‹ Jésus-ChristChapitre 57 sur 98 · JESUS RESSUSCITE · texte numérisé non relu

JESUS RESSUSCITE

L'histoire d'un grand homme s'arrête à la tombe. Il entre par la mort dans un monde invisible qui nous est fermé. On ne le voit plus, on ne l'entend plus; il ne reste de lui, avec son souvenir, que ses disciples, ses doctrines, ses institutions, ses œuvres et l'action secrète de son esprit immortel. Mais comme l'origine de Jésus ne ressemble pas à la nôtre, sa mort non plus ne ressemble pas à notre mort.

Le sabbat était sur son déclin (i). Les saintes femmes, les servantes fidèles de Jésus, pleurant le Maître enseveli, n'avaient d'autre pensée que de l'honorer dans la mort. Marie-Magdeleine, Marie, la mère de Jacques, et Salomé, revinrent au Golgotha pour voir le tombeau. Après le coucher du soleil, elles achetèrent des parfums qu'elles voulaient répandre sur le corps de Jésus.

Le lendemain, à la première heure, avant l'aube, elles quittèrent Béthanie, se dirigeant vers le Golgotha et portant les aromates préparés la veille. En chemin, elles se disaient l'une à l'autre : — Qui roulera la pierre de devant l'entrée du tombeau ?

Aucune d'elles ne se doutait de l'événement extraordinaire qui s'était passé, au moment même où elles sortaient de Béthanie.

Tout à coup, la terre avait tremblé. Une force divine, un ange de Dieu, dit l'Évangile, était descendu du ciel. Il avait roulé la pierre de l'entrée et il s'y était assis. Son visage était comme l'éclair, et son vêtement blanc comme la neige.

{^i) Matth., XXVIII ; Marc, xvi ; Luc, xxiv ; Jean, xix , xx, xxi.

Les gai des, à sa vue, frappés de terreur, étaient tombés comme morts, et, revenus de leur épouvante, ils s'étaient enfuis (i).

Le soleil était levé, lorsque les femmes arrivèrent au Golgotha; et, en regardant le tombeau, elles le virent ouvert : l'énorme pierre était écartée. Marie-Magdeleine, à cette vue, crut à l'enlèvement du corps de son Maître, à une profanation, et tandis que ses compagnes pénétraient dans l'intérieur du sépulcre où, en effet, elles ne trouvèrent rien, Marie-Magdeleine s'en alla vers Simon Pierre et vers Jean, le disciple préféré de Jésus.

— Ils ont enlevé mon Maître, leur-dit-elle, éperdue, et nous ne savons où ils Font mis.

Aussitôt, Pierre et Jean sortirent, et vinrent au sépulcre. Ils ne marchaient pas, ils couraient, suivant l'expression de l'un d'eux; c'est Jean lui-même qui raconte ce récit. Il arriva le premier ; et, en se baissant à l'ouverture de la grotte, il aperçut les linges posés à terre; mais il n'entra pas. Pierre, qui le suivait, entra résolument; il vit, en effet, les linges posés à terre, et le suaire qui enveloppait la tête de Jésus, séparé du linceul et plié en un lieu à part. Jean pénétra avec Pierre dans le tombeau; il vit, et il crut, comme le lui avait dit Magdeleine, que le Maître avait été enlevé.

L'idée de la résurrection de Jésus, et de sa résurrection dans la chair, ne leur vient pas à l'esprit : ils ne la connaissent pas encore, au témoignage de l'Évangéliste; et, alors même qu'ils eussent entendu plusieurs fois le Maître l'annoncer en termes expressifs, ils n'en avaient pas l'intelligence. Ils la voyaient à travers leurs préjugés religieux ; ils devaient la confondre avec l'avènement du Messie dans la majesté et l'éclat de son Règne.

Aussi, après avoir visité le sépulcre, ils s'en allèrent chez eux (2), tristes, désappointés.

Les femmes, tout à leur deuil et à leur tristesse, erraient dans le jardin. Marie, debout, à l'entrée de la grotte funéraire, pleurait; comme elle s'inclinait pour voir au moins la place où avait été déposé Jésus, elle aperçut, sous forme humaine, deux anges vêtus de blanc, Tun à la tête et l'autre au pied du lit sépulcral. — Femme, lui dirent-ils, pourquoi pleures-tu .^^

(l) MaTTH., XXVIII, 2-4. — '21 JôAN, XX, 2-10.

— Ils ont enlevé mon Maître, répondit-elle, et je ne sais où ils l'ont mis.

En disant ces mots, elle se retourna, le cherchant de ses yeux mouillés de larmes.

Elle vit Jésus debout; mais elle ne le reconnaissait pas.

— (( Femme, lui dit Jésus, pourquoi pleures-tu .^^ Qui cherches-tu '^ » Croyant que c'était le jardinier, elle répondit :

— Seigneur, si c'est vous qui l'avez enlevé, dites-moi où vous l'avez mis, et je l'emporterai.

Jésus l'appela par son nom : « Marie. « A ce son de voix, à cet appel qu'elle avait si souvent entendu, elle reconnut son Maître : — 0 mon Maître! répondit-elle, en se jetant à ses pieds, pour les baiser, comme elle faisait, quand il était vivant. — « Ne me touche pas, dit Jésus, car je ne suis pas encore monté vers mon Père. Mais va vers mes frères et dis-leur : Je monte vers mon Père et votre Père, vers mon Dieu et votre Dieu. »

Ces paroles mystérieuses avertissent xMagdeleine que l'heure n'est point venue de jouir de la présence divine de son Maître et de son humanité transfigurée. Il ne reparaît sur cette terre que pour s'en aller. Il n'est pas encore au lieu de l'immortalité, il monte vers son Père, dans son Royaume glorieux. C'est là que se réalisera la communion totale avec lui dans une possession qui ne fmira plus et dans des transports que rien de terrestre ne troublera plus.

En attendant, il confie à sa servante la plus aimée le message qui promet la communion ineffable à laquelle Jésus convie dans le ciel tous ses fidèles, — ses frères, comme il les nomme. Personne ne méritait mieux que Magdeleine d'être la messagère de Jésus (i).

