‹ Jésus-ChristChapitre 56 sur 98 · LA MORT DE JESUS. — SA SEPULTURE · texte numérisé non relu

LA MORT DE JESUS. — SA SEPULTURE

Le supplice de la croix était inconnu à la loi juive. Elle ordonnait, seulement pour de grands crimes, la suspension des cadavres au gibet. Le Juif ne crucifie pas : il lapide. L'un des derniers Asmonéens, Alexandre Jannée, seul, a ordonné le crucifiement, et encore était-ce contre des prisonniers (i). Mais on le retrouve en usage chez tous les peuples anciens, Égyptiens (2), Perses (3), Phéniciens et Carthaginois, Grecs et Romains. Ces derniers frappaient du glaive le citoyen condamné à mourir; ils crucifiaient les esclaves (4), les émeutiers, les grands criminels. Dans les provinces de l'Empire, la croix était le genre de supplice que les préfets et les gouverneurs appliquaient. En Syrie et en Judée, les Juifs ont été crucifiés par milliers (5).

La croix les terrifiait; elle était passée en proverbe comme l'emblème de la souffrance et de l'ignominie. Le patient vivait longtemps : un jour, quelquefois deux ; il était nu , attaché ou cloué par les quatre membres au gibet, — deux troncs d'arbres croisés ordinairement en forme de T. Tout le corps, violemment étiré, était suspendu par les mains, dont les plaies vives se déchiraient et s'élargissaient sous le poids. Le sang coulait peu à peu des stigmates des clous. Immobile, dévoré de fièvre et d'une soif ardente, gardant la conscience de luimême, le crucifié se voyait lentement mourir. Il fallait quelquefois l'achever; et le bourreau lui rompait les jambes. La foule insultante assistait à son agonie, et pouvait se rassasier

(i) Bell.Jud., 1,4,6. — (2) Gen., xl, 19. — (^)Esth., vu, 10. — (4) Cic, C. Verr., ^, 6; Juvén., 6, 4 ; Val. Max., 2, 7, 12. — (s) Antiq. Jud., xvm, 10, 10.

de ses cris, de ses angoisses. La cruauté de l'homme n'a rien imaginé de plus horrible : ce supplice joint à Tatrocité la lenteur et l'infamie.

Les Juifs l'ont demandé pour Jésus à Pilate. La haine qui leur inspirait ce cri : Crucifiez -le ! ne pouvait mieux s'assouvir.

Il était écrit que THomme de douleur mourrait sur une croix.

Les soldats enlevèrent à Jésus le manteau de pourpre dont ils l'avaient affublé (i), et le revêtirent de ses habits.

Le condamné descendit l'escalier du prétoire, et, suivant la coutume, il fut chargé de sa croix.

Deux m^alfaiteurs marchaient avec lui pour subir le même supplice. Pilate a-t-il voulu jeter aux Juifs une dernière injure, en donnant ces deux compagnons d'infortune à celui qu'ils accusaient haineusement de se proclamer leur Roi.'^ Il vaut mieux y voir l'accomplissement des desseins de la Providence. La colère divine est déchaînée sur Jésus. Tout se réunit pour aggraver la honte de sa mort. Le Fils bien-aimé du Père est devenu la victime des péchés de l'humanité : il est traité sans merci.

Depuis le matin , la nouvelle du jugement et de la condamnation avait dû se répandre : les disciples, les amis du Maître avaient pu suivre les péripéties sanglantes du drame. La foule se pressait aux abords du prétoire. Le cortège lugubre se mit en marche; des soldats, armés de leurs lances et commandés par un centurion, escortaient les condamnés.

Le chemin qui menait au Calvaire est à peu près ce que les chrétiens de Jérusalem appellent aujourd'hui la Voie douloureuse; il traverse toute la ville inférieure ou l'Acra, franchit la rue Basse que Josèphe nomme la vallée du Tyropéon et qui sépare l'Acra du Gareb, et s'élève en pente assez raide jusqu'à la porte d'Éphraïm (2).

Dès que Jésus eut fait quelques pas, il succomba sous le fardeau. Dans la foule accourue sur le passage des condamnés,

(i) Matth., XXVII, 31 ; Marc, xv, 20.

