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LES DERNIERES PAROLES

L'homme, à l'approche de la mort, quelquefois se transfigure. L'esprit des saints s'éclaire de lumière divine; leur cœur, dégagé de ce qui passe, s'emplit de charité infmie; ils trouvent des paroles qui ont la grandeur et le calme de l'éternité.

Jésus n'a pas besoin de ce voisinage de la mort pour que ses facultés humaines soient exaltées en Dieu; elles vibrent toujours au gré de l'Esprit, comme le demandent la gloire de Dieu et le bien des hommes.

Cependant, à l'exemple de ceux qui vont mourir, il a réservé pour cet instant suprême ses meilleures paroles.

Judas sorti, il se trouve seul, au cénacle, avec les Onze. Il peut s'ouvrir sans contrainte. Tous lui sont fidèles; il les a choisis, engendrés à la vie de Dieu, à sa vie propre, nourris de sa doctrine et de son amour; il a fait passer en eux son âme et son Esprit; il sait qu'il va les quitter, que la séparation est imminente : il n'a plus des jours à vivre avec eux, mais seulement des heures.

Sa tendresse éclata.

— « Mes petits enfants », leur dit-il, « je ne suis que pour peu de temps encore avec vous. Vous me chercherez alors... Mais, comme j'ai dit aux Juifs, je vous le dis aussi à présent : Où je vais, vous ne pouvez venir (i). » Jésus sent le vide profond que va faire son départ dans l'âme de ses disciples. Lui présent, ils n'ont rien à redouter; il les garde; il est leur force, leur lumière et leur vie; mais lorsqu'il ne sera plus là, que deviendront-ils r

(I) Jean, xiii, 33.

Il faut pourtant que la séparation s'accomplisse. Le Fils de l'homme retourne à Dieu, à son Père, à la gloire infinie qui l'attend dans son Royaume. Mais par quel chemin '■: Par celui que la volonté du Père a tracé : la mort violente, un supplice affreux. Toutes les douleurs vont l'accabler.

Ce chemin n'est pas encore frayé {{) : il va l'ouvrir. Après l'avoir parcouru héroïquement, il entrera dans la gloire; et alors seulement, les hommes, les appelés, pourront venir.

Ainsi les apôtres qui ont eu le privilège de suivre le Maître depuis le premier appel, à travers la lutte et les contradictions, dans les fatigues de son apostolat, — les apôtres euxmêmes ne le suivront pas, dès maintenant, dans la mort.

Jésus va leur dire ses dernières volontés (2>.

— « Je vous donne un commandement nouveau : de vous aimer les uns les autres, comme je vous ai aimés. Oui, qu'ainsi vous vous entr'aimiez les uns les autres. A ce signe, tous connaîtront que vous êtes mes disciples, si vous avez de l'amour les uns pour les autres. »

L'amour que Jésus impose à ses disciples et qu'il appelle nouveau ne saurait être confondu avec le sentiment d'humanité qui se retrouve au fond de toute conscience saine et que les païens ont connu, ni avec le précepte inscrit dans le Décalogue (^); il a une autre origine, un autre domaine, une autre fm, une autre loi; il a pour principe l'Esprit vivant de Dieu soufflant dans notre cœur, et nous inclinant à voir dans tout être humain, — sans distinction de race et de religion, de vertu ou de culture, de condition ou de sexe, — un être intelligent et libre, capable de devenir un fils adoptif de Dieu; il a pour fm de l'amener vers Dieu, le bien suprême et infini ; il a pour loi le sacrifice de soi-même, le dévouement désintéressé, absolu, jusqu'à la souffrance et à la mort.

Ce que Jésus a accompli envers nous, il nous demande de l'accomplir envers tous. Cet amour est la plus grande nouveauté. Jamais, avant lui, ni chez les Juifs ni chez les païens, on n'en avait eu même le soupçon. Il est le signe inimitable du Sauveur des hommes, il sera aussi la marque de ses disciples. En dehors du Royaume de Jésus, les hommes se haïssent, malgré l'humanité dont ils se vantent; et jusque chez les Juifs, en dépit de leur Loi, on voit la charité res-

(I) Hébr., IX, 8. - (2) Jean, xiii, ^-?r — (3> Deuî., vi, 5.

treinte à la limite de la race et du culte. Quiconque n'est ni de la race ni du culte, n'est plus le prochain. Les chrétiens seuls, s'ils suivent leur Maître, connaissent la charité infinie, universelle; ils la doivent à ceux-là mêmes qui n'ont pas leur foi, car Jésus, le Maître, nous a aimés, avant que nous fussions dignes de l'être, — dans les ténèbres et l'ombre de la mort (i).