C'est une femme qui, la première, le voit ressuscité, entend sa voix, comprend pourquoi le tombeau est vide. Le corps de l'enseveli n'a point été dérobé. La vertu toute-puissante de Dieu, s'exerçant par les êtres invisibles qui sont ses envoyés, a ébranlé la terre, roulé la pierre qui fermait le sépulcre; et le Crucifié s'est levé vivant, triomphant, glorieux.

Il a ranimé son cadavre qui ne devait point subir la décomposition de la tombe. Désormais, il est dans la vie et il ne peut mourir.

(I) Jean, xx, i i-i8.

Son corps, — celui-là même qu'il avait livré à la souffrance et à toutes les tortures du crucifiement, — est affranchi pour toujours de la loi de la douleur et de la corruption. Il ne peut ni s'altérer ni souffrir. Il acquiert une sorte de spiritualité. La matière, avec ses épaisseurs et son opacité, ne l'embarrasse plus : il a la subtilité qui pénètre la matière. La pesanteur ne l'entraîne plus, l'espace ne l'emprisonne plus : il est rapide et agile, comme la volonté qui le meut, et dont il est l'instrument parfait. Il est tangible et visible, à son gré; il reparaît et disparaît, comme il le veut. Comme l'âme prend la forme de ses idées, le corps de Jésus revêt les apparences qui lui conviennent, sans préjudice de sa nature et de son identité. Il a gardé pourtant ses cicatrices : elles seront la marque glorieuse et ineffaçable de ses combats terrestres, et, jusque dans son Royaume céleste, elles attesteront sa victoire sur le péché et son amour infini pour les hommes.

En le regardant, pendant ces jours où il a voulu se montrer, les quelques privilégiés qui ont eu cette vision divine apprendront à connaître la vraie destinée de l'homme. Ils voient, ils palpent, ils entendent le monde invisible. Toute la gloire de Jésus, maître de la mort, ressuscité à la vie pleine et immortelle, deviendra le partage de ceux qui croiront en lui. Il y aura désormais, dans ses élus, une claire, une immense espérance. Ils sauront que le péché est vaincu, et que la mort est vaincue avec le péché. Ils vont apprendre les derniers mystères de ce Règne messianique réalisé enfin dans leur Mnître. De même que le ciel et les esprits qui l'emplissent étaient en tressaillement et en activité autour du berceau de Jésus, de même, ils sont en mouvement sur son sépulcre. La foi au Christ ressuscité sera le grand levier qui soulèvera le monde; c'est pour l'enraciner dans ses disciples que la force de Dieu travaille en ce jour.

Le découragement, l'abattement, la douleur, l'incertitude se sont emparés des apôtres eux-mêmes. La Providence les livre à leur faiblesse, pour leur montrer qu'ils ne sont rien, si l'intervention personnelle, directe, toute-puissante de Jésus ne les relève. Ce n'est pas à eux que le Ressuscité se montre d'abord, c'est à ses servantes fidèles. Il console d'abord celles dont la douleur est plus poignante; et il les envoie porter l'espérance et la foi à ses disciples déconcertés.

Pendant que Marie-Magdeleine était allée avertir les dis-

ciples de Jésus (i), quelques-unes des femmes qui étaient venues au tombeau et que la disparition du corps avait consternées, s' étant approchées du monument, virent tout à coup près d'elles deux anges, sous forme d'hommes, vêtus d'habits resplendissants. Elles furent saisies de frayeur; et, comme elles abaissaient à terre leurs yeux éblouis : — Pourquoi, leur dirent-ils, cherchez-vous Celui qui vit, parmi les morts ? Il n'est pas ici, il est ressuscité. Souvenez-vous de ce qu'il vous a dit, lorsque vous étiez encore en Galilée : il faut que le Fils de l'homme soit livré aux mains des pécheurs, qu'il soit crucifié, et qu'il ressuscite le troisième jour.

Et elles se souvinrent de ces paroles. — Hâtez-vous, ajoutèrent les anges, d'aller dire à ses disciples qu'il est ressuscité (2). Il va devant vous en Galilée : c'est là que vous le verrez, comme il vous l'a dit.

Et elles sortirent de la chambre sépulcrale, pour porter ces paroles aux disciples. Elles étaient en proie à une joie mêlée de crainte. Elles n'osaient rien dire.

Tout à coup, Jésus se présenta à elles : — « Le salut soit sur vous », leur dit-il.

A sa vue, elles se prosternèrent à ses pieds et les embrassèrent. — a Ne craignez point », ajoute le Maître, « allez dire à mes frères qu'ils aillent en Galilée ; là, ils me verront. »

Le récit de Magdeleine et de ses compagnes ne rencontrachez les disciples que l'incrédulité. Il leur parut, dit un Évan-j gile, du délire (5).

Pierre, pourtant, se leva, courut une seconde fois au Gol-j gotha, entra dans le tombeau, se pencha sur le lit sépulcral,! vit encore les linges déposés à terre ; rien de plus. Peut-être] espérait-il apercevoir son Maître ; il s'en alla, étonné en luimême de ce qui avait pu se passer.

Un premier fait domine toute cette semaine qui suivit la' mort de Jésus : la douleur et l'accablement des disciples, dej ceux-là mêmes qu'on appelle les Onze, et qui, admis, jusqu'au] dernier moment, dans l'intimité du Maître, avaient protesté si] énergiquement de leur fidélité.

Ce silence de Dieu devant la condamnation et le supplice d( Jésus les abat. Ils croyaient en une manifestation éclatante dej

l'i) Luc, XXIV, 3-8. — (z) Matth., XXVIII, 7; Marc, xvi, 7. — (3) Luc, xxiv,

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la force et de la gloire divines pour confondre les ennemis de leur Maître et inaugurer son Règne messianique. Rien ; rien qu'un tombeau vide, des récits de femmes prétendant avoir vu des anges dans le sépulcre, et l'avoir vu lui-même. Eux n'ont vu que le sépulcre ouvert, les linges dont le corps était enveloppé, posés à terre, et le suaire plié, en un autre endroit. Pierre est venu deux fois constater cela, une première fois avec Jean, lorsque Marie-Magdeleine lui annonça l'ouverture du tombeau ; une seconde fois seul, lorsque Magdeleine vint lui raconter l'apparition des anges et celle de Jésus.

