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CHAPITRE III

LES ORIGINES DE JÉSUS : DE SA NAISSANCE AU RETOUR d'ÉGYPTE.

Un fait nouveau dans l'histoire de la Judée, vers l'an 747- 749 de Rome, mit en mouvement toute la population du petit royaume d'Hérode, des provinces orientales et des divers États alliés ou tributaires de TEmpirefi).

Auguste avait reçu du Sénat, pour dix ans, le renouvellement de son mandat impérial. Il venait de clore le lustre (746). Il avait dénombré les citoyens romains, même dans les villes ayant droit de cité, comme Antioche, Béryte en Syrie et Tarse en Cilicie. Pour la troisième fois, les portes du temple de Janus avaient été fermées. Jamais, dans l'Empire, la paix n'avait été plus complète et plus universelle. Le maître du monde la met à profit : il fait son inventaire, comme un simple propriétaire opulent; et, comme un fermier économe, avisé, il mesure ses terres; il énumère ses sujets et alliés, régularise le calendrier, note ses ressources dans un livre de comptes qui est venu jusqu'à nous, par fragments. Il a ordonné le dénombrement de tous les habitants des provinces et des royaumes alliés ou vassaux. La Judée, gouvernée par Hérode, est soumise à Tédit impérial.

On a voulu le nier. La critique n'a rien épargné pour surprendre en flagrant délit d'anachronisme saint Luc (2), le seul auteur qui ait mentionné ce recensement des provinces et de

(i) Voir l'Appendice A : Chronologie générale de la vie de Jésus, § i. Le recensement de Qiiirinus.

(2) Luc, II, 12.

la Judée. L'histoire impartiale ne saurait suivre ceux qui contestent le témoignage du troisième Évangile (i).

Le royaume d'Hérode a été dénombré. Ce roi complaisant, dont la politique ne manquait jamais une occasion de flatter Auguste, se garda bien de désobéir à la volonté du maître : ordre fut donné à tous les Juifs de se faire inscrire, chacun à son lieu d'origine, et de prêter serment de fidélité à César et au Roi (2).

Ce fut l'occasion du voyage de Joseph et de Marie à Bethléhem. Joseph tirait son origine de la petite ville (3) ; légalement, il devait y être inscrit. L'un et l'autre virent sans doute le doigt de Dieu dans le fait imprévu qui les amenait au lieu même où, selon les prophètes, devait naître le Sauveur d'Israël. Malgré sa grossesse avancée, malgré l'hiver et les fatigues d'un long voyage, Marie suivit Joseph.

La distance de Nazareth à Bethléhem est de trois à quatre journées de marche, en prenant la route directe à travers la plaine de Jizréel, les montagnes de Samarie et de Judée, par Ginéa, Béthulie, Sichem, Letonah, Béthel, Tell-el-FûI, Jérusalem et la plaine des Rephaïm. Les caravanes s'y succèdent sans interruption. Les gens du peuple vont à pied, mais il est rare, en Judée, qu'un âne ne suive pas chaque famille ; l'infatigable et sobre animal vit de peu, il porte les provisions, les vêtements et son maître : c'est la monture du pauvre.

On fait halte auprès des sources, le long du chemin, à l'ombre de quelque arbre vert; le soir, au coucher du soleil, dans la saison des pluies, on s'arrête à l'entrée des villages, au caravansérail qui sert d'abri aux voyageurs et aux bêtes ; le lendemain, à l'aube, on repart, en chantant les psaumes qui parlent de Jérusalem et de la maison de Jéhovah, et, d'étape en étape, on arrive au terme du voyage.

Ainsi cheminèrent Joseph et Marie, accompagnés de ceux que l'édit d'Auguste amenait, comme eux, à Bethléhem ou dans quelque autre ville de Juda.

Bethléhem (4) est située à deux lieues au sud de Jérusalem, par delà la plaine des Rephaïm, au cœur même des montagnes de Judée. Elle occupe le faîte de deux collines soudées Tune à l'autre en forme de croissant. Des vallées profondes

(i) Voir l'Appendice A, § i.

(2) Antiq., xvii, 2, 4. — (3) Luc, i, 27.

(4) En hébreu : Beth-Lehem, maison du pain.

