‹ Jésus-ChristChapitre 54 sur 98 · LA PRIÈRE DE JÉSUS. — SON AGONIE. SON ARRESTATION · texte numérisé non relu

LA PRIÈRE DE JÉSUS. — SON AGONIE. SON ARRESTATION

Jésus, cheminant avec les Onze vers Gethséinani, était arrivé dans la vallée du Cédron, celle même que l'Écriture nomme le val de Savé ou du Roi (i). Abraham y avait rencontré Melchisédech, le roi de Salem, qui offrit à Dieu le pain et le vin et bénit le Père des croyants (2).

David, pour échapper à la colère d'Absalon, l'avait traversée, pieds nus et la tête voilée, avec ses serviteurs fidèles, s'enfuyant au désert (^).

Un ruisseau, maintenant desséché, coulait dans le fond de la gorge, et allait grossir au delà de Siloé la source de Bir- Éyoub qui jaillit à grands flots, à la saison des pluies, et se précipite vers la mer Morte, à travers un sol brûlant et calciné, où elle se perd.

Rien de plus triste et de plus recueilli que cet ouady étroit, avec ses monuments funèbres, les tombeaux d'Absalon, de Josaphat et de Zacharie, et ses sépulcres qui couvrent tout le versant oriental.

C'est là, croyons-nous, en face de ces mausolées, que Jésus s'arrêta. Avant de s'immoler lui-même, victime et prêtre éternel, il adresse à son Père la prière qui renferme toute la vertu de son sacrifice et qui en est l'âme.

Il prie tout haut; les Onze doivent être initiés à ce sacrifice qui est sa grande œuvre; et après avoir, comme il le faisait toujours, levé les yeux au ciel, il dit :

— i< Père, l'heure est venue, glorifiez votre Fils, afin que

(i) Ce.}., XIV, 5, 17. — (2) Cen., xiv, 18. — (3) // Rois, xv, 11.

votre Fils vous glorifie (ij. Glorifiez-le comme vous lui avez donné puissance sur toute chair, afin qu'à tous ceux que vous lui avez donnés, il donne la Vie éternelle. Et ceci est la \'ie éternelle qu'ils vous connaissent, vous, le seul vrai Dieu, et Celui que vous avez envoyé, Jésus le Christ.

a Je vous ai glorifié sur la terre; j'ai consommé l'œuvre que vous m'avez donné à faire. Et maintenant, glorifiez-moi, vous. Père, auprès de vous-même, de la gloire que j'avais, avant que le monde fût, auprès de vous.

« J'ai révélé votre nom aux hommes que vous m'avez donnés du monde. Ils étaient à vous, et vous me les avez donnés, et ils ont gardé votre parole. Ils connaissent maintenant que tout ce que vous m'avez donné est de vous. Les paroles que vous m'avez données, je les leur ai données; et ils les ont reçues, et ils ont connu vraiment que je suis sorti de vous; et ils ont cru que vous m'avez envoyé.

(' Je prie pour eux. Je ne prie pas pour le monde, mais pour ceux que vous m'avez donnés, parce qu'ils sont à vous. Ainsi, tout ce qui est mien est vôtre, et tout ce qui est vôtre est mien. Et je suis glorifié en eux.

« Et bientôt, je ne suis plus dans le monde, et eux sont dans le monde. Et moi, je vais à vous.

(' Père saint, gardez-les en votre nom, ceux que vous m'avez donnés, afin qu'ils soient un comme nous.

(( Lorsque j'étais avec eux, dans le monde, je les gardais en votre nom. Ceux que vous m'avez donnés, je les ai gardés; aucun d'eux n'a péri, si ce n'est le fils de la perdition, afin que l'Écriture fût accomplie.

« Or, maintenant, je viens à vous, et je dis ces choses dans le monde, afin qu'ils aient la joie, — la mienne, — accomplie en eux.

« Je leur ai donné votre parole, et le monde les a pris en haine; car ils ne sont pas du monde, comme moi non plus je ne suis pas du monde. Je ne demande pas que vous les étiez du monde, mais que vous les gardiez du Mauvais. Non, ils ne sont pas du monde, comme moi non plus je ne suis pas du monde.