(2) L'enceinte de Jérusalem, en cet endroit, forme un angle rentrant : l'un des côtés partait de la tour d'Hippicos et descendait en ligne droite de l'ouest à l'est jusqu'à la porte de Gennath ; l'autre côté partait de la porte de Gennath et se dirigeait en plein nord.

C'est là, dans cet espace triangulaire, à vingt pas des murailles, que se trouvait le iitu du supplice. On l'appelait « Lieu du crâne » , Calvaire ; en hébreu,

ySo JÉSUS CHRIST.

il aperçut sa mère. Entre la mère et le fils, il n'y eut qu'un échange de regard.

Un peu après, un certain Simon de Cyrène, revenant des champs et rencontrant le cortège, fut arrêté par les soldats chargés de l'exécution, et contraint de porter la croix de Jésus (i). Il est probable que le Maître, épuisé par le supplice de la flagellation, défaillait en chemin. On peut penser aussi que le Libyen avait manifesté courageusement sa sympathie pour le condamné, et qu'invité par les gardes à aider Jésus, il n'hésita pas à prendre sur ses épaules le lourd gibet (2).

Le souvenir de cet homme, inopinément associé au supplice du Sauveur, est resté béni. La croix qu'il a portée un instant l'a sauvé, lui et les siens. Il est devenu, avec sa femme et ses deux fils, Rufus et Alexandre, un disciple fidèle et vénéré (3).

Une femme doit être nommée ici, bien que lesÉvangilesn'aient point parlé d'elle; mais la famille chrétienne a le culte de sa mémoire ; c'est Véronique.

En voyant passer Jésus devant sa maison , le front couvert de poussière et de sang, elle s'approcha, et, au mépris de tous ceux qui l'insultaient, elle essuya son visage d'un voile. Elle est, avec Simon le Libyen, le type de ceux qui ont le courage de la compassion envers les êtres délaissés, honnis par tous, comme l'a été Jésus.

En avançant vers le Calvaire, on entendait derrière les condamnés des pleurs et des lamentations. Une immense pitié s'élevait dans la foule, du cœur des femmes surtout. Jésus se tourna vers elles.

— (' Filles de Jérusalem, ne pleurez point sur moi. Pleurez sur vous et sur vos enfants ! Voici des jours où l'on dira : Heureuses les stériles, les entrailles qui n'ont point porté, les mamelles qui n'ont point allaité! Alors, ils crieront aux montagnes : Tombez sur nous! et aux collines : Couvrez-nous!

« Si l'on traite ainsi le bois vert, que sera-ce du bois sec (4) ? »

Jésus s'oublie lui-même. Il rend pitié pour pitié. Dans l'ac-

Golgotha, à cause d'un tertre dénudé, de forme arrondie, qui ressemblait à un crâne.

La route de Samarie passait tout auprès, au milieu de jardins plantés d'oliviers et dans lesquels de riches familles creusaient des tombeaux.

d) Matth., XXVII, 32, et parall.

(2) si un soldat romain t'impose une corvée, ne résiste ni ne murmure, sinon tu seras roué de coups. (Arr., iv, i.)

(3j Rom., XVI, 13. — (4) Luc, xxiii, 27 et suiv.

cablement qui l'a déjà brisé, il songe à ce peuple dont il est la victime et qui va le mettre à mort. Il en prophétise les calamités prochaines, effroyables. Le bois vert et vivant, c'est lui-même; le bois sec et mort, la nation qui le repousse. Si l'innocent, accusé à faux de blasphème et de rébellion contre l'autorité païenne, est traité de la sorte, comment va l'être ce peuple criminel et révolté qui tentera de briser le joug et qui trouvera sa destruction sous le fer et le feu des Romains.'^ Ce sont les vengeances de Dieu : nul ne les conjurera. Un seul le pourrait, et c'est celui-là même que cette race aveuglée de haine va tuer.

On arriva enfin au Calvaire.

Les trois croix furent dressées. Avant d'y clouer les condamnés, on leur présenta la boisson étourdissante, le calmant, qu'on donnait à ceux qui allaient mourir. C'était du vin aromatisé, mêlé d'encens et de myrrhe, d'un goût acide et amer (i). Jésus approcha ses lèvres du breuvage, comme pour reconnaître l'attention de ceux qui l'offraient, mais il n'en voulut pas boire; il lui convenait de subir en pleine clairvoyance toute l'atrocité du supplice.