Tisolent de toutes parts; celle du milieu, — la plus fertile, — rOuady-el-Karroubeh , enserrée par les deux pointes du croissant, descend en pente raide, et les murs étages pour retenir la terre lui donnent l'aspect d'un vaste amphithéâtre verdoyant, couvert de vignes, d'oliviers, de figuiers, d'amandiers et de caroubiers. L'horizon, borné au nord et au couchant par les montagnes qui dominent Bethléhem, s'ouvre splendide au midi et à l'orient. Voici le champ d'épis où vint glaner Ruth la Moabite, et tout auprès, le petit monticule qui porte le village de Beit-Saour oij Booz avait son aire. Plus loin, le désert de Juda avec ses monts stériles, sablonneux, pareils à des amas de cendres grises. Le soleil dore cette désolation, mais rien ne germe sur ce sol dévasté. Par derrière, — dans un gouffre au-dessus duquel se dresse, comme un rempart, la masse bleuâtre et violacée des rochers de Moab, — la mer Morte cache ses eaux bleues. Au midi, une montagne solitaire s'élève fièrement en cône : c'est l'Hérodion, où le vieux roi Hérode voulut être enseveli et dormir son dernier sommeil.

Tel est le petit pays qui vit naître David et où se pressent aujourd'hui ses descendants.

Les maisons regorgent de monde. Le khan du village, le « diversorium » dont parle saint Luc est encombré. Lorsque Marie et Joseph arrivèrent, il n'y avait plus de place pour eux; ils durent chercher un abri dans une grotte voisine, dans une de ces excavations qui se rencontrent fréquemment en Palestine, à mi-côte, sur le flanc des collines de calcaire. L'une d'elles s'appelait la crèche ou l'étable ; elle était située à l'extrémité du pays, à la pointe qui regarde Hébron, et servait de refuge aux animaux. C'est là même que se retirent les deux voyageurs sans abri, c'est là, dans ce refuge misérable, que va naître le Fils de David, Celui que l'ange avait annoncé à sa mère comme le Saint, le Fils de Dieu, le Sauveur et l'héritier d'un trône éternel. Ce fait, le plus important de l'histoire, l'Évangile le raconte en deux mots sublimes de simplicité, comme s'il s'agissait du dernier des Bethléhémites : « Or, pendant qu'ils étaient là, les jours de la grossesse de Marie s'achevèrent. Elle mit au monde son fils premier-né. Elle l'enveloppa de langes. Elle le coucha dans la crèche, car il n'y avait pas de place pour eux dans l'hôtellerie (i). »

(I) Luc, II, 6, 7.

Ml JESUS CHRIST.

Celle qui avait conçu dans la virginité enfanta dans la virginité. L'Évangile le laisse entendre : elle ne connut pas les faiblesses ni l'accablement de nos mères. C'est elle-même qui reçoit son enfant, elle-même qui le couche dans ce berceau improvisé. La foi chrétienne est restée à genoux devant cette femme et Tenfant qui repose sur son sein ; elle a appris, en les regardant, la douceur, la pauvreté, le sacrifice; elle s'est fait de cette scène ineffable des visions toujours nouvelles, sans se lasser jamais et sans pouvoir en épuiser la vertu, le charme et la beauté.

Ceci se passait dans une nuit de décembre, au mois de Tébeth, selon le calendrier juif, à l'insu de tous, sans autre témoin que Marie et Joseph. La petite ville endormie ne soupçonne pas la naissance de Celui qui, mieux que David, doit l'immortaliser. Mais l'Esprit de Dieu est en pleine effervescence sur cette grotte et ce berceau délaissé; il va y amener ses élus.

Toute l'initiative est en Lui. Ceux qu'il éclaire voient, ceux qu'il appelle entendent, ceux qu'il ne touche pas restent inertes dans leur inconscience et leurs ténèbres.

Au pied de Bethléhem, un peu au delà de Beit-Saour, dans la plaine même où Booz avait ses champs d'orge et de froment, où Ruth de Moab était venue glaner, des bergers gardaient leurs troupeaux.

Les bergers, en Orient, représentent la classe infime de la population agricole ; ce sont les serviteurs des serviteurs. Le maître du champ ne travaille pas; il a ses laboureurs, ses ouvriers et les gardiens de ses troupeaux. On les voit aujourd'hui encore, la tête couverte d'un long voile noir, une peau de mouton sur les épaules, les pieds nus ou chaussés de misérables sandales, une petite massue en chêne ou en sycomore à la main ; ils se relèvent de veille en veille, assis sous quelque rocher, autour de grands feux. Dès les premières pluies, la terre, où plus tard tombera la semence, se couvre d'herbe et de fleurs, et les troupeaux vivent de ces premières pousses.

Or, pendant que ces bergers de Beit-Saour veillaient, une clarté céleste les inonda ; effrayés, ils virent debout, auprès d'eux, un ange du Seigneur :

— Rassurez-vous, leur dit-il, je viens vous annoncer une joie qui sera grande pour tout le peuple. Il vous est né,

aujourd'hui, un Sauveur, qui est le Christ, le Seigneur, dans la ville même de David. Vous le reconnaîtrez à ce signe : il est enveloppé de langes, et posé dans l'étable (i ).