" Sanctifiez-les dans la Vérité. La parole, — la vôtre^ — est Vérité.

(i) Jean, xvii, i et suiv.

« De même que vous m'avez envoyé dans le monde, moi aussi, je les ai envo3^és dans le monde, et pour eux, je me sanctifie, afin qu'eux aussi soient sanctifiés en vérité.

« Je ne prie pas pour eux seulement, mais aussi pour ceux qui croient par leur parole en moi.

« Je vous prie que tous soient un. Comme vous. Père, êtes en moi, et moi en vous, qu'eux aussi en nous soient un, en sorte que le monde croie que vous m'avez envoyé. Et moi, je leur ai donné la gloire que vous m'avez donnée, afin qu'ils soient un comme nous sommes un ; moi en eux et vous en moi : qu'ils soient consommés en un, et que le monde connaisse que vous m'avez envoyé et que vous les avez aimés comme je vous ai aimé.

(( Père, ceux que vous m'avez donnés, je veux que là où je suis, ceux-là soient avec moi ; je veux qu'ils voient ma gloire, celle que vous m'avez donnée; car vous m'avez aimé avant la constitution du monde.

(( Père juste, le monde ne vous connaît pas ; mais moi, je vous connais, et ceux-ci ont connu que vous m'avez envoyé; et je leur ai fait connaître votre nom et le ferai connaître encore. Ainsi l'amour dont vous m'avez aimé sera en eux, et moi aussi en eux. »

Cette prière de Jésus est plus vaste que la terre et les mondes, supérieure à tous les temps, plus grande que le ciel visible vers lequel il levait les yeux; elle est infinie, éternelle, comme Dieu à qui elle s'adresse, comme l'amour qui l'inspire, comme les demandes qu'elle formule, comme les forces divines qu'elle met en action.

Seigneur et Maître « de toute chair « dans le but de communiquer la Vie éternelle à tous ceux que le Père lui a donnés, Jésus demande que la volonté divine s'accomplisse en lui et dans l'humanité.

Associer à sa propre vie les intelligences créées à son image, être glorifié par elles, en se révélant à elles dans la vérité, et régner en elles par l'Esprit d'amour infini : tel est le plan de Dieu.

Jésus a déjà commencé l'œuvre; il a rallié ses élus dans la foi. Ils ont reçu son enseignement, ils connaissent le nom du Père, ils savent qu'il est lui-même le Fils de Dieu, sorti du Père et envoyé par lui. Il demande maintenant d'être glorifié,

MORT DE JÉSUS, ET AU DELA. J)l

et de recevoir la gloire qu'il avait auprès de Lui, avant que le monde fût.

Être reconnu comme le Fils de Dieu, égal du Père, c'était la plus grande gloire, la seule que Jésus ait cherchée au milieu des hommes : elle lui sera donnée. Nul autre que lui ne sera appelé le Fils de Dieu. Lorsque Jésus demande à son Père, il est toujours écouté. Il ira par la mort à la résurrection , quittera cette terre dans une ascension glorieuse, et bien qu'invisible , devenu triomphant dans son humanité transfigurée, immortelle et souveraine, il continuera, par l'Esprit qu'il va envoyer, la réalisation du Règne de Dieu.

Comme il prie pour lui-même, il prie pour ses disciples. Il ne sera plus là pour les garder, il demande au Père de les garder en son nom. .^u milieu de ce monde qui les hait à cause de lui, ils n'ont rien à redouter : la force du Père est avec eu.x.

Ce monde est mauvais : ils n'en sont pas; depuis qu'ils ont cru à sa parole, ils sont au Père et à lui. Jésus demande qu'ils soient préservés du Mauvais et qu'ils se sanctifient. X son exemple, ils sont envoyés dans le monde comme des victimes ; il veut qu'ils soient tout entiers à l'accomplissement de la volonté du Père, qu'ils s'aiment comme le Père et le Fils s'aiment, qu'ils soient un comme le Père et le Fils sont un. Dans ce monde, où l'égoïsme divise tout et arme les individus les uns contre les autres, il demande qu'ils aient entre eux la charité qui unit, et qu'ils apparaissent comme le grand signe de sa mission divine.

