DERNIÈRE PAQ UE. — LA GRANDE INSTITUTION DE JÉSUS
La Pâque était pour les Juifs la fête par excellence. Son nom (i) rappelle le passage mystérieux de Jéhovah dans cette nuit terrible où l'ange exterminateur frappa de mort tous les premiers-nés d'Egypte et épargna les Hébreux. Il rappelle à Israël un autre passage, celui de la servitude à la liberté. Aucune fête n'était plus populaire. Elle inaugurait l'année religieuse ; elle durait huit jours, du 14 au 21 de Nisan. Le pain fermenté était rigoureusement interdit ; on le mangeait azyme. De là , cet autre nom de Fête des Azymes, pour désigner le jour de la Pâque.
Dès le 13, le chef de famille prenait une lampe, visitait sa demeure, afin de détruire tout le levain et la pâte fermentée. On les brûlait dans un vase, en plein vent. La fête s'ouvrait au son des trompettes, et aussitôt, les maîtres de la maison ou leurs serviteurs achetaient l'agneau, un agneau d'un an et sans tache. On le portait au Temple; les prêtres regorgeaient, répandaient son sang sur l'autel des holocaustes, et la victime ainsi préparée devait être mangée, le soir, dans un festin religieux : c'est ce qu'on appelait c faire la Pâque ».
Le premier jour des azymes, le 14 de Nisan, en l'an 30, tombait le 6 avril, un jeudi (2).
Jérusalem est déjà en mouvement pour accomplir tous les rites (3). On brûle le levain, on choisit une eau et une farine
(i) En hébreu Paseh : passage.
(2) Voir Appendice A. Chronologie générale de la vie de Jésus.
(3) Tous ces rites ont été soigneusement conservés dans tous leurs détails par le Talmud. Cf. Hierosol., Pesachim., passim.
pures pour cuire les pains non fermentes. On achète les agneaux. Les parvis du Temple sont encombrés par une multitude de gens qui portent l'agneau choisi, sur leurs épaules, et qui demandent aux prêtres de l'immoler. Le sang coule à flots sur l'autel des holocaustes : c'est par milliers qu'on égorge les victimes. Partout, les cénacles se préparent, et les lits du festin se dressent pour le repas du soir.
Jésus n'a pas quitté Béthanie; cependant, il veut célébrer la Pâque, et c'est à Jérusalem, dans l'enceinte même de la ville, qu'elle doit être mangée. Voyant que le temps était venu (i), ses disciples s'approchèrent de lui : — Maître, demandèrent-ils, où voulez-vous que nous allions vous préparer la Pâque?
Judas était chargé, d'ordinaire, de ce qui touchait à la vie matérielle de la communauté; cette fois, il fut écarté. Jésus désigna Pierre et Jean.
— 0 Allez, leur dit-il, préparez ce qu'il faut pour manger la Pâque. En entrant dans la ville, vous rencontrerez un homme portant une cruche d'eau. Suivez-le dans la maison où il entrera. Et vous direz au chef de la maison : Le Maître vous envoie ce message : Où est le lieu où je pourrai manger la Pâque avec mes disciples.'^
0 Et il vous montrera une chambre haute (2), un grand cénacle, meublé pour le festin : préparez là tout ce qu'il faut. »
Jésus a déjà choisi dans sa pensée le lieu de sa dernière Pâque. Il est, quand il le veut, le maître des hommes : ce qu'il leur demande, ils le font. Ce chef de famille inconnu accomplira son désir; il donnera au Seigneur sa chambre haute. Il était peut-être un de ses partisans dévoués et cachés. Une tradition vénérable parle de Joseph d'Arimathie. Les signes auxquels les disciples le reconnaîtront dénotent en Jésus une science surnaturelle que l'espace et le temps ne limitent point, et qui apercevant les choses éloignées, comme si elles étaient présentes, lit dans l'avenir. Il garde, même envers les disciples qu'il envoie, le secret de ce lieu prédestiné; on dirait, au mvstère dont il l'enveloppe, qu'il veuille s'assurer des heures tranquilles que rien du dehors ne viendra troubler. Il a tout à craindre : le complot de Judas est arrêté.
(i) Matth., XXVI, 17 et suiv.; Marc, xiv, 12 et suiv.; Luc, xxii, 7 et suiv.