Pour vaincre l'obstination des Onze et leur donner le courage, il faudra qu'ils soient convaincus de la résurrection; et pour les convaincre, il ne faudra rien moins que l'intervention de leur Maître ressuscité, se montrant à eux, à plusieurs reprises, dans la réalité de :-on corps et de sa vie glorieuse. Ils ne céderont qu'à sa présence et à son action. La résurrection ne sera plus pour eux un objet de foi, mais un fait évident; ils vont voir Jésus, le toucher et l'entendre. Ils sauront désormais que le Saint de Dieu n'a pas été livré à la corruption de la mort fi) ; que Dieu l'a arraché de la puissance de ses ennemis; qu'il va entrer dans sa gloire, et inaugurer lui-même son Règne messianique.

Les événements terrifiants du matin qui avaient signalé la résurrection du Crucifié, furent connus aussitôt, à la ville. Quelques-uns des gardes étaient accourus en informer le Sanhédrin et les grands prêtres (2). On tint une séance extraordinaire. Les Sadducéens, toujours sceptiques, ne parurent point s'émouvoir. La résurrection n'entrait pas dans leur philosophie. Un ressuscité ne pouvait leur paraître qu'une chimère. Ces sages ne furent guère clairvoyants : le Ressuscité allait être le grand victorieux. Ils ne songèrent qu'à leur intérêt immédiat, et, poursuivant jusqu'au bout leur politique de fourberie et de haine, ils résolurent de travestir le récit des gardiens et d'acheter à prix d'argent leur mensonge : — Dites partout, ordonnent-ils à ces soldats, c,ue ses disciples sont venus, la nuit, et l'ont dérobé, pendant que vous dormiez. Et si le gouverneur vient à le savoir, nous le persuaderons, et nous vous défendrons. Ne craignez pas.

Les soldats vendus exécutèrent le mot d'ordre; leur fable

(I) PS. XV, 10. — (21 Matth. .xxviii, 15 et suiv.

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circula dans la société juive. Elle se racontait encore, dix ans après, au temps où l'un des Évangélistes, qui raconte le fait, rédigeait ses Mémoires.

La vérité ne se laisse point travestir par la malice humaine. Les oeuvres prodigieuses du Ressuscité lui ont rendu témoignage, et nul historien impartial n'osera donner pour base à la religion de Jésus la fourberie de quelques Sadducéens et la vénalité de quelques soldats.

Rien ne montre mieux l'état d'âme des disciples de Jésus, dans ces jours qui suivirent sa mort et dans celui qui vit sa résurrection, que le fait suivant. Il a été raconté par saint Luc avec des détails si précis et une émotion si vraie, qu'on a pensé, non sans motif, qu'il était l'un des acteurs mis en scène ( i ).

C'était le soir de la résurrection. Deux disciples s'en allaient à un faubourg de Nicopolis, appelé Emmaùs {2), à cent soixante stades de Jérusalem (5).

En chemin, ils parlaient de tout ce qui s'était passé. Or, pendant qu'ils s'entretenaient et conféraient là-dessus ensemble, Jésus s'approcha et marchait avec eux. Mais quelque chose empêchait que leurs yeux ne le reconnussent.

Le corps glorieux de Jésus, quelque réel qu'il soit, est dans un état que nulle science ne peut apprécier. Il participe à la puissance de l'esprit. Il peut apparaître et disparaître, se voiler ou se laisser entrevoir, se modifier et changer de forme.

En abordant les deux voyageurs, il leur semble être un des nombreux pèlerins étrangers venus à la Ville sainte pour la fête.

— (( De quoi vous entretenez-vous donc ainsi, tout tristes, en marchant f » leur dit Jésus.

L'un d'eux, nommé Cléophas, lui répondit : — Êtes-vous seul si étranger à Jérusalem, que vous ne sachiez point ce qui s'y est passé ces jours-ci f

Jésus paraît tout ignorer à dessein, pour les amener à exprimer ce qu'ils pensent. — <( Quoi ? » leur dit-il. — Il s'agit de Jésus de Nazareth, prophète puissant en œuvres et en paroles, devant Dieu et devant tout le peuple. Les princes des prêtres et nos chefs l'ont livré pour être condamné à mort, et ils l'ont

(1) Luc, XXIV, 1 3 et suiv.

(2) Voir Appendice S. Emplacement d'Emmaùs.

(3) La Vulgate porte soixante stades; mais il est permis d'y voir une erreur de copiste. Le Codex Slnaiticus et !e Vaticanus mentionnent cent soixante.

crucifié. Nous espérions qu'il était celui qui doit délivrer Israël, et, en attendant, voilà trois jours que tout cela s'est passé.

— Il est vrai, ajouta Cléophas, que quelques-unes des femmes qui sont avec nous, nous ont effrayés. Elles sont allées avant le jour au sépulcre, et elles n'ont point trouvé son corps ; et elles sont venues nous dire que des anges leur sont apparus, qui le disent vivant.

Quelques-uns des nôtres, en effet, sont allés au sépulcre; ils ont trouvé toutes choses comme l'avaient dit les femmes; mais lui, ils ne l'ont point trouvé.

Alors, Jésus leur dit : — « 0 insensés, et de cœur lent à croire tout ce qu'ont dit les prophètes! Ne fallait-il pas que le Christ souffrit ces choses et entrât ainsi dans sa gloire ? »

Et, parcourant tous les prophètes, à commencer par Moïse, il leur interprétait ce qui concerne le Christ dans toutes les Écritures.

Comme ils arrivaient près d'Emmaùs, Jésus, que les deux disciples ne reconnaissaient pas, feignit de poursuivre sa route. Une force secrète les enchaînait à lui ; ils le pressèrent de s'arrêter. — Demeurez avec nous, lui disaient-ils, il se fait tard, et déjà le soleil baisse...

