‹ Jésus-ChristChapitre 58 sur 98 · LA CHRONOLOGIE GÉNÉRALE DE LA VIE DE JÉSUS · texte numérisé non relu

LA CHRONOLOGIE GÉNÉRALE DE LA VIE DE JÉSUS

Il faut marquer les dates : elles sont un des éléments essentiels de l'histoire. En déterminant la concordance et la succession des événements, elles permettent d'en mieux saisir le caractère; en exprimant la distance exacte qui les sépare de nous, elles complètent la réalité des faits et des personnages. La première chose qui disparaît, quand un être s'enfonce dans le lointain du passé, c'est la date. On dessine encore sa physionomie, mais on ne peut pas plus préciser la date que l'astronome ne peut évaluer la distance des soleils enfouis dans les profondeurs de la Voie lactée. Les hommes dont on peut déterminer le moment sont comme les astres que nous pouvons placer à leur point mathématique dans l'immensité de l'étendue, et dont nous pouvons observer toutes les évolutions et les phases.

Le Christ a sa date historique ; le premier des devoirs de l'historien qui veut écrire sa vie, est de la fixer.

Or, il y a dans l'existence d'un homme trois dates dominantes : la naissance, l'entrée dans la vie publique et la mort.

Ces trois dates constituent la chronologie générale de la vie de Jésus. Si l'on veut se contenter sur ces dates fondamentafes d'un à peu près de quelques années, — ce qui importe peu, en vérité, sur une durée de plus de dix-huit siècles, et ce qui suffit à l'historicité du Christ, ^- la certitude est complète , et la tradition évangélique ne laisse rien à désirer.

Elle se résume en ceci : Jésus est né sous l'empereur Auguste et le roi Hérode , dans la seconde moitié du règne de l'un et les dernières années du règne de l'autre.

Il avait environ trente ans lorsqu'il reçut le baptême de Jean.

Dans la quinzième année de Tibère, sa prédication était en pleine activité. Il est mort, Tibère régnant, et alors que Pilate était gouverneur de la Judée,

Voilà tout autant de faits évangéliques démontrés, évidents-, scientifiques, garantis par l'universelle tradition, strictement» établis par l'his-

toire. Si l'on veut préciser, — et la science a essayé de préciser, — si l'on veut nommer l'année même où Jésus est né, sous Auguste et avant la mort d'Hérode , marquer l'année exacte où il est entré dans la vie publique, compter l'intervalle écoulé depuis ce moment jusqu'à sa mort et finalement fixer l'année de cette mort, le jour du mois, de la semaine, on entre dans le champ des systèmes discutables. Il faut renoncer aux conclusions sans réplique, et se borner à des opinions motivées.

D'immenses travaux, depuis trois siècles , en France, en Angleterre, en Allemagne, en Italie (i), ont poursuivi cette œuvre de précision chronologique. On a interrogé les auteurs païens, les auteurs juifs, les monuments, les mscriptions, la numismatique, l'astronomie, reconstitué des calendriers, dépensé des vies entières, consacré une sagacité de génie à l'interprétation des documents évangéliques : on n'a réussi qu'à établir des conclusions probables dont la diversité prouve l'insuffisance.

En ce qui concerne l'année même de la naissance de Jésus, les opinions flottent entre l'année 747 et l'année 75 1 de Rome.

Pour le début de la vie publique, elles oscillent de l'an 26 à l'an 30 et 3 1 ; pour la durée de cette vie, elles hésitent entre trois ou quatre Pâques; enfin, relativement à l'année de sa mort, elles se meuvent entre l'année 29 et l'année 34 ou 35, comme limites extrêmes.

Cette variété tient à quelques causes précises : l'incertitude de l'époque du recensement universel commanaé par Auguste, et de la mort d'Hérode le Grand ; la diversité d'interprétation de la quinzième année de Tibère, des trente ans de Jésus, selon saint Luc, de la fête innommée du chapitre v de l'Évangile de saint Jean ; la différence des calendriers reconstitués par le calcul et l'astronomie; enfin, la dépendance mutuelle des dates fondamentales de la vie de Jésus.

Il n'est pas possible d'établir chronologiquement la date de la naissance de Jésus, sans fixer aussi celle de sa mort et de son entrée dans la vie publique. Ces dates sont connexes, solidaires ; elles se commandent l'une l'autre; elles s'éclairent l'une par l'autre. En veut-on la preuve? Si Jésus, au témoignage formel de saint Luc, avait de trente à trente et un ans au moment de son baptême, en 781 de Rome, on ne peut placer sa naissance en 747 de Rome. Et s'il est mort un vendredi, le jour de la

( 1 1 ScALicER, De emendatione temporum. — Longius, De annis Christi. — Kepler, De vero anno, etc. — Calvîsius, Enodat. duarum qu£st. circa ann. nat. et minist. Christi. — Hervaert, Chronologia nova, vera, etc. — Petau, Doctrina temporum. — UssERius, Annales V. et N. Test, et chronol. — Labbe, Concordia chronolog. — TiLLEMONT, Mémoires pour servir à Vhist. ecclés. — Lamy, Harmonia sive concord. Evangel. — Natalis Alexander, Hist. eccles. — Dom Calmet, Hist. de l'Ane, et du Nouv. Test. — Bible de Venge, Dissert, sur les années de Jésus Christ. — Lardner, Credibilit. of the Gospel. — L'Art de vérifier les dates. — Magnas, Problema de anno nativit. Christi. — Sanclemente, De vulg. £r<£ emendat. — IDELER, Handbuch der mathem. und techn. Chronol. — Wieseler, Chronologische Synopse., — Patrizzi, De Evangel. — Mémain, Connaissance du temps évangél.

Pâquc, en 785 de Rome, on ne peut pas davantage donner à sa vie publique plus de trois Pâques.

Le tort de la plupart des systèmes et des solutions est de n'être pas concordants, d'opposer souvent les documents païens aux textes de l'Évangile, et les textes sacrés à eux-mêmes, ceux de Jean à ceux de Matthieu et de Luc, et Luc à lui-même, ou, pour échapper à cette antinomie, de se jeter dans une exégèse arbitraire et trop facile aux expédients.

En exposant notre opinion sur les dates fondamentales de l'histoire de Jésus, nous croyons avoir réussi à leur donner pour base l'interprétation la plus stricte des textes évangéliques, et l'harmonie la plus complète des auteurs sacrés et des historiens païens ou juifs, — les seules autorités décisives en un pareil sujet.

l'année de la naissance de JÉSUS.