(2) 'Avâyaiov désigne une chambre au-dessus du rez-de<haussée, une de ces salles que les Juifs se ménageaient à l'étage supérieur des maisons, ou sur la terrasse des demeures plus pauvres
La confiance de Pierre et de Jean en celui qu'ils appellent le Christ, le Fils du Dieu vivant, est aveugle, absolue. Ils n'interrogent ni ne discutent. Ils écoutent, et ils s'en vont, heureux d'avoir été choisis par le Maître.
En entrant dans la ville, ils trouvèrent toutes choses comme il leur avait dit, et ils préparèrent la Paque.
L'agneau d'un an et sans tache, choisi par eux, fut immolé au Temple de la main du prêtre; puis, selon l'usage, rôti et assaisonné d'herbes amères. Les pains azymes furent cuits et le vin recueilli dans les amphores. Le pain sans levain et l'assaisonnement amer symbolisaient les souffrances de la servitude; l'agneau rappelait la victime dont le sang avait servi à marquer les portes des maisons des Juifs et à les préserver de la colère de l'Ange exterminateur. On le mangeait autrefois debout, le bâton à la main, les reins ceints, comme des voyageurs prêts à partir. Le temps avait modifié ce détail. Les Juifs, à l'é-poque de Jésus, célébraient le repas de l'agneau couchés sur des lits. « Manger debout », disent les Rabbis du Talmud, « convient à des serviteurs; couchés, convient à des maîtres. Sans doute, c'est le pain de l'aftliction et de la servitude que nous mangeons, mais il doit être mangé à la manière des êtres libres, des rois et des grands (i). »
Le nombre des convives ne devait pas être inférieur à dix, et il s'élevait parfois jusqu'à quarante ou cinquante. Le cénacle était orné de tapis et de tentures. Au milieu, peu élevée, se dressait la table unique portant l'agneau, les pains azymes et la coupe de vin que se passaient les invités. Tout autour de la table, en demi-cercle, les lits étaient préparés, légèrement inclinés, un peu au-dessus de terre. Chaque convive devait s'étendre sur le côté gauche, la main droite libre. La première place était au centre, la seconde à gauche, la troisième à droite, et ainsi de suite (2). Entre les lits et les murs, les serviteurs pouvaient aller et venir librement à l'appel du maître.
Sur le soir, Jésus quitta Béthanie avec les disciples, il vint à la ville, à l'endroit même qu'il avait désigné, et où Pierre et Jean avaient tout disposé.
A l'heure du festin, après le coucher du soleil, il se mit à table. Il occupait le lit d'honneur : Pierre était derrière lui à
(i) Babyl., Berac, fol. 46, 2. — (2) Hterosol, Taainth, fol. 68, i ; BabyL, Berac, fol. 64, 2.
sa gauche, Jean à sa droite. En s'inclinant un peu en arrière, le disciple aimé pouvait reposer sa tête sur la poitrine de Jésus. Judas était avec les Douze. En se voyant au milieu des siens, Jésus eut un mot où se mêlent une joie et une douleur profondes : — i< J'ai désiré », dit-il, « d'un grand désir, de manger cette Paque avec vous, avant que je souffre. Je ne la mangerai plus, jusqu'à ce qu'elle soit accomplie dans le Royaume de Dieu (i). » Il est ému et attristé, en songeant que cette Pâque est la dernière. Mais il a réservé pour cette réunion de grandes choses et les marques suprêmes de son amour : il tressaille à l'idée de ce qu'il va révéler et de ce qu'il va faire.
Suivant les rites, le père de famille, après la prière, prenait la coupe de vin et la passait aux convives, en disant : « Béni sois-tu, Seigneur, qui as créé le fruit de la vigne! » Puis, on mangeait, trempées dans le charozet (2), les plantes amères. Jésus prit la coupe remplie, il rendit grâces, et il dit :
— « Prenez et partagez entre vous (3). »
La tristesse de quitter les siens lui fit ajouter : « Je vous le dis, je ne boirai plus de ce fruit de la vigne, jusqu'à ce que vienne le Royaume de Dieu, et que je le boive de nouveau avec vous dans la maison de mon Père (4). »
La pensée de l'éternelle vie succédant à celle qui passe, les joies du Royaume et de la maison du Père succédant aux douleurs de cette terre, voilà pour Jésus et pour ses disciples ce qui tempère les angoisses de la mort. Il leur rappelle cet avenir glorieux sous l'image populaire du festin. Le vin qui sera bu à la table du Père céleste est le symbole de l'Esprit qui enivrera tous les élus et dont Jésus sera la coupe intarissable.