A l'instant même, de grandes voix emplirent le ciel. La multitude des esprits, de concert avec Tange, louait Dieu et disait : « Gloire à Dieu dans les hauteurs, et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté (2). »

Le monde divin tressaille à la naissance de Jésus. Rien ne s'accomplit ici-bas qui n'ait été décrété là-haut; les phénomènes terrestres sont le contre-coup de causes célestes et impénétrables. Tout l'avenir, tout le mystère de ce berceau est dans ces deux mots qui rempliront l'espace et les temps : Gloire et paix, gloire à Dieu, paix à l'homme. Désormais, la terre, qui méconnaissait Dieu, a un fils qui va nous enseigner son nom et établir son règne; Thumanité, livrée à la loi brutale de la destruction dans la lutte pour l'existence, va connaître la loi de la paix, parce qu'elle sera régie par la loi de l'amour.

Les anges s'éloignèrent et disparurent dans le ciel; et les bergers se dirent : — Montons jusqu'à Bethléhem. Allons voir « cette parole qui vient de s'accomplir 0 et que le Seigneur nous a fait connaître.

Ils vinrent, pressant le pas, et trouvèrent Marie et Joseph et le nouveau-né posé dans la crèche.

En le voyant, ils comprirent ce qui leur avait été dit de l'enfant (3).

Les âmes simples éclairées de Dieu ont le regard pénétrant, elles devinent ce que les sages, avec toute leur philosophie, ne sauraient entendre. La foi seule connaît Dieu et ses desseins, la raison les discute de haut : ils lui échappent et Taveuglent ; elle veut les plier à ses exigences et à ses étroites formules : elle n'aboutit qu'à les nier, le plus souvent, à les défigurer ou à les amoindrir.

Les bergers revinrent à leurs troupeaux et racontèrent ce qu'ils avaient vu, on s'émerveilla de leur récit, et ils glorifiaient et louaient Dieu. Il ne semble pas cependant que le témoignage de ces pauvres gens ait ému Bethléhem ni troublé la paix et l'humilité du berceau de Jésus. Il resta inconnu, entre sa mère et Joseph. Mais Marie conservait en son cœur ce qu'elle entendait; comme toutes les mères, elle faisait de ses

( Ij Luc, II, 9-12. — {2) Luc, II, 14. — 131 Luc, 11, I S-17.

souvenirs un trésor, une sorte de livre intérieur qu'elle relisait avec tendresse.

Le champ des bergers subsiste encore ; les troupeaux y paissent, à la saison d'hiver, comme au temps de Jésus, sous les oliviers, à travers les terres oii reverdit le même gazon, où fleurissent les mêmes anémones. Le culte n'a jamais déserté ce lieu où resplendit le premier éclat de l'aube naissante du Christ. Le soir de Noël, les Bethléhémites accourent vers l'église d'Hélène, dont il ne reste que des débris, et dans la crypte à demi ruinée, ils prient les bergers de Beit-Saour leurs aïeux, qui furent les premiers apôtres.

Avec leur long voile blanc, assises en groupes sur les murs renversés, à Tombre des oliviers plantés à l'entour, les femmes, vues de loin, rappellent les êtres mystérieux qui ont chanté l'avènement de Jésus. Cette foule a un air de gaieté et de sérénité qui s'harmonise bien avec les souvenirs dont ce champ est rempli, avec cette lumière d'Orient qui embellit tout et donne au rocher stérile lui-même une apparence de richesse et de vie.

Après huit jours, Tenfant, suivant la loi de Moïse, fut circoncis (i) dans la maison même qui abritait les humbles étrangers. Vraisemblablement, cette fête de famille fut une fête de pauvre. Tout se passa simplement, obscurément ; il n'y eut d'extraordinaire que le nom prophétique donné à l'enfant ; et encore ce nom de Jésus pouvait paraître un nom vulgaire : d'autres enfants le portaient. Il n'avait tout son sens divin en Jésus qu'aux yeux de la foi, dans l'âme du père et de la mère.

Le premier-né de toute créature vivante, chez les Juifs, était offert à Dieu (2); on payait, pour le racheter, cinq sicles de la monnaie sacrée ou cent oboles. Trente-trois jours après la circoncision, la femme accouchée se rendait au Temple pour se purifier ; riche, elle offrait en sacrifice un agneau ; pauvre, une paire de tourterelles (3).

Pour obéir à ces rites mosaïques, Marie et Joseph vinrent de Bethléhem à Jérusalem, au jour marqué, emmenant Jésus.