Un tel commandement implique tout. L'homme qui, pour communiquer à ses frères le Dieu dont il vit, est disposé à se dévouer, à souffrir, à s'oublier, à mourir, est prêt à toutes les vertus et en a déjà en lui la source vive.

— « Faites comme moi, mes petits enfants (2) » , disait Jésus. Or, à ce moment même, il allait donner sa vie. Les préceptes ainsi incarnés dans l'exemple du maître qui les promulgue, ont une clarté et une puissance irrésistibles. Nulle philosophie ne les expliquera mieux, et nulle exhortation ne saurait ajouter à leur attrait.

Une pensée cependant troublait Pierre et pesait à son cœur : Jésus ne croyait donc pas à la fidélité de ses disciples ni à leur courage, puisqu'il leur disait, comme aux Juifs, qu'ils ne pouvaient le suivre.? Il ramena la question du départ : — Où allez-vous. Maître? demanda-t-il, laissant voir, avec sa tristesse, son désir ardent de l'accompagner.

Jésus lui répondit : « Où je vais tu ne peux me suivre maintenant ; mais tu me suivras plus tard. » Cette parole d'espérance ne suffit point à Céphas. Comme tous ceux qui aiment, il contenait mal son impatience. Ne doutant pas de son cœur, il ne doutait pas non plus de ses forces. — Pourquoi, dit-il, ne puis-je vous suivre maintenant ?

Alors, Jésus, voyant la tempête terrible qui allait l'assaillir, lui et les siens, connaissant la faiblesse de l'homme que l'Esprit n'a pas encore transformé : — « Simon, Simon », s'écria-t-il, « Satan, l'adversaire, a demandé que vous fussiez criblés comme le froment. Mais j'ai prié pour toi, afin que ta foi ne défaille point ; et toi, au jour de ta conversion, raffermis tes frères (3). »

Ces mots prophétiques insinuaient à l'imprudent Céphas, avec une délicatesse exquise, qu'il n'était pas de taille à soutenir la lutte dans laquelle il allait entrer. L'ennemi est ter-^ rible, la faiblesse de l'homme est profonde, car Thomme n'a

(!) Éphés., II, 4, 5. — (2) Jean, xiii, ^3. — (3) Luc, xxii, 31, 32.

de force que dans Celui dont la prière toute-puissante lui mérite la vertu même de Dieu.

Il est dans ses desseins que les Onze soient soumis à l'épreuve : Jésus le leur insinue. Ils connaîtront par expérience leur misère et leur néant. A cette condition, ils seront forts, et la prière de Jésus les rendra invincibles. Mais Pierre est sûr de lui ; au lieu de comprendre la vérité que son Maître lui révèle à demimot, emporté par la présomption, il s'écrie : — Seigneur, je suis prêt à aller avec vous, à la prison et à la mort. Oui, je donnerai ma vie pour vous.

— « Tu donneras ta vie pour moi ': » dit Jésus, c En vérité, en vérité, je te le dis, Pierre, le coq n'aura pas chanté aujourd'hui, que tu ne m'aies renié trois fois (i). »

Pierre dut être atterré. La dernière illusion des âmes pareilles à la sienne est de s'abuser sur leur propre force. Lorsqu'on aime, on se croit capable de tout. Souffrir, mourir, ne semble rien. De toutes les témérités, la plus incurable et la plus naïve, la plus excusable aussi, parce qu'elle est sincère, n'est point celle de l'esprit ou de la volonté, mais celle du cœur.

Voilà les disciples avertis : ils ne peuvent suivre dès maintenant le Maître; la séparation sera cruelle pour eux, livrés à mille luttes, à mille épreuves où ils défailliront un instant. Les jours tranquilles sont finis; ils disparaissent avec Jésus. Lorsque le Seigneur était avec eux, pourvoyant à tout, alors même qu'ils n'avaient rien, ils ne manquaient de rien. — « Quand je vous ai envoyés sans bourse, sans sac et sans chaussure, quelque chose vous a-t-il manqué ? » — Rien. — (' Mais, maintenant », reprit Jésus, a que celui qui a une bourse la prenne, et un sac pareillement ; que celui qui n'en a point vende sa tunique et achète une épée. Car, je vous le dis, il faut encore que le mot de l'Écriture s'accomplisse en moi : On l'a traité comme un malfaiteur (2).

