CHAPITRE VIII
DU CENACLE A GETHSEMANI.
Ils se levèrent; et, suivant la coutume, debout, ils récitèrent la fin du « Hallel », les Psaumes [i) qui rappelaient la sortie d'Egypte, le passage de la mer Rouge, la promulgation de la Loi, la résurrection et les douleurs du Messie. Jésus y voyait sa propre destinée, ses luttes, sa mort et son triomphe (2).
L'hymne achevée, le Maître entouré des Onze quitta le cénacle et prit le chemin du mont des Oliviers. La maison où avait été célébrée la Pâque se trouvait située sur le Sion : il dut sortir par une des portes méridionales de la ville et s'acheminer vers Gethsémani, en traversant les pentes de l'Ophel, à travers les jardins et les vignes. C'était nuit close, une de ces nuits d'Orient, éclairées, sereines, remplies d'étoiles.
La tendresse de Jésus, toujours intarissable, se traduit encore en chemin. Il veut que ses disciples non seulement croient en lui, mais qu'ils soient à lui, et qu'ils demeurent en lui. Cette union est sa grande pensée. N'est-ce pas pour attirer tout à lui et à son Père qu'il est venu, qu'il a vécu et qu'il meurt .^ En voyant sur sa route les vignes qui couvraient les jardins et qui jetaient déjà leurs premiers rameaux, il dit :
— (( Je suis la vraie vigne; et mon Père le vigneron (;). Le sarment qui ne porte pas de fruit en moi, il le retranchera; et celui qui donne du fruit, il l'émondera pour qu'il en porte plus encore. Mais vous êtes déjà émondés, à cause de la parole que je vous ai dite.
« Demeurez en moi et moi en vous.
(i) Ps. cxiii, cxv, cxvi, cxvii. — {2) Pcsah, fol. i, 8, i. — ni Jean, xv, i et suiv.
73cS JÉSUS CHRIST.
« Comme le sarment ne peut porter de fruit par soi, s'il ne demeure dans la vigne, de même, vous ne le pouvez non plus, si vous ne demeurez en moi.
(' Je suis la vigne, et vous, les sarmentb. Si quelqu'un demeure en moi et moi en lui, il portera beaucoup de fruit. Sans moi, vous ne pouvez rien faire. Celui qui ne demeure pas en moi sera jeté dehors comme le sarment; il séchera, on le ramiassera pour le jeter au feu et le brûler.
« Si vous demeurez en moi, si mes paroles demeurent en vous, tout ce que vous voudrez, vous le demanderez, et il vous sera fait.
« Et mon Père sera glorifié, si vous apportez beaucoup de fruit et si vous devenez mes disciples. «
De toutes les paraboles dont Jésus aimait à se servir pour traduire les mystères de la vie éternelle, celle de la vigne et des rameaux est peut-être la plus belle; aucune n'exprime avec plus de justesse et d'énergie les rapports profonds, intimes, nécessaires de Jésus et de ses disciples. Sa tendresse se complaît à l'interpréter.
Il veut que les Onze le sachent : il est pour eux le Principe de la Vie. On ne la possède qu'en lui et par lui. La sève découle de lui dans ceux qui lui sont incorporés comme le rameau l'est au cep. Tout ce qui ne tient pas à ce cep béni est branche morte. Le disciple perfide en était la preuve; comme il n'était pas demeuré en union avec le Maître, il avait été retranché. Mais les branches vertes et vives devront être émondées; c'est la Loi du sacrifice. Aucun membre du Christ, — ce cep mystérieux, — n'y échappera. Plus il sera vigoureux, plus il sera éprouvé. Le Père, le vigneron, lui demandera beaucoup de fruit, et il n'en portera qu'à la condition d'être plus sacrifié.
Multiplier les disciples de Jésus, obtenir d'eux des vertus héroïques, étendre sur la terre entière la vigne qu'il a plantée, tailler ses rameaux, faire mûrir les fruits qui seront foulés sous le pressoir et qui fourniront le vin nouveau du Royaume, voilà l'œuvre du Père dans l'humanité qu'il a résolu de sauver.