Pendant qu'ils étaient à table et qu'ils mangeaient, Jésus leur dit :
— « En vérité, un de vous me trahira (^). »
L'accent avec lequel il prononça ce mot avait quelque chose
(1) Luc, XXII, 15.
(i) Assaisonnement composé d'amandes, de noix, de figues et d'autres fruits doux. Par sa couleur rougeàtre, disent les Rabbis, il rappelait le rude labeur àes briques imposé aux Israélites en Egypte, et par son goût, les adoucissements que Jéhovah mêle aux amertumes de son peuple. Cf. Godet, Comment, sur saint Luc, ad h. 1.
(?) Luc, xxii, 17. — (4j Matth., XXVI, 29; Marc, xiv, 25 ; Luc, xxii, 18.
(5) Marc, xiv, 18.
de solennel et de douloureux. La présence de Judas l'opprimait. Il avait seul le secret de sa trahison. Aucun des disciples ne se doutait que le complot fatal était arrêté, et que l'un d'eux en était l'âme.
La parole : « Il y a parmi vous un traître » , les bouleversa. L'incertitude du lendemain, la lutte à soutenir, la crainte d'une défaillance, les effraya. Ils savaient que le Maître lisait dans l'avenir comme dans leur conscience; et tous, regardant vers lui, demandaient attristés : — Est-ce moi, Seigneur.^
Jésus répéta le même mot, sans désigner le traître :
— (( C'est Tun des Douze, qui met avec moi la main dans le plat.
« Pour ce qui est du Fils de l'homme, il s'en va selon ce qui est écrit de lui; mais malheur à l'homme par qui le Fils de l'homme sera trahi ! Mieux vaudrait pour cet homme qu'il ne fût pas né (i). »
Ce n'est pas sur lui-même que Jésus s'attriste , c'est sur le traître; il voudrait le sauver, il provoque sa conscience à l'aveu du crime, et l'épouvante par l'anathème que le coupable va attirer sur lui.
Judas resta fermé, impassible. Au lieu de dire : C'est moi, il dit comme les autres : Est-ce moi.^* Il dissimula, — croyant tromper sans doute celui qu'il avait déjà livré.
Jésus lui répondit : « C'est toi, tu l'as dit (2). » Mais aucun ne remarqua le mot. Le mystère ne fut pas découvert, et il fit peser sur tous une lourde, une inexprimable angoisse.
Le festin continua.
Alors se passa une scène qu'il faut lire avec la foi de ceux qui nous l'ont transmise, avec l'âme de celui qui l'avait réservée pour cette heure émouvante.
a II sait, dit saint Jean (3), que cette Pâque est pour lui le vrai « passage », l'heure ardemment souhaitée où il « passera » de ce monde au Père. Il avait aimé les siens qui étaient dans le monde, il les aima jusqu'à la fm. » Ces simples mots n'ont pas besoin de commentaire. On devine, à leur douceur profonde, à Taccent qu'ils ont gardé, quel amour déborde du cœur du Maître sur ses disciples, — ceux que l'Évangéliste
(i) Matth., XXVI, 24; Marc, xiv, 21. — (2) Matth., xxvi, 2j et parall. (3) Jean, xiii. i, 2.
appelle clés siens ». Cet amour va lui inspirer un acte que jamais homme n'aurait conçu et qui ne peut convenir qu'à Dieu.
Pendant qu'ils mangeaient, Jésus prit du pain, rendit grâces, le rompit et le leur donna, en disant :
— 0 Ceci est mon corps qui est donné pour vous. Faites ceci en mémoire de moi. )>
Un peu plus tard, le repas achevé, lorsque, suivant le-3 rites, le père de famille passait la dernière coupe à tous les convives, Jésus prit le calice, rendit grâces, et le leur donna, en disant :
— (( Buvez-en tous. Ceci est mon sang, le calice de la nouvelle alliance, qui va être répandu pour vous, en rémission des péchés. Lorsque vous ferez ces choses, chaque fois que vous boirez, ce sera en mémoire de moi (i). »
Ces paroles : (f Prenez et mangez : ceci est mon corps; prenez et buvez : ceci est la coupe de mon sang», — entendues dans leur vérité, à la lettre, sans métaphore, — sont pour la raison humaine un mystère inouï, impénétrable. Le pain que Jésus présente à ses apôtres n'est plus du pain, mais son corps qui va être immolé; la coupe qu'il leur fait boire n'est plus du vin, mais son propre sang qui va être répandu.