Ils se présentèrent, suivant la coutume, dans la cour des

(])Lévit.,xi\, 3. — i2)Exod., XIII, 2-12. — Nombr.,xs'u\, 15,16.- ( 3) Lcvit. XI!, 15.

femmes, devant la porte de Nicanor, au pied des degrés, à l'entrée même de la cour des prêtres, en face de l'autel des oblations; ils donnèrent les cinq sicles, et Marie remit au prêtre les deux colombes.

Un incident plein d'intérêt, une manifestation inattendue est à relever ici.

Le Temple, ses portiques et ses cours, comme aujourd'hui les mosquées, étaient, aux heures du sacrifice et de la prière, remplis d'une foule de gens qui venaient sacrifier, apporter des offrandes, faire leurs ablutions et réciter le Geùllah (i), la prière de la Rédemption.

Parmi les Juifs qui demandaient à Dieu de se souvenir du jour du iMessie et de la vie des générations futures, et qui voyaient, agenouillée devant l'autel des offrandes, Marie donnant son fils au prêtre, se trouvait un vieillard, nommé Siméon. L'Esprit de Dieu l'avait conduit au Temple, au moment même où Jésus y était présenté. Il habitait Jérusalem, il appartenait à cette classe pieuse qui vivait dans la fidélité, dans la crainte de Dieu, et avait adopté pour salutation ce cri : Que je voie la consolation d'Israël ! Durant sa longue vie, i! avait vu décliner la fortune terrestre de son pays; il était de ceux que le règne d'Hérode, avec son paganisme et ses impiétés, attristait; mais rien ne pouvait assoupir en lui l'espoir de la délivrance. C'est le type de la foi ardente et sereine. La vieillesse se lamente et se décourage; lui gardait sous ses cheveux blancs la confiance des âmes jeunes, il ne se lamentait pas, il attendait. Dieu parlait à son cœur. Une voix secrète lui disait que l'heure du salut d'Israël était proche, et qu'il ne mourrait pas sans avoir vu de ses yeux l'Oint du Seigneur (2).

Une illumination soudaine lui révéla que le Sauveur, c'était cet enfant même qu'une femme pauvre présentait au prêtre; il le prit dans ses bras, et, comme Zacharie, le vieillard aussi fut prophète.

— Maintenant, ô Seigneur, s'écria-t-il, laisse aller ton serviteur en paix, selon ta parole. Mes yeux ont vu le Sauveur que tu as préparé à la face de toutes les nations, lumière qui éclairera les païens, et gloire d'Israël, ton peuple (3).

Ce cri sublime est entré au plus profond de la conscience des chrétiens, comme l'expression immortelle de la joie des

(i) Talm. Hiaos., Chagiga. — (2) Uc, 11, 26 et siiiv. - (j) Luc, 11, 28 et s liv.

I2o JESUS CHRIST.

hommes d'espérance, qui voient enfin de leurs yeux le bien auquel ils ont cru dans la longanimité d'une foi indomptable.

Le père et la mère de Jésus étaient émerveillés d'entendre ainsi parler de leur enfant.

Siméon les bénit, et, tout rayonnant de l'esprit qui l'exaltait, il se tourna vers Marie, sa mère :

— Femme, lui dit-il, cet enfant est destiné à la ruine et à la résurrection de beaucoup en Israël. Il sera un signe de contradiction, — ce qui percera ton âme d'un glaive, — afin que les pensées secrètes des cœurs soient révélées (i).

Cette prophétie de la destinée douloureuse de Jésus et des souffrances de sa mère s'est cruellement vérifiée. La vie publique du Sauveur sera, en effet, une lutte sans trêve, et sa vie d'outre-tombe dans l'Église fondée par lui au milieu de ce monde tourmenté, est un long calvaire. Le Christ est aujourd'hui comme il était hier, comme il sera demain, le prodige de la contradiction. Il faut être pour lui ou contre lui, il attire ou il repousse; il force les consciences à se révéler.

Lorsque des paroles tombées d'une bouche humaine traversent ainsi les siècles, en y projetant une telle clarté, elles décèlent leur origine : ce n'est pas l'homme, c'est l'Esprit de Dieu qui parle.

La voix de Siméon trouva plus d'un écho parmi ceux qui allaient et venaient dans les cours du Temple; l'émotion du vieillard dut les impressionner {2).

Il y avait là aussi une femme de grande piété, appelée Anne, fille de Phanuel, de la tribu d'Aser. Devenue veuve sept ans après son mariage, elle s'était consacrée au Temple, nuit et jour, vivant dans le jeûne et la prière. On lui donnait quatrevingt-quatre ans. Elle fut témoin de l'oblation de Jésus, et elle entendit Siméon parler de Taustère avenir messianique de Tenfant. Son âme s'éclaira et subit l'action divine, elle ne tarissait pas dans sa prière, et elle racontait à tous ceux qui vivaient dans l'espérance du salut, que le Sauveur était enfin donné à Israël. Mais il ne semble pas que ces tressaillements aient franchi le cercle intime des rares initiés auxquels Dieu fit luire les premiers rayons de l'aurore du Christ.