La distance du prétoire au Calvaire est à peine de mille pas; le chemin douloureux avait été parcouru en moins d'une heure.

Vers midi, à la sixième heure, Jésus fut crucifié ; et avec lui les deux brigands : l'un à sa droite, l'autre à sa gauche.

Il était au milieu d'eux.

Élevé en croix, il pria pour ses bourreaux. Sa première

f)arole est une parole de pardon. Il disait : « Père, pardonnezeur, ils ne savent ce qu'ils font. »

Le Crucifié est le grand gage de la miséricorde. Il fait la paix entre l'homme et Dieu. Il les réconcilie en lui. Au fond de tout péché humain, il y a de l'ignorance. L'homme ne sait pas et ne voit pas; c'est pour cela, le plus souvent, que son cœur est mauvais. La faiblesse, l'égarement de la volonté, ont leur première cause dans les ténèbres de l'esprit. Si Jésus eût été connu, jamais il n'eût été mis en croix. Il invoque cette ignorance comme une excuse, en faveur du plus grand des crimes.

(1) Certains auteurs, Langen entre autres, ont fait observer que les naturalistes anciens, Dioscoride et Galénius, attribuaient à l'encens et à la myrrlie une intluence calmante.

Quelque forfait qu'il ait commis, l'homme désormais peut regarder le Christ; il l'entendra crier: « Père, pardonneleur, ils ne savent ce qu'ils font, n Cette prière est pour tous, car tous, nous avons souffert. Elle enveloppe le monde dans une immense miséricorde. Les victimes ont appris à ne plus maudire, et à mourir avec le Christ en pardonnant et en bénissant.

Lorsque les condamnés étaient élevés sur la croix, après ce travail affreux du crucifiement, les exécuteurs fixaient au gibet même, et au-dessus de la tête du supplicié, un écriteau, indiquant le crime. C'était la coutume romaine (i). Celui de Jésus contenait ces simples mots : « Jésus de Nazareth, Roi DES Juifs », écrits en trois langues : l'hébreu, la langue nationale ; le grec, la langue universelle alors; et le latin, la langue des maîtres. Tous pouvaient lire le nom et le crime de Jésus. Ironique jusqu'au bout envers ceux qui lui avaient arraché la condamnation du Prophète, Pilate les stigmatisa une dernière fois, en proclamant Jésus leur Roi, exécutant ainsi, sans le vouloir et sans le savoir, les volontés mystérieuses de Dieu sur son Fils. Roi des Juifs, il l'était en effet, non pas au sens de Pilate, mais par cette croix sur laquelle il mourait, et par son sang qui s'écoulait de ses membres percés. Les vrais Juifs, les vrais fils d'Abraham, l'ont reconnu, depuis lors, dans le monde entier, pour leur Sauveur et leur Maître ; et c'est par son supplice qu'il a conquis la royauté.

Lorsque les Juifs, réunis en foule autour du Calvaire, purent apercevoir leur victime, et sur sa tête l'écriteau qui l'appelait leur Roi, ils comprirent l'injure de Pilate, et ils s'en indignèrent (2).

Les pontifes présents sur le lieu du supplice voulurent modifier l'inscription qui les choquait. Ils envoyèrent vers Pilate, en disant : — N'écrivez pas Roi des Juifs; écrivez qu'il a dit lui-même : Je suis le Roi des Juifs.

Le gouverneur , dont ils avaient exploité la faiblesse , la pusillanimité, la lâcheté, fut inflexible. Il savait l'être au besoin, et jusqu'à la cruauté, contre ce peuple vaincu et intraitable; aussi est-il plus inexcusable de lui avoir livré Jésus. Il répondit, dédaigneux : — Ce que j'ai écrit est écrit.

(i) Le condamné le portait même en allant au supplice.

(2) Jean, xix, 19 etsuiv. Cf. Luc, xxiii, 38; Marc, xv, 26;Matth.. xxvii, 37.

Pendant ce temps-là, les exécuteurs, au pied de la croix, se partageaient les vêtements des suppliciés (i). La loi romaine (' De bords daninatoram » les leur adjugeait. Les quatre bourreaux de Jésus prirent donc ses habits : le taleth, la ceinture, le manteau, la tunique, les chaussures. Ils partagèrent le manteau en quatre parts, mais, pour la tunique, — comme elle était sans couture, d'un seul tissu, depuis le haut jusqu'en bas, — ils se dirent : — Ne la déchirons point; tirons au sort à qui l'aura.