Un amour infini débordait, en ce mom.ent, de l'ame de Jésus.
— (' Le Père m'a aimé», disait-il, « et moi aussi, je vous ai aimés. Pour vous, demeurez dans mon amour. Comme j'airne
le Père, ainsi vous devez m'aimer. Or, si vous gardez mes préceptes, vous demeurerez dans mon amour, de même que moi, en gardant les préceptes de mon Père, je demeure dans son amour. Je vous ai dit toutes ces choses, afin que ma joie soit en vous et que votre joie soit pleine (i). »
Ceux que l'amour divin remplit, éprouvent la paix, la félicité, le rassasiement. Les aspirations qui agitent toute âme s'apaisent en eux; car elles sont comblées par cette charité (( qui surpasse tout sentiment et qui garde notre cœur et notre intelligence (2) ».
On devine, à la lecture de ces pages encore brûlantes, l'émotion des disciples de Jésus, lorsque, s'acheminant, dans la nuit, vers la vallée du Cédron, il leur exprimait sa charité sans bornes.
— « Oui », disait-il, « mon seul précepte est que vous vous aimiez entre vous, comme je vous ai aimés (3). »
La pensée de sa mort prochaine traversa son esprit ; il n'y vit, cette fois, que la preuve de son amour pour les siens; et son langage devint plus tendre encore :
— « Il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis.
'( Vous êtes mes amis, si cependant vous faites ce que je vous demande. » Il insista sur ce mot d'amis. « Je ne vous appelle pas mes serviteurs, car le serviteur ne sait pas ce que fait son maître; je vous ai appelés mes amis, car tout ce que j'ai entendu du Père, [e vous l'ai fait connaître. »
La confiance est en raison de l'amour; s'il est total, elle est totale. Nous sommes ici dans l'amour absolu : comme le Père aime son Fils et lui a tout révélé, le Fils aime les hommes qu'il a choisis et leur a donné tout ce qu'il tient du Père.
L'œuvre de la création est la moindre des œuvres de Dieu; et la constitution de l'univers a été livrée comme un problème à la sagacité du génie humain (4) ; mais l'œuvre de la Rédemption du monde par Tlncarnation du Fils de Dieu, par ses souffrances et par sa mort, par l'effusion de son Esprit sur toute chair, — cette œuvre la plus nécessaire, la plus sainte, puisqu'elle consomme tout, cette œuvre qui manifeste au maximum la sagesse, la bonté et la puissance infinies, — nous est connue par la foi seule et par la révélation que Jésus en a faite à ses amis.
(i) Jean, xv^ il— (2) Pliilipp., iv, 7. — (3) Jean, xv, 12. — (4) Ecdés., III, 1 1.
Qu'ils ne s'exaltent pas; ils ne sont ce qu'ils sont que par la grâce (i).
— « Ce n'est pas vous », leur dit Jésus, « qui m'avez choisi; c'est moi qui vous ai choisis et vous ai établis, pour que vous alliez et rapportiez du fruit et que votre fruit demeure, en sorte que tout ce que vous demanderez au Père, en mon nom, il vous le donne. »
Jésus appelle les siens; ils viennent à lui. Son élection est le principe de leur vie nouvelle. Leur destinée est grande : couvrir le monde, produire à la face du monde des fruits d'une vertu divine; mais leur force est divine aussi : le Père veille sur eux; ils lui demanderont, au nom de Jésus, toutes choses, et le Père les donnera.
Il leur dit encore, comme s'il ne pouvait assez le répéter :
— (.< Je vous le recommande, aimez-vous les uns les autres. » Ce mot résume tout : ils trouveront en lui la force, la joie
et la paix dans cette terre où ils vont se répandre, et où la haine les attend. Cette haine, génie infernal de l'humanité perdue, Jésus veut que ses disciples la connaissent, car elle est inévitable; il va la peindre à leurs yeux, les prémunir contre ses assauts; quelque terrible qu'elle soit, ils la vaincront.
— « Tandis que vous vous aimerez les uns les autres, le monde vous haïra. Si le monde vous hait, n'en soyez ni surpris, ni scandalisés, ni effrayés. Consolez-vous plutôt et sachez qu'il m'a haï le premier.
