JUGEMENT DE JESUS
Jésus, captif, fut emmené sans bruit vers le palais du grand prêtre. Le secret de son arrestation avait été bien gardé. On ne se doutait pas, à Jérusalem, de ce qui se passait dans cette nuit. La troupe redescendit la vallée du Cédron, traversa le torrent, et prit le chemin qui longe les murs de la ville au sud, se dirigeant vers le Sion.
Tout était concerté à l'avance contre Jésus. Le complot devait être exécuté sans hésitation, sans lenteur, mais avec toutes les formalités légales auxquelles ces dévots légistes attachaient tant de prix.
Le beau-père du grand prêtre, un certain Hanan, paraît avoir joué un rôle important dans le choix des mesures prises. C'était le chef du parti sadducéen et de la famille qui, dans ce temps, fournit le plus de grands prêtres.
Le palais des Hanan était sur le chemin qui mène à celui de Kaïphe.
On montra le captif au vieillard. Il put se réjouir du succès de ce complot qu'il avait dirigé. Judas dut être avec ceux qui avaient arrêté Jésus, et il tendit la main pour recevoir le prix de sa trahison. Les trente deniers d'argent promis, il y a deux jours, il les tenait.
On ne fit qu'une halte rapide chez Hanan : les instants étaient comptés. C'est devant Kaïphe que devaient avoir lieu la comparution et l'interrogatoire préliminaire de Jésus.
Le palais du grand prêtre était situé sur le Sion. Comme toutes les demeures princières, il se composait d'un corps de logis et de deux ailes. L'espace encadré par ces édifices formait
la cour intérieure, 1' « atrium », dans lequel on entrait par un portique. Un escalier à perron y donnait accès.
On se rappelle le mot de Kaiphe dans la séance où les membres du grand Conseil délibérèrent sur le parti à prendre contre Jésus : Il faut qu'un homme meure pour le salut du peuple (i). C'était lui qui allait présider le tribunal ; le sort de Faccusé était facile à prévoir.
Cependant , après le tumulte de l'arrestation et la fuite précipitée des disciples, Pierre s'était rapproché de ceux qui emmenaient Jésus, et suivait de loin l'escorte. Il aimait son Maître ; une force secrète l'attirait sur ses pas ; il voulait savoir ce qui allait s'accomplir.
Arrivé dans la ville, près du palais pontifical, un disciple caché de Jésus se joignit à lui. Les documents ne le nomment pas; on peut soupçonner Joseph d'Arimathie. Membre du Sanhédrin, il était connu du grand prêtre. Lorsque la troupe chargée d'arrêter Jésus entra dans l'atrium , le disciple la suivit, tandis que Pierre se tint dehors, à la porte. Ce que voyant, le disciple anonyme vint parler à la portière, et Pierre entra (2).
Un brasier était allumé au milieu de la cour. La nuit était fraîche. Les serviteurs du pontife, les gardiens du Temple qui avaient pris part à l'arrestation étaient assis autour du feu. Pierre se tenait avec eux, attendant la fin de l'interrogatoire.
Kaiphe présidait le tribunal dans l'une des salles du palais qui s'ouvrait sur la cour. Il se mit à interroger Jésus sur ses disciples et sur sa doctrine. Il appartenait au Sanhédrin de s'enquérir des sectes et des doctrines nouvelles. Jésus, pour la haute assemblée, n'était qu'un fauteur de secte et un hérétique. On voulait en avoir l'aveu de sa bouche.
L'accusé se défendit d'être le chef d'une société occulte et le propagateur d'idées qui redoutaient la lumière.
— « J'ai parlé toujours ouvertement », répondit-il, « j'ai toujours enseigné en public, dans la synagogue et dans le Temple où tout le peuple se réunissait ; et je n'ai rien dit en secret.
« Alors, pourquoi m'interrogez-vous? Interrogez ceux qui ont entendu ce que je leur ai dit. Ceux-ci », ajouta-t-il, en montrant ses juges qui l'avaient tant de fois questionné, c( ceux-ci savent ce que j'ai dit. »
(i) Jean, .xviii, 14. — (2) Jean, xviii, 15-16; Luc, xxii, SA et suiv.; Matth., XXVI, 17 et suiv.; Marc, xiv, 53 et suiv.
La réponse de Jésus, refusant de satisfaire le désir du grand prêtre, parut un manque de respect. Un des valets, voulant flatter et venger son maître, dit à Jésus : — C'est ainsi que tu parles au pontife ?
Il le souffleta.
Jésus supporta l'outrage, et avec une dignité et une douceur surhumaines : — « Si j'ai mal parlé », dit-il à l'insulteur, « montrez-le-moi ; mais si j'ai bien parlé, pourquoi me frappezvous 1 »
Toute sa doctrine avait été enseignée en public, ses juges eux-mêmes avaient été ses auditeurs, il n'avait rien dit à ses disciples qu'il n'eût dit à tous : pourquoi le questionner ? En présence des puissants, le plus grand tort des faibles est d'avoir raison ; si le faible a le courage d'affirmer et de prouver son droit, ce courage est pour les puissants comme une injure, et il y a toujours près d'eux quelque valet courtisan qui aspire au mérite de la venger.