Il accepta leur hospitalité.

Or, pendant qu'il était à table avec eux, lui, l'hôte d'une maison étrangère, agit en chef de famille. Suivant l'usage (i), il prit le pain, il rendit grâces, il le rompit et le leur présenta, comme il avait coutume de faire avec ses disciples.

A ce moment, leurs yeux s'ouvrirent; et, comme si un voile tombait, ils reconnurent leur Maître. Et lui disparut de leurs regards.

Cette vue rapide suffit à leur foi ; ils croyaient désormais à la résurrection de Jésus crucifié. L'entretien qui avait défrayé tout le voyage revint en mémoire aux deux disciples émus, et ils se communiquèrent ce qu'ils avaient senti. — Notre cœur, se disaient-ils, n'était-il pas brûlant, au dedans de nous, pendant qu'il nous parlait, en chemin, et nous ouvrait les Écritures.'^

Ils se levèrent sans tarder, et reprirent, à la même heure, en toute hâte, la route de Jérusalem, impatients de raconter à leurs compagnons ce qu'ils venaient de voir et d'entendre.

( Il Barac , fol. 41 or 4^

Il paraît que quelques-uns de ceux qu'ils rencontrèrent ne pouvaient croire à leur récit. Ce trait nouveau indique à quelle résistance obstinée se heurtait, dans l'âme des disciples, la foi en la résurrection (i). Mais Jésus ressuscité veille en personne sur les siens ; en se montrant lui-même à eux, il les éclaire, les ramène peu à peu à la vérité, et achève de les instruire du mystère de son triomphe.

Le soir de ce même jour, il s'était manifesté à Pierre ; mais le détail de cette apparition n'est pas connu : saint Luc seul et saint Paul la mentionnent, sans commentaires (2).

Lorsque les deux voyageurs d'Emmaùs arrivèrent à Jérusalem, ils trouvèrent les Onze rassemblés, et d'autres disciples avec eux. On parlait de la résurrection, et certains disaient : — Le Seigneur est vraiment ressuscité; Pierre l'a vu. Le témoignage de Céphas ne paraît pas cependant avoir eu sur tous une autorité décisive. On entendit le récit de Cléophas et de son compagnon ; ils racontaient l'entretien du voyage, et comm.ent ils avaient reconnu Jésus, à la façon dont il rompit le pain à cette table où il s'était assis avec eux. Ce nouveau témoignage ne triompha point de l'incrédulité de tous.

Il était tard (5). On redoutait les Juifs, et les portes de la maison où les disciples se trouvaient réunis étaient fermées. Les deux disciples parlaient encore, lorsque Jésus vint et se tint debout au milieu d'eux :

— « La paix soit avec vous », leur dit-il. « C'est moi, ne craignez pas. »

Cette entrée soudaine, miraculeuse, les troublait et les terrifiait : ils croyaient voir un esprit, une sorte d'apparition. Jésus les rassura.

— « Pourquoi ce trouble, pourquoi ces pensées qui montent dans vos cœurs .^ » Il s'approcha d'eux, et leur montra ses cicatrices. — « Voyez mes mains et mes pieds : c'est bien moi-même. Touchez, regardez : un esprit n'a pas de la chair et des os, comme vous voyez que j'en ai. »

Les disciples retrouvent leur Maître bien-aimé. Ils le voient, ils le touchent ; leur joie déborde. Ils n'osent croire à leur bonheur. Le cœur humain est ainsi fait ; ses espérances sont pusillanimes; ce qui lui arrive d'heureux au delà d'elles, le déconcerte. Il croit plus facilement au mal qu'au bien.

Jésus voulait les enraciner dans la foi. Pour les affranchir

(i) Marc, xvi, 13. — (2) Luc, xxiv, 34; / Ccr., xv, <,. — (3) Jean, xx, 19.

MORT DK JÉSUS, ET AU DELA. 8o I

de cette timidité à croire, il leur dit : — '- Avez-vous quelque chose à manger r »

Ils lui offrirent un morceau de poisson grillé et un rayon de miel. Il les prit, les mangea devant eux, et, prenant les restes, il les leur donna.

Ainsi, c'est un corps vivant et organique que le corps de Jésus ressuscité. Il n'y a pas dans cette scène une vaine fantasmagorie, tout est réel. La manducation est effective, bien qu'elle n'ait pas à servir à la nutrition de celui qui désormais est affranchi des lois de la nature animale.

Alors, Jésus leur dit de nouveau : — «^ La pai.x soit avec vous. Comme le Père m'a envoyé, ainsi je vous envoie. »

Il leur insinue que sa présence visible est de courte durée, et qu'ils vont être ses représentants, ses envoyés dans le monde. L'autorité qu'il tient du Père, la mission que le Père lui a confiée et qui se termine à sa mort et à sa résurrection, il va les en revêtir.

Un mot résume ce pouvoir et cette fonction : communiquer TEsprit de Dieu et remettre les péchés à ceux qui s'ouvriront à leur parole, dans le repentir et dans la foi. A ce moment, et pour exprimer par un symbole énergique ce qu'il leur révélait, il souffla sur eux, en leur disant :

— (' Recevez l'Esprit-Saint : ceux dont vous remettrez les péchés, les péchés leur seront remis; ceux à qui vous les retiendrez, ils seront retenus. )>

Voilà le second et divin pouvoir des apôtres.

Avant de mourir, au cénacle, Jésus leur avait donné le pouvoir de renouveler et de perpétuer, sous les espèces du pain et du vin, le sacrifice de la Victime éternelle; aujourd'hui, dans cette autre nuit, il leur insuffle l'Esprit-Saint, et il leur confère le pouvoir de sanctifier les âmes et de remettre les péchés dans cet Esprit.

Cette manifestation eut un plein effet sur les disciples; elle triompha de leur incrédulité et calma leurs agitations. Us se disaient : — Nous avons vu le Seigneur. La résurrection devenait pour tous les témoins de cette scène divine un fait visible et palpable.