Aucune rumeur ne circula dans le peuple de Jérusalem; rien n'émut le palais d'Hérode et n'alarma le tyran soupçon-

(i) Luc, II, 34 et suiv. — {2) Luc, 11, 36 et suiv.

neux. Les chefs de la nation n'eurent pas même un regard pour ce qui s'était passé au Temple; anciens et grands prêtres, pharisiens et patriotes, rêvaient d'un avenir bien différent de celui qu'un vieillard prophétisait sur la tête d'un enfant inconnu.

Tous les devoirs religieux accomplis, Joseph et Marie quittèrent Jérusalem et revinrent dans leur pays, en Galilée, à Nazareth, avec Jésus (ij.

On était alors au mois de Schébat, dans les premiers jours de février. Un projet dont nous voyons nettement la trace (2), avait peu à peu mûri dans l'esprit de Joseph. Tout entier à sa mission de veiller sur l'enfant que Dieu lui confiait, il voulut le traiter comme il convenait à sa destinée messianique. Un prophète, le Sauveur attendu, le Messie, devait vivre et agir dans le royaume de Juda. C'est des Judéens que vient le salut, dira plus tard Jésus à la Samaritaine (5). L'opinion populaire, même parmi les Israélites pieux , n'admettait pas que l'Envoyé de Dieu, celui qui devait être la gloire et le salut du peuple, exerçât son action en dehors de la terre de Juda, loin du sanctuaire national vers lequel tous les Juifs accouraient des quatre coins du monde et où le Dieu d'Israël résidait comme dans sa propre demeure.

Pourquoi Joseph serait-il resté avec sa famille au milieu de cette Galilée païenne dont les meilleurs Juifs disaient : Peut-il sortir quelque chose de bon de Nazareth (4) .' Rien ne l'y retenait.

Il se résolut à venir habiter en Judée, près de Bethléhem dont il tirait son origine, et qui devait lui paraître prédestinée à voir grandir le Messie, comme elle l'avait vu naitre. L'accueil qu'il y avait reçu, après la naissance de Jésus, des bergers du pays et de leurs maîtres, l'encouragea dans son dessein ; ce fut ce qui motiva sans doute, fort peu de temps après son retour à Nazareth, un nouveau voyage à Bethléhem où il comptait établir sa demeure. Aussi, quand il ramène d'Egypte l'enfant et sa mère, ce n'est point à Nazareth qu'il songe à revenir, mais à Bethléhem, et il faut un ordre de Dieu pour changer sa résolution; Nazareth était prédestinée à cacher le Christ jusqu'à sa vie publique.

(i) Luc, II, J9. — (2) Matth., II, 22. — (3) Jean, iv, 22. — (4) Jean, i, 46.

C'est dans ce second séjour, et probablement vers la fin d'Adar (février -mars), quelque temps avant la Pâque de l'année 750, que se passèrent plusieurs événements dont le premier Évangile seul nous a conservé le souvenir, et qui jettent sur l'enfance de Jésus un nouvel éclat, plein de mystère et de grandeur.

Les espérances religieuses des Juifs relatives à l'avenir de leur race et au Messie qui devait avoir l'empire du monde, n'étaient point confinées dans les limites de la petite nation; elles s'étaient infiltrées à travers le paganisme, elles couraient l'Orient, faisant luire un rayon d'espoir jusque dans les esprits découragés de la Rome im.périale; elles étaient dans l'air, on peut dire : poètes, historiens, philosophes, prêtres et astrologues regardant l'avenir, tous comptaient avec elles.

Dans un pays que l'Évangile ne nomme pas, mais qui ne peut être que la Chaldée, la Mésopotamie, la Perse ou l'Arabie Péîrée, — car ce sont ces pays que désigne ordinairement l'Écriture par le nom vague d'Orient (i), — des hommes qui faisaient profession de sagesse et qui lisaient dans le livre des astres, pour y chercher les secrets de l'avenir, — des mages, comme on les appelait, — aperçurent un jour dans le ciel une étoile (2).

Était-ce un météore, un astre proprement dit, une comèie? Frappés du phénomène, ils interrogèrent les traditions de leurs aïeux, de leurs maîtres, et, éclairés sans doute par une lumière divine, ils reconnurent le signe du grand dominateur promis à la Judée.