L'interrogatoire captieux du pontife n'ayant pas abouti, les membres du Conseil, les chefs de la classe sacerdotale, cherchaient quelque faux témoignage pour motiver une condamnation à mort ; car c'était la mort de l'accusé qu'on voulait.
Beaucoup de faux témoins, subornés à dessein, venaient déposer contre Jésus; mais leurs témoignages, dont nous ignorons la teneur, ne suffisaient point à appuyer une sentence capitale. Enfin, il s'en présenta deux; l'un porta cette accusation : — Celui-ci a dit : Je puis détruire le Temple de Dieu, et après trois jours le rebâtir. L'autre confirma la déposition du premier : — Oui, nous l'avons entendu dire : Je détruirai ce Temple de main d'homme, et, après trois jours, j'en rebâtirai un qui ne sera pas de main d'homme.
Ces mots sentaient le blasphème ; on pouvait les considérer comme offensants pour la maison de Dieu. Le respect des Juifs pour la demeure de Jéhovah allait jusqu'à la superstition : toute injure au Temple était passible de la mort. L'assemblée ne s'accorda point sur la culpabilité d'un tel langage.
Cependant, le grand prêtre interpella Jésus; il se leva au milieu de ses collègues et lui dit : — Vous ne répondez rien à tout ce que ceux-ci vous reprochent et déposent contre vous ?
Jésus se taisait.
Pourquoi eût-il parlé ? Il ne pouvait confondre les faux témoins : il n'avait aucun défenseur. Il ne pouvait convaincre
ces juges : ils étaient assemblés pour le condamner à tout prix.
Alors, Kaïphe posa solennellement a Jésus la question déci sive : — Êtes-vous, lui demanda-t-il, êtes-vous le Christ, le Fils du Dieu bénir Répondez, je vous adjure au nom du Dieu vivant.
Jésus, qui, dans sa vie publique, avait évité de prendre ce titre de Christ, si faussem.ent interprété par l'opinion populaire et par les docteurs eux-mêmes, mais qui toujours s'était affirmé comme le Fils de Dieu, devant le peuple, les Pharisiens et les émissaires du Sanhédrin ; Jésus, qui n'avait agi, enseigné et vécu parmi eux que pour établir sa filiation divine, interpellé par le grand prêtre, et convaincu que sa réponse allait être son arrêt de mort, n'hésita pas à rompre le silence et à rendre à la vérité un témoignage suprême :
— « Je le suis », répondit-il, « et un jour vous verrez le Fils de l'homme assis à la droite de la vertu de Dieu et venant sur les nuées du ciel (i). »
Cette déclaration solennelle résumait toute sa doctrine sur sa personne et sur son œuvre, et elle rappelait à ses juges ce qui les choquait le plus : la participation du Fils de l'homme à la puissance même de Dieu, — sa vraie divinité.
L'accusé se grandissait jusqu'à la hauteur de Dieu ; et en annonçant à ses juges, suivant le mot du prophète, son retour sur les' nuées, il leur signifiait qu'ils comparaîtraient un jour devant son tribunal.
Le scandale éclata.
Le grand prêtre, en signe de douleur, déchira ses vêtements. Il ne s'agissait plus d'examiner les droits de l'accusé au titre de Messie, de contrôler les témoins. La prétention à la gloire incommunicable de Dieu, l'usurpation de la Divinité était évidente ; jamais on n'avait ouï pareil blasphème.
— Vous l'avez entendu, dit-il, il a blasphémé; qu'avezvous encore besoin de témoins f Que vous en semble .'
La délibération ne fut pas longue. Tous, à l'instant, le jugèrent digne de mort. Pas un des membres présents à l'interrogatoire, pas un de ces docteurs qui ne pouvaient ignorer cependant la doctrine des prophètes sur la divinité du Messie, ne se leva pour défendre Jésus, pour réclamer en sa faveur
(i) Dan., VII, 1 5.
même un sursis qui aurait permis de vérifier ses titres ; si Joseph d'Arimathie était là, il dut garder le silence, convaincu que nulle opposition n'avait chance d'être respectée.
Que les Sadducéens sceptiques, à la façon des grands prêtres comme Hanan et Kaiphe, aient crié au blasphème, en entendant un homme parler de son égalité de puissance avec le Dieu béni, on se l'explique; mais les Pharisiens lettrés sont inexcusables. S'ils avaient, eux aussi, altéré l'enseignement prophétique, ils avaient trahi leur mandat ; et, s'ils croyaient à la dignité divine du Messie, ils n'avaient pas le droit de crier au blasphème. Celui qui se donnait pour tel devait être jugé par ses actes et sa vie; or, l'accusé qui était devant eux avait multiplié à leurs yeux toutes les preuves de sa mission.
La haine aveuglait ces soi-disant juges. Le pouvoir tyrannique qui poursuivait Jésus voulait sa mort : c'est sur un texte de loi aveuglément appliqué qu'ils fondent leur arrêt.
Le blasphémateur de Dieu sera exterminé, disait le Lévitique (i) : or, s'attribuer la gloire incommunicable de Dieu est le plus grand des blasphèmes; c'est le crime de Jésus. Il faut qu'il meure. C'est le crime de Jésus, à moins que Jésus ne soit le vrai Messie, cependant, car le Messie est le Fils de Dieu, d'après les prophètes. Le devoir du Sanhédrin était donc de procéder officiellement à l'examen des titres messianiques de celui qu'ils citaient à leur tribunal.