Un moine scythe, Denys le Petit, abbé d'un couvent à Rome, mort l'an 556, a placé la naissance de Jésus l'an 754 de Rome et l'an 4714 de la période julienne. Cette date a été, jusqu'au dix-septième siècle, universellement acceptée par les chrétiens , et a déterminé ce qu'on appelle W ère vulgaire -^ . Depuis deux siècles, elle est reconnue comme fautive; et il n'est pas un historien qui ne reconnaisse que Jésus est né au moms trois ou quatre ans plus tôt.

Nous trouvons, dans les Évangiles, quatre données importantes qui permettent de déterminer, à deux ou trois ans près, la date de la naissance du Christ.

D'après Matth., il, i (Cf. Luc, l, 5, et Matth., Il, 22), Jésus est né sous le règne du roi Hérode.

D'après Luc, ii, i , il est né au moment du dénombrement de la Judée, sous Auguste.

D'après Matth-, il, 2,16, une étoile apparut aux Mages en Orient, et à leur arrivée à Jérusalem, et sur le lieu où le Christ venait de naître. Enfin, selon Luc, lil, 25, Jésus, au moment de son baptême, avait environ trente ans.

Une étude attentive de ces diverses données nous oblige à fixer la naissance de Jésus après l'an 746 de Rome et avant l'an 751; carie dénombrement de la Judée n'a pas pu avoir lieu avant l'an 747 de Rome, au plus tôt; et Hérode est mort dans le courant de l'année 750-75 1 de Rome.

,^ I . — L'.wnée de la mort du roi Hérode.

Les renseignements de Josèphe sur ce point sont précis. Ouvrons le Livre des Antiquités juives (xvil, 8, 1,6, 10) et celui de la Guerre de l'indépendance (i, 55, 8) : il résulte de ces deux passages qu'Hérode est

8l6 JÉSUS CHRIST.

mort trente-sept ans après le décret du Sénat qui l'éleva à !a royauté, et trente-quatre ans après sa prise de possession effective du pouvoir.

Le décret du Sénat ne fut rendu que sur les instances collectives d'Octave.et d'Antoine. Les deu.x prétendants devaient être réconciliés; or, ils ne se rapprochèrent qu'à la mort de Fulvie, l'an 714 de Rome, d'après Dion Cassius (48, 28). C'est donc en cette année seulement qu'il convient de placer l'élévation d'Hérode au trône de Judée. Puisqu'il a régné trente-sept ans, sa mort a dû avoir lieu l'an 750-75 1 de Rome.

Bien que nommé roi par le sénatus-consulte de l'an 714, Hérode n'a réellement pris le pouvoir qu'après avoir concjuis son royaume, avec l'aide des Romains, sur Antigonus et ses partisans. Or, Antigonus n'a été vaincu, et Jérusalem n'a été prise, que trois ans après, en l'an 717 de Rome et, comme le remarque expressément Josèphe, au troisième mois de Sivan (juin ou juillet). Les trente-quatre années de règne comptées par Josèphe nous amènent encore à l'an 750-75 1 de Rome.

Il est bon de remarquer, pour la précision des chiffres donnés par l'historien juif, que, d'après l'usage de sa nation, Josèphe comptait les années des princes en partant du mois de Nisan, en sorte qu'un seul jour avant ou après le i^"" de Nisan équivaut à une année pleme.

La durée et la fm des règnes des trois fils d'Hérode nous conduisent à la même conclusion.

Archélaùs est déposé et envoyé en exil la dixième année de son règne, soit l'an 759; donc, il a succédé à son frère l'an 750-751 de Rome. Philippe, le tétrarque de l'Iturée et de la Trachonitide, meurt dans la trente-septième année de son règne, l'an 786 de Rome; donc, il avait commencé l'an 750-75 1, à la mort d'Hérode.

Hérode Antipas, le tétrarque de Galilée, est envoyé en exil, à Vienne, dans les Gaules, après quarante-trois ans de règne, l'an 793 de Rome. Donc, il faut placer sa première année encore en 750-75 1.

L'astronomie vient en aide à l'histoire pour donner toute certitude et toute précision à la date de la mort d'Hérode. Quelque temps avant sa mort, il y eut, au témoignage de Josèphe (Antiq., xvil, 6, 4), une éclipse de lune. Or, les calculs astronomiques établissent d'une manière rigoureuse (Ideler, Handbuch d. Chronolog.) qu'en effet une éclipse, visible à Jérusalem, s'est produite dans la nuit du 12 au 1 3 mars, de une heure huit minutes à quatre heures douze minutes. La pleine lune du 15 de Nisan tombait, en l'année 750 de Rome, le 12 avril. Si donc Hérode est mort, d'après ce qui précède, sept ou huit jours plus tôt, c'est dans les mois qui suivirent la Pâque de 750 qu'il faut placer cet événement.

§ 2. — Le dénombrement universel sous Auguste.

D'après saint Luc, la naissance de Jésus à Bethléhem concorde avec un recensement général ordonné par Auguste, exécuté en Syrie sous l'autorité de Quirinus.

On a nié ce recensement général.

On a accusé l'auteur du troisième Évangile de l'avoir confondu , par un grave anachronisme, avec celui qui fut accompli, dix ans plus tard, par le même Quirinus, gouverneur de Syrie, au moment où fut exilé Archélaiis, et où la Judée fut convertie en province romaine.

La question est d'une extrême gravité pour l'histoire évangéligue; car , résolue dans le sens de cette négation et de cette accusation , que reste-t-il de l'affirmation de saint Luc, racontant que Jésus est né à Bethléhem , à l'occasion même de ce recensement qui avait amené dans cette ville Joseph et Marie sa mère ?

Et d'abord, il est invraisemblable que saint Luc ait confondu les deux opérations de recensement, puisqu'il les connaît et qu'il v fait une allusion directe. (Luc, 11, 2. Cf. Act., v, 37.) On ne confond que les choses qu'on ignore, mais on distingue toujours ce qu'on connaît; car la connaissance implique la distinction. Or, la première opération qu'il indique dans son Évangile n'était qu'un dénombrement de personnes, hommes, femmes, enfants, à leur lieu d'origine; tandis que la seconde Me/., V, 57) était un prélèvement d'impôts, elle consommait l'asservissement des Juifs, que la première avait habilement préparé. Celle-ci avait eu lieu sous la haute direction du légat de Syrie, Quirinus, et celle-là se terminait sous le gouvernement ordinaire du même Quirinus, devenu préteur de la province de Syrie, à laquelle il avait définitivement annexé la Judée.