Dieu permit, cependant, qu'un des Onze fût absent. C'était Thomas, la n;iture la plus positive de la petite communauté. Lorsque les autres vinrent lui dire : — Nous avons vu le Seigneur, il se révéla tout entier. — Pour moi, leur réponditil, si je ne le vois moi-même, et si je ne mets mon doigt dans

ses mains, là même où étaient les clous, et ma main dans son côté, je ne croirai pas.

Combien se reconnaîtront dans l'apôtre exigeant! Le témoignage de ses compagnons, il l'écarté ; il ne se fie à personne qu'à lui et à son Maître. Les autres ont vu, il veut voir; s'il ne voit pas, il ne croira point.

L'incrédule allait être vaincu. Le Sauveur veut que son troupeau soit dans la pleine unité de la foi. Une nouvelle manifestation achèvera l'œuvre.

Elle eut lieu huit jours après celle qui avait convaincu les Onze.

Ils se trouvaient encore réunis, les portes closes, dans une maison. Thomas était présent; Jésus parut, bien que les portes n'eussent point été ouvertes. Et, debout au milieu d'eux, il leur dit encore : — « La paix soit avec vous. » Depuis qu'il a quitté le sépulcre, la paix déborde de lui.

Il dit à Thomas : — <.( Mets ton doigt là, et regarde mes mains. Étends ta main et mets-la dans mon côté. Désormais, ne sois plus incrédule, aie foi. »

Le disciple eut un cri émouvant : — Mon Seigneur et mon Dieu!

Il était éclairé; et, en voyant le Ressuscité, il confessa le Dieu.

Jésus alors, parlant pour l'avenir et pour tous ceux qui, à l'exemple de Thomas, seraient tentés de récuser les témoignages authentiques et la parole de ses apôtres, dit à Thomas, — le vrai type de l'âme réfractaire à la foi : — « Parce que tu m'as vu, Thomas, tu as cru. Bienheureux ceux qui ne voient pas et qui croient ! »

L'école rationaliste, en présence de pareils témoignages, au sujet de la résurrection et des apparitions de Jésus, soulève la question du miracle.

Aucun miracle, en effet, n'est plus grand que celui-là. Mais aucun n'est plus sévèrem.ent, plus solennellement attesté. Ce n'est pas une femme, ce ne sont pas des femmes seulement, ce sont des hommes, et des hommes par centaines, qui l'affirment. Ce qu'ils disent, ils certifient l'avoir vu, à plusieurs reprises; et ils racontent qu'ils ne pouvaient le croire, qu'il leur a fallu l'évidence pour l'admettre. Incrédules d'abord, 'incrédules jusqu'à l'entêtement, leur Maître seul, par sa présence répétée, les a convaincus qu'il était bien le Crucifié,

gardant les marques, les stigmates de son supplice, et leur a démontré, par les faits les plus palpables, qu'il avait un corps réel, le même qu'on avait mis en croix ; mais il leur a montré aussi que son corps glorieux n'avait plus les faiblesses de cette vie où l'on souffre et où l'on meurt.

Devant une pareille attestation, l'historien sans parti pris s'incline ; celui quf obéit à des théories préconçues se révolte. Sa philosophie l'oblige à nier le miracle, — ce que cette philosophie du moins appelle miracle, — et pour nier le miracle, il sacrifiera l'honnêteté ou l'intelligence du témoin. — C'étaient des fourbes et des imposteurs, dira-t-il ; et si le mot paraît trop violent, il le corrigera par un terme euphémique, mais également injurieux : — C'étaient des hallucinés et des naifs.

En effet, d'après l'école qui nie le surnaturel, Jésus est mort comme nous, il n'est pas plus ressuscité que nos morts. Ses disciples ont caché son cadavre, et, par une imposture qu'explique leur fanatisme, sans la justifier, ils ont répandu la fable de la résurrection. Explication offensante; sur quoi reposet-elle .^ Sur quels documents .^^ Les Juifs, qui, les premiers, ont mis en circulation, chez eux, cette hypothèse, ne Tont jamais prouvée. Elle était la création de la haine; et ils ne l'ont propagée qu'en achetant le témoignage de quelques soldats, les bourreaux de Jésus. Toute hypothèse arbitraire se condamne elle-même; elle devient criminelle, si elle est injurieuse. Or, ce que l'histoire nous apprend des disciples de Jésus, de ces natures simples que le contact du plus saint des Maîtres a peu à peu transformées, défend de leur jeter l'épithète de fourbes et d'imposteurs.

Le dix-huitième siècle, qui n'a reculé devant aucune raillerie et aucune insolence, n'a persuadé personne. La justice de l'opinion s'est révoltée; il n'est plus permis d'expliquer comme il l'a fait l'histoire évangélique et en particulier la résurrection de Jésus.

Le rationalisme du dix-neuvième siècle s'est rejeté sur le système de l'hallucination.

C'est par ce phénomène morbide qu'il croit rendre compte de tous les phénomènes d'apparitions surnaturelles par lesquelles le monde invisible se décèle parfois dans notre vie terrestre. Mais si ce cas pathologique ne peut être nié, son application est souvent illogique et outrageante. Les hallucinés sont des fous; ils croient voir en dehors d'eux ce qui n'est qu'en

eux ; ils « objectivent » ce qui est subjectif. Ce sont des malades ; ils portent dans leur organisation même les preuves de leur état morbide : la névrose, l'exaltation, la bizarrerie et l'incohérence.

Vouloir expliquer par l'hallucination les scènes si nettement décrites dans lesquelles Jésus ressuscité est, apparu, à diverses reprises, aux femmes qui l'avaient suivi dans son apostolat, à ses disciples isolés ou rassemblés, leur parlant un langage sublime, mangeant avec eux, — vouloir expliquer de tels faits par l'hallucination, est tout ensemble irrationnel et offensant.

Jamais cette théorie n'expliquera la transformation prodigieuse qui a changé les apôtres, d'abord si lents à croire, en hommes d'une conviction inébranlable et héroïque. Les Onze, pour ne parler que d'eux, n'offrent aucun signe de névrose, d'exaltation et d'incohérence. Ce sont des hommes sains de corps et d'esprit, des hommes comme tous les autres, sans faculté extraordinaire, mais sans idée bizarre.