Sa demande s'étend à tous ses disciples de l'avenir. Il les voit à travers les temps et l'espace, dispersés sur la terre; et il prie le Père que, malgré le temps et tout ce qui divise, eux soient un comme le Père et le Fils sont un. Unité prodigieuse et sainte qui fonde l'éternelle famille des croyants, elle sera la preuve que le Père les aime comme il aimait son Fils Jésus.

Il demande enfin que là où il sera, tous ceux que le Père lui a donnés soient avec lui, dans le même ciel, dans la même immortalité : il le veut, dit-il avec énergie, comme un Fils sûr d'exprimer la volonté du Père , et possédant la plénitude des droits. Il veut que tous voient sa gloire, et qu'en la voyant, ils soient dans l'éternelle Vie; car la gloire du Fils de Dieu est de connaître son Père, d'être connu et aimé de lui.

Ainsi sera réalisée l'œuvre de l'éternelle sagesse, de l'éternelle bonté. La prière de Jésus est la force immanente et

motrice de son Royaume; elle tious pénètre, elle nous emporte dans cette unité qui doit constituer la famille des esprits associés à la vie de Dieu. Tandis que le monde s'agite dans le tourbillon terrestre, les âmes élues à l'appel du Christ se dégagent de l'étreinte du mal, et s'unissent à Celui qui les délivre.

Après sa prière, Jésus franchit le Cédron (i).

— (( Vous allez tous », dit-il à ses disciples, « être scandalisés en moi, cette nuit; car il est écrit : Je frapperai le berger, et les brebis seront dispersées (2); mais après que je serai ressuscité, je vous devancerai en Galilée. »

Pierre s'émut. Le Maître lui avait déjà, quelques heures plus tôt, prophétisé son reniement, il n'y peut croire. — Quand tous, ô Maître, seraient scandalisés en vous, s'écria-t-il, moi, jamais! — « Toi? » répondit Jésus, «en vérité, je te le dis, aujourd'hui, dans cette nuit même, avant que le coq ait chanté deux fois, tu me renonceras trois fois. » Et Céphas, toujours présomptueux, reprenait : — Alors même qu'il me faudrait mourir avec vous, non, je ne vous renierai pas (Vi.

Les Onze, en même temps, protestaient avec énergie de leur fidélité.

Ils longèrent la rive gauche du ruisseau, et, à la suite de leur Maître, ils remontèrent la vallée, jusqu'au mont des Oliviers. Les jardins à Jérusalem., comme dans beaucoup de villes d'Orient, n'étaient pas dans l'enceinte, mais à l'eritour des murs, et principalement sur le versant occidental de la colline des Oliviers. Au pied de cette colline, à cent pas et sur la rive gauche du torrent , il y en avait un qu'on appelait Gethsémani. Jésus s'y retirait souvent, le soir, avec ses disciples, pour prier; il a dû, dans ses divers séjours à Jérusalem, y passser bien des nuits. L'endroit est recueilli et triste, austère et religieux. Le regard, en s'élevant, ne voit, à l'occident, sous le ciel, que les grandes murailles du Temple, le sommet des édifices sacrés et la sombre tour Antonia ; à droite, le mont Scopus dénudé; à gauche, la vallée de Josaphat avec ses tombes.

Jésus aimait ce jardin solitaire.

Il voulut y prier une dernière fois et y être broyé par la

(i) Jean, xviii, i. — (2) Zach., xiii, 7. — (?) Matth., xxvi, 31 et suiv. ; Marc, xiv, 27 et suiv.

douleur, comme le fruit de l'olivier sous le pressoir de Gethsémani (i).

Il entra dans l'enclos avec les Onze (2), et leur dit : (' Asseyez -vous ici, pendant que j'irai là pour prier. » Il emmena Pierre, Jacques et Jean, et s'éloigna avec eux de la distance d'un jet de pierre. Il commença à s'attrister; il était saisi d'épouvante et d'angoisse.

