émeute : qu'ils se rassurent. Le peuple, loin de se révolter en sa faveur, l'abandonnera. Une partie de cette multitude dont Jésus avait toujours pressenti la légèreté, la mobilité et la timidité, demandera même sa mort. Ils n'ont point à déployer la ruse, pour arrêter Jésus : un incident imprévu va le leur livrer.
Une crise effrayante ravageait l'un des apôtres.
En ce jour même où réunis autour du Maître ils avaient l'âme assombrie par la pensée de sa mort, l'un des Douze, celui à qui était confié le petit trésor de la communauté, Judas l'Iscariote, méditait de trahir son Maître. Comment une telle idée avait-elle germé dans cet esprit, s'il avait eu foi au Fils de Dieu? Et s'il était resté fermé à la confiance et à l'amour, comment avait-il pu vivre, pendant deux années, dans l'intimité de Jésus .^^ La conscience de l'homme est un abîme insondable ; tous les crimes et tous les héroïsmes y peuvent naître ; elle a l'instinct de toutes les grandeurs et le germe de toutes les misères. Les suggestions sataniques la pressent; les appels de Dieu l'aiguillonnent. Pourquoi l'homme, placé entre ces deux forces contraires, laisse-t-il prévaloir en lui plutôt l'une que l'autre t Pourquoi devient-il l'esclave de l'esprit mauvais et non l'instrument libre et docile de Dieu.^ Le tempérament, les circonstances du milieu, les idées personnelles, ne donnent pas du phénomène une explication suffisante. La volonté est maîtresse d'elle-même; elle peut se laisser diriger ou séduire, opprimer ou exalter, asservir ou affranchir. L'attrait souverain de la vérité et de la vertu peut dompter en elle toutes les forces contraires des passions, des erreurs, des milieux. Lorsqu'elle défaille, elle ne s'en doit prendre qu'à
(i) Matth., XXVI, 1-5; Marc, xiv, i et suiv. ; Luc, xxii, i el suiv.
elle-même; et lorsqu'elle triomphe, elle sent que son énergie vient de la Source infinie de tout bien.
L'homme qui résiste longtemps à Dieu s'endurcit et s'appesantit. Les inspirations divines ne le touchent plus, ne l'entraînent plus, mais il devient malléable et docile à Taction de l'esprit mauvais. Le mal s'incarne en lui, le possède, le réduit à l'état d'esclave, et, dans cette obsession tyrannique, il n'est pas un crime dont il ne puisse avoir l'idée et qu'il n'ait le pouvoir terrible de commettre. Il hait le Bien. Il hait Dieu.
Cette loi psychologique est la raison du mystère d'iniquité enseveli dans la conscience de Judas.
Évidemment, le traître a dû, pendant les deux années de son intimité avec Jésus, se raidir contre TEsprit du Maître. Les disciples fidèles s'élevaient, s'adoucissaient, se transformaient, dépouillant les erreurs, les vices, les travers de leur nature, de leur race, de leur religion; ils entraient peu à peu dans le Royaume de Dieu par la foi, la docilité, l'humilité et l'abandon de toutes choses; mais lui, le faux apôtre, devait s'obstiner dans sa propre nature, s'entêter dans ses instincts terrestres, dans les tendances du milieu que Jésus venait combattre. En apparence, il partageait les sentiments généreux de ses compagnons; en réalité, il ne cherchait que son intérêt misérable. Il était condamné à l'hypocrisie de tous les instants, et il affectait sans doute de veiller avec zèle à la petite administration matérielle de la communauté (i). Peut-être a-t-il caressé, comme tant d'autres , l'idée d'un Royaume terrestre dans lequel sa cupidité serait assouvie. Cette hypothèse explique sa persistance à vivre à la suite du Maître auquel il refusait la foi, parmi des compagnons dont il ne partageait ni l'amour ni le culte.