Il s'agit donc d'établir qu'un recensement général a été ordonné par Auguste, qu'il s'est étendu à la Judée, vers la fin du règne d'Hérode ; qu'il s'est accompli sous la haute direction de Quirinus, légat impérial de Syrie; qu'il est distinct de l'opération qui eut lieu dix ans après, opération qu'on peut considérer comme l'achèvement de celle commencée sous Hérode. Nous crevons pouvoir, en toute impartialité, prouver historiquement ces divers faits, et ainsi justifier saint Luc de l'anachronisme qu'on lui reproche, et donner des versets i et 2 du chapitre II une interprétation que nul savant n'est en droit de récuser.

Le célèbre romaniste Mommsen s'est prononcé résolument non seulement contre le fait d'un recensement général de la Judée avant la déposition d' Archélaiis, en 759-760, mais même contre sa possibilité. C'est une conclusion qu'on peut débattre; mais il dépasse le droit et il offense la gravité de l'historien, lorsqu'il raille ces théologiens et ceux qui leur ressemblent, pour avoir voulu, enchainés par des idées préconçues, se persuader à eux-mêmes d'abord, et aux autres ensuite, qu'une telle opération avait pu avoir lieu. (Mommsen, Res gesu August., 125.)

Il me semble indispensable de donner quelques détails précis sur le recensement romain.

Il avait pour but essentiel de constater le chiffre des citoyens romains et de connaître officiellement l'origine, le nom, l'âge, le rang et la fortune de tous les habitants libres de l'Empire.

Il formait la base de la fixation de l'impôt, qui tire de là le nom de cens, « census » .

SîS JÉSUS CHRIST.

L'inscription de chaque individu au registre était accompagnée du serment de fidélité. Le recensement devenait ainsi, aux mains du maître du monde, un moyen d'asservissement.

Il n'est presque pas un des peuples soumis à Rome, Gaulois, Bretons, Espagnols, Salasses, Ciliciens et Juifs, chez lesquels le serment et l'impôt n'aient provoqué des soulèvements, parfois terribles.

Cette mesure administrative se rattachait du reste à tout le système financier de Rome, si habilement et si persévéramment appliaué par Auguste. Il faut, pour le comprendre dans la vérité, le relier à la description cadastrale de tout l'Empire, et à la réforme universelle des calendriers. Au fond, ce que Rome voulait, c'était l'impôt : pour assurer l'impôt personnel, il fallait nombrer les sujets ; pour asseoir l'impôt territorial, il fallait mesurer les propriétés; pour fixer l'époque de la perception, il fallait régler uniformément le calendrier.

Auguste ne négligea rien : il eut ses légats censitaires pour le dénombrement des sujets; ses géographes et ses géomètres pour la mesure cadastrale; et, dès le premier recensement général, il imposa aux Égyptiens et aux Grecs l'année solaire fixe des Romains.

Ces opérations étaient couronnées par la perception même du cens, du tribut, de l'impôt.

Le recensement des personnes devait se faire au lieu d'origine et de naissance, suivant l'usage consacré par un édit du consul Claudius, deux siècles avant Jésus-Christ.

La déclaration exigée pour le recensement comprenait des détails circonstanciés. L'homme libre devait donner son nom, prêter le serment, indiquer son domicile, la valeur de ses biens, le nom du père, de la mère, de la femme et des enfants. (Denys d'HalicarnaSSE, IV, j, 1 5.)

Selon Ulpien, de Tyr (I. II, De censibus), l'âge des personnes devait être marqué. Il en donne la raison : l'âge peut exempter du payement de l'impôt, comme cela a lieu dans les provinces du gouvernement de Syrie, où l'impôt personnel n'est exigé qu'après quatorze ans pour les hommes et douze pour les femmes.

Les femmes de condition libre étaient tenues au recensement. (Denys D'HalicarnaSSE, iv, 15.)

Ce trait particulier est une des différences des recensements juifs et romains. Chez les Juifs, elles ne paraissent pas. Chez les Romains, elles devaient aller une fois l'an payer elles-mêmes l'impôt de capitation. On connaît d'ailleurs la solennité des Paganalia, instituée par Servius Tullius et dont parle Denys d'Halicarnasse, contemporain d'Auguste Ov, 4). Tous les habitants des villages (pagani) y devaient assister, apportant chacun leur numisma. Or, cette pièce était autre pour les hommes, les femmes et les enfants. On reconnaît là l'esprit de détail des Romains; ceux qui présidaient aux sacrifices connaissaient ainsi le nombre des habitants de chaque bourg, selon l'âge et le sexe.

L'obligation pour les femmes de se faire inscrire au recensement s'est conservée très tard. Sozomène (Hist. eccles., v, 4), parlant d'une opération semblable exécutée à Césarée, sous Julien l'Apostat, écrit en propres

termes que a la multitude des chrétiens, femmes et enfants, avaient reçu l'ordre ae se faire inscrire •> .

L'opération du recensement s'accomplissait au nom et par les ordres d'Auguste, -i L'Empereur, dit Suidas (Lexicon, 'A7:oY?arV> choisit vingt personnages des plus distingués par leur vie et leur probité, et il les envoya dans toutes les provinces soumises à sa puissance, pour y faire, en son nom., le recensement des personnes et des biens : il ordonnait, en même temps, de prélever, d'après cette opération, un tribut pour le trésor public. »

Il résulte de ce passage que la grande opération du recensement appartenait à un délégué spécial de l'Empereur, et échappait aux attributions ordinaires des préfets qui gouvernaient les provinces.

Le génie romain se retrouve là tout entier, avisé et circonspect. En divisant les fonctions, il assurait les tâches; en confiant l'œuvre délicate du recensement à des personnages éminents, il prévenait les concussions des proconsuls.

Ces délégués extraordinaires s'appelaient « censitores ^ ou ^ legati pro praetore 7» , et ils étaient aidés, dans leur tâche, par des officiers subalternes, ^ adjutores ad census i> .

L'Empereur dirigea lui-même, en personne, l'an 27 avant Jésus-Christ, dans la Narbonnaise, le recensement; et lorsqu'il délégua ensuite Drusus, pour le continuer dans les six provinces des Gaules, chacune de ces provinces avait son propre gouverneur.

Soixante ans après Jésus-Christ, Tacite {Ann., XIV, 46 et suiv.) rapporte le nouveau recensement des Gaules. Qui l'opère? Les gouverneurs ordinaires des provinces? Non; mais des personnages éminents dont il cite les noms : Quintius Volusius, Sextus Africanus, Trebellius Maximus.

Le censitor, comme on le voit par l'exemple de Germanicus, treize ans après la naissance de Jésus-Christ, reçoit quelquefois le commandement suprême des armées du pays qu'il dénombre. (TaciTE, Ann., l, 5 1, 33.)