— « Mon âme est triste jusqu'à la mort », leur dit-il, « demeurez ici et veillez avec moi. »

Il s'avança un peu, et tomba à genou.x, le visage contre terre; et les trois disciples l'entendaient prier, afin que cette heure passât loin de lui :

— « Père, s'il vous est possible, — tout vous est possible, — éloignez ce calice de moi. Cependant, non ce que je veux, mais ce que vous voulez ! »

Il vint vers ses disciples et les trouva endormis.

— K Simon », dit-il en s'adressant à Pierre, « tu dors; tu n'as pas pu veiller une heure avec moi. »

Pierre, qui se disait prêt à mourir, dormait. Jésus lui reprocha doucement sa faiblesse, et ajouta : « Veillez et priez, afin que vous n'entriez pas en tentation. L'esprit est prompt, et la chair est faible. » Mot profond à l'adresse des Onze : par l'esprit et la volonté, ils n'hésitent pas à suivre leur Maître jusqu'à la mort; mais sous le poids de la matière qui aggrave l'esprit, ils défaillent déjà.

Jésus s'éloigna une seconde fois.

Il disait : « Mon Père, si ce calice ne peut passer sans que je le boive, que votre volonté soit faite ! »

Il revint encore, il les trouva dormant. Leurs yeux étaient appesantis; ils ne savaient que lui répondre. Il les laissa de nouveau, et pria une troisième fois :

— « Père, si vous le voulez, éloignez ce calice de moi. Cependant, que votre volonté, et non pas la mienne, se fasse ! »

Alors, un ange du ciel lui apparut qui le soutenait.

Tombé en agonie, il redoublait sa prière; et il eut une sueur, comme des gouttes de sang qui ruisselaient à terre.

S'étant levé, après sa prière, il revint une troisième fois à ses disciples, et les trouva dormant toujours, accablés par la tristesse.

(i) En hébreu : Pressoir d'olives.

(2) Matth., XXVI, 36 et suiv.; Marc, xiv, 32 et suiv.; Luc, xxii, 40 et suiv.

— « Vous dormez encore », leur dit-il; « oui, dormez le peu qui nous reste. Reposez-vous. »

Tel est, d'après les trois premiers Évangiles, le récit authentique de la prière et de l'agonie de Jésus à Gethsémani.

L"éco!e mythique n'osera prétendre qu'il a été imaginé pour glorifier Jésus. Les païens, comme Celse et Julien, se scandalisaient de ce qu'ils nommaient sa faiblesse devant la mort; et les Docètes, qu'offusquait l'humanité dans le Christ, le retranchaient de l'histoire.

La scène de Gethsémani est une des plus grandes, à la vérité, et pour qui sait la comprendre, une des plus émouvantes. Jamais Jésus n'avait laissé voir, pendant sa vie, à ses plus intimes disciples, une pareille douleur. En passant le Cédron , en franchissant le seuil du jardin des Oliviers, la sérénité de son âme se voila, une angoisse inexprimable l'envahit.

Au moment même où sa passion, où son supplice va commencer, il se trouble, s'épouvante, défaille, et se sent triste à mourir. Tout à l'heure, il se hâtait vers la mort et la demandait à son Père comme le moyen de le glorifier; autrefois, il l'appelait « son calice », et disait : « Combien je suis pressé de le boire! » Il la nommait « son baptême », et disait : « Qu'il me tarde d'en être baptisé ! » Maintenant , il crie avec détresse : « 0 Père, s'il est possible, que ce calice s'éloigne! »

Quel est ce combat intérieur.^ La volonté de Jésus faiblitelle devant celle de son Père .^ Sa résolution de mourir s'ébranle-t-elle.f^ Non; car au plus fort de la lutte qui le bouleverse, il dit : (' Père, que votre volonté, et non la mienne, se fasse ! »

Mais la volonté n'est pas tout dans l'homme; même en ceux que Dieu remplit et qui lui obéissent sans réserve, il y a un ensemble de facultés sensibles qui répugnent à la douleur; un instinct de conservation, une volonté de vivre qui résiste à la mort.

Ces facultés sensibles et cette volonté de vivre avaient en Jésus, comme tout ce qui tient à l'essence de l'homme, leur parfaite énergie.