Et ils firent comme ils le disaient; puis, s'étant assis près des croix, ils gardaient les victimes.

Ces soldats ne se doutent point qu'ils sont, comme Pilate, les instruments de Dieu et qu'ils accomplissent la parole d'un prophète sur Jésus : Ils se sont partagé mes vêtements et ils ont jeté ma robe au sort (2).

La foule regardait. Des passants insultaient Jésus , en secouant la tête, et ils le blasphémaient. Ils le provoquaient avec une ironie sans pitié : — Allons, disaient-ils, toi qui détruis le Temple de Dieu et le rebâtis en trois jours, sauvetoi; si tu es le Fils de Dieu, descends de la croix.

On reconnaît la voix des faux témoins qui l'avaient accusé chez Kaïphe. Ces gens de basse condition ont toujours la cruauté grossière, brutale, lâche. Plus celui qu'ils poursuivent est accablé et impuissant, plus ils sont provocants et odieux.

Mais les chefs ne se refusaient point non plus la joie horrible de la haine assouvie. Pontifes, Scribes et Anciens, mêlaient leur ironie et leurs insultes à la voix de leurs valets. Ils se parlaient entre eux, ils tournaient en dérision le thaumaturge, le prétendu Messie, le Fils de Dieu, sa bonté envers les hommes, sa foi en son Père (3).

— Lui qui a sauvé les autres, disaient-ils, il ne peut pas se sauver lui-même. S'il est l'Oint de Dieu, qu'il se délivre, qu'il descende de la croix! Que nous voyions sa puissance, et nous croirons en lui !

Il a eu foi en Dieu; que Dieu le sauve, s'il l'aime; car il a dit : « Je suis le Fils de Dieu. »

Ces juges, qui ont condamné et mené à la mort Jésus, n'ont pas même la pudeur de leur triomphe brutal; ils l'insultent jusque dans le supplice.

(i) Matth., XXVII, J$ et suiv., et parall. ; Jean, xix, 23, 24. — (2) Ps. xxi, ^^- -~ (3) Matth., xxvii, 41 el suiv,; Marc, xv, 31.

C'est comme une contagion de haine et d'outrage, autour de la Victime.

Les soldats romains se moquent (i), ils font une allusion ironique à l'écriteau fixé sur sa tête. — Si tu es le Roi des Juifs, disent-ils, sauve-toi. Et, remplissant une coupe de leur boisson, ils la lui donnent à boire.

Enfin, l'un des deux malfaiteurs crucifiés avec Jésus ajouta son blasphème à tous les autres : — Si tu es le Christ, disait-il, sauve-toi et sauve-nous avec toi (2).

Mais l'autre le reprit : — Ne crains-tu pas Dieu, toi non plus qui subis la même condamnation .^^ Et pour nous, elle est juste, car nous recevons ce que nos actions méritent; mais lui, il n'a rien fait de mal.

On sent que l'âme de ce supplicié est conquise à Jésus. Elle se repent, elle ci-oit. Tous ceux que Jésus touche entrent dans le repentir et dans la foi. Sa douceur, son calme, sa prière de pardon,' ce mot de Père qu'il disait à Dieu, avec un accent inimitable, ont éclairé le criminel. Qui connaît le mystère des consciences, et les voies cachées de l'amour de Dieu pour les sauver .f^ Ce criminel a trouvé la vie sur un gibet, mais à côté du Sauveur.

— Souvenez-vous de moi, dit le larron à Jésus, lorsque vous viendrez en votre Royaume.

Il pressentit la vérité du titre de Roi pour lequel Jésus mourait. Sa confiance lui valut un des mots les plus consolants qui soient tombés des lèvres du Crucifié :

— « En vérité, jeté le dis, aujourd'hui même, tu seras avec moi dans le Paradis (3). »

Alors se passa une scène émouvante racontée par l'un de ceux qui étaient présents, et qui y joue l'un des rôles principaux (4j.

Dans cette foule indifférente, curieuse, hostile, réunie autour des condamnés, les parents de Jésus, ses disciples,

(i) Luc, xxiH, 36. — (2) Matth., xxvii, 44; Marc, xv, 32; Luc, xxiii, 39 et suiv.