Le livre de Daniel, où était marquée la succession des empires et supputé le temps de la venue du Fils de l'homme, ne devait pas leur être étranger. Peut-être même descendaient-ils de Balaam, le prophète païen qui avait annoncé qu'une étoile se lèverait de Jacob, et qu'un sceptre surgirait d'Israël (3).

Trois d'entre eux quittent leurs pays et se mettent en route pour Jérusalem. Leur caravane riche et brillante fit du bruit dans la ville. Ils s'informaient de tous côtés, et, sans mettre en doute l'événement qui, selon eux, devait être accompli, ils s'en allaient, disant partout : — Le roi des Juifs est né^ où

(1) cf. Nombr., xxiii, 7; Isaie, xii, 2; Jérémie, xlix, 28; Ézéch., xxv, 10.

(2) Voir l'Appendice A: Chronologie générale de la vie de Jésus, % 2. U étoile des mages,

(j) Nombr., xxiv, 17.

donc est-il? Nous avons vu son étoile dans l'Orient, et nous venons l'adorer (i).

Les paroles de ces étrangers vinrent aux oreilles d'Hérode. Le roi se troubla, et Jérusalem, où l'espérance du Libérateur trouvait toujours des âmes frémissantes, s'émut.

Hérode, inquiet, convoqua aussitôt les chefs religieux et les docteurs, et s'enquit auprès d'eux du lieu où le Christ devait naître. Tous lui répondirent : — A Bethléhem de Juda. Les Écritures étaient formelles, la tradition unanime; et un prophète avait dit, sans équivoque : Et toi, Bethléhem, terre de Juda, non, tu n'es pas la plus petite des villes de Juda, car de toi sortira le Chef qui gouvernera mon peuple Israël (2).

Le vieux tyran avisé fit appeler en secret les mages, et s'informa du temps précis où l'étoile leur était apparue. — Allez à Bethléhem, leur dit-il, c'est là qu'il est né. Recherchez l'enfant, et, quand vous l'aurez trouvé, donnez-m'en la nouvelle, afin que, moi aussi, je vienne l'adorer {]).

Il ne semble pas que les mages aient pénétré la ruse cachée sous les paroles empressées d'Hérode. Ils ignoraient sans doute l'histoire odieuse de cet ambitieux intrigant qui n'était pas sans prétention au rôle de Messie, et qui n'avait jamais reculé devant le crime pour supprimer tous ceux qui pouvaient porter ombrage à sa jalouse royauté.

Après avoir entendu le roi, ils partirent. A peine sortis de Jérusalem, l'étoile qu'ils avaient vue en Orient reparut. En revoyant sa lumière, \\s eurent une grande joie. L'étoile les précédait, elle s'arrêta au-dessus du lieu même où était l'enfant. Ils entrèrent dans la maison, trouvèrent l'enfant avec Marie sa mère, et se prosternant, ils l'adorèrent (4).

Suivant la coutume de leur pays, ils lui offrirent des présents, et mirent à ses pieds les choses précieuses qu'ils avaient apportées : de l'or, de l'encens, de la myrrhe.

Évidemment, il y a là autre chose qu'un fait d'hospitalité orientale. Ces sages venus de loin sont éclairés par une autre lumière que celle d'une vaine astrologie. L'étoile est un symbole de la clarté de Dieu qui luit dans la conscience, et de l'inspiration qui mène les âmes à l'éternelle vérité. Ce n'est pas un conquérant futur qu'adorent les mages dans cet enfant

(i)Matth., II, 2. - (2) MicHÉE, V, 2. La citation n'est pas textuelle, mais elle rend e.xactement la pensée du prophète. — (3) Matth., ii, 8 et suiv. — (4) Matth., ii, 4.

né d'hier, ils voient en Lui l'Emmanuel, le vrai Christ couché dans un pauvre berceau; illuminés par l'Esprit, ils croient et ils adorent. Nulle parole n'est arrivée jusqu'à nous pour traduire leur foi; mais leurs présents ont un langage profond : ils offrent l'or au Roi de l'avenir, l'encens au prêtre, la myrrhe à Timmolé qui, par sa mort, fondera parmi les hommes le royaume et le sacerdoce éternels.

Les fils de Balaam ont mieux prophétisé que leur ancêtre, ils ont ouvert la voie par laquelle ont passé les païens; l'humanité, en foule, les a suivis, elle a mis aux pieds du Christ, à leur exemple, l'or, Tencens et la myrrhe; et, sans se lasser jamais, elle l'adore, le prie, souffre avec lui, et l'aime jusqu'au martyre.