« Si vous aviez été du monde, il aimerait ce qui est à lui; mais parce que vous n'en êtes point, et que je vous ai choisis du milieu du monde, à cause de cela, le monde vous hait. »
Le monde, dans le langage de Jésus, c'est l'humanité soumise à la puissance du mal. Tout y est vanité, concupiscence, orgueil; elle a l'égoïsme pour principe, pour loi et pour fm. Elle se préfère à tout, même à Dieu. Elle veut régner, dominer, jouir. Pour y réussir, elle ne recule devant rien; elle est prête à toutes les ruses, à toutes les tyrannies, à toutes les violences et à tous les crimes.
Jésus est le seul être humain en contradiction absolue avec le monde ainsi compris; de là, cette haine amoncelée contre lui, et qui est au fond la haine de Dieu, la haine du bien.
(i) l Cor., XV, 10.
Ses disciples en héritent : — <■ Souvenez-vous », leur dit-il, « de la parole que je vous ai souvent rappelée : Le serviteur n'est pas plus grand que son Maître. S'ils m'ont persécuté, ils vous persécuteront aussi; s'ils ont gardé ma parole, ils garderont aussi la vôtre.
« Et ils feront tout contre vous, à cause de mon nom, parce qu'ils ne connaissent pas Celui qui m'a envoyé, o
Cette haine du monde, Jésus l'avait rencontrée dans le peuple juif, sous sa forme la plus horrible : l'hypocrisie d'un faux zèle, d'une fausse piété et d'une religion pervertie. La pensée des coupables l'émut.
— « Si je n'étais pas venu, si je ne leur avais pas parlé, ils n'auraient pas de péché; mais maintenant, ils n'ont pas d'excuse. Ils m'ont eu en haine; et celui qui me hait, hait mon Père. Si je n'avais pas fait au milieu d'eux des œuvres que personne autre n'a faites, ils n'auraient pas de péché; mais maintenant, ils ont vu, et ils m'ont eu en haine, moi et mon Père. 0
Ces paroles, d'une tristesse poignante, mettent à nu le fond secret de l'incrédulité juive. Ces représentants officiels de la vérité religieuse, de la Loi sainte et du culte, — Jésus le dit, — ignoraient Dieu et ne l'aimaient pas. S'ils eussent aimé le Père, ils eussent accepté Jésus qu'il envoyait; et s'ils eussent aimé Dieu, ils eussent aimé Celui qui leur apportait sa parole et qui accomplissait au milieu d'eux ses œuvres saintes.
Leur religion hypocrite cachait des esprits sans foi et des consciences asservies à la puissance du mal.
En repoussant Jésus, ils ont réalisé une parole du prophète ; « Ils m'ont haï pour rien (i). » Mais le Père recueille son Fils répudié et honni : — <( Lorsque viendra le Paraclet que je vous enverrai du Père, l'Esprit de vérité, qui procède du Père, rendra témoignage de moi (2). »>
Il ne lui donnera pas seulement l'éternité de sa gloire, il l'exaltera même en ce monde. Le dernier mot ne restera point ici-bas à l'erreur et à la haine, mais à la vérité et à l'amour.
— (( Et vous », ajouta-t-il, « vous aussi, vous rendrez témoignage, vous qui avez été, dès le commencement, avec moi (5), »
L'Esprit de vérité, s'emparant des rares disciples témoins de
(i) Ps. xxxiv, 19. — (2) Jean, xv, 26. — (3) Jean, xv, 27.