(3) Le mot « Paradis » provient du persan et signifie dans sa langue d'origine « Parc ». En hébreu, « Pardês », il a le sens de * jardin royal ». (Cant., iv, 1 3 ; EccL, II, 5 .) Le TrapocoîtTo: des Septante, c'est le jardin d'Eden, Gan Eden ; et il désigne, dans son sens allégorique, le lieu du ciel où seront recueillies les âmes justes. C'est l'interprétation des Talmuds et des commentateurs. (Chag., fol. 14, 2. Midrasch. Tillm.^ fol. 2, 3.1 Cf Liohtfoot, Hor<£ hebr. et talmud., p. 890 (éd. Leipzig).

(4j Jea.n, XIX, 25-27^

ses compatriotes de Galilée et les femmes qui l'avaient suivi, étaient mêlés. Sa mère elle-même était là. Or, à ce moment, elle s'approcha de la croix avec Jean, avec une autre Marie, sa belle-sœur, la femme de Cléophas, et Marie-Magdeleine. Jésus les vit debout, à ses pieds : il aperçut, à côté de sa mère, le disciple qu'il aimait. Il dit à sa mère : « Femme, voilà ton fils »; et ensuite à Jean : « Voilà ta mère. »

Jusqu'à son dernier souffle, il s'oublie et il console : à son ami il donne une mère, à sa mère il donne un fils. Mais ce n'est pas seulement là le dernier mot du fils veillant à l'avenir de celle qu'il va quitter pour toujours et de l'ami à l'ami; les paroles de Jésus ont une portée plus haute. Le disciple aimé est, à ses yeu.x, l'Église entière, rassemblée de ses fidèles, de ses amis. Lorsqu'il dit à sa mère : « Voilà ton fils », il crée en elle une maternité divine; il l'associe à l'œuvre de la Rédemption. En s'immolant à la volonté de Dieu, qui lui demandait le sacrifice de son fils, cette femme héroïque, sans égale dans l'humanité, est devenue l'un des auteurs du salut universel. Elle continue son œuvre invisiblement par son action maternelle dans l'Église. Tous ceux qui suivent Jésus sont pour elle des fils; et ceux qui aiment Jésus, imitent Jean, ils la reçoivent comme leur mère.

Un peu après, des ténèbres commencèrent à couvrir la terre. Le soleil s'obscurcit (i).

Vers trois heures, Jésus en croix poussait un grand cri.

Il disait : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avez-vous abandonné (2) f »

Ce n'est pas du désespoir; c'est la suprême angoisse.

Entre Jésus et son Père, le lien est indissoluble : ils ne font qu'un; le Père ne peut pas plus abandonner l'àme de son Fils, que la conscience de Jésus ne peut se fermer à l'amour du Père. Mais il était dans les desseins de Dieu de livrer son Fils, sans défense, à tous les outrages, à toutes les tortures, à tous les coups de la haine de ses ennemis. Au milieu de ce déluge d'amertume où il était noyé, il semble que, par une volonté secrète de Dieu, et afin que la V^ictime du Calvaire épuisât tout le calice des douleurs humaines, Jésus n'ait plus senti la joie de son union avec son Père. L'union n'était pas

(i) Matth., XXVII, 45 ; Marc, xv, <;] ] Luc, xxiii, 44. — (2) Matth., xxvii, 46 ; Marc, xv, ^.

brisée, elle ne pouvait l'être; il en avait la conscience, mais non pas la jouissance heureuse : de là, ce cri poignant : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avez-vous abandonné? »

C'est le commencement d'un psaume rempli des plaintes dont Jésus seul a connu et savouré toute l'angoisse, et qui traduisaient prophétiquement l'horreur de son supplice :

— (( Et moi, je suis un ver de terre et non un homme, « L'opprobre des hommes et le mépris du peuple.

« Quiconque me voit, ricane.

c( De nombreux taureaux sont autour de moi,

« Des taureaux de Basan m'environnent.

« Ils ouvrent contre moi leur gueule,

« Pareils au lion qui déchire et rugit.

« Je suis comme l'eau qui s'écoule,

« Et tous mes os se disloquent.

« Mon cœur, comme la cire, se fond dans mes entrailles,

« Ma sève se dessèche comme l'argile,

« Et ma langue s'attache à mon palais.