Les recensements jouent un grand rôle dans le règne d'Auguste.

Il les ordonna tous les cinq ans, à Rome, et plus d'une fois il les étendit au reste de l'Italie et à toutes les provinces de l'Empire.

Depuis la bataille d'Actium jusqu'à sa mort, on en compte neuf. Trois sur ce nombre ont une importance plus grande, et ils ont été relatés dans la fameuse inscription d'Ancyre.

Toutefois, il faut reconnaître que ce marbre mutilé ne nous parle que du recensement des citoyens romains, et non des provinces de l'Empire. D'après la table célèbre, Auguste a fermé trois lustres : le premier, en 726 de Rome, vingt-six ans avant l'ère vulgaire, avec Agrippa, son collègue dans le consulat; le second, sept ans avant Jésus-Christ, en 74e de Rome, seul, revêtu du pouvoir consulaire, sous le consulat de Censorinus et d'Asinius; le troisième, l'an 13 après Jésus-Christ et 767 de Rome, la dernière année de son règne, avec Tibère, son associé à l'Empire, sous le consulat de Sextus Pompée et de S. Apuleius. Si un recensement des provinces a eu lieu, évidemment, c'est à la suite et comme

complément de celui des citoyens. Les deux opérations se complètent; elles étaient un des plus grands services que le magistrat appelé à l'honneur de fermer un lustre pût rendre à l'Empire.

D'ailleurs, Tusage de taire suivre le cens général des citoyens par celui des colonies et des autres habitants libres fut observé avant comme après Auguste. (TiTE-LivE, xxix, 37; Tacite, ^nn., xiv, 16.)

A défaut de texte précis, est-il du moins possible de .••encontrer des signes certams que ce recensement des provinces ait été effectué?

Tacite, Suétone et Dion Cassius nous le donnent irrécusable.

En effet. Tacite (Ann., l, 11) nous parle d'un livre, Libellum, écrit de la main d'Auguste, où étaient consignées toutes les ressources de l'État : le nombre des citoyens et des alliés fsocii) sous les armes, des flottes, des royaumes, des provinces, les tributs et les impôts, les dépenses, les gratifications.

Suétone (Augiist., loi) parle aussi de ce même livre, qu'il nomme le Breviarium ïmperii, où l'Empereur avait noté combien il y avait de soldats sous les drapeaux, d'argent dans le trésor ou dans le fisc, et quel était l'arriéré de l'impôt.

Dion (lvi, 33) répète ce que dit Suétone, en ajoutant: « Et toutes les autres choses de cette espèce qui importent au gouvernement de l'Empire. '

De telles notions si détaillées, si précises, si positives, ne s'inventent pas; elles supposent une enquête, une vaste enquête; or, je le demande à tout historien de bonne foi, quel nom prenaient, dans le gouvernement de l'Empire, de telles opérations, si ce n'est le nom de recensement général?

Ce recensement s'est -il renouvelé ou continué pendant les trois lustres mentionnés par la Table d'Ancyre? Je l'ignore; mais il est certain que le second se prête mieux que les deux autres à ce grand acte.

En l'année 746 de Rome, la septième avant Jésus-Christ, l'Empire est en pleine paix; le temple de Janus est fermé pour douze ans; Auguste est au faite de sa gloire et de son pouvoir, tout entier appliqué aux réformes administratives. C'est alors qu'il mesure ses terres, dénombre ses sujets, impose son calendrier rectifié, raffermit l'assiette et régularise la rentrée des impôts.

Donc, toutes les vraisemblances de l'histoire et de graves raisons s'unissent pour justifier le mot de saint Luc : « En ces temps, parut un édit de César Auguste, ordonnant le dénombrement du monde entier. ^

Sans pa.-ler d'Orose (VI, 22), ni d'Isidore de Séville (Orig., v, 36), dont on pourrait discuter l'impartialité, Cassiodore (Var., m) et Suidas, l'un qui pouvait aller aux sources maintenant perdues, l'autre qui vivait au milieu des monuments de l'antiquité, encore intacts, et qui nous en a conservé plus d'un fragment précieux, tous les deux attestent, à leur manière, la vérité du grand acte accompli, l'an 7 avant Jésus-Christ, peu d'années avant la mort d'Hérode, acte dont Tacite, Suétone,

Dion nous révèlent les résultats, et que l'Évangéliste Luc a seul nettement affirmé.

Une nouvelle difficulté se présente.

Ce dénombrement universel admis, comment a-t-il pu s'étendre à la Judée, puisque ce petit royaume, alors, n'éLait pas une province de l'Empire? Le recensement s'appliquait aux provinces, mais non pas aux royaumes alliés. Là est la question.

Or, tout en reconnaissant une différence essentielle, d'une part, entre les pays annexés à Rome comme partie intégrante de l'Empire, sous le nom de colonies et de provinces, et directement administrés par des autorités romaines, et, d'autre part, les pays auxquels Rome permettait un simulacre d'indépendance, en leur donnant des rois choisis par elle, il y aurait une grave erreur à croire que ces derniers jouissent d'une véritable autonomie.

Ces alliés de Rome étaient, en réalité, comme autrefois les peuples de l'Italie, de vrais sujets de l'Empire, et, comme eux, soumis au recensement. Tacite (Ann., IV, 41) le dit en termes exprès du petit royaume d'Archélaùs, en Cilicie : a- Nostrum in modum déterre census adigebatur gens Archelao régi subjecta. ^

Il en était de même en Judée, sous le roi Hérode.

Il ne faut pas oublier ce qu'étaient alors, pour les Romains, ce petit royaume et son roi. Ils regardaient l'un comme leur propriété, et l'autre comme leur vassal. S'ils avaient laissé subsister la nation juive sous un prince particulier, c'était par prudence : ils voyaient en elle un boulevard contre les Parthcs et les Arabes si remuants. D'ailleurs, ils en disposaient à leur merci. Est-ce qu'Antoine ne donna pas à Cléopâtre, qui avait demandé toute la Palestine, une portion de cette province?