742 JKSUS CHRIST.
toute la vie de leur Maître, a constitué l'Église; et l'Église, à peine créée, a publié aux quatre vents du ciel la sainteté, la justice, la bonté, la divinité de Jésus. Sa voix, qui s'amplifie avec les siècles, domine tous les outrages, le blasphème des Juifs et l'incrédulité des derniers temps. Rien n'a pu Tétouffer ni la comprimer. A ceux qui écoutent les bruits, les rumeurs, les cris dont l'humanité est pleine, elle s'impose comme la voix la plus forte, la plus harmonique, la plus sainte, la plus indéfectible : elle a la force du martyre, la sainteté de la vertu, la grandeur du génie, l'indestructibilité de la foi. Quel homme, en cette terre, a jamais vu s'élever autour de lui pareils témoignages, pareilles acclamations.^
Après avoir encouragé ses disciples par une divine espérance, et leur avoir montré le crime de ses persécuteurs prêts à déverser sur eux toute la haine dont ils l'auront poursuivi le premier, Jésus ajouta :
— « Ne soyez point scandalisés. Ils vous excommunieront ; vous serez sans synagogues, et même l'heure vient où quiconque vous tuera, croira rendre un culte à Dieu. Et ils vous feront ces choses, parce qu'ils n'ont connu ni le Père ni moi. Mais je vous les ai dites, afm que, l'heure venue, vous vous souveniez que je vous les ai dites. Je ne vous les ai point dites dès le commencement, parce que j'étais avec vous (i). )>
Tout ce que Jésus, dans ses confidences suprêmes, veut livrer à ses disciples, atteint les dernières profondeurs. Il leur avait souvent parlé du Père et de l'Esprit, enseigné leurs devoirs et témoigné son affection et sa tendresse; jamais comme aujourd'hui. En les formant à l'apostolat, il leur avait annoncé déjà la persécution et la haine. Aujourd'hui, il leur apprend, à ce sujet, un détail nouveau et particulièrement douloureux. Ce ne sont pas les païens qui les persécuteront, c'est le peuple de Dieu. Ces autorités , qu'ils regardent et respectent comme saintes, qui ont l'onction de Dieu et qui parlent du haut de la chaire de Moïse, après avoir rejeté Jésus, les poursuivront sans merci. C'est au nom de Dieu même qu'ils seront haïs, excommuniés, mis à mort.
Il y a quelque consolation à tomber sous les coups de ceux qui nient et haïssent Dieu; mais souffrir, être persécuté par le pouvoir religieux traître à sa mission, être immolé par lui
( i) Jean, xvi, i et suiv.
comme blasphémateur de Dieu, lorsqu'on le loue; comme destructeur du culte, lorsqu'on l'améliore, voilà le plus cruel des martyres. Jésus l'a enduré, ses disciples fidèles devront le subir. Les Onze sont avertis : le souvenir des paroles du Maitre les raffermira, quand il ne sera plus.
La pensée de la séparation revenait sans cesse à leur esprit, les remplissant de tristesse; Jésus les réconfortait. Il avait voulu les inonder de la joie dont il tressaillait lui-même, en allante son Père; mais ils sont uniquement préoccupés de l'abandon où son départ va les jeter.
— « Maintenant que je vais auprès de Celui qui m'a envoyé « , leur dit-il, « aucun de vous ne me demande : Où allez-vous.^ La tristesse remplit votre cœur. Reprenez courage. Je vous dis la vérité : il est utile que je m'en aille. Car, si je ne m'en vais, le Paraclet ne viendra pas à vous; mais lorsque je m'en serai allé, je vous l'enverrai ( i). »
Lorsque Jésus vivait, volontairement soumis aux lois de rhumanité souffrante, passible, mortelle, il n' en était pas moins rempli de l'Esprit, et l'Esprit rayonnait sur tous ceux qui l'approchaient; mais son action semblait restreinte par les lois mêmes qui limitaient la nature humaine en Jésus. Pour qu'elle devînt envahissante, souveraine, universelle, l'humanité qui en était le foyer devait entrer dans son état de souveraineté universelle et triomphante. Alors, du sein du Père où elle régnerait glorieuse, elle donnerait son plein essor à l'Esprit; et l'œuvre de sanctification, de consolation et de force serait inaugurée : voilà la promesse réconfortante.
— « Quand il sera venu ») , dit Jésus, « il convaincra le monde de péché, de justice et de jugement : de péché, parce qu'ils n'ont pas cru en moi ; de justice, parce que je m'en vais à mon Père, et vous ne me verrez plus; de jugement, parce que le Prince de ce monde est jugé, condamné (2). )>
Ces trois mots, mystérieux et sans fond, décèlent toute l'œuvre de l'Esprit-Sain't, et la victoire qu'il va remporter, par les disciples de Jésus, sur le monde.