« Tu me réduis à la poussière de la mort,

« Car des chiens m'environnent,

« Une bande de scélérats rôdent autour de moi ;

" Ils ont creusé mes mains et mes pieds;

« Je pourrais compter tous mes os.

« Eux, ils observent, ils me regardent.

K Us se partagent mes vêtements,

« Ils tirent au sort ma tunique.

« Et toi, Éternel, ne t'éloigne pas.

« Toi qui es ma force, viens en hâte à mon secours (i). »

Le cri de Jésus : « Éloi, Éloï », fut accueilli par un sarcasme. — Tenez, disaient les spectateurs, il appelle Élie, celui-là (2).

Ce tourment horrible des crucifiés que dévorait le feu de la fièvre arracha une plainte à Jésus.

— « J'ai soif », dit-il (5).

(i) Ps. XXI. Traduction inédite de l'hébreu, parle Rév. Père Scheil, des Frères Prêcheurs.

(2) Ce malentendu prouve que, parmi les pèlerins qui affluaient à Jérusalem pour la Pàque, certains étrangers grecs ou romains n'entendaient ni l'hébreu, ni Taraméen, ni le syro-chaldaïque.

(3) Jea.n, XIX, 28. Cf. Matth., XXVII, 48, 49; Marc, xv, 30.

Or, il y avait, suivant la coutume, près des victimes, un vase plein de vinaigre. L'un des soldats accourut, prit une éponge qu'il trempa dans le vinaigre, la plaça au bout d'un rameau d'hysope et la présenta à ses lèvres : — Laissez, disait-il, nous allons voir si Élie viendra le délivrer.

Jésus accepta le vinaigre et dit : « Tout est consommé (i). « Le calice qu'il devait boire était bu jusqu'à la lie. Il avait touché le fond de cet abîme effroyable où la volonté de son Père l'avait précipité. Il avait tout souffert et tout e.xpié. La souffrance était sans limite, la victime parfaite, la satisfaction infinie. La colère de Dieu contre le mal était apaisée; le péché détruit; la réconciliation entre l'homme et Dieu scellée en lui, dans un am.our sans bornes.

Alors, il jeta avec force un second, un dernier cri.

L'homme qui va mourir défaille et subit la mort : Jésus en est le maître. Il la laisse accomplir son œuvre, livrant sa vie dans la plénitude de sa liberté et de sa souveraineté, comme il la reprendra.

— « Père », dit-il, « je remets mon esprit entre vos mains. »

Et il inclina la tête, et il rendit l'esprit iz).

C'était la neuvième heure (3).

Les ténèbres, comme en un temps d'éclipsé du soleil, s'étaient épaissies.

Le grand voile du Temple qui fermait l'entrée du Saint des saints se déchira en deux du haut en bas (4). La terre trembla, et des rochers se fendirent. Des tombeaux s'ouvrirent d'euxmêmes, et les cadavres des justes qui y reposaient se levèrent. Ces phénomènes prodigieux, dont la Palestine et la Judée seules furent témoins, révèlent le lien puissant qui rattache Jésus à la nature, au ciel, à la terre et à l'humanité.

Le soleil en se voilant, la terre en s'ébranlant, s'associent à la tristesse de cette heure lugubre. La mort du Crucifié est tout à la fois la fin et le commencement d'un monde. Le vieux monde est vaincu; le nouveau va poindre. Ce voile sacré qui cachait la demeure impénétrable de Dieu, est déchiré. Le mosaïsme, la Loi élémentaire, comme l'appelait saint Paul (^), est périmée. Le Temple est détruit.

(I I Jean, xix, ^6. — (2t Luc, xxîh, 4b.

(}) Selon notre manière de compter, trois heures après midi.

(4) Matth., XXVII, SI ; Mari:, xv, ^S.— i^) Galat., iv, ].

La Victime qui vient d'expirer nous introduira par son sang dans le Saint des saints véritable, dont l'autre n'était que la figure. Les morts eux-mêmes entendront sa voix; et la vie qui ruissellera d'elle envahira tout; les tombeaux seront ouverts, et ceux qui y dormaient se réveilleront.

Au moment même où ces signes célestes se produisaient, une sorte d'épouvante s'empara de cette foule qui avait assisté au supplice et dont nous avons recueilli les cris, les injures, les railleries. Elle se dispersa terrifiée, et beaucoup, en s'en allant, se frappaient la poitrine (i).