« Tout ce qui me concerne touche au dénouement (3). »

Ce ne sont point des apôtres avec une bourse remplie, un sac bien approvisionné, et armés du glaive, que Jésus envoie à la lutte. On se tromperait sur sa pensée, si dans ces images énergiques on voyait un appel à la force matérielle. Suivant sa coutume, Jésus traduit en paraboles vives l'état d'hostilité

(I) Luc, XXII, 33, 34 ; Jean, xiii, 38. — (2) Isaie, lui, 12. — (3) Luc, xxii, 3 S et suiv.

qui attend les siens, et c'est toujours le glaive de l'Esprit qui reste leur force- Lui, qui va se livrer à la mort, ne songe pas à tuer, et ses disciples sauront un jour marcher sur ses traces, comme l'agneau muet qu'on mène à l'abattoir.

Les Onze cependant semblent s'être mépris sur la pensée de leur Maître. A ce mot de glaive : — Seigneur, lui dirent-ils, en voici deux, ici même (ij.

Jésus ne les reprit pas ; il changea d'entretien, en disant avec une ironie douloureuse : — Pour l'usage que vous aurez à faire de telles armes, « c'est assez ! »

Sa parole devint plus rassurante ; il les calmait et les consolait.

— (' Que votre cœur ne se trouble pas. Votre force est en Dieu et en moi. Vous croyez en Dieu, croyez aussi en moi (2). »

La Foi suppose le bien et la force : on ne croit qu'à ce qui est bon et fort. Croire en Dieu et en Jésus, c'est croire en leur bonté toute-puissante. Malgré la lutte et les obstacles, malgré toutes les douleurs et toutes nos faiblesses. Dieu et son Christ mènent les choses à leur terme : ce sont eux qui triomphent ; et les croyants, imperturbables dans la confiance et la sérénité, peuvent se rassurer.

Puis, voulant soutenir la foi des siens, Jésus leur dit sans réticence où il allait, la raison de son départ, et il leur parla de son retour et de la réunion qui le suivrait. La séparation n'aura qu'un temps. Tous viendront le rejoindre. Ce qu'il promet à Pierre, il le promet aux Onze et à tant d'autres qui croiront en lui.

— « Il y a bien des demeures dans la maison de mon Père » : elles sont réservées à tous les croyants; « sinon, je vous l'aurais dit. Or, je vais vous y préparer une place. Et lorsque je m'en serai allé et vous aurai préparé une place, je reviendrai, je vous prendrai auprès de moi, afin que là où je suis vous soyez aussi. »

Jésus parle des réalités du monde éternel et invisible avec clarté, simplicité, autorité, il en a la vue directe et il en est le maître. Il les traduit en images simples et profondes, afin que toute àme simple puisse les entendre.

(i) Luc, XXII, 38. — (2) Jean, xiv, i et suiv.

Il rentre par la mort dans la maison de son Père. Dieu est la grande demeure, le vrai Temple. Ceux qui l'aiment et !e connaissent habitent vraiment en lui. Jésus, seul, a la connaissance pleine et l'amour infmi de son Père ; aussi a-t-il seul le droit de parler de la maison de son Père : elle est la sienne. Fils de Dieu, il ne l'a jamais quittée; mais en devenant Fils de l'homme, il est descendu dans la terre de la souffrance et de la mort, afin d'y souffrir et d'y mourir. Cette phase douloureuse traversée, il sera tout entier dans la gloire, l'impassibilité et la vie de Dieu. Son corps transfiguré sera le centre actif de la rénovation de l'univers, et tout l'univers matériel, transfiguré par Dieu et par lui, sera la demeure du Père.

La fonction de Jésus est d'y introduire ses élus, de leur y préparer la place. On ne saurait y entrer que par lui. Nulle créature n'a le pouvoir de s'introduire dans l'Être divin, de le connaître tel qu'il est, de l'aimer et d'en vivre. L'homme, fùt-il sans péché, n'y pourrait prétendre, car cette destinée est un don gratuit de la bonté infinie. Jésus seul nous le transmet avec l'Esprit de Dieu ; et par ce même Esprit, il revient vers nous, pour nous arracher au règne de l'animalité, de l'humanité et de la mort ; il nous prend avec lui et nous emporte en Dieu, afin que là où il est, nous soyons aussi.