Le Sanhédrin ne l'a pas fait : il a violé la justice ; et, en invoquant contre l'accusé, sans examen préalable, la loi du blasphème, il s'est exposé à décréter de mort non seulement l'innocent, mais le Fils de Dieu même.
Il est coupable et il porte la responsabilité du plus grand des crimes, si le crime se mesure à la sainteté, à la dignité, au droit inviolable et souverain de celui contre qui on l'accomplit.
L'interrogatoire terminé, il était encore nuit pleine. Le mot final contre Jésus : Il est digne de mort! circula dans le palais de Kaiphe. Ce fut alors une scène horrible, un déchaînement d'outrages.
On crachait sur lui ; on jetait un voile sur son visage et on le souffletait, en disant : Christ, prophétise donc, qui est celui qui t'a frappé ? Les satellites le frappaient du poing, brutalement. Et on l'accablait de toutes sortes de blasphèmes.
(i) Lcvit., XXIV, 16.
Ce captif enchaîné et déjà voué à la mort eût dû être sacré, l! n'y avait pas de pitié pour Jésus. La haine dont les autorités le poursuivaient semblait s'assouvir contre lui par les brutalités de leurs valets.
Pierre, pendant qu'on interrogeait son Maître, était resté dans la cour, se chauffant au brasier avec les serviteurs ; or, une servante du grand prêtre, celle qui l'avait introduit, s'approcha de lui et, l'ayant regardé, lui dit : — Toi aussi, tu es un de ses disciples; tu étais avec Jésus le Nazaréen? Pierre le nia devant tous : — Femme, je ne le connais point ; je ne sais ce que tu dis.
Se voyant reconnu, il quitta la cour et vint sous le vestibule.
Le coq chantait pour la première fois.
Une autre servante le vit et se mit à le montrer à ceux qui étaient là : — Il était de ces gens, disait-elle. Oui, il était avec Jésus le Nazaréen.
Pierre revint vers le brasier, au milieu des gardes, comm.e pour mieux détourner le soupçon ; mais pendant qu'il était debout, se chauffant, quelqu'un lui dit : — Est-ce que tu n'es pas un de ses disciples i: Oui, tu es bien de ces gens-là.
On le poursuivait de cette question, et Pierre niait toujours : — Non, non, je ne le suis pas ! Et il jurait qu'il ne connaissait pas cet homme.
Une heure s'écoula. L'assemblée avait levé séance. On emmenait Jésus lié dans l'atrium. A ce moment, Pierre était encore assailli par la même question : Es-tu au nombre des disciples du Galiléen f — Oui, disaient les assistants, tu es de ceux-là, ton accent le révèle assez.
L'un des valets du grand prêtre, le parent de celui à qui Pierre avait coupé l'oreille, lui dit : — Ne t'ai-je pas vu dans le jardin f
Alors, Pierre nia une troisième fois : — 0 homme, dit-il, je ne sais ce que tu dis. Et il se mit à jurer avec des anathèmes exécrables : Non, je ne connais pas cet homme dont vous parlez.
Il n'achevait pas, qu'à l'instant même le coq chanta encore.
Jésus, relégué dans un coin de la cour, se tourna vers Pierre et le regarda.
L'effet du regard de Jésus fut inexprimable.
Simon se souvint qu'il lui avait dit : « Avant que le coq chante deux fois, tu m'auras renié trois fois. » Son âme fut bouleversée. Il quitta la maison du grand prêtre, pleurant avec amertume.
Il faut que Jésus connaisse toutes les douleurs. Ce reniement répété de Pierre fut pour lui, en cette heure où il était jugé digne de mort, plus cruel que sa condamnation même. Le premier de ses apôtres, celui qu'il avait déjà désigné comme le chef de son Église, le reniait, ne le connaissait plus. Celui qui l'avait confessé solennellement le Christ, le Fils du Dieu vivant, aujourd'hui l'appelait « cet homme w, il ne voulait pas être son disciple.
Insondables desseins de Dieu ! C'est avec ce renégat et sur lui que sera fondé le Royaum-e du Christ. Celui qui est se sert de ce qui n'est pas pour accomplir son œuvre. Le temps viendra où Pierre sera transformé ; il a peur aujourd'hui de la valetaille d'un pontife; il ne craindra rien plus tard, lorsque l'Esprit de son Maître l'aura envahi. Il le renie, aujourd'hui, mais sa foi deviendra indéfectible; il expérimente sa faiblesse, mais il connaîtra toute la force de Dieu, et saura compatir à la misère de ceux qu'il doit gouverner.
Au regard de Jésus, les larmes amères coulent de son cœur brisé, et commencent déjà sa rénovation.
La loi en vigueur, à cette époque, exigeait du Sanhédrin, dans le prononcé des sentences capitales, que la haute assemblée ne jugeât point avant un interrogatoire préliminaire, destiné à instruire la cause. C'est évidemment pour s'y con- ^ former que le grand prêtre Kaïphe réunit quelques-uns des membres du Conseil suprême. Nous avons vu comment la cause de Jésus fut instruite. Quelques heures plus tard, le matin venu, avant le lever du soleil, la haute assemblée qui devait décréter la peine de mort contre l'accusé, se réunissait dans le Lischat-ha-Gazith, près du parvis des païens (i).