Et si Hérode régnait, qui l'avait constitué roi? N'était-ce pas le décret du Sénat sollicité par Octave et Antoine? Dans son administration, jouit-il de l'autonomie d'un vrai souverain? Il s'en faut bien : à chaque mstant, les gouverneurs de Syrie paraissent en maîtres à Jérusalem et dans tout le royaume. Pas un acte de ce - Regulus ^ qui n'ait besoin de la sanction impériale. S'il lève des impôts dans le pays, pour son propre compte, il faut aussi qu'il paye un tribut à l'Empereur. S'il veut faire juger et condamner ses propres enfants, il a soin de demander chaque lois la permission d'Auguste. Non seulement il doit l'impôt à l'Empire, mais il est tenu de fournir, comme tous les rois socii, des troupes auxiliaires. En 747 de Rome, Hérode détruit quelques bandes arabes qui troublaient ses frontières, à l'est : cet acte est mal vu à Rome. Auguste lui fait savoir qu'il le traiterait désormais non pas en allié, mais en sujet.

Ce régime asservissant, dont nous venons de relever quelques détails caractéristiques, montre assez ce qu'étaient ces petits royaumes devant Rome, et combien le recensement s'imposait à eux, puisque c'était l'unique base sur laquelle devait se fixer le chiffre de l'impôt à payer annuellement, et celui des troupes auxiliaires à lever en temps de guerre.

Toutefois, pour respecter le semblant d'indépendance de ces États, et ne pas froisser la susceptibilité nationale, prompte à s'exalter, notamment chez les Juifs, on joignait {Ant'iq., xvil, 3) le nom d'Hérode à celui d^Auguste, dans la formule du serment de fidélité.

Rome avait l'art de tous les tempéraments : elle excellait à assouplir ses lois, les conformant toujours, dans l'application, au milieu et au moment.

Nul doute que, longtemps avant d'arriver à la transformation de la Judée en province, — transformation qui enlevait aux Juifs toute indépendance et qui fut consacrée, en quelque sorte, par la levée de l'impôt, l'an 9 de l'ère vulgaire, sous le gouvernement de Quirinus, — Rome s'efforça d'y préparer les esprits par une politique habilement envahissante. Le dénombrement de l'année 747 de Rome et de l'an 7 avant l'ère de Denys a été, de la part d'Auguste, le premier acte décisif de cette annexion.

On s'est étonné qu'une telle opération ait été passée sous silence par l'historien Josèphe, qui nous a laissé dans ses Antiquités un récit complet et détaillé du règne d'Hérode. On a objecté ce silence à l'affirmation de saint Luc, que les critiques rationalistes n'ont pas hésité à taxer d'erreur.

Je ne crois pas au silence prétendu de Josèphe; et, de même que Tacite, Suétone et Dion nous ont livré des faits qui deviennent inexplicables sans un recensement général des provinces de l'Empire et des royaumes alliés, de même l'historien juif, examiné plus impartialement, nous livre un fait décisif qui suppose, lui aussi, ce même recensement appliqué à la Judée.

Ouvrons le Livre des Antiquités (XVII, 2, 4); nous y lisons les lignes suivantes : « On appelle Pharisiens ceux-là surtout qui ont eu l'audace de résister aux rois ; habiles et cependant prompts à combattre ouvertement et à nuire. Aussi, a quand la nation juive tout entière « est forcée d'être fidèle à César et aux intérêts du roi » , ils ont refusé le serment. Ils étaient plus de six mille; le roi les condamne à une amende, -n

Qu'était-ce que ce serment? Le nom de César ne trahit-il pas une origine romaine ? et n'est-ce pas la formule qui accompagnait les recensements romains? Si l'on sait le nom et le nombre des Pharisiens réfractaires, n'est-ce pas une preuve qu'ils ont été appelés individuellement devant des commissaires chargés de recevoir leur déclaration de fidélité à l'Empereur et au roi?

Un grand nombre de savants n'ont pas hésité devant cette conclusion, et il nous semble difficile de la récuser.

Certains auteurs, entre autres Wieseler (Chronologische Synopse), ont expliqué, du reste, ce silence de Josèphe. Le prudent historien évite, autant que possible, toute idée et tout fait dont l'indication pourrait jeter le moindre soupçon chez les autorités romaines, sur l'obéissance persévérante de ses compatriotes. Ainsi s'éclaircit, par exemple, l'exposé si partial de l'attente messianique et de ses effets variés dans la vie nationale du peuple juif.

Une nouvelle et dernière difficulté ressort du texte de saint Luc. li Ce premier dénombrement fut accompli par le préfet de Syrie, Quirinus. 1

L'histoire est formelle. Quirinus ne fut procureur de Syrie que vers Tan 6 ou 7 de l'ère vulgaire ; il n'a donc pu présider un dénoniorement qui aurait été exécuté du vivant d'Hérode, neuf ou dix ans plus tôt. L'anachronisme est flagrant.

La solution de cette difficulté a donné lieu à des systèmes fort divers dont la valeur n'est pas égale, à notre avis.

Nous ne saurions souscrire à l'expédient ^ in extremis - de ceux qui ont sacrifié tout ce second verset comme une giose erronée de quelque esprit maladroit, glose qui, de la marge, aurait insensiblement passé dans le corps du texte. Puisque l'Évangéliste mentionnait un dénombrement différent de celui qu'avait exécuté Quirinus, et que lui-même connaît (Act., v, 37), pourquoi n'a-t-il pas dit un mot qui prévînt la confusion dans l'esprit du lecteur? Si ce verset n'est qu'une addition postérieure, comment pas un manuscrit n'existe-t-il sans ce verset et comment la Vulgate l'a-t-elle inséré avec tous les autres, sans se douter de l'erreur?

Des exégètes plus avisés ont eu recours à la grammaire pour justifier saint Luc : ils ont proposé de lire non pas (x-j-r, r, àTroypa^r) Trptô-r. ÈYévîxo fjYcjicûovTo;, m.ais sysvc-o -nrjxÔTr, r;y;[j.sûovTor, ce qui est, du reste, le plus ancien texte, tel qu'on peut le lire dans le Codex Sinaiticus, récemment découvert et publié par M. C. Tischendorf ( i). On traduirait alors : u Ce premier dénombrement s'accomplit avant que Quirinus fût gouverneur ae Syrie. "

Cette solution, qu'on pourrait appeler grammaticale, a été proposée pour la première fois par Hervaert {Nov. vera ChronoL, 16 12), qui l'appuie de nombreux exemples tirés des auteurs grecs où l'on justifie l'emploi de norÔT-/) dans le sens et comme équivalent du comparatif de

Théophilacte, évêque de Bulgarie ( 1070), suivant en cela, sans doute, les interprètes grecs antérieurs, avait déjcà entendu et interprété ainsi le verset de saint Luc.

On pourrait même pousser plus avant et donner au verset un sens plus complet, plus précis, en traduisant : t Ce dénombrement s'accomplit avant celui de Quirinus, gouverneur de Syrie. '

Cette interprétation, non moins grammaticale que l'autre, a sur elle l'avantage de mentionner les deux recensements, et d'établir leur relation chronologique.