Les apôtres l'ont compris de la sorte, ils n'ont point demandé : Comment cela peut-il se faire.^ Dans la simplicité et la plénitude de leur foi, sachant que la puissance du Maître était sans limites, et que la vérité était en lui, ils ont cru à sa parole, ils ont communié à son corps et à son sang, sous les espèces du pain et du vin.
Ce que Jésus avait dit, il y a un an, au peuple de Galilée, à Capharnaùm (2), il le réalisait aujourd'hui, quelques heures avant de mourir.
Il enseignait alors qu'il était « le Pain de vie », qu'en le mangeant, on vivrait; que « si l'on ne mangeait la chair du Fils de l'homme et si l'on ne buvait son sang, on n'aurait pas la vie » ; que « sa chair était la vraie nourriture, et son sang
(i) Il nous reste de cette scène quatre versions : trois nous sont données par les Évangiles synoptiques, la quatrième par saint Paul (/ Corinth., 11, 23-25). Les quatre versions sont substantiellement identiques ; on y retrouve la présence réelle, substantielle, du corps et du sang de Jésus sous le pain et le vin, le devoir imposé aux apôtres et à leurs successeurs de renouveler, en mémoire de Jésus, ce qu'il fait lui-même, le caractère expiatoire du sang de Jésus, le pouvoir sacerdotal créé par Jésus dans le devoir même de faire ce qu'il a accompli.
(2) Jea.n, VI, ?s et suiv.
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le vrai breuvage; que celui qui mangeait sa chair et buvait son sang demeurait en lui ».
Le peuple, choqué, scandalisé, se détournait en demandant avec ironie comment celui-là donnerait sa chair à manger. Le « comment », le voilà.
Cette scène contient toute la religion de Jésus. En cet instant unique de sa vie, il la réalise, d'un coup, dans sa perfection. Il apparaît à la fois sacrificateur et victime, créant le sacerdoce éternel et l'éternel sacrifice. Il révèle , sans figure et sans parabole, la raison de sa mort. Jusqu'à ce jour, il n'avait fait, à ce sujet, que des allusions pleines de réserve, et il en avait affirmé à ses disciples la nécessité divine, c II faut qu'elle s'accomplisse », leur répétait-il. Aujourd'hui, il enseigne pourquoi sa chair doit être livrée et son sang versé. Il est la \'ictime qui remet les péchés du monde. Telle est la destinée du Fils de l'homme, et le dernier mot de l'Incarnation du Fils éternel de Dieu.
Le mal est dans l'humanité, il faut le vaincre; et pour le vaincre, il devra être expié : il le sera par le Fils de l'homme. La justice terrible de Dieu pèse sur l'humanité pécheresse, il faut que la justice soit satisfaite : le Fils de l'homme souffrant et mourant l'apaisera. Jean le Précurseur l'avait bien nommé <' l'Agneau de Dieu qui enlève les péchés du monde ».
Comment les hommes jouiront-ils de l'expiation personnelle que le Fils de Dieu vient accomplir.^ Comment participerontils aux deux grands bienfaits de sa mort, l'affranchissement du mal et l'apaisement de la justice de Dieu .^ Ils doivent être incorporés à la victime qui se livre et qui meurt pour eux. Or, Jésus n'a pas voulu seulement l'union spirituelle à son Esprit et à sa personne; son dessein a été plus grand. Il a voulu l'union spirituelle et matérielle tout ensemble, il a voulu que l'homme, esprit et matière, corps et âme, s'unît en esprit et en réalité à tout son être, au Fils de Dieu et au Fils de l'homme, à sa divinité et à son humanité, à son âme et à sa chair ; il a voulu qu'on crût à sa parole et qu'on devînt par la foi un même Esprit avec lui ; il a voulu qu'on mangeât son corps et qu'on bût son sang, qu'on fût incorporé à la chair du Fils de l'homme.