Il y a dans l'hallucination un trait essentiel : l'halluciné voit toujours ce qu'il craint ou ce qu'il désire. Or, les apôtres n'ont pas l'idée de la résurrection de leur Maître; ils ne la craignent ni ne la désirent; ne la comprenant pas, ils se refusent même à y croire. Ils sont le contraire des hallucinés : ceux-ci s'imaginent voir ce qui n'est pas ; ceux-là s'obstinaient à nier ce qui était. Invoquer, pour rendre compte de la possibilité d'un tel état, l'amour ardent de Jésus, le mirage de la lumière orientale, le printemps de Galilée, son ciel éblouissant, c'est s'exposer au sourire de ceux qui connaissent l'Orient et qui savent les subtilités, les ruses naïves de l'incrédulité. Le Juif et l'Arabe ne rêvent pas. Nul n'a moins qu'eux le sentiment de la nature, et par conséquent n'est moins accessible à cette exaltation raffinée que le moderne imaginatif peut seul éprouver.

D'ailleurs, il ne faut point oublier que le monde a été conquis à la foi par ces hommes qui prêchaient un Dieu crucifié et ressuscité. Il n'y a pas d'exemple d'hallucinés conquérant le monde. Tous sont condamnés à ne recueillir que la compassion. Ainsi, nier le miracle de la résurrection de Jésus, c'est en créer un autre : la fondation du Christianisme par des hallucinés.

A ceux qui ne semblent connaître que les lois de la nature physique et animale, il est bon de rappeler les lois universelles de la nature morale et humaine, rationnelle et divine.

La mort est la conséquence logique, fatale, inexorable, du péché. Si le péché n'a point souillé un être, il est juste qu'il échappe à la mort. La sainteté absolue de Jésus le défendait contre la dissolution; et si, par amour pour les hommes, Jésus s'est livré à la mort, en pleine liberté, suivant l'ordre de son Père, la justice de Dieu devait l'en délivrer pour jamais. La résurrection est le grand acte de la justice divine envers le seul Être innocent que la terre ait connu.

Thomas fut le dernier des Onze qui crut à son Maître. C'est alors, au moment où les pèlerins de la Paque, après les fêtes, quittaient Jérusalem, que les disciples s'éloignèrent aussi et prirent le chemin de la Galilée.

Jésus, pendant sa vie, en leur prophétisant la résurrection, leur avait dit qu'il les précéderait là (i), et les femmes qui le virent ressuscité avaient rapporté aux Onze l'ordre du Seigneur de revenir en Galilée, où il leur avait donné rendezvous.

Évidemment, c'est à Capharnaùm que les disciples retournèrent. Pierre y avait sa maison; plus que jamais, il était le centre autour duquel se ralliaient les autres. Mais les récits évangéliques ne portent désormais que sur un point : les manifestations du Maître ressuscité. Tout s'éclipse devant ces faits par lesquels se raffermit la foi des disciples, s'éveille la conscience de leur mission future, et commence entre eux et Jésus cette indissoluble union qui va défier le monde.

Un soir, à Carphanaùm, se trouvaient réunis Simon Pierre, Thomas, Nathanaël le Chananéen, les deux fils de Zébédée, et deux autres disciples innommés (2), Ils devaient revivre en souvenir les temps où le Maître était avec eux. Cette maison, cette chambre haute où ils étaient rassemblés, ces murs, l'avaient abrité. Cette barque était la sienne; celle même qu'il s'était réservée. Voilà le lieu où il aimait à se retirer : voilà celui où il s'embarquait. Le cœur humain ne change pas; il éveille tous les souvenirs qui, en évoquant le passé, nous rendent les êtres chers disparus.

Pierre est revenu à ses filets. — Je vais pêcher, dit-il à ses compagnons; et ceux-ci de répondre : — Nous irons avec toi.

Ils sortirent, et montèrent dans une barque. Mais ils ne

(i) Matth., x.wi, 32 ; Marc, xiv, 28. — (2) Jean, xxi, i et suiv.

So6 JÉSUS CHRIST.

prirent rien, cette nuit. Le matin, comme ils approchaient du rivage, ils aperçurent quelqu'un qui paraissait attendre l'arrivée de la barque. C'était Jésus; aucun des disciples ne le reconnaissait.

— « Enfants o, leur dit-il, « n'avez-vous rien à manger.^ »

— Non, répondirent, les bateliers. — c Jetez le filet », reprit l'inconnu; « du côté droit de la barque, vous trouverez. » Ils le jetèrent. La quantité de poissons était si grande qu'ils ne pouvaient le retirer.

Leurs yeux se dessillèrent. Le disciple aimé dit à Pierre :

— C'est le Seigneur! Son cœur l'avait deviné. Pierre, en entendant le mot de Jean : a C'est le Seigneur », mit son vêtement, se ceignit et se jeta à la mer au-devant de son Maître. On était à deux cents coudées du rivage. Les autres disciples ramèrent, remorquant le filet avec les poissons.

Lorsqu'ils furent descendus à terre, ils virent un brasier allumé là, un poisson mis dessus et du pain. Ce repas mystérieux préparé par Jésus semble un symbole de la prévoyance avec laquelle il veille sur ses apôtres.

— (( Apportez, leur dit-il, les poissons que vous venez de prendre. » Pierre monta dans la barque, tira sur la grève le filet, rempli de cent soixante-trois grands poissons; et le filet ne se rompit pas. Celui qui autrefois disait à ces mêmes disciples : « Je ferai de vous des pêcheurs d'hommes », leur prophétisait aujourd'hui par cette capture abondante, inattendue, ce que serait un jour leur apostolat.

— (.( Venez et mangez », leur dit Jésus. Ils s'assirent sur le rivage, n'osanc interroger celui qu'ils savaient être le Seigneur. Une crainte religieuse les enveloppait. Alors, Jésus vint, prit du pain, le leur donna, et pareillement du poisson.