Le tremblement de terre, cette nuit subite et étrange, ces rochers qui se fendaient, le grand cri jeté par Jésus, en mourant, avaient profondément impressionné le centurion et les soldats qui gardaient Jésus. Ces païens furent touchés dans leur conscience. Leur âme s'ouvrit comme les tombeaux et se brisa comme les rochers dont elle avait, un moment auparavant, la dureté. Le centurion, en face de la croix, glorifia Dieu : — Cet homme, dit-il, était juste et vraiment Fils de Dieu (2).

C'était la justice qui parlait par la bouche de ce Romain. La mort de Jésus commence déjà sa gloire et attire tout à lui. C'est un païen qui, le premier, éclairé par elle, confesse sa divinité. L'accent avec lequel Jésus appelait Dieu, Père, l'a pénétré. Il croit au Crucifié et il dit : — Oui, c'était bien le Fils de Dieu.

Tandis que la foule se retirait, un groupe restait immobile et attentif, à quelque distance de la croix où Jésus venait d'expirer; c'étaient ses amis, et, en particulier, les femmes nombreuses qui l'avaient suivi depuis la Galilée, et qui mettaient à son service leur dévouement et leurs biens. On remarquait, entre elles, Marie-Magdeleine, et Marie, la mère de Jacques le Mineur et de Joseph, et Salomé, la mère des deux fils de Zébédée. Muettes de douleur, elles regardaient, elles attendaient.

Le sabbat se préparait. Les Juifs ne voulant pas que les corps demeurassent en croix pendant le jour saint, demandèrent à Pilate qu'on brisât les jambes des crucifiés et qu'on les enlevât.

(i) Luc, XXIII, 48. — (2) Matth., xxvii, ^; Marc, xv, 39; Luc, xxiii, 47.

Les Ronains laissaient d'ordinaire les cadavres en croix; ils devenaient la proie des bétes. La loi juive exigeait qu'ils disparussent avant le coucher du soleil , afin que la terre sainte ne fût pas souillée par la malédiction attachée au cadavre (i).

Cependant , le « Crurifagium o était en usage chez les Rornains, pour des cas exceptionnels; c'est ce qui explique tout à la fois la demande des Juifs et la réponse de Pilate.

Des soldats vinrent donc; ils brisèrent les jambes du premier, puis de l'autre qui avait été crucifié avec Jésus; et voyant Jésus déjà mort, ils ne lui brisèrent pas les jambes (2). Mais l'un d'eux lui ouvrit le côté d'un coup de lance, et aussitôt il sortit du sang et de l'eau.

Jean qui, seul, raconte ce fait prodigieux, en était le témoin. « Il Ta vu, dit-il, et il rend témoignage, et il atteste que ce témoignage est véridique (3). »

Le coup de lance du soldat fut une dernière insulte au corps de Jésus inanimé. Mais ce cœur ouvert est une preuve irréfutable de la mort de Jésus : il réalise une prophétie qui montrait aux Juifs le Messie percé d'une lance, et il sied bien à celui dont l'amour a sauvé le monde. Le sang et l'eau qui en jaillissent sont les symboles des plus grands mystères. La Genèse raconte que, des tlancs de l'Adam endormi, Jéhovah tira Eve, la mère des vivants; le véritable Adam endormi, c'est Jésus sur sa croix : de son cœur entr'ouvert est sortie l'Église, la vraie Mère qui engendre à Dieu tous les vivants par Teau du baptême et par le sang de TEucharistie.

Les condamnés du Sanhédrin devaient être ensevelis sans honneur. On ne les pleurait pas, on ne les réunissait pas aux cendres de leurs aïeux dans le tombeau de famille. On les portait dans le sépulcre réservé officiellement aux suppliciés (4). Quelquefois, cependant, à l'occasion d'une fête, ils étaient remis à leurs parents (^), qui devaient leur donner une sépulture sans éclat.

Mais les amis de Jésus ne l'oublient pas dans la mort (o).

Il y en avait, parmi eux, un surtout qui se signala à cette heure de deuil.