Telle est la prodigieuse économie du salut, et la raison du mystère eucharistique.
En même temps qu'il se révèle comme victime, Jésus, dans
la souveraineté de son sacerdoce, institue le rite du vrai, de l'éternel sacrifice; il abroge, il supprime tous les autres, insuffisants et vides, faux et passagers. Plus de vaines hécatombes, plus de sacrifices humains, plus d'agneau pascal. Le sang des taureaux et des génisses. Dieu l'a en dégoût : il ne peut rien pour purifier la conscience ni pour apaiser sa justice. Désormais, il n'y a au monde qu'une Victime, le Fils de l'homme mourant pour les péchés du monde.
Ce drame qui , dès demain , va s'exécuter dans sa réalité sanglante, Jésus le prophétise, il l'accomplit déjà sous une forme sacramentelle, avant qu'il soit ; et lorsqu'il aura été exécuté, il le continuera par le festin eucharistique, jusqu'à la fin des siècles. La victime ne disparaîtra plus; le sacrifice sera perpétuel.
En disant à ses apôtres : « Faites ceci en mémoire de moi «, il crée le sacerdoce avec la puissance de reproduire et d'éterniser ce qu'il vient d'accomplir.
Sur la parole du Maître et parlant en son nom, les hommes qui ont hérité de ce pouvoir prendront du pain et diront : « Ceci est mon corps » ; ils prendront le calice et diront : (' Ceci est le sang de la nouvelle alliance », et ils distribueront aux croyants le corps et le sang du Fils de Dieu. Le Fils de Dieu sera présent sous les apparences du pain et du vin, dans la substance de sa chair et de son sang, séparés sacramentellement; il sera présent dans son âme et dans sa divinité; et il sera la nourriture, le breuvage et la vie du monde. Ainsi se consommera l'œuvre ineffable du Royaume : l'incorporation de tous les élus au Fils de Dieu , par la Foi et par le Sacrement.
L'humble cénacle s'est multiplié sur la face de la terre. Il est devenu le Temple des chrétiens. Il est partout. A toute heure, on voit se renouveler le sacrifice mystérieux de l'Agneau. En communiant à la Victime, l'homme se purifie et triomphe du mal, il apprend à aimer Dieu et à aimer ses frères. Ce festin est celui de la charité. Grâce à lui, le feu allumé par Jésus dans ce monde glacé d'égoïsnre ne s'éteint pas, il s'attise et se répand. Les siècles roulent et emportent tout; ils n'effacent pas le souvenir de Celui qui a aimé les hommes jusqu'à mourir, et jusqu'à leur donner, dans sa mort, la vie divine dont il déborde.
Jésus, maintenant, peut se livrer à la haine homicide. La mort et la haine seront sans force contre lui. Même disparu, il
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vivra, non pas comme un simple souvenir dans l'âme des siens, mais comme une réalité cachée, sous leurs yeux et au milieu d'eux. Son culte ne sera point un culte vide et vain, mais un culte en esprit et en vérité; et il durera jusqu'à ce que, les voiles tombant, Jésus lui-même apparaisse dans sa gloire.
Pendant plus de douze siècles, les chrétiens ont renouvelé dans une foi sans trouble le festin eucharistique. Puis, la raison qu'on croit audacieuse et qui n'est que timide, s'est effarouchée, criant à l'incompréhensible et à l'impossible. Comme les Galiléens de Capharnaùm, quelques chrétiens se sont scandalisés. Dans leur défiance, ils ont voulu rendre raisonnable, c'est-à-dire abaisser au niveau de leur esprit, l'institution de Jésus. Ils ont énervé la vigueur toute -puissante de ces expressions : « Ceci est mon corps, ceci est mon sang. )> Ils les ont réduites à une métaphore, ne voyant dans le dessein de Jésus qu'une recommandation adressée aux siens de se souvenir de lui, et dans la Cène qu'un repas à renouveler, pour commémorer sa mort.
Mais ce que nulle exégèse, nulle critique n'osera, c'est de mettre en doute et d'amoindrir la pensée qui est l'âme de telles paroles et qui domine une telle institution.
Jésus, en ce moment, s'affirme comme la Victime du monde, et il donne son sang comme la rédemption du péché. Racheter les péchés ne se conçoit pas sans l'Esprit de Dieu qui seul justifie et pardonne ; et si le sang de Jésus a la vertu de le communiquer, il n'est plus le sang d'un homme, mais le sang du Fils de Dieu.