Jésus y fut conduit par l'escorte qui l'avait arrêté. Ce moment fut une délivrance ; il l'arracha à cette détention dans la cour de Kaïphe, où aucun outrage ne lui fut épargné. Mais jusqu'à son dernier soupir, ses tortures vont aller grandissant, et il boira sans murmure le calice jusqu'à la lie.
Il comparut devant la haute assemblée. Tous les membres étaient là : grands prêtres, anciens. Scribes et docteurs. On lui enleva ses chaînes; et, debout devant ses juges, il fut sommé de dire s'il était le Christ.
Il répondit : — « Si je vous le dis, vous ne me croirez pas;
(i) Middath., ch. v.
si j'interroge, vous ne me répondrez pas et ne me renverrez pas. »
L'arrêt est déjà rendu dans l'esprit de ces hommes; Jésus le sait, et il leur donne le motif de son silence. Il ne se défendra pas, comme il en aurait le droit; il ne discutera pas; ce n'est point la vérité et la justice qu'ils veulent, c'est sa mort.
Il affirma de nouveau sa dignité messianique sous le trait qui les avait déjà scandalisés; il parla de sa gloire divine prochaine, de son autorité égale à celle de Dieu ; c'était le défi du Fils de Dieu à l'homme et de l'accusé innocent à ses juges.
— '< Désormais », leur dit-il, « le Fils de l'homme sera assis à la droite de la vertu de Dieu. »
Alors, tous s'écrièrent : — Tu es donc le Fils de Dieu: Il répondit : — « Vous le dites, oui, je le suis. »
C'était le blasphème que ce tribunal inique attendait et voulait des lèvres de Jésus. La séance fut close sur-le-champ, et la sentence de mort prononcée à l'unanimité. Tous se levèrent. Jésus de nouveau fut chargé de chaînes.
Un incident assombrit encore ce que ce simulacre de justice avait d'odieux.
Judas confessa l'innocence de celui que le Sanhédrin déclarait un blasphémateur. Le traître, voyant Jésus condamné, fut saisi de remords. Les conséquences de son crime l'épouvantèrent. Il prit les trente pièces d'argent et vint dire aux princes des prêtres et aux anciens : — J'ai péché, en livrant le sang innocent. — Que nous importe! dirent-ils, c'est ton affaire. Alors, désespéré, il jeta l'argent dans le Temple, devant eux, peut-être même dans la salle où le Sanhédrin avait prononcé la sentence. Ces formalistes qui venaient de commettre la plus épouvantable des iniquités, eurent peur de ces deniers; ils leur parurent souillés : — C'est le prix du sang, disaient-ils, il n'est pas permis de le mettre au Trésor.
On délibéra, et on conclut d'acheter avec l'argent du traître le champ d'un potier, atln d'y ensevelir les étrangers.
Judas ne connut point l'humilité qui sauve, les larmes du repentir, la confiance en Dieu. Sa trahison lui parut au-dessus de tout pardon : il s'en alla, aveuglé de désespoir, et il se pendit (i).
(1) Matth., xxvn, <;. et. Act.,u i8.
On s'étonnera qu'aussitôt après sa condamnation, les Juifs n'aient pas lapidé Jésus, comme plus tard ils lapideront Etienne. Mais depuis qu'ils étaient asservis au pouvoir romain, depuis que le pontificat avait abdiqué toute indépendance, et que la politique sadducéenne prévalait dans le Sanhédrin, le droit au glaive, — ce grand attribut de la souveraineté, — avait disparu. La haute assemblée, même en jugeant ce qui ressortissait à son tribunal, ne prononçait plus de peine capitale ; elle se contentait de jugements qui, pour être définitifs et valables, avaient besoin de la sanction du gouverneur. L'exécution était réservée à l'autorité romaine et à ses agents.
Jésus fut traduit devant Pilate. C'était le matin. Le prétoire touchait aux murs d'enceinte du Temple et faisait partie des constructions colossales de la tour Antonia, élevée à l'angle nord-ouest du grand quadrilatère qui comprend tous les édifices sacrés. C'était là qu'habitaient, inexpugnables, la cohorte romaine et le gouverneur. La grande tour centrale était flanquée de quatre autres tours reliées entre elles par des bâtiments solides comme des remparts, entourés de fossés profonds. On eût dit une ville, à voir les dimensions de ce monument; à l'intérieur, tout était aménagé comme une forteresse, et on y trouvait le luxe d'un palais (i).
Pilate, qui résidait à Césarée, venait à Jérusalem aux grandes solennités. La présence du gouverneur était commandée par l'aftluence des Juifs. Ces fêtes nationales se passaient rarement sans troubles fomentés par le fanatisme des Zélotes.
Les membres du Sanhédrin accoururent devant la demeure de Pilate. L'heure était matinale, mais la justice romaine avait ses assises à toute heure et dès le lever du soleil.
Pilate, prévenu la veille, puisque son chef de cohorte avait pris part à l'arrestation de Jésus, consentit sans doute à les recevoir, dès qu'ils se présenteraient.