Ce retour de Jésus s'accomplit sans cesse, partout, invisiblement, dans toutes les consciences qui s'ouvrent à la foi ; et la réunion des croyants à leur Maître s'accomplit sans cesse, à son tour, partout, à l'heure où la mort brise le lien qui les enchaîne à ce monde ténébreux.

Après leur avoir expliqué ces mystères, le Maître pouvait dire à ses disciples :

— « Vous savez maintenant où je vais, et vous connaissez le chemin pour me rejoindre (i). »

L'un des Onze, Thomas, se récria; il n'avait rien compris à ce que le Maître venait de dire, et il eut la franchise de l'avouer:

— Nous ne savons. Maître, où vous allez; comment pouvons-nous connaître le chemin ':

— « C'est moi », lui dit Jésus, « le chemin et la vérité et la vie. Personne ne vient au Père, si ce n'est par moi. »

Plus d'équivoque, plus d'incertitude. Le terme, c'est le

(1) Jean, xiv, 4 et suiv.

Père, source éternelle, immuable, intarissable de l'Être, de la vérité, de l'amour et de la vie ; voilà où va le Fils de l'homme, non pour s'y anéantir, mais pour y être glorifié et pour en ouvrir l'accès à tous ses élus. Personne ne peut aller au Père sans lui, car lui seul nous le fait connaître, puisqu'il est la Vérité ; lui seul nous en fait vivre, puisqu'il a en lui l'Esprit du Père et qu'il le communique. Ce n'est plus là une parole qui exprime des sentiments ou des faits d'ordre humain : elle ravit l'âme en Dieu et écarte le voile qui le dérobe à nos regards. Entre le Père et lui, l'union est ineffable. Il y a immanence de l'un dans l'autre. Jésus l'affirme en termes d'une énergie extraordinaire :

— « Si vous m'aviez connu », dit-il aux Onze, «vous connaîtriez aussi mon Père. Et dès maintenant, vous le connaissez et vous l'avez vu (i). »

Bien qu'ils eussent reconnu dans leur Maître, le Christ, le Fils du Dieu vivant, les apôtres ne sentaient pas et ne pénétraient pas encore la profondeur du lien qui le rattachait à son Père. En le leur expliquant aujourd'hui, il les initie par cette confidence à Tintimité de son être même ; il leur ouvre la source vive des consolations de Dieu, et leur inculque la foi en sa divinité.

Philippe, qui n'avait rien de l'esprit défiant et positif de Thomas, entendant Jésus dire qu'ils connaissaient le Père et qu'ils l'avaient vu, demanda naïvement : — Seigneur, montrez-nous le Père, et cela nous suffit.

Une telle ingénuité amena Jésus à redire à tous le mystère de son union absolue, essentielle, avec le Père.

— « Comment », reprit-il, « depuis si longtemps je suis avec vous, et vous ne m'avez pas encore connu ! Je te le répète, Philippe : Qui m'a vu a vu le Père. Et tu dis : Montrez-nous le Père. Vous ne croyez donc pas que je suis dans le Père, et que le Père est en moi ? Les paroles que je vous dis, je ne les dis pas de moi-même, je les ai entendues du Père ; et les œuvres que je fais, c'est le Père lui-même, demeurant en moi, qui les accomplit (2). »

La foi en son union totale, absolue, avec le Père : voilà ce que le Maître demande à ses disciples. Elle est le fondement nécessaire; sans elle, ils ne le connaîtraient pas; ils ne sauraient pas qu'il est dans l'égalité de Dieu, que le Père lui a

(i; Jean, xiv, 7. — (2) Jean, xiv, 9.