S'il lui plaît de nous donner sa chair à manger sous les espèces du pain et son sang à boire sous celles du vin, il est le maître; sa toute-puissance n'a pas de bornes. En instituant l'Eucharistie, il n'est pas plus étonnant qu'en demandant aux hommes de croire à sa fonction divine de Rédempteur. Les chrétiens qui croient à ceci sont inexcusables de ne pas croire à cela.
Les incroyants qui veulent savoir et juger ne peuvent échapper à l'énigme qui se dresse devant eux. Qu'est-ce que cet homme parlant une langue dont personne n'a jamais épelé la moindre syllabe.^ Qu'est-ce que ce martyr qui connaît son supplice avant qu'il arrive, le regardant comme la dette de l'humanité, et se considérant lui-même comme le Libérateur
universel devant la justice de Dieu ? Illuminé, insensé, il ne l'est pas. L'illuminisme et la folie n'ont jamais exercé sur la marche des événements humains une influence décisive. Jésus en a changé, dominé le torrent; il a affranchi l'homme et il l'a sauvé. Ce qu'il pense de lui-même et ce qu'il a enseigné est donc vrai. Le péché est dans l'humanité : il l'expie par sa mort. Mais alors, il est plus qu'un homme, plus que toute créature intelligente et libre ; sa form.e humaine recouvre le Dieu caché, et sa filiation divine, dont il n'a cessé de témoigner, est la seule justification du rôle transcendant qu'il s'attribue.
Cette conclusion qui s'impose, lorsqu'on examine en détail les actes et la doctrine de Jésus, ressort plus impérieuse de l'acte solennel par lequel il a institué le rite de l'éternel sacrifice et des paroles qui en ont accompagné l'institution. Mais l'esprit peut être subjugué, et la conscience ne pas se rendre à la vérité. Judas est le type de ces natures contre lesquelles se brise la force du témoignage que Dieu se donne à lui-même, et de la bonté par laquelle il essaye de nous sauver.
Témoin de cette manifestation de l'amour de son Maître, il accepta de sa main le pain dont il disait : « Ceci est mon corps, livré pour vous. » Il but à la coupe dont il disait : « C'est le sang de l'alliance nouvelle » : cette âme rebelle ne se repentit point; elle ne s'ouvrit pas à l'amour. Tant d'opiniâtreté devant tant d'affection arracha un nouveau cri à Jésus :
— « Et cependant, la main du traître est avec moi, à cette table », dit-il, puis, résigné à son sort et essayant encore de sauver, par l'anathème, le disciple obstiné, il ajouta :
— « Il est vrai que le Fils de l'homme s'en va selon qu'il est écrit de lui : mais malheur à l'homme qui le trahira (ij.^)
Les apôtres inquiets, agités, se regardaient, et s'interrogeaient, en se demandant qui était le traître.
Le souper était fini. Jésus se leva. Et « lui, à qui le Père avait tout donné dans les mains, lui qui était sorti de Dieu et qui retournait à Dieu », oubliant sa grandeur divine, «quitta ses vêtements, prit un linge et se ceignit, versa de l'eau dans un bassin, et commença à laver les pieds de ses disciples, et à les essuyer avec le linge dont il était ceint (2) ».
Un tel acte était extraordinaire; il convenait aux serviteurs,
(i) Luc, XXII, 22 etparall. — [2) Jean, xhi, 4 et suiv.
mais on ne Tavait jamais vu accomplir par le maître, le chef de la famille.
Lorsque Jésus vint à Simon Pierre, celui-ci, tout confus, s'écria : — Seigneur, vous me lavez les pieds!
— « Ce que je fais », lui répondit Jésus, « tu ne lésais pas maintenant, mais tu le sauras plus tard. »
— Non, jamais, reprit Céphas, avec vivacité, vous ne me laverez les pieds !
— « Si je ne te lave », lui dit Jésus, « tu n'auras point de part avec moi. »
La pensée d'être séparé de son Maître toucha Pierre au vif. — Seigneur, s'écria-t-il, voici mes pieds, et mes mains et ma tête.