Quand ils eurent mangé (i), il regarda Simon Pierre :

— (' Simon, fils de Jonas, m'aimes-tu plus que ceux-ci f »

— Oui, Seigneur, vous savez que je vous aime. — « Pais mes agneaux », répondit Jésus. Puis, renouvelant la question : — i< Simon, fils de Jonas, m'aimes-tu ? » — Oui, Seigneur, répondit Pierre, vous savez que je vous aime. — « Pais mes agneaux », dit Jésus.

Enfin, une troisième fois, le Maître interpellant Pierre, lui demanda : — « Simon, fils de Jean, m'aimes-tu .'^» Pierre fut contristé de cette interrogation nouvelle; et il fit cette réponse

(i) Jean, xxi, 15-19.

qui respire un amour et une confiance sans bornes : — Seigneur, vous savez toutes choses, vous savez que je vous aime. Il parlait non pas à l'homme, mais à Dieu qui sait tout; et devant Dieu qui sait tout, il affirmait son amour. Jésus lui dit : — « Pais mes brebis. »

C'est le pardon solennel, la réhabilitation de Pierre le renégat, devant les apôtres ; l'élévation du disciple repenti et aimant à la primauté dans le Royaume. Pierre seul est chargé de la bergerie, des agneaux et des brebis, des simples fidèles et des pasteurs secondaires : à lui de les conduire aux pâturages du Christ; et comme les âmes ne se nourrissent que de la vérité de Dieu, de la force de Dieu, de l'amour de Dieu : à Pierre, le plus grand des bergers, de leur communiquer la vérité par la doctrine, la force et l'amour par les sacrements. Jésus lui donne la garde de ces trésors incorruptibles. L'Église, comme pouvoir hiérarchique, est toute en lui, désormais. La parole du Seigneur vient de la créer, en un instant, au bord de ce lac, où il avait promis à Pierre de faire de lui un pêcheur d'hommes.

Mais la fonction souveraine à laquelle Jésus élève son apôtre, en lui conférant la plénitude de son pouvoir, sous cette formule qui exprime un amour infini : « Pais mes agneaux; pais mes brebis », ne sera pas sans douleur. Rien de divin n'est sans douleur. Pierre aura le sort de son Maître; dans sa destinée, le martyre sera égal à la gloire; Jésus le lui annonce :

— « En vérité, en vérité, je te le dis, Pierre, quand tu étais jeune, tu te ceignais toi-même, et tu allais où tu voulais. Mais quand tu seras vieux, lu étendras tes mains, et un autre te ceindra et te conduira où tu ne voudras pas. »

Voilà ce que Jésus réserve à ses plus chers, à ses plus grands apôtres. Formés à son image, continuant son action dans l'humanité, ils doivent porter les stigmates de leur Maître, se livrer comme lui à l'immolation, et témoigner de la vérité qu'ils annoncent par la plénitude du dévouement et l'héroïsme du sacrifice.

Enfin, Jésus dit à Pierre : « Suis-moi. •> Il paraît avoir quelque parole plus secrète à lui confier. Peut-être veut-il simplement, par cet acte symbolique, lui indiquer qu'en toutes choses il n'a qu'à marcher sur ses pas. Pierre obéit, et se

8o8 JÉSUS CHRIST.

retournant vers ses compagnons, il aperçut Jean, le disciple aimé, qui venait aussi : — Et de celui-ci, dit-il à Jésus, qu'adviendra-t-il?

La question de Pierre, tout affectueuse, n'était pourtant pas sans curiosité.

Jésus le reprit : — « Que t'importe! Si je veux que celui-ci demeure, jusqu'à ce que je vienne. Toi, suis-moi. »

Cette réponse garde un certain m.ystère; elle donna lieu plus tard, dans le cercle des disciples de Jean, à une croyance singulière. On disait : L'apôtre bien-aimé ne mourra point. L'apôtre lui-même la combat, sans éclairer pourtant l'obscurité voulue de la parole dite à son sujet. Jésus paraît opposer la mort violente réservée à Pierre à la mort tranquille de Jean. Tous les apôtres, Céphas à leur tête, mourront par le bourreau ; mais les hommes ne réussiront point à abréger, par le martyre, la longue carrière de Jean. Le Maître aimé viendra le prendre. Il est destiné à perpétuer dans la génération chrétienne les plus grandes paroles de Jésus; aucun ne se souviendra comme le saint vieillard de ce que le Maître a dit. Lui, qui avait le plus tendrement aimé, ne devait-il pas avoir le privilège de mieux se souvenir ?

La présence des Onze en Galilée, leurs témoignages au sujet de la résurrection, avaient ramené autour d'eux beaucoup de disciples que la mort de Jésus avait dispersés. Tous n'accueillaient pas la parole des apôtres ni celle des privilégiés à qui le Maître s'était manifesté.

Une apparition nouvelle, plus solennelle que les autres, vint raffermir la foi des chancelants (i). Elle eut lieu sur une des collines voisines du lac, une de celles où Jésus s'était sans doute retiré souvent avec ses apôtres, pour les enseigner et pour prier. Il la leur avait indiquée comme le lieu où ils le reverraient. Son nom a disparu des souvenirs de la tradition. Saint Paul, qui parle de cette dernière manifestation en Galilée (2), la signale comme un des témoignages irrécusables du fait de la résurrection. <( Ils étaient là », écrit-il, « plus de cinq cents frères. Jésus a été vu par eux ; et plusieurs de ceux-là vivent encore parmi nous. »

En le voyant, ils l'adorèrent.

Jésus s'approcha d'eux. Il leur parla. Il affirma sa puis-

(ï) Matth., XXVIII, 16 et suiv. — (2) / Cor., xv, 6.

sance souveraine, universelle, et la mission réservée à ses disciples.

— « Toute puissance m'a été donnée au ciel et sur la terre. Allez et enseignez toutes les nations. Baptisez-les au nom du Père, et du F'ils, et du Saint-Esprit. Enseignez-les à conserver tout ce qui vous a été ordonné; et voilà que je suis avec vous, jusqu'à la consommation des siècles. »

Chaque mot de Jésus ressuscité est un mot créateur.