tout donné, et qu'en recevant tout du Père, il vit avec lui dans la même vérité, dans le même amour, dans la même puissance infinie, éternelle, indivisible ; ils ne comprendraient pas qu'il en est la manifestation parfaite, et qu'en le voyant, c'est le Père caché dans le mystère qu'on voit. Il n'est pas donné ici-bas à l'homme de voir Dieu en lui-même, et d'entrer par une vision intuitive dans la vie de l'Être incréé, principe de tout, s' exprimant dans une pensée égale à lui-même, et s'aimant d'un amour infmi, égal à sa pensée. .\ous ne pouvons le connaître que par ses manifestations extérieures, par les œuvres de sa puissance, de sa sagesse et de sa bonté. L'univers décèle une force créatrice , dont les lois se déroulent devant nous, au-dessus de nous, impassibles, effrayantes, impersonnelles. La conscience nous parle d'un Dieu juste, mais irrité; car elle nous avertit de notre incurable misère, et se sent livrée par Dieu à ses faiblesses, à son impuissance, à ses ténèbres et à son néant. Mais en Jésus-Christ, le Dieu qui sauve, qui pardonne, qui relève, qui nous appelle à vivre de lui, le Dieu qui aime, le Père enfin, nous dit son nom, dans un langage que nous pouvons entendre et que la foi sait accepter. Qui voit vivre Jésus, voit ainsi le Père ; qui écoute ses paroles, écoute les paroles du Père; qui contemple ses œuvres, contemple les œuvres du Père. Rien de ce que dit Jésus n'est d'inspiration humaine : les moindres mots de ses lèvres traduisent l'éternelle pensée du Père et son éternelle parole. Rien de cequ'il fait ne procède exclusivementd'une résolution humaine, tous ses actes sont l'accomplissement de Téternelle volonté du Père; le Père vivant et demeurant en lui, les exécute par lui.

Son humanité réalise l'idéal absolu de toute perfection. Elle est, par toutes ses facultés et par son essence même, l'expression pure de la Divinité. La sagesse, la puissance, Tamour infinis rayonnent en elle. L'éternel Invisible y devient visible; et le croyant, mieux instruit que Philippe, peut dire, en le contemplant : Je vois le Père, et il me suffit.

La foi que Jésus demande aux siens ne sera pas un sentiment stérile, elle sera en eux le principe d'œuvres divines, attestant la divinité de Celui qui en est Tobjet. — « En vérité, en vérité, je vous le dis, celui qui croit en moi fera les œuvres que je fais, et il en fera de plus grandes encore, parce que je m'en vais à mon Père. ■

Entre Jésus et les disciples, la foi crée une communauté divine. Le croyant ne vit plus, c'est Jésus même qui vit en lui, qui parle par lui, qui opère par lui ; de là, sa puissance. Or, Jésus remonté vers le Père dans la gloire et la vertu de son humanité triomphante, opérera par ses disciples des œuvres toujours plus hautes ; c'est par eux qu'il continuera les miracles nécessaires à la démonstration de la vérité, qu'il conquerra le monde païen et brisera sur la terre le règne obstiné du mal.

Il ne leur demande, pour être ses organes, que deux choses : la prière et la fidélité.

L'homme n'est rien par lui-même, dans la réalisation des desseins providentiels ; ses forces ne sont que néant. Il n'a d'énergie effective que par l'appui de Dieu ; c'est la prière qui l'obtient.

— (' Priez donc», leur dit Jésus; « tout ce que vous demanderez au Père en mon nom, je le ferai, afin que le Père soit glorifié dans le Fils. Oui, tout ce que vous demanderez en mon nom, je le ferai. »

Jésus s'exprime en maître absolu, comme Dieu. L'homme, en lui, ne fait que traduire le Dieu caché. Lorsque son humanité entre en jeu, lorsque le Fils de l'homme prie, souffre, et s'anéantit dans la volonté du Père, ses actes ont une valeur infinie, par leur union substantielle avec Dieu : sa prière peut tout, sa souffrance expie tout, son sacrifice purifie tout. — « Quoi que vous demandiez, je le ferai. » Mais la prière n'aura de puissance qu'à la condition d'être inspirée par l'amour des croyants pour leur Maître, et ils ne l'aimeront pas, s'ils n'ont la fidélité. — c Gardez donc », leur recommanda Jésus, (' gardez mes commandements, tous ceux que vous avez entendus, dans le temps où nous étions ensemble, et ceux que je vous donne, en cette nuit même.

« Alors, moi aussi, je prierai le Père » ; et comme je ne serai plus avec vous, visiblement, « le Père vous donnera un autre soutien, le Paraclet (i), pour qu'il demeure avec vous toujours (2) ».

(i) ITaf>âx),r,To:. Il est difficile de déterminer à quelle expression répondait ce mot, en langue araméenne. Nul doute cependant que le terme choisi par l'Évangéliste qui seul l'a rapporté ne soit l'équivalent de celui dont Jésus s'est servi. Littéralement, Ilapàx).r,Toç signifie V appelé, et il se traduit exactement par le mot latin advocatus et le mot français avocat. De cette signification tondamentale découlent les autres : le Consolateur, le Conseiller, l'Inspirateur.