Ils livrèrent Jésus, qui entra au prétoire; mais eux refusèrent de franchir le seuil du palais. Ils devaient manger la Pâque, le soir (2), et s'ils fussent entrés dans une maison païenne, ils auraient contracté une souillure qui leur interdisait les festins sacrés.
(i) Antiq. Jud., xv, 11,4.
(2) Voir Appendice A. Chronologie générale de la vie de Jésus.
Pilate dut quitter le prétoire, et, debout, à la porte même de son palais, il vint traiter avec les Juifs (i) :
— Quelle accusation portez-vous contre cet homme?
La réponse fut arrogante et brève : — S'il n'était pas un malfaiteur, nous ne vous l'aurions pas livré.
Ces juges superbes n'admettent pas que leur sentence puisse être infirmée et discutée; ce qu'ils veulent du gouverneur, c'est qu'il l'exécute sur-le-champ ; dès lors qu'ils ont prononcé, la cause est entendue : il n'a qu'à frapper.
Pilate ne semble pas dispose à ce rôle d'exécuteur.
— S'il en est ainsi, dit-il, prenez-le, vous, et jugez-le selon votre loi. Punissez vous-mêmes.
Alors les Juifs lui dirent : — Il ne nous est pas permis de tuer.
Ils font Taveu de leur dépendance. C'est la mort de cet homme qu'ils veulent, et ils déclarent que le droit de mettre à mort, ils ne l'ont pas.
Autrefois, ils lapidaient les faux prophètes, et nul doute que Jésus n'eût subi le supplice de la lapidation, si la haine juive, s'autorisant du mot de Pilate : « Punissez-le vous-mêmes » , eût éclaté; mais tout devait s'accomplir comme Jésus l'avait dit. Dieu conduit tout dans la vie et la mort de son Fils; il veut qu'il soit crucifié, il le sera.
Alors, pour déterminer Pilate à agir, les Juifs consentent à lui exposer la cause et à la soumettre à son appréciation.
— Cet homme, disent-ils, pervertit notre nation ; il défend de payer le tribut à César et il se prétend le Christ-Roi.
La perfidie et la fausseté de ces griefs sont insignes. Cette accusation formulée contre Jésus est toute politique : or, n'est-il pas évident, pour quiconque a suivi pas à pas l'action du Prophète, qu'il s'est abstenu toujours de ce qui pouvait amener un soulèvement du peupler Interrogé par les émissaires rusés du Sanhédrin sur le devoir de payer le tribut à César, ne s'est-il pas prononcé catégoriquement pour le tribut? Et la royauté messianique, à laquelle on lui reproche de prétendre, qu'avaitelle de commun avec la domination politique r
Pilate rentra au prétoire et appela Jésus. Jésus se tint debout devant le gouverneur. La politique seule intéressait le
(i) Jean, xviii, 29 et suiv
Romain. — Êtes-vous le Roi des Juifs? lui dit-il. La demande était ambiguë. Au sens juif, non, Jésus n'était pas roi; mais au sens spirituel, oui, il est roi. Jésus veut éclaircir la question. — « Dites-vous cela de vous-même, ou d'autres vous l'ont-ils dit de moi.^ » demanda-t-il. Est-ce que je suis Juif, moi .'' dit Pilate. Votre peuple et les pontifes vous ont livré à moi. Qu'avez-vous fait.^
Jésus, voulant éclairer le gouverneur qui l'interrogeait avec une certaine sincérité, répondit :
— (( Mon Royaume n'est pas de ce monde. S'il était de ce monde, mes serviteurs combattraient pour que je ne sois pas livré aux Juifs; mais, maintenant, mon Royaume n'est pas d'ici. »
— Enfin, répliqua Pilate, surpris, vous êtes donc Roi?
Après avoir dit comment il entendait son Royaume, il pouvait répondre fermement et sans équivoque : — « Vous l'avez dit : Je suis Roi. «
Et, insistant sur ce titre, il ajouta : « Je suis né et je suis venu dans le monde afin de rendre témoignage à la Vérité. Quiconque est de la Vérité entend ma voix. »
Jamais Romain lettré n'avait entendu de la bouche des sages, ses maîtres, des paroles semblables à celles que Pilate entendait, dans son prétoire, de la bouche de l'accusé Jésus. Qu'était-ce que le génie de Rome fondant sur la force l'empire universel, à côté de Jésus fondant l'empire de la Vérité sur son propre témoignage et sur la foi en sa mission divine?
Le gouverneur n'était pas de ceux que la vérité passionne et qui l'appellent d'un cœur inquiet. Il n'eut qu'un mot d'indifférence sceptique.
— Qu'est-ce que la Vérité? demanda-t-il, distrait ; et, sans même attendre la réponse, persuadé qu'il n'avait devant lui qu'un rêveur ou un sage, mais assurément pas un ambitieux redoutable pour la paix et les droits de César, il sortit de nouveau, et vint dire aux Juifs : — Quant à moi, je ne trouve aucun crime en lui.