Un troisième système, au lieu de distinguer les deux recensements, les fond dans une même mesure dont le dénombrement (àTroypa^y;) relaté par saint Luc aurait été le début, et dont le cens (à-07iar,i7i;) du temps de Quirinus aurait été, dix ans plus tard, la consommation; et il traduit èyivexo par « fut accompli, achevé " . Il semble difficile de soutenir gram-

(i) Novum Testanientum, gr<ece ex Sinaitico Codice. Lipsi*, 1865.

maticalement cette interprétation, excellente d'ailleurs, au point de vue de l'histoire.

Pourcjuoi ne pas s'en tenir au texte et à l'affirmation simple et claire de l'écrivain, nous disant que ce premier dénombrement, distinct du second, qui eut lieu dix ans plus tard, fut exécuté, en effet, par Quirinus, gouverneur de Syrien

Nous savons, il est vrai, qu'à cette époque le gouverneur ordinaire de la province de Syrie était, au témoignage exprès de Tertullien, qui connaissait aussi bien que nous le texte de Luc, non pas Quirinus, mais Sextius Saturninus. (Cont. Marc, IV, 19.)

L'opération du recensement ne pouvait-elle pas relever d'une autre autorité que du gouverneur ordinaire de la province? Et dès lors, pourquoi Quirinus ne serait-il pas cette autorité censitaire? Ni les coutumes romaines ni l'histoire ne s'y opposent.

Nous savions, en effet, et je l'ai établi, que l'opération du recensement, sous Auguste, avait été confiée à des délégués spéciaux, personnages considérables par leur honnêteté et les services rendus, à Denys le Géographe, entre autres. (Pline, Hist. nat., VI, 14.) D'autre part. Tacite {Ann., m, 48) rapporte que Quirinus, qui avait su rendre au divin Auguste des services dont le consulat fut le prix, douze ans avant l'ère vulgaire, reçut, peu de temps après, les honneurs insignes du triomphe, pour avoir défait et force dans leurs retranchements les Hamonades, peuplade de Cilicie. Que pouvait être ce chef d'expédition, sur la victoire duquel Strabon (xii, 15) nous donne de nouveaux détails confirmant Tacite? Il nous apprend qu'il réduisit par la famine la peuplade rebelle, lui fit quatre mille prisonniers et ne laissa dans le pays aucun homme en état de porter les armes. A notre avis, il était le légat d'Auguste, le chef du gouvernement militaire qui commandait à la fois, avec quatre légions, la Cilicie, la Syrie et la Phénicie. C'est à ce titre qu'il a soumis les Hamonades, et qu'il a présidé au recensement de ces provinces d'Orient dévolues à l'Empereur, recensement auquel nul n'échappa, ni Archélaiis, roi de Cappadoce, dans la province de Cilicie, ni Hérode, roi de Judée, dans la province de Phénicie.

Ainsi se trouve expliqué et justifié le texte de saint Luc : ce premier dénombrement fut accompli sous le commandement de Quirinus, en Syrie (1 ).

Or, ce dénombrement concordant avec l'édit d'Auguste relaté sur le marbre d'Ancyre, de l'an 747 de Rome ou de l'an 7 avant l'ère vulgaire, nous sommes forcés de ne pas reculer au delà l'époque de la naissance de Jésus, qui eut lieu à Bethléhem, au moment même du dénombrement. Et, d'autre part, Jésus étant né avant la mort d'Hérode, il n'est pas possible de retarder sa naissance au delà de l'an 750 de Rome, C'est donc entre 747 et 750 que cette date, la plus grande de l'histoire, doit être fixée.

( I ) cf. Magnan, De anno natalit. Christi. — Sanclemente, De vulg. £r<£ tmtndaî. — Abbé MÉMAi.N, Études chronologiques, etc., etc.

L'étoile.

Qu'est-ce que l'étoile du Messie, du Roi des Juifs, que les Mages disent avoir vue en Orient, et qui est un signe annonçant sa naissance?

II faut y voir incontestablement quelque phénomène céleste, d'une nature que le premier Évangéliste ne nous permet guère de déterminer.

Si ce phénomène extraordinaire fut interprété par les Ma^es comme le signe de la naissance du Roi des Juifs, cela prouve d'abord leurs préoccupations astrologiques, et, en second lieu, la connaissance de ces traditions religieuses, universellement répandues en Orient, au témoignage de Tacite et de Suétone : traditions qui annonçaient, vers cette époque, la venue d'hommes partis de Judée pour dominer le monde : u percrebuerat Oriente toto, vêtus et constans opinio esse in fatis, ut eo tempore Judaea profccti, rerum potirentur. -^ (SUET., Vesp., IV; TaCITE, HisL, V, 15; JOSÈPHE, De bel!. Jiid., VI, 6, 4.) Les Juifs dispersés avaient partout semé leurs espérances messianiques. Arabes et Parthes, Chinois même et Hindous, Égyptiens, Romains et Grecs : nul n'y était étranger; pourquoi ces Mages du pays de Balaam n'auraient-ils pas gardé de plus quelque souvenir de l'étoile que leur ancêtre avait vue s'élever de Jacob? La croyance qu'une étoile annoncerait la naissance du Messie ne vient pas tout d'abord des Mages, elle fait partie de la foi messianique populaire des Juifs.

Les Mages en parlent comme d'une chose connue, universellement attendue, (i Nous avons vu ^ , disent-ils, w son étoile au lever. •? Leurs interlocuteurs, Hérode et le Sanhédrin, ne sont nullement instruits par eux de la connexion de l'étoile avec la naissance du Messie; mais à la nouvelle qu'apportent les Mages, Hérode et toute la ville s'émeuvent.

Cette croyance universelle n'enlève rien au caractère historique du récit évangélique, elle le confirme plutôt.

Toute l'antiquité païenne, adonnée à l'astrologie, pensait que d'extraordinaires révélations , principalement sur la naissance et la mort des hommes illustres, nous étaient fournies par les étoiles, les comètes et les constellations. (Lucain, l, 529; SuÉT., Cas., 88; SÉNÉQUE, Quasi. nal., I, 1; JosÈPHE, De bell. Jud., VI, 5, 5; JuST., 57; LaMPRID., Alex. Sev., 12.)

Les Juifs n'échappaient pas à cette puissance de l'astrologie. Ils croyaient qu'un phénomène céleste accompagnerait la naissance de leur Messie, et ils ont toujours entendu dans un sens messianique 1' - Orietur Stella ex Jacob ^ . (Nombres, xxiv, 17.)