Il pouvait s'affranchir de la douleur et de toute répugnance à mourir : il ne l'a point voulu. C'est par la souffrance et par la mort qu'il est vraiment homme; c'est par elles qu'il est (' l'Agneau de Dieu, et qu'il enlève le péché du monde». Il souffrira, il mourra; et tout ce que la souffrance peut conte-

nir d'amertume, tout ce que !a mort a d'affreux, il Tacceptera. Loin d'empêcher la torture. Dieu, qui est en lui, va y mettre Tinfini.

L'homme ne connaît pas les douleurs qui l'attendent; Jésus les voit à Tavance. Le tableau passe devant ses yeux : la trahison, l'abandon des siens, la flagellation, les soufflets, les crachats, les moqueries, les coups, l'injustice de sa condamnation, la mort ignominieuse et atroce.

A ses propres souffrances, s'ajoutent toutes celles qui tortureront à cause de lui, dans la durée des siècles, ses disciples aimés, en qui il vivra, avec qui il ne fait qu'un. C'est un fleuve de sang qui jaillit de lui, un océan qui l'enveloppe.

Voilà comment se lave le péché du monde.

Le mal qui appelle tant de douleurs, lui apparaît plus terrible encore. Sa conscience humaine en porte tout le poids. Le plus grand supplice de l'être saint est le spectacle du m.al moral. Jésus l'a connu dans tout ce qu'il a de hideux : dans son principe, dans ses développements, dans sa damnation fmale. Il a mesuré cette haine inextinguible qui allume le feu du jugement. Il a pris sur lui, dit un prophète, l'iniquité de tous (i), il l'a faite sienne, dans cette heure atroce de Gethsémani; il en a bu toute la honte. Les torrents du mal l'ont bouleversé.

Il en serait mort, si la force de Dieu, celle même qui le livrait à l'agonie, ne l'eût soutenu, pour le réserver à d'autres supplices. Il n'a pas la sueur froide des moribonds ; mais, sous le poids qui l'écrase, il a une sueur étrange, inouïe, comme des gouttes de sang qui ruissellent à terre. Il a voulu que trois de ses disciples fussent témoins de cette scène, afm que l'on sût par eux dans quel abîme de douleurs la volonté de son Père l'avait précipité; afin que l'on apprit, à son école, comment on souffre, comment on se résigne, comment on aime.

En face des sacrifices que le devoir lui commande et que la volonté de Dieu lui impose, l'homme se raidit, s'exalte ou succombe; dans une fierté stoïque, il affecte parfois de ne pas reconnaître qu'il souffre, et dit à la douleur : Tu n'es pas. (]'est un mensonge. Quelquefois, ravi au-dessus de ses sens, il a, comme certains martyrs, une ivresse extatique qui ne lui laisse pas sentir la souffrance. Les âmes vulgaires, accablées par le

(l ) ISAIE, LUI, b.

mal, fléchissent, désertant le devoir et repoussant la volonté de Dieu, pour fuir la torture et la mort.

Jésus se montre dans la vérité de la nature humaine, sans raideur, sans exaltation, au-dessus de toute faiblesse. Il trouve le calice amer et il le dit ; il sent, avec une force effrayante, infinie, tout ce que le mal peut produire de tristesse, d'épouvante et de dégoût à vivre; mais sa volonté délibérée trouve dans la prière, et dans l'union au Père, le courage et la résolution de boire le calice et d'accomplir jusqu'à la mort le commandement du Père.

L'agonisant de Gethsémani, dans la douceur de sa résignation, est le modèle achevé de tous ceux qui souffrent, de tous ceux qui veulent, malgré la douleur et la mort, être fidèles au devoir, à leur tâche et à Dieu. Nul n'a souffert comme lui, ne s'est résigné et n'a aimé comme lui.

Avant d'engager la lutte de la vie publique, il s'était retiré au désert pour y repousser les suggestions du Mauvais; avant de mourir, il vient dans ce jardin de Gethsémani, pour y vaincre toutes les défaillances de la nature humaine, en identifiant sa volonté avec celle de son Père. Sa vie a été sans péché; sa mort sera sans faiblesse.