Le monde, païen et juif, ne reconnaît pas son état de péché; mais en refusant de se rallier à Jésus, il verra cet état s'aggraver sans mesure , et le monde sera ainsi convaincu de péché. Pour sortir du mal, il faut croire à l'unique Sauveur;
(i) JtAN, xv:, <, et 3uiv. — (:>) Jean, xvi, S et suiv.
et cette foi qui, par Faction de TEsprit, va devenir la foi d'un peuple saint, innombrable, prouvera à tous que le Christ est le principe de la sainteté et de toutes les vertus.
Le monde ignore la justice, la justice qui rend Thomme parfait et agréable à Dieu. Elle n'existe originairement et pleinement qu'en un seul être, celui que les Juifs ont condamné comme malfaiteur. Mais l'Esprit de Dieu, arrachant Jésus à la mort et à cette terre de péché, pour le ravir dans le ciel, à la droite du Père, jaillissant de lui comme une flamme pour embraser le monde, — cet Esprit prouvera à tous ceux qui veulent voir, où est la justice.
Le monde ne sait pas sur qui tombe le jugement, il se croit le maître, et ne se doute point que le principe sur lequel il s'appuie, le chef duquel il relève, dans son activité désordonnée et perverse, sont les véritables condamnés de Dieu.
Le vaincu n'est point Jésus, c'est le Mal ; il l'a terrassé par sa mort. L'Esprit, en arrachant les âmes à la tyrannie que^ le mal exerce, prouvera sa défaite dans la durée des siècles,, et convaincra le monde de jugement. Tout être saint, à l'exemple du Maître, est un témoin vivant qui atteste que Satan est vaincu.
Après avoir confié à ses disciples tant de vérités qu'ils ne pouvaient comprendre qu'à demi, Jésus s'arrêta.
— « J'ai encore beaucoup de choses à vous dire; mais vous ne les pouvez porter à présent (i). »
Jusque dans ses réticences, il leur prouvait son amour.
— « D'ailleurs, lorsque viendra l'Esprit de vérité, il vous enseignera toute la vérité; il ne parlera point de lui-même, mais il dira tout ce qu'il aura entendu du Père et de m.oi, et il vous annoncera l'avenir.
« Il vous glorifiera, car il recevra tout de moi et il vous l'annoncera. Tout ce qu'a le Père est à moi, et l'Esprit de vérité qui recevra de moi, vous l'annoncera. »
C'est lui, en effet, qui devait initier pleinement les apôtres à ce que saint Paul appelait « le mystère de Jésus (2) », à ce que Jésus appelle « toute la vérité ». Il leur apprendra la Rédemption universelle par la mort du Messie, l'abrogation du culte mosaïque, la réprobation d'Israël, l'appel des Gentils, et la grandiose évolution du Règne de Dieu.
(i) Jean, xvi, 12. — (z) Éphés., m, 4 et suiv.
Les derniers instants s'écoulaient.
— « Encore un peu de temps », dit Jésus, « et vous ne me verrez plus; et encore un peu de temps, et vous me verrez, parce que je vais au Père (' i). »
Paroles énigmatiques, allusion obscure à la courte période de la mort et de l'ensevelissement, pendant laquelle Jésus allait disparaître aux regards des disciples attristés et dispersés, gardant à peine une lueur d'espérance et de foi, puis à la période glorieuse de sa vie ressuscitée pendant laquelle Jésus se montrerait aux siens, les consolant, les instruisant encore, et finalement, retournerait à son Père, pour leur envoyer l'Esprit.
Les Onze ne comprenaient pas; ils se demandaient l'un à Tautre, en silence, ce que voulait dire le Maître. Il le leur expliqua.
— (' En vérité, en vérité, je vous le dis, vous pleurerez et vous gémirez, et le monde se réjouira; vous serez dans la tristesse, mais votre tristesse se changera en joie.
a Une femme, lorsqu'elle enfante, a de la tristesse, parce que son heure est venue; mais lorsqu'elle a enfanté un fils, elle ne se souvient plus de la souffrance, à cause de sa joie, parce qu'un homme est né dans le monde.