Si, du moins, ce politique sans conviction avait eu le souci de la justice, il eût accompli aussitôt son devoir, et renvoyé Jésus libre. Mais Pilate était de ces hommes qui mettent leur intérêt au-dessus de tout, prêts à sacrifier le droit, si leur intérêt le demande. Au fond, il a peur des Juifs et craint de les mécontenter; il sait leur fanatisme et il les ménage. Lui, qui savait user de la force pour les contenir, va se montrer faible,
irrésolu, et tenter tous les expédients de la ruse. Mais les passions qui grondent devant son palais seront plus fortes que lui ; en croyant les apaiser, il les irritera ; il finira par tout leur céder, et par devenir, presque malgré lui, l'instrument de leur colère contre Tinnocent qu'il n'a pas le courage de sauver.
Ce n'était pas une émeute populaire, c'était la jalousie, la haine et l'intrigue des autorités juives qui réclamaient de lui le sang de Jésus. Il lui était facile de soumettre ce pouvoir sacerdotal, habitué à toutes les complaisances et à toutes les servilités. Il l'essaya un instant; il n'avait, d'ailleurs, aucun intérêt à intervenir dans la condamnation de Jésus, et ne cacha point aux accusateurs qu'il désapprouvait leur jugement.
Les chefs du complot, les plus influents et les plus acharnés, renouvelèrent alors devant Pilate leurs griefs contre Jésus. Tout ce débat avait lieu en plein air, devant le palais : les Juifs se pressant au pied des marches de l'escalier, et Pilate allant et venant de la salle du prétoire à la porte du vestibule, interrogeant Jésus et discutant avec les Juifs. On ne sait pas le détail de ces accusations nouvelles; mais le fanatisme et la haine ont toutes les perfidies.
Pilate revint vers l'accusé, en lui disant : — N'entendezvous pas que de témoignages ils multiplient contre vous.'^ Ne répondez-vous rien.^ Voyez de com.bien de choses ils vous chargent !
Jésus ne lui répondit plus un mot. Ce silence étonna Pilate. Les accusations des Juifs redoublèrent plus véhémentes. L'indifférence, la mollesse du gouverneur les exaspéraient. Ils relevèrent contre Jésus le grief politique, et, faisant allusion à son entrée triomphale à la ville, ils dirent : — Il agite le peuple par toute la Judée, depuis la Galilée jusqu'ici même.
A ce mot de Galilée, Pilate crut avoir trouvé le moyen de se décharger d'une affaire qui l'embarrassait; il demanda si Jésus était de ce pays, et il résolut, séance tenante, de remettre Jésus, le Galiléen, à Hérode(i).
Le tétrarque se trouvait justement à Jérusalem pour la fête, et son palais était voisin du prétoire. La condamnation et l'e.xécution de quelques Galilécns avaient, paraît-il, causé
(i) Luc, XXIII, 7-10.
récemment une rupture entre le prince etPilate. L'occasion de renouer parut excellente à ce dernier. En invitant Hérode à juger la cause de Jésus, il reconnaissait son droit sur les Galiléens, même en Judée. Celui-ci fut flatté, en effet, de la démarche; et, à partir de ce jour, Hérode et Pilate devinrent amis (i).
A la vue de Jésus, le tétrarque laissa éclater une grande joie. Depuis longtemps, il désirait le voir. C'était un homme superstitieux et faible; il avait entendu dire beaucoup de choses du Prophète de Galilée, et il comptait sur le spectacle de quelque prodige : Jésus n'était pour lui qu'un objet de curiosité, un faiseur de miracles. Il se mit à l'interroger, à le presser de questions. Jésus ne se prêta point aux fantaisies d'Hérode; devant le meurtrier de Jean-Baptiste, il resta muet.
Les accusations des prêtres et des Scribes se déchaînèrent à nouveau : il garda le silence. Cette attitude humilia et blessa le prince, qui s'en vengea par le mépris, et tous les courtisans s'associèrent à son dédain. Jésus, qu'on avait accusé devant lui, comme devant Pilate, de se faire Roi, fut revêtu d'un manteau éclatant, tel que le portaient les rois juifs dans les grands jours (2). Hérode le renvoya, affublé de cette pourpre dérisoire, au gouverneur romain.
Pilate était déçu, son expédient pour esquiver l'affaire échouait. Il tenta une autre manœuvre.
Il fit convoquer les chefs d'entre les prêtres, et les autorités et le peuple.
— Vous m'avez présenté cet homme, leur dit-il, comme soulevant la multitude; je l'ai interrogé devant vous, et je n'ai rien trouvé en lui de ce dont vous l'accusez. Hérode, vers qui je vous ai envoyés, non plus. On ne l'a convaincu de rien qui mérite la mort.
Ainsi, je le châtierai et le renverrai.
D'ailleurs, c'est la coutume que je vous délivre un criminel, le jour de la Pâque. Voulez-vous que je vous délivre Barabbas ou le Roi des Juifs .f^
Étrange et cruelle aberration de la politique des expédients; elle n'est que faiblesse, injustice et lâcheté. Si Jésus n'est pas coupable, pourquoi le châtier .^^ Évidemment, Pilate ne cherche pas à protéger le droit, il veut se débarrasser d'une cause
(1) Luc, xxni, 12. —(2) Bell. Jud., xi, i, i.
gênante et amener les Juifs à renoncer à la mort de Jésus. Il compte les calmer, en flagellant Taccusé. Non, la haine ne se calme pas ainsi. Il faut la museler, ou lui donner le sang qu'elle réclame.