La croyance en l'étoile du Messie subsiste encore après le Christ. Le Sohar, qui date du premier siècle, en fournit de nombreuses preuves. Le Testament des douze patriarches dit : ^ Un astre particulier s'élèvera pour lui dans le ciel, comme d'un roi ( 1 ). '»

Au temps d'Adrien , lorsque parait le faux Messie qui se donne le

(1) Kai àvaiH/îî aTTùO'/ aOtoO èv o-jça-yfr) ni:: ÇiOLn'.yùoq.

nom de fils de l'Étoile (Bar-Kokbah) , par allusion au verset 17 du XXIV chapitre du livre des Nombres, pourquoi les Juifs s'empressèrentiis si ardemment autour de lui? C'est qu'ils croyaient voir accomplie en lui l'antique prophétie de Balaam.

L'école mythique n'a vu dans l'étoile qu'une invention pure destinée à donner au Messie un titre nouveau.

L'école rationaliste, depuis le dix-septième siècle, a mieux aimé y voir une étoile semblable à celle qui parut, en 1604, entre Mars et Saturne, au pied du Serpentaire, au moment même de la conjonction des trois planètes Jupiter, Saturne et Mars. Cette conjonction, calculée pour la première fois par Kepler (De nova Stella in pede Serpentarii, et qui siib ejus exortum, de novo iniit, trigono igneo. Pragas, 1606), et depuis par les astronomes, se reproduit tous les huit cents ans.

L'école catholique, sans rejeter cette indication astronomique, n'a pas cru, en général, pouvoir la rattacher au texte de saint Matthieu. Le rôle que l'astre joue aans le récit évangélique ne semble guère, en effet, convenir à une étoile ordinaire. Elle marche devant les Mages, elle les précède, Trpovi'cv aÙToù;, et elle vient se fixer au-dessus du lieu où était l'Enfant , ëw: ecr-r, èuàva) oô r,v tô Tuatoîov. Le texte ne permet même pas de distinguer deux astres : l'un d'ordre naturel , qui aurait averti les Mages dans le pays d'Orient, d'où ils venaient ; l'autre d'ordre surnaturel, qui les aurait conduits à la maison de l'Enfant. C'est le même astre; 6 àaTr^ç» ôv cloov âv x^ àvaxo/^. A s'en tenir à la rigueur de l'exégèse, il faut convenir que l'Évangéliste indique nettement un phénomène en dehors des lois de la nature, produit directement par Dieu, pour amener les Mages à reconnaître le Messie.

Mais, bien aue saint Matthieu n'indique pas l'étoile astronomique étudiée par Kepler, il a été l'occasion de sa découverte.

Dans les premières années du dix-septième siècle, pendant qu'en Allemagne les théologiens se disputaient avec ardeur sur l'année de la naissance de Jésus, vers la fin de l'année 1605, un phénomène rare se montra dans le ciel. Le 1 5 décembre, se fit la conjonction des deux planètes Jupiter et Saturne. Au printemps de 1604, Mars vint se joindre à elles; et, de plus, un corps semblable à une étoile fixe apparut dans le voisinage des deux planètes, vers l'orient , au pied de la constellation du Serpentaire. Tout d'abord comme une étoile de première grandeur, d'un extraordinaire éclat, il pâlit insensiblement. A peine visible en octobre 1605, il disparut finalement en mars 1606. Cette conjonction, à laquelle les astrologues, et sans doute les Mages, comme le remarque Kepler, ont toujours attaché une grande signification, revient tous les vingt ans, et met plus de huit siècles à faire le tour du zodiaque. Le grand astronome eut l'idée de rechercher si, au début de l'ère chrétienne, à l'époque où se place la naissance de Jésus, une telle conjonction n'avait pas eu lieu. Or, ses recherches aboutirent à ce merveilleux résultat qu'en effet la conjonction s'était produite l'an 747 de Rome, dans la seconde moitié du signe des Poissoio, près de celui du Bélier, et, au printemps de

l'année suivante, 748 de Rome, Mars vint se joindre sous ce signe à Jupiter et Saturne.

Il explique ainsi l'étoile des Mages. Cette conjonction si rare des trois planètes éveilla l'attention des Mages, d'autant plus que ce phénomène parait avoir été accompagné de l'apparition aune étoile extraordinaire. Or, en admettant que cette nouvelle étoile fût venue d'abord, non seulement dans le temps où Saturne et Jupiter étaient près l'un de l'autre, c'est-à-dire au mois de juin 747, mais encore dans le même lieu 011 étaient ces olanètes, comme ce fait est arrivé à notre époque, en 1603, 1604, IU05, les Chaldéens ne devaient-ils pas, suivant les règles de leur art, encore en vigueur alors, conclure qu'un grand événement s'était accompli.'* (Kepler, De nova Stella in pede Serpentarii, 1606; — De vero anno quo aternus Dei Filins humanam natiiram in utero benedicta Virginis Maria assiimpsit. PVancf., 1614.)

S'il est établi rigoureusement par les calculs astronomiques qu'un tel phénomène stellaire s'est produit, il semble invraisemblable que les astrologues persans ou chaldéens, désignés sous le nom de Mages, ne l'aient pas observé; et s'ils l'ont observé, il est naturel de conclure qu'ils y ont attaché quelque signification mystérieuse, et notamment la naissance de ce personnage attendu en Judée qui devait, suivant la tradition, dominer le monde. Les calculs de Kepler ont été repris et précisés, en Allemagne, au commencement de ce siècle, par Pfoff (Der Stern Weisen. Kopenhague, 1827), par SCHUBERT (Das Licht und die VVeltgegenden sammt einer Abhandlung liber Planeten-Conjunctionem und den Stem der drei Weisen. Bamberg, 1827) et par Ideler {Vermischte Schriften, Band I).

Nous pouvons donc conclure que , si l'étoile qui s'est montrée avec la conjonction de Jupiter, de Saturne et de Mars, apparut en 747, les Mages n'étant venus que l'année suivante à Jérusalem, c'est en 748 ou 749 de Rome qu'il faut placer la naissance de Jésus. Resterait encore a établir ^i ces voyageurs mystérieux sont arrivés au moment même de la naissance de Jésus ou un an après, comme l'a cru saint Épiphane, entre autres. Dans cette dernière nypothèse, il faudrait rapporter à 747 ou 748, au plus tard, le fait de la naissance de Jésus.

% ^. — Le baptême de Jésus.