« Vous aussi, quand j'aurai disparu, vous aurez de la tristesse; mais vous me reverrez, et votre cœur se réjouira, et nul ne vous ravira votre joie.
« En ce jour-là, vous ne m'interrogerez plus sur rien; en vérité, en vérité, je vous le dis, tout ce que vous demanderez au Père en mon nom, il vous le donnera. Jusqu'à présent, vous n'aviez rien demandé en mon nom; demandez, et vous recevrez, afin que votre joie soit pleine. »
Tandis que Jésus était avec les siens, c'est à lui qu'ils s'adressaient; il était leur conseil, leur soutien, leur joie visible ; disparu, c'est son Esprit qui le remplace. Il vivra par lui dans leur conscience, et ils n'auront plus besoin de l'interroger. Autrefois, il leur parlait des choses divines, en paraboles, dans un langage figuré qui voilait la vérité tout en la révélant; mais l'Esprit qu'il enverra déchirera le voile, et, dans une langue que nulle oreille n'entend, que nulle bouche ne peut parler, il leur communiquera les mystères de Dieu. Ce Maître intérieur leur inspirera ce qu'il faut, les illuminera de
(i) Jean, xvi. 16 et suiv.
toute clarté; et de même que Jésus, lorsqu'ils auront reçu son Esprit, les apôtres et les fidèles obtiendront tout du Père. \'oilà la vraie, l'unique prière efficace. Ce n'est pas nous qui prions, c'est l'Esprit de Jésus qui prie en nous. Ce que les païens et les Juifs nomment prière, est une demande humaine; elle n'a point sa source dans l'amour éternel, elle ne saurait avoir accès dans l'amour du Père; de là, sa stérilité. Mais la prière de Jésus est toujours efficace, car le Père, qui l'entend, nous aime.
— c( En ce jour, dit-il, vous demanderez en mon nom, et je ne dis pas que je prierai pour vous le Père; car le Père vous aime, lui-même, parce que vous m'avez aimé et que vous avez cru que je suis sorti de Dieu.
« Oui, je suis sorti du Père, et je suis venu en ce monde; maintenant, je quitte le monde et je vais au Père. »
Ces quelques mots résument tout l'être et toute l'histoire du Fils éternel de Dieu. Il n'a pas été, comme nous, tiré du néant, il est sorti du Père, éternellement engendré; il est venu en ce monde, incarnant sa forme divine dans une nature d'homme souffrant et mortel ; maintenant, par la mort, il quitte ce monde, dépouille, en mourant, l'infirmité et la mortalité, et va au Père qui le revêtira, jusque dans sa forme humaine, de sa gloire et de sa puissance.
Les Onze, à ce moment, furent éblouis et ravis. Le Maître avait deviné leurs pensées secrètes, leur doute; sa parole leur parut tout en clarté. — Voilà, s'écrièrent-ils, vous nous parlez ouvertement et sans nulle parabole. Nous voyons à présent que vous savez toutes choses; vous lisez dans nos pensées, il n'est pas besoin qu'on vous interroge; aussi, nous crovons que vous êtes sorti de Dieu (i).
La divinité de Jésus rayonnait en eux et sur eux ; c'est la foi que le Maître voulait. En l'entendant exprimer par les siens, il dut tressaillir.
— i< Vous croyez maintenant », leur dit-il. Mais la vue de l'avenir, et d'un avenir menaçant, lui fit ajouter avec tristesse :
« L'heure arrive, et déjà elle est là, où vous serez dispersés chacun de son côté, et vous me laisserez seul »
Puis, se reprenant : c Non, je ne suis pas seul, le Père est avec moi
( I ) Jean, xvi, 29 et suiv.
« Je vous ai dit ces choses, afin qu'en moi vous ayez la paix ; en ce monde vous avez la tribulation ; mais enhardissez-vous, j'ai vaincu le monde (i). »
Ces mots de triomphe et d'absolue confiance achevèrent l'entretien.
(i) Jean, xvi, 29 et 3uiv