Sa résolution est prise. La véhémence de la crise passée, il apparaît réconforté de Dieu, debout, au milieu de ses disciples dormant. La fatigue les accable, la tristesse les endort; ils n'ont pas eu le courage de la prière, ils vont entrer dans la tentation. Jésus attend et veille; le moment terrible est venu. — « Levez - vous » , dit- il aux siens, allons! « Celui qui doit me trahir est proche. » Et, comme s'il eût voulu se livrer luimême, il vint avec les Onze au-devant du traître, à l'entrée de Gethsémani.

Il parlait encore, lorsqu'une troupe nombreuse parut (i). Elle était composée des soldats de la cohorte romaine et de sergents du Temple. On pouvait remarquer aussi quelques personnage: de l'aristocratie sacerdotale, des docteurs et des anciens, et même le commandant en chef de la cohorte. La réunion des légionnaires avec la garde du Temple suppose que les autorités juives s'étaient concertées avec le gouverneur romain, pour arrêter Jésus. D'après la législation romaine des provinces conquises, aucune arrestation ne pouvait avoir lieu sans l'intervention du pouvoir civil. Il fallait, d'ailleurs, éviter

(i) Matth., XXVI, 47 et suiv. ; Marc, xiv, 4^ et suiv.; Luc, xx::, 47 et suiv.

tout désordre; et même en agissant la nuit, et avec célérité, il y avait à craindre que la foule mise en éveil, apprenant l'arrestation du Prophète, ne s'ameutât. Le mont des Oliviers était le quartier des pèlerins de Galilée. La cohorte était là, prête à réprimer tout tumulte.

Ces gens étaient armés d'épées et de bâtons, munis de lanternes et de torches. Ln homme les conduisait et marchait en avant : c'était Judas.

Il connaît la retraite du Maitre (i), il y est venu souvent avec lui : il y mène la troupe. Afin de prévenir toute méprise, le traître a im.aginé un signe pour indiquer la victime : — Celui que je baiserai, leur dit -il, c'est lui, saisissez -le et emmenez-le. Le Maître embrassait d'ordinaire le disciple; le disciple, rarement.

Il allait entrer dans Gethsémani, lorsque Jésus, précédant les Onze, vint à sa rencontre. Judas s'approcha. — Salut, Maître, lui dit-il, et il le baisa.

— « Mon ami , qu'es-tu venu faire.' Judas, tu trahis le Fils de l'homme par un baiser ! )) Ce fut la dernière parole que le misérable entendit de la bouche du Maître. A son baiser hypocrite, Jésus répond par le mot d'ami. Judas pouvait y sentir l'amour qui pardonne tout au repentir, même l'hypocrisie et la trahison.

Alors, Jésus s'avança résolument vers la troupe. — " Oui cherchez - vous .^ » dit-il. — Jésus de Nazareth. — «'C'est moi !» A ce mot, ils furent renversés et tombèrent à terre.

Celui qui venait de laisser voir au traître une bonté divine, fait éclater d'un mot sa force également divine. On peut repousser son amour; mais nul ne résisterait à sa puissance, s'il voulait tout briser. Son ascendant, lorsqu'il lui plait, est souverain; sa majesté, lorsqu'il la déploie, terrifiante. C'est par elle qu'il chassait les vendeurs du Temple, et qu'à diverses reprises il a fait tomber les pierres des mains de ses ennemis exaspérés. Aujourd'hui, il la montre une dernière fois; il faut qu'on sache qu'il est la Victime volontaire. On ne s'empare de lui que parce qu'il le veut. On ne touchera pas à ses disciples; on le prendra seul, parce qu'il le veut.

Les gardes renversés se relevèrent. De nouveau, Jésus leur dit : (f Qui cherchez -vous? o Ils répondirent : — Jésus de Nazareth.

(i) Jean, xviii, 2-1 i .