Par une complaisance criminelle dont Pilate aurait dû prévoir les suites, il ne dit pas : Je vais vous délivrer Jésus; il offre aux accusateurs la libération de l'accusé, et leur donne le choix entre un révolutionnaire, un homicide, et l'innocent.
Pendant que la cause se débattait, un incident, raconté par un des Évangiles, vint confirmer le gouverneur dans son désir de sauver Jésus (i). Sa femme, une païenne, lui envoya dire : Ne vous mêlez pas de l'affaire de ce Juste : car j'ai été, cette nuit, étrangement tourmentée, en songe, à cause de lui.
La renommée de Jésus qui, depuis plusieurs jours, emplissait Jérusalem, avait dû pénétrer dans le palais du gouverneur. Rien n'est plus vraisemblable que l'attitude de cette femme, effrayée, en rêve, du sort cruel qui menaçait le Prophète. Les projets homicides des grands dignitaires juifs contre Jésus étaient connus, et tous ceux que la haine n'égarait pas ont dû le plaindre.
La foule, en attendant, s'était portée au-devant du prétoire, pour demander, suivant la coutume, la délivrance d'un criminel, en l'honneur de la fête. Les chefs Pavaient excitée et lui avaient donné le mot d'ordre.
Le gouverneur répéta sa question : — Lequel des deux vous délivrerai-je .' Voulez-vous que je vous délivre le Roi des Juifs.?
La multitude cria : — Enlevez-le et délivrez-nous Barabbas !
Pilate, désireux de renvoyer Jésus, leur parla encore. Il y avait dans sa conscience une lutte entre la voix de !a justice qui parlait pour Jésus, et la voix de la politique qui redoutait quelque péril.
— Allons, reprit-il, je vais vous délivrer le Roi des Juifs. La foule, remarquant la pusillanimité et Thésitation de
Pilate, s'écria de nouveau : — Non, pas lui, mais Barabbas!
— Et que ferai-je alors de Jésus.'^ dit-il. Que voulez-vous que je fasse au Roi des Juifs .'
Ainsi ce gouverneur de Rome, ce représentant armé du
(i) Matth., xxvi:, 19
droit, ne donne plus d'ordres, il a l'air d'en demander. Il n'impose pas le droit qu'il a pour mission de défendre, il consulte le caprice d'une foule ameutée, et il sait que ce caprice est celui de la haine et de l'envie.
La réponse ne se fit pas attendre. Une clameur s'éleva : — Crucifiez-le! crucifiez-le ! Pilate résistait encore aux passions que sa faiblesse déchaînait. Il plaidait la cause de Jésus, lui qui devait tout trancher.
— Qu'a-t-il donc fait de mal , cet homme .^^ Je ne trouve en lui aucune cause de mort. Ainsi je le châtierai et le renverrai. Les clameurs de la foule redoublent. Les grands prêtres eu.xmêmes joignent leurs voix à celles du peuple , et on entend des cris toujours plus forts : ■ — Qu'il soit crucifié !
Alors, Pilate, voyant qu'il ne gagnait rien et que le tumulte allait croissant, eut peur. Il avait soulevé la tempête : la tempête l'effraya.
Il fit apporter de l'eau , se lava les mains devant le peuple, et dit : — Je suis innocent du sang de ce juste. A vous d'en répondre.
Et tout le peuple répondit : — Que son sang soit sur nous et sur nos fils.
Le lavement des mains ne saurait absoudre Pilate.
L'homme qui peut, l'homme qui sait, l'homme qui doit, est inexcusable de céder à l'injustice et à la violence. Aucune politique ne saurait autoriser le crime. Or, Pilate pouvait résister aux Juifs et défendre Jésus, puisqu'il avait la force ; Pilate savait que Jésus était innocent, et que les Juifs le poursuivaient par haine : il l'a reconnu publiquement; Pilate devait défendre et délivrer Jésus : c'était son rôle officiel. Il a été faible, pusillanime, lâche et cruel. Sa mémoire reste chargée devant les chrétiens de la plus grande injustice, et, devant ceux mêmes qui ne croient pas, d'une complicité sans excuse. Le sang de Jésus, qui est retombé comme une malédiction sur ceux qui l'ont versé et sur leurs fils, rejaillit sur les mains de Pilate. La tache est ineffaçable.
Après avoir protesté de son innocence, le gouverneur céda. Ils avaient demandé la délivrance de Barabbas; il leur remit le révolté, l'homicide, le brigand, et il livra Jésus à leur volonté.
Il paraît que Pilate caressait encore le vain espoir de sauver Jésus. Cet homme, si avisé, comptait sur la commisération de la foule. La foule, emportée par les passions politiques ou religieuses, est féroce. Elle ne connaît pas de pitié, elle est implacable et destructive, comme les carnassiers. Le gouverneur va s'en convaincre. Il fit saisir Jésus et le remit aux soldats pour être flagellé; c'était le sort des crucifiés, avant le supplice.
Jésus fut lié par les mains, suivant la coutume romaine, à une petite colonne, le dos courbé; et l'exécuteur, armé d'un fouet de lanières, portant à leur extrémité des morceaux d'os ou de plomb, frappait à coups redoublés : torture atroce à laquelle le patient ne résistait pas toujours. Dès les premiers coups, le dos était déchiré, le sang jaillissait.