Un des documents chronologiques les plus précis et les plus importants pour fixer l'époque de la naissance de Jésus et même toutes les dates de sa vie, c'est le passage de saint Luc, m, 25. Jésus, d'après l'Évangéliste, avait environ trente ans lorsque Jean parut sur les bords du Jourdain, et que Jésus lui-même vint recevoir le baptême.

Si nous parvenons à fixer l'année du baptême de Jésus, nous déterminerons du même coup celle de sa naissance.

Nous croyons pouvoir y réussir, en nous appuyant sur une donnée chronologique du quatrième Évangile, donnée d'autant plus certaine

qu'elle est moins intentionnelle, et qu'elle est en pleine concordance avec celles du troisième Évangile.

Après avoir raconté divers faits (i, 31-34; Cf. i, 26) qui supposent le baptême de Jésus, saint Jean mentionne (il, 13) une Pâque, la première que Jésus, après son baptême, a célébrée à Jérusalem. Il suffit, dès lors, de fixer la date de cette Pâque, pour marquer le point extrême avant lequel il nous faudra placer le baptême de Jésus. Or, saint Jean, éclairé par Josèphe, nous permet de fixer cette date précieuse.

— a Voilà quarante-six ans ■» , fait-il dire aux Juifs (il, 20), a que l'on travaille à ce temple, et tu le rebâtirais en trois jours! » Donc, au moment oij les Juiis répliquaient ainsi à Jésus, quarante-six ans s'étaient écoulés depuis que l'on travaillait à cet édifice, qui, au témoignage de Josèphe (Antiq., XX, 9, 7), fut complètement achevé un peu avant les débuts de la guerre des Juifs. En ajoutant le chiffre de 46 à celui qui marque l'époque à laquelle Hérode commença la restauration du second Temple, nous obtiendrons celui de l'année oiî les Juifs prononcèrent ces mots : Voilà quarante-six ans ! et, par là même, l'année de la Pâque qui suivit le baptême de Jésus. Or, Hérode com.mença ce grand œuvre (Antic]., XV, II, 1) la dix-huitième année de son règne, vraisemblablement à la fête de la Dédicace, au mois de Kisleu (734 de Rome), et, en tout cas, certainement avant la Pâaue de 735. En ajoutant les quarantesix ans, nous arrivons à la Pâque de 781, et par conséquent c'est dans la seconde moitié de 780 de Rome que Jésus reçut le baptême. Comme, d'après saint Luc (m, 23), Jésus avait environ trente ans lorsqu'il fut baptisé, il a dû naître vers l'an 749-750 de Rome.

C'est ici qu'il convient de relever l'interprétation fautive d'un grand nombre d'exégètes relative à la quinzième année de Tibère. Cette erreur a été le principe d'inextricables difficultés dans la chronologie de la vie de Jésus.

La date importante fournie par saint Luc ne saurait s'appliquer ni au baptême de Jésus, ni à l'inauguration du ministère de Jean. En effet, si le Baptiste est entré en action, et si Jésus a reçu le baptême l'an 1 5 de Tibère, cette année étant la sept cent quatre-vingt-deuxième de Rome, il s'ensuivrait que Jésus, qui a dû naître nécessairement avant 750 de Rome, serait âgé de trente-trois ans. Or, Luc dit formellement qu'il avait environ trente ans. De quel droit oserait-on nier cette affirmation si nette, et mettre le troisième Évangile en désaccord avec lui-même?

La date donnée par le troisième Évangile marque en réalité la fin du ministère public de Jean et l'inauguration de celui de Jésus, que les synoptiques ont pris soin de rattacher, non pas à son baptême, mais à l'emprisonnement du Baptiste.

A propos du baptême de Jésus, on peut se demander à quelle époque Jean a commencé à baptiser.

Les Évangiles ne nous ont donné aucune date formelle; car, ainsi que nous l'avons vu, la quinzième année de Tibère, marquée par saint Luc (III, I, 2), désigne un tout autre événement.

Il n'y a rien là d'étonnant. Les Évangélistes n'écrivent pas la vie de Jean, mais celle de Jésus, et ils n'ont parlé du premier qu'incidemment, et qu'autant qu'il était nécessaire pour expliquer les actes et le rôle du Messie.

Toutefois, il est possible d'arriver à une détermination appro.ximative. Le récit du baptême de Jésus montre que Jean baptisait déjà depuis quelque temps, lorsque Jésus vint à lui, au Jourdain.

Or, Jésus a été baptisé dans le courant de l'année 780; il en résulte que la prédication du Baptiste n'a pas pu commencer après cette date ; et si l'on songe que l'usage, chez les Juifs, voulait que l'homme eût atteint sa trentième année avant d'exercer une fonction publique, il en résulte que Jean, étant l'ainé de Jésus de six mois, a dû inaugurer sa prédication vers l'année 779.

Ce n'est qu'un peu plus tard que le nouveau Prophète attira l'attention du Sanhédrin, dont l'ambassade solennelle a été décrite par le quatrième Évangile (l, 19-27).

Chose digne de remarque, un peu avant que Jean achevât sa trentième année, 779-780, c'était chez les Juifs l'année sabbatiaue, année sainte entre toutes, année de repos, de délivrance, de pardon, qui revenait tous les sept ans. (Lévit., xxv; Deut., XV.) Plusieurs de ces années ont été mentionnées au cours des siècles par les auteurs sacrés ou profanes.

Les Macchabées (i, vi, 49, 53) mentionnent celle de l'an 150 suivant l'ère des Séleucides, et de l'an 590, 591 de Rome; Josèphe (Antiq., XIII, 8, 1), celle de 716, 717; la tradition talmudique, celle de 821, 822.

Tous ces chiffres sont exactement séparés par des multiples de 7 ; et comme le remarque Wieseler (Chronologische Svnopse, 5, 205), en ajoutant cent quatre-vingt-neuf ans à la première année sabbatique relatée par le livre des Macchabées, et en retranchant quarante-deux ans à la dernière indiquée par le Talmud, on arrive à l'année sabbatique de l'an 779 de Rome.

C'est sans doute au début de cette même année que le Baptiste entendit la voix de Dieu qui l'appelait, et il dut concevoir bonne espérance de la traduire avec succès au peuple, plus facile à entraîner dans un temps de repos où les préoccupations de la terre cédaient aux idées religieuses.

Le baptême de Jésus eut lieu, en tout cas, vers le milieu de cette année-là.

On le voit, quelque chemin qu'on suive pour arriver à déterminer la naissance du Christ, on aboutit à un même résultat. Toutes les données concordent : l'année de la mort d'Hérode, le recensement universel, l'étoile des Mages, et finalement, le baptême de Jésus.

Page 1