{2) Jean, xiv, 16 et suiv.

Ainsi le même Esprit qui est en lui et dans le Père, le lien éternel de l'un et de Tautre, l'onction sainte de son humanité, l'agent invisible de la grande œuvre du salut, cet Esprit, Jésus demande qu'après son départ il soit donné à ses fidèles, et qu'il demeure en eux, à jamais.

Il sera leur soutien vivant, leur consolation et leur lumière.

— « C'est l'Esprit de vérité », dit Jésus, « le monde ne peut le recevoir : il ne le voit pas, il ne le connaît pas. Mais vous, vous le connaîtrez ; car il demeurera auprès de vous, et il sera en vous. »

Qui n'a pas expérimenté de telles paroles, dans la conscience, ne lès entendra pas ; celui-là fait partie du monde ; l'Esprit de Jésus lui est étranger, et il est réfractaire à cet Esprit. Mais ceux qui recueillent en eux ses gémissements inénarrables (i), ceux qui vivent de sa lumière, de ses impulsions, de ses joies, de ses tressaillements, entendent et adorent; c'est à eux comme aux Onze que Jésus parle.

— (( Je ne vous laisserai point orphelins ; je viendrai à vous.

« Encore un peu de temps, et le monde ne me verra plus. Mais vous, vous me verrez ; car je vis en vous et vous vivrez par moi.

" En ce jour où l'Esprit vous sera donné, vous connaîtrez que je suis dans le Père et que vous êtes en moi et que je suis en vous ; car celui qui a mes commandements et qui les garde, celui-là m'aime, mon Père l'aimera, et je l'aimerai aussi et je me manifesterai à lui. »

C'est dans la conscience fidèle et dans le cœur du croyant qui garde la parole de Jésus que le Règne de Dieu arrive et que s'accomplit la manifestation du Christ.

— Pourquoi, dit un disciple, évidemment préoccupé de la gloire extérieure du règne messianique, pourquoi vous manifestez-vous à nous et non au monde (21 .^

Jésus lui en donne le motif : le monde ne l'aime pas; or, qui n'aime pas Jésus ne peut le connaître.

— « Mais si quelqu'un m'aime »>, dit-il, avec une insistance marquée, c il gardera ma parole, et alors mon Père l'aimera, et nous viendrons à lui et nous habiterons auprès de lui. »

Ce n'est pas la première fois que Jésus révèle à ses disciples cet Esprit qui doit habiter en eux, et son action intime dans

(1) Kom., vm, 2b. — (2) Jean, xiv, 22 et suiv.

leur vie. Déjà, en les initiant à l'apostolat, en leur prophétisant les épreuves futures, les persécutions et les supplices, il les avait rassurés par la promesse que l'Esprit-Saint serait avec eux et parlerait par leur bouche.

A la veille de les quitter, il revient à cet Esprit, et il le leur montre comme un être personnel, distinct du Père et distinct de lui, comme l'éternel amour par lequel le Père et le Fils s'unissent et s'aiment, et par lequel ils aiment ceux qui acceptent la parole du Fils de Dieu et gardent ses commandements. Par lui, se réalise l'union ineffable du Père et du Fils et des élus, — but suprême de toute la vie de Jésus, de tous ses actes et de sa parole.

— « Cette parole que vous avez entendue », dit-il aux Onze, « elle n'est pas mienne, elle est de Celui qui m'a envoyé, du Père. Voilà ce que je vous ai enseigné, lorsque je demeurais près de vous. Désormais, le Paraclet, que le Père vous enverra en mon nom, vous enseignera toutes choses, il vous remettra en mémoire tout ce que je vous ai dit. »

L'homme ne peut promettre ni faire de tels dons ; son amour ne crée rien dans la conscience des autres; et même pour ceux qui l'acceptent, il n'est pas un principe personnel de vie, une lumière, un attrait, une vertu ; il leur reste extérieur et stérile. Mais l'amour de Dieu, l'Esprit de Jésus, crée, transforme, renouvelle, divinise l'âme qu'il remplit.

En le promettant aux siens, il pouvait leur dire : « Je vous laisse la paix, je vous donne ma paix, non pas comme le monde la donne. » Elle est trompeuse, la sienne, fragile et superficielle, vide et vaine; la mienne a sa source dans l'amour du Père et dans le mien, elle est inaltérable, profonde, absolue.