Il était riche, membre du Sanhédrin, originaire de Judée et

(i) Deut., XXI, 2y, Bc'd. Jud., iv, 5, 2. — 121 Jean, xix, 33 et suiv. — (3) Jean, xix, 35. — (4) Sanhédr., c. vi, Hal.,^. — ijjPhilon, in Flacc, % 10. — (6) Matth., XX VII, 57) ^^ parali.

de la petite ville d'Arimathie. Il s'appelait Joseph. Il était bon et juste. Il attendait le Royaume de Dieu. Il était disciple caché de Jésus. Il n'avait point trempé dans les derniers conseils et les actes de la haute assemblée.

Avec un courage qui ne redoutait plus rien, il alla vers Pilate et lui demanda de l'autoriser à enlever le corps de Jésus, afin de l'ensevelir.

Le gouverneur s'étonnait qu'il fût mort sitôt. Il s'en assura par le centurion et donna le corps à Joseph.

Aussitôt, Joseph acheta le linceul et vint au Calvaire avec un autre disciple secret de Jésus, Nicodème. Celui-ci apportait un mélange de myrrhe et d'aloès, environ cent livres.

Ils détachèrent le corps de la croix et l'embaumèrent, suivant la coutume. On l'enveloppa du linceul arrosé d'un liquide aromatique et parfumé; puis, on lia ses membres avec des bandelettes trempées elles-mêmes dans le mélange de myrrhe et d'aloès. La tête fut couverte d'un suaire enroulé qui cachait le visage.

Or, Joseph d'Arimathie possédait tout près du Calvaire où Jésus venait d'être crucifié, un jardin. Il y avait fait creuser, dans la roche vive, un tombeau où personne jusqu'alors n'avait été déposé. Comme la plupart des sépulcres juifs, qu'on peut voir aujourd'hui encore, il se composait de deux grottes : la première servait de chambre funéraire où les parents venaient pleurer; dans la seconde, on déposait les cadavres. Le sépulcre proprement dit était une couchette légèrement excavée, taillée dans le rocher et surmontée d'une petite arcade.

Le corps de Jésus y fut placé. Le soleil se couchait, et avec le coucher du soleil, le sabbat allait commencer.

Une grande pierre en forme de meule, roulant dans une rainure du rocher, servait de porte d'entrée au monument sépulcral. Elle fut poussée devant l'ouverture, et les amis de Jésus, après l'avoir enseveli, se retirèrent (i).

Fidèles au Maître jusque dans la mort, les saintes femmes qui le suivaient ne l'ont pas quitté depuis son supplice et son dernier soupir. Marie-Magdeleine est à la tête de ce groupe en deuil. Elles ont vu le Maître agonisant et expirant, puis détaché de la croix et couché dans le tombeau. Leur douleur et leurs larmes accompagnaient le travail funèbre de Joseph d'Arimathie et de Nicodème. Elles ont remarqué comment le

(i) Matth., xxvir, 59-60, et parall

corps de Jésus a été placé, et elles se sont éloignées, pour préparer à l'enseveli qu'elles adorent d'autres parfums et d'autres aromates.

Le jour du sabbat, pour elles, se passa dans une tristesse silencieuse.

Mais les pontifes et les Pharisiens s'agitèrent fii. Leur haine ne s'inquiétait plus de la victime. Sa mort leur semblait assurer leur triomphe. Us ne se doutaient pas que la mort ne finit rien. On ne tue ni l'idée, ni la vérité, ni le droit, ni la justice ; et si Celui qui était l'incarnation de ces choses divines s'est livré à la mort, la mort n'aura pas le dernier mot.

Redoutant de la part des disciples une intrigue dont l'idée ne pouvait venir qu'à des hypocrites et à des fourbes, ils allèrent trouver Pilate :

— Maître, lui dirent-ils, nous nous sommes rappelé que ce séducteur, tandis qu'il vivait, a dit : a Après trois jours, je ressusciterai. » Ordonnez qu'on garde son tombeau jusqu'au troisième jour, de peur que ses disciples ne le dérobent et ne fassent croire au peuple qu'il est ressuscité. L'erreur de croire au Ressuscité serait pire que Terreur de croire à un Fils de Dieu.

Pilate refusa : — Vous avez une garde, leur répondit-il, allez veiller vous-mêmes, comme vous l'entendrez.

S'en allant donc, ils fermèrent soigneusement le sépulcre, apposèrent le sceau du Sanhédrin sur la pierre et postèrent à l'entrée leurs satellites.

Jésus dormait un instant le sommeil de la mort sous la garde de ses propres bourreaux.

(l) MATTH., XXVI, 62.

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