Jésus lui dit : « Celui qui est déjà purifié n'a besoin que de laver ses pieds, et il est entièrement pur ; et vous, vous êtes purs, mais non pas tous. »
Allusion nouvelle à Judas. La pensée du traître est toujours présente à Jésus, et il saisit ou fait naître les circonstances pour Tarracher à l'obsession de son crime.
A l'idée qu'une trahison viendrait de l'un d'eux, les disciples protestèrent de leur fidélité; chacun faisait valoir ses services; et bientôt, l'émulation aidant, ils se mirent à discuter sur la primauté de tel ou tel dans le Royaume. Cette question de primauté les poursuivait. Elle décèle tout ce qu'il y a de personnel et d'indestructible égoïsme dans le cœur humain. C'est ce que Jésus vient combattre.
L'égoïsme est la loi de notre nature perverse. Il domine tout ici-bas, engendre toutes les fautes, tous les vices, tous les crimes ; il est, par essence, ambitieux et tyrannique. Jésus veut le bannir de son royaume visible. La hiérarchie et le pouvoir qu'il a institués ne ressembleront point à ceux du monde.
— (( Les rois des nations », dit-il à ses apôtres, « dominent sur elles. Ceux qui ont puissance sur elles sont appelés flatteusement bienfaiteurs; pour vous, il n'en doit pas être ainsi.
« Que celui de vous qui est le plus grand soit comme le moindre; et celui qui gouverne, comme celui qui sert. Quel est le plus grand, celui qui est assis à table ou celui qui sert-f^ N'est-ce pas celui qui est assis à table t Or, moi, je suis au milieu de vous comme celui qui sert (i). »
(i) Luc, xxiij 25 et suiv.
Après avoir, dans la Cène eucharistique, créé le sacerdoce, le plus grand et le plus saint des pouvoirs, Jésus en marque la loi essentielle, éternelle.
De même que le sacerdoce n'est qu'une dérivation du pouvoir deJésus, pareillement, il n'aura d'autre loi que celle à laquelle Jésus a toujours obéi. Or, cette loi est tout entière dans la charité. L'égoisme ne regarde et ne cherche que soi ; la charité ne veut que le bien des autres. L'égoisme, au pouvoir, demande des esclaves; la charité, au pouvoir, ne travaille qu'à les délivrer. L'un se fait servir; l'autre sert. L'un exploite; l'autre se dévoue. L'un garde et enfle sa vie; l'autre la donne. Le monde et les forces qui le mènent sont dans l'égoisme; le Royaume de Dieu et la hiérarchie par laquelle le Maître se continue visiblement parmi les hommes, devront être dans la charité.
Il venait de le montrer, en leur lavant les pieds; c'est par ce trait d'humilité qu'il achève sa vie avec eux. Cet exemple, donné quelques heures avant de mourir, ne sera pas oublié. Il sera une partie du testament et des volontés saintes de Jésus.
Alors, il reprit ses vêtements et, s'étant remis à table, il dit :
— « Savez-vous ce que je viens de faire ? Vous m'appelez Maître et Seigneur, et vous dites bien, car je le suis. Si donc je vous ai lavé les pieds, moi. Maître et Seigneur, vous devez vous laver les pieds les uns les autres. Je vous ai donné l'exemple, afm que, comme j'ai fait, vous fassiez aussi. En vérité, en vérité, je vous le dis, le serviteur n'est pas plus grand que son Maître, ni l'apôtre plus grand que celui qui l'a envoyé. Heureux si vous savez cela et le faites (i) ! »
Il eut un mouvement de joie, en regardant les siens; il le leur dit avec une tendresse émue :
— « Vous êtes, vous, demeurés avec moi, dans mes tentations (2). »
Cette fidélité courageuse ne sera pas vaine. Le Fils de l'homme ne sera pas toujours sous le pressoir de l'épreuve; les jours triomphants viendront.
— « Et moi », ajouta-t-il, « je vous prépare le Royaume, comme mon Père me l'a préparé, afin que vous mangiez et buviez à ma table, dans mon Royaume, et que vous siégiez sur des trônes, jugeant les douze tribus d'Israël (3). »
(i) Jean, xiii, 12 et sulv. — (z) Luc, xxii, 28. — (j) Luc, xxii, 29 et suiv.
Une dernière fois, la présence de Judas le troubla. Il voit le crime du traître inévitable.