Tout ce que l'homme peut savoir de Dieu, de sa vie, de son être, de ses volontés et de ses desseins, de Celui que Jésus a nommé son Père, — le Père céleste qui est dans le secret ; — tout ce qu'il peut connaître de la nature du Fils de Dieu, de son rapport éternel avec le Principe d'où il sort et duquel il tient éternellement ce qu'il est; tout ce qu'il peut connaître de l'Esprit, de cet amour ineffable, infini, dont le Père et le Fils s'aiment ; l'idée la plus profonde de la religion, de l'œuvre de Jésus, du Royaume de Dieu, envisagé comme l'union de tous les élus avec Dieu le Père, et avec le Fils de l'homme glorifié, dans le même Esprit de vérité et d'amour, tout est résumé dans les confidences que nous venons de recueillir. La théodicée

chrétienne est sortie de là ; éclairée par le témoignage de Jésus, elle a dépassé les plus hautes conceptions de la philosophie grecque, sans pouvoir épuiser les trésors de renseignement du Maître.

Cette doctrine ne se prouve point par arguments, définitions et divisions; elle n'est pas une série d'abstractions, mais une parole simple et vive, exprimant dans la langue universelle ce que Jésus sentait, vovait, aimait; toute conscience la peut recevoir, si elle prête l'oreille. Elle aveugle la raison superbe qui essaye de la juger; mais elle éblouit d'une clarté surnaturelle rame simple qui en expérimente la vérité et en goûte la saveur. Elle a été confiée à des hommes dont le seul génie était de croire et d'aimer. Leur ignorance garantit l'authenticité des enseignements qu'ils nous transmettent, et qui ne portent pas plus l'empreinte de l'intirmité que de la sagesse humaine.

L'homme qui va mourir se frappe la poitrine. A la pensée du Dieu qui le jugera, il tremble et supplie qu'il lui soit pardonné. Le sort qui l'attend reste mystérieux. Que peut-il pour assurer le lendemain .f^Qui le garantit contre la force inexorable du temps et les obstacles inconnus, indomptés, dont sa mémoire, ses disciples et son œuvre devront affronter le choc." Quelle que soit sa confiance en lui-même et dans l'avenir, il est obligé de tout livrer à Celui dont la puissance et la sagesse mènent tout, et dont il ignore les desseins éternels.

Rien de pareil en Jésus; aucun repentir, aucun effroi devant Dieu. Il a toujours été dans l'amour du Père. Sa mort n'est qu'un retour à Celui duquel il est sorti. Il va recueillir, comme Fils de l'homme, dans la maison de son Père, la gloire dont il jouit éternellement comme Fils de Dieu. Tout ce qu'il a laissé vivra, grandira après lui. Il demeure présent, quoique invisible, dans ses disciples, et il opérera par eux et en eux l'œuvre sainte du Royaume. Ni le temps, ni le monde avec ses haines et ses énergies sataniques, n'auront prise contre les siens; il a vaincu le temps et le monde, et, appuyés sur lui, ses apôtres, d'âge en âge, continueront la victoire.

— « Que votre cœur ne se trouble pas, qu'il ne craigne pas. Je vous l'ai dit, je m'en vais, mais je viens à vous. » Je m'en vais vers le Père, je viens invisiblement par l'Esprit. « Si vous m'aimiez, vous vous réjouiriez plutôt. Le Père est plus grand que le Fils de l'homme, il va le glorifier; et le Fils de l'homme glorifié vous obtiendra le Consolateur.

« Je vous ai dit ces choses avant qu'elles arrivent, afin que, quand elles seront arrivées, vous croyiez. »

Le temps s'écoulait. L'heure de douleur et de mort approchait.

— « Je ne vous parlerai plus guère», dit Jésus tristement. « Le Prince de ce monde vient. » Judas le traître et ceux qui se préparaient à le saisir ne sont pour Jésus que les instruments de celui qu'il appelle le Prince de ce monde. Il vient, « mais il n'a rien en moi ». Ainsi, quoique affranchi de tout mal, il va être traité comme un malfaiteur.

Il voit dans son sort l'ordre du Père. — « Il faut, ajouta-t-il, que le monde connaisse que j'aime le Père et que, selon le commandement qu'il m'a donné, ainsi je fais. »

Alors, il dit résolument : « Levez-vous. Sortons d'ici (i). »

(i; Jean, xiv, 30, 31.

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