Jésus connaissait l'âme du traître. Dans une heure décisive pour les apôtres, abandonné par les Galiléens qui voulaient lui imposer un rôle politique, il demanda aux Douze s'ils allaient, eux aussi, le délaisser comme le peuple, et jetant sur eux un regard profond et plein de tendresse, il leur dit : — « Ne vousai-je pas choisis tous? » Puis, s'interrompant, il ajouta ce mot d'une douleur inexprimable : c Et cependant, il en est un parmi vous qui est le diable (2). )-
Le mot désignait Judas : il traduit avec énergie ce qui se
(i) Jean, xii, 6; xiii, 29. — (2) Jean, vi, 70.
7o8 JÉSUS CHRIST.
passait dans la conscience du misérable, envahie déjà par l'esprit de Satan.
On s'est demandé comment Jésus, sachant l'état vrai de ce disciple, ne l'a pas sévèrement banni. Tout homme eût chassé cet indigne : le Fils de Dieu le garda. La bonté, la mansuétude sans bornes : voilà le mobile profond de tous les actes de Jésus. Envers la nation juive, le peuple et ses chefs, il a épuisé tous les moyens pour les éclairer et les sauver; il épuise envers Judas les trésors de sa longanimité.
Celui que l'Esprit de Jésus n'a pas arraché à la terre et élevé vers Dieu; celui qui n'a pas cru au plus grand, au plus doux, au seul divin des Maîtres; celui qui, ne l'ayant pas aimé, n'a pas appris de lui la douceur, l'abnégation, le sacrifice, celui-là devait être la proie de l'esprit du mal, de l'épaisse convoitise, de la fausseté, de l'avarice immonde et de l'égoïsme le plus vil ; il en devait subir les sortilèges et les caprices, et, dans la lutte sanglante qui allait mettre aux prises l'Esprit de Dieu, vivant en Jésus, avec l'esprit mauvais agitant les consciences obstinées de la nation juive, — celui-là avait son rôle satanique marqué d'avance.
Il s'agissait de s'emparer en secret de Jésus; Judas s'offrit (i),
La cause du Prophète, dont il avait escompté le succès humain, est décidément perdue. Il vient à ceux qui triomphent, aux chefs de la classe sacerdotale, prêt à les servir. Il se miontre à eux dans sa vénalité; il n'abandonne pas seulement son Maître, il le livre; il ne le livre pas seulement, il le vend. Tout traître est doublé d'un égoïste féroce qui ne s'oublie jamais. Celui-là était cupide, avare : sa trahison est un marché.
Il dit à ses complices : — Que voulez-vous me donner.? et je vous le livre.
On lui promit trente sicles d'argent (2), le prix d'un esclave (3). Les membres de la haute assemblée, en appréciant ainsi Jésus, le déshonoraient plus qu'ils ne payaient le traître.
Celui-ci accepta. Désormais, sans dévoiler encore son projet infâme, il cherchait le moment opportun de l'exécuter.
(i) Matth-, XXVI, 14, 16; Marc, xiv, 10 et suiv.; Luc, xxn, 3-6.
(2) Le sicle d'argent ou stater, la plus répandue de toutes les pièces juives, depuis le temps des Macchabées, valait quatre drachmes, soit 3 fr. 50 de notre monnaie. Le prix auquel Judas vendit son Maitre, — trente sicles d'argent, — serait ainsi de cent cinq francs.
(3) Exod., XXI, 3;.
MORT DE JÉSUS, ET AU DELA. jOC)
Pendant qu'à Jérusalem Judas trahit, et que le Sanhédrin délibère et complote, Jésus, retiré à Béthanie, loin de la foule, prépare ses disciples à sa mort prochaine. Là, caché à ses ennemis, il passe dans la solitude la journée du mercredi. Il ne nous est resté qu'un mot de ces derniers entretiens ; dans son laconisme émouvant, il résume la pensée qui les remplissait :
— « Sachez-le » , leur dit-il, ff dans deux jours, c'est la Pâque ; et le Fils de l'homme sera livré pour être crucifié (i). »
(l) MATTH., XXVI, 2.