— (' Je ne dis pas ceci de tous ^), s'écria-t-il. « Je sais ceux que j'ai choisis. La parole de l'Écriture sera accomplie : Celui qui mange avec moi le pain, lèvera le pied contre moi (i). Je vous l'annonce avant que cela arrive, afin qu'après l'événement, vous croyiez à ce que je suis (2). »
La douleur d'être trahi par l'un des siens, la présence de Judas, le désir ardent de le sauver, la vue du traître résistant à tout appel et se raidissant dans sa résolution fatale, agitaient l'âme de Jésus. Il se troubla dans son esprit (3). Mais l'abandon filial à son Père qui le condamnait à subir la souffrance suprême de la trahison, apaisait tout en lui; et, avec un accent plein de fermeté et de solennité, il redit aux siens : — « En vérité, en vérité, je vous le déclare, l'un de vous me trahira (4). »
Les disciples, plus troublés et plus inquiets, se regardaient l'un l'autre, cherchant à pénétrer le mystère qui enveloppait Judas, et que le Maître, dans sa bonté, ne voulait point éclaircir.
Jésus avait devant lui, à sa droite, Jean, le disciple préféré, et Pierre, derrière lui, à sa gauche. Céphas n'y tint plus. Il se dressa un peu au-dessus de Jésus et fit signe à Jean de demander Je nom du traître. Jean, la tête inclinée en arrière, reposait sur la poitrine de Jésus ; il lui dit tout bas : — Seigneur, qui est-ce.^
Jésus livra à l'ami le secret douloureux ; mais il eut soin que nul autre, si ce n'est Pierre peut-être, ne l'entendît.
— « C'est celui », répondit-il à Jean, « à qui je présenterai du pain trempé. »
Il trempa du pain et le donna à Judas Iscariote. Judas le prit et le mangea. Ce fut le dernier acte de son hypocrisie. L'esprit satanique le possédait; il en était l'instrument, il avait épuisé la miséricorde de Dieu. La mesure était comble.
Jésus lui dit ce mot terrible : « Ce que tu fais, fais-le vite(^). »
Certes, il ne commande pas, il ne conseille pas, il réprouve au contraire ; mais il montre, en parlant de h sorte, qu'il n'empêchera pas la trahison de s'accomplir.
(i) Ps. XL, 10. — (2) Jean, xiii, 18 et suiv. — (3) Jean, xiii, 21. — (4) Jean, xai, 21 et suiv. — (5) Jean, xiii, 27.
Nul des convives, excepté Jean et peut-être Pierre, ne comprit le sens des dernières paroles de Jésus. Plusieurs pensaient que Judas, ayant la bourse, avait reçu l'ordre d'acheter le nécessaire pour la fête du lendemain ou de donner quelque chose au.x pauvres.
Lorsque Judas sortit, il était nuit. La passion de Jésus commençait. Judas, en exécutant son complot, va mettre en mouvement toute l'action : elle sera rapide, terrible, cruelle; demain, avant la fin du jour, le sang du Juste vendu aura été versé. Tout sera consommé. Jésus est prêt. En disant à Judas : Fais ce que tu as à faire, il s'est déjà livré lui-même.
Son supplice et sa mort sont sa grande œuvre. Être la Victime universelle, racheter, délivrer du mal l'humanité perdue, attirer tout par l'immense charité, accomplir, en mourant, la volonté du Père qui a résolu de tout sauver par son Fils, sceller par son sang la vérité de son enseignement et l'éternité de son Royaume, vaincre la mort après Tavoir subie, entrer dans la vie de Dieu, et y introduire ses élus : voilà, tout ensemble^ la gloire du Fils de l'homme et la gloire de Dieu. Elles s'engendrent l'une l'autre, s'accroissent l'une par l'autre, éclairent l'âme de Jésus et l'enivrent. Tout à l'heure, cette même âme, sentant venir la mort, s'abimera dans l'horreur d'une inexprimable agonie ; mais, en ce moment, l'Esprit lui donne à sentir sa force et sa gloire ; et c'est par un hymne de triomphe qu'elle commence à entrer dans la mort.
— « Maintenant », s'écria-t-il, « le Fils de l'homme est glorifié, et Dieu est glorifié en lui ; et si Dieu est glorifié en lui. Dieu aussi le glorifiera en lui-même, et il ne tardera pas (1). »
(i) Jean, xiii, 31-32.