Hérode attendait le retour des mages; et eux-mêmes, après avoir découvert celui qu'ils cherchaient, hésitaient à en informer le roi dont ils pressentaient les desseins perfides. Un songe où ils reconnurent la volonté d'en haut, les ayant décidés à ne point revenir vers lui, ils repartirent par un autre chemin, probablement par le sud de la mer Morte, vers leur pays.

La visite de ces cheikhs religieux, leur munificence, leurs hommages, leur foi, durent jeter, quelque éclat dans la pauvre demeure de Joseph. Comment des étrangers, richement accompagnés, venaient-ils de si loin voir un enfant du peuple.'^ Tout se passe en plein air, en Orient, et les rumeurs devaient courir de maison en maison par la petite ville de Bethléhem; on prononça sans doute le nom de Messie et de Libérateur; Joseph dut concevoir quelque crainte : la cruauté d'Hérode et sa ruse étaient connues à tous les Juifs.

En effet, un orage se préparait.

Surpris de ne point voir les mages revenir et sentant ses calculs déjoués, Hérode entra dans une irritation violente.

Il avait l'âme d'un courtisan; bas, vil, devant ses maîtres, les Romains, il était impérieux et dur à l'égard de ses sujets. La colère était un des vices de cette nature défiante, elle ne se calmait qu'assouvie, et elle n'était assouvie que dans le sang. Il n'exilait pas, il tuait. Dès qu'on attaquait ou menaçait son pouvoir, il répondait par la mort.

Le meurtre est son instrument de règne.

A peine monté sur le trône, il demande à Antoine l'exécution d'Antigone vaincu : Antigone est décapité (i). Il fait

{l) Anîiq., xv, l.

LES ORIGINES DE JESUS. ! 5 l

massacrer tous les membres du Sanhédrin qui, pendant Te siège de Jérusalem, avaient pris parti contre lui et ses alliés romains; il fait noyer Aristobule, son beau- frère, le fils d'Alexandra, dans un bain, à Jéricho, et livre au bourreau, sous un vain prétexte de trahison, l'octogénaire Hyrcan, le dernier des Asmonéens (i); il soupçonne injustement une de ses femmes, Mariamne : il faut qu'elle meure. Les intrigues de Phéroras et de Salomé éveillent sa défiance, à l'endroit de ses deux fils, Alexandre et Aristobule : il ordonne qu'on les étrangle (2). En vieillissant, il devient plus cruel et plus ombrageux. Les Pharisiens, exaspérés par sa politique antireligieuse et antinationale, complotent et provoquent des soulèvements : il saisit les deux chefs, Judas et Matthias, et les fait brûler vifs (5).

Quand il vit Jérusalem entière s'émouvoir à la pensée d'un Libérateur qui venait de naître, le vieux despote eut bien vite arrêté sa résolution : Qu'on le saisisse et qu'il meure. Mais comment le découvrir? Ses satellites essayent vainement. Bethléhem fut l'objet de perquisitions dissimulées. La violence d'Hérode s'accrut avec l'insuccès de ses recherches; il n'hésita pas devant une mesure radicale et révoltante, et celui qui avait marqué par un meurtre presque toutes les années de son règne, celui qui, avant de mourir, faisait tuer un de ses fils, celui qui, voyant approcher sa fin, et craignant que nul ne pleurât à ses funérailles, avait ordonné le massacre, dans le cirque de Jéricho, des principaux chefs de son armée, commanda d'égorger tous les enfants à la mamelle, à Bethléhem et dans les environs.

On reconnaît là le tyran tout entier, colère et féroce.

La colline où repose Rachel fut pleine de sang et de larmes, les lamentations des mères remplirent les vallées. Il faut avoir vu les deuils, en Orient, entendu les cris, les sanglots, autour des tombes fraîches ouvertes, pour imaginer la détresse de ces femmes refusant d'être consolées, puisque leurs enfants ne sont plus. Hérode, après le meurtre des nourrissons de Bethléhem, put dormir content. Il crut avoir étouffé dans le sang les espérances toujours croissantes du peuple.

Il se trompait.

Hérode n'a réussi qu'à marquer d'une auréole sanglante le berceau de Jésus : le voilà escorté d'une phalange sans tache

(i) Antiq., xv, 9. — (2) Anîiq., .\vi, iS. — (3) Antiq., xvn 6.

I p JÉSUS CHRIST.

de martyrs; d'autres suivront par légions ces innocents égorgés; le chemin du Christ à travers l'humanité est un chemin de sang; tous ceux qui voudront suivre le Crucifié seront voués, comme lui, à la persécution homicide, dans ce monde où personne n'a été plus contredit que Dieu même.

Jésus échappa à la colère d'Hérode.