— « Je vous ai dit que c'est moi. Si donc c'est moi que vous cherchez, laissez aller ceux-ci », ajouta-t-il, en montrant les siens groupés derrière lui. La parole qu'il avait dite à son Père, en priant, devait s'accomplir à la lettre : «Je n'ai perdu aucun de ceux que vous m'avez donnés (i). »

A ce moment, les satellites jetèrent la main sur lui. Les disciples, voyant leur Maître arrêté, lui dirent : Seigneur, frapperons-nous de l'épée? L'instinct de la violence les emportait. Simon, sans attendre la réponse de son Maître, tira l'épée, frappa un des serviteurs du grand prêtre, un certain Malchus, et lui coupa l'oreille droite. Jésus calma aussitôt ses disciples; et, s'adressant à Pierre, il lui dit : « Remets ton épée dans le fourreau, ceux qui prendront le glaive périront par le glaive. Le calice que mon Père m'a donné à boire, ne le boirai-je donc point .f^

<' Penses-tu que je ne puisse prier mon Père de m'envoyer aussitôt plus de douze légions d'anges .^^ Comment donc s'accompliraient les Écritures, qui déclarent que cela doit être fait ainsi f »

Puis, il toucha de la main l'oreille de Malchus, et il le guérit.

— « Vous êtes venus à moi », dit-il aux princes des prêtres et à toute cette cohorte, « avec des épées et des bâtons, comme à un voleur. Quand j'étais tous les jours avec vous dans le Temple, vous n'avez pas mis la main sur moi ; mais c'est ici votre heure, et l'heure de la puissance des ténèbres. »

Alors, tous les disciples l'abandonnèrent et prirent la fuite. Un jeune homme le suivait, couvert seulement d'un linceul. On voulut le saisir, mais laissant le linceul, il s'enfuit nu.

Jésus resta seul, lié et garrotté, sous la garde de la cohorte, des tribuns et des satellites du Sanhédrin.

On voit avec quelle fermeté, dans le premier acte de sa passion, la victime répudie et comprime toute violence, même animée d'un bon zèle. Celui qui disait : « Je suis venu donner ma vie », ne souffre pas que, pour le défendre, on attente à la vie de ses agresseurs. Du reste, l'arrestation de Jésus, bien que tyrannique et brutale, émanait de l'autorité légitime, du pouvoir romain représenté par le tribun et ses soldats, et du pouvoir religieux représenté par les satellites du Temple et

(i) Jean, xvii. 12.

les envoyés du grand prêtre. La résistance armée à laquelle se laissait emporter Pierre, était à la fois inconsidérée et vaine. Alors même qu'elle eût pu être efficace, provoquer un mouvement de révolte dans la foule des Galiléens, elle était contraire à la volonté de Jésus et à celle de Dieu.

En ordonnant à son disciple de remettre le glaive au fourreau, Jésus ne condamne point l'usage légitime de la force. Il est permis à Thomme de se défendre, et dans toute société bien ordonnée, le pouvoir est armé pour le triomphe du droit et l'e.xpiation des coupables. L'autorité qui ne sait pas sévir et venger, sévir contre le mai et venger l'innocence, trahit un mandat divin. Mais, au-dessus des sociétés terrestres fondées sur la justice, Jésus, par sa mort, en établit une autre fondée sur la charité. Dans la première, il faut que force reste au droit, et on le maintient; dans la seconde, on l'immole. C'est l'abnégation volontaire et la mansuétude qui amènent le Règne de Dieu, de la conscience et du bien.

Jésus n'a point usé de la force ; il apparaît toujours l'être dou.x et bon. Il se cache et il fuit; il ne se défend pas violemment, il veut que ses disciples soient comme lui. Si on les poursuit, qu'ils se dérobent; si on les saisit, qu'ils meurent. j

L'ordre donné à Pierre de remettre l'épée au fourreau est un ordre éternel. L'homme au service de Dieu imitera Céphas, .

il essayera bien des fois de frapper pour défendre la vérité et !

le Christ; mais il entendra toujours la voix du Maître lui crier : « Arrête ! celui qui prend l'épée périra par Tépée. » La charité de Dieu guérira les plaies que la violence de l'homme aura faites ; et, instruits par l'exemple de Jésus, les disciples, acceptant le rôle de victimes, et remettant au Père le soin de les défendre, s'en iront mourir comme il est mort.

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