Jésus souffrit sans se plaindre.
Les satellites le conduisirent dans la cour intérieure, et on appela tous les soldats de garde au prétoire. Ils dépouillèrent l'accusé de ses vêtements et jetèrent sur ses épaules un manteau de pourpre. On fit avec des épines une couronne qui fut placée sur sa tête; et on lui mit dans la main droite un roseau, en guise de sceptre. Ils venaient vers lui, s'inclinaient par dérision, en lui disant : — Salut, Roi des Juifs! On le souffletait. On lui frappait la tête avec le roseau. On crachait sur lui, et on fléchissait le genou.
A quel caprice de cruauté obéissent ces soldats .^^ Pourquoi cette moquerie odieuse et grossière.^ La haine des Juifs était vivace chez les soldats romains : le condamné qu'on leur livrait fut victime de cette haine. Mais il y avait contre Jésus un tel déchaînement des puissances du mal, que leurs suggestions secrètes sont seules capables d'expliquer tant d'horreurs. On ne saurait suspecter ces détails. Ceux qui les racontent paraissent avoir vu de leurs yeux : les témoins seuls décrivent avec ces couleurs vives.
Pilate, précédant Jésus, sortit de nouveau sur le seuil du palais. — Je vous l'amène dehors, dit-il aux Juifs, reconnaissez donc que je n'ai trouvé en lui aucun crime.
Aussitôt Jésus parut , portant la couronne d'épines et le vêtement de pourpre. Pilate le montra, en disant : — Voilà l'homme.
Il y avait dans ce mot de la pitié et du sarcasme : de la piiic pour Jésus dont l'aspect pouvait fendre le cœur, du
sarcasme à l'adresse de ces Juifs acharnés contre une victime réduite à cet état lamentable.
Lorsque les principaux sacrificateurs et les gardiens du Temple virent Jésus, leur haine éclata.
— Crucifiez-le, crucifiez-le! crièrent-ils à Pilate.
Le gouverneur, voyant son cruel expédient échouer com.me les autres, parut résister une dernière fois à se faire l'instrument de vengeance de ces énergumènes. — Alors, dit-il impatienté, prenez-le vous-mêmes et le crucifiez. Moi, je ne trouve pas de crime en lui.
Les Juifs en appellent à leur loi (i). On a vu avec quelle justice ils l'interprètent. — Suivant notre Loi, répondent- ils, il doit mourir. Il s'est fait le Fils de Dieu.
Et ils somment Pilate d'exécuter la loi.
En entendant ces mots de Fils de Dieu, une crainte vague s'empara de Pilate au sujet de Jésus. Qu'est-ce que cet accusé qui est devant lui '■ Est-ce un être extraordinaire, un être divin ^
D'autre part, le fanatisme des Juifs lui cause un embarras croissant ; il sait que ce peuple exalté est capable de tout, quand il s'agit de sa Loi.
Perplexe et troublé, il rentre au prétoire avec Jésus; et songeant à ce nom de Fils de Dieu qui le préoccupe, mais qu'il n'entend qu'à travers ses préjugés de païen, il lui dit, comme s'il voulait avoir le secret de son origine : — D'où étes-vous.-^
Jésus ne répondit pas.
Pilate, offusqué de ce silence, crut l'intimider : — Vous ne me parlez pas, à moi, le juge : vous ne savez donc pas que j'ai la puissance de vous crucifier ou de vous délivrer.''
— « Vous n'auriez pas de puissance sur moi, si elle ne vous avait été donnée d'en haut. Mais celui qui m'a livré à vous est plus coupable que vous. »
La réponse de Jésus est le seul mot qu'on puisse invoquer à la décharge de Pilate. Elle émut le gouverneur, qui tenta une dernière fois de sauver l'accusé.
Mais les clameurs des Juifs s'élevèrent. — Si vous le renvoyez, criaient-ils, vous n'êtes pas l'ami de César. Et, revenant au grief politique si faussement élevé contre Jésus, ils ajoutèrent ce mot perfide : — Quiconque se fait roi est en révolte contre César.
(ij Leviî., xxiv, 16.
Pilate ne résista plus.
Il amena Jésus dehors devant le palais, au lieu appelé Gabatha ; il s'assit sur le tribunal : — Voici votre Roi, dit-il aux Juifs.
— Enlevez-le, crucifiez-Ie! s'écrièrent d'une seule voix les Juifs.
— Crucifierai -je donc votre Roi f répondit-il.
— Nous n'en avons d'autre que César.
Pilate se tut.
Dans cette lutte du fanatisme religieux contre la politique, lutte dont le Fils de Dieu était l'objet, Pilate se laissa vaincre : il livra Jésus aux Juifs pour être crucifié.
C'était un vendredi, entre neuf heures et midi (i).
(i) Saint Jean dit : vers !a sixième heure. Saint Marc dit : la neuvième. La contradiction n'est qu'apparente. Les Juifs, on le sait, n'avaient que quatre heures pour diviser la journée, la première, la troisième, la sixième et la neuvième. Elles correspondaient à ce que nous appelons six heures, neuf heures, midi et trois heures. L'expression de saint Jean doit s'entendre du temps compris entre neuf heures et midi, plus près de midi que de neuf heures.