Lorsqu'il dit : « Recevez TEsprit-Saint », il crée le pouvoir sacerdotal qui juge et sanctifie. Lorsqu'il dit à Pierre : « Pais mes agneaux, pais mes brebis », il crée la primauté dans la hiérarchie suprême de son Royaume. En disant aujourd'hui : c* Allez et enseignez toutes les nations. Baptisezles au nom du Père, et du Fils, et de l'Esprit », il crée le droit suprême de l'apostolat. Il lui montre l'étendue de son domaine qui sera sans limites, universel comme Dieu, puisque tous sont appelés à entendre la voix de Jésus et à composer son Rovaume. Il résume tout ce que les apôtres auront à dire à l'humanité : ses propres commandements; il marque le baptême comme le grand sacrement de l'incorporation à la vie divine qu'il apporte sur la terre, et qui a pour objet de nous élever au Père, source intarissable et éternelle de cette vie, avec le Fils qui en est la manifestation parfaite par l'Esprit, seule force capable de réaliser cette incorporation.

Puis, il dit à tous :~

— « Je suis avec vous jusqu'à la fin des siècles. »

Il n'est pas seulement affranchi de la mort, et vivant, il est libre de tout ce qui limite les mortels et les vivants : la durée et l'espace. Malgré les siècles, malgré la distance, il sera présent, toujours, au milieu des siens.

Les apôtres en font l'expérience pendant cette période où ils vivent, on peut dire, sous l'action constante de leur Maître ressuscité. Bien que visible seulement par intermittences, il est avec eux et en eux. Il les rallie, les relève, triomphe de leur découragement et de leur incrédulité, s'empare de leur esprit, de leur conscience, de leur tendresse, achève l'organisation qui doit les rendre invincibles et les armer pour accomplir, dans toute la suite des siècles, l'œuvre du Règne de Dieu. Nul autre que lui n'est intervenu dans la transformation prodigieuse de ces Galiléens qui vont devenir les conquérants de

8lO JÉSUS CHRIST.

la terre. Il va les réunir une dernière fois : c'est à Jérusalem qu'il les veut.

Ils quittent donc pour jamais cette terre de Zabulon et de Nephtali, les rivages de cette mer où ils ont été appelés, et ils viennent à la Ville sainte où le Maître les attend (i).

Les Onze étaient à table : Jésus parut au milieu d'eux.

Il commença par leur reprocher leur incrédulité première, et la dureté de leur cœur à croire au témoignage de ceux qui l'avaient vu. Ce reproche franchit les siècles, il tombe sur tous les esprits dédaigneux de la parole des témoins auxquels a été confiée la mission de publier la vie, la mort, la résurrection, la doctrine et les espérances du Christ.

Puis, il leur rappela tout ce qu'il leur avait enseigné, quand il vivait de leur vie.

— « Tout ce qui est écrit dans la Loi, dans Moïse et les Prophètes, de moi », leur dit-il, « devait s'accomplir. » Et il leur ouvrit le sens et l'intelligence des Écritures. — « Il fallait », ajouta-t-il, «que le Christ souffrît et ressuscitât le troisième jour, et qu'en son nom fussent prêches la pénitence et le pardon des péchés à tous les peuples, en commençant par Jérusalem.

c( Et vous, vous êtes les témoins de ces choses.

c( Et je vais envoyer en vous le don promis de mon Père. Attendez donc à la ville, jusqu'à ce que vous soyez revêtus de la vertu d'en haut.

« Allez dans le monde entier; prêchez l'Évangile à toute créature. Celui qui aura foi et qui sera baptisé, sera sauvé; celui qui ne croira pas, sera condamné. »

Et, pour marquer la divinité de la force qui descendrait en eux, il ajouta : — « Voici le signe destiné à accompagner ceux qui auront foi : en mon nom, ils chasseront les esprits, ils parleront des langues nouvelles; ils prendront des serpents, et s'ils boivent à des sources empoisonnées, elles ne leur nuiront point; ils imposeront les mains aux malades, et ils seront guéris. »

Toute cette puissance thaumaturgique sera un don de i'Esprit. Qu'elle s'exerce visiblement sur les corps, quand il plaira à Dieu de confirmer par là l'œuvre surhumaine des apôtres; qu'elle s'exerce invisiblement sur les âmes, dans le

[i) Marc, xvi, 14 et suiv. ; Luc, xxiv, 44 et suiv.

secret des consciences : elle sera la même; dans l'un comme dans Tautre cas, el.le prouvera la vertu de Dieu.

Jésus fit sortir les apôtres et les emmena hors de la ville, vers Béthanie, sur le sommet de la montagne des Oliviers (i).

C'est là que sa Passion avait commencé avec son agonie; c'est là qu'il veut quitter la terre et entrer dans sa gloire, en face et au-dessus de la ville qui Tavait crucifié, qui gardait son tombeau et qui ne se doutait pas de son triomphe.

Tous les apôtres et de nombreux disciples étaient présents; ils dirent au Maître : — Seigneur, est-ce maintenant que vous allez établir le Royaume d'Israël {2)f

— « Ce n'est pas à vous », répondit-il, « de connaître les temps que le Père a placés dans sa puissance. »

On devine, à la question des apôtres, le dernier reste de ces rêves juifs qui vont se dissiper à la clarté de l'Esprit; et l'on voit, à la réponse de Jésus, le dernier effort pour tourner leur pensée vers cet Esprit dont ils seront les instruments dociles et invincibles.

— (f Vous allez recevoir en vous la vertu de l'Esprit-Saint qui va descendre sur vous, et vous serez mes témoins en Jérusalem, et dans toute la Judée, et en Samarie, et jusqu'aux confins de la terre. ■)

Ce fut sa dernière parole.

Il éleva les mains; il bénit ses apôtres; et pendant qu'il les bénissait, ils le virent s'éloigner d'eux, emporté dans le ciel. Un nuage le déroba à leurs yeux.

Le ciel est ouvert. Le Règne de Dieu est fondé. Le triomphe de Jésus commence. Il ne quitte la terre que pour rafi"ranchir du mal et la sauver : il a vaincu le monde.

(i) Luc, XXIV, 50 et suiv. — 12) Ad., 1, b et suiv.

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