Après le départ des mages, Joseph fut averti de Dieu. La même voix qui lui avait parlé, en songe, à l'heure de son mariage, lui parla de nouveau :

« Lève-toi, lui dit-elle, prends l'enfant et sa mère, fuis en Egypte, Hérode va chercher l'enfant : il veut le perdre (i). »

Joseph se leva, prit l'enfant et sa mère, la nuit, et partit en Egypte.

Quels furent les incidents de ce long voyage .^^ Où vinrent se fixer les fugitifs.'^ L'Évangile ne nous en dit rien. Le seul détail qu'il fournisse est relatif à la durée du séjour : ils demeurèrent là jusqu'après la mort d'Hérode.

La légende, en revanche, ne s'est refusé aucune fantaisie, et les apocryphes ont entassé le merveilleux dans cette période de Texil de Jésus enfant. Les bêtes fauves, les lions et les panthères, s'adoucissent comme des agneaux devant lui, les palmiers s'inclinent à son passage, les fleurs naissent sur son chemin, les sources jaillissent, en -plein désert, pour le désaltérer, la route se raccourcit, les distances s'effacent, les idoles se brisent à son approche, les démons s'enfuient, les possédés sont délivrés, et l'Enfant-Dieu multiplie autour de Lui les merveilles qui trahissent sa divinité (2).

L'histoire ne saurait accepter ces récits étranges, et l'Église ne les a jamais sanctionnés. Des traditions d'une haute antiquité et qui sont vivantes dans l'Église cophte, en Egypte, nous apprennent que la sainte famille fit halte sous les sycomores d'Héliopolis, auprès de la source de Matarëa, et se fixa d'abord à l'entrée de Memphis, dans le vieux Caire. On voit encore là une église très ancienne, construite en souvenir du séjour de Jésus. Les chrétiens cophtes la desservent et ne manquent pas de montrer aux visiteurs, dans la crypte, les trois arcades consacrées à Jésus, à Marie et à Joseph.

L'exil d'Egypte ne sauva pas seulement la vie menacée de Jésus, il commença à faire autour de lui et sur lui le silence et la paix que rien ne troublera désormais, jusqu'au jour

(i) Matth., II, ij. — (2) cf. Évang. arabe de V Enfance. — Histoire de la nativité de Marie. — Hist. de Joseph le charpentier.

des grandes luttes. L'étoile des mages disparaît, les voix prophétiques se taisent, le ciel se voile, l'humble famille se perd dans la foule, le père et la mère gardent, seuls, comme un trésor caché, le mystère de Jésus.

L'année suivante (7^o-7<^i), Hérode mourut. Cependant, Joseph, établi avec les siens dans la colonie juive de Memphis, ne semblait pas avoir hâte de revenir en Judée. L'ne inspiration l'avertit de regagner la terre d'Israël, il repassa la frontière d'Egypte avec l'enfant et sa mère ; mais en apprenant qu'Archélaùs, le nouveau roi de Judée, continuait la politique oppressive et impie de son père (i), il jugea prudent de n'y point habiter.

La Galilée et la Pérée étaient mieux partagées; elles avaient pour tétrarque un autre fils d'Hérode, Antipas (2); ce prince, ami du faste, et d'ailleurs d'un caractère bienveillant, avait entrepris de fonder deux villes, Tibériade et Julias, et il essayait, par la douceur et le libéralisme de son gouvernement, par le luxe des édifices publics et divers avantages matériels, d'attirer le plus possible à lui les habitants des provinces voisines.

Un songe révéla à Joseph qu'il devait se retirer en Galilée; il revint donc à Nazareth, où il établit sa demeure. C'est dans ce petit pays méprisé des Juifs au point d'être passé en proverbe comme incapable de rien produire de bon, que Jésus grandira, inconnu. Il sera surnommé le Nazaréen. Ce nom (3) rappelle une idée et une expression familières aux prophètes, quand ris parlent du Messie : — « Voilà l'homme » , disait Zacharie, « ce qui germe, tel est son nom (4). » — « Je susciterai à David un germe saint o, avait déjà dit Jérémie (^). Et Isaïe, le premier, avait vu « un rejeton sortir de la racine de David (6) ».

S'est-il jamais élevé, en effet, non seulement de la racine davidique, mais de la racine humaine, un rameau fleuri pareil à Jésus de Nazareth (7).^*

(i) Antiq., xvii, ij. — (2) Antiq., xvii, il.

(3) En hébreu : Netzer, rejeton, fleur.

(4) Zacharie, vi, 12. — {s) Jérémie, xxii, 5 ; xxxiii, 15. — (G) Isaie, xi, i. (7) Le mot employé par Jérémie et Zacharie eit, non pas Netzer, mais Tze-

mach ; l'expression diffère, l